1854

 
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Février - Mars : lettres 457 à 464.

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Dimanche soir [19 février 1854].
      Je m'attendais à avoir ce matin une lettre de toi qui me conterait l'importante visite du Philosophe, et j'ai été fort désappointé. Mais je réfléchis maintenant que le samedi est ton jour de rédaction et que tu n'as pas eu sans doute le temps de m'écrire. À propos de ton journal, sais-tu ce que j'ai lu ce matin, à mon réveil, dans le Journal de Rouen ? Ton article de dimanche dernier. On m'apporte ladite feuille, pliée de telle façon que la première chose qui frappe ma vue est le nom de ce "bon Léonard". Je jette les yeux sur le reste et je reconnais la chose. Tout y est, depuis Mme Récamier jusqu'aux fleurs d'eau, froides au toucher comme les nénufars. Est-ce singulier ? Et combien les braves rédacteurs du Journal de Rouen, pillant de droite et de gauche, se doutent peu qu'ils m'envoient mes phrases ! Cela m'a fait repasser devant moi tout dimanche dernier. Je me sentais encore écrivant au coin de ton feu, gêné par mon pantalon, par mon rhume et mon habit, tout en devisant avec cette estimable Lageolais, qui a décidément une boule de vieille garce fort excitante.
      En chemin de fer, je me suis trouvé avec trois gaillards qui allaient à la campagne, pêcher, boire et s'amuser. J'ai envié ces drôles, car je sens un grand besoin d'amusement. Me voilà devenu assez vieux pour envier la gaieté des autres. Harassé de style et de combinaisons échouées, il me faudrait par moments des distractions violentes ; mais celles qui me seraient bonnes sont trop chères et trop loin. C'est surtout dans les moments où je saigne par l'orgueil que je sens grouiller en moi, comme une compagnie de crapauds, un tas de convoitises vivaces.
      Je viens de passer deux mois atroces et dont je garderai longtemps le souvenir. Avant-hier soir et hier tout l'après-midi je n'ai fait que dormir. Aujourd'hui j'ai repris la besogne. Il me semble que ça va marcher. J'aurai fait demain une page. Il faut que je change de manière d'écrire si je veux continuer à vivre, et de façon de style si je veux rendre ce livre lisible. Au mois de mai j'espère avoir fait un grand pas et, dès juillet ou août, je me mettrai sans doute à chercher un logement (grave affaire), afin que tout soit prêt au mois d'octobre. Il faudra bien trois mois pour meubler trois pièces, puisqu'on en a mis deux à m'en meubler ici une seule.
      Je tiens beaucoup à ces futilités indignes d'un homme. Futilités soit, mais commodités, "et qui adoucissent l'amertume de la vie", comme dit M. de Voltaire. Nous ne vivons que par l'extérieur des choses ; il le faut donc soigner. Je déclare quant à moi que le physique l'emporte sur le moral. Il n'y a pas de désillusion qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m'agace autant qu'une porte grinçante, et c'est pour cela que la phrase de la meilleure intention rate son effet, dès qu'il s'y trouve une assonance ou un pli grammatical.
      Adieu, je t'embrasse.
      À toi. Ton G.
      Rien du Crocodile. C'est polos certainement. Je t'enverrai là-dessus une note. Envoie les quatre prospectus à la fois. Ce sera pour moi le moyen de faire qu'ils ne se ressemblent pas. Et dis-moi quand est-ce qu'il faut que cela soit prêt.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [25 février 1854].
      Je crois que me voilà renfourché sur mon dada. Fera-t-il encore des faux pas à me casser le nez ? A-t-il les reins plus solides ? Est-ce pour longtemps ? Dieu le veuille ! Mais il me semble que je suis remis. J'ai fait cette semaine trois pages et qui, à défaut d'autre mérite, ont au moins de la rapidité. Il faut que ça marche, que ça coure, que ça fulgure, ou que j'en crève ; et je n'en crèverai pas. Mon rhume m'a peut-être purgé le cerveau, car je me sens plus léger et plus rajeuni. J'ai pourtant tantôt perdu une partie de mon après-midi, ayant reçu la visite d'un oncle de Liline qui m'a tenu trois heures. Il m'a, du reste, dit deux beaux mots de bourgeois que je n'oublierai pas et que je n'eusse pas trouvés. Ainsi, béni soit-il ! Premier mot, à propos de poisson : "Le poisson est exorbitamment cher ; on ne peut pas en approcher." Approcher du poisson ! énorme ! ! ! Deuxième mot, à propos de la Suisse, que ce monsieur a vue ; c'était à l'occasion d'une masse de glace se détachant d'un glacier : "C'était magnifique et notre guide nous disait que nous étions bien heureux de nous trouver là, et qu'un Anglais aurait payé 1000 francs pour voir ça." L'éternel Anglais payant, encore plus énorme !
      Qui te fait penser que je me souciais peu de savoir l'issue de la visite du Philosophe (tu as bien fait ; reste inflexible pour la pension) parce que je n'avais pas pu venir mercredi soir, harassé que j'étais de courses et d'affaires ? Ah ! Louise, Louise, sais-tu que, moi, je ne t'ai jamais dit le quart des choses dures que tu m'écris, moi qui suis si dur, à ce que tu prétends, et "qui n'ai pas l'ombre d'une apparence de tendresse pour toi" ? Cela te navre profondément, et moi aussi, et plus que je ne dis et ne le dirai jamais. Mais quand on écrit de pareilles choses, de deux choses l'une : ou on les pense, ou on ne les pense pas. Si on ne les pense pas, si c'est une figure de rhétorique, elle est atroce, et si l'on ne fait qu'exprimer littéralement sa conviction, ne vaudrait-il pas mieux fermer sa porte aux gens tout net ? Tu te plains tant de ma personnalité maladive (ô Du Camp, grand homme ! et combien nous t'avons tous calomnié !) et de mon manque de dévouement que je finis par trouver cela d'un grotesque amer. Mon égoïsme tant reproché redouble, à force de me l'étaler sans cesse sous les yeux. Qu'est-ce que cela veut dire, égoïsme ? Je voudrais bien savoir si tu ne l'es pas non plus, toi (égoïste), et d'une belle manière encore ! Mais mon égoïsme à moi n'est même pas intelligent. De sorte que je suis non seulement un monstre, mais un imbécile ! Charmants propos d'amour ! Si depuis un an (un an, non ! six mois) le cercle de notre affection, comme tu l'observes, se rétrécit, à qui la faute ? Je n'ai changé envers toi ni de conduite ni de langage. Jamais (repasse dans ta mémoire mes autres voyages) je ne suis plus resté chez toi qu'à ces deux derniers. Autrefois, quand j'étais à Paris, j'allais encore dîner chez les autres de temps en temps. Mais, au mois de novembre, et il y a quinze jours, j'ai tout refusé pour être plus complètement ensemble et, dans toutes les courses que j'ai faites, il n'y en a pas eu une seule pour mon plaisir, etc.
      Je crois que nous vieillissons, rancissons ; nous aigrissons et confondons mutuellement nos vinaigres ! Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon usage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans en l'accusant encore une fois de n'être pas intelligent ! Ah ! j'en suis sûr, va ! N'as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j'écris ? N'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes oeuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire ? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs ? Ah ! j'y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues. Moi, je suis comme les tigres qui ont au bout du gland des poils agglutinés avec quoi ils déchirent la femelle. L'extrémité de tous mes sentiments a une pointe aiguë qui blesse les autres, et moi-même aussi quelquefois. Je n'avais chargé Bouilhet de rien du tout. C'est une supposition de ta part. Il ne t'a dit au reste que la vérité, puisque tu la demandes. Je n'aime pas à ce que mes sentiments soient connus du public et qu'on me jette ainsi à la tête, dans les visites, mes passions, en manière de conversation. J'ai été jusqu'à plus de vingt ans où je rougissais comme une carotte quand on me disait : "N'écrivez-vous pas ?". Tu peux juger par là de ma pudeur vis-à-vis des autres sentiments. Je sens que je t'aimerais d'une façon plus ardente si personne ne savait que je t'aimasse. J'en veux à Delisle de ce que tu m'as tutoyé devant lui, et sa vue m'est maintenant désagréable. Voilà comme je suis fait, et j'ai assez de besogne sur le chantier sans prendre celle de ma réformation sentimentale. Toi aussi tu comprendras, en vieillissant, que les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. Et il y a une chose que tu seras forcée de me garder à travers tout : à savoir, ton estime. Or j'y tiens beaucoup.
      Tu ne m'en témoignes guère cependant en revenant encore, et si souvent, sur les huit cent francs que je t'ai prêtés. On dirait vraiment que je te poursuis par huissier ! T'en ai-je jamais parlé ? Je n'en ai nul besoin. Garde-les ou rends-les-moi, ça m'est égal. Mais tu as l'air de vouloir me faire comprendre ceci : "Patientez, brave homme, ne soyez pas inquiet : on vous rendra votre pauvre argent ; ne pleurez pas."
      J'en donnerais seize cents pour ne plus en entendre parler du tout. Mais n'est-ce pas toi qui aimes moins ? Examine ton coeur et réponds-toi à toi-même. Quant à me le dire à moi, non ; ces choses-là ne se disent pas, parce qu'il faut toujours avoir du sentiment, et du fort et du criard ! Mais le mien, qui est minime, imperceptible et muet, reste toujours le même aussi ! Ton sauvage de l'Aveyron t'embrasse.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      [Croisset] Nuit de jeudi [2-3 mars 1854].
      Oui, tu as raison, bonne Muse, cessons de nous quereller, embrassons-nous, passons l'éponge sur tout cela. Aimons-nous chacun à notre manière, selon notre nature. Tâchons de ne pas nous faire souffrir réciproquement. Une affection quelconque est toujours un fardeau qu'on porte à deux. Que celui qui est plus petit se hausse pour que tout le poids ne lui tombe pas sur le nez ! Que celui qui est plus grand se baisse pour ne pas écraser son compagnon ! Je ne te dis plus rien que ceci : tu m'apprécieras plus tard. Quant à toi, c'est tout apprécié ; aussi je te garde ! J'ai reçu ce matin tes trois catalogues. Il y avait sur celui de Perrotin quelque chose d'écrit par toi qui a été enlevé. Qu'était-ce ? Je ferai ces trois articles simultanément, afin qu'ils ne se ressemblent pas. Quel est celui qu'il faut le plus faire mousser ? (Ô critique, voilà tout ton but maintenant : faire mousser ou bien échigner, deux très jolies métaphores, et qui donnent une idée de la besogne. ! ! !) Dis-moi aussi quand est-ce qu'il faut que ces articles soient faits, ou plus tôt et au plus tard. As-tu admiré, dans le catalogue de la Librairie nouvelle, les réclames qui suivent les titres des ouvrages ? C'est énorme ! Est-ce Jaccottet qui a rédigé ces belles choses ? La Revue de Paris a une fière page. Quelle phalange ! Quels lurons ! Tout cela est à vomir. La littérature maintenant ressemble à une vaste entreprise d’inodores. C'est à qui empestera le plus le public ! Je suis toujours tenté de m'écrier comme saint Polycarpe : "Ah ! mon Dieu ! mon Dieu, dans quel siècle m'avez-vous fait naître ?" et de m'enfuir en me bouchant les oreilles, ainsi que faisait ce saint homme, lorsqu'on tenait devant lui quelque proposition malséante.
      La besogne remarche. J'ai fait, depuis quatorze jours juste, autant de pages que j'en avais fait en six semaines. Elles sont, je crois, meilleures ; ou du moins plus rapides. Je recommence à m'amuser. Mais quel sujet ! quel sujet ! Voilà bien la dernière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois. Plutôt peindre des crocodiles, l'affaire est plus aisée !
      À propos de crocodile, point de nouvelles du Grand Alligator. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Tu me parles de la mine triste de Delisle et de la mine triomphante de Bouilhet. Effets différents de causes pareilles, à savoir : l'amour, le tendre amour, etc., comme dit Pangloss. Si Delisle prenait la vie (ou pouvait la prendre) par le même bout que l'autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t'ébahit. Mais je lui crois l'esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des superfluités sentimentales, bonnes ou mauvaises, inutiles à son métier. Je l'ai vu s'indigner contre des oeuvres à cause des moeurs de l'auteur. Il en est encore à rêver l'amour, la vertu, etc., ou tout au moins la vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire, et c'est quelque chose, le rire : c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie, "le propre de l'homme", comme dit Rabelais. Car les chiens, les loups, les chats et généralement toutes les bêtes à poils, pleurent. Je suis de l'avis de Montaigne, mon père nourricier : il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. J'aime à voir l'humanité et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé. C'est par là que j'ai quelque tendresse pour les ascétiques. La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même. Quand je dis respect... non : culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme dans les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dîner et faisant sous elle ? Ah ! je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. Je remercie Badinguet. Béni soit-il ! Il m'a ramené au mépris de la masse et à la haine du populaire. C'est une sauvegarde contre la bassesse, par ce temps de canaillerie qui court. Qui sait ! Ce sera peut-être là ce que j'écrirai de plus net et de plus tranchant, et peut-être la seule protestation morale de mon époque. Quelle parenthèse !
      Je reviens à Delisle ou plutôt à Bouilhet. C'est bien beau son histoire avec la Sylphide ! Voilà au moins une manière de prendre le sentiment qui ne vous ruine pas l'estomac. Cette Sylphide est une grande femme ! Je l'estime, je la trouve très forte, pleine d'un bon petit chic, tout à fait Pompadour, talon rouge, Fort-l'Évêque, etc. Je suis effrayé quand je pense à la quantité [...]. Si à chaque amant nouveau il pousse un andouiller aux cornes du mari, ce brave homme doit être non un cerf dix-cors, mais un cerf cent-cors ! Pendant qu'il lui pousse des andouillers, sa femme se repasse des andouilles ! Farce, calembour ! Ne faut-il pas avoir le petit mot pour rire !
      À propos d'histoire galante, j'ai été dimanche dernier au Jardin des Plantes. Ce lieu, que l'on appelle Trianon, était autrefois habité par un drôle appelé Calvaire, qui avait une fille qui [...] beaucoup avec un nommé Barbelet, qui s'est tué pour l'amour d'elle. C'était un de mes camarades de collège. Il s'est tué à 17 ans, d'un coup de pistolet, dans une plaine sablonneuse que je traversais par un grand vent. J'ai revu la maison où j'avais vu jadis la fillette, partie maintenant on ne sait où. Il y a là maintenant des palmiers en serre chaude et un amphithéâtre où tous les jardiniers qui veulent s'instruire viennent prendre des leçons pour la taille des arbres ! Qu'est-ce qui pense à Barbelet, à ses dettes, à son amour ? Qu'est-ce qui rêve à Mlle Calvaire ? C'était comme ça que nous étions, nous autres, dans notre jeunesse ! Nous avions des têtes, comme on dit !
      Adieu, il est bien tard, je tombe de sommeil et t'embrasse sur les oreillers que je me souhaite.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      [Croisset] Dimanche après-midi [19 mars 1854].
      Je voulais t'écrire hier au soir, bonne Muse ; mais j'ai entendu sonner une heure et demie, quand je croyais qu'il n'était encore que minuit. Il était trop tard. J'ai été ces jours-ci (et depuis encore un peu) tourmenté par un rhumatisme dans l'épaule gauche et dans le cou. Ce sont les anciennes pluies du Péloponèse qui se font sentir. Je suis comme les vieux murs : l'humidité sort au printemps. Le mal de cela, c'est que ça me fait beaucoup penser aux voyages, à des voyages, pensées fort sottes et stériles puisque je n'y peux rien... N'importe, mon travail, quoique allant lentement et à force de corrections et de refontes, avance. Au mois de juillet, j'apercevrai la fin, tout d'une enfilade, j'espère. Mais c'est atroce ! L'ordre des idées, voilà le difficile, et puis, comme mon sujet est toujours le même, qu'il se passe dans le même milieu et que j'en suis maintenant aux deux tiers, je ne sais plus comment m'y prendre pour éviter les répétitions. La phrase la plus simple comme "il ferma la porte", "il sortit", etc., exige des ruses d'art incroyables ! Il s'agit de varier la sauce continuellement et avec les mêmes ingrédients.
      Je ne puis me sauver par la Fantaisie, puisqu'il n'y a pas, dans ce livre, un mouvement en mon nom et que la personnalité de l'auteur est complètement absente. Je tremble que Bouilhet ne m'engueule à Pâques ! Il m'a l'air, lui, assez embêté des corrections de son Homme Futur. Le mal n'est pas si grand qu'il croit et ce qu'il m'a envoyé ce matin est très bon. Enfin, tout cela finira dans quelques mois. Nous serons plus souvent réunis et, si notre travail n'en va pas mieux, nos personnes du moins en seront plus aises. Le domestique que je dois prendre à Paris sort d'ici à l'instant. Nous avons fait nos conventions. Je lui ai dit de se tenir prêt pour le mois d'octobre prochain. Je m'ennuie cet après-midi, horriblement. Il fait un temps gris stupide et je ne suis pas en train de travailler !
      Sais-tu que tu m'as écrit une bien charmante et gentille lettre, bonne chère Louise ? Je suis content que tu aies de l'espoir. J'en ai aussi. Je compte sur de Vigny qui m'a l'air d'un brave homme (quoiqu'il s'intitule esclave, ce qui m'a paru d'un goût un peu empire) et, s'il est tel que le croit Préault, ma jalousie dort tranquille. J'allais oublier le plus important de ma lettre, à savoir qu'il faut que je me lave de ce que tu m'attribues. Je ne t'ai nullement reniée chez Mme, et voici le dialogue tel qu'il s'est passé :
      – On m'a dit que vous veniez souvent à Paris.
      – Non, pas du tout, pourquoi ?
      – On m'a même assuré que vous aviez une passion.
      – Moi, madame, j'en suis bien incapable, et pour qui ?
      – Pour Mme Colet. On m'a dit que vous étiez du dernier mieux ensemble.
      – Ah ! ah ! ah ! c'est vrai. Je l'aime beaucoup, je la vois très souvent, mais je vous prie de croire que le reste est une calomnie.
      Et j'ai continué en blaguant sur moi et m'accusant d'être physiquement incapable d'aimer, ce qui excitait beaucoup l'hilarité de Monsieur et de Madame. Sois sûre que j'ai tenu le milieu entre la reculade et l'impudence. Ils en auront cru ce qu'ils auront voulu, ce qui m'importe peu, pourvu qu'on ne m'embête pas en face ; voilà tout ce que je demande dans ces matières-là.
      Je crois même qu'ils sont plus certains de la chose maintenant ; mais ce sont des questions auxquelles on ne répond jamais "oui", à moins que d'être un goujat ou un fat, car c'est (toujours dans les idées du monde) déshonorer la femme, ou s'en targuer. Non, mille dieux, non, je ne t'ai pas reniée. Si tu connaissais le fond de l'orgueil d'un homme comme moi, tu n'aurais pas eu ce soupçon.
      Je ne fais au monde que des concessions de silence, mais aucune de discours. Je baisse bien la tête devant ses sottises, mais je ne leur retire pas mon chapeau.
      Merci de tes offres pour M. et Mme Marc. Tes services nous seraient inutiles. L'affaire est en bon train et a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de réussir. On a découvert un tas de choses farces et ignobles, entre autres celle-ci : son oncle, un brave homme, établi, piété, considéré, portant breloques et favoris, chauve comme il convient à un penseur et ventru comme il sied à un sage, une tête, enfin ! eh bien, cet excellent monsieur vole son neveu de la manière la plus canaille. Il a fait souscrire à ce malheureux pour 75 mille francs de billets et l'avoué est arrivé juste à temps pour empêcher la fabrication d'un acte qui allait le ruiner net. Il l'est déjà aux trois quarts et, après avoir eu douze mille livres de rentes à lui (sans compter la fortune de sa femme), il ne lui restera peut-être pas, d'ici à six mois, mille écus de rente. Voilà où mène l'amour de l'alcool exagéré.
      Planche ne reparaît plus chez lui, car il n'y a plus rien à manger et peu à boire.
      Ce que tu me dis de la lecture des Fossiles à Pichat et à Maxime ne m'a nullement surpris. Bouilhet ne m'en a pas parlé ; il ne m'écrit que de simples billets. Ils sont tous, ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant qu'il leur est impossible de se recueillir pour écouter, d'abord. Puis, quand même ils eussent écouté, c'est là une de ces oeuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L'observation de Du Camp : "Quel malheur que les bêtes ne soient pas nommées !" prouve qu'il a perdu toute notion de style. La "supériorité de l'idée sur la description" est de même architecture. On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime débilitant que nous suivons, que la moindre boisson forte stupéfiait sic et étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n'a pris l'air ; elle a fermé sa fenêtre à la nature. Aussi le vent des grands horizons oppresse-t-il d'étouffements les gens d'esprit ! Il m'a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Polonais, à propos de la Russie : "Son esprit nous envahit déjà". Il entendait par là l'absolutisme, l'espionnage, l'hypocrisie religieuse, enfin l'antilibéralisme sous toutes ses formes. Or nous en sommes là en littérature aussi. Rien que du vernis, et puis le barbare en dessous : barbarie en gants blancs ! pattes de cosaques aux ongles décrassés ! pommade à la rose, qui sent la chandelle ! Ah ! nous sommes bas ! et il est triste de faire de la littérature au XIXe siècle ! On n'a ni base ni écho ; on se trouve plus seul qu'un Bédouin dans le désert, car le Bédouin au moins connaît les sources cachées sous le sable ; il a l'immensité tout autour de lui et les aigles volant au-dessus.
      Mais nous ! Nous sommes comme un homme qui tomberait dans le charnier de Montfaucon, sans bottes fortes : on est dévoré par les rats. C'est pour cela qu'il faut avoir des bottes fortes, et à talons hauts, à clous pointus et à semelles de fer, pour pouvoir, rien qu'en marchant, écraser.
      Adieu, mille bons baisers, je t'embrasse encore.
      À toi tout.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      Jeudi, 2 heures.
      [Pléiade : 23 mars 1854]

      Je n'ai que le temps de t'envoyer une partie de l'envoi du Crocodile, car je viens d'égarer, sur ma table, deux pièces de vers détachées de son volume. Je me hâte, à cause de la lettre à Villemain. Je pense qu'il te sera agréable de l'avoir demain vendredi, jour de l'Académie.
      J'ai une lettre pour Me d'Aunet, énorme. On voit des imprimés à travers. Il faut que je fasse une enveloppe, car le grand homme a un système des plus incommodes pour une correspondance de cette nature. Aucune enveloppe ordinaire ne peut recouvrir ses lettres. Il me cadotte de deux discours politiques fort piètres de fond et de forme. Décidément, il tourne au ganachisme avec ses rabâchages perpétuels. Je te les enverrai.
      Il y avait aussi un discours de Ribeyrolles que je n'ai pas lu. Mon lit était semé de papiers (j'avais en outre une longue lettre de Bouilhet). Je crois que ce discours a été balayé aux ordures. Je le fais rechercher. Je viens de dénicher les vers. Il se fout de moi, le grand homme : il m'appelle "cher et honorable concitoyen".
      Je voulais t'écrire ce soir ou demain. Envoie-moi un mot de réponse à ceci. Je t'écrirai un de ces jours, dimanche ou lundi ; mais souvent je me trouve pris le soir. Adieu, rien de neuf, mille tendresses.
      À toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      [Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [25-26 mars 1854].
      La tête me tourne et la gorge me brûle d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé, de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. Elle est bonne, j'en réponds ; mais ça n'a pas été sans mal !
      Mais avant de parler de moi, parlons de toi, pauvre chère Louise. Je t'assure que personne ne compatit plus à ton rhume. Ce sont là de vraies maladies, car qu'est-ce qu'une maladie qui ne fait pas souffrir ? Un mot dans un livre, puisqu'on guérit des plus dangereuses et qu'on meurt des plus bénignes. La douleur, voilà le vrai mal, et c'est bien plutôt d'elle que de la mort que je suis un homme à me mettre sous la peau d'un veau "pour l'éviter" comme disait le vieux. C'est atroce un rhume ! Cela vous démoralise. L'humidité du nez semble tremper les pensées dans je ne sais quel mucus mélancolique. Ô science humaine ! À quoi sers-tu ? C'est pourquoi les gens prétendus utiles me semblent être d'un grotesque qui dépasse les autres. Dans quel état j'étais il y a cinq semaines à Paris ! Quel hargneux et maussade individu je faisais ! C'est qu'en vérité j'y souffrais cruellement. J'étais prodigieusement irrité et triste. Et puis je suis comme l'Égypte : il me faut, pour vivre, la régulière inondation du style. Quand elle manque, je me trouve anéanti comme si toutes les sources fécondantes étaient rentrées en terre, je ne sais où, et je sens par-dessus moi passer d'innombrables aridités qui me soufflent au visage le désespoir.
      Pourquoi donc voulais-tu avoir fini ta Servante pour le 1er avril ? Voilà de ces choses que tu me permettras de blâmer ! Il ne faut se rien fixer en ces matières, car on se dépêche alors, avec la meilleure bonne foi du monde et sans s'en douter. On doit toujours s'embarquer dans une oeuvre comme un corsaire dans son navire, avec l'intention d'y faire fortune, des provisions pour vingt campagnes, et un courage intrépide. On part, mais on ne sait pas quand on reviendra ! On peut, faire le tour du monde.
      Tu travailles encore trop vite. Rappelle-toi le vieux précepte du père Boileau : "écrire difficilement des vers faciles". Songe donc ce que c'est qu'une oeuvre de deux mille vers à corriger ! Il faut retourner tous les mots, sous tous leurs côtés, et faire comme les pères Spartiates, jeter impitoyablement au néant ceux qui ont les pieds boiteux ou la poitrine étroite.
      Ce brave Bouilhet vient de passer quinze tristes jours à recorriger son "Homme futur". Mais enfin c'est fini, et bien fini. J'ai été enchanté de ce qu'il m'a envoyé avant-hier. Il me tarde, comme à lui, de voir la chose imprimée, quoique l'impression pour moi ne change rien ordinairement. Ainsi la lecture de Melaenis dans la Revue ne m'a pas fait changer d'opinion sur une seule virgule. C'est une oeuvre, les Fossiles ; mais combien y a-t-il de gens, en France, capables de la comprendre ? Triste ! triste ! Eh non, pourtant, car c'est là ce qui nous console au fond. Et puis qui sait ? Chaque voix trouve son écho ! Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc., qui s'émeuvent ou s'émouvront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l'humanité. Tous ceux qui vivront de votre pensée, ce sont comme des enfants attablés à votre foyer. Aussi quelle reconnaissance j'ai, moi, pour ces pauvres vieux braves dont on se bourre à si large gueule, qu'il semble que l'on a connus, et auxquels on rêve comme à des amis morts !
      Il m'est impossible de retrouver cette bande de journal où il y avait, je crois, un discours de Ribeyrolles. Elle est perdue probablement. Mon domestique (un nouveau qui est plus bête que ses bottes) dit qu'il ne sait pas s'il ne l'a pas jetée par hasard dans le seau aux eaux sales et de là aux lieux. Ô démocratie, où serais-tu allée ? Ce papier était probablement tombé de mon lit sur le tapis, et il l'aura chassé avec les ordures. Curieux symbolisme ; mais ça m'embête.
      L'autre au moins, qui nous volait comme dans une forêt de Bondy, ne m'a jamais fait de ces bêtises ; tant il est vrai qu'on n'est bien servi que par des canailles ! Ce brave garçon s'est déjà fait chasser de chez trois bourgeois un peu plus regardants (c'est le mot) que nous, à ce qu'il paraît, et l'un d'eux a même trouvé dans sa chambre quantité de mouchoirs de batiste à ton honorable concitoyen, comme dit le père Hugo, et douze paires de gants neufs dérobés furtivement et avec quoi j'eusse fait belle patte, car je les avais pris sur mesure. Mais mon serviteur avait une maîtresse (j'ai su depuis qui payait sa toilette). Ô les femmes ! Exemple de moralité à citer aux enfants. Pourquoi la découverte d'un méfait quelconque excite-t-elle toujours ma gaieté ?
      J'ai envoyé immédiatement la lettre à M. d'A... Je lis maintenant un livre latin du temps de Louis XIV, qui est d'une gaillardise profonde. Il y a des femmes qui s'instruisent et des séances où les sexes sont entremêlés. C'est charmant ! Je ris tout seul, comme une compagnie de vagins altérés devant un régiment de phallus. À propos de phallus, ce bon Babinet et Lageolais m'intéressent infiniment. Elle a un grand air de corruption, cette fille. Ce doit être une femme à passions. Tu te feras expliquer ce mot par Bouilhet.
      En résumé, je me trouve maintenant dans un assez bon état. La Bovary marche, quitte à retomber bientôt, car je vais toujours par bonds et par sauts, d'un train inégal et avec une continuité disloquée, à la manière un peu des lièvres, étant un animal de tempérament songeur et de plume craintive.
      Adieu, je t'embrasse malgré ton rhume, ou plus fort à cause de cela.
      À toi, ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      Mercredi minuit.
      [Pléiade : 18 janvier 1854]

      Quel mal le père Hugo me donne avec la bizarrerie et la non-régularité de ses enveloppes ! Je suis toujours embarrassé pour les lettres de Me d'A... Sans la suscription au crayon j'aurais mis celle-ci à la poste. Mais je crois qu'il vaut mieux qu'elle les reçoive par toi. Cela est plus dans les convenances et les intentions du Crocodile.
      Tu ne me parles pas en détail de ton affaire de Journal. Où en est-ce ? La chose est-elle sûre, conclue ! Quant au poème de l’Acropole, il me semble qu'il y a peu de chose à y refaire. Les deux collaborateurs ont-ils été d'avis de retrancher ton morceau des Barbares qui, autant qu'il m'en souvient, est moins bien écrit que le reste et qui ferait gueuler les immortels à cause des femmes mourant dans les bras des vainqueurs (cela aurait l'air d'un rapprochement injurieux) ? C'est une bonne chose cette Acropole, et toute pleine de vers splendides.
      Je ne t'ai pas, à ce propos, félicité de la phrase suivante dans ta lettre de vendredi : "sois tranquille, il y a encore dans mon coeur plus d'une oeuvre qui te démentira ; tout est réparable dans le domaine de l'art."
      Crois-tu que j'en aie douté une minute, chère Muse ? C'est au contraire parce que je te jugeais comme tu te juges que je t'ai traitée sans pitié ! Si j'eusse cru le mal irréparable, je n'en aurais pas parlé. Tu es, naturellement, pleine d'inspiration ; mais tu l'engorges et tu la dénatures trop souvent, par des idées personnelles.
      La Paysanne était une oeuvre de maître, rappelle-toi cela. Il ne t'est plus permis de descendre. Pas de faiblesse ! Pas un vers faible ! Pas une métaphore qui ne soit suivie ! Il faut être correct comme Boileau et échevelé comme Shakespeare.
      J'ai relu cette semaine le 1er acte du Roi Lear. Je suis effrayé de ce bonhomme-là, plus j'y pense... L'ensemble de ses oeuvres me fait un effet de stupéfaction et d'exaltation comme l'idée du système sidéral. Je n'y vois qu'une immensité où mon regard se perd avec des éblouissements.
      Eh ! je le sais bien, pauvre chère amie, qu'on ne peut pas toujours vivre le nez levé vers les astres ! Personne ne souffre plus que moi des nécessités, des pauvretés de la vie. Ma chair pèse sur mon âme 75 mille kilogrammes. Mais quand je te prêche le renoncement à l'action, je ne veux pas dire qu'il faut que tu vives en brahmane. J'entends seulement que nous ne devons entrer dans la vie réelle que jusqu'au nombril. Laissons le mouvement dans la région des jambes ; ne nous passionnons point pour le petit, pour l'éphémère, pour le laid, pour le mortel. S'il faut avoir l'air d'être ému par tout cela, prenons cet air ; mais ne prenons que l'air. Quelque chose de plus subtil qu'une nuée et de plus consistant qu'une cuirasse doit envelopper ces natures qu'un rien déchire et qui vibrent de toute leur longueur au moindre frottement qui se fait sur eux. Nous avons à porter (rappelons-nous cela) toutes les passions des autres. Et comment voulez-vous que le vase reste plein si vous le secouez par les deux anses ?
      …………………………………………………………
      Je vais être dérangé et embêté pas mal par les affaires de mon beau-frère. On va rassembler un conseil de famille, etc., etc... et je vais m'en mêler parce qu'il est temps que cela finisse (ce brave garçon mettrait tout bonnement son enfant sur la paille). Et du moment que je m'en mêlerai, ce sera avec suite et férocité. Je vais, à tous, leur pousser l'épée dans les reins d'une belle façon.
      Que dis-tu de cela ? Il est resté quinze jours à Rouen, n'est pas venu une fois voir sa fille et a bu régulièrement pour 32 francs de vin fin par jour. Il se fait acheter des chevreuils entiers pour lui tout seul. S'il en profitait encore ! Mais ce malheureux ne peut même guère manger [...].
      Nous allons nous retrouver à ce conseil de famille 4, et la dernière fois qu'il fut assemblé (il y a huit ans) nous étions 7. Deux sont morts, et le juge de paix par-dessus le marché, ce qui fait trois. Je me rappelle que chez ce juge de paix il y avait, dans la salle d'audience, peint au plafond comme gentillesse, symbole et enseignement, un oeil démesuré entre deux balances et, au-dessus, une main sortait d'un nuage.
      J'ai encore 5 à 6 pages avant d'aller te voir. Il faut que je finisse la lune de miel de mes amants. J'écris présentement des choses fort amoureuses et extra-pohétiques. Le difficile c'est de ne pas être trop ardent, en ayant peur de tomber dans le bleuâtre.
      Adieu, je t'embrasse.
      À toi. Ton G.

      N. Je suis sûr de t'avoir apporté la dernière fois à Paris 3 ou 4 lettres du Crocodile. Je les avais mises dans une enveloppe à ton adresse. Elles sont peut-être restées chez Bouilhet ?? Mais cherche chez toi. Je crois qu'on ouvre beaucoup de lettres à la poste. En voilà deux coup sur coup, adressées à ma mère, qui sont perdues.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      Vendredi soir.
      [Pléiade : 3 février 1854]

      Tu me verras mardi. Je pourrais même parfaitement partir dès demain matin si j'avais des chemises de repassées. Mais, comme je ne me suis décidé que tantôt, on n'a pas eu le temps.
      Je croyais arriver à bout de finir mon morceau. Je le laisse car j'en vomis de fatigue. J'ai écrit ce mois-ci trois pages, et en travaillant bien je t'assure, sans distraction. Ces trois pages en représentent à peu près une trentaine, si ce n'est plus. C'est que tout cela probablement n'avait pas été bien conçu. J'ai tâtonné et je me suis perdu. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! car je crois que personne n'a de patience comme moi.
      Jusqu'à présent j'avais à peindre des états tristes, des pensées amères. J'en suis maintenant à un passage joyeux ; j'échoue. Les cordes lamentables me sont faciles, mais je ne peux pas m'imaginer le bonheur et je reste là devant, froid comme un marbre et bête comme une bûche. Il en est, du reste, toujours ainsi. Les prétendus beaux endroits (en plan) sont ceux qu'on rate. Méfions-nous des solennités ! Quoique j'aie dans ce moment une profonde conviction de ma faiblesse, je n'en pleure pas ; mais j'en grince des dents. Si je n'avais l'envie, assez sotte, d'avoir fini, je prendrais mon mal plus en patience ; mais c'est tout le temps perdu qui me désole. Je vais employer ces trois jours-ci à me calmer afin d'apparaître aimable, et je le serai. Puis je vais faire un peu de plan pour travailler de suite à mon retour.
      Ce que tu me dis de Delisle me fait pitié ! Cela me paraît très médiocre d'avoir, à son âge, des passions, et, embêtement pour embêtement, j'aime encore mieux m'arracher mon peu de cheveux en pensant à des phrases qu'à des regards.
      La Sylphide a bien tort de me redouter. Pourquoi ? Est-ce bête ? Crois-tu donc que je vais lui faire des allusions, comme un goujat ?
      À bientôt donc, bonne chère Louise, j'arriverai pour dîner, à 6 h et demie au plus tard.
      Mille baisers. À toi.
      Ton G.

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