1880

 
Janvier - Février
Mars - Avril à mai
 

Janvier et début février: lettres 1925 à 1942

Rédaction de Bouvard et Pécuchet (suite) : chap. X (l’Éducation). 
Le Château des cœurs
, pièce jamais jouée, est publiée dans une revue, La Vie moderne. 
Le 8 mai, Flaubert meurt à Croisset, d’une attaque cérébrale. 
Il n’a pas achevé Bouvard et Pécuchet, qui paraît chez Lemerre en 1881.

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, 2 janvier 1880.
      Que 1880 vous soit léger, mon très aimé disciple. Avant tout, plus de battements de coeur, santé à la chère maman ; un bon sujet de drame qui soit bien écrit et vous rapporte cent mille francs. Les souhaits relatifs aux organes génitaux ne viennent qu'en dernier lieu, la nature y pourvoyant d'elle-même. Ah ! çà, vous allez donc publier un volume ! Un volume de vers, bien entendu ? Mais d'après votre lettre le conte rouennais en fait partie. Et puis vous dites nos épreuves. Qui cela, nous ?
      J'ai grande envie de voir l'élucubration antipatriotique. Il faudrait qu'elle fût bien forte pour me révolter.
      Dans une quinzaine j'espère avoir fini mon chapitre (l'avant-dernier) !!! Tâchez de venir dans trois semaines. Je vous embrasse.
 

   ***

 

À EDMOND DE GONCOURT.

      2 janvier [1880.]
      Mon cher Ami,
      Dites à M. Laffitte que je me mets à ses genoux pour le supplier de me laisser maintenant tranquille avec mon roman. Si on veut que je ne le finisse pas, c'est de m'en parler. Chacun a ses faiblesses, et celle-là chez moi est excessive.
      Une réclame dans le Voltaire, inventée par je ne sais qui, m'a gêné durant trois jours. (Est-ce Charpentier qui en est l'auteur ?) En tout cas, j'en veux au c... inconnu qui livre au public les initiales de mes deux bonshommes et qui soutient que j'ai prôné Rochefort ! par devant LL. MM. Impériales, ce qui eût été d'un joli goût ! Oh ! le reportage ! quelle m... !
      Pour en revenir à Laffitte, dites-lui que mon bouquin ne peut être livrable avant un an. Il me faut encore cinq mois pour avoir fini le premier volume, le second m'en demandera bien six. Cela nous remet à l'automne prochain. Alors on s'abouchera. Et puis, le susdit roman est en quelque sorte (et jusqu'à nouvel ordre) promis à Mme Adam. Cependant il n'y a rien de conclu. Telle est la vérité.
      Quand paraît votre livre ? Ce que j'en connais m'allèche. Il me semble que c'est bien dans votre tempérament.
      Allons, mon bon vieux, que 1880 vous soit léger ! Santé, lauriers et monacos, voilà ce que je vous souhaite ; et je vous embrasse.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], dimanche soir [11 janvier 1880].
      Je vais donc te voir, bientôt, ma pauvre fille, jeudi ou vendredi, n'est-ce pas ? J'espère que, pendant les "courts moments que tu me consacreras", tu n'auras pas d'occasions t'empêchant d'être longuement avec Vieux.
      Je t'aurais écrit avant-hier soir, sans la venue de ton époux.
      Mon chapitre est fini. Je l'ai recopié hier et j'ai écrit pendant dix heures ! Aujourd'hui je le re-recorrige, et je le re-recopie. À chaque nouvelle lecture, j'y découvre des fautes ! Il faut que ce soit parfait. C'est la seule manière de faire passer le fond. Ta dernière lettre est bien gentille, pauvre chat, et je t'en remercie.
      Ton voyage tombe on ne peut mieux, avant de commencer mon dernier chapitre. Mais si tu veux te faire mieux voir, apporte-moi :
      1° Deux paquets de tabac,
      2° De la poudre de gingembre et du Kermen, pour le cari à l'indienne, objets qui se trouvent (bien que dise M. Commanville) sur la place de la Madeleine, à côté d'un marchand d'oiseaux, quand on a le dos tourné au marché.
      Cuvellier doit aussi les vendre, ou Guyot ?...
      Adieu, à bientôt. Le Préhistorique te donnera de bons baisers de
      Nounou.
      Je ne suis pas sûr du nom, mais c'est quelque chose d'approchant.
 

   ***

 

À MADAME TENNANT.

      Mardi soir, 13 janvier 1880.
      Ne soyez pas triste, ma chère Gertrude. Songez que vous en avez encore d'autres qui ont besoin de vous ! et qui en auront toujours besoin. Votre lettre m'a été au coeur, ma vieille amie. Comme je voudrais vous voir souvent et très longtemps, seul à seul ! Nous avons tant de choses à nous dire, n'est-ce pas ?
      Je souhaite à Éveline tout le bonheur que méritent son gentil caractère et son extraordinaire beauté. Un poète pour mari ? Diable ! une bourgeoise n'aurait pas fait cela et je ne vous en aime que davantage, si c'est possible. être poète, jeune, riche et épouser celle qu'on aime ! Il n'y a rien au-dessus de ça ! et j'envie votre gendre, en faisant un retour sur mon existence si aride et si solitaire.
      Le voyage de Rome est remis ; très bien. Mais celui de Paris ? Non, n'est-ce pas ? J'espère vous voir au printemps.
      Je suis content que Daudet vous ait plu. L'homme, comme le talent, est plein de séduction, un pur tempérament méridional. De son côté il m'a écrit une lettre enthousiaste à votre endroit.
      J'ai peur que vous ne soyez retournées en Angleterre, aussi je vous y adresse ma lettre.
      Un petit mot de temps à autre, n'est-ce pas ?
      Mille vraies tendresses.
 

   ***

 

À MADAME GEORGES CHARPENTIER.

      Mardi, 13 [janvier 1880].
      Chère madame Marguerite,
      Votre aimable billet de jour de l'an s'est beaucoup promené avant de me parvenir, la poste n'ayant pu lire l'adresse, qui me semble lisible cependant.
      C'est moi qui aurais dû vous écrire le premier ! L'excuse à ma goujaterie est que je suis éreinté, écrasé jusque dans les moelles. Il y a des moments où j'ai peine à lever une plume – et tout cela pour qui ? pour la "Maison Charpentier" ! Aujourd'hui seulement j'ai fini mon avant-dernier chapitre ! et lundi prochain je me mets au dernier, qui me demandera encore trois ou quatre mois.
      Maintenant autre guitare : je demande à votre mari comme un service personnel de publier maintenant, c'est-à-dire avant le mois d'avril, le volume de vers de Guy de Maupassant, parce que cela peut servir au susdit jeune homme pour faire recevoir aux Français une petite pièce de lui.
      J'insiste. Ledit Maupassant a beaucoup, mais beaucoup de talent ! C'est moi qui vous l'affirme et je crois m'y connaître. Ses vers ne sont pas ennuyeux, premier point pour le public ; et il est poète, sans étoiles, ni petits oiseaux. Bref, c'est mon disciple et je l'aime comme un fils.
      Si votre légitime ne cède pas à toutes ces raisons-là, je lui en garderai rancune, cela est certain. De plus, le même Charpentier me doit des excuses pour ne m'avoir point transmis le splendide article de Zola sur l'Éducation sentimentale. Sans un ami (de Rouen) qui me l'a envoyé, j'eusse été privé de cet encens.
      Embrassez vos mioches pour moi, me permettant de commencer par leur mère, licence qu'autorise le grand âge de votre tout dévoué et affectionné. Quand aurons-nous un petit éditeur ?
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 13 janvier 1880].
      Mon cher Guy,
      Je viens d'écrire non à Charpentier, mais à son épouse pour qu'elle lui demande de ma part et comme un service personnel de publier tout de suite votre volume. J'insiste sur les raisons, fais votre éloge et lui dis que, s'il n'exécute mes désirs, je me fâche.
      Ma lettre vous servira-t-elle ? Problème. La Revue Moderne m'a envoyé votre "Mur". Pourquoi l'ont-ils à moitié démoli ? La note de la rédaction qui vous fait mon parent est bien jolie. Du reste, cette revue me paraît gigantesque ! Sarah Bernhardt comparée à Frédérick Lemaître et à George Sand ! Et dans l'article sur l'Odéon : après la Ligue, la Renaissance !!! Si ce sont là les "jeunes", je redemande Baour-Lormian.
      Quant à votre "Mur", plein de vers splendides, il y a des disparates de ton. Ainsi le mot bagatelle vous verse une douche glacée. L'effet comique arrive trop tôt. Mais admettons que je n'aie rien dit ; il faut voir l'ensemble.
      Que vous avez raison quant aux visites !!! Quelle scie ! Mais les gens du monde sont sans pitié, mon bon.
      Ah ! N... de D... ! J'oubliais une chose grave. À qui s'adresser dans votre établissement pour carotter le marbre devant servir à Guillaume, qui va faire le buste de Bouilhet ? La chose presse, car les travaux de maçonnerie vont être mis en adjudication et Sauvageot, l'architecte de la ville, me prie de me hâter.
 

   ***

 

À FRANCOIS COPPÉE.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).
      Mercredi, 14 janvier 1880.
      Merci de votre cadeau, mon cher Coppée. (On ne me l'a envoyé de Paris qu'il y a trois jours.)
      J'imagine que vous êtes fatigué des mots faits sur le Trésor. C'en est un : "Ceux-là (les vers) ne sont pas de faux diamants", mais l'appréciation est juste, bien que le langage soit banal.
      Comme vous maniez avec dignité les choses familières ! – Quel prix vous donnez aux moindres objets ! Les poètes ont toujours raison... et il n'y a que le style – quoi qu'on dise.
      Quand donc MM. les comédiens joueront-ils de vous une oeuvre de longue haleine !
      Mais vous devez être content du succès matériel. Ça a réussi n'est-ce pas ? Vous me verrez au printemps quand j'aurai fini mon affreux bouquin, et alors on taillera une soignée bavette. Il me semble que nous avons besoin de nous voir. En attendant ce plaisir-là remerci et je vous embrasse.
      Votre.
      Vous me confondez avec vos dédicaces olympiques
      Chatouillant de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse.

 

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À GUSTAVE TOUDOUZE.

     Croisset, 21 janvier 1880. Mercredi soir.
      J'ai passé toute l'après-midi à vous lire, mon cher ami, et je vous crie bien haut bravo ! sans restriction aucune.
      Jules de Goncourt m'appelait "un gros sensible". Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai eu souvent les yeux mouillés. Une fois même, il a fallu prendre son mouchoir ! Votre roman déborde de sensibilité ou plutôt de sentiment, ce qui vaut mieux ; et pas de mièvrerie, pas de grimace. Cela est sain et bon, et habile, car l'intérêt ne se ralentit pas une minute. J'ai dévoré vos 370 pages !
      L'émotion m'a empoigné au dîner du médecin, quand il rentre chez lui, et elle n'a cessé. Mais vous avez du TALENT, mon camarade ! Aucun mot ne m'a choqué ; rien de vulgaire. Ce livre-là doit vous faire adorer des femmes, et apprécier, applaudir par les artistes.
      On voit que vous aimez votre mère, c'est senti. Gardez-la le plus longtemps que vous pourrez. Je vous envie !
      Je n'aime pas beaucoup la mort de Fourgerin, qui ne meurt qu'après avoir fait sa recommandation à Gaston. Cela est un peu voulu. C'est la seule tache que j'aperçoive.
      L'épilogue est fort beau, le retour de tendresse de Mme Lambelle pour sa bru.
      Dans la vieille Claudine, il y a des naïvetés adorables.
      Enfin le problème est résolu : moral et pas c... !
      Encore une fois, mon cher ami, toutes mes félicitations bien sincères, et à vous ex imo.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 22 ou 23 janvier 1880].
      Mon chéri,
      Le titre est bon ! "Des vers, par G. de M***". Gardez-le...
      Je doute que ma lettre à Mme Charpentier vous serve à quelque chose. Elle a dû lui parvenir le jour même de son accouchement, et son époux était alité, détail que j'ai su par Mme Régnier. Mais c'est samedi que paraît le commencement du Château des Coeurs. Après quoi j'écrirai audit Charpentier lui-même et lui reparlerai de vous. Mais allez souvent dans sa boutique ! Assommez-le ! Importunez-le ! fatiguez-le ! C'est là la seule méthode. À force d'embêter les gens, ils cèdent.
      Je compte sur vous pendant les jours gras, c'est-à-dire dans une quinzaine. Arrangez-vous pour passer ici au moins un jour plein et prévenez-moi un peu d'avance.
      Maintenant, je prépare mon dernier chapitre : l'Éducation. Si je pouvais fouiller dans la bibliothèque de votre Ministère, j'y trouverais, j'en suis sûr, des trésors. Mais par où commencer les recherches ? Il me faudrait des choses caractéristiques comme programmes d'études et comme MÉTHODES.
      Je veux montrer que l'éducation, quelle qu'elle soit, ne signifie pas grand'chose, et que la nature fait tout ou presque tout.
      Avez-vous un catalogue de votre bibliothèque ? Parcourez-le et voyez ce qui peut me servir. Si je vous lisais mon plan, vous verriez ce qui me conviendrait. Il sera fait dans une quinzaine.
      Tenez-moi au courant de ce qui vous concerne chez Charpentier et pensez à moi. Je vous embrasse tendrement.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, nuit de vendredi 2 heures [23-24 janvier 1880].
      Ma pauvre fille,
      Par une lettre que ton mari a reçue tantôt, je sais que tu vas bien, et que ton retour s'est effectué solitairement. Ne manque pas de fortement plaisanter Lapierre, qui a préféré à ta compagnie celle des notables de Rouen, comme si tout Rouen t'allait à la cheville ! ce qui est cependant te placer très bas. De mon côté, je t'assure que je lui ferai une scie qui l'embêtera. Explication : c'est qu'il avait quelque intérêt pécuniaire à être avec ces messieurs.
      Ernest et moi, nous faisons très bon ménage. Voilà deux soirs que nous jacassons jusqu'à près de 11 heures du soir ! Hier, il m'a beaucoup parlé de son affaire. Sa persistance est vraiment touchante. Il finira par réussir à force d'entêtement ! Ne prends aucune mesure avant quelque temps, il a besoin maintenant de toutes ses facultés !
      Je pioche le plan de mon chapitre X et dernier, lequel se développe dans des proportions effrayantes. L'"éducation" n'est pas un petit sujet ! ! ! Et il se pourrait bien, par conséquent, que je ne sois pas prêt à quitter Croisset avant la fin d'avril ou le milieu de mai. Mais je ne veux pas me demander quand j'aurai fini.
      J'avais gardé de l’Éducation des filles de Fénelon un bon souvenir, mais je change d'avis : c'est d'un bourgeois à faire vomir ! Je relis tout l’Émile de Rousseau. Il y a bien des bêtises ; mais comme c'était fort pour le temps, et original ! ça me sert beaucoup.
      Tu recevras le Château des Coeurs demain. Nous verrons l'effet que ça fera... Les lettres adressées à ton mari ne sont pas pour moi. Donc, ma chérie, pense un peu au
      Préhistorique qui t'embrasse.
      Comme ç'a été gentil les trois jours passés ensemble, n'est-ce pas, pauvre loulou ?
      N. B. – Et mes livres sur l'"Éducation" ?
 

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À MADAME ROGER DES GENETTES.

      Croisset [25 janvier 1880].
      Je crois que vous errez, ma chère amie, et que je vous avais écrit vers le jour de l'an. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'attendais de vos nouvelles, un peu anxieusement. Du reste il ne faut pas m'en vouloir si je suis en faute. Songez que j'ai en moyenne trois ou quatre lettres à écrire par jour, et deux à trois volumes à lire par semaine. Sans compter ce qu'il faut que je lise pour mon travail. Si bien que, maintenant, je suis débordé ; mes yeux ne suffisent plus à ma besogne, ni le temps non plus. Je suis obligé de répondre aux jeunes gens qui m'envoient leurs oeuvres que maintenant je ne puis plus m'occuper d'eux, et je me fais (bien entendu) autant d'ennemis.
      Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux bonshommes ? à plus de 1500 ! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur. Et tout cela ou rien, c'est la même chose. Mais cette surabondance de documents m'a permis de n'être pas pédant ; de cela, j'en suis sûr.
      Enfin je commence mon dernier chapitre ! Quand il sera fini (à la fin d'avril ou de mai), j'irai à Paris pour le second volume qui ne me demandera pas plus de six mois. Il est fait aux trois quarts et ne sera presque composé que de citations. Après quoi, je reposerai ma pauvre cervelle qui n'en peut plus.
      Lisez donc la Paix et la Guerre de Tolstoï, trois énormes volumes, chez Hachette. C'est un roman de premier ordre, bien que le dernier volume soit raté.
      Je n'ai pas souffert du froid, mais j'ai brûlé dix-huit cordes de bois, sans compter un sac de coke par jour. J'ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l'ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, bien que ne voyant personne ; je n'entendais pas dire de bêtises ! L'insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m'exaspérer et je ne respire librement que dans le désert. Les querelles de bonapartistes sont pourtant divertissantes.
      Les collèges de filles de Camille Sée ne me semblent pas plus drôles que les couvents, après tout, et la question du divorce me tanne prodigieusement. J'aime la solution de Robin : "Oui, les gens mariés doivent vivre éternellement ensemble pour être punis de la bêtise qu'ils ont faite en s'épousant." Cela est inique, mais folichon.
      Le Château des Coeurs a commencé à paraître dans le numéro d'hier.
 

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À GEORGES CHARPENTIER.

      Dimanche 24 [sic, pour 25] janvier 1880.
      Mon cher Ami,
      La Renommée aux cent bouches m'a appris que Mme Charpentier était accouchée et que, le jour même où le ciel vous octroyait un héritier, vous étiez alité.
      Donc, comment se portent la mère, l'enfant et le papa ?
      2° Pour vous fléchir, j'avais bassement écrit à Mme Charpentier. Mon épître a dû lui arriver le jour précisément où elle enfantait. Donc, ma lettre est probablement perdue. Elle avait pour but de vous recommander la publication, aussi prompte que possible, des Vers de Maupassant. Faites cela, et vous m'obligerez infiniment. C'est un SERVICE que je vous demande, et la publication ne vous déshonorera pas.
      3° La Féerie a bonne mine et, ainsi publiée, elle me plaît.
      Nous causerons de la question pécuniaire quand tout sera paru. Mais (il y a toujours un mais), d'ici là, mon bon, vous seriez bien aimable de m'envoyer ce qui me revient de l’Éducation sentimentale (votre dernier paiement était pour un tirage de Salammbô). Franchement, et sans blague aucune, un peu de monnaie me serait agréable pour le quart d'heure.
      Je commence le plan de mon dernier chapitre. Quand sera-t-il fini ? Dieu le sait ! Peut-être pas avant la fin d'avril, ou le milieu de mai.
      Dès qu'il fera moins hideux, au commencement de mars, je suppose, je m'attends à votre visite, en compagnie de Zola, Goncourt et Alph. Daudet. Vous apparaîtrez avec les violettes et nous nous livrerons à un petit balthazar rustique.
      D'ici là, je vous embrasse. Vôtre.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Dimanche [25 janvier 1880].
      J'attends le modèle d'une pétition à M. Turquet. Je viens d'écrire à Charpentier pour votre volume de vers. Il aura ma re-lettre en même temps que vous aurez ce billet.
      Avez-vous trouvé quelque monument pour moi dans votre boutique ?
      Puis-je, aux jours gras, compter sur votre Excellence ?
      Adieu, mon chéri, je vous embrasse.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi, 2 heures [27 janvier 1880].
      Mon loulou,
      Mon indignation n'a pas de bornes ! et j'ai envie de t'accabler d'injures !
      Si la première du Nabab est pour jeudi prochain, comment veux-tu maintenant avoir des places ? La répétition générale commencera demain, à 1 heure. Le service sera déjà fait s'il ne l'est. J'aime à croire que la première n'aura lieu que samedi. Alors tu auras la chance d'avoir des places.
      Tu as vu par toi-même, quand je montais les premières de Bouilhet, que l'auteur d'une pièce manque toujours de places, bien qu'il en achète de sa poche ! et que, la veille d'une première, tout le monde perd la boule ; on ne lit même plus les lettres.
      Crois-tu que Daudet va avoir le temps de te répondre et de s'occuper de toi ? Sans compter que les billets de spectacle mis sous enveloppe et envoyés par la poste sont presque toujours volés.
      N B. – Ne jamais, en ces cas-là, se servir de la poste.
      Bref, si tu veux assister à la première du Nabab, il faut aller toi-même ou envoyer un commissionnaire intelligent chez Daudet, et qu'il attende la réponse. Si Daudet ne t'en donne pas, re-envoie le commissionnaire chez Deslandes, et qu'il attende indéfiniment.
      Mais en y allant toi-même, tu as plus de chances de réussir. Tu vas trouver que c'est trop compliqué. Tu mettras à la poste des lettres qui ne seront même pas décachetées, et tu n'auras pas de places et tu te plaindras du sort !
      Mon loulou n'est guère pratique ! Que n'as-tu écrit quelques jours d'avance à Mme Daudet : c'était là le bon moyen.
      Si j'étais de toi, je m'informerais de l'heure où finira la répétition générale et, munie des deux épîtres ci-incluses, j'irais moi-même au Vaudeville, en altière Vasti, pour parler à ces messieurs.
      Quant à la Vie Moderne, réclame-la, impudemment.
      Bergerat n'a pas compris. Au lieu d'envoyer les numéros à Paris, comme il faisait auparavant, il les envoie à Croisset.
      À la fin de sa préface, il y a un mot très aimable pour Mme Commanville.
      Bonne chance pour la première. Quant à moi, je suis content de n'y pas assister. Ces solennités-là sont hideuses ! On y voit trop crûment le plus vilain des sept péchés capitaux : l'Envie.
      L'Ours des Cavernes,
      Et pour toi
      Nounou.
 

   ***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], dimanche, 4 heures [1er février 1880].
      Primo : les choses du métier, ou plutôt : l'Art avant tout !
      1° L'éducation homicide de Laprade m'allèche (mon gamin, fils de forçat, veut tuer un autre enfant et torture les animaux). L'éducation libérale, moins. Cependant je serais bien aise de les avoir l'une et l'autre.
      Le livre de Robin sur la même matière m'a paru peu fort, et à celui de Spencer j'ai éprouvé la même désillusion. Néanmoins, je voudrais bien les relire. Arrange-toi pour que le P. Didon m'expédie ce qu'il a, le plus promptement possible, et remercie-le d'avance ! Oh ! si quelqu'un pouvait m'envoyer le livre de Spurzheim, sur l’éducation, ce quelqu'un serait un sauveur !
      Rien de tout cela n'est à Rouen et ce gredin de Pouchet ne me répond pas. Je viens de lui re-écrire. Ce qui me fait enrager, maintenant que je voudrais ne pas perdre une minute, c'est le temps perdu à lire les romans des jeunes ! Trop d'hommages ! J'ai prié Charpentier de ne plus m'en envoyer ! J'en ai là quatre sur ma table, qui attendent leur tour. Je n'ai pas même eu le temps de remercier Popelin pour son Polyphile. Mais je vais tous les bâcler ; puis je n'en ouvre plus un seul. Sans compter qu'il faut répondre à ces messieurs. Voilà aujourd'hui quatre heures employées à cette besogne ! Je suis trop bonasse.
      Boule de Suif, le conte de mon disciple, dont j'ai lu ce matin les épreuves, est un chef-d'oeuvre ; je maintiens le mot, un chef-d'oeuvre de composition, de comique et d'observation, et je me demande pourquoi il a choqué Mme Brainne. J'en ai le vertige. Serait-elle bête ?
      Jolie conduite ! tu te trimbales dans "les coulisses". La mère Heuzey devait jubiler ! se figurer qu'elle était actrice ! ! ! Cette anecdote confirme ma théorie : les femmes sont plus braves que les hommes. Moi, je n'oserais jamais faire ce que vous avez fait, de peur d'être mis à la porte ! et on m'y mettrait ! Mais les dames ! Ah ! bien, oui ! Quel toupet ! et pas de migraine le lendemain ; c'est beau ! En résumé, mon pauvre chat, tu as eu raison.
      Et à l'impudence tu ajoutes le vol ! (vol de mon papier). Enfin tu prends le genre de Paris. Je t'approuve. Dans les âges préhistoriques, on n'était pas sévère pour la morale et, en fait de divorce, je crois que "la plus dégoûtante promiscuité, etc."... J'ai envie d'écrire les Mémoires du Vieillard de Cro-Magnon.
      
Je suis content que tu ailles souvent chez le père Cloquet, que j'aime et respecte beaucoup pour lui-même, et à cause du passé.
      Gertrude m'a écrit pour me faire ses adieux et dans sa lettre il y avait un billet de Dolly. Admirable ! Elle me dit qu'elle m'a connu bien avant sa mère et dans une existence antérieure. Quelle drôle de young Lady ! c'est fou et plein de charme.
      Tâche que ton mari se repose. Il doit être éreinté.
      Maintenant je vais écrire encore une lettre à "un jeune", puis reprendre les Offices de Cicéron et rebûcher mon plan.
      Deux bécots de la Nounou.
      P.-S. – À quelque jour, je tuerai un pauvre ! Ernest t'expliquera pourquoi. Mais, immédiatement après son départ, j'ai trouvé un truc pour la sonnette.
      L'Ours des Cavernes.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [1er février 1880].
      Parlons d'abord de la Répétition, puis nous causerons de Boule de Suif. Eh bien, c'est très, très gentil ! Le rôle de René ferait la réputation d'un acteur, et c'est plein de bons vers, tels que le dernier de la page 53. Je ne vous signale pas les autres, étant trop pressé. La volte-face de l'amant et l'arrivée du mari sont dramatiques. C'est amusant, fin, de bonne compagnie, charmant.
      Envoyez donc un exemplaire de ce volume à la princesse Mathilde, avec votre carte fichée à la page de votre titre. Je voudrais bien voir jouer cela dans son salon !
      Mais il me tarde de vous dire que je considère Boule de Suif comme un chef-d'oeuvre. Oui ! Jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la psychologie est forte. Bref, je suis ravi ; deux ou trois fois j'ai ri tout haut (sic). Le scandale de Mme Brainne me donne le vertige ! Je rêve !...
      Je vous ai mis sur un petit morceau de papier mes remarques de pion. Tenez-en compte, je les crois bonnes.
      Ce petit conte restera, soyez-en sûr ! Quelles belles binettes que celles de vos bourgeois ! Pas un n'est raté. Cornudet est immense et vrai ! La religieuse couturée de petite vérole, parfaite, et le comte "ma chère enfant", et la fin ! La pauvre fille qui pleure pendant que l'autre chante la Marseillaise, sublime. J'ai envie de te bécoter pendant un quart d'heure ! Non ! vraiment, je suis content ! Je me suis amusé et j'admire.
      Eh bien, précisément parce que c'est raide de fond et embêtant pour les bourgeois, j'enlèverais deux choses, qui ne sont pas mauvaises du tout, mais qui peuvent faire crier les imbéciles, parce qu'elles ont l'air de dire : "Moi je m'en f..." : 1° dans quelles frises, etc. ce jeune homme jette de la fange à nos armes ; et 2° le mot tetons. Après quoi le goût le plus bégueule n'aurait rien à vous reprocher.
      Elle est charmante, votre fille ! Si vous pouviez atténuer son ventre au commencement, vous me feriez plaisir.
      Excusez-moi près d'Hennique ! Vraiment je suis accablé par mes lectures, et mes pauvres yeux n'en peuvent plus. J'ai encore une douzaine d'ouvrages à lire avant de commencer mon dernier chapitre. Je suis maintenant dans la phrénologie et le droit administratif, sans compter le De Officiis de Cicéron, et le coït des paons.
      Vous qui êtes (ou qui, mieux, avez été) un rustique, avez-vous vu ces bêtes se livrer à l'amour ?
      Je crois que certaines parties de mon chapitre manqueront de chasteté. J'ai un moutard de moeurs inconvenantes, et un de mes bonshommes pétitionne pour qu'on établisse un b... dans son village.
      Je vous embrasse plus fort que jamais.
      J'ai des idées sur la manière de faire connaître Boule de Suif, mais j'espère vous voir bientôt. J'en demande deux exemplaires. Rebravo ! n... de D... !
 

   ***

 

À PAUL ALEXIS.

      Dimanche, 1er février 1880.
      Merci de votre volume, mon brave Alexis, il m'a fait grand plaisir.
      J'avais déjà lu Lucie Pellegrin, et il m'en était resté le souvenir d'une chose raide. Elle m'a semblé plus raide encore : ça a de la poigne. C'est fort et amer ! et on sent que c'est vrai. La chienne enceinte est une trouvaille d'artiste. Il y a des mots et des traits bien heureux, tels que l'Adèle "qui aurait couché avec le roi des Belges", et, page 25, le sang qui coule sur la cuvette ; page 41 : "ça a des envies comme une femme, une chienne enceinte..." ; page 42 "envie de me pocharder avec vous" ; page 44 "parce que je ne fais plus la noce". – Et la mort ! magnifique !
      Dans Monsieur Fraque, j'ai remarqué surtout la psychologie, page 72. "Elle poussait l'injustice..." "Elle se sentit toute disposée à lui rendre la vie dure." La villa Poorcels (78) très juste ! et l'évêque qui vient ! – 82 : je blâme absolument le mot "Si jeune, monsieur..." parce qu'il est connu ! (et dans Balzac et dans Soulié). – 84 : Je ne crois pas qu'on puisse être magistrat et garde national (?) S'en informer ! ces deux fonctions me paraissent incompatibles. – L'amour de Mme Fraque pour le petit prêtre vient très bien. Le pasteur protestant et sa famille sont excellents. – 44 : parfaite, la distribution des prix : je m'y suis retrouvé. – Lamôle est très bien, pendant la déclaration de cette femme qui couvre son lit de baisers (137-138) ; et l'idée de le tutoyer, exquise (139). – La lutte du curé et du pasteur, très bien – et ce que pense Fraque à la fin (147), très bien.
      Les Femmes du père Lefèvre m'ont fait rire tout haut deux ou trois fois (sic). C'est d'un comique excellent. Le café, les Coqs, la binette du père Lefèvre m'ont charmé. Tout cela est vu et senti. Bravissimo. Pages 176, 177, l'ahurissement de la population, charmant. Peut-être y a-t-il un peu de longueur et abus de procédé, dans l'attente des dames ? Mais leur arrivée dans le café, la stupéfaction de leur laideur est tout bonnement sublime. Les ombres sur le mur d'en face pendant le bal, ingénieuses. En somme, quelque chose de bien cocasse et de bien amusant.
      Monsieur Mure est le moins original des trois contes, malgré des choses excellentes.
      Le lecteur se demande d'abord s'il est naturel qu'un monsieur écrive ainsi sa vie, minute par minute.
      Il fallait, peut-être, développer davantage la psychologie d'Hélène. On la pressent, on la soupçonne plutôt qu'on ne la connaît. À force d'être fin, l'auteur manque de franchise !
      Pages : 265. "Le temps est un grand maître", encore un mot trop connu. – 270. Phrase de haut vol ! "n'escortant d'autre bière..." – Le père Derval excusant sa fille après l'avoir maudite, très nature ! – 285. "Je lui disais des choses que je ne pense pas ordinairement", profond. – 288. Paysage du quartier de l'Europe, neuf et bien fait. – 291, très bon, 291, leurs adieux, idem. – 292 et 295, une étourderie : Lucienne ou Julienne ? (J'ai commis la même erreur dans l’Éducation sentimentale.) – 388, les réflexions à la Morgue en regardant les nippes des femmes, bien. L'hôtel meublé, du reste, est bien fait.
      Ici commence le mystère. Se livre-t-elle à la prostitution ? Et le saltimbanque ? est-ce la première fois qu'elle... avec lui ! (337, page excellente). On serait curieux de savoir comment elle s'est réconciliée avec son mari.
      Maintenant, mon cher ami, je vais vous faire des remarques de pion :
      Page 4. Avait rompu le silence, locution toute faite.
      Page 5. Menaça, pour dire que son geste était menaçant, n'est point d'une langue pure.
      Page 63. Un cigare... on ne fumait pas tant que ça, alors. La Madeleine n'était pas inaugurée, ni même achevée.
      Page 229. "En ce temps-là" sous la Restauration, il n'y avait pas de Pouvoirs à côtelettes.
      
Page 241. Prendre un bain de pieds. Indélicat ! – à quoi bon ?
      Page 278. Un mazagran n'est pas de la langue de M. Mure, lequel est un magistrat. Pourquoi ainsi parler argot ?
      Dernière remarque : pourquoi initiez-vous le public aux dessous de votre oeuvre ? Qu'a-t-il besoin de savoir ce que vous en pensez. Vous êtes trop modeste et trop naïf. En lui disant par exemple que M. Mure n'a pas existé, vous glacez d'avance le bon lecteur. Et puis, que signifie "le triomphe certain de notre combat", dans la dédicace ? Quel combat ? Le Réalisme ! Laissez donc ces puérilités-là de côté. Pourquoi gâter des oeuvres par des préfaces et se calomnier soi-même par son enseigne !
      Tout ce que je viens de vous écrire doit vous prouver, cher ami, avec quelle attention j'ai lu votre livre. Il m'eût été facile de vous écrire : "Admirable partout !" Mais je vous aime trop pour user avec vous de procédés banaux.
      
Là-dessus, une forte poignée de main, mon bon.
 

   ***

 

À M. LÉON HENNIQUE.

      Nuit de lundi, 3 [2-3 février 1880].
      Mon cher Ami,
      Deux hypothèses : ou je suis un idiot, ou vous êtes un farceur. Je préfère la seconde, naturellement.
      Sous prétexte de blaguer le romantisme, vous avez fait un très beau livre romantique. Mais oui ! Il y a là dedans un drame à la Shakespeare ! soyez-en persuadé.
      "L'âme telle qu'elle est !" prétendez-vous la connaître ? "Personnages exagérés", nullement. "Langage conventionnel ?" pas du tout !
      Et puis, de quoi parlez-vous ? Quelle école ! Où y a-t-il une école ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Et où sont les hommes de 1830 ? Je vous défie de m'en citer un, à commencer par le père Hugo, qui soit encore dans la tradition. Notez que je vous parle de choses que je connais personnellement.
      Vous croyez avoir blagué leur style ? Détrompez-vous ! Lisez donc Pétrus Borel, les premiers drames d'Alexandre Dumas et d'Anicet Bourgeois, les romans de Lascailly et d'Eugène Sue : Trialph et la Salamandre. Comme parodie, de ce genre-là, voir les Jeune-France de Théo, un roman de Charles de Bernard, Gerfaut, et, dans les Mémoires du Diable de Soulié, l'artiste.
      Chaudes-Aigues et Gustave Planche ont fait au romantisme absolument les mêmes reproches que l'on fait au réalisme. Ponsard n'a dû son succès qu'à cette réaction qui date de quarante ans, trente-neuf ans pour être exact, ni plus, ni moins. Édifiez-vous avec la critique d'Armand Carrel sur Hernani, qui pourrait s'appliquer à l’Assommoir. Mlle Mars ne voulait pas prononcer le mot "amant", comme trop obscène, etc...
      Cette manie de croire qu'on vient de découvrir la nature et qu'on est plus vrai que les devanciers m'exaspère. La Tempête de Racine est tout aussi vraie que celle de Michelet. Il n'y a pas de Vrai ! Il n'y a que des manières de voir. Est-ce que la photographie est ressemblante ? pas plus que la peinture à l'huile, ou tout autant.
      À bas les écoles quelles qu'elles soient ! À bas les mots vides de sens ! À bas les Académies, les Poétiques, les Principes ! Et je m'étonne qu'un homme de votre valeur donne encore dans des niaiseries pareilles !
      Maintenant, je commence.
      J'ai entamé votre volume hier à dix heures du soir et je l'ai fini à trois heures du matin, ce qui vous prouve qu'il m'a amusé. Et je n'ai pas ri une minute (vous avez manqué votre but). Au contraire, j'ai admiré. Quand ça n'est pas beau, c'est charmant. Je crois que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait.
      Page 9. – Des vers très galants, et le dernier couplet exquis. Vos bandits sont classiques, ce sont ceux de tous les romans picaresques. Mais ça n'est peut-être pas vraisemblable de parler du crime si légèrement. Ils font des plaisanteries, enfin ils sont grotesques ! La nature (! ! !) ne parle pas comme ça. Exemple : dans le romantique Molière, les lazzi de Sbrigani et de Nérine.
      Ponthau, mon bon, est une création tout à fait hors ligne ! J'y reviendrai.
      Page 23. – "Porte le cachet des élégants de la cour" ; ça, ce n'est pas du style des romantiques. Ils avaient bien morbidezza et "pittoresque" (déjà vieux en 1815), mais pas de "cachet".
      Page 38. – "Mazaroz" ? Eh bien, il parle très simplement, ce fanatique !
      Page 53. – Le miracle raté, et le commencement du doute dans l'âme de Ponthau, est tout bonnement sublime. Oui, n... de D... !
      Suzanne amoureuse du maître au lieu du valet, très nature, très organique. Elle va au plus beau mâle !
      Qu'il bouscule les processions, très bien ! ça se faisait tous les jours (voyez Histoire du Parlement de Normandie, par Floquet). Cela n'est nullement exagéré.
      La scène entre Henriette et Ponthau, admirable, admirable ! et un homme comme Ponthau n'a pu ni dire ni agir autrement. Et puis il y a là des choses du plus grand style : "Aucune plante, etc..." – "Pauvre femme ! tu pleures..." et toute la page 160, superbe ! Voyez-vous un Frédérick Lemaître, jeune, disant cela ? Mais le théâtre en croulerait d'enthousiasme ! Et le revirement : "Retournez à votre lit, ma tête bat sous le fardeau de vos derniers baisers..." Vous ne trouvez pas ça beau, mon bonhomme ? Tant pis pour vous !
      "Je me suis vautré sur votre corps comme les vers du cimetière, etc..." biblique ! et c'est bien l'occasion d'être biblique.
      Le baptême, très juste de ton et très probable, historiquement.
      Page 171. – "Il faut être orgueilleux pour se dévouer..." Ayez beaucoup de mots comme ça !
      Page 185. – Le maître et le valet se labourant la peau à coups de poignards ! Vous croyiez peut-être que ça ferait rire ? Mais imaginez du sang qui coulerait, et on ne rirait plus. Seulement l'action, ici, est amenée trop vite, et puis il y a eu des gens comme ça et il y en a encore. Pendant l'Exposition de 1867, des Japonais, à Paris et à Marseille, se sont livrés à des duels de ce genre. Comme pénitence, les bouddhistes en font autant, et en France, à l'heure qu'il est, certains catholiques !... tels que M. Dupont, de Tours (voyez la Foire aux reliques et l'Arsenal de la dévotion, de Paul Parfait). C'est donc... naturel, bien que ce soit... exagéré ! Mais tout ce qui est beau est exagéré. Sarcey n'est pas exagéré !
      Je continue :
      Henri IV me paraît très ressemblant, à l'idée qu'on se fait, ou du moins que je me fais d'Henri IV.
      Page 268. Superbe, Barabbas dans la chapelle ! Il y a là un souffle à ranimer Rabelais dans son tombeau.
      Les commencements du doute amenés dans l'âme de Ponthau par l'amour, et son espèce de folie, sa proposition d'enlever Hélène, et surtout la page 275, très fort, très fort ! L'épisode de l'Oiseleur, idem.
      
Pages 274-275. La défense de Ponthau fait songer à D'Aubigné et à Corneille. Allons ! Vous vous foutez du monde ? C'est bien ! Mais de moi, ce n'est pas gentil !
      Page 303. "J'en ai bu une pleine coupe..." Eh ! oui, c'est vrai ! exemple : Léger, Papavoine et l'homme des environs de Gênes qu'on appelait "la Hyène". Il y a dans Shakespeare des choses de cette force, voir Titus Andronicus, et dans le Clitandre du classique P. Corneille.
      Page 315. Ponthau s'apercevant de son impuissance thaumaturgique ; je n'ai pas d'expression pour vous exprimer combien je trouve cela fort !
      Maintenant, l'époque et le caractère du dit Ponthau étant donnés, en est-il arrivé à ce point de philosophie ? J'en doute. Mais qu'importe ! Puisque c'est une conséquence logique de tout ce qui précède. C'est d'ailleurs un homme de nos jours qui parle ainsi. Et, à cause de cet anachronisme (s'il y en a un) votre oeuvre n'en est que plus vivante. Tant il est vrai que le sujet importe peu, et le temps où se passe une action, idem. On peut faire du moderne en peignant la cour de Sésostris, et même, en la peignant, je vous défie de n'en pas faire.
      Le Moderne, l'Antique, le Moyen âge, subtilités de rhéteur, voilà mon opinion !
      Je suis né sous la Restauration : est-ce du moderne ? Non, car je vous jure que les moeurs de ce temps-là ne ressemblent pas plus à celles d'à présent qu'elles ne ressemblaient à celles du temps d'Henri IV. De par la théorie qui a cours, il me sera défendu d'en parler ?
      Dieu sait jusqu'à quel point je pousse le scrupule en fait de documents, livres, informations, voyages, etc... Eh bien, je regarde tout cela comme très secondaire et inférieur. La vérité matérielle (ou ce qu'on appelle ainsi) ne doit être qu'un tremplin pour s'élever plus haut. Me croyez-vous assez godiche pour être convaincu que j'aie fait dans Salammbô une vraie reproduction de Carthage, et dans Saint Antoine une peinture exacte de l'Alexandrinisme ? Ah ! non ! mais je suis sûr d'avoir exprimé l’idéal qu'on en a aujourd'hui.
      Aussi M. de Sacy (pas un romantique, celui-là !) n'a jamais pu comprendre ce truisme que je lui disais un jour : "L'histoire romaine est à refaire tous les vingt-cinq ans."
      Bref, pour en finir avec cette question de la réalité, je fais une proposition : la trouvaille de documents authentiques nous prouvant que Tacite a menti d'un bout à l'autre. Qu'est-ce que ça ferait à la gloire et au style de Tacite ? Rien du tout. Au lieu d'une vérité, nous en aurions deux : celle de l'Histoire et celle de Tacite.
      En voilà long, hein !
      Mais je termine par une citation de Goethe, un naturaliste qui était romantique, ou un romantique qui était naturaliste, – autant l'un que l'autre – comme vous voudrez.
      Dans Wilhelm Meister, je ne sais plus quel personnage dit à Wilhelm "Tu me fais l'effet de Saül, fils de Cis ; il sortit pour aller chercher les ânesses de son père et il trouva un royaume !" vous avez voulu faire une farce et vous avez fait un beau livre !
      Sur ce, mon bon, je vous serre la main fortement et suis vôtre.
      P-S. – Alias : La dernière ganache romantique, qui a porté un bonnet rouge et qui couchait au dortoir, un poignard sous son traversin ; qui, à propos de Ruy Blas, a engueulé tous les notables de Rouen en plein théâtre ; qui s'est fait f... à la porte de la préfecture d'Ajaccio pour avoir soutenu, devant le Conseil général attablé avec lui, que Béranger n'était pas le plus grand poète du monde,
      Et qui a insulté personnellement Casimir Delavigne (action d'éclat !)
 

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