1856

 
Avril à Août - Septembre à Décembre
 

Fin 1856 : Lettres 492 à 506

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 1er septembre 1856.
      J'ai d'abord à te dire, mon cher vieux, que tu es un fort gentil bougre pour m'avoir écrit deux lettres cette semaine. Enfin ! je sais ce que tu fais ! Tu ne t'imagines pas combien je suis seul sans toi ! et comme je pense chaque dimanche à mes pauvres dimanches d'autrefois !
      Voyons ! es-tu un roquentin ? Viens passer quinze jours ici. Ma mère t'y invite. Nous finirons l’Aveu et Saint Antoine. Il faut qu'il y ait de l’Aveu fabriqué à Croisset. Tu n'as pas une seule de tes oeuvres un peu longue (le Coeur à droite excepté) qui n'ait passé, dans sa confection, par l'avenue des Tilleuls. Arrive, le pavillon au bord de l'eau t'attend et tu auras un jeune chat pour t'y tenir compagnie.
      Quoi que tu "en die", je crois que tu comprendras quelque chose à Saint Antoine. Tu verras au moins mes "intentions". Tu m'aideras à boucher les trous du plan, à torcher les phrases merdeuses, et à ressemeler les périodes mollasses, qui bâillent par le milieu comme une botte décousue.
      Je bûche comme un ours. Il y a des jours où je crois avoir trouvé le joint et d'autres, bien entendu, où je perds la boule.
      No news from the Reviewers ! J'écrirai après-demain au jeune Maxime de manière à avoir une réponse formelle et tout de suite, avant la fin de la semaine.
      Tes ordres, seigneur, ont été exécutés : j'ai gueulé par trois fois tes vingt-quatre alexandrins, À une femme perfide. C'est rythmé, sois tranquille, et ça sonne ! Je n'ai qu'à te faire deux observations extrêmement légères (et encore) ; en voici une (afin de te tirer d'inquiétude) : il me déplaît qu'un monsieur comme toi mette des mots pour la rime. (Ah ! gueule ! tant pis ! je m'en f... !) En conséquence, je blâme "archet vainqueur". Quant aux deux vers qui suivent, ils sont tout bonnement sublimes, ainsi que le trait final "le banquet est fini quand j'ai vidé ma tasse", etc. En somme, c'est une très bonne chose.
      Tu m'as envoyé aussi une belle phrase de prose en parlant de ***. "Cette femme était de la pire espèce". Que c'est large en même temps ! rumine ça ! "J'avais un épagneul, un épagneul superbe ! un chien de la forte espèce."
      Quelle espèce que celle qui est la pire !
      Blague à part et sans savoir tes raisons, je t'approuve. On ne saurait trop se dépêtrer de l'élément maîtresse. Le mythe de la côte des deux amants est éternel. Tant que l'homme vivra, il aura de la femme plein le dos !
      J'ai eu mercredi la visite du philosophe Baudry. Quel homme ! Il devient tout à fait Scheik. Il avait apporté dans sa poche son bonnet grec dont il a recouvert son chef au déjeuner, parce que "quand il a la tête nue, ça lui donne des étourdissements". Très beau, du reste ! Il admire sincèrement La bouche d'ombre.
      Je fais toujours de l'anglais ; nous lisons Macbeth. C'est là que les images dévorent la pensée ! Quel monsieur ! Quel abus de métaphores ! Il n'y a pas une ligne, et je crois un mot, qui n'en porte au moins deux ou trois. Si je continue encore quelque temps, j'arriverai à bien entendre ledit Shakespeare.
      Ce que tu me racontes de ta visite à l'hôpital Saint-Antoine m'a bien ému. Je t'ai vu au milieu des salles et un moment j'ai frissonné sous ta peau. Est-ce drôle et déplorable, de regretter ainsi continuellement les ennuis d'autrefois ?

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 9 septembre 1856.
      Si j'ai compris ta lettre, cher vieux, les répétitions de la Montarcy doivent commencer. C'est pour le coup que tu vas entrer dans la tablature des auteurs ; tiens-moi au courant de tout, et si tu as besoin de moi, j'arrive quand même, cela va sans dire.
      Je t'avouerai que je ne suis nullement fâché de la chute de la pièce d’ouverture. Si on siffle la reprise de la Bourse, tant mieux ! Je n'exprimerais pas cette opinion à La Rounat. Mais je crois que, puisqu'il y a cabale contre lui, le flot aura le temps de passer et que tu n'en sentiras plus les éclaboussures. On se lassera. Rien ne dure ici-bas ; et c'est une raison pour qu'il fasse beau demain s'il a plu aujourd'hui.
      J'ai peur que notre ami le Directeur ne se hâte trop et qu'on ne monte ta pièce à la diable ! C'est une oeuvre soignée qu'on ne peut apprendre en huit jours, et faire apparaître au bout de quinze. Il y faut du temps et, je crois, de la recherche, afin de n'en rien perdre. J'entends par là quantité d'effets scéniques dont toi-même ne te doutes pas.
      Je casse-pète tellement d'envie de voir la première représentation que je passe bien à y rêver, tous les jours, une grande heure pour le moins. Je vois ta mine pâle et gonflée, sous un quinquet... La Rounat effrayé... Narcisse au quinzième plan !... J'entends gronder les vers et les applaudissements partir. Tableau. Serai-je rouge, moi ! quelle coloration ! et comme ma cravate me gênera !...
      Quant à la Bovary (que j'oublie quelque peu, grâce au ciel, entre ta pièce qui s'avance et Saint Antoine qui se termine), j'ai reçu de Maxime un mot où il me prévient que ça paraîtra "le 1er octobre sans faute, j'espère". Ce j'espère m'a l'air gros de réticences. En tout cas son billet est un acte de politesse, il m'est arrivé juste le 1er septembre, jour où je devais paraître. Je vais lui répondre cette semaine en lui rappelant modestement que voilà déjà cinq mois de retard... rien que ça ! Depuis cinq mois, je fais antichambre dans la boutique de ces messieurs. Je suis sûr que l'ami Pichat voudrait me pousser encore quelques-unes de ses intelligentes corrections.
      J'ai reçu hier une lettre de mon vénérable père Maurice Schlésinger où il m'annonce le mariage de sa fille avec un architecte de Stuttgart, grand artiste, fort riche. Superbe affaire, joie générale, et il m'invite à la noce. Ma pénurie me forcera à inventer une blague quelconque, ce que je regrette fort. Le sentimental et le grotesque me conviaient à ce petit voyage. Aurais-je bu ! et aurais-je rêvé à ma jeunesse ! Ce mariage d'une enfant que j'ai connue à quatre mois m'a mis hier un siècle sur les épaules. J'en ai été si triste que je n'ai pu rien faire de la journée ; le manque d'argent y était aussi pour beaucoup. J'ai déjà refusé d'aller passer un mois à Toulon chez Cloquet pour les mêmes motifs. Depuis le mois de juillet, j'ai payé quatre mille francs, et j'aime mieux ne pas entamer maintenant mes modiques revenus, afin de ne pas trop tirer le diable par la queue cet hiver. Et on dira que je ne suis pas un homme raisonnable ! N'importe, cette noce à Bade me passe près du coeur !
      "Motus là-dessus", comme dirait Homais. Ce sont de ces saletés dont on prive le public avec plaisir. Il faut toujours faire belle contenance. Dans ce cher Paris, il est permis de crever de faim, mais on doit porter des gants, et c'est pour avoir des gants que je m'abstiens d'une distraction qui me ferait du bien à l'estomac, au coeur, et conséquemment à la tête.
      Quant au Saint Antoine, je l'arrête provisoirement et, tandis que je suis à analyser deux énormes volumes sur les Hérésies, je rêve comment faire pour y mettre des choses plus fortes. Je suis agacé de la déclamation qu'il y a dans ce livre. Je cherche des effets brutaux. Pour ce qui est du plan, je n'y vois plus rien à faire. J'aurais bien besoin de tes conseils, des dramatiques surtout.
      Adieu, cher vieux, je m'ennuie de toi à crever depuis que tu m'as dit que peut-être tu viendrais.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 16 septembre 1856.
      [Pléiade : 14 septembre 1856]

      Tu as donc eu aujourd'hui, pauvre vieux ! ta première journée d'auteur dramatique ! Enfin ! J'ai bien pensé à toi tout l'après-midi, et ce soir surtout. Il me déplaisait de ne pas connaître les lieux. J'ai eu une aperception très nette de ta figure écoutant, et de celle de La Rounat. Quant aux autres, elles étaient fort vagues, ne connaissant point le personnel de l'Odéon.
      Comment la chose s'est-elle passée ? détails ! archi-détails ! si tu as le temps, car je vais commencer à te respecter et je suis le premier à te dire qu'il ne faut pas démordre de la place. Surveille tout impitoyablement, jusqu'aux ouvreuses de loges, comme Meyerbeer.
      C'est donc dans deux mois ! j'en ai la gorge sèche d'avance ! nous avons passé la soirée, ma mère et moi, à causer de la première.
      Le temps a été très beau aujourd'hui, bon signe ; et maintenant la lune brille en plein dans le ciel tout bleu. Je pense à nos anciens dimanches déjà si loin. Ce but dont nous parlions, le voilà bientôt atteint, pour toi, du moins... Quand tu reviendras dans ce cabinet de Croisset où ton ombre plane toujours, tu seras un homme consacré, connu, célèbre, . . la tête m'en tourne.
      J'arriverai à Paris dans cinq semaines, vers le 20 octobre. Tu seras en pleines répétitions. Avec quelle frénésie je me précipiterai du boulevard à l'Odéon ! L'ami La Rounat fait bien les choses, à ce qu'il paraît. Il me semble, jeune homme, quoi que tu en dises, qu'il ne serait pas mal de refourrer des vers dans la Revue de Paris. Soyons larges ou, si tu aimes mieux, soyons fins ; tant que nous n'aurons pas un carrosse, faisons semblant de ne point remarquer les éclaboussures. Mais dès que nous aurons le c... assis dans le berlingot de la gloire, écrasons sans pitié les drôles qui... etc.
      Que devient l’Aveu au milieu de tout cela ?
      Je ne t'ai pas dit qu'il y aura mardi prochain quinze jours qu'en conduisant M. Cloquet au chemin de fer, j'ai aperçu sur sa porte, nez au vent, corsée raide, et enharnachée de breloques et de lorgnon, cette vénérable Mme G ***. I'ay ri à part moi, me remémorant les paillardises de cette tant pute tavernière.
      Décidément, la journée était aujourd'hui au théâtre. J'ai eu la visite de Baudry (junior), qui allait chez Deschamps pour lui vendre des costumes. On joue la comédie chez M. Deschamps, et des comédies de lui, ça doit être fort !
      Adieu, mon cher monsieur, je n'ai absolument rien à te dire, si ce n'est que je t'embrasse et qu'il m'ennuie démesurément de ta personne. Mais ne bouge pas de Paris, maintenant. Il faut être au poste.

   ***

 

À ERNEST CHEVALIER.

      Croisset, 21 septembre [1856.]
      [Pléiade : 22 septembre 1856]

      MON CHER VIEUX,
      Je me rendrais avec bien du plaisir à ton invitation si je n'étais maintenant un homme fort affairé. Car tu sauras que je suis présentement sous la presse. Je perds ma virginité d'homme inédit de jeudi en huit, le 1er octobre. Que la Fortune Virile (celle qui dissimulait aux maris les défauts de leur femme) me soit favorable ! et que le bon public n'aperçoive en moi aucun vice, tel que gibbosité trop forte ou infection d'haleine !
      Je vais pendant trois mois consécutifs emplir une bonne partie de la Revue de Paris. Quand la chose aura paru en volume, il va sans dire que le premier exemplaire te sera adressé.
      Je veux, de plus, avoir fini avant trois semaines (vers le 15, époque où je m'en retourne à Paris) une ancienne ratatouille que j'ai quittée, reprise, et qui me trouble beaucoup et dont je veux également doter mon pays cet hiver. C'est une oeuvre catholique, cabalistique, mythologique et fort assommante, je crois, car j'en suis assommé, et j'ai hâte d'en être quitte.
      Voilà pourquoi, pauvre cher vieux, je n'irai pas (et à mon regret) humer l'air au Château-Gaillard, et passer quelques jours dans ton excellente famille que je ne vois jamais, à laquelle je pense souvent, et dont ma mère et moi nous causons maintes fois, au coin du feu, tout en remuant les anciens souvenirs.
      Mais toi, mon bon, ne peux-tu venir avec Mme Chevalier "un tantinet céans", comme dirait "le Garçon" ? Ma mère m'a bien chargé de te rappeler que nous avons deux lits dans une chambre. Tu sais si tu nous ferais plaisir. Donc, je n'insiste pas davantage.
      Il me semble que Metz est moins loin de Paris que Lyon. Mets bien cette adresse dans la gibecière de la mémoire, comme disait le père Montaigne : boulevard du Temple, 42.
      Adieu, vieux, amitiés et embrassades à tous les tiens. Respect aux dames, et à toi la meilleure poignée de main de ton vieux camarade.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 23 septembre 1856.
      [Pléiade : 21 septembre 1856]

      Il me semble, mon cher monsieur, que tu es en ébullition, ça commence à marcher ! Nom d'un bonhomme, que je voudrais être aux répétitions ! Je compte les jours ! Dans un mois, je serai à Paris et je ne te quitte plus. Merci du billet de répétition. Quoique je n'y aie rien compris, il m'a fait un grand plaisir. Les signes cabalistiques dont il est orné ont ajouté à mon respect.
      Janin m'épate. "Fait trop vite" est charmant dans la bouche d'un tel monsieur, dont les âneries empliraient un volume. Ah ! nous en avons vu de belles, et nous en verrons encore. Il m'a l'air tout à fait fossile, maintenant, ce bon Janin. Porte tes vers à la Revue de Paris ; il faut faire "feu des quatre pieds".
      J'ai reçu, jeudi, une lettre de Maxime qui m'annonce que je parais le 1er octobre. Toute la première partie est envoyée à l'imprimerie. Je ne recevrai pas les épreuves. Il se charge de tout et me jure de tout respecter. Devant une pareille promesse, je me suis tu, bien entendu. Il était temps ! je commençais à être passablement agacé.
      Voilà ! il me semble que l'hiver s'annonce assez bien.
      Je ne te parle pas du Saint Antoine et je ne te le montrerai qu'après la Montarcy jouée […]. J'y travaille toujours et je développe le personnage principal de plus en plus. Il est certain que maintenant on voit un plan, mais bien des choses y manquent. Quant au style, tu étais bien bon d'appeler cela une foirade de perles. Foirade, c'est possible, mais pour des perles, elles étaient rares. J'ai tout récrit, à part peut-être deux ou trois pages.
      Vers quelle époque du mois de novembre penses-tu être joué ?
      Tu as oublié de m'envoyer le titre du livre de l'abbé Constant sur la magie, je l'attends dimanche prochain.
      Je fais toujours de l'anglais. Dans six mois si je continue, je lirai Shakespeare à livre ouvert.

   ***

 

À LAURENT-PICHAT.

      Croisset, jeudi soir, 1856 [2 octobre.]
      CHER AMI,
      Je viens de recevoir la Bovary et j'éprouve tout d'abord le besoin de vous en remercier (si je suis grossier, je ne suis pas ingrat) ; c'est un service que vous m'avez rendu en l'acceptant telle qu'elle est, et je ne l'oublierai pas.
      Avouez que vous m'avez trouvé et que vous me trouvez encore (plus que jamais peut-être) d'un ridicule véhément ? J'aimerai un jour à reconnaître que vous avez eu raison ; je vous promets bien qu'alors je vous ferai les plus basses excuses. Mais comprenez, cher ami, que c'était avant tout un essai que je voulais tenter ; pourvu que l'apprentissage ne soit pas trop rude !
      Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu'à vous sauter le coeur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j'ai la vie ordinaire en exécration. Je m'en suis toujours personnellement écarté autant que j'ai pu. Mais esthétiquement, j'ai voulu, cette fois, et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi, ai-je pris la chose d'une manière héroïque, j'entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout, expression ambitieuse.
      Je m'explique mal, mais c'en est assez pour que vous compreniez quel était le sens de ma résistance à vos critiques, si judicieuses qu'elles soient. Vous me refaisiez un autre livre.
      Vous heurtiez la poétique interne d'où découlait le type (comme dirait un philosophe) sur lequel il fut conçu. Enfin, j'aurais cru manquer à ce que je me dois et à ce que je vous devais, en faisant un acte de déférence et non de conviction.
      L'Art ne réclame ni complaisance ni politesse, rien que la foi, la foi toujours et la liberté. Et là-dessus, je vous serre cordialement les mains.
      Sous l'arbre improductif aux rameaux toujours verts, tout à vous.

   ***

 

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER.

      Croisset, 2 octobre [1856.]
      CHÈRE MADAME,
      Pardonnez-moi d'abord un mouvement d'égoïsme : votre charmante et si affectueuse lettre m'est arrivée hier, le jour même et juste au moment de mon début.
      Cette coïncidence m'a étrangement remué. N'y a-t-il pas là un "curieux symbolisme", comme on dirait en Allemagne ?
      Voilà même pourquoi je ne puis (comme je l'avais d'abord espéré) me rendre aux noces de Mlle Maria. Je vais être fort occupé jusqu'à la fin de décembre, époque où j'en serai quitte avec la Revue de Paris. Mais comme avec vous j'ai toutes mes faiblesses, je ne veux pas que vous me lisiez dans un journal, par fragments et avec quantité de fautes d'impression.
      Vous ne recevrez donc la chose qu'en volume. Mais le premier exemplaire sera pour vous. Causons de choses plus sérieuses. Je m'associe du plus profond de l'âme aux souhaits de bonheur que vous faites pour votre chère enfant, moi qui suis certainement sa plus vieille connaissance. Car je me la rappelle à trois mois sur le quai de Trouville, au bras de sa bonne, et tambourinant contre les carreaux pendant que vous étiez à table dans le coin, à gauche. Il y avait eu un bal par souscription et une couronne en feuilles de chêne était restée suspendue au plafond... Vous rappelez-vous ce soir de septembre où nous devions tous nous promener sur la Touques quand, la marée survenant, les câbles se sont rompus, les barques entre-choquées, etc... Ce fut un vacarme affreux et Maurice qui avait rapporté de Honfleur, et à pied, un melon gigantesque sur son épaule, retrouva de l'énergie pour crier plus fort que les autres. J'entends encore sa voix vous appelant dans la foule : "Za !... za !..."
      Jamais non plus je n'oublierai votre maison de la rue de Grammont, l'exquise hospitalité que j'y trouvais, ces dîners du mercredi, qui étaient une vraie fête dans ma semaine.
      Pourquoi donc faut-il qu'habitant maintenant Paris, j'y sois privé de vous ? Souvent je passe chez Brandus pour avoir de vos nouvelles et l'on me répond invariablement "Toujours à Bade !".
      Avez-vous donc quitté la France tout à fait ? N'y reviendrez-vous pas ?
      Elle n'est guère aimable, maintenant, cette pauvre France, c'est vrai, ni noble surtout, ni spirituelle ; mais enfin !... c'est la France !
      Quant à moi, l'année ne se passera pas sans que je vous voie, car je trouve stupide de vivre constamment loin de ceux qui nous plaisent. N'a-t-on pas autour de soi assez de crétins et de gredins ?Vous me préviendrez, n'est-ce pas, chère Madame, quand il faudra que je vous expédie (si je ne vous l'apporte auparavant) l'eau du Jourdain. Il y a des gens (ceci pour vous donner une idée des bourgeois actuels) qui m'avaient conseillé de l'envoyer à S. M. l'Empereur Napoléon III pour en baptiser le prince impérial. Mais je la gardais toujours sans trop savoir pourquoi, sans doute dans le vague pressentiment d'un meilleur usage ; en effet, votre petit-fils me sera plus cher qu'un enfant de roi.
      À propos de vieillesse (c'est ce mot de petit-fils qui me l'amène), vous me parlez de vos cheveux ! Je ne puis, moi, vous rien dire des miens, car me voilà bientôt privé de cet appendice. J'ai considérablement vieilli, sans avoir trop rien fait pour cela cependant. Ma vie a été fort plateet saged'actions du moins. Quant au dedans, c'est autre chose ! Je me suis usé sur place, comme les chevaux qu'on dresse à l'écurie ; ce qui leur casse les reins. Système Baucher.
      Allons ! adieu. Encore mille voeux pour Maria ! Qu'elle rencontre dans cette union une sympathie solide et inaltérable ! Que sa vie soit pleine de joies calmes et continues, qu'elle en trouve à tous ses pas comme des violettes sous l'herbe et qu'elle les ramasse toutes ! Qu'elle n'en perde aucune ! Qu'il n'y ait autour d'elle que bonnes pensées et bons visages ! Que tout soit bien-être, respect, caresses, amour ! Que le devoir lui soit facile, l'existence légère, l'avenir toujours beau ! Donnez-lui, de ma part, sur la joue droite, un baiser de mère ; que Maurice lui donne, sur la gauche, un baiser de père. Et croyez bien, chère Madame, à l'inaltérable attachement de votre tout dévoué qui vous baise affectueusement les mains.
      Ma mère se joint à moi pour vous féliciter et remercie bien M. Schlésinger de son souvenir.
      Du 18 octobre au mois de mai à Paris, boulevard du Temple, 42.

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      Croisset, 5 octobre [1856.]
      MON CHER VIEUX,
      Donne-moi un conseil, et tout de suite. J'ai reçu, ce matin, une lettre de Frédéric Baudry, qui me prie, dans les termes les plus convenables, de changer dans la Bovary le Journal de Rouen en : Le Progressif de Rouen, ou tel autre titre pareil. Ce bougre-là est un bavard, il a conté la chose au père Sénard et à ces messieurs du journal eux-mêmes.
      Mon premier mouvement a été de l'envoyer promener ; d'autre part, la susdite feuille a fait hier, pour la Bovary, une réclame très obligeante. Mais c'est si beau, le "Journal de Rouen" dans la Bovary ! Après ça, c'est moins beau à Paris et le Progressif fera peut-être autant d'effet ? Je suis dévoré d'incertitude. Je ne sais que faire. Il me semble qu'en cédant je fais une couillonnade atroce. Réfléchis, ça va casser le rythme de mes pauvres phrases ! C'est grave.
      Quant à moi, la vue de mon oeuvre imprimée a achevé de m'abrutir. Elle m'a paru des plus plates. Je n'y vois que du noir. Ceci est textuel. ç'a été un grand mécompte, et il faudrait que le succès fût bien étourdissant pour couvrir la voix de ma conscience qui me crie : "Raté".
      Il n'y a qu'une chose qui me console, c'est la pensée de ton succès, et puis l'espoir (mais j'en ai déjà tant eu, d'espoirs !) que Saint Antoine a maintenant un plan ; cela me semble beaucoup plus sur ses pieds que la Bovary.
      Non ! s... n... de D... ! ce n'est pas pour que tu me renvoies des compliments, mais je ne suis pas gai là-dessus, ça me semble petit "et fait pour être médité dans le silence du cabinet". Rien qui enlève et brille de loin. Je me fais l'effet d'être "fort en thème". Ce livre indique beaucoup plus de patience que de génie, bien plus de travail que de talent. Sans compter que le style n'est déjà pas si raide ; il y a bien des phrases à recaler ; plusieurs pages sont irréprochables, je le crois, mais ça ne fait rien à l'affaire.
      Songe à cette histoire du Journal de Rouen. Mets-toi à ma place. N'en dis rien à Du Camp, jusqu'à ce que nous ayons pris un parti ; il serait d'avis de céder, probablement. Mets-toi au point de vue de l'absolu et de l'Art.
      Tu dois rire de pitié sur mon compte, mais je suis complètement imbécile.
      Adieu ; réponds-moi immédiatement.

   ***

 

À JULES DUPLAN.

      [Croisset] Samedi soir [11 octobre 1856.]
      Votre bonne lettre, que j'ai reçue ce matin, m'a causé un grand plaisir. Vous savez le cas que je fais de votre goût ; c'est vous dire que "votre suffrage m'est précieux" (style Homais). Homais à part, je suis enchanté que la chose vous botte. Je voudrais bien que tous mes lecteurs vous ressemblassent !
      Nous causerons de tout cela à la fin de la semaine prochaine. Venez chez moi, dimanche 19, à 11 heures selon la vieille coutume. Vous déjeunerez avec le philosophe Baudry.
      La première lecture de mon oeuvre imprimée m'a été, contrairement à mon attente, extrêmement désagréable. Je n'y ai remarqué que les fautes d'impression, trois ou quatre répétitions de mots qui m'ont choqué, et une page où les qui abondaient ; quant au reste, c'était du noir et rien de plus.
      Je me remets peu à peu, mais ça m'avait porté un coup ! Pichat m'a écrit pour me dire qu'il comptait sur un succès. On revient, mon bon, on revient, on change un tantinet de langage.
      J'ai, cet automne, beaucoup travaillé à ma vieille toquade de Saint Antoine ; c'est récrit À neuf d'un bout à l'autre, considérablement diminué, refondu. J'en ai peut-être encore pour un mois de travail. Je n'aurai le coeur léger que lorsque je n'aurai plus sur les épaules cette satanée oeuvre, qui pourrait bien me traîner en cour d'assiseset qui à coup sûr me fera passer pour fou. N'importe ! une si légère considération ne m'arrêtera pas.
      Je ne sais trop ce que j'écrirai cet hiver (le drame de Bouilhet va d'abord me prendre du temps) ; je suis plein de projets, mais l'enfer et les mauvais livres sont pavés de belles intentions.

   ***

 

À MAURICE SCHLÉSINGER.

      Paris, 1856 [2e quinzaine d'octobre.]
      [Pléiade :  octobre 1856]

      Excusez-moi, mon cher Maurice, il m'est impossiblearchi-impossible, complètement impossible, d'être jeudi à Baden, ni de m'absenter de Paris pendant une journée, d'ici un grand mois.
      J'ai d'abord considérablement d'épreuves à corriger, puis tous les jours je passe les après-midi à l'Odéon, pour surveiller les répétitions d'un grand drame en cinq actes et en vers qui n'est malheureusement pas de moi, mais qui m'intéresse plus que s'il était de moiL'auteur est mon ami Bouilhet que vous avez vu chez ma mère. C'est une oeuvre considérable, une question de vie ou de mort pour lui ; la direction fonde dessus de grandes espérances, et nous aurons, je crois, un très beau succès. Mais il y a bien à faire encore, et quantité de choses à trouver comme mise en scène.
      Quant à moi, cher ami, vous apprendrez avec plaisir que mon affaire marche très bien. J'ai de toutes façons lieu d'être extrêmement satisfaitjusqu'ici du moins. Les deux premiers numéros de mon roman ont déjà fait quelque sensation parmi la gent de lettreset un éditeur m'est venu faire des propositions... qui ne sont pas indécentes.
      Je vais donc gagner de l'argent ; grande chose ! chose fantastique !et qui ne me sera pas désagréable par le temps de misère (et de misères) qui court.
      Est-ce que Mme X*** (car je ne sais pas le nom de dame de Maria) ne viendra pas faire un petit voyage à Paris avec son époux ? Les accompagnerez-vous ?
      J'aurais bien du plaisir à vous recevoir dans mon petit appartement du boulevard du Temple, et à deviser avec vous, coudes sur la table. J'ai deux fauteuils dans mon cabinet. Je ne puis vous en offrir qu'un au coin du feu ; c'est bien le moins qu'on partage avec ses amis.
      Adieu, mon cher Maurice. J'espère que mon souvenir vous arrivera à temps, et que vous recevrez mon dernier souhait sur le seuil de votre maison, au moment où vous le franchirez pour conduire votre chère fille à l'église.
      Mille cordialités ; tout à vous.
      Votre ancien ami, Janin, est très satisfait du commencement de mon bouquin, et m'a envoyé, par un tiers, des mots fort aimables.

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Octobre ou novembre 1856.]
      [Pléiade : 30 octobre 1856]

      CHÈRE MADAME,
      Je viens de recevoir votre charmante lettre qui a bien couru avant de m'arriver. Enfin je l'ai et elle me réjouit fort. Vous savez le cas que je fais de votre goût ; c'est vous dire, chère Madame, que vous avez
      
      Chatouillé de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse.
      
      
Ai-je été vrai ? Est-ce ça ? J'ai bien envie de causer longuement avec vous (mais quand et où ?) sur la théorie de la chose. On me croit épris du réel, tandis que je l'exècre ; car c'est en haine du réalisme que j'ai entrepris ce roman. Mais je n'en déteste pas moins la fausse idéalité dont nous sommes bernés par le temps qui court. Haine aux Almanzor comme aux Jean Couteaudier ! Fi des Auvergnats et des coiffeurs !
      En choquerai-je d'autres ? Espérons-le ! Une dame fort légère m'a déjà déclaré qu'elle ne laisserait pas sa fille lire mon livre, d'où j'ai conclu que j'étais extrêmement moral.
      La plus terrible farce à me jouer, ce serait de me décerner le prix montyon. Quand vous aurez lu la fin, vous verrez que je le mérite.
      Je vous prie, néanmoins, de ne pas me juger là-dessus. La Bovary a été pour moi une affaire de parti pris, un thème. Tout ce que j'aime n'y est pas. Je vous donnerai dans quelque temps quelque chose de plus relevé dans un milieu plus propre. Adieu, ou plutôt à bientôt. Permettez-moi de baiser vos mains qui m'écrivent de si jolies choses et de si flatteuses, et de vous assurer que je suis (sans aucune formule de politesse) tout à vous.

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À LOUIS BONENFANT.

      Paris, vendredi soir [12 décembre 1856.]
      Vous êtes parfaitement en droit de me considérer comme un polisson, puisque je n'ai pas encore, cher cousin, répondu à ton aimable lettre. Mais j'ai été fort affairé depuis un mois. L'emploi de chef de claque n'est pas un métier de faignant ! Enfin ! c'est une affaire terminée, et vaillamment. Notre ami Bouilhet est maintenant considéré comme un poète de haute volée parmi les gens de lettres, et quelque peu dans le public aussi. Toute la presse a chanté son éloge à qui mieux mieux. Sa pièce en est maintenant à la trentième représentation, et l'empereur ira la semaine prochaine.
      Quant à moi, mes chers amis, je n'ai pas non plus lieu de me plaindre. La Bovary marche au delà de mes espérances. Les femmes seulement me regardent comme "une horreur d'homme". On trouve que je suis trop vrai. Voilà le fond de l'indignation. Je trouve, moi, que je suis très moral et que je mérite le prix Montyon, car il découle de ce roman un enseignement clair, et si "la mère ne peut en permettre la lecture à sa fille", je crois bien que des maris ne feraient pas mal d'en permettre la lecture à leur épouse.
      Je t'avouerai, du reste, que tout cela m'est parfaitement indifférent. La morale de l'Art consiste dans sa beauté même, et j'estime par-dessus tout d'abord le style, et ensuite le Vrai. Je crois avoir mis dans la peinture des moeurs bourgeoises et dans l'exposition d'un caractère de femme naturellement corrompu, autant de littérature et de convenances que possible, une fois le sujet donné, bien entendu.
      Je ne suis pas près de recommencer une pareille besogne. Les milieux communs me répugnent et c'est parce qu'ils me répugnent que j'ai pris celui-là, lequel était archi-commun et anti-plastique. Ce travail aura servi à m'assouplir la patte ; à d'autres exercices maintenant.
      Je ne vois rien du tout de neuf à vous dire. Il fait un temps atroce. On patauge dans le macadam et les nez commencent à bleuir.

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À LAURENT-PICHAT.

      [Entre le 1er et le 15 décembre 1856.]
      [Pléiade : 7 décembre 1856]

      MON CHER AMI,
      Je vous remercie d'abord de vous mettre hors de cause ; ce n'est donc pas au poète Laurent-Pichat que je parle, mais à la Revue, personnage abstrait, dont vous êtes l'interprète. Or, voici ce que j'ai à répondre à la Revue de Paris :
      1° Elle a gardé pendant trois mois Madame Bovary, en manuscrit, et, avant d'en imprimer la première ligne, elle devait savoir à quoi s'en tenir sur ladite oeuvre. C'était à prendre ou à laisser.
      Elle a pris, tant pis pour elle ;
      2° Une fois l'affaire conclue et acceptée, j'ai consenti à la suppression d'un passage fort important, selon moi, parce que la Revue m'affirmait qu'il y avait danger pour elle. Je me suis exécuté de bonne grâce ; mais je ne vous cache pas (c'est à mon ami Pichat que je parle) que ce jour-là, j'ai regretté amèrement d'avoir eu l'idée d'imprimer.
      Disons notre pensée entière ou ne disons rien ;
      3° Je trouve que j'ai déjà fait beaucoup et la Revue trouve qu'il faut que je fasse encore plus.
      Or je ne ferai rien, pas une correction, pas un retranchement, pas une virgule de moins, rien, rien !... Mais si la Revue de Paris trouve que je la compromets, si elle a peur, il y a quelque chose de bien simple, c'est d'arrêter là Madame Bovary tout court. Je m'en moque parfaitement.
      Maintenant que j'ai fini de parler à la Revue, je me permettrai cette observation, ô ami :
      En supprimant le passage du fiacre, vous n'avez rien ôté de ce qui scandalise, et en supprimant, dans le sixième numéro, ce qu'on me demande, vous n'ôterez rien encore.
      Vous vous attaquez à des détails, c'est à l'ensemble qu'il faut s'en prendre. L'élément brutal est au fond et non à la surface. On ne blanchit pas les nègres et on ne change pas le sang d'un livre. On peut l'appauvrir, voilà tout.
      Il va sans dire que si je me brouille avec la Revue de Paris, je n'en reste pas moins l'ami de ses rédacteurs.
      Je sais faire, dans la littérature, la part de l'administration.
      Tout à vous.

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À THÉOPHILE GAUTIER.

      [Croisset Mercredi, 17 décembre 1856.]
      CHER VIEUX MAÎTRE,
      Je viens de renvoyer les épreuves à Ducessois. Tu les liras, nonobstant. J'ai effacé le bouquet de poils entre les seins, qui horripile l'homme de goût nommé Bouilhet. Ai-je bien fait ?
      Si tu avais quelque observation grave à me communiquer, mon adresse est à Croisset, près Rouen.
      Adieu, cher vieux, mille poignées de main et de la part du sieur Bouilhet aussi, qui maintenant partage ma solitude.
      À toi.

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À ÉDOUARD HOUSSAYE.

      Décembre 1856 [ou janvier 1857 ?].
      [Pléiade :  janvier 1857]

      MON CHER AMI,
      Je vous ai apporté les épreuves, j'aurais désiré que Théo les lût. Il y a une phrase peut-être indécente ??? Problème ! question ! C'est à la troisième page, le mot phallus s'y trouve. Il est bien à sa place. Si vous avez peur, voici comment il faut arranger la chose : "On a trouvé qu'ils ressemblaient..." à bien des choses. Ô chaste impudeur ! etc.
      Je supprime un mot et une phrase d'une ligne ; faites comme il vous plaira.

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