1880

 
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Mars : lettres 1964 à 1977

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, jeudi de la Mi-Carême [4 mars 1880].
      Mon chéri,
      Charpentier me paraît en état de démence. Il est maladroit de n'avoir pas déjà publié ton volume ! Dès le jour de la présentation, l'imprimeur aurait dû s'y mettre.
      Je ne sais comment exprimer la rage hebdomadaire que m'inspire ma pauvre Féerie ! Je redoute le dimanche. J'ai eu beau m'en plaindre à plusieurs reprises, zut !
      J'ai reçu tous les envois de bouquins et je suis en plein dans mon chapitre, qui sera le plus long de tous et le plus complexe. Quand l'aurai-je fini ? Problème !
      La nomination de Du Camp à l'Académie m'a fait rêver ! Que les hommes sont drôles !
      Ah ! n... de D... ! J'oubliais notre marbre. Il serait temps de l'obtenir. La mort de Mulot nous a causé encore de nouveaux embarras et un conseiller municipal a failli nous rejeter à plusieurs mois pour l'exécution du monument. Tâche de m'avoir le cadeau tout de suite.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset] Mi-Carême [jeudi, 4 mars 1880].
      Un mot, cher ami, pour me tirer d'incertitude.
      Hier je vous ai envoyé un reçu pour un tirage de Salammbô. Il y a erreur. Ce doit être pour l’Éducation sentimentale. Je m'embrouille, à moins que ce ne soit vous ?
      Car l’Éducation est mon dernier livre tiré chez vous.
      Vôtre.
      Que de fois je répète ce mot tirer ! Ne pas croire que ce soit l'effet d'une préoccupation vénérienne !
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Lundi, 2 heures, 8 mars 1880.
      Ma chère fille,
      Comme je suis content, ou plutôt heureux, de la lettre que j'ai reçue ce matin ! Je voudrais être à Paris, pour m'en réjouir avec vous. C'est donc fini ! Quel soulagement !
      Sois sûre, pauvre loulou, que ta santé va se ressentir en bien de ce changement de fortune. Dans les premiers temps ce ne sera peut-être pas encore magnifique. Mais enfin il y aura un flux métallique qui nous fera sortir de la gêne. Et l'avenir est bon ! Hosannah ! Nous avons eu tant de renfoncements successifs que j'ai peine à y croire.
      Parlons, parlons de... l’Art.
      
Bien que ton mari te traite de banquiste, j'approuve ton idée de convier les amateurs à venir dans ton atelier. Ça les flattera, et peut-être paieront-ils cette attention par de petits coups d'épaule.
      N'oublie pas d'inviter A. Darcel (vu le Journal de Rouen). écris aussi un petit mot à E. de Goncourt, 53, boulevard Montmorency ; il est très répandu dans ce monde-là. Veux-tu que je prie P. Burty, de ta part ? Si tu tiens à des articles, il faut t'y prendre d'avance. Je suis enchanté de ce que t'a dit Bonnat. Oui ! tu "arriveras" si tu fais ce qu'il faut pour cela, c'est-à-dire : cracher a priori sur le succès et ne travailler que pour toi. Le mépris de la gloriole et du gain est la première marche pour atteindre au Beau, la morale n'étant qu'une partie de l'Esthétique, mais sa condition foncière. Dixi !
      
Cet été, il faut que Madame pioche les accessoires, apprenne à faire le linge, le velours, etc. On doit savoir tout exécuter, être rompue à tous les exercices. La vraie Force est l'exagération de la souplesse. L'artiste doit contenir un saltimbanque. Comme je prêche ! C'est peut-être la faute de Bouvard et Pécuchet, car je suis perdu dans la Pédagogie. Ça ne va pas vite. Ça va même très lentement. Mais je sens mon chapitre. J'ai peur qu'il ne soit bien rébarbatif. Comment amuser avec des questions de méthode ? Quant à la portée philosophique desdites pages, je n'en doute pas.
      Mercredi prochain, probablement, j'irai à Rouen pour voir Sauvageot et commander officiellement le buste, car toutes les difficultés sont levées depuis hier.
      De samedi en huit, j'aurai, je crois, Pouchet et Pennetier à déjeuner, avec l'ineffable Houzeau qui, hier, m'a donné de tes nouvelles. Il doit te revoir mercredi.
      Les primevères commencent à pousser. Avant-hier j'ai fait une promenade hygiénique. Suzanne me cueille de petits bouquets de violettes qui embaument mon cabinet.
      Adieu, pauvre chérie. Deux forts bécots de Nounou.
      J'ai reçu une charmante lettre de ma vieille amie Laure, pour me remercier de ce que j'ai fait à l'endroit de Guy.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 4 heures [14 mars 1880].
      Mon pauvre chat,
      Ta dernière lettre m'a été au coeur, car, malgré toi, elle débordait de joie et d'espérance. Voilà donc du bleu dans notre horizon ! Ma chère Caro, mon loulou, quand bien même l'établissement ne donnerait pas des résultats magnifiques, il nous tire de la gêne... et de l'inquiétude, qui est pire encore. J'aurais maintenant bien du plaisir à t'embrasser ! Ce ne sera pas avant un grand mois, sans doute... Nous en recauserons tout à l'heure.
      Voyons ! j'ai bien des choses à te dire :
      1° Ton jardinier a écrit à Ernest, pour des arbres de Pissy. Que faut-il faire ?
      2° Dans huit ou dix jours, le vin ordinaire manquera.
      Faut-il en reprendre chez Vinet ? Ton mari avait dit qu'il y penserait ; mais il a eu probablement d'autres chiens à fouetter.
      3° Je suppose qu'Ernest t'enverra un télégramme dès qu'il sera à Odessa ; par conséquent, j'attends de ses nouvelles vendredi. N'oublie pas.
      De la peinture !
      4° Pour que je prie Burty de passer à ton atelier, il faudrait que je susse l'adresse dudit atelier, et les heures où l'artiste reçoit.
      5° Comment s'est passé le dîner chez Heredia ? Détails, S V P.
      6° Tu m'as "mis la puce à l'oreille" en m'écrivant que Du Camp s'était montré grossier. Je désire savoir comment. Ça m'intrigue et me trouble. Depuis qu'il est académicien, sa cervelle légère doit en avoir tourné. Homme étrange ! dont il y a beaucoup de bien et beaucoup de mal à dire.
      Jeudi, en même temps que *** signait, moi, j'en finissais avec la fontaine Bouilhet. Il y a donc une conclusion à tout ! Cette affaire-là n'a duré que dix ans ! Maintenant, je n'ai plus à m'en mêler, sauf pour les inscriptions, et les travaux vont commencer. Ils seront achevés, prétend Sauvageot, vers le mois d'octobre.
      Bouvard et Pécuchet me donnent un mal de chien ! En quatre semaines, dix pages ! Hier soir, j'étais si fatigué que je me suis couché à 11 heures ; aussi ai-je fait une bonne nuit, chose qui ne m'était advenue depuis longtemps.
      Maintenant, parlons un peu de notre, ou plutôt de mon logement. Eh bien, madame, voici mon désir : Je demande à être débarrassé de mon ennemi : le piano, et d'un autre ennemi qui me donne des coups au front : l’inepte suspension de la salle à manger. Elle est fort incommode quand on a quelque chose à faire sur la table. Or, comme cet été j'aurai besoin de cette table pour mon copiste, retire cette mécanique, et replace ma modeste suspension que j'avais boulevard du Temple.
      Débarrasse-moi aussi de tout le reste, ce sera plus simple ! la machine à coudre, les plâtres, ta belle bibliothèque vitrée, ton bahut. J'étais si gêné par tout cela, la dernière fois, que mes habits restaient sur des chaises. Enfin, mets cet excédent de mobilier chez Bedel jusqu'à un nouvel emménagement. Mais arrange-toi pour que je sois un peu chez moi, et libre dans mes entournures. Puisque cet appartement ne doit plus vous servir, vuide-le ! Note que j'en aurai besoin en mai et en juin, et que j'y reviendrai probablement dès septembre.
      Je me propose de faire de ta chambre un boudoir. Le canapé-lit (en perse) que je mettrai dedans te servira, à toi ou à Ernest, cet été, en cas de besoin (il encombre la salle à manger, on risque de casser les fenêtres). N'enlève, bien entendu, ni le tapis, ni les rideaux. Je tolère la grande armoire à linge dans ma chambre, à cause du contenu qui est difficile à emporter. Là se bornent mes concessions ! N'oublie pas de faire réparer mon Bouddha. Les appliques et le petit lustre, ainsi que la glace de Venise, ne me gênent pas dans mon cabinet.
      Quant à ta chambre (mon futur boudoir), je sais bien qu'il te serait plus commode d'y mettre le piano. Si tu ne sais où loger le piano, c'est une raison de plus pour ôter de cette pièce ton lit royal, qui ne te servira pas cet été, et alors je subirai le piano sans trop de grognements. Mais je t'en prie, loulou, fais-moi la place nette.
      Tu t'occuperas de tout cela quand ton tableau sera reçu ; puis tu viendras visiter Vieux et tu retourneras avec moi à Paris au commencement de mai. Voilà.
      Le portrait que tu fais de toi (chose que j'ignorais) ayant des plumes, tu dois ressembler à l'altière Vasti ! Je me le destine.
      Adieu, pauvre fille ; je t'embrasse bien fort.
      Vieux.
      Tu ne m'as pas dit ce que tu pensais du livre de Tolstoï et de Nana.
      
Aujourd'hui, dans la Vie Moderne, dessins moins bêtes.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Nuit de lundi [15-16 mars 1880].
      Je voudrais bien ne pas mécontenter mon loulou ; ni moi non plus. Donc voilà ce qu'il faut faire : garde ta chambre telle qu'elle est, mais débarrasse-moi du piano (c'est convenu), de la suspension de la salle à manger, de la machine à coudre, du bahut et du canapé en perse – tout au moins du bahut. Tu mettras le canapé de perse dans l'antichambre. Arrange-toi aussi pour que le corridor soit net. Enfin, ne conserve que ce qui t'est vraiment utile pour dormir et t'habiller, reprends le buste dans ta chambre (ou laisse-le sur le haut de la bibliothèque)...
      Quant à ton voyage à Croisset, il me semble, chérie, que tu ferais bien de venir seulement après être quitte de tes oeuvres picturales. Ce serait plus prudent.
      J'avais projeté d'avoir à déjeuner, le jour de Pasques, Zola, Goncourt, Daudet et Charpentier, qui s'attendent à cette invitation depuis longtemps. Jules Lemaître doit d'ailleurs venir ce dimanche de Pasques. Il me l'a promis, lors de sa dernière visite, le mercredi des cendres. Il faut que je m'exécute et j'aurais aujourd'hui écrit à ces Môssieux sans ta lettre de ce matin.
      En conséquence, je te propose de venir un peu après, à la fin de l'autre semaine, vers le 5 ou 6 avril. Ernest ne peut être arrivé à Paris avant le 20. Prévenue de son arrivée, tu y retourneras, et pourvu que ma chambre soit libre dans les premiers jours de mai, je n'en demande pas plus. Vieux sera même content de passer encore quelques jours avec toi là-bas. Tu me piloteras dans l'exposition. Est-ce convenu ?
      Vieux t'embrasse bien fort.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Jeudi, 4 heures [18 mars 1880].
      Je viens d'inviter mes collègues à venir ici, soit le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques. Et à la fin de cette semaine de Pâques, c'est-à-dire dans une quinzaine, j'espère bien avoir la visite plus longue et autrement douce de ma pauvre fille. Tant pis pour les quelques jours d'atelier que tu perdras !
      Ton mari ne peut guère revenir avant la fin d'avril (comme je le plains, de voir sans cesse retarder son départ ! Ils sont à étrangler, ces bonshommes !). Tu iras le retrouver, puis tu m'attendras à Paris et nous y resterons ensemble quelques jours, tous les deux, n'est-ce pas, chérie ?
      Quant aux arrangements de meubles, tout est convenu. Mais il me semble que l'antichambre va être bien dégarnie. Où s'asseoir ? Le banc de chêne m'était commode.
      Il me tarde de savoir l'effet produit par tes oeuvres sur les personnes qui à l'heure présente sont dans ton atelier. As-tu invité Popelin ?
      Je suis content de ce que tu me dis de la Princesse. On s'y attache, plus on la connaît. Sans doute que tu ne lui as pas dit le revirement des affaires. Il me semble que je dois lui annoncer cette bonne nouvelle. Merci des détails que tu me donnes. J'aime à tout savoir.
      J'ai commandé aujourd'hui un fût de 50 bouteilles chez Vinet. Raymond remet les pavés dans la salle de bains et AUX LIEUX ! ! !
      Ce matin, j'ai envoyé ce qui s'appelle faire f... un juif allemand qui me proposait de la toile de Hollande à très bon marché. Tu n'imagines pas sa tête de coquin. Il servait d'interprète à une dame ! et la marchandise était sur le quai, dans une brouette ! Tableau.
      Bouvard et Pécuchet n'avancent pas vite ! mais le peu qu'il y a de fait est roide. J'ai passé trois jours cette semaine dans la botanique, sans le secours de personne, ce qui n'était pas facile.
      Écris-moi toujours de bonnes lettres comme les dernières, c'est-à-dire longues.
      Nounou t'embrasse bien fort.
 

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À GEORGES CHARPENTIER.

      Jeudi, 18 mars [1880].
      Monsieur,
      Bien que votre existence depuis six mois ne soit qu'une continuité de crimes, et que vous mettiez le comble à vos infamies en vous travestissant en clown pour vous livrer à des danses impures chez des personnes qui ne le sont pas moins ; en dépit de votre conduite capable de faire rougir toutes les bases de la société ; malgré les obscénités dont vous couvrez la surface de la terre, et nonobstant les illustrations de la Vie Moderne, je vous préviens que, par considération pour votre famille, eu égard à votre femme, à vos pauvres petits enfants, et à Mme votre mère, me disant d'ailleurs qu'après tout ce n'est pas votre faute si le tempérament vous emporte, et convaincu que ma société ne peut vous faire que du bien, tant sous le rapport des exemples que sous celui des préceptes,
      T. S. V. P.
      vous êtes convié avec MM. Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt et Émile Zola, à venir le samedi, le dimanche ou le lundi de Pâques, prochain ou prochaine, faire un petit balthazar champêtre,
      chez votre.
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      Croisset, par Deville, 18 mars 1880.
      Mon cher Zola,
      Concertez-vous avec Goncourt, Alphonse Daudet et Charpentier à cette fin : de venir déjeuner ou dîner (ad libitum) chez votre ami le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques.
      J'ai quatre lits à vous offrir.
      Voilà ! et ne manquez pas, nom de Dieu !
      Donc, je vous attends avec impatience.
      N. B. – La mort ne serait point une excuse.
      En vous espérant, je vous embrasse.
      Votre vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mardi, 9 heures, car Monsieur ne dort plus ou presque plus ! 23 mars 1880.
      Mon pauvre chat,
      Je songe avec joie qu'à la fin de la semaine prochaine tu seras ici enfin, et que nous nous livrerons, sans compter les bons baisers, à quelques conversations philosophiques !...
      Je viens de recevoir ton mot d'hier m'annonçant l'arrivée d'Ernest. Pourquoi donc ne voulait-on pas lui donner son traité ? Tout maintenant va bien, c'est le principal.
      Mes invités ne se rendront à mon festival que lundi probablement. Ils ont du mal à s'entendre sur leur départ. J'aurai une réponse nette vendredi. Suzanne écure et récure, à force ! Jamais elle n'a plus travaillé ! Mon jardinier m'a l'air dans les mêmes dispositions. Quant à Bouvard et Pécuchet, leur lenteur me désespère !
      Quel livre ! Je suis à sec de tournures, de mots et d'effets ! L'idée seule de la terminaison du bouquin me soutient, mais il y a des jours où j'en pleure de fatigue (sic), puis je me relève, et trois minutes après, je retombe comme un vieux cheval fourbu...
      Non seulement Houzeau ne m'a donné aucun détail sur la visite d'amateurs à ton atelier, mais pas moyen d'en tirer un mot ! de sorte que je ne sais pas du tout ce que signifient ces mots de ton avant-dernière lettre, appliqués à la Princesse : "Très sans façon, légèrement trop peut-être" (style déplorable, d'ailleurs) ; c'est comme pour le dialogue avec Du Camp. Cette manière d'écrire vous fait bombiciner dans le vide, inutilement.
      Au déjeuner scientifique de dimanche, croirais-tu que, sur trois savants qu'il y avait là, moi, homme de lettres, j'étais le seul qui eût lu Hippocrate !...
      Garde le bahut, si ça t'est plus commode. Pourvu qu'il y ait de quoi s'asseoir dans l'antichambre, c'est tout ce que je demande.
      Je ne vois pas arriver avec plaisir le moment de quitter Croisset, mon rêve étant maintenant la tranquillité.
      Adieu, pauvre fille.
      Nounou.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Nuit de mercredi [24 mars 1880].
      Mon cher bonhomme,
      Je ne sais pas encore quel jour viendront ici Goncourt, Zola, Alphonse Daudet et Charpentier pour y déjeuner ou y dîner et coucher peut-être. Ce soir même ils doivent prendre leur décision que je saurai vendredi matin. Ce sera, je crois, lundi que je les recevrai. Si donc ton oeil te le permet, transporte ta personne chez un desdits cocos, informe-toi de leur départ et arrive avec eux.
      En admettant que tous passent à Croisset la nuit de lundi, comme je n'ai que quatre lits à offrir, tu prendras celui de la femme de chambre maintenant absente.
      Commentaire : il m'est revenu tant de bêtises et d'improbabilités sur le compte de ta maladie que je serais bien aise, pour moi, pour ma seule satisfaction, de te faire examiner par mon médecin, Fortin, simple officier de santé, que je considère comme très fort.
      Autre observation : si tu n'as pas le sol pour faire le voyage, j'ai un double louis superbe à ton service. Un refus par délicatesse serait de la canaillerie à mon endroit.
      Dernière guitare : Jules Lemaître, à qui j'ai promis ta protection près de Graziani, se présentera à ton bureau. Il a du talent et c'est un vrai lettré, rara avis, auquel il faut donner une cage plus vaste que Le Havre.
      Peut-être viendra-t-il lundi à Croisset ; et comme mon intention est de vous soûler tous, j'ai invité Fortin pour "prodiguer ses soins aux malades".
      Le festival manquera de splendeur si je n'ai pas mon disciple.
      Ton vieux.
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      [Croisset], vendredi [26 mars 1880].
      Mon cher Ami,
      Un mot de Mme Charpentier m'apprend que vous serez à Croisset tous dimanche vers 4 heures. Très bien ! Parfait ! Vous y dînerez, coucherez et déjeunerez. Very well !
      
Je vous attends avec une légitime impatience, comme bien vous pensez.
      Vous trouverez à la gare des fiacres qui vous mèneront ici directement.
      À bientôt donc ; et d'ici là je vous embrasse.
      Vôtre.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset, 27 mars 1880].
      J'attends au milieu de la semaine prochaine une lettre de toi, me disant le jour et l'heure de ton arrivée, car jamais, je crois, je n'ai eu envie de te voir comme à présent. Nous allons passer ensemble quelques bons jours.
      Tu ne me dis pas si tu as reçu, depuis le télégramme d'Ernest, une lettre de lui. Ci-inclus le fragment recopié d'une épître du Moscove. Envoie-le à ton mari, ça lui fera plaisir.
      [...] Mon disciple, qui m'est arrivé tantôt, me dit que tu as oublié les jurés du gouvernement, à la tête desquels est d'Osmoy. Il en connaît plusieurs et te recommandera. Demain, je verrai si mes convives en connaissent.
      Je peux écrire moi-même à Paul Baudry ; mais comment lui désigner ton oeuvre ? Ton ami Heredia est très intime avec Jules Breton qu'il m'a amené un jour en visite. Quant à Jules Lefebvre et aux autres, adresse-toi à Popelin, qui ne demandera pas mieux que de t'obliger ; ou, ce qui est plus simple, va (sous prétexte de lui demander ses commissions pour moi) chez la bonne princesse et dis-lui qu'elle te donne un coup d'épaule. Son mouvement oratoire dans ton atelier rentre dans ses habitudes... Il ne faut pas plus faire attention à ce qu'elle dit qu'au propos d'un enfant de six ans. Je m'étonne seulement qu'elle n'ait pas traité le P. Didon de mouchard et de voleur... , qualifications qui lui sont usuelles. Je l'aie vue déchirer des gens qu'elle recevait ensuite parfaitement bien. Tous les Bonaparte sont ainsi ; ils ont des accès de lyrisme, sans cause !
      Hier, bonne visite de Sabatier que j'ai trouvé très intelligent, charmant. Nous n'avons causé que de choses élevées... Croirais-tu que, depuis huit jours, je n'ai pu faire comprendre, même à G. Pouchet, ce que je désire comme botanique ! F. Baudry, j'en suis sûr d'avance, m'enverra ce qu'il me faut. Ainsi, pour un passage de six lignes, j'ai lu trois volumes, conféré pendant deux heures, et écrit trois lettres ! Vraiment ! quelles drôles de cervelles que celles des savants, pour ne pas distinguer une idée accessoire d'une idée principale ! ! ! Tout cela, faute d'habitude littéraire et philosophique. J'en suis stupéfait ! Je t'assure que ce cas est drôle ; je te l'expliquerai. Le bon Sabatier viendra déjeuner jeudi.
      Mais parlons de ma réception de demain qui sera gigantesque ! Tous mes confrères acceptent ! Non seulement ils dîneront, mais ils coucheront ; et leur joie de cette petite vacance est telle que les femmes en sont scandalisées. J'ai aussi invité Fortin "à qui je dois bien ça", selon Mamzelle Julie.
      J'ai pris, pour aider Suzanne, Clémence, et le père Alphonse pour servir. Le repas, j'espère, sera bon. "La plus franche cordialité ne cessera de régner..."
      Tous ces jours-ci, j'ai eu mal à l'oeil gauche. Je me bassine à l'eau très chaude, ce qui me fait du bien.
      Fortin, à ma prière, a tantôt, pendant plus d'une heure, examiné mon disciple. On m'avait dit sur sa maladie tant de bêtises et d'incompatibilités que ça me tourmentait. (Je ne sais pas son opinion.) Ce qu'il y a de sûr, c'est que Guy souffre beaucoup. Il s'est couché ce soir dès 9 heures. Il a probablement la même névrose que sa mère...
      À propos de névrose, voilà deux fois que j'oublie de te dire que Potain (le médecin de Guy) a guéri Mme Lapierre de ses migraines. Celle-ci m'avait chargé de te l'apprendre, et Pouchet idem, dimanche dernier, en t'engageant fortement à aller chez lui.
      Adieu, pauvre fille ; deux bécots retentissants de
      Ta Nounou.
 

   ***