1856

 
Avril à août - Septembre à décembre
 

Début 1856 : Lettres 485 à 491

Fin de la rédaction de Madame Bovary publiée dans La Revue de Paris qui censure plusieurs scènes.
Flaubert reprend La Tentation de saint Antoine (deuxième version).
Il loue un appartement à Paris où il passera chaque année les mois d’hiver.
Mme Maurice Schlésinger (Élisa), rencontrée à Trouville en 1836, est l'amour idéalisé de sa jeunesse.

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, vendredi, 25 avril 1856.
      [Pléiade : 24 avril 1857]

      MA CHÈRE LILINNE,
      Je te remercie bien de m'avoir écrit une si gentille lettre. L'orthographe est meilleure que dans celles que tu m'envoyais aux précédents voyages, et le style est également bon. À force de t'asseoir dans mon fauteuil, de poser les coudes sur ma table et de te prendre la tête dans les deux mains, tu finiras peut-être par devenir un écrivain.
      J'ai une dame chez moi que j'ai rencontrée sur le boulevard et qui loge dans mon cabinet, où elle est couchée mollement sur une planchette de ma bibliothèque. Son costume est fort léger, car il consiste en une feuille de papier qui l'enveloppe du haut en bas. La pauvre jeune fille n'a seulement que sa chevelure, sa chemise, des bas et des souliers. Elle attend mon départ avec impatience, parce qu'elle sait qu'elle trouvera à Croisset des vêtements plus conformes à la pudeur que son sexe exige. Remercie de ma part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler de moi. Présente-lui mes respects et conseille-lui un régime fortifiant, car elle me paraît un peu pâle, et je ne suis pas sans inquiétude sur sa santé.
      J'ai été hier à l'Exposition des tableaux, et j'ai beaucoup pensé à toi, pauvre chérie. Il y a beaucoup de sujets de tableaux que tu aurais reconnus, grâce à ton érudition, et quelques portraits de grands hommes que tu connais aussi. J'y ai même vu plusieurs portraits de lapins, et j'ai cherché dans le catalogue si je ne trouverais pas le nom de Rabbit, propriétaire à Croisset. Mais il n'y était pas.
      Adieu, mon pauvre loulou ; embrasse bien ta grand'mère pour moi.
      Ton oncle qui t'aime.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 1er juin [1856].
      J'ai enfin expédié hier à Du Camp le manuscrit de la Bovary, allégé de trente pages environ, sans compter par-ci par-là beaucoup de lignes enlevées. J'ai supprimé trois grandes tartines de Homais, un paysage en entier, les conversations des bourgeois dans le bal, un article d'Homais, etc. , etc. , etc. Tu vois, vieux, si j'ai été héroïque. Le livre y a-t-il gagné ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ensemble maintenant a plus de mouvement.
      Si tu retournes chez Du Camp, je serais curieux de savoir ce qu'il en pense. Pourvu que ces gaillards-là ne me reculent pas !
      Et ton drame ? Fais-moi le plaisir de me dire le titre. Viendras-tu à Rouen immédiatement après l'avoir fini ? Quant à moi, je n'irai à Paris que vers le commencement d'août, après que j'aurai été publié, après mon premier numéro.
      Tu me demandes ce que je fais, voici : je prépare ma légende et je corrige Saint Antoine. J'ai dans Saint Antoine élagué tout ce qui me semble intempestif, travail qui n'était pas mince puisque la première partie, qui avait 160 pages, n'en a plus maintenant (recopiée) que 74. J'espère être quitte de cette première partie dans une huitaine de jours. Il y a plus à faire dans la deuxième partie où j'ai fini par découvrir un lien, piètre peut-être, mais enfin un lien, un enchaînement possible. Le personnage de Saint Antoine va être renflé de deux ou trois monologues qui amèneront fatalement les tentations. Quant à la troisième, le milieu est à refaire en entier. En somme une vingtaine de pages, ou trentaine de pages peut-être, à écrire. Je biffe les mouvements extra-lyriques. J'efface beaucoup d'inversions et je persécute les tournures, lesquelles vous déroutent de l'idée principale. Enfin j'espère rendre cela lisible et pas trop embêtant.
      Nous en causerons très sérieusement ces vacances. Car c'est une chose qui me pèse sur la conscience, et je n'aurai un peu de tranquillité que quand je serai débarrassé de cette obsession.
      Je lis des bouquins sur la vie domestique au moyen âge et la vénerie. Je trouve des détails superbes et neufs. Je crois pouvoir faire une couleur amusante. Que dis-tu "d'un pâté de hérissons et d'une froumentée d'écureuils" ? Au reste, ne t'effraye pas, je ne vais pas me noyer dans les notes. Dans un mois j'aurais fini mes lectures, tout en travaillant au Saint Antoine. Si j'étais un gars, je m'en retournerais à Paris au mois d'octobre avec le Saint Antoine fini et Saint Julien l’Hospitalier écrit. Je pourrais donc en 1857 fournir du moderne, du moyen âge et de l'antiquité. J'ai relu Pécopin, je n'ai aucune peur de la ressemblance.
      J'ai été hier à Rouen, à la bibliothèque. Puis chez Léonie, que j'ai trouvée dans un bouleversement de mobilier à croire que les Cosaques avaient passé par sa chambre. Elle aidait au déménagement d'une voisine et me paraissait dans un tohu-bohu complet. Au milieu de la conversation elle me dit tout à coup : "Et Olga ?Qu'est-ce qu'Olga ?Vous le savez. Non." Contestation, affirmation, impudences de ma part ; mensonges que je me serais épargnés si j'avais su que c'était toi qui lui avais conté l'histoire. J'ai persisté à soutenir que tu ne m'avais rien ditet là-dessus : "Ah ! ne lui dites rien, parce qu'il m'accuse de vous conter tout." Voilà l'anecdote, tu en feras ton profit.
      Quant à Durey, je te conseille de faire en sorte qu'elle entre à l'Odéon pour jouer la Maintenon, rôle dont elle s'acquittera bien mieux que cette grosse volaille de X***. Il faut que ce soit une tragédienne qui te joue cela. J'entends une femelle qui ait les traditions tragiques, de la pompe ; les autres te disloqueront suffisamment tes malheureux vers. N'aie pas peur, ils seront en bel état dans leur bouche ! Il faut, dans la Maintenon, du cornélien de la haute école.
      Ta résolution de te passer d'actrices, lubriquement parlant, est d'un homme vertueux. Mais prends garde de tomber dans l'excès contraire et de te méfier de ton coeur. Quant à ma pauvre Person, je suis sûr qu'elle remplirait ce rôle très bien. Tu feras ce que tu voudras, et je te supplie même de "faire ce que tu voudras", et non ce qu'on voudra. Tu as fait assez de concessions à l'Odéon pour qu'il te soit bien permis de faire passer une femme, et un rôle de vieille encore ! Ne faiblis point, n... de D... ! Affirme-toi. On ne considère les gens que lorsqu'ils se considèrent eux-mêmes beaucoup.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset [mardi, 17 juin [1856].
      Ta lettre de samedi, cher vieux, ne m'est arrivée que ce matin. Voilà pourquoi je suis en retard d'un jour.
      Je demande pour mon dimanche prochain une narration du déjeuner chez Royer. Il me semble que tu as passé à Auteuil un vrai dimanche d'antan, tant par l'entourage des gens que par les lieux en eux-mêmes. L'ombre de Boileau planait à l'entour ; les anneaux de sa perruque moutonnaient sur le paysage et les feuilles, dans le jardin, s'entre-choquaient comme des mains qui applaudissent.
      Est-ce fini, est-ce conclu et arrêté ? Quand met-on à l'étude ? à quand les répétitions ? Je t'assure que j'attends ta première représentation avec une grande soif, car je compte sur un beau succès et j'ai besoin (physiquement parlant) d'un événement heureux qui me dilate la poitrine. Je vis cerclé comme une barrique, et quand je tape sur moi, ça sonne creux.
      Tu as bien raison de m'appeler hypocondriaque, et j'ai même peur que je ne finisse un jour par "tourner mal". Mais comment veux-tu que je garde quelque sérénité et quelque confiance après tous les renfoncements intérieurs (ce sont les pires) qui m'arrivent l'un par-dessus l'autre.
      Les corrections de la Bovary m'ont achevé, et j'avoue que j'ai presque regret de les avoir faites. Tu vois que le sieur Du Camp trouve que je n'en ai pas fait assez. On sera peut-être de son avis ? D'autres trouveront peut-être qu'il y en a trop ? Ah ! m... !
      Je me suis conduit comme un sot en faisant comme les autres, en allant habiter Paris, en voulant publier. J'ai vécu dans une sérénité d'art parfaite tant que j'ai écrit pour moi seul. Maintenant je suis plein de doutes et de trouble, et j'éprouve une chose nouvelle : écrire m'embête ! Je sens contre la littérature la haine de l'impuissance.
      Je dois te scier le dos, mon pauvre vieux, mais je te supplie, à genoux, de me pardonner, car je n'ai personne à qui ouvrir la bouche de tout cela. Le seul mortel que j'ai vu depuis six semaines est le sieur Nion qui est venu me faire une visite avant-hier, et qui m'a engagé "à travailler, à utiliser mon intelligence, mes lectures, mes voyages" ! ! !
      J'ai su, à propos de Préault (mais ne crois pas que j'aie rien pris en mauvaise part, je suis d'ailleurs tellement aplati qu'on me cracherait maintenant à la figure que je ne m'en apercevrais pas) ; j'ai su, dis-je, que notre grand sculpteur était venu à Rouen avec Dumesnil, le curieux symboliste, et ils ont dîné chez Delzeuse. Dîner d'artistes.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, fin juillet-début d'août 1856].
      [Pléiade : 28 juillet 1856]

      [...] Me revoilà à Croisset pour deux mois et dans le re-Saint Antoine. Je commence à m'embêter et j'ai hâte d'en être quitte. J'aurai beau faire, ce sera toujours plus étrange que beau. La pâte du style est molle. Quant à l'ensemble, je secoue ma pauvre cervelle pour tâcher d'en faire un, mais... ?
      Quelle belle soirée j'ai passé vendredi dans les coulisses du Cirque, en compagnie du coiffeur de ces dames ! Frédérick Lemaître l'avait soûlé et Person l'avait achevé. Il était plus rouge que les boîtes de fard étalées sur la table de toilette, il ruisselait de cold-cream, de sueur et de vin. Les deux quinquets faisaient casse-péter de chaleur. La fenêtre ouverte laissait voir un coin de ciel noir, des costumes de théâtre jonchaient le parquet. Person gueulait dans les mains de l'artiste aviné qui lui tirait les cheveux. J'entendais les danses de la scène et l'orchestre. Je humais toutes sortes d'odeurs de femmes et de décors, le tout mêlé aux rots du perruquier ; énorme, énorme !
      Bûche l’Aveu, ça ira, je t'en réponds. Je crois que l'horizon politique commence à s'éclaircir. Il y a assez longtemps que nous sommes ballottés sur une mer orageuse, pour que nous ayons un peu de bon air.
      Adieu, pauvre cher vieux bougre.
      Tu seras un bien brave homme de m'envoyer la pièce de l’Incendie, car j'éprouve un grand besoin de l'apprendre par coeur, afin de la chantonner tout seul dans le silence du cabinet.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, début d'août 1856.]
      [Pléiade : 3 août 1856]

      [...] Le Double incendie, joint à la haute température qu'il fait, m'ont mis aujourd'hui en gaieté. Je n'étais pas hors de mon lit que je savais le susdit sonnet par coeur et je l'ai tant gueulé que j'en suis harassé ! C'est fort beau, car il m'obsède. Quel rythme ! J'en ai travaillé tout l'après-midi comme un homme. J'ai écrit une page, je fais du neuf et il faut avoir une grande vertu ou un bel entêtement pour poursuivre et parachever une semblable machine, contre laquelle tout le monde se mettra, à commencer par toi, mon vieux.
      Tu feras bien de ne pas perdre de vue le jeune La Rounat. Tu sais comme les hommes se métamorphosent dans les changements de fortune. Je ne doute pas de lui, mais... qu'importe. Bref, tâche de le voir de temps à autre sans qu'il y paraisse.
      La Revue de Paris du 1er août m'a annoncé, mais incomplètement, en écrivant mon nom sans L. "Madame Bovary (moeurs de province), par Gustave Faubert". C'est le nom d'un épicier de la rue Richelieu, en face le Théâtre Français. Ce début ne me paraît pas heureux ! Qu'en dis-tu ? Je ne suis pas encore paru que l'on m'écorche.
      Je t'avertirai quand il faudra que tu ailles chez le jeune Du Camp, ce sera vers le 16 ou le 18. Je ne suis pas dénué de tout pressentiment. Ce sacré "Faubert" m'embête beaucoup plus qu'il ne me révolte.
      Je t'envoie un "morceau" dans le genre léger que je te prie de humer délicatement. Tu ne le perdras pas, ça peut servir comme modèle quelque part. Je trouve qu'un semblable fragment peint à la fois l'homme, le pays, la race, et tout un siècle ! Comment la bêtise peut-elle arriver à ce point de délire et le vide à tant de pesanteur !
      Je suis gêné en ce moment par la quantité de moustiques et de papillons qui tournent autour de ma lampe, et "l'horizon retentit" sous les trombones et la grosse caisse, bien qu'il soit une heure de nuit. C'est un bastringue à Quevilly. On danse avec acharnement. Comme on doit suer !
      J'ai fait (vu le beau temps) descendre dans le jardin les affaires que j'ai rapportées de Nubie. Mon crocodile embaumé se rafraîchit maintenant sur le gazon. Il a revu tantôt le soleil, pour la première fois peut-être depuis trois mille ans ? Pauvre vieux ! La musique qui sonne et crie de l'autre côté lui rappelle-t-elle les fêtes de Bubastis ? Il y rêve, peut-être, dans son bitume ?

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 15 août [1856.]
      [Pléiade : 11 août 1856]

      [...] Tu m'as écrit une sacrée lettre qui ne dénote pas un homme gai, mon pauvre vieux. Que veux-tu que j'y réponde, sinon par deux aphorismes de l'homme dont on célèbre aujourd'hui la fête : 1° les grandes entreprises réussissent rarement du premier coup ; 2° le succès appartient aux apathiques. Pas si apathique, pourtant. Il faut un peu se désembourber soi-même.
      Va chez le jeune Du Camp à la fin de cette semaine ; c'est mardi prochain que doit avoir lieu, m'a-t-il dit, le grand combat pour l'insertion de la Bovary. Tu lui diras tout ce que tu jugeras convenable (je me fie à toi), et que je compte être inséré le 1er septembre, suivant sa promesse.
      Je lui ai écrit il y a deux ou trois jours pour le prier de ne plus m'appeler Faubert sur la première page de la Revue où sont imprimés les futurs chefs-d'oeuvre avec le nom des grands hommes en regard, je n'en ai pas reçu de réponse...
      Je travaille comme un boeuf à Saint Antoine. La chaleur m'excite et il y a longtemps que je n'ai été aussi gaillard. Je passe mes après-midi avec les volets fermés, les rideaux tirés, et sans chemise, en costume de charpentier. Je gueule ! je sue ! c'est superbe. Il y a des moments où, décidément, c'est plus que du délire ! Blague à part, je crois toucher le joint, je finirai par rendre la chose potable, à moins que je n'aie complètement la berlue, ce qui est possible...
      Et toi, l’Aveu marche-t-il ? quand commencent les répétitions de la Montarcy ? Viendras-tu dans nos foyers au commencement de septembre ?
      J'ai eu hier la visite du sieur Baudry junior, qui a imité successivement, avec sa bouche, le cor de chasse, le cor d'harmonie, la basse, la contre-basse, le serpent et le trombone. C'est merveilleux. Ce garçon-là est très fort. Tenue des plus négligées. Il porte des souliers de castor comme un bourgeois affecté d'oignons. Il m'a avoué que sa seule passion en ce moment était le "cayeu". Il va l'acheter lui-même au marché et le mange cru. Énorme. Cet excès de simplicité m'écrase.
      Je n'aurais pas été fâché que tu me donnasses quelques détails sur ta rupture avec Durey. "Aucun des écarts de la lubricité ne m'est indifférent", dit Brissac. Mais tu as adopté un genre de correspondance si expéditif, que te demander des détails sur n'importe quoi c'est se casser le nez contre un mur. Je te ferai seulement observer que voilà trois fois que la présence du poète Philoxène Boyer te sert de prétexte. Cherche maintenant d'autres moyens dramatiques, ne serait-ce que par amour-propre !
      Ô vieux ! vieux ! ! Il fut un temps où nous passions chaque semaine vingt-quatre heures ensemble. Puis... Non, je m'arrête ; j'aurais l'air d'une garce délaissée qui gémit.
      Adieu, amuse-toi bien, si tu peux. Pioche quand même. Satisfais tes inépuisables ardeurs, emplis ton inconcevable estomac, étale ta monstrueuse personnalité ! C'est là ce qui fait ton charme. Tu es beau ! Je t'aime !

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 25 août [1856.]
      Je te remercie bien, mon cher vieux, d'avoir parlé à Du Camp de la Bovary. Mais je n'en suis pas plus avancé puisque tu ne m'as pas envoyé une solution définitive. Tout ce que je vois, c'est que je ne paraîtrai pas le 1er septembre. Je soupçonne le sieur Pichat d'attendre mon retour au mois d'octobre afin d'essayer encore de me pousser ses corrections. J'ai pourtant sa parole et je la lui rendrai avec un joli remerciement, s'il continue longtemps de ce train-là. Je vais attendre jusqu'au 2 ou 3 septembre, c'est-à-dire qu'au milieu de l'autre semaine, j'écrirai au jeune Du Camp pour savoir, oui ou non, si l'on m'imprime. Je suis harassé de la Bovary, et il me tarde d'en être quitte.
      Mon ardeur littéraire a considérablement baissé avec la température. Je n'ai rien fait cette semaine. Saint Antoine, qui m'avait amusé pendant un mois, m'embête maintenant. Me revoilà n'y comprenant plus rien. Ah ! s... n... de D... ! que j'aurais besoin de toi ! Fais-moi donc le plaisir de me dire si tu viendras à Rouen au mois de septembre et vers quelle époque ? réponds à cette question, une fois n'est pas coutume.
      J'ai fait aujourd'hui une grande promenade dans le bois de Canteleu, promenade délicieuse, mon cher monsieur, à cause du beau temps qu'il faisait, mais atroce à cause des souvenirs qui m'obsédaient. J'avais au coeur plus de mélancolies qu'il n'y avait de feuilles aux arbres. J'ai été jusqu'à Montigny. Je suis entré dans l'église. On disait les vêpres, douze fidèles tout au plus. De grandes orties dans le cimetière et un calme ! un calme ! Des dindons piaulaient sur les tombes et l'horloge râlait !
      Il y a dans cette église des vitraux du XVIe siècle représentant les travaux de la campagne aux divers mois de l'année. Chaque vitrail est tout bonnement un chef-d'oeuvre. J'en ai été émerveillé. Je te ferai voir cela si tu viens.
      En rentrant, j'ai senti un grand besoin de manger d'un pâté de venaison et de boire du vin blanc ; mes lèvres en frémissaient et mon gosier séchait. Oui, j'en étais malade. C'est une chose étrange comme le spectacle de la nature, loin d'élever mon âme vers le Créateur, excite mon estomac. L'Océan me fait rêver huîtres et la dernière fois que j'ai passé les Alpes, un certain gigot de chamois que j'avais mangé quatre ans auparavant, au Simplon, me donnait des hallucinations. C'est ignoble, mais c'est ainsi. Aurai-je eu des envies, moi ! et de piètres !

   ***