1857

 
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Janvier à Mars : lettres 507 à 526

Le procès de Madame Bovary se termine par l’acquittement, en février. Le succès vaut à l’auteur de nombreuses relations, parmi lesquelles le romancier Ernest Feydeau, le père du dramaturge Georges Feydeau, et Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, avec qui il échangera une abondante correspondance sans jamais la rencontrer. 
Dès avant la publication du roman en avril chez Michel Lévy, Flaubert se met à un roman antique, Salammbô, nommé le plus souvent Carthage dans ses lettres. Il en rédige le premier chapitre.

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] 1er janvier 1857, 10 heures du soir.
      Merci de ta lettre, mon cher ami. Voici où j'en suis :
      On a remué ciel et terre ou, pour mieux dire, toutes les hautes fanges de la capitale ; j'ai fait de belles études de moeurs !!!
      Mon affaire est une affaire politique, parce qu'on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir ; elle a déjà eu deux avertissements, et il est très habile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la religion ! car ce qu'on me reproche surtout, c'est une Extrême-Onction copiée dans le Rituel de Paris. Mais ces bons magistrats sont tellement ânes qu'ils ignorent complètement cette religion dont ils sont les défenseurs ; mon juge d'instruction, M. Treilhard, est un juif et c'est lui qui me poursuit ! Tout cela est d'un grotesque sublime.
      Quant à lui, Treilhard, je te prie et au besoin te défends, cher frère, de rien lui écrire, tu me compromettrais ; tiens-toi pour averti.
      J'ai été jusqu'à présent très beau, ne nous dégradons pas.
      Mon affaire va être arrêtée probablement cette nuit, par une dépêche télégraphique venue de la province ; cela va tomber sur ces messieurs sans qu'ils sachent d'où, ils sont tous capables de mettre leurs cartes chez moi demain soir.
      Je vais devenir le lion de la semaine, toutes les hautes garces s'arrachent la Bovary pour y trouver des obscénités qui n'y sont pas.
      Je dois demain voir M. Rouland et le directeur général de la police.
      On me fait de très belles propositions au Moniteur en même temps. Comprends-tu ?
      Mon affaire est très compliquée, et ce qu'il y a de plus étranger à la persécution que l'on me fait subir, c'est moi et mon livre ; je suis un prétexte ; il s'agit pour moi de sauver (cette fois) la Revue de Paris... À moins que la Revue ne m'entraîne avec elle.
      Blanche, Florimont, etc., etc., s'occupent de moi, je ne rencontre partout qu'une extrême bienveillance.
      À l'heure où tu recevras ceci, mon affaire sera probablement finie ; mais comme elle peut cependant traîner, fais écrire de Rouen à Paris, par qui tu jugeras convenable, mais n'écris rien, toi.
      Je t'embrasse.
      Ton frère.

   ***

  

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] Samedi matin, 10 heures [3 janvier 1857].
      Merci d'abord de la proposition, mais il est complètement inutile que tu te déranges. Et puis, pardonne-moi l'incohérence de mes lettres, je suis tellement ahuri, harcelé, fatigué, que je dois souvent dire des bêtises. Voilà trois jours que je n'arrête pas, je dîne à 9 heures du soir, et j'ai régulièrement pour une vingtaine de francs de voiture.
      Tout ce que tu as fait est bien. L'important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseignements sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu'il y a de meilleur ; on avait cru s'attaquer à un pauvre bougre, et quand on a vu d'abord que j'avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu'on sache au Ministère de l'Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s'appelle une famille, c'est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu'en m'attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J'attends de grands effets de la lettre du préfet au Ministre de l'Intérieur.
      Je te dis que c'est une affaire politique.
      On a voulu deux choses : me couler net et m'acheter ; je te le confie dans le tuyau de l'oreille. Mais les propositions que l'on m'a faites au Moniteur coïncident trop avec ma persécution, pour qu'il n'y ait pas là-dessous une intention, un plan.
      Il était fort habile de supprimer un journal politique pour attaque aux bonnes moeurs et à la religion ; on a pris le premier prétexte venu, et on a cru que l'homme à qui on s'attaquait n'avait aucunes relations ; or ces messieurs de la justice sont tellement embêtés des grandes dames (sic) que nous leur avons expédiées qu'ils n'y comprennent plus rien ; que les recommandations de B*** viennent par-dessus. Le Directeur des Beaux-Arts, chamarré de croix et en uniforme, m'a hier abordé devant deux cents personnes au Ministère d'État, pour me congratuler sur la Bovary ; ç'a été la scène des comices entre Tuvache et Lieuvain, etc. , etc. Sois sûr, cher frère, que je suis maintenant considéré comme un môssieu, de toutes façons. Si je m'en tire (ce qui me paraît très probable), mon livre va se vendre véritablement bien ! C'est probablement ce soir qu'il sera décidé, oui ou non, si je passe en justice. N'importe ! soigne le préfet et ne t'arrête que quand je te le dirai.
      Pense à M. Levavasseur (député), Franck-Carré, Barbet, Me Cibiel.
      Tout cela pour le Ministre de l'Intérieur (Sûreté générale, dont le directeur est Collet-Maigret). On a fait bien suffisamment pour le Ministère de la Justice.
      Adieu. Ai-je été clair ? Tout à toi, je t'embrasse.
      Ton frère.
      Tâche de faire dire habilement qu'il y aurait quelque danger à m'attaquer, à nous attaquer, à cause des élections qui vont venir.

   ***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris, 4 ou 5 janvier 1857].
      [Pléiade : 2 janvier 1857]

      Je rentre après 21 francs de coupé, je crois que tout va s'arranger. La seule chose réellement influente sera le nom du père Flaubert, et la peur qu'une condamnation n'indispose les Rouennais dans les futures élections. On commence à se repentir au Ministère de l'Intérieur de m'avoir attaqué inconsidérément. Bref, il faut que le préfet, M. Leroy et M. Franck-Carré écrivent directement au Directeur de la Sûreté générale quelle influence nous avons et combien ce serait irriter la moralité du pays. C'est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui arrêtera, c'est de faire voir les inconvénients politiques de la chose.
      Ne menace pas, bien entendu, mais dis seulement et tâche que les plus hauts fonctionnaires du département écrivent, directement, et le plus vite possible.
      M. Treilhard y met (je crois) de la complaisance, mais enfin tout a un terme ; il approche, et le jour de l'an m'a bien gêné dans mes démarches.
      J'ai été chez Me Cibiel, qui ne savait rien du tout. Que Me Cibiel et M. Barbet se hâtent.
      J'ai vu le père Ledier, qui se remue ; bref, tout le monde.
      Je te le répète, c'est du Ministère de l'Intérieur que le coup part, et c'est là qu'il faut frapper, vite et fort.
      On a dû écrire au préfet pour le consulter, sa réponse sera donc du plus grand poids.
      
Adieu, adresse tes lettres chez notre mère, car moi je suis en course du matin au soir.
      Encore adieu.
      Tout à toi.

   ***

  

À SON FRÈRE ACHILLE.

      Mardi soir, 10 heures [6 janvier 1857].
      Je crois que mon affaire se calme et qu'elle réussira ; le directeur de la Sûreté générale a dit (devant témoins) à M. Treilhard d'arrêter les poursuites, mais un revirement peut avoir lieu ; j'avais contre moi deux ministères, celui de la Justice et celui de l'Intérieur.
      On a travaillé, et pas marché, mais j'ai cela pour moi que je n'ai pas fait une visite à un magistrat.
      Ce soir, je viens de recevoir de M. Rouland une lettre fort polie qui m'invite à passer chez lui, demain.
      Si Whaal a écrit, c'est bien, et je compte là-dessus ; sinon qu'il écrive, et je n'ai pas eu le temps de lui écrire moi-même. Ce que le préfet a écrit a fait le plus grand bien, j'en suis sûr.
      L'important était d'établir l'opinion publique, c'est chose terminée maintenant, et désormais, de quelque façon que cela tourne, on comptera avec moi.
      Les dames se sont fortement mêlées de ton serviteur et frère ou plutôt de son livre, surtout la princesse de Beauvau, qui est une "Bovaryste" enragée et qui a été deux fois chez l'Impératrice pour faire arrêter les poursuites. (Garde tout cela pour toi, bien entendu. )
      Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris, et il était très malin de la supprimer pour délit d'immoralité et d'irréligion ; malheureusement mon livre n'est ni immoral ni irréligieux.
      La mort de l'archevêque de Paris me sert, je crois. Quelle chance que l'assassinat soit commis par un autre prêtre ! on va peut-être finir par ouvrir les yeux.
      Voilà, mon cher Achille, tout ce que j'ai à te dire, je ne sais rien de plus, je suis ahuri et rompu.
      Quel métier ! quel monde ! quelles canailles, etc.
      Adieu, je t'embrasse.
      À toi, ton frère.
      Je saurai à quoi m'en tenir définitivement vers la fin de la semaine.

   ***

 

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER.

      Paris, 14 janvier 1857.
      Comme j'ai été attendri, chère Madame, de votre bonne lettre ! Les questions que vous m'y faites sur l'auteur et sur le livre sont arrivées droit à leur adresse, n'en doutez pas : voici donc toute l'histoire. La Revue de Paris où j'ai publié mon roman (du 1er octobre au 15 décembre) avait déjà, en sa qualité de journal hostile au gouvernement, été avertie deux fois. Or, on a trouvé qu'il serait fort habile de la supprimer d'un seul coup, pour fait d'immoralité et d'irréligion ; si bien qu'on a relevé dans mon livre, au hasard, des passages licencieux et impies. J'ai eu à comparaître devant M. le juge d'instruction, et la procédure a commencé. Mais j'ai fait remuer vigoureusement les amis, qui pour moi ont un peu pataugé dans les hautes fanges de la capitale. Bref, tout est arrêté, m'assure-t-on, bien que je n'aie encore aucune réponse officielle. Je ne doute pas de la réussite, cela était trop bête. Je vais donc pouvoir publier mon roman en volume. Vous le recevrez dans six semaines environ, je pense, et je vous marquerai, pour votre divertissement les passages incriminés. L'un d'eux, une description d'Extrême-Onction, n'est qu'une page du Rituel de Paris, remise en français ; mais les braves gens qui veillent au maintien de la religion ne sont pas forts en catéchisme.
      Quoi qu'il en soit, j'aurais été condamné, condamné quand même, – à un an de prison, sans compter mille francs d'amende. De plus, chaque nouveau volume de votre ami eût été cruellement surveillé et épluché par MM. de la police, et la récidive m'aurait conduit derechef sur "la paille humide des cachots" pour cinq ans : en un mot, il m'eut été impossible d'imprimer une ligne. Je viens donc d'apprendre : 1° qu'il est fort désagréable d'être pris dans une affaire politique ; 2° que l'hypocrisie sociale est une chose grave. Mais elle a été si stupide, cette fois, qu'elle a eu honte d'elle-même, a lâché prise et est rentrée dans son trou.
      Quant au livre en soi, qui est moral, archimoral, et à qui l'on donnerait le prix Montyon s'il avait des allures moins franches (honneur que j'ambitionne peu), il a obtenu tout le succès qu'un roman peut avoir dans une Revue.
      J'ai reçu des confrères de fort jolis compliments, vrais ou faux, je l'ignore. On m'assure même que M. de Lamartine chante mon éloge très haut – ce qui m'étonne beaucoup, car tout, dans mon oeuvre, doit l'irriter ! – La Presse et le Moniteur m'ont fait des propositions fort honnêtes. – On m'a demandé un opéra-comique (comique ! comique !) et l'on a parlé de ma Bovary dans différentes feuilles grandes et petites. Voilà, chère Madame, et sans aucune modestie, le bilan de ma gloire. Rassurez-vous sur les critiques, ils me ménageront, car ils savent bien que jamais je ne marcherai dans leur ombre pour prendre leur place : ils seront, au contraire, charmants ; il est si doux de casser les vieux pots avec les nouvelles cruches !
      Je vais donc reprendre ma pauvre vie si plate et tranquille, où les phrases sont des aventures et où je ne recueille d'autres fleurs que des métaphores. J'écrirai comme par le passé, pour le seul plaisir d'écrire, pour moi seul, sans aucune arrière-pensée d'argent ou de tapage. Apollon, sans doute, m'en tiendra compte, et j'arriverai peut-être un jour à produire une belle chose ! car tout cède, n'est-ce pas, à la continuité d'un sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme ; il y a des ondes pour toutes les soifs, de l'amour pour tous les coeurs. Et puis rien ne fait mieux passer la vie que la préoccupation incessante d'une idée, qu'un idéal, comme disent les grisettes... Folie pour folie, prenons les plus nobles. Puisque nous ne pouvons décrocher le soleil, il faut boucher toutes nos fenêtres et allumer des lustres dans notre chambre.
      Je passe quelquefois rue Richelieu pour avoir de vos nouvelles. Mais la dernière fois, je n'y ai plus trouvé personne de connaissance. M. de Laval en est parti ; et au nom de Brandus, il s'est présenté à mes yeux un mortel complètement inconnu. – Vous ne viendrez donc jamais à Paris ! votre exil est donc éternel ! On lui en veut donc à cette pauvre France ! et Maurice, que devient-il ? Que fait-il ? Comme vous devez vous trouver seule depuis le départ de Maria ! Si j'ai compris la joie dont vous m'avez parlé, j'ai compris aussi les tristesses que vous m'avez tues. Quand les journées seront trop longues ou trop vides, pensez un peu à celui qui vous baise les mains bien affectueusement.
      Tout à vous.

   ***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      Vendredi, 8 heures et demie du soir [probablement le 16 janvier].
      Je ne t'écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l'affaire complètement terminée ; le prince Napoléon l'avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes ; M. Rouland a été lui-même parler au Ministère de l'Intérieur, etc., etc., Édouard Delessert avait été chargé par l'Impératrice (chez laquelle il dînait mardi) de dire à sa mère que c'était une affaire finie.
      C'est hier matin que j'ai su, par le père Sénard, que j'étais renvoyé en police correctionnelle ; Treilhard le lui avait dit la veille au soir, au Palais.
      J'en ai fait prévenir immédiatement le Prince, lequel a répondu que ce n'était pas vrai ; mais c'est lui qui se trompe.
      Voilà tout ce que je sais, c'est un tourbillon de mensonges et d'infamies dans lequel je me perds ; il y a là-dessous quelque chose, quelqu'un d'invisible et d'acharné ; je n'ai d'abord été qu'un prétexte, et je crois maintenant que la Revue de Paris elle-même n'est qu'un prétexte. Peut-être en veut-on à quelqu'un de mes protecteurs ? ils ont été considérables encore plus par la qualité que par la quantité.
      Tout le monde se renvoie la balle et chacun dit : "Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi."
      Ce qu'il y a de sûr, c'est que les poursuites ont été arrêtées, puis reprises. D'où vient ce revirement ? Tout est parti du Ministère de l'Intérieur, la magistrature a obéi ; elle était libre, parfaitement libre, mais... Je n'attends aucune justice, je ferai ma prison, je ne demanderai bien entendu aucune grâce, c'est là ce qui me déshonorerait.
      Si tu peux arriver à savoir quelque chose, à voir clair là dedans, dis-le-moi.
      Je t'assure que je ne suis nullement troublé, c'est trop bête ! trop bête !
      Et on ne me clora pas le bec, du tout ! Je travaillerai comme par le passé, c'est-à-dire avec autant de conscience et d'indépendance. Ah ! je leur en f... des romans ! et des vrais ! j'ai fait de belles études, mes notes sont prises ; seulement j'attendrai, pour publier, que des temps meilleurs luisent sur le Parnasse.
      Dans tout cela, la Bovary continue son succès ; il devient corsé, tout le monde l'a lue, la lit ou veut la lire.
      Ma persécution m'a ouvert mille sympathies. Si mon livre est mauvais, elle servira à le faire paraître meilleur ; s'il doit au contraire demeurer, c'est un piédestal pour lui.
      Voilà !
      J'attends de minute en minute le papier timbré qui m'indiquera le jour où je dois aller m'asseoir (pour crime d'avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédérastes.
      Adieu, cher frère, je t'embrasse.
      À toi.

   ***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] Dimanche, 20 janvier, 6 heures du soir [18 janvier 1857].
      [Pléiade : 25 janvier 1857]

      C'est jeudi prochain que je passe définitivement ; il y a des chances pour, des chances contre ; on ne parle que de cela dans le monde des lettres.
      J'ai été aujourd'hui une grande heure seul avec Lamartine, qui m'a fait des compliments par-dessus les moulins. Ma modestie m'empêche de rapporter les compliments archi-flatteurs qu'il m'a adressés ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il sait mon livre par coeur, qu'il en comprend toutes les intentions, il me connaît à fond. J'aurai de lui, pour la présenter au tribunal, une lettre élogieuse ; je vais aussi me faire donner des certificats sur la moralité de mon livre par les littérateurs les plus posés ; cela est important, à ce que prétend le père Sénard.
      Mes actions montent, et l'on me propose d'écrire dans le Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui ferait, pour un roman comme la Bovary, environ 10 000 francs. Voilà où me mène la justice.
      Que je sois condamné ou non, mon trou maintenant n'en est pas moins fait.
      C'était le père Lamartine qui avait commencé les politesses, cela me surprend beaucoup, je n'aurais jamais cru que le chantre d'Elvire se passionnât pour Homais !
      Il ne serait peut-être pas mal à propos que Whaal re-écrivît à Rouland, pour que ce dernier dît un mot (en sous-main) à mes juges qui sont : Dubarle, président ; Nacquart, Dupaty, Pinard, ministère public.
      On parlera aux deux premiers. Restent Dupaty et Pinard ; si, par le père Lizot ou autres, on peut leur faire tenir un mot, qu'on le fasse.
      Adieu, je n'arrête pas, le jour je fais des courses, et la nuit, j'écris et je corrige des épreuves.
      Adieu, je t'embrasse.
      Ton frère. 
      

   ***

 

À EUGÈNE DELATTRE.

      Mardi matin [20 janvier 1857].
      Où demeure la divine Mme de Sezzi (Esther) ?
      Il faut f... et se taire ! = (Esther).
      Sa pièce sera lue dans une huitaine de jours, et, en cas d'admission, ne pourrait être jouée avant 2 ans !!! Tel est le mot du sublime d'Aiglemont.
      Adieu, mon cher vieux. Tu sauras que je suis toujours sous la menace de la police correctionnelle comme auteur impur.
      À toi.

   ***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris, vers le 20 janvier 1857].
      [Pléiade : 20 janvier 1857]

      MON CHER ACHILLE,
      Je suis tout étonné de ne pas avoir encore reçu de papier timbré, on est en retard ; peut-être hésite-t-on ? Je le crois, les gens qui ont parlé pour moi sont furieux, et un de mes protecteurs, qui est un très haut personnage, "entre en rage", à ce que l'on m'écrit, il va casser les vitres aux Tuileries. Tout cela finira bien, j'en suis sûr, soit qu'on arrête l'affaire ou que je passe en justice.
      Les démarches que j'ai faites m'ont beaucoup servi en ce sens que j'ai maintenant pour moi l'opinion ; il n'est pas un homme de lettres dans Paris qui ne m'ait lu et qui ne me défende, tous s'abritent derrière moi, ils sentent que ma cause est la leur.
      La police s'est méprise ; elle croyait s'en prendre au premier roman venu et à un petit grimaud littéraire ; or, il se trouve que mon roman passe maintenant (et en partie grâce à la persécution) pour un chef-d'oeuvre ; quant à l'auteur, il a pour défenseurs pas mal de ce qu'on appelait autrefois des grandes dames, l'Impératrice (entre autres) a parlé pour moi deux fois ; l'Empereur avait dit une première fois : "Qu'on me laisse tranquille !", et, malgré tout cela, on est revenu à la charge. Pourquoi ? ici commence le mystère.
      Je prépare, en attendant, mon mémoire, qui n'est autre que mon roman ; mais je fourrerai sur les marges, en regard des pages incriminées, des citations embêtantes, tirées des classiques, afin de démontrer par ce simple rapprochement que, depuis trois siècles, il n'est pas une ligne de la littérature française qui ne soit aussi attentatoire aux bonnes moeurs et à la religion. Ne crains rien, je serai calme. Quant à ne pas comparaître à l'audience, ce serait une reculade ; je n'y dirai rien, mais je serai assis à côté du père Sénard, qui aura besoin de moi. Et puis, je ne puis me dispenser de montrer ma boule de criminel aux populations.
      Je vous remercie, toi et Pottier, de votre future visite, et je l'accepte ; je vous invite à dîner dans les puits de Venise.
      J'achèterai une botte de paille et des chaînes et je ferai faire mon portrait "assis sur la paille humide des cachots et avec des fers" ! ! !
      Tout cela est tellement bête que je finis par m'en amuser beaucoup.
      Tu vois qu'en résumé rien n'est encore certain ; attendons.
      Tu recevras, au milieu de la semaine prochaine, ce qui a paru de moi dans l’Artiste. Il y aura quatre numéros, ce sont des fragments de la Tentation de Saint Antoine. Si j'oubliais de te les envoyer, rappelle-le-moi ; c'est dimanche prochain que le dernier fragment paraît.
      Adieu, cher frère, je t'embrasse.
      À toi.

   ***

 

À THÉOPHILE GAUTIER.

      Paris, 6 heures du soir [janvier 1857].
      [Pléiade : 28 janvier 1857]

      M. Abbatucci fils, qui t'aime beaucoup, est extrêmement prévenu en ma faveur. Un mot de toi, ce soir, aura le plus grand poids. Je suis chargé de te le dire. Tu trouveras là beaucoup de Bovarystes. Joins-toi à eux et sauve-moi, homme puissant !
      L'affaire est en bon train.
      À toi.

   ***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] Vendredi [23 janvier 1857].
      Je passe demain en police correctionnelle 6e chambre, à 10 heures du matin.
      Mais je serai très probablement remis à quinzaine, parce que Me Sénard ne peut plaider pour moi ce jour-là ni samedi prochain.
      Je m'attends à une condamnation, car je ne la mérite pas.
      Rien à faire, ne bouge pas, reste tranquille.

      Ah ! qu'on est fier d'être Français !
      Quand on regarde la colonne.

      À toi, mon cher Achille ; je te prends par ta longue barbe et t'embrasse sur les deux joues.
      À toi.
      Ton frère.

   ***

 

AU DOCTEUR JULES CLOQUET.
[Pléiade : À Alfred Blanche]

      Paris, 23 janvier 1857 [vendredi].
      MON CHER AMI,
      Je vous annonce que demain, 24 janvier, j'honore de ma présence le banc des escrocs, 6e chambre de police correctionnelle, 10 heures du matin. Les dames sont admises, une tenue décente et de bon goût est de rigueur.
      Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné, et au maximum, peut-être, douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature. Je n'ose même espérer que l'on m'accordera la remise des débats à quinzaine, car Me Sénard ne peut plaider pour moi ni demain, ni dans huit jours.
      Mais une chose me console de ces stupidités, c'est d'avoir rencontré pour ma personne et pour mon livre tant de sympathies. Je compte la vôtre au premier rang, mon cher ami. L'approbation de certains esprits est plus flatteuse que les poursuites de la police ne sont déshonorantes. Or, je défie toute la magistrature française avec ses gendarmes et toute la Sûreté générale, y compris ses mouchards, d'écrire un roman qui vous plaise autant que le mien.
      Voilà les pensées orgueilleuses que je vais nourrir dans mon cachot.
      Si mon oeuvre a une valeur réelle, si vous ne vous êtes pas trompé enfin, je plains les gens qui la poursuivent. Ce livre qu'ils cherchent à détruire n'en vivra que mieux plus tard et par leurs blessures mêmes. De cette bouche qu'ils voudraient clore, il leur restera un crachat sur le visage.
      Vous aurez peut-être, un jour ou l'autre, l'occasion d'entretenir l'Empereur de ces matières.
      Vous pourrez, en manière d'exemple, citer mon procès comme une des turpitudes les plus ineptes qui se passent sous son régime. Ce qui ne veut pas dire que je devienne furieux et que vous soyez obligé prochainement de me tirer de Cayenne. Non, non, pas si bête ! Je reste seul dans ma profonde immoralité, sans amour pour aucune boutique ni parti, sans alliance même, et n'étant soutenu, naturellement, par aucun.
      Je déplais aux Jésuites de robe courte comme aux Jésuites de robe longue ; mes métaphores irritent les premiers, ma franchise scandalise les seconds.
      Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et que je vous remercie encore une fois de vos bons services inutiles, car la sottise anonyme a été plus puissante que votre dévouement.
      Mille poignées de main. Tout à vous.

   ***

 

À EUGÈNE CRÉPET.

      Paris [janvier 1857, entre le 26 et le 30].
      [Pléiade : 28 janvier 1857]

      MON CHER AMI,
      Vous connaissez l'abbé Constant, il doit pouvoir vous fournir des notes sur ceci, qu'il me faut ce soir :
      Le plus de lubricités possible tirées des auteurs ecclésiastiques, particulièrement des modernes.
      
À vous !
      On vient d'interdire mon mémoire et on a arrêté, dimanche, l’Indépendance belge, parce qu'il y avait un article à la louange de votre serviteur.

   ***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [31 janvier 1857].
      MON CHER ACHILLE,
      Tu as dû recevoir ce matin une dépêche télégraphique à toi adressée, de ma part, par un de mes amis, c'est de demain en huit que je serai jugé ; la justice hésite encore. D'autre part, on me propose d'écrire au Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui pour un roman comme la Bovary ferait une affaire de 8 à 10 000 francs.
      La plaidoirie de Me Sénard a été splendide. Il a écrasé le ministère public, qui se tordait sur son siège et a déclaré qu'il ne répondrait pas. Nous l'avons accablé sous les citations de Bossuet et de Massillon, sous des passages graveleux de Montesquieu, etc. La salle était comble. C'était chouette et j'avais une fière balle. Je me suis permis une fois de donner en personne un démenti à l'avocat général qui, séance tenante, a été convaincu de mauvaise foi, et s'est rétracté. Tu verras du reste tous les débats mot pour mot parce que j'avais à moi (à raison de 60 francs l'heure) un sténographe qui a tout pris. Le père Sénard a parlé pendant quatre heures de suite. Ç'a été un triomphe pour lui et pour moi.
      Il a d'abord commencé par parler du père Flaubert, puis de toi, et ensuite de moi ; après quoi, analyse complète du roman, réfutation du réquisitoire et des passages incriminés. C'est là-dessus qu'il a été fort ; l'avocat général a dû recevoir, le soir, un fier galop ! Mais le plus beau a été le passage de l'Extrême-Onction. L'avocat général a été couvert de confusion quand Me Sénard a tiré de sous son banc un Rituel qu'il a lu ; le passage de mon roman n'est que la reproduction adoucie de ce qu'il y a dans le Rituel, nous leur avons f... une fière littérature !
      Tout le temps de la plaidoirie, le père Sénard m'a posé comme un grand homme et a traité mon livre de chef-d'oeuvre. On en a lu le tiers à peu près. Il a joliment fait valoir l'approbation de Lamartine ! Voici une de ses phrases : "Vous lui devez non seulement un acquittement, mais des excuses !".
      Autre passage : "Ah ! vous venez vous attaquer au second fils de M. Flaubert !... Personne, M. l'avocat général, et pas même vous, ne pourrait lui donner des leçons de moralité !". Et quand il avait blagué sur un passage : "Je n'accuse pas votre intelligence, mais votre préoccupation".
      En somme, ç'a été une crâne journée et tu te serais amusé si tu avais été là.
      Ne dis rien, tais-toi : après le jugement, si je perds, j'en appellerai en cour d'appel, et si je perds en cour d'appel, en cassation.
      Adieu, cher frère, je t'embrasse.

   ***

 

À MAURICE SCHLÉSINGER.

      [Février, 1857].
      [Pléiade : 11 février 1857]

      MON CHER MAURICE,
      Merci de votre lettre. J'y répondrai brièvement, car il m'est resté de tout cela un tel épuisement de corps et d'esprit que je n'ai pas la force de faire un pas ni de tenir une plume. L'affaire a été dure à enlever, mais enfin j'ai la victoire.
      J'ai reçu de tous mes confrères des compliments très flatteurs et mon livre va se vendre d'une façon inusitée, pour un début. Mais je suis fâché de ce procès, en somme. Cela dévie le succès et je n'aime pas, autour de l'Art, des choses étrangères. C'est à un tel point que tout ce tapage me dégoûte profondément et j'hésite à mettre mon roman en volume. J'ai envie de rentrer, et pour toujours, dans la solitude et le mutisme dont je suis sorti, de ne rien publier, pour ne plus faire parler de moi. Car il me paraît impossible par le temps qui court de rien dire, l'hypocrisie sociale est tellement féroce ! ! !
      Les gens du monde les mieux disposés pour moi me trouvent immoral ! impie ! Je ferais bien à l'avenir de ne pas dire ceci, cela, de prendre garde, etc., etc.! Ah ! comme je suis embêté, cher ami !
      On ne veut même plus de portraits ! le daguerréotype est une insulte ! et l'histoire une satire ! Voilà où j'en suis ! Je ne vois rien en fouillant mon malheureux cerveau qui ne soit répréhensible. Ce que j'allais publier après mon roman, à savoir un livre qui m'a demandé plusieurs années de recherches et d'études arides, me ferait aller au bagne ! et tous mes autres plans ont des inconvénients pareils. Comprenez-vous maintenant l'état facétieux où je me trouve ?
      Je suis depuis quatre jours couché sur mon divan à ruminer ma position qui n'est pas gaie, bien qu'on commence à me tresser des couronnes, où l'on mêle, il est vrai, des chardons.
      Je réponds à toutes vos questions : si le livre ne paraît pas, je vous enverrai les numéros de la Revue qui le contiennent. Ce sera décidé d'ici à quelques jours. M. de Lamartine n'a pas écrit à la Revue de Paris, il prône le mérite littéraire de mon roman, tout en le déclarant cynique. Il me compare à lord Byron, etc. ! C'est très beau ; mais j'aimerais mieux un peu moins d'hyperboles et en même temps moins de réticences. Il m'a envoyé de but en blanc des félicitations, puis il m'a lâché au moment décisif. Bref, il ne s'est point conduit avec moi en galant homme, et même il a manqué à une parole qu'il m'avait donnée. Néanmoins nous sommes restés en de bons termes.

   ***

 

À MADAME PRADIER.

      [Paris] Mardi au soir [février,1857].
      [Pléiade : 10 février 1857]

      CHÈRE MADAME,
      Je ne sais quand j'aurai le plaisir de vous aller faire une petit visite, tant je suis fatigué, abruti et enrhumé ; il m'est resté de mon procès une courbature physique et morale qui ne me permet de remuer ni pied ni plume.
      Ce tapage fait autour de mon premier livre me semble tellement étranger à l'Art, qu'il me dégoûte et m'étourdit. Combien je regrette le mutisme de poisson où je m'étais tenu jusqu'alors.
      Et puis l'avenir m'inquiète : quoi écrire qui soit plus inoffensif que ma pauvre Bovary, traînée par les cheveux comme une catin en pleine police correctionnelle ? Si l'on était franc, on avouerait au contraire que j'ai été bien dur pour elle, n'est-ce pas ?
      Quoi qu'il en soit, et malgré l'acquittement, je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect. – Médiocre gloire !
      J'avais l'intention de publier immédiatement un autre bouquin qui m'a demandé plusieurs années de travail, un livre fait avec les Pères de l'Église tout plein de mythologie et d'antiquité. – Il faut que je me prive de ce plaisir, car il m'entraînerait en cour d'assises net. – Deux ou trois autres plans que j'avais se trouvent ajournés pour les mêmes raisons.
      Quelle force que l'hypocrisie sociale ! Par le temps qui court, tout portrait devient une satire et l'histoire est une accusation.
      Voilà pourquoi je suis fort triste et très fatigué. Je passe mon temps à dormir et à me moucher. Feu Du Cantal n'était rien auprès de moi. La comparaison est d'autant plus juste que je viens, comme lui, de fréquenter les saltimbanques. Je réclamais aussi mon enfant, ma fille. "On n'y a pas touché", c'est vrai. – Mais sa réputation en a souffert.
      Je ne vais pas tarder à m'en retourner dans ma maison des champs, loin des humains, – comme on dit en tragédie, – et là je tâcherai de mettre de nouvelles cordes à ma pauvre guitare, sur laquelle on a jeté de la boue avant même que son premier air ne soit chanté !!!
      Et vous, chère Madame, comment supportez-vous, pour le moment, cette gueuse d'existence ? Écrivez-moi un petit mot si vous avez le temps. Promenez-vous, il fait un beau soleil.
      N B. – Regardez-vous dans la glace par-dessus les Chinois de votre pendule, et envoyez-vous de ma part un baiser du bout des doigts.
      Je le dépose à vos pieds, avec l'homme tout entier.
      

   ***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Paris, 19 février [1857].
      Je suis bien en retard avec vous, Madame. Ce n'est cependant ni dédain de votre charmante lettre, ni oubli, mais j'ai été surchargé des affaires les plus désagréables, car j'ai comparu (pour ce même livre sur lequel vous m'avez écrit des choses si obligeantes) en police correctionnelle sous la prévention d'outrage aux bonnes moeurs et au culte catholique. Cette Bovary, que vous aimez, a été traînée comme la dernière des femmes perdues sur le banc des escrocs. On l'a acquittée, il est vrai, les considérants de mon jugement sont honorables, mais je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect, ce qui est une médiocre gloire. Il me sera impossible de publier mon roman en volume avant le commencement du mois d'avril. Me permettrez-vous, Madame, de vous en envoyer un exemplaire ?
      Il va sans dire que j'attends impatiemment l'envoi de quelques-unes de vos oeuvres. Je serai fort honoré, Madame, de les recevoir.

   ***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Paris, 18 mars [1857].
      MADAME,
      Je m'empresse de vous remercier, j'ai reçu tous vos envois. Merci de la lettre, des livres et du portrait surtout ! C'est une attention délicate qui me touche.
      Je vais lire vos trois volumes lentement, attentivement, c'est-à-dire comme ils le méritent, j'en suis sûr d'avance.
      Mais je suis bien empêché pour le moment, car je m'occupe, avant de m'en retourner à la campagne, d'un travail archéologique sur une des époques les plus inconnues de l'antiquité, travail qui est la préparation d'un autre. Je vais écrire un roman dont l'action se passera trois siècles avant Jésus-Christ, car j'éprouve le besoin de sortir du monde moderne, où ma plume s'est trop trempée et qui d'ailleurs me fatigue autant à reproduire qu'il me dégoûte à voir.
      Avec une lectrice telle que vous, Madame, et aussi sympathique, la franchise est un devoir. Je vais donc répondre à vos questions : Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée ; je n'y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L'illusion (s'il y en a une) vient au contraire de l'impersonnalité de l'oeuvre. C'est un de mes principes, qu'il ne faut pas s'écrire. L'artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu'on le sente partout, mais qu'on ne le voie pas.
      Et puis, l'Art doit s'élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! La difficulté capitale, pour moi, n'en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai comme disait Platon.
      J'ai longtemps, Madame, vécu de votre vie. Moi aussi, j'ai passé plusieurs années complètement seul à la campagne, n'ayant d'autre bruit l'hiver que le murmure du vent dans les arbres avec le craquement de la glace, quand la Seine charriait sous mes fenêtres. Si je suis arrivé à quelque connaissance de la vie, c'est à force d'avoir peu vécu dans le sens ordinaire du mot, car j'ai peu mangé, mais considérablement ruminé ; j'ai fréquenté des compagnies diverses et vu des pays différents. J'ai voyagé à pied et à dromadaire. Je connais les boursiers de Paris et les juifs de Damas, les rufians d'Italie et les jongleurs nègres. Je suis un pèlerin de la Terre Sainte et je me suis perdu dans les neiges du Parnasse, ce qui peut passer pour un symbolisme.
      Ne vous plaignez pas ; j'ai un peu couru le monde et je connais à fond ce Paris que vous rêvez ; rien ne vaut une bonne lecture au coin du feu... lire Hamlet ou Faust... par un jour d'enthousiasme. Mon rêve (à moi) est d'acheter un petit palais à Venise sur le grand canal.
      Voilà, Madame, une de vos curiosités assouvie. Ajoutez ceci pour avoir mon portrait et ma biographie complètes : que j'ai trente-cinq ans, je suis haut de cinq pieds huit pouces, j'ai des épaules de portefaix et une irritabilité nerveuse de petite maîtresse. Je suis célibataire et solitaire.
      Permettez-moi, en finissant, de vous remercier encore une fois pour l'envoi de "l'Image". Elle sera encadrée et suspendue entre des figures chéries. J'arrête un compliment qui me vient au bout de la plume et je vous prie de me croire votre collègue affectionné.

   ***

 

À MAURICE SCHLÉSINGER.

      Paris [fin mars 1857].
      [Pléiade :  mars 1857]

      Ne croyez pas que je vous oublie, mon cher Maurice. Voilà un grand mois et plus que je remets chaque jour à vous écrire. Mais je suis réellement (passez-moi le ridicule de l'aveu) un homme fort occupé. Voilà la première année depuis que j'existe que je mène une vie matériellement active, et j'en suis harassé.
      Jamais je ne vous oublierai. Vous pourrez, quelquefois, être longtemps sans entendre parler de moi, mais je n'en penserai pas moins à vous. Je suis de la nature des dromadaires, que l'on ne peut faire marcher que lorsqu'ils sont au repos et l'on ne peut arrêter lorsqu'ils sont en marche ; mais mon coeur est comme leur dos bossu : il supporte de lourdes charges aisément et ne plie jamais. Croyez-le. Je sais bien que je suis un drôle, de ne pas aller vous voir, de ne pas faire avec vous un petit tour sur le Rhin, etc. Me croyez-vous donc assez sot et assez peu égoïste pour me priver bénévolement de ce plaisir ? Mais, mon cher ami, voici ma situation présente :
      1° J'ai un volume qui va paraître dans quinze jours (vous le recevrez avant qu'il ne soit en vente à Paris), il faut que je surveille la publication du susdit bouquin ; 2° J'en avais un autre tout prêt à paraître, mais la rigueur des temps me force à en ajourner indéfiniment la publication ; 3° Pour soutenir mon début (dont l'éclat, comme on dit en style de réclame, a dépassé mes espérances), il faut que je me hâte d'en faire un autre, et se hâter c'est pour moi, en littérature, se tuer. Je suis donc occupé en ce moment à prendre des notes pour une étude antique que j'écrirai cet été, fort lentement. Or, comme je veux m'y mettre à la fin du mois prochain et qu'à Rouen il m'est impossible de me procurer les livres qu'il me faut, je lis et j'annote aux Bibliothèques du matin au soir, et chez moi, dans la nuit, fort tard. Voilà, mon bon, ma situation. Je suis fort malheureux, car je me lève tous les matins à huit heures, ce qui est un supplice pour votre serviteur.
      Comme j'ai été embêté cet hiver ! mon procès ! mes querelles avec la Revue de Paris ! et les conseils ! et les amis ! et les politesses ! On commence même à me démolir et j'ai présentement sur ma table un bel éreintement de mon roman, publié par un monsieur dont j'ignorais complètement l'existence. Vous ne vous imaginez pas les infamies qui règnent et ce qu'est maintenant la petite presse. Tout cela du reste est fort légitime, car le public se trouve à la hauteur de toutes les canailleries dont on le régale. Mais ce qui m'attriste profondément, c'est la bêtise générale. L'Océan n'est pas plus profond ni plus large. Il faut avoir une fière santé morale, je vous assure, pour vivre à Paris, maintenant. Qu'importe, après tout ! Il faut fermer sa porte et ses fenêtres, se ratatiner sur soi, comme un hérisson, allumer dans sa cheminée un large feu, puisqu'il fait froid, évoquer dans son coeur une grande idée (souvenir ou rêve) et remercier Dieu quand elle arrive.
      Vous êtes lié fatalement aux meilleurs souvenirs de ma jeunesse. Savez-vous que voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons ? Tout cela me plonge dans des abîmes de rêverie qui sentent le vieillard. On dit que le présent est trop rapide. Je trouve, moi, que c'est le passé qui nous dévore.

   ***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Paris] Lundi [30 mars 1857].
      MADEMOISELLE ET CHER CONFRÈRE,
      Votre lettre est si honnête, si vraie et si intense ; elle m'a enfin tellement ému, que je ne puis me retenir d'y répondre immédiatement. Je vous remercie d'abord de m'avoir dit votre âge. Cela me met plus à l'aise. Nous causerons ensemble comme deux hommes. La confiance que vous me témoignez m'honore ; je ne crois pas en être indigne ; – mais ne me raillez point, ne m'appelez plus un savant ! moi que mon ignorance confond.
      Et puis ne vous comparez pas à la Bovary. Vous n'y ressemblez guère ! Elle valait moins que vous comme tête et comme coeur ; car c'est une nature quelque peu perverse, une femme de fausse poésie et de faux sentiments. Mais l'idée première que j'avais eue était d'en faire une vierge, vivant au milieu de la province, vieillissant dans le chagrin et arrivant ainsi aux derniers états du mysticisme et de la passion rêvée. J'ai gardé de ce premier plan tout l'entourage (paysages et personnages assez noirs), la couleur enfin. Seulement, pour rendre l'histoire plus compréhensible et plus amusante, au bon sens du mot, j'ai inventé une héroïne plus humaine, une femme comme on en voit davantage. J'entrevoyais d'ailleurs dans l'exécution de ce premier plan de telles difficultés que je n'ai pas osé.
      Écrivez-moi tout ce que vous voudrez, longuement et souvent, quand même je serais quelque temps sans vous répondre, car, à partir d'hier, nous sommes de vieux amis. Je vous connais maintenant et je vous aime. Ce que vous avez éprouvé, je l'ai senti personnellement. Moi aussi, je me suis volontairement refusé à l'amour, au bonheur... Pourquoi ? je n'en sais rien. C'était peut-être par orgueil, – ou par épouvante ? Moi aussi, j'ai considérablement aimé, en silence, – et puis à vingt et un ans, j'ai manqué mourir d'une maladie nerveuse, amenée par une série d'irritations et de chagrins, à force de veilles et de colères. Cette maladie m'a duré dix ans. (Tout ce qu'il y a dans sainte Thérèse, dans Hoffmann et dans Edgar Poë, je l'ai senti, je l'ai vu, les hallucinés me sont fort compréhensibles. ) Mais j'en suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de choses que j'avais à peine effleurées dans la vie. Je m'y suis cependant mêlé quelquefois ; mais par fougue, par crises, – et bien vite je suis revenu (et je reviens) à ma nature réelle qui est contemplative. Ce qui m'a gardé de la débauche, ce n'est pas la vertu, mais l'ironie. La bêtise du vice me fait encore plus rire de pitié que la turpitude ne me dégoûte.
      Je suis né à l'hôpital (de Rouen – dont mon père était le chirurgien en chef ; il a laissé un nom illustre dans son art) et j'ai grandi au milieu de toutes les misères humaines – dont un mur me séparait. Tout enfant, j'ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j'ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n'aime point la vie et je n'ai point peur de la mort. L'hypothèse du néant absolu n'a même rien qui me terrifie. Je suis prêt à me jeter dans le grand trou noir avec placidité.
      Et cependant, ce qui m'attire par-dessus tout, c'est la religion. Je veux dire toutes les religions, pas plus l'une que l'autre. Chaque dogme en particulier m'est répulsif, mais je considère le sentiment qui les a inventés comme le plus naturel et le plus poétique de l'humanité. Je n'aime point les philosophes qui n'ont vu là que jonglerie et sottise. J'y découvre, moi, nécessité et instinct ; aussi je respecte le nègre baisant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Coeur.
      Continuons les confidences : je n'ai de sympathie pour aucun parti politique ou pour mieux dire je les exècre tous, parce qu'ils me semblent également bornés, faux, puérils, s'attaquant à l'éphémère, sans vues d'ensemble et ne s'élevant jamais au-dessus de l’utile. J'ai en haine tout despotisme. Je suis un libéral enragé. C'est pourquoi le socialisme me semble une horreur pédantesque qui sera la mort de tout art et de toute moralité. J'ai assisté, en spectateur, à presque toutes les émeutes de mon temps.
      Vous voyez bien que je suis plus vieux que vous – par l'âme – et que malgré vos vingt ans de plus, vous êtes ma cadette.
      Mais il m'est resté de ce que j'ai vu – senti – et lu, une inextinguible soif de vérité. Goethe s'écriait en mourant : "De la lumière ! de la lumière !" Oh ! oui, de la lumière ! dût-elle nous brûler jusqu'aux entrailles. C'est une grande volupté que d'apprendre, que de s'assimiler le Vrai par l'intermédiaire du Beau. L'état idéal résultant de cette joie me semble une espèce de sainteté, qui est peut-être plus haute que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée.
      J'arrive à vous – et à l'étrange obsession sur laquelle vous me consultez. Voici ce que j'ai pensé : il faut tâcher d'être plus catholique ou plus philosophe. Vous avez trop de lecture pour croire sincèrement. Ne vous récriez point ! vous voudriez bien croire. Voilà tout. La maigre pitance que l'on sert aux autres ne peut vous rassasier, vous qui avez bu à des coupes trop larges et trop savoureuses. Les prêtres ne vous ont pas répondu. Je le crois sans peine. La vie moderne les déborde, notre âme leur est un livre clos. Soyez donc franche avec vous-même. Faites un effort suprême, un effort qui vous sauvera. C'est tout l’un ou tout l’autre qu'il faut prendre. Au nom du Christ, ne restez pas dans le sacrilège par peur de l'irréligion ! Au nom de la philosophie, ne vous dégradez point au nom de cette lâcheté qu'on appelle l'habitude. Jetez tout à la mer, puisque le navire sombre.
      Mais au milieu de cette douleur, ou plutôt quand elle commence, n'éprouvez-vous pas une sorte de plaisir ?... un plaisir trouble et effrayant. Vous n'avez jamais péché ; mais alors quelque chose dit en vous : "Si j'avais péché... " et le rêve du péché commence, ne fût-ce que dans la durée d'un éclair, il passe. – Et puis l'hallucination vient, et la conviction, la certitude et le remords – avec le besoin de crier : "J'ai fait."
      C'est parce que vous avez vécu en dehors des conditions de la femme, que vous souffrez plus qu'une femme et pour elles toutes. L'imagination poétique s'en mêle et vous roulez dans les abîmes de douleur. Ah ! comme je vous aime pour tout cela !
      Jetez-vous à corps perdu, ou plutôt à âme perdue, dans les lettres. Prenez un long travail et jurez-vous de l'accomplir. Lisez les maîtres profondément, non pour vous amuser, mais pour vous en pénétrer, et peu à peu vous sentirez tous les nuages qui sont en vous se dissoudre. Vous vous aimerez davantage, parce que vous contiendrez en votre esprit plus de choses.
      Votre médecin a raison, il faut voyager, voir beaucoup de ciel et beaucoup de mer. La musique est une excellente chose, elle vous apaisera. Quant à Paris, vous pouvez en faire l'essai. Mais je doute que vous y trouviez la paix. C'est le pays le plus irritant du monde pour les honnêtes natures, et il faut avoir une fière constitution et bien robuste pour y vivre sans y devenir un crétin ou un filou.
      Je vous remercie mille fois de votre aimable invitation ; mais d'ici à longtemps, je ne puis bouger. Je ne pourrai même cet été faire un tour sur la côte d'Afrique (à Tunis), que j'aurais besoin de visiter pour le travail dont je m'occupe. Je veux me débarrasser au plus vite de plusieurs vieilles idées et je n'ai pas une minute à moi. Ajoutez à cela le sot tourbillon de la vie ordinaire.
      Vous recevrez mon volume dans la semaine de Pâques (je suis maintenant au milieu de mes épreuves et je n'ai pas eu le temps de lire vos livres). Vers la fin du mois prochain, je m'en retourne à la campagne avec votre portrait. Je ne puis malheureusement vous faire connaître ma figure par les mêmes moyens, car jamais on ne m'a peint ni dessiné. Mais acceptez, ce qui vaut mieux, l'hommage bien cordial de toute ma sympathie.
      À vous.
      Je viens de relire votre lettre que je sais maintenant par coeur. Est-il besoin de vous dire que je suis flatté jusqu'au plus profond de l'âme d'être estimé par un être tel que vous. Vous me semblez la plus excellente et belle nature du monde, et je vous baise les mains avec attendrissement.

   ***