1874

  
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Mai et juin : lettres 1451 à 1464

À GEORGE SAND.

      [Paris], vendredi soir, 1er mai 1874.
      Ça va bien, chère maître, les injures s'accumulent ! C'est un concerto, une symphonie où tous s'acharnent dans leurs instruments. J'ai été éreinté depuis le Figaro jusqu'à la Revue des Deux Mondes, en passant par la Gazette de France, et le Constitutionnel. Et ils n'ont pas fini ! Barbey d'Aurevilly m'a injurié personnellement, et le bon Saint-René Taillandier, qui me déclare "illisible", m'attribue des mots ridicules. Voilà pour ce qui est de l'imprimerie. Quant aux paroles, elles sont à l'avenant. Saint-Victor (est-ce servilité envers Michel Lévy ?) me déchire au dîner de Brébant, ainsi que cet excellent Charles-Edmond, etc., etc. En revanche, je suis admiré par les professeurs de la Faculté de théologie de Strasbourg, par Renan et par la caissière de mon boucher, sans compter quelques autres. Voilà le vrai !
      Ce qui m'étonne, c'est qu'il y a sous plusieurs de ces critiques une haine contre moi, contre mon individu, un parti pris de dénigrement, dont je cherche la cause. Je ne me sens pas blessé, mais cette avalanche de sottises m'attriste. On aime mieux inspirer des bons sentiments que des mauvais. Au reste, je ne pense plus à Saint Antoine. Bonsoir !
      Je vais me mettre, cet été, à un autre livre du même tonneau ; après quoi je reviendrai au roman pur et simple. J'en ai, en tête, deux ou trois que je voudrais bien écrire avant de crever. Présentement, je passe mes jours à la Bibliothèque, où j'amasse des notes. Dans une quinzaine, je m'en retourne vers ma maison des champs. Au mois de juillet, j'irai me décongestionner sur le haut d'une montagne, en Suisse, obéissant au conseil du docteur Hardy, lequel m'appelle "une femme hystérique", mot que je trouve profond.
      Le bon Tourgueneff part la semaine prochaine pour la Russie ; le voyage va forcément interrompre sa rage de tableaux ; car notre ami ne sort plus de la Salle des ventes. C'est un homme passionné ; tant mieux pour lui.
      Je vous ai bien regrettée chez Mme Viardot, il y a quinze jours. Elle a chanté de l’Iphigénie en Aulide. Je ne saurais vous dire combien c'était beau, transportant, enfin sublime. Quelle artiste que cette femme-là ! Quelle artiste ! De pareilles émotions consolent de l'existence.
      Eh bien ! et vous, chère bon maître, cette pièce dont on parle, est-elle finie ? Vous allez retomber dans le théâtre ? Je vous plains ! Après avoir mis sur les planches de l'Odéon des chiens, on va peut-être vous demander d'y mettre des chevaux ? Voilà où nous en sommes !
      Et toute la maison, depuis Maurice jusqu'à Fadet, comment va ?
      Embrassez pour moi les chères petites et qu'elles vous le rendent de ma part.
      Votre vieux.
  

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      Paris, 1er mai 1874.
      Quel amour de lettre ! et comme elle m'a été au coeur ! Je n'en repousse que la première ligne : "Vous m'oubliez !" Vous n'en croyez rien, avouez-le ! Quelque chose d'intime et de persistant doit vous dire que je songe à vous... sans cesse, oui, tous les jours ! Et je maudis cette idée d'habiter si loin, à Villenauxe ! Comme s'il n'y avait pas moyen d'avoir des jardins à la porte de Paris ! Quel dommage ou plutôt quel désastre de ne pouvoir être ensemble plus souvent ! Je vous ferais de longues visites et vous m'écouteriez parler, je lirais la réponse dans vos yeux. Vous qui êtes si stoïque, prêchez-moi la philosophie, là-dessus du moins.
      J'en aurais besoin (si j'avais moins d'orgueil) pour supporter toutes les critiques que l'on m'éructe. La symphonie est complète. Aucun des journaux ne manque à sa mission. Aujourd'hui c'est le bon Saint-René Taillandier. Lisez son élucubration ; il y a de quoi rire. Mon Dieu ! sont-ils bêtes ! quels ânes ! Et je sens, en dessous, de la haine contre ma personne. Pourquoi ? et à qui ai-je fait du mal ? Tout peut s'expliquer par un mot : je gêne ; et je gêne encore moins par ma plume que par mon caractère, mon isolement (naturel et systématique) étant une marque de dédain.
      J'ai eu, dans le Bien Public, un article d'énergumène. Un jeune homme dont j'ignorais l'existence, M. Drumont, m'a mis tout bonnement au-dessus de Goethe, appréciation qui prouve plus d'enthousiasme que d'esprit. À part celui-là (car je ne compte pas quelques alinéas bienveillants), j'ai été généralement honni, bafoué par la presse. Saint-Victor (dévoué à Lévy) ne m'a même pas accusé réception de mon volume et je sais qu'il me déchire. Le père Hugo (que je vois assez souvent et qui est un charmant homme) m'a écrit une "belle" lettre et m'a fait de vive voix quelques compliments. Tous les Parnassiens sont exaltés, ainsi que beaucoup de musiciens. Pourquoi les musiciens plus que les peintres ? Problème !
      Votre ami, le Père Didon, est, à ce qu'il paraît, au nombre de mes admirateurs. Il en est de même des professeurs de la Faculté de théologie de Strasbourg. Quant à la réussite matérielle, elle est grande et Charpentier se frotte les mains. Mais la critique est pitoyable, odieuse de bêtise et de nullité. J'ai lu deux bons articles anglais. J'attends ceux de l'Allemagne. Lundi doit paraître dans le National celui de Banville. Renan m'a dit qu'il s'y mettrait quand tous auraient fini. Assez causé de ces misères.
      Le Quatre-vingt-treize du père Hugo me paraît au-dessus de ses derniers romans ; j'aime beaucoup la moitié du premier volume, la marche dans les bois, le débarquement du marquis, et le massacre de Saint-Barthélemy, ainsi que tous les paysages ; mais quels bonshommes en pain d'épice que ses bonshommes ! Tous parlent comme des acteurs. Le don de faire des êtres humains manque à ce génie. S'il avait eu ce don-là, Hugo aurait dépassé Shakespeare.
      Dans une quinzaine je m'en retourne vers ma cabane où je vais me mettre à écrire mes Deux Copistes. Présentement, je passe mes journées à la Bibliothèque. La semaine prochaine, j'irai à Clamart ouvrir des cadavres. Oui ! Madame, voilà jusqu'où m'entraîne l'amour de la littérature. Vous voyez que je suis loin des idées saines où Taillandier me conseille de me retremper ? Vous ai-je dit que cet été j'irais retremper mes nerfs à Saint-Moritz (car je suis pas mal éreinté) ? C'est d'après le conseil du docteur Hardy, qui m'appelle une vieille femme hystérique. – "Docteur, lui dis-je, vous êtes dans le vrai !"
      Un long baiser sur chaque main et à vous toujours.
  

   ***

 

À EUGÈNE DELATTRE.

      Rue Murillo, 4, parc Monceau, lundi soir [mai 1874].
      [Pléiade : 4 Mai 1874]

      Mon cher Vieux,
      Fais-moi le plaisir de me dire si tu peux venir chez moi déjeuner vendredi prochain ou samedi prochain.
      Sinon, vieux, dimanche dans l'après-midi.
      Mais nous serons plus seuls un des matins de cette semaine (sauf le jeudi où je serai absent toute la journée).
      J'accepte ta proposition d'article avec empressement.
      
Merci d'avance et tout à toi.
      R. S. V. P.
  

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, mercredi soir [20 mai 1874].
      Mon cher Ami,
      Tourgueneff m'a envoyé ce matin, de Berlin même, la Gazette Nationale du 13 mai, numéro 221, contenant sur Saint Antoine un article favorable.
      Dans le tohu-bohu de mon arrivée ici, je viens de perdre la lettre dudit Tourgueneff ! Elle avait pour but de vous rappeler à vous, ô Charpentier, que vous n'avez point envoyé d'exemplaires à deux critiques berlinois, dont Tourgueneff vous avait donné les adresses ; sont-elles aussi égarées ?
      L'un est M. Schmidt ! et l'autre X… très important, me souligne Tourgueneff. Viardot peut vous renseigner là-dessus ; il vous dira où écrire à Tourgueneff, et Tourgueneff vous répondra.
      Je suis éreinté par deux jours de chemin de fer et de carriole, et votre ami jouit pour le moment d'un mal de tête conditionné ! Dès que je serai remis, je commencerai l'analyse de Froehner pour votre Salammbô.
      
Faut-il être bête pour avoir égaré, ou brûlé, cette lettre du Moscove !
      Il a l'air de tenir beaucoup à ce que ces deux critiques allemands parlent de mon livre. L'un est le Sainte-Beuve de la Germanie.
      Tout à vous et aux vôtres, cher ami.
      Votre.
  

   ***

 

À GEORGE SAND.

      Croisset, mardi 26 mai [1874].
      Chère bon Maître,
      Me voilà revenu dans ma solitude. Mais je n'y resterai pas longtemps, car, dans un petit mois, j'irai passer une vingtaine de jours sur le Rigi pour respirer un peu, me délasser, me dénévropathiser ! Voilà trop longtemps que je n'ai pris l'air, je me sens fatigué. J'éprouve le besoin d'un peu de repos. Après quoi, je me mettrai à mon grand bouquin, qui me demandera au moins quatre ans. Il aura ça de bon !
      Le Sexe faible, reçu au Vaudeville par Carvalho, m'a été rendu par ledit Vaudeville et rendu mêmement par Perrin, qui trouve la pièce scabreuse et inconvenante. "Mettre un berceau et une nourrice sur la scène des Français ! Y pensez-vous ?" Donc, j'ai porté la chose à Duquesnel qui ne m'a point encore (bien entendu) rendu de réponse. Comme la démoralisation que procure le théâtre s'étend loin ! Les bourgeois de Rouen, y compris mon frère, m'ont parlé de la chute du Candidat à voix basse (sic) et d'un air contrit, comme si j'avais passé en cour d'assises pour accusation de faux. Ne pas réussir est un crime ; et la réussite est le critérium du Bien. Je trouve cela grotesque au suprême degré.
      Expliquez-moi aussi pourquoi on met des matelas sous certaines chutes et des épines sous d'autres ? Ah ! le monde est drôle, et vouloir se régler d'après son opinion me semble chimérique.
      Le bon Tourgueneff doit être maintenant à Saint-Pétersbourg ; il m'a envoyé de Berlin un article favorable sur Saint Antoine. Ce n'est pas l'article qui m'a fait plaisir, mais lui. Je l'ai beaucoup vu cet hiver et je l'aime de plus en plus.
      J'ai aussi fréquenté le père Hugo, qui est (lorsque la galerie politique lui manque) un charmant bonhomme.
      Est-ce que la chute du ministère de Broglie ne vous a pas été agréable ? à moi, extrêmement ! mais la suite ? Je suis encore assez jeune pour espérer que la prochaine Chambre nous amènera un changement en mieux. Cependant ?
      Ah ! saprelotte ! comme j'ai envie de vous voir et de causer avec vous longuement ! Tout est mal arrangé dans ce monde. Pourquoi ne pas vivre avec ceux qu'on aime ? L'abbaye de Thélème est un beau rêve, mais rien qu'un rêve !
      Embrassez bien fort pour moi les chères petites et tout à vous.
      R. P. Cruchard.
      Plus Cruchard que jamais ! Je me sens bedolle, vache, éreinté, scheik, déliquescent, enfin calme et modéré, ce qui est le dernier terme de la décadence.
  

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, mardi 26 mai [1874].
      Mon cher Georges,
      Je vous demande la réponse aux nombreuses questions incluses dans mes trois lettres précédentes.
      Et je bécotte Marcel, qui me paraît un homme plus sérieux que son père.
      Tout à vous.
      Je viens de lire l'article de Claveau. Foible ! foible ! !
  

   ***

 

À ÉMILE ZOLA

      Croisset près Rouen, 3 juin [1874].
      Je l'ai lue, la Conquête de Plassans, lue tout d'une haleine, comme on avale un bon verre de vin, puis ruminée, et maintenant, mon cher ami, j'en peux causer décemment. J'avais peur, après le Ventre de Paris, que vous ne vous enfouissiez dans le système, dans le parti pris. Mais non ! Allons, vous êtes un gaillard ! Et votre dernier livre est un crâne bouquin !
      Peut-être manque-t-il d'un milieu proéminent, d'une scène centrale (chose qui n'arrive jamais dans la nature), et peut-être aussi y a-t-il un peu trop de dialogues, dans les parties accessoires ! Voilà, en vous épluchant bien, tout ce que je trouve à dire de défavorable. Mais quelle observation ! quelle profondeur ! quelle poigne !
      Ce qui me frappe, c'est d'abord le ton général du livre, cette férocité de passion sous une surface bonhomme. Cela est fort, mon vieux, très fort, râblé et bien portant.
      Quel joli bourgeois que Mouret, avec sa curiosité, son avarice, sa résignation (p. 183-184) et son aplatissement ! L'abbé Faujas est sinistre et grand – un vrai directeur ! Comme il manie bien la femme, comme il s'empare habilement de celle-là, en la prenant par la charité, puis en la brutalisant !
      Quant à elle (Marthe), je ne saurais vous dire combien elle me semble réussie, et l'art que je trouve au développement de son caractère, ou plutôt de sa maladie. J'ai surtout remarqué les pages 194, 215 et 227, 261, 264, 267. Son état hystérique, son aveu final (p. 350 et sq) est une merveille. Comme le ménage se dissout bien ! Comme elle se détache de tout et en même temps son moi, son fond ! Il y a là une science de dissolution profonde.
      J'oublie de vous parler des Trouche, qui sont adorables comme canailles, et de l'abbé Bouvelle, exquis avec sa peur et sa sensibilité.
      La vie de province, les jardins qui se regardent, le ménage Paloque, le Rastoil et les parties de raquette, parfait, parfait.
      Vous avez des détails excellents, des phrases, des mots qui sont des bonheurs : page 17, "... la tonsure comme une cicatrice" ; 181, "j'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes" ; 89, "Mouret avait bourré le poêle", etc.
      Et le Cercle de la jeunesse ! Voilà une invention vraie. J'ai noté en marge bien d'autres endroits.
      Les détails physiques qu'Olympe donne sur son frère, la fraise, la mère de l'abbé prête à devenir sa maquerelle (152), et son coffre ! (338).
      L'âpreté du prêtre qui repousse les mouchoirs de sa pauvre amante, parce que cela sent "une odeur de femme".
      "Au fond des sacristies, le nom de M. Delangre... " et toute la phrase qui est un bijou.
      Mais ce qui écrase tout, ce qui couronne l'oeuvre, c'est la fin. Je ne connais rien de plus empoignant que ce dénouement. La visite de Marthe chez son oncle, le retour de Mouret et l'inspection qu'il fait de sa maison ! La peur vous prend, comme à la lecture d'un conte fantastique, et vous arrivez à cet effet-là par l'excès de la réalité, par l'intensité du vrai ! Le lecteur sent que la tête lui tourne comme à Mouret lui-même.
      L'insensibilité des bourgeois qui contemplent l'incendie, assis sur des fauteuils, est charmante, et vous finissez par un trait sublime : l'apparition de la soutane de l'abbé Serge au chevet de sa mère mourante, comme une consolation ou comme un châtiment !
      Une chicane, cependant. Le lecteur (qui n'a pas de mémoire) ne sait pas quel instinct pousse à agir comme ils font Me Rougon et l'oncle Macquart. Deux paragraphes d'explication eussent été suffisants. N'importe, ça y est, et je vous remercie du plaisir que vous m'avez fait.
      Dormez sur vos deux oreilles, c'est une oeuvre.
      Mettez de côté pour moi toutes les bêtises qu'elle inspirera. Ce genre de documents m'intéresse.
      Je vous serre la main très fort, et suis (vous n'en doutez pas) vôtre.
  

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Début juin 1874].
      [Pléiade : 6 Juin 1874]

      Mon cher Georges,
      Ci-inclus un petit billet dont vous ferez ce que bon vous semblera.
      1° Ne serait-il pas temps que vous alliez (ou allassiez), proprio motu, chez le bon Renan pour lui demander ce qu'il compte élucubrer ? et quand cela sera ? Vous pouvez prendre, comme prétexte, votre prochain départ pour la campagne ;
      2° J'attends toujours les épreuves de Salammbô.
      
J'embrasse le jeune Marcel Charpentier.
      Et sa maman aussi – liberté que me permet mon grand âge !
      Je suis enchanté par la Conquête de Plassans et je n'ai dit à Zola que la centième partie du bien que j'en pense.
      Tout à vous, mon bon. Votre
  

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Croisset près Rouen, lundi [8 juin 1874].
      Comment allez-vous, Princesse ? Je voudrais bien avoir de vos nouvelles.
      Je vous crois maintenant à Saint-Gratien, dans cet endroit qui vous va si bien et qui vous ressemble.
      Quant à votre ami, il se dispose à s'en aller dans une quinzaine vers un haut sommet de la Suisse, afin de se reposer et de se calmer les nerfs. Voilà si longtemps que je travaille sans discontinuer, que j'ai besoin d'un peu de repos.
      J'ai repris ma solitude et je continue à faire des lectures pour le livre que je commencerai cet automne. Il aura cela de bon qu'il me demandera plusieurs années. Le reste est secondaire. Le principal dans ce monde (puisque le bonheur y est impossible), c'est de passer le temps agréablement.
      Que dites-vous de la Politique ? Il me semble qu'on est au calme plat et que, d'ici à longtemps, rien d'effectif n'aura lieu. Mais je me trompe peut-être. Qu'il est difficile de porter un jugement sur l'opinion publique ! Ainsi les bons Rouennais (qui ne sont pas bons du tout) sont presque tous pour le centre gauche, fort peu dévots, et nullement cléricaux, ce qui n'empêche pas que hier les processions de la Fête-Dieu ont été splendides, les rues regorgeaient de monde et deux généraux (par ordre supérieur, il est vrai) accompagnaient l'Archevêque. Tirez donc une conclusion !
      Je suis, pour mon compte, effrayé par la bêtise universelle ! Cela me fait l'effet du déluge et j'éprouve la terreur que devaient subir les contemporains de Noé, quand ils voyaient l'inondation envahir successivement tous les sommets. Les gens d'esprit devraient construire quelque chose d'analogue à l'Arche, s'y enfermer et vivre ensemble.
      Je vous respecte, je vous admire, je vous assure, parce que vous êtes, vous Princesse, du petit nombre des élus, du groupe rarissime des Aristocrates naturels. Vous avez, pour qui sait voir, le Signe sur le front, et je vous baise les mains, car je suis entièrement vôtre.
  

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, vendredi, 6 heures soir, 12 juin 1874.
      Pauvre Loulou,
      Moi aussi je n'étais pas gai avant-hier au soir, quand vous êtes partis ! Je ne crois pas que je sois plus tendre qu'autrefois, mais je suis plus bedolle. Je deviens vieux, et la solitude, par moments, me pèse davantage ; et puis ta société est si charmante, ma chère fille, qu'on la regrette et qu'on la désire.
      Hier matin, j'ai reçu une lettre d'Achille me disant que je pouvais amener Julie à l'Hôtel-Dieu. C'est ce que j'ai fait immédiatement. Je l'ai installée dans sa chambre, où tout était prêt, du reste. Émile a été la voir aujourd'hui. Elle se trouve très bien, d'autant plus qu'Achille lui a donné grand espoir sur sa guérison.
      Cette visite dans l'hôpital, où je n'avais pas mis les pieds depuis si longtemps, n'a pas été précisément d'une gaieté folle. De plus, j'ai été empoigné au milieu de Rouen par un violent mal de ventre, dû sans doute au cayeu (tu vois que je continue à ne te rien cacher), et par un mal de dents.
      Il se peut même que demain ou lundi je me fasse extraire ma dernière molaire du côté droit ! J'ai peur d'être embêté par elle dans mon voyage de découvertes en Basse-Normandie. En fait de nouvelles, le serrurier est venu hier pour la serrure de la porte de l'escalier. Et tout à l'heure l'étameur a pris les glaces.
      Lundi prochain je dînerai chez les Lapierre.
      Le temps s'est singulièrement rafraîchi. J'espère qu'il en est de même à Paris. Je vais faire une petite promenade dans les cours, en compagnie de Julio, avant de dîner. Mais que Croisset est triste, sans sa propriétaire !
      Remercie bien Ernest de la peine qu'il s'est donnée pour mon logement. Sans être "sublimes" ni l'un ni l'autre, soignez-vous bien ou plutôt tâchez de n'avoir besoin d'aucun soin extraordinaire : pas de maladies, et pas d'accidents !
      Je t'écrirai lundi ou mardi prochain.
      Pense à moi souvent et envoie-moi de bonnes lettres.
      Bon voyage, mes chers enfants. La pensée de
      Ta vieille Nounou qui te bécote t'accompagne.
  

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi, 16 juin 1874.
      Où es-tu maintenant, pauvre fille ? Sans doute au milieu de la mer, confinée dans ta cabine s'il pleut, ou bien, s'il fait beau, appuyée sur le bordage à contempler les effets du ciel et de l'eau. Je vous souhaite un meilleur temps qu'ici, où il fait un froid de chien. J'ai été obligé depuis trois jours d'avoir constamment du feu dans mon cabinet. Ma journée d'hier a été abominable d'ennui, car je suis resté sur le pavé de Rouen depuis 1 heure jusqu'à 7 heures. J'ai été deux fois à l'Hôtel-Dieu pour voir Achille, qui opère enfin Julie aujourd'hui ou demain : on ne saura le résultat que dans une huitaine. Voici mes autres courses : 1° Chez M. le préfet, pour Mme Salé ; pas de préfet ! 2° Chez Colignon ; pas de dentiste ! Chez Billard, le marchand de curiosités, pour acheter des chenets ; pas de chenets ! Ne sachant que faire de moi, j'ai été chez le petit Baudry ; il était reparti pour Paris le matin même. J'ai voulu me retremper par la contemplation du beau et je me suis transporté à l'Exposition de Rouen ; cela a été le coup de grâce ! Quelles peintures ! Te rappelles-tu un tableau représentant Louis XVII arraché à Marie-Antoinette ? Est-ce assez lamentable !
      [...] Je conçois que la vue de semblables horreurs t'ait enorgueillie ! Enfin, comme il n'était que 4 heures (de l'après-midi), je me suis abattu dans un café où je suis resté une heure ! Puis je suis retourné à l'Hôtel-Dieu où j'ai dormi pendant une demi-heure dans le cabinet d'Achille. Monsieur et Madame sont arrivés d'Ouville à 5 heures. On a été fort aimable : "Viens-tu nous demander à dîner ?" Après quoi, j'ai été (toujours à pied) de l'Hôtel-Dieu à la rue de la Ferme, où je me suis remonté le moral par l'ingestion d'un homard à l'américaine, dû aux talents de Mme Brainne, et qui était délicieux. Telles sont, à moi, mes impressions de voyage. [...]
      Ma débauche, depuis ton départ, a été, dimanche soir, d'aller sur la place de Croisset, voir la Fête. La plus grande décence y régnait, ou plutôt la plus complète somnolence. L'orchestre, les danseurs, les loteries, et jusqu'aux chevaux de bois, tout avait l'air de roupiller. Aucun "joyeux drille", pas même un pochard ! à la vue d'un quinquet, j'ai aperçu le Pseudo donnant le bras à une petite dame. Puis, je me suis recollé au coin de mon feu.
      Nouvelles locales : Raoul-Duval vient d'acheter le domaine de Vaudreuil, prix 700 000 francs.
      Nouvelles politiques : la République a été reconnue hier par 4 voix de majorité. Si Gambetta n'avait pas reçu une gifle de M. de Sainte-Croix, on n'aurait pas eu peur des Bonapartistes, et on n'aurait pas voté une loi qui les brise. Voilà comme les petites causes amènent de grands effets. Philosophons un peu !
      Nouvelles de la maison : les hommes des ponts et chaussées sont venus voir les cales. La fenêtre du grenier où il manquait un carreau se trouve être pourrie. J'ai commandé à Senart d'en faire une autre. M. Saucisse, propriétaire à Deauville, m'écrit pour me demander de fixer un bornage. Je vais envoyer une lettre à Bidault pour qu'il l'expédie au notaire de "la localité", afin que Saucisse ne me joue pas un pied de cochon.
      Nouvelles des chiens : Miss est heureusement accouchée de trois toutous ; la mère et les enfants se portent bien. M. Julio, présentement, dort. Je ne sais rien de Putzel à laquelle je pense, et toi aussi, j'en suis sûr.
      Nouvelles de l'Assemblée nationale : M. et Mme Agénor Bardoux ont, ce matin, l'honneur de me faire part de la naissance de leur fils Jacques.
      Quoi encore ? C'est tout, il me semble.
      J'attends, ce soir ou demain, mon compagnon Laporte pour fixer l'heure de notre départ, jeudi (après-demain), et huit jours après je m'emballerai pour l'Helvétie. Je compte bien avoir à mon retour de Caen, lundi prochain, une lettre de ma chère Caro.
      Je suis curieux de savoir si mon beau neveu M. Commanville a consulté quelqu'un pour ses bronches avant de partir de Paris. Gageons que non. "Les affaires ! Les affaires ! Est-ce qu'on a le temps !" Mais je prie le susdit et même, en ma qualité de grand parent, je lui enjoins d'aller voir un médecin à son retour.
      Voilà une longue lettre. Écris-m'en de pareilles.
      Portez-vous bien, soignez-vous bien. Amusez-vous si faire se peut. Je vous embrasse.
  

   ***

 

À PHILIPPE LEPARFAIT.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[Croisset, mardi.]
      [Pléiade : 3 Juin 1874]

      Mon Cher Ami,
      En désespoir de cause, j'ai porté le Sexe faible à l’Odéon (car il a été refusé par le Vaudeville, bien que Carvalho l'eût reçu, et par le Théâtre français). En 15 jours le sieur Duquesnel n'a eu le temps que de parcourir le 1er acte ! et je n'augure rien de bon de sa décision. Mais comme on vient de renouveler son engagement (et il ne doit pas être encore signé) pour deux ans, je suis sûr que, si Beauplan insistait, on pourrait faire recevoir ladite pièce.
      Écris donc à ton père, pour lui représenter tout l’intérêt que tu as à la réception du Sexe faible et à sa réussite.
      Il faut se dépêcher, avant que Duquesnel ne se soit, vis-à-vis de moi, compromis par un refus ! Duquesnel est notre dernière planche (ou bûche) de salut.
      Charpentier fait une 2e édition de Dernières Chansons.
      
Veux-tu venir, dimanche prochain, dîner chez ton ami ?
      Le dimanche il y a un bateau qui part de Croisset à 9 h et demie ; il y arrive à 6 h et demie. À moins que tu ne préfères venir à cheval, ce qui me fournirait l'occasion de voir "un des plus jolis cavaliers de la ville de Rouen".
      Je dis dîner, parce que ça m'est plus commode que le déjeûner.
  

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, 17 juin 1874.]
      À moi aussi, cet abominable été agace les nerfs ! Je suis abîmé de douleurs dans tous les endroits de ma vieille machine. Je me sens profondément fatigué et triste. Pourquoi ?
      Demain je recommence un voyage de découvertes pour mes deux bonshommes, car il faut que je trouve un pays pour les placer. J'ai besoin d'un sot endroit au milieu d'une belle contrée, et que dans cette contrée on puisse faire des promenades géologiques et archéologiques. Demain soir j'irai donc coucher à Alençon, puis je rayonnerai tout à l'entour jusqu'à Caen. Ah ! quel bouquin ! C'est lui qui m'épuise d'avance, je me sens accablé par les difficultés de cette oeuvre, pour laquelle j'ai déjà lu et résumé 294 volumes ! Et rien n'est encore fait.
      Quand je serai revenu de la Basse-Normandie, la semaine prochaine, je ferai mon paquet pour "les Champs de l'Helvétie" ou plutôt pour les monts d'icelle. Je ne vais pas à Saint-Moritz et je ne prendrai aucune eau. Je vais respirer un air pur sur le Rigi, rien de plus. On suppose que la pression barométrique, y étant moins forte, me décongestionnera en faisant refluer le sang vers les organes inférieurs. Voilà la théorie. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai besoin de repos.
      Je vous recommande Haeckel, De la création naturelle. Ce livre est plein de faits et d'idées. C'est une des lectures les plus substantielles que je sache.
      Mon opinion sur Schopenhauer est absolument la vôtre. Et dire qu'il suffit de mal écrire pour avoir la réputation d'un homme sérieux !
      Je vous aime d'aimer Lucrèce. Quel homme, hein ? N'est-ce pas qu'il ressemble parfois à lord Byron ? M. de Sacy, membre de l'Académie française, m'a déclaré qu'il n'avait jamais lu Lucrèce sic ni Pétrone. "Mon Dieu, oui, cher monsieur, je m'en tiens à Virgile. " ô France ! Bien que ce soit notre pays, c'est un triste pays, avouons-le ! Je me sens submergé par le flot de bêtise qui le couvre, par l'inondation de crétinisme sous laquelle peu à peu il disparaît. Et j'éprouve la terreur qu'avaient les contemporains de Noé, quand ils voyaient la mer monter toujours. Les plus grands bénisseurs, tel que le père Hugo, commencent eux-mêmes à douter. Je voudrais disparaître de ce monde pendant 500 ans, puis revenir pour voir "comment ça se passe". ça sera peut-être drôle.
      Un long baiser sur chaque main. Je vous écrirai de là-bas, au séjour des aigles. À propos d'aigle, comme les bonapartistes sont jolis ! Quels messieurs ! quelle moralité !
  

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], mercredi, 24 juin 1874.
      Ma pauvre Fille,
      J'ai reçu l'autre mardi ton télégramme de Malmoë, puis hier ta lettre commencée à Hambourg et finie à Stockholm. Aurai-je une lettre de toi avant samedi prochain, qui est le jour de mon départ pour la Suisse ? Sitôt arrivé à Kaltbad, je t'enverrai un télégramme qui peut-être ne te trouvera pas, car où es-tu maintenant ? Il me paraît difficile d'avoir une correspondance régulière. Tu devrais bien me faire un programme de vos séjours.
      Mon petit voyage en Normandie a été charmant. Nous avons parcouru le département de l'Orne et celui du Calvados. Voici nos stations : la Ferté-Macé, Domfront, Condé-sur-Noireau, Caen, Bayeux, Port-en-Bessin, Arromanches, Musigny, Falaise ; retour par Mézidon et Lisieux. Tu n'imagines pas la beauté de ce pays. Domfront m'a rappelé Constantine. C'est à faire exprès le voyage. Que de sujets pour un pitre-paiysaîgete. Je placerai Bouvard et Pécuchet entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge, sur un plateau stupide, entre Caen et Falaise ; mais il faudra que je retourne dans cette région quand j'en serai à leurs courses archéologiques et géologiques, et il y a de quoi s'amuser. Les bords de l'orne, de Condé-sur-Noireau à Caen, sont on ne peut plus... pittoresques ! (pardon du mot). Partout des rochers, et de place en place une grande falaise au milieu de la verdure. Nous nous sommes trimbalés en guimbarde, nous avons mangé dans des cabarets de campagne et couché dans des auberges classiques. J'ai initié mon compagnon à l'eau-de-vie de cidre, et il en a remporté une bouteille chez lui ! On n'est pas meilleur garçon ni plus attentionné. Il ne partira pas avec moi, mais il viendra me chercher. C'est demain matin que je quitte Croisset. J'ai aujourd'hui été à l'Hôtel-Dieu. L'opération a jusqu'à présent très bien réussi. Il est sûr que Julie verra d'un oeil, et quant au second, c'est probable. Elle m'a tout de suite demandé de tes nouvelles, avant même de me parler de sa santé. En l'apercevant dans son lit, avec un bandeau qui lui cachait la figure et ne découvrait que le menton, le souvenir de notre pauvre vieille m'est revenu, et j'ai comprimé un gros sanglot. Comme je la regrette, ma chère Caro ! J'ai songé à elle tout le temps que je me suis promené en Basse-Normandie ; à propos de mille petits détails, les souvenirs d'enfance m'assaillaient. Et hier soir, la rentrée solitaire dans mon domicile a été, comme de coutume, fort amère. Ce sentiment de l'isolement est un effet de l'âge. Mais ne nous attristons pas ! Je m'en vais, sur les hauts sommets, tâcher de (me) remonter la mécanique, afin de me lancer dans Bouvard et Pécuchet gaillardement.
      Du reste, mon petit voyage de cinq jours m'a fait du bien. Je suis moins rouge et je me sens moins fatigué.
      Mon serviteur est tout dolent de me voir partir. Il dit qu'il s'ennuie à crever quand je ne suis pas là.
      Aucune nouvelle. Rien en politique. Les journaux se sont occupés beaucoup du retour de Rochefort. Mais cette rengaine commence à s'user.
      "Nos campagnes" se plaignent de manquer d'eau. Il fait alternativement très chaud et très froid ; "le fond de l'air" est bizarre, ou plutôt il n'a pas de fond. À l'instant même, un coup de sonnette me fait battre le coeur. Je croyais que le facteur m'apportait une lettre de Suède. Pas du tout ! mais c'est une lettre pour Mme Commanville. Timbre illisible et écriture de femme inconnue. Je vais la mettre dans une enveloppe et te l'adresser.
      J'ai invité pour aujourd'hui mon petit ami Fortin. Mes paquets sont faits, j'ai réglé avec Émile. Il ne me reste plus qu'à dire adieu à Julio qui dort près de moi, sur la peau d'ours, et à partir. Je suis curieux de savoir si le moral sera meilleur à mon retour ; ce qu'il y a de certain, c'est que depuis quelque temps il est bas.
      Adieu, mes chers enfants. Portez-vous bien et songez à
      Ton pauvre vieux bedollard d'oncle, à ta Nounou qui t'embrasse tendrement.
  

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À PHILIPPE LEPARFAIT.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Vendredi 2 h. [1874]
      [Pléiade : 27 Juin 1874]

      Rue Murillo.
      Hier, en arrivant ici, j'ai trouvé sur ma table le manuscrit du Sexe faible très bien enveloppé et cacheté, avec le timbre du Ministère des Beaux-Arts et, dans l'enveloppe, une lettre dont je t'envoie la copie, car j'ai peur de perdre l'original. C'est un trésor !
      Savoures-en tous les mots, mon bon, et jusqu'à la signature.
      Note que je n'avais nullement chargé ton père d'aller chercher le manuscrit, et que Duquesnel ne m'a pas encore répondu.
      Est-ce assez joli d'insolence ! On ne fait pas cela à un inconnu.
      J'avoue que j'en suis resté quelques minutes abasourdi. Voilà comme il est bon d'avoir des amis !...
      Ton papa est drôle, et il a des messieurs sous ses ordres qui écrivent de charmantes lettres.
      Eh bien ! j'ai été immédiatement au théâtre de Cluny et maintenant le Directeur est en train de lire le Sexe faible.
      
Mais je n'aurai sa réponse qu'à mon retour de Suisse.
      Que dis-tu aussi du jeune Rohant, qui n'a pas répondu à ma lettre et qui n'est même pas venu prendre chez mon portier un exemplaire de Saint Antoine qu'il avait réclamé avec passion !
      Là-dessus, je t'embrasse, et m'enfuis vers les hauts sommets.
      Ton
  

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