1859

 
Janvier à septembre - Octobre à décembre
 

Début 1859 : lettres 599 à 618

Rédaction de Salammbô (suite) : la rébellion des mercenaires contre Carthage (chap. IV), le vol du voile de Tanit (V) et les premières opérations militaires (VI).

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1927.
      Croisset, mardi matin, 1859.
      [Pléiade : 28 décembre 1858]

      Voici l’aurore. Depuis vingt heures je suis sur Daniel et j’ai passé dans sa société vendredi soir, samedi et dimanche en entier. Tu trouveras une longue note générale sur l’ensemble : les observations de détail sont aux marges. Je n’ai marqué que le mauvais. Je crois avoir été clair ?
      Fais-moi le plaisir de porter le tout chez le père Sainte-Beuve et de le lui montrer (quand tu seras en désaccord avec moi ou même sans cela).
      Tu m’as l’air d’avoir une envie de publier, tout de suite, que je ne comprends pas. Pourquoi ? Qui te presse ?
      Quant à mes observations, je n’ai pas besoin de tes raisons, comme tu dis. Je ne veux pas les entendre, tes raisons. Es-tu drôle ? Est-ce que les bonnes choses ont besoin d’être défendues ? Sommes-nous en contestation ? Je te dis ce que je pense. Voilà tout. Seulement pense toi-même à ce que je te dis.
      Si tu ne comprends pas ce que je t’écris, si quelque chose te paraît obscur dans mes critiques, enfin si tu crois que tu as besoin de venir, viens ! On te recevra et t’embrassera avec plaisir.
      Mais je t’assure que j’ai profondément réfléchi à tout ce que je te dis. Rien n’a été mis à la légère. Si quelqu’un a envie de te voir produire, pour ta seconde publication, un grand livre, sois sûr que c’est moi et que je t’aime, mes injures en sont la preuve.
      Il ne faut jamais donner raison aux imbéciles, quand on est dans le vrai ; or, comme ici tu es dans le Vrai et dans le Beau, les trois quarts du temps, prends la petite peine d’y entrer complètement. Ne laisse pas une tache sur ton manteau de pourpre.
      Adieu, mon vieux. Je tombe de fatigue. Je t’assure que j’ai travaillé raide depuis trois jours. Il est six heures du matin, je suis à ma table depuis hier midi. J’ai quitté pour Daniel un clair de lune sur Carthage et je suis maintenant assez pressé, parce que le 8 janvier arrive Bouilhet avec son volume de vers. Il a dû t’envoyer Hélène ?
      Mille tendresses.
      Narcisse va aller tantôt à Rouen mettre au chemin de fer la sacro-sainte boîte. Elle t’arrivera probablement en même temps que cette lettre.
 

   ***

 

À Eugène Delattre.

      Croisset, 10 janvier 1859.
      Mon cher ami,
      Si je ne t’ai pas remercié plus tôt de ton volume, c’est que je voulais le relire. La seconde lecture m’a confirmé dans la bonne opinion que j’en avais conçue d’abord. Mais avant tout, je te remercie des gracieusetés à mon endroit ; tu chauffes les amis, tu es un brave !
      J’ai trouvé l’introduction d’un très remarquable style. Quant à l’ouvrage, il me paraît méthodique, clair, net et amusant, chose qui semblait difficile en un tel sujet. La partie anecdotique est bien fondue avec la partie technique ; en somme, cela me semble complètement réussi, et je serais fort étonné si ce bouquin n’était très lu. Ce que j’aime, c’est qu’on y sent partout la protestation de l’Individu contre le Monopole, contre le Pouvoir. (Il y a si peu de gens qui aiment la liberté par le temps qui court !) Le sentiment du Juste éclate à chaque ligne ; cela fait aimer l’auteur.
      Voilà, en gros, tout ce que j’en pense. Quant aux détails, ce livre suggère une foule d’idées.
      Il sera dans quelques années bien curieux à consulter comme histoire. La conclusion en sera que nous étions encore en pleine barbarie ; nous marchons à quatre pattes et nous broutons de l’herbe.
      La société est une vraie forêt de Bondy. On a dit que nous dansions sur un volcan ; la comparaison est emphatique ! Pas du tout ! Nous trépignons sur la planche pourrie d’une vaste latrine. L’humanité, pour ma part, me donne envie de vomir, et il faudrait aller se pendre, s’il n’y avait, par ci par là, de nobles esprits qui désinfectent l’atmosphère. Ceci est une allusion à l’auteur.
      Sur quoi je lui serre les deux pattes bien cordialement.
      À toi, mon vieux.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1927.
      Croisset, mardi au soir, 11, 1859.
      [Pléiade : 11 janvier 1859]

      Donne-moi l’adresse de Théo ! Faut-il que je t’envoie sa lettre ? Ou que je l’envoie à Ernesta ? Ou que je la mette ici à la poste ? J’ignore l’adresse d’Ernesta. Si le Théo était en train de revenir, je ne lui écrirais pas, bien entendu. Sais-tu quand nous reverrons ce vieux, vieux toi-même.
      J’attends demain le sieur Bouilhet qui doit rester ici une douzaine de jours. Après quoi, je me retrouverai dans ma solitude. Et dans six semaines nos excellences auront la volupté de se contempler mutuellement.
      Non ! Mon bon ! Je n’admets pas que les femmes se connaissent en sentiment. Elles ne le perçoivent jamais que d’une manière personnelle et relative. Ce sont les plus durs et les plus cruels des êtres. "La femme est la désolation du juste." Cela est un mot de Proudhon. J’admire peu ce monsieur, mais cet aphorisme est une pensée de génie, tout bonnement.
      Il ne faut se fier en femmes (en fait de littérature), que pour les choses de délicatesse et de nervosité. Mais tout ce qui est vraiment élevé et haut leur échappe. La condescendance que nous avons pour elles est une des causes de l’abaissement moral où nous gisons aplatis. Tous, nous sommes pour nos mères, nos soeurs, nos filles, nos femmes et nos maîtresses, d’une inconcevable lâcheté. Jamais le téton n’a causé plus de bassesses ! Et l’Église (Catholique, Apostolique et Romaine) a fait preuve du plus haut sens en décrétant le dogme de l’Immaculée Conception. Il résume la vie sentimentale du XIXe siècle. Ce pauvre siècle à scrofules et à pâmoisons, qui a en horreur les choses fortes, les solides nourritures et qui se complaît sur les genoux féminins, comme un enfant malade.
      "Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?" est un mot qui semble plus beau que tous les mots vantés dans les Histoires. C’est le cri de la Pensée pure, la protestation du cerveau contre la matrice. Et il a cela pour lui qu’il a toujours révolté les idiots.
      Le culte de la mère sera une des choses qui fera pouffer de rire les générations futures. Ainsi que notre respect pour l’amour. Cela ira dans le même sac aux ordures que la sensibilité et la nature d’il y a cent ans.
      Un seul poète, selon moi, a compris ces charmants animaux, à savoir le maître des maîtres, l’omniscient Shakespeare. Les femmes sont pires ou meilleures que les hommes. Il en a fait des êtres extra-exaltés, mais jamais raisonnables. C’est pour cela que ses figures de femme sont à la fois si idéales et si vraies.
      En résumé, ne t’en rapporte jamais à ce qu’elles diront d’un livre. Le tempérament est tout pour elles, l’occasion, la place, l’auteur. mais savoir si une chose (exquise ou même sublime) détonne, dans un ensemble, non ! Mille fois, non !
      J’ai vu avec plaisir que la typographie commençait à te puer au nez. C’est selon moi, une des plus sales inventions de l’humanité. J’y ai résisté jusqu’à trente-cinq ans, et dès onze je barbouillais. Un livre est une chose essentiellement organique, cela fait partie de nous-mêmes. Nous nous sommes arrachés du ventre un peu de tripes, que nous servons aux bourgeois. Les gouttes de notre coeur peuvent se voir dans les caractères de notre écriture. Mais une fois imprimé, bonsoir. Cela appartient à tout le monde ! La foule nous passe sur le corps ! C’est de la prostitution au plus haut degré et de la plus vile ! Mais il est reçu que c’est très beau, et que prêter son cul pour dix francs est une infamie. Ainsi soit-il !
      On t’embrasse très fort.
      Pourquoi ai-je été si bavard ce soir ?
      J’attends dimanche matin le premier numéro de Daniel avec une impatience à nulle autre pareille.
 

   ***

 

À Madame Maurice Schlésinger.

      Croisset, 16 janvier [1859].
      Combien j’ai été heureux, chère Madame, en reconnaissant le timbre de Bade et votre écriture ! Pour me justifier de mon apparent oubli, il faut que je vous dise combien j’ai été embêté depuis un an.
      Après la publication de mon roman, je me suis remis à une grande oeuvre de jeunesse intitulée : La Tentation de Saint Antoine. Après six mois de travail, il a fallu me résigner à la remettre dans le carton. Ce livre m’eût fait avoir, par le temps qui court, des désagréments infinis.
      Sollicité alors par le journal la Presse, je lui ai promis une étude antique et, avant d’en savoir le premier mot, au bout de huit jours, on me talonnait déjà en me demandant : "Est-ce fini ?".
      Les lectures et le travail préalable m’ont demandé six à huit mois. Je m’y suis mis enfin il y a un an environ. Au bout de mon premier chapitre, je me suis aperçu qu’il me fallait absolument aller à Tunis. L’hiver dernier s’est passé dans les hésitations, tourments et dérangements infinis. Au mois d’avril, je suis parti pour l’Afrique où je suis resté deux mois. J’ai été seul et à cheval de Tunis à Constantine ; enfin, au mois de juillet, j’étais revenu ici où j’ai démoli tout ce que j’avais fait. Bref, depuis le mois de septembre seulement, je travaille à ce livre annoncé depuis deux ans ; il me couvrira de ridicule ou me placera très haut ; c’est une tentative ambitieuse s’il en fut.
      J’ai été très souffrant cet automne ; j’ai eu des maux d’estomac épouvantables. C’est passé maintenant. Pour aller un peu plus vite, je suis resté à la campagne ; ma mère est à Paris et depuis trois mois je vis complètement seul, me couchant à quatre heures du matin et me levant à midi. Enfin, je ne vis pas, j’escamote l’existence, c’est le seul moyen de la supporter. Au jour de l’an, j’ai bien songé à vous (j’avais deux amis chez moi ; j’ai été dérangé : voilà ce qui a retardé cette lettre). Une liste nécrologique où j’ai lu le nom d’Henri Blanchard m’a fait rêver à la rue de Grammont... Et puis votre souvenir m’arrive !
      Combien je vous plains d’avoir perdu madame votre mère ! Je connais ces déchirements. En ai-je déjà enseveli de ces pauvres morts !
      Je n’ai aucune idée de votre vie ! Que fait Maurice tout le long du jour ! Et quand nous reverrons-nous ? Quand irai-je vous voir ? Dieu le sait, je suis engagé dans un travail accablant et que je veux mener à bonne fin. Voilà la quarantaine qui approche ; j’ai eu 37 ans le 12 décembre dernier.
      Quant au coeur, il est vieux comme l’antiquité elle-même ; c’est une nécropole. Adieu, mille et mille souvenirs. Vos lettres seront toujours bienvenues, vous le savez.
      Je vous baise les mains très affectueusement.
      Non, je ne suis pour rien dans Hélène Peyron. Aujourd’hui même paraît dans la Revue Contemporaine le commencement d’un roman qui m’est dédié. Quand l’auteur m’en a lu le titre, j’ai été bien surpris de voir que la plupart des scènes se passaient à Trouville !
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      Croisset, jeudi soir [20 ou 27 janvier 1859].
      [Pléiade : 27 janvier 1859]

      Mon cher vieux,
      Je viens de lire et d’annoter la première partie de Daniel. Les observations de détail ne sont pas nombreuses, mais je tiens à toutes. Elles consistent en répétitions de mots, etc. Tu es beau ! Les phrases toutes faites sont rares. Le paquet sera mis demain au chemin de fer, tu vois que je n’ai pas perdu de temps.
      Quant aux observations d’ensemble, je n’ai presque rien à te dire :
      1° Il y a un peu de longueur dans le séjour à Trouville, au passage qui est entre la description de l’hiver et la grande tartine philosophique de Daniel. C’est toujours aux endroits tempérés que tu faiblis. Tâche d’escamoter tout ce qui n’est pas utile à l’exposition des théories de Daniel ;
      2° La grande scène avec Georget est une des bonnes et superbes choses que je connaisse, et elle n’était pas facile à faire ! Dans la description des chasseurs et du dîner, rien à reprendre. ça se voit.
      3° Dans la scène du pavillon, il y a des mollesses, des longueurs. Ça n’est pas assez intense. On sait trop ce qu’ils vont dire et l’on sent que l’auteur aime ses personnages à un point que le lecteur ne partage pas. La fin est fort belle. Mais il faut retravailler cette scène, et faire qu’il y ait moins de lignes sans enlever une seule idée.
      4° La scène avec Georget dans l’auberge, courte, nette, bonne.
      5° Il faut, dans le grand dialogue de Daniel avec le comte, qui a plus de vingt pages, serrer vers le milieu ; il est plein de choses excellentes. Mais il y a des tournures de phrases lentes, lourdes, des précautions oratoires inutiles. Sois donc plus concis, nom d’un pétard !
      La scène finale chez les deux femmes est palpitante d’intérêt, comme on dit en beau langage.
      En résumé, je trouve dans cette partie comme dans toutes les autres des inégalités de talent entre les descriptions et les dialogues, à moins que le dialogue n’ait par lui-même un grand fond, comme dans la scène de Georget. Tu me feras le plaisir, désormais, d’écrire des livres impersonnels, de mettre ton objectif plus loin et tu verras comme tes personnages parleront bien du moment que tu ne parleras plus par leur bouche. Tu t’amuses trop avec eux. Voilà tout le secret.
      Je tiens à l’observation 3° et 5°. Elle est sérieuse, ne néglige rien. Et ensuite, dors sur tes deux oreilles, on lira Daniel, je t’en réponds, et l’on se passionnera pour lui.
      Ci-inclus une lettre pour le Théo. Fais-la-lui parvenir le plus tôt possible.
      La maladie de ta femme commence à m’inquiéter. Que diable est-ce donc ?
      Bouilhet est à Mantes depuis lundi. S’il ne t’a pas envoyé de loge pour sa pièce, c’est qu’on ne la joue plus, sa jeune première et son jeune premier étant malades.
      Je suis indigné par les opinions littéraires du gars Proudhon dans son livre la Justice, etc. Quelle brute !
      J’ai commencé hier au soir mon quatrième chapitre. La fin du troisième n’a pas été commode et je n’en suis pas encore enchanté. Ma parole d’honneur, c’est à en devenir fou ! Quel bouquin !
      J’espère dans un mois être à Paris.
      Adieu, cher vieux, je t’embrasse très fort.
      Tiens-moi au courant des cancans de la Revue Contemporaine. Ça m’amuse.
      Et dis-moi ce qu’on dit de Daniel. Franchement, je crois que tes collaborateurs universitaires doivent rager.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, début de février 1859].
      [Pléiade :  février 1859]

      Ça va bien ! très bien ! jeune homme ! La deuxième partie marche comme sur des roulettes. Je ne suis plus inquiet du reste ; c’est celle-là que je redoutais.
      Quant aux taches, ce n’est pas grand’chose. Note tout de suite la page 252, où le mot et revient sans cesse au commencement des phrases ; c’est un vieux chic biblique qui est agaçant.
      Il y a peut-être un peu de lenteur dans les deux ou trois premières pages.
      Ce qu’il y a évidemment de moins amusant, ce sont les pages 291, 2, 3 ; quant au reste, le papier vous brûle les mains, pour moi du moins. J’ai poussé, tout seul, des bravo ! Très bien ! plusieurs fois.
      Je te prédis que la plage de Trouville et le portrait de Cabâss seront remarqués, tu verras.
      Il y a des choses charmantes, exquises, pages 281, 285 ; ça donne envie d’archif...
      l’héroïne.
      Ne pleure pas sur tes suppressions, elles étaient indispensables. Je m’y connais, n’aie pas peur. Si je voyais aussi bien dans mes oeuvres que dans celles des autres, je serais un bien grand homme ; mais hélas !
      Oh ! Que Carthage, par moments, me scie le trou du c... !
      Tu es beau, et héroïque, quant aux retranchements ; mais j’ai la conviction qu’une ligne oiseuse d’ôtée vous donne dix lecteurs de plus.
      Tu me dis que tu as besoin d’argent, misérable ! Et moi !... n’importe ! Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe ! On me verra cocher de fiacre avant de me voir écrire pour de l’argent. Quant à cela, je le jure solennellement et sans le moindre effort.
      Fais-moi le plaisir de prendre des informations sur le gars A. Claveau, qui, dans ce même numéro de la Revue Contemporaine, a fait le compte rendu de Richard Darlington. Ce drôle a, l’autre été, écrit sur ton oncle une diatribe dans un journal nommé, je crois, le Courrier franco-italien ; il m’engueulait comme disciple de Champfleury, etc. Bref, une ordure méchante, et c’est un des premiers articles qui aient paru. – N. B. Se rappeler Claveau.
      C’est à la fin du mois, dans trois semaines, que je te serrerai dans mes bras. J’aurai fait, dans mon hiver, à peu près deux chapitres ! ! ! Si j’en fais un et demi d’ici à la fin de mai, ce sera bien beau. Total : cinq, et il m’en restera encore dix !
      Adieu, vieux. Soigne-moi la sixième partie, n... de D... ! Il faut que ce soit écrit transcendantalement, lisse comme un marbre et furieux comme un tigre.
      Mais prends garde d’abîmer ton intelligence dans le commerce des dames. Tu perdras ton génie au fond d’une matrice. Tâche de nous montrer un peu

      L’accord d’un beau talent et d’un beau caractère.

      
Réserve ton priapisme pour le style, f... ton encrier, calme-toi sur la viande, et sois bien convaincu, comme dit Tissot (de Genève), (Traité de l’onanisme, page 72, voir la gravure), que : une once de sperme perdu fatigue plus que trois litres de sang.
      Je t’embrasse, vieux dromadaire.
 

   ***

 

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 18 février 1859.
      Chère Demoiselle,
      Mes malles sont faites et je vous écris sur ma table désencombrée de ses livres et de ses paperasses. Demain matin je pars pour Paris où je vais rester trois mois. Mais je ne veux pas m’en aller sans répondre à votre dernière lettre.
      Je ne vous ai nullement oubliée quant à votre article, mais il est d’un placement difficile à cause du sujet, qui est peu dans le goût du jour (style journaliste). J’essaierai encore dans l’Artiste, mais j’ai peu d’espoir. Quant à la Presse, je suis en délicatesse avec cette feuille (tout cela entre nous). Ils m’ont refusé un service analogue que je leur demandais et auquel je tenais beaucoup. Voilà la vérité.
      Combien votre lettre m’a ému avec la description de votre vieille maison pleine de tableaux de famille. Comme cela fait rêver, les vieux portraits ! Je vous aime pour cet arbre, ce noyer que vous aimez. Pauvre chose que nous ! Comme nous nous attachons aux choses ! C’est surtout quand on voyage que l’on sent profondément la mélancolie de la matière, qui n’est que celle de notre âme projetée sur les objets. Il m’est arrivé d’avoir des larmes aux yeux en quittant tel paysage. Pourquoi ?
      C’est une triste histoire que celle de cette jeune fille, votre parente, devenue folle par suite d’idées religieuses, mais c’est une histoire commune. Il faut avoir le tempérament robuste pour monter sur les cimes du mysticisme sans y perdre la tête. Et puis, il y a dans tout cela (chez les femmes surtout) des questions de tempérament qui compliquent la douleur. Ne voyez-vous pas qu’elles sont toutes amoureuses d’Adonis ? C’est l’éternel époux qu’elles demandent. Ascétiques ou libidineuses, elles rêvent l’amour, le grand amour ; et pour les guérir (momentanément du moins) ce n’est pas une idée qu’il leur faut, mais un fait, un homme, un enfant, un amant. Cela vous paraît cynique. Mais ce n’est pas moi qui ai inventé la nature humaine. Je suis convaincu que les appétits matériels les plus furieux se formulent insciemment par des élans d’idéalisme, de même que les extravagances charnelles les plus immondes sont engendrées par le désir pur de l’impossible, l’aspiration éthérée de la souveraine joie. Et d’ailleurs je ne sais (et personne ne sait) ce que veulent dire ces deux mots : âme et corps, où l’une finit, où l’autre commence. Nous sentons des forces et puis c’est tout. Le matérialisme et le spiritualisme pèsent encore trop sur la science de l’homme pour que l’on étudie impartialement tous ces phénomènes. L’anatomie du coeur humain n’est pas encore faite. Comment voulez-vous qu’on le guérisse ? Ce sera l’unique gloire du XIXe siècle que d’avoir commencé ces études. Le sens historique est tout nouveau dans ce monde. On va se mettre à étudier les idées comme des faits, et à disséquer les croyances comme des organismes. Il y a toute une école qui travaille dans l’ombre et qui fera quelque chose, j’en suis sûr.
      Lisez-vous les beaux travaux de Renan ? Connaissez-vous les livres de Lanfrey, de Maury ?
      Moi, dans ces derniers temps, je suis revenu incidemment à ces études psycho-médicales qui m’avaient tant charmé il y a dix ans, lorsque j’écrivais mon Saint Antoine. À propos de ma Salammbô, je me suis occupé d’hystérie et d’aliénation mentale. Il y a des trésors à découvrir dans tout cela. Mais la vie est courte et l’art est long, presque impossible même lorsqu’on écrit dans une langue usée jusqu’à la corde, vermoulue, affaiblie et qui craque sous le doigt à chaque effort. Que de découragements et d’angoisses cet amour du beau ne donne-t-il pas ? J’ai d’ailleurs entrepris une chose irréalisable. N’importe ; si je fais rêver quelques nobles imaginations, je n’aurai pas perdu mon temps. Je suis à peu près au quart de ma besogne. J’en ai encore pour deux ans.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, mai 1859 ?]
      [Pléiade : 15 mai 1859]

      [...] Non, Amyot ne m’a envoyé aucune feuille.
      Je suis plus bégueule que toi et je repousse systématiquement autre chose que le mauvais langage. Car je ne crois pas que l’on puisse tout bien dire. Il y a des idées impossibles (celles qui sont usées, par exemple, ou foncièrement mauvaises), et comme le style n’est qu’une manière de penser, si votre conception est faible, jamais vous n’écrirez d’une façon forte. Exemple : je viens de recorriger mon IVe chapitre. C’est un tour de force (je crois) comme concision et netteté, si on l’examine phrase à phrase ; ce qui n’empêche pas que le susdit chapitre ne soit assommant et ne paraisse très long et très obscur, parce que la conception, le fond ou le plan (je ne sais) a un vice secret que je découvrirai. Le style est autant sous les mots que dans les mots. C’est autant l’âme que la chair d’une oeuvre.
      Je vais ce soir commencer mon VIe chapitre. Me voilà donc au tiers, et encore dans ce premier tiers, bien des choses seront à modifier, j’en suis sûr.
      Et ne donne pas, ô mon ami, dans cette scie commode dont je suis embêté : "Tu es bien heureux de pouvoir travailler sans te presser, grâce à tes rentes." les confrères me jettent à la tête, continuellement, les trois sols de revenu qui m’empêchent de crever précisément de faim. Cela est plus facile que de m’imiter. J’entends de vivre comme je fais : 1° à la campagne les trois quarts de l’année ; 2° sans femme (petit point assez délicat, mais considérable), sans ami, sans cheval, sans chien, bref sans aucun des attributs de la vie humaine ; 3° et puis, je regarde comme néant tout ce qui est en dehors de l’oeuvre en elle-même. Le succès, le temps, l’argent, et l’imprimerie sont relégués au fond de ma pensée dans des horizons très vagues et parfaitement indifférents. Tout cela me semble bête comme chou et indigne (je répète le mot, indigne) de vous émouvoir la cervelle.
      L’impatience qu’ont les gens de lettres à se voir imprimés, joués, connus, vantés, m’émerveille comme une folie. Cela me semble avoir autant de rapports avec leur besogne qu’avec le jeu de dominos ou la politique. Voilà.
      Tout le monde peut faire comme moi. Travailler tout aussi lentement et mieux. Il faut seulement se débarrasser de certains goûts et se priver de quelques douceurs. Je ne suis nullement vertueux, mais conséquent. Et, bien que j’aie de grands besoins (dont je ne dis mot), je me ferais plutôt pion dans un collège que d’écrire quatre lignes pour de l’argent. J’aurais pu être riche, j’ai tout envoyé faire f... , et je reste comme un Bédouin dans mon désert et dans ma noblesse. M... , m... et archi m... , telle est ma devise et je t’embrasse bien tendrement.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1927.
      Lundi matin. [1859]
      [Pléiade : 24 janvier 1859]

      Qu’apprends-je dans le Journal de Rouen ? Tout le Conseil de rédaction se retire de la Revue Contemporaine parce que tu m’as dédié Daniel ?
      Cela entrave-t-il la publication dudit Daniel ?
      Détails, mon vieux, détails !
      Voilà qui me semble superbe !
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      En partie inédite en 1927.
      Croisset, jeudi [début de juin 1859].
      [Pléiade : 16 juin 1859]

      Je ne t’oublie pas du tout, mon cher vieux, mais je travaille comme trente nègres, voilà. J’ai enfin terminé mon interminable quatrième chapitre, d’où j’ai retranché ce que j’en aimais le mieux. Puis, j’ai fait le plan du cinquième, pris des notes en quantité, etc. L’été ne s’annonce pas mal. Je crois que ça va marcher ; c’est peut-être une illusion. Quel bouquin ! Nom d’un pétard ! Est-ce difficile !
      Oui, je trouve, contrairement au sieur d’Aurevilly, qu’il s’agit maintenant d’hypocrisie et pas d’autre chose. Je suis effrayé, épouvanté, scandalisé par la couillonnade transcendante qui règne sur les humains. A-t-on peur de se compromettre ! ! ! Cela est tout nouveau, à ce degré du moins. L’envie du succès, le besoin de réussir quand même, à cause du profit, a tellement démoralisé la littérature qu’on devient stupide de timidité. L’idée d’une chute ou d’un blâme les fait tous foirer de peur dans leurs culottes. – "Cela vous est bien commode à dire, vous, parce que vous avez des rentes" – réponse commode et qui relègue la moralité parmi les choses de luxe. Le temps n’est plus où les écrivains se faisaient traîner à la Bastille. On peut la rétablir maintenant, on ne trouvera personne à y mettre.
      Tout cela ne sera pas perdu. À mesure que je me plonge plus avant dans l’antique, le besoin de faire du moderne me reprend, et je cuis à part moi un tas de bonshommes.
      Ne pense plus à Daniel. C’est fini. On le lira, sois-en sûr.
      Quand tu viendras à Croisset, avant de partir pour Luchon (vers le commencement de juillet, je suppose), apporte-moi le plan détaillé de Catherine. J’ai plusieurs idées sur ton style en général et sur ton futur livre en particulier.
      Il faudra que ce soit complètement impersonnel ; et plus de thèse cette fois, mon bonhomme, plus de tartines, des barres d’airain, mosieu ! Et ne va pas vite ! ne te presse pas ! Mets ton objectif à cent lieues de ta vie et considère-toi comme le Père Éternel.
      Tu es un polisson, tu compromets mon nom dans les lieux publics. Je t’attaquerai devant les cours de justice pour vol de titres.
      J’ai deux jolies voisines qui ont relu deux fois de suite Daniel. Et les cochers de fiacre de Rouen se prélassent sur leur siège en lisant Fanny (historique).
      À propos de moralité, as-tu vu que les habitants de Glasgow ont fait une pétition au Parlement pour faire supprimer les modèles de femmes nues dans les Académies de dessin ?
      Adieu, vieux, pioche profondément. Je t’embrasse.
      Continue à m’envoyer ce qui se publie de curieux sur ton compte.
      Et des nouvelles de ta femme ? Pourquoi est-elle à Versailles, qui est un atroce pays plus froid que la Sibérie ?
 

   ***

 

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      [Rouen, 15 juin 1859].
      Enfin ! c’est moi ! Comme il y a longtemps que je n’ai causé avec vous ! Je me promets ce plaisir tous les matins et je l’ajourne tous les soirs ; car, lorsque ma journée est finie, je me trouve aussi brisé que si j’avais cassé du caillou sur la grande route. Je travaille beaucoup cet été et je n’avance guère ; c’est un ouvrage très long et fort difficile. Je dirai plus : il faut être à moitié fou pour l’entreprendre.
      Vous me demandez quand je l’aurai fini ? Je commence mon cinquième chapitre ; le livre entier en aura quinze ; vous voyez où j’en suis ! Enfin (manquée ou réussie) ce sera, je l’espère, une tentative honorable. Tout est là : il faut faire ce qu’on juge bien dans la vie et ce qu’on croit beau dans l’Art.
      Mais parlons de vous ! En relisant vos deux dernières lettres (celle du mois d’avril et celle du mois de mai), je suis désolé de vous voir si triste. Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir vous confesser puisque cette idée seule vous trouble et que le confessionnal occasionne vos rechutes ? Soyez donc votre prêtre à vous-même. Devenez stoïque (ou plus chrétienne, si vous voulez) ; détachez-vous de l’idée de votre personne. Toutes les fois que l’on réfléchit sur soi-même, on se trouve malade ; cela est un axiome, soyez-en sûre ! Des gens qui commencent à étudier la médecine se découvrent toutes les infirmités, et quand on s’inquiète du bonheur pur, de son âme, de son corps, de sa vie ou de son salut, comme l’infini est au bout de tout cela, on devient fou. J’y ai passé et j’en puis dire quelque chose.
      Oui ! venez à Paris – quand même – et tout de suite ! Il vous faut sortir, voir du monde et des tableaux, entendre de la musique et du bruit. Vous menez une existence détestable, au milieu de souvenirs amers et dans un centre qui vous étouffe. La tristesse de tous vos jours vécus retombe de votre plafond, comme un brouillard ; votre coeur en est noyé !
      Mais vous ne voulez pas guérir ! Vous vous inquiétez d’avance de mille petits détails secondaires. Comment me loger ? comment me nourrir ? que ferai-je de ceci ? emporterai-je cela ? etc. Oh ! Comme on tient à ses douleurs ! Avouez-le.
      Si j’étais votre médecin, je vous ordonnerais immédiatement le séjour de Paris, et si j’étais votre directeur, je vous interdirais le confessionnal.
      Il vous faudrait un travail forcé, quelque chose de difficile et d’obligatoire à exécuter tous les jours. Vous me dites que vous écrivez votre vie ; cela est bien. Mais j’ai peur que cette besogne ne vous soit funeste. Vous rouvrez vos plaies pour les regarder ; j’aimerais mieux, à votre place, écrire l’histoire d’une autre. L’analyse d’une individualité étrangère vous écarterait de la vôtre.
      J’ai vu, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, Mme Sand ; j’allais lui parler de vous quand quelqu’un est entré, et je n’y suis pas retourné, car elle n’est restée à Paris que huit jours environ.
      Voyons ! que lisez-vous ? connaissez-vous la Question romaine d’abord ? Cela vous intéresserait. C’est un tableau fort exact, quoi qu’on dise. Connaissez-vous les romans de Dickens ? Vous les trouverez peut-être d’un réalisme un peu vulgaire ; mais c’est plein de talent, du plus vrai et du plus fort. Avez-vous lu Daniel, qui m’est dédié ? Qu’en pensez-vous ?
      Lisez-donc Marc-Aurèle. J’ai connu des gens qui s’en sont bien trouvés. Je vous baise les deux mains et j’espère vous voir dans six mois à Paris. Mille tendresses et écrivez-moi tant que vous voudrez ; il me semble que le visage d’un ami me sourit quand j’aperçois votre bonne grosse écriture.
      À vous.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      Mercredi soir. [1859]
      [Pléiade : 21 septembre 1859]

      Entièrement inédite en 1927.
      Ton ami a manqué passer sous une locomotive dimanche soir. C’eût été une perte pour la littérature, je le sais ; mais à cette heure, j’en saurais long en philosophie et cela m’eût épargné toutes les ratures qui me restent à faire, tous les embêtements que j’ai encore à subir !
      C’était en revenant d’un castel dans le pays de Caux, où j’avais couché et dîné.
      Merci de ton Athénée ; je l’ai autrefois fortement labourée et pour le moment je n’en ai pas besoin.
      La santé ne va pas fort, je m’emmerde comme trente mille hommes ; je suis éreinté, j’ai mal à la poitrine et aux nerfs, aujourd’hui surtout. Car j’ai été obligé (pour un acte de complaisance) de fouiller mes notes d’Orient, chose qui m’attriste toujours. Il me faut encore un mois pour finir mon VIe chapitre et je voudrais avoir fait le VIIe avant le jour de l’an, ce qui serait la moitié du tout.
      J’ai des hôtes qui ne m’amusent nullement. Il m’est impossible maintenant de supporter pendant cinq minutes un bourgeois. Autrefois ça m’exaspérait. À présent ça m’abrutit et m’attriste. Il m’use.
      Adieu, je t’embrasse très tendrement.
 

   ***

 

À Madame Jules Sandeau.

      Croisset, dimanche 7 [août 1859].
      Quelle surprise, chère Madame ! et comme j’ai été attendri de votre souvenir ! Je pense souvent à vous, et vous auriez reçu des volumes si j’avais cédé à mon envie. Je vais donc répondre à toutes vos questions.
      Et d’abord, il m’est très "agréable de savoir que vous êtes encore de ce monde". J’espère vous y voir longtemps, et je compte bien, cet hiver, reprendre nos bonnes causeries, le jeudi, vers quatre heures du soir, quand les bourgeois et les bourgeoises sont partis ! Vous souffrez avec indulgence toutes les sottises qui me passent par la cervelle. On se trouve heureux près de vous. Comment n’y pas revenir ?
      La chaleur vous gêne donc ? Vous avez manqué, en écrivant ce mot, d’y adjoindre l’épithète de tropicale. Il le faut ! (Voir tous les journaux, et ouïr les exclamations de personnes rouges agitant des mouchoirs.) Quand on a dit : "Ah ! il fait une chaleur... une chaleur... vraiment... tropicale !!!" on est soulagé. Les maniérés formulent "sénégalienne".
      Moi, je me réjouis de cette température. Le soleil m’anime et me grise comme du vin. Je passe mes après-midi dans des négligés peu convenables, fenêtres closes et jalousies fermées. Je me plonge, le soir, dans la Seine qui coule au bas de mon jardin. Les nuits sont exquises et je me couche au jour levant. Voilà. D’ailleurs, j’aime la nuit passionnément. Elle me pénètre d’un grand calme. C’est une manie, un vice.
      Quant aux ennuis du monde, comme je ne vois absolument personne, j’en subis peu. Mais j’en ai d’autres, et qui les valent bien ! Ceux de la littérature et ceux du coeur ! Le fardeau du style à remuer et l’éternel moi qui vous pèse ! En définitive, je m’amuse peu sur la planète.
      Vous me demandez si mon roman sera bientôt fini ? Hélas ! non ; j’en suis au tiers. Un livre a toujours été pour moi une manière spéciale de vivre, un moyen de me mettre dans un certain milieu. J’écris comme on joue du violon, sans autre but que de me divertir, et il m’arrive de faire des morceaux qui ne doivent servir à rien dans l’ensemble de l’oeuvre, et que je supprime ensuite. Avec une pareille méthode, et un sujet difficile, un volume de cent pages peut demander dix ans. Telle est toute la vérité. Elle est déplorable. Je n’ai pas bougé depuis bientôt trois mois. Mon existence est plate comme ma table de travail, et immobile comme elle.
      Humez bien le vent de la mer à Honfleur ! J’ai passé par là de bonnes vacances dans ma jeunesse, et j’y ai beaucoup vécu, sentimentalement.
      Les deux mains que vous me tendez, permettez-moi de les baiser, et croyez-moi tout à vous (bien que ce soit une locution banale).
      Qui donc vous empêche de revenir par Rouen ? Venez donc, je vous montrerai un tas de choses que vous ne connaissez pas.
      Quand vous n’aurez rien de mieux à faire, envoyez-moi un peu de votre écriture. Votre lettre m’est arrivée, vous voyez. La poste a été plus intelligente que le pseudo-cocher de fiacre qui, l’année dernière, n’a pu vous dire où j’étais.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      En partie inédite en 1927.
      Dimanche [21 août 1859].
      Non, mon cher vieux, pas du tout. Je vais très bien et n’ai rien à te dire, si ce n’est que tu es fort gentil.
      Décidément je travaille assez raide cet été. Mon VIe chapitre va bientôt arriver au milieu ; dans un an la fin s’apercevra.
      Tu m’as l’air assez triste ? Prends garde à ton estomac. Ne travaille pas trop la nuit ; ça éreinte quoi que nous disions et ménage un peu ta tonnerre de Dieu de...
      Tu me parais chérir la mère Sand. Je la trouve personnellement une femme charmante. Quant à ses doctrines, s’en méfier d’après ses oeuvres. J’ai, il y a quinze jours, relu Lélia. Lis-le ! Je t’en supplie, relis-moi ça !
      Quant à la veuve Colet, elle a des projets, je ne sais lesquels. Mais elle a des projets. Celle-là, je la connais à fond. Ce qu’elle a dit de bien sur Fanny a un but. Tu lui as écrit, elle t’invitera à venir la voir. Vas-y, mais sois sur tes gardes. C’est une créature pernicieuse. Quand tu voudras te foutre une bosse de rire, lis d’elle Une histoire de soldat – c’est un roman (format Charpentier), publié dans le Moniteur, ce qui est plus farce. Tu reconnaîtras là ton ami sous les couleurs odieuses dont on a voulu le noircir. Et ce n’est pas tout, j’ai servi de sujet à une comédie inédite et à quantité de pièces détachées. Tout cela parce que ma pièce s’était détachée d’elle ! (et d’un !)
      Quant à mon biographe anonyme, que veux-tu que je t’envoie pour lui être agréable ? Je n’ai aucune biographie. Communique-lui, de ton cru, tout ce qui te fera plaisir. On ne peut plus vivre maintenant ! Du moment qu’on est artiste, il faut que messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis de la douane, bottiers en chambre et autres s’amusent sur votre compte personnel ! Il y a des gens pour leur apprendre que vous êtes brun ou blond, facétieux ou mélancolique, âgé de tant de printemps, enclin à la boisson, ou amateur d’harmonica. Je pense, au contraire, que l’écrivain ne doit laisser de lui que ses oeuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille !
      Est-ce beau, la croix d’Albéric Second ! Doit-il être content ! Quant au père Dennery, c’est un grand homme, comme filateur de coton. Voilà, mon cher monsieur, la mesure des gloires humaines.
      J’ai vu Bouilhet, lundi soir (il était venu à Rouen pour dîner chez mon frère qui est décoré mêmement). Mais celui-ci est bien calme, et cet honneur qui doit faire des jaloux, lesquels se vengeront à sa prochaine pièce, ne lui monte guère à la tête.
      Ton volume me paraît une chose corsée, décidément.
      Jusqu’à jeudi, je suis complètement seul. J’en vais profiter pour avancer dans ma besogne, car je travaille mieux dans la solitude absolue. Puis, nous aurons en septembre un tas de monde !!!
      Je suis désolé d’apprendre que ta pauvre femme ne va pas mieux.
      Adieu, mon brave, je t’embrasse.
      Après mille réflexions, j’ai envie d’inventer une autobiographie chouette, afin de donner de moi une bonne opinion :
      1° Dès l’âge le plus tendre, j’ai dit tous les mots célèbres dans l’histoire : nous combattrons à l’ombre – retire-toi de mon soleil – quand vous aurez perdu vos enseignes et guidons – frappe, mais écoute, etc. ;
      2° J’étais si beau que les bonnes d’enfant me m... à s’en décrocher les épaules... et la duchesse de Berry fit arrêter son carrosse pour me baiser (historique) ;
      3° J’annonçai une intelligence démesurée. Avant dix ans, je savais les langues orientales et lisais la Mécanique céleste de Laplace ;
      4° J’ai sauvé des incendies XLVIII personnes ;
      5° Par défi, j’ai mangé un jour XV aloyaux, et je peux encore, sans me gêner, boire 72 décalitres d’eau-de-vie ;
      6° J’ai tué en duel trente carabiniers. Un jour nous étions trois, ils étaient dix mille. Nous leur avons f... une pile !
      7° J’ai fatigué le harem du grand turc. Toutes les sultanes, en m’apercevant, disaient : "Ah ! Qu’il est beau ! Taïeb ! Zeb ketir !"
      8° Je me glisse dans la cabane du pauvre et dans la mansarde de l’ouvrier pour soulager des misères inconnues. Là, je vois un vieillard... ici une jeune fille, etc. (finis le mouvement), et je sème l’or à pleines mains ;
      9° J’ai huit cent mille livres de rentes. Je donne des fêtes ;
      10° Tous les éditeurs s’arrachent mes manuscrits ; sans cesse je suis assailli par les avances des cours du nord ;
      11° Je sais le "secret des cabinets" ;
      12° (et dernier). Je suis religieux !!! J’exige que mes domestiques communient.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mardi midi, 23 août 1859.
      Mon bichon,
      Je vois avec plaisir que vous vous amusez et je regrette bien de n’être pas avec vous, mais il faut être raisonnable !
      J’ai reçu hier un mot du jeune Baudry pour vous inviter à venir passer dimanche prochain à la Neuville : il viendrait dès le matin vous chercher en fiacre et vous ramènerait. Je ne lui ai point donné de réponse définitive, car si ta bonne maman se porte bien au bord de la mer, pourquoi ne pas y rester plus longtemps ? Qu’elle suive l’avis de ton oncle. La soignes-tu bien ? es-tu gentille ?
      Autre histoire : il m’est arrivé ce matin un billet d’Hamilton Aïdé, qui est au Havre, à l’Hôtel Frascati, avec sa mère. Il se propose de faire un petit voyage en Normandie et de venir me voir à Croisset. Comme c’est un très aimable garçon, je tiendrais à le bien recevoir : il faudra que ta bonne maman les invite à dîner. ça me fera plaisir ; ils sont vos voisins et vous les avez peut-être rencontrés. Allez leur faire une visite, je vais me mettre incontinent à lire son roman.
      Voilà, je crois, toutes les nouvelles. Embrasse pour moi tes parents grands et surtout ta vieille compagne.
      Ton oncle,
      Tom, bon nègre.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      En partie inédite en 1927.
      Croisset, mardi soir [30 août 1859].
      Ne te plains plus de la Providence, ô Feydeau, car tu ignores les politesses dont elle te comble dans la province ! Ouïs cette anecdote ; mais auparavant, monte sur une chaise et contemple-toi dans la glace, car voici un fait qui te rend plus haut que la colonne : un jeune homme de Rouen, riche, vingt-trois ans, etc. , allait épouser et enrichir, par ce mariage, une jeune demoiselle, dix-sept ans, jolie, etc. , lorsqu’un jour il surprit, dans sa table à ouvrage, un livre infâme intitulé : Fanny, d’un nommé E. Feydeau ! Scandale ! cris, scène ! et le mariage fut manqué à cause de cela.
      
Je supprime tous les commentaires. J’étais tellement enthousiasmé de ce jeune bourgeois que j’éprouvais tour à tour le besoin de lui faire frapper une médaille en aluminium – et de l’écorcher vif. Franchement, je l’aurais vu écarteler avec ivresse. J’ai tout fait pour savoir son nom ; on a calé, on m’a dit qu’on ne savait plus, etc. Mais, le positif, c’est que ton bouquin a fait rompre un mariage et il est probable qu’en cela il a fait une bonne action ! Est-ce beau ! nom d’un pétard, est-ce beau !
      Je ne vais pas si vite que tu penses, mon cher vieux. Mais je commence à voir un peu mes personnages. Je crois qu’ils ne sont plus maintenant à l’état de mannequins, décorés d’un nom quelconque. Pour qu’on dise d’un personnage antique : "C’est vrai", il faut qu’il soit doué d’une triple vie, car le modèle, le type, qui l’a vu ? J’espère dans un mois avoir fini mon VIe chapitre et, avant de rentrer à Paris, le VIIe sera fait, il le faut. Je me suis débarrassé du Ve par la suppression de deux morceaux excellents, mais qui ralentissaient le mouvement. J’ai aussi changé l’ordre de deux ou trois paragraphes et je crois qu’à présent ça roule. Bref, ça ne va pas trop mal.
      Mais je deviens lubrique, ma parole d’honneur, mon v... m’occupe ou mieux me préoccupe, chose grave ! Est-ce l’été de la Saint-Martin qui approche ? j’en ai peur ! Je fais pour cet hiver des projets féroces ! T’effraierai-je ?
      Je vais avoir, pendant deux jours, à trimbaler un jeune auteur anglais, le fils de l’ancien ambassadeur grec à Londres. Puis le Bouilhet m’arrive. Puis dans huit jours des parents de la Champagne. Ceux-là ne me dérangeront guère.
      Ne t’inquiète pas des objections que tu me fais sur Catherine. Tout cela ne signifie rien. Le danger à éviter est dans le romanesque du sujet. Il faut trouver des liens infinis pour le rattacher à la partie commune, ordinaire, c’est-à-dire à la vie à Paris, laquelle partie m’a semblé en plan ce qu’il y a de mieux avec le début ?
      Tes maux d’estomac viennent de tes cigarettes ; fume donc des tchibouks, foutu âne ! Tes cigarettes m’agacent, ça manque complètement de galbe !
      Procure-toi le numéro du 18 août de la Revue de l’Instruction publique, journal du sieur Hachette ; il y a dedans un article qui nous concerne : arcades ambo.
      J’ai envoyé une carte à Sainte-Beuve, l’a-t-il reçue ?
      Adieu. Travaille bien.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, milieu de septembre 1859].
      [Pléiade : 11 septembre 1859]

      Mon pauvre vieux,
      Tu m’as l’air bien triste et bien désolé ! Nous sommes tous en grande inquiétude de ta pauvre femme. Qu’a-t-elle donc ? Je croyais qu’elle allait mieux. C’est peut-être le voyage qui l’a fatiguée, et elle va se remettre.
      Bien que je n’aie pas écrit cette semaine, j’ai fort songé à toi, mais je n’ai pas eu une minute pour t’envoyer un mot ; sans compter que j’ai été malade moi-même pendant deux jours, par suite d’un accès de rage littéraire contre ma propre personne.
      J’ai eu Bouilhet pendant dix jours (il est parti d’hier), nous avons fortement travaillé et j’ai eu les nerfs un peu ébranlés. Je ne deviens pas gai non plus, pauvre vieux, et il y a des jours où je me sens brisé comme si je sortais d’un engrenage.
      Je n’ai lu aucune des turpitudes du Figaro touchant le Bouilhet, mais je sais qu’elles étaient d’un fort calibre. Mon frère a rencontré au Havre le gars Villemessant, lequel l’a accosté exprès pour lui dire qu’il m’adorait. Note que nous ne nous connaissons pas du tout. C’était peut-être dans l’espoir fallacieux d’un abonnement.
      Je suis toujours au milieu de mon chapitre VIe. Je voudrais bien avoir fini le VIIe avant de revenir à Paris. Tous les jours je me plonge dans Ammien Marcellin, où je trouve des détails de moeurs splendides. Demain il nous arrive, pour un mois, des parents de la Champagne. Voilà tout ce que je peux t’apprendre.
      Ce que tu me dis de ta belle-mère ne m’étonne nullement ; je l’avais jugée telle à première vue.
      Adieu, pauvre vieux, bon courage et écris-moi.
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, fin septembre 1859].
      [Pléiade :  septembre 1859]

      Quel homme que ce père Hugo ! S... n... de D... , quel poète ! Je viens d’un trait d’avaler les deux volumes ! Tu me manques ! Bouilhet me manque ! Un auditoire intelligent me manque ! J’ai besoin de gueuler trois mille vers comme on n’en a jamais fait ! Et quand je dis gueuler – non, hurler ! Je ne me connais plus ! qu’on m’attache ! Ah ! ça m’a fait du bien !
      Mais j’ai trouvé trois détails superbes qui ne sont nullement historiques et qui se trouvent dans Salammbô. Il va falloir que je les enlève, car on ne manquerait pas de crier au plagiat. Ce sont les pauvres qui ont toujours volé !
      Ma besogne va un peu mieux. Je suis en plein dans une bataille d’éléphants et je te prie de croire que je tue les hommes comme les mouches. Je verse le sang à flots.
      Je voulais t’écrire une longue lettre, mon pauvre vieux, sur tous les ennuis que tu as et qui ne me paraissent pas légers, mais franchement il est temps que j’aille me coucher. Voilà 4 heures du matin dans quelques minutes.
      Le père Hugo m’a mis la boule à l’envers.
      J’ai moi-même depuis quelque temps des ennuis et des inquiétudes qui ne sont pas minces. Enfin, "allah kerim !".
      Tu me parais en bon train. Tu as raison. Ton livre, ne sortant pas (comme lieu de scènes) de la Belgique, aura une couleur et une unité très franches. Mais songe sérieusement, après celui-là, à ton ouvrage sur la Bourse dont le besoin se fait sentir.
 

   ***

 

À Jules Duplan.

      [Croisset, fin septembre-début octobre 1859].
      [Pléiade : 1 octobre 1859]

      Je voulais savoir quel était de nous deux le plus ignoble personnage ! Mais à toi le pompon, mon bonhomme. "Vincis forma, vincis magnitudine" comme dit Me Lhomond ; et tu l’emportes par l’oubli.
      Oui, je sais bien, tu vas gueuler : "Mon commerce ! ma boutique ! mes registres ! le grand-livre ! mes commis ! ces messieurs ! ces dames ! les commettants, dito, report, font 72 fr 75 c".
      N’importe ! J’ai à te dire que tu es un sale cochon, voilà tout. Narcisse lui-même en pleure ; il s’ennuie de ne pas avoir de tes nouvelles ; tu révoltes et attendris jusqu’à la livrée. ça va-t-il, au moins ? Es-tu content ? gagnes-tu des monacos pour subvenir à tes débauches dans ta vieillesse ?...
      Depuis près de cinq mois que nous ne nous sommes vus, j’ai eu assez d’ennuis. Au milieu du mois dernier j’en ai été physiquement malade. ça remonte un peu ; n’importe ! Ce polisson de livre-là sera raté, j’en ai peur, je marche sur un terrain trop peu solide ! C’est un dédale de difficultés enchevêtrées les unes dans les autres à rendre fou ! J’ai écrit à peu près six chapitres.
      J’espère au jour de l’an en avoir fait encore un, ce qui sera la moitié du livre. J’aurai donc, mon cher monsieur, quatre chapitres à te lire, car tu dois n’en connaître que trois ?
      Je t’ai attendu tout l’été. De dimanche en dimanche j’espérais ta gentille personne, mais pas de Cardoville. J’ai été indigné, et puis, ma foi, je n’y ai plus tenu. ç’a été plus fort que moi !
      As-tu lu la Légende des siècles du père Hugo ? J’ai trouvé cela tout bonnement énorme. Ce bouquin m’a fortement calotté ! Quel immense bonhomme ! On n’a jamais fait de vers comme ceux des Lions !
 

   ***

 

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1927.
      [Septembre 1859]
      [Pléiade : première quinzaine d'octobre 1858]

      Ne crois pas que je t’oublie ; si je ne t’écris point c’est au contraire par amitié pour toi et pour ne pas te salir avec le dégobillage de mon embêtement.
      Carthage ne va pas raide. Je suis d’ailleurs pris d’idées noires. Je finirai enragé d’ennui, l’existence me pèse démesurément.
      Les lectures auxquelles je me livre ne sont pas faites pour me distraire : Gnosander, l’empereur Léon, Végèce et Juste-Lipse.
      Je n’ai absolument rien à te dire.
      Tu me verras à Paris dans le courant du mois de novembre, époque à laquelle on jouera la pièce de Bouilhet dont les répétitions commencent.
      Comment va Daniel ? Fanny s’est lu à Mantes, beaucoup, ce qui est un fier signe. Quand un livre est connu à six lieues de Paris il a déjà fait le tour du monde.
      Pour moi la littérature commence à m’être désagréable fortement. Je trouve cela tout bonnement impossible et comme avec l’âge le goût augmente et que l’imagination décroît, c’est atroce. À mesure qu’on perd de ses plumes on veut voler plus haut.
      Adieu, tâche d’être plus gai que moi.
 

   ***