1880

 
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Avril - Mai : lettres 1978 à 1992

À LA BARONNE LEPIC.

      Dimanche [mars ou avril 1880].
      Quel morceau que la lettre de votre curé ! On le voit, le bonhomme, avec ses engelures – touchant détail ! et, comme lui, je ne trouve pas de mots pour vous exprimer ma gratitude.
      Je peux la garder, hein ? Elle me servira plus tard. Quant aux Locutions demandées, je m'arrangerai de ce que m'a envoyé votre chère maman.
      Ce sera au mois de mai qu'on me reverra à Paris, – pas avant – je veux finir mon affreux bouquin.
      Votre billet était gentil comme un coeur, comme vous, c'est tout dire.
      À pleins bras, chère amie, et du fond du coeur, je suis vôtre.
      P.-S. – Je vous ferai observer que je ne vous parle pas de la Question du divorce. V'là une scie !
 

   ***

 

À CHARLES LAPIERRE.

      Mercredi, 1 heure [mars-avril 1880 ?]
      Mon jardinier m'ayant dit hier qu'il y avait des violettes dans mon jardin, j'avais promis cinquante centimes à sa petite fille si elle m'en faisait un bouquet, et je comptais vous l'envoyer aujourd'hui pour l'offrir à Madame Lapierre.
      Il a été impossible d'en trouver plus de cinq ou six !
      Il faut donc que la plus belle partie de vous-même se contente des fleurs de mon affection et du parfum de mes respects ! que je vous prie de lui présenter en l'embrassant de la part de
      Saint Polycarpe.
      Quand viendrez-vous ?
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Dimanche soir, 4 avril 1880.
      Lundi dernier, j'ai envoyé à "cet excellent monsieur Baudry" une lettre où je lui présentais mon cas Botanique. Depuis lors, pas de réponse. Pourquoi ?
      Donc, mon bon, je te prie de te transporter immédiatement chez ledit sieur pour que j'en aie le coeur net. S'il ne peut (ou ne veut ?) me fournir le renseignement en question, demande-lui ma note (c'était la seconde page de ma lettre, il n'a qu'à la détacher de la première), et montre-la à n'importe quel botaniste. Enfin tâche de m'avoir ça. En mettant, bien entendu, les initiales B et P à la place de Bouvard et Pécuchet.
      Rien ne me paraît plus simple, mais jusqu'à présent les gens compétents n'y comprennent goutte ! et je me dépite de rester en plan.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [avril 1880].
      [Flammarion : vers le 10 avril 1880]

      Mon cher Ami,
      J'ai reçu la lettre de Baudry, qui ne répond à aucune de mes questions. (J'en suis à me demander si je suis fou.) Mais en revanche, il me donne des conseils sur l'art d'écrire : "Pourquoi vous engagez-vous dans la botanique, que vous ne savez pas ? Vous vous exposez à une foule d'erreurs qui n'en seront pas moins drôles pour être involontaires. Il n'y a de bon comique dans cet ordre d'idées que celui qui est prémédité ; celui que l'auteur a fait malgré lui est tout de même comique, mais autrement ! etc."
      Savoure la finesse de ces railleries. Est-ce assez attique ?
      Et il me reproche de ranger les tubéreuses dans les liliacées, quand je me suis exténué à lui dire que Jean-Jacques Rousseau les classe ainsi ; et il m'apprend que dans "les roses, l'ovaire est caché au-dessous des pétales", ce qui est la phrase même de la lettre que je lui envoie.
      
J'ai répondu que je lui demandais pardon, tout en réclamant un peu d'indulgence. N'importe ! Me croire a priori incapable de donner un renseignement fourni par d'autres, et 2 me juger assez charlatan pour faire rire à mes dépens, c'est vif. Creuse le fait, il me paraît gros de psychologie et j'en reviens à mon dada : "La haine de la littérature". Vous avez lu 1500 volumes pour en écrire un. ça n'y fait rien ! Du moment que vous savez écrire, vous n'êtes pas sérieux et vos amis vous traitent comme un gamin. Je ne cache pas que je la trouve "mauvaise".
      J'en viendrai à bout tout seul ! dussé-je passer dix ans là-dessus, car j'en suis enragé. Mais tâche par tes relations professorales de me dénicher un botaniste ; ça m'épargnerait bien du temps.
      Je t'embrasse.
      Ton vieux,
      dans un état d'exaspération impossible à décrire.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      Vendredi soir, 16 avril 1880.
      Mon chéri,
      1° Je viens d'envoyer ton adresse à Mme Adam, car je ne peux lire le nom de son secrétaire.
      Voici le billet. Donc, transporte-toi à la Nouvelle Revue.
      
2° As-tu été chez la princesse Mathilde ?
      3° Dis à Charpentier de m'envoyer deux exemplaires des Soirées de Médan, un pour prêter et un pour donner, sans compter le mien que je compte recevoir demain.
      4° Ci-inclus la note sur la botanique. Je t'assure que je donnerais 500 francs pour que ton naturaliste me contentât, afin de pouvoir embêter cet excellent M. Baudry. Tout se réduit à me dire deux noms propres, puisque sur trois exceptions j'en ai déjà trouvé deux. Il me semble qu'il est impossible d'être plus clair que je ne le suis.
      J'ai reçu une lettre exquise de ta chère maman.
      Ton oeil te fait-il souffrir ? J'aurai dans huit jours la visite de Pouchet qui me donnera des détails sur ta maladie à laquelle je ne comprends pas grand'chose.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      18 avril 1880.
      Je vous trouve bien dure pour Nana ! Canaille, tant qu'on voudra, mais fort ! Pourquoi est-on, à l'endroit de ce livre, si sévère, quand on a tant d'indulgence pour le Divorce de Dumas ? Comme pâte de style et tempérament d'esprit, c'est celui-là qui est commun et bas !
      Je trouve que Nana contient des choses merveilleuses : Bordenave, Mignon, etc. , et la fin qui est épique. C'est un colosse qui a les pieds malpropres, mais c'est un colosse.
      Cela choque en moi beaucoup de délicatesses, n'importe ! Il faut savoir admirer ce qu'on n'aime pas. Mon roman, à moi, péchera par l'excès contraire. La volupté y tient autant de place que dans un livre de mathématiques. Et pas de drame, pas d'intrigue, pas de milieu intéressant ! Mon dernier chapitre roule (si tant est qu'un chapitre puisse rouler) sur la pédagogie et les principes de la morale, et il s'agit d'amuser avec ça ! ! Si je connaissais quelqu'un qui voulût faire un livre dans des données pareilles, je réclamerais pour lui Charenton. À la grâce de Dieu, pourtant !
      Je me flattais d'avoir terminé le premier volume ce mois-ci ; il ne le sera pas avant la fin de juin, et le second au mois d'octobre. J'en ai probablement pour toute l'année 1880. Je me hâte pourtant ; je me bouscule pour ne pas perdre une minute et je me sens las jusqu'aux moelles.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche soir [18 avril 1880].
      Mon loulou,
      Mon ami A. Nion est revenu, sur un deuxième billet de moi, me donner des explications sur les justices de paix.
      Le sénateur Cordier m'avait invité à déjeuner pour aujourd'hui. Je me suis donc transporté à Rouen. Réception très cordiale, charmante.
      Sur le port, vue, coupe, élévation et perspective de Gustave Roquigny. échange de salut, digne !
      Vu l'absence de fiacres et la plénitude des tramways, retour à pied ! jusqu'au bas de la côte de Déville, soit ennui et marronnage de M. G. F. ; pionçage de 4 à 6 heures.
      Ce matin, j'ai reçu d'un compositeur anglais, M. Lee, la demande de faire la musique du Château des Coeurs pour le théâtre du Strand. J'ai répondu (en vrai Normand) que je lui dirais oui ou non d'ici à quelque temps. La pauvre Féerie serait-elle enfin jouée ? Verrais-je le Pot-au-feu sur les planches ?
      La Revue des Deux Mondes, dernièrement (à ce que m'a dit Cordier), dans un article sur l'Hystérie, m'a vanté comme médecin et a cité en preuve Salammbô.
      
Zola, Céard, Huysmans, Hennique, Alexis et mon disciple m'ont envoyé les Soirées de Médan, avec une dédicace collective très aimable. Je suppose que Guy t'en aura envoyé un exemplaire (à moins qu'il n'en possède pas). J'ai reçu Boule de Suif, que je persiste à considérer comme un chef-d'oeuvre, et le jugement de mon amie Mme Brainne (à qui j'en veux pour cela) est celui d'une oie. Elle s'est coulée dans mon estime par cette critique, la littérature étant la base de tout...
      Je n'écrirai pas à Bergerat, parce que je suis en froid avec lui (à propos de la publication du Château des Coeurs) et que je tiens à le bafouer, dans son bureau, en public. Donc, je ne veux, d'ici là, lui demander aucun service. Mais adresse-toi, pour tout ce qui est réclames et articles, à quelqu'un de plus considéré que lui, c'est-à-dire au magnifique Heredia. Burty, en ces matières, a le bras long.
      À ta place, je ne ferais pas de visite à X   *** qui s'est conduit envers moi comme un polisson. Je garde sa lettre comme un monument d'impertinence, et je ne demande qu'un prétexte pour lui placer ma botte au c... ; et d'ailleurs, plus tu avances dans la "carrière artistique", mon loulou, plus tu verras que tout ce qu'on dit qu'il "faut faire, pour réussir" ne sert absolument à rien. Au contraire ! Le public n'est pas si bête que ça. Il n'y a de bête, en fait d'art, que 1° le gouvernement, 2° les directeurs de théâtre, 3° les éditeurs, 4° les rédacteurs en chef des journaux, 5° les critiques autorisés ; enfin tout ce qui détient le Pouvoir, parce que le Pouvoir est essentiellement stupide. Depuis que la terre tourne, le Bien et le Beau ont été en dehors de lui.
      Telles sont les idées de ton "vertueux" oncle qui t'embrasse.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 20 ou 21 avril 1880].
      J'ai reçu ce matin une incompréhensible lettre de quatre pages signée Harry Allis ! Il paraît que je l'ai blessé ! En quoi ? En tous cas je viens de lui demander pardon. Vivent les jeunes ! ! !
      J'ai relu Boule de Suif et je maintiens que c'est un chef-d'oeuvre. Tâche d'en faire une douzaine comme ça ! et tu seras un homme ! L'article de Wolff m'a comblé de joie. Ô eunuques !
      Mme Brainne m'a écrit qu'elle était enchantée ; idem de Mme Lapierre ! ! !
      Te souviens-tu que tu m'avais promis de te livrer à des recherches dans Barbey d'Aurevilly (département de la Manche). C'est celui-là qui a écrit sur moi cette phrase : "Personne ne pourra donc persuader à M. Flaubert de ne plus écrire ?" Il serait temps de se mettre à faire des extraits dudit sieur. Le besoin s'en fait sentir.
      Et la botanique, quid ? Comment va la santé ? Et le volume de vers ?
      Sarah Bernhard me semble gigantesque ! Et "les pères de famille" pétitionnant pour les congrégations ! L'époque est farce, décidément.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Jeudi, 4 heures, 22 avril 1880.
      As-tu lu enfin Boule de Suif ? Mme Brainne m'en a écrit l'éloge – ô revirements ! – et elle viendra à Rouen, mardi prochain, pour la Saint-Polycarpe. Ma bonne y est conviée, ce qui me paraît la flatter beaucoup.
      Samedi prochain, dans l'après-midi, j'aurai la visite d'adieu de Jules Lemaître, nommé professeur de littérature à Alger [...].
      Bouvard et Pécuchet ont avancé cette semaine. Quand j'arriverai à Paris, je n'aurai plus que les deux scènes finales. L'idée de quitter Croisset m'embête de plus en plus, tant je redoute 1° la banalité du chemin de fer ; 2° le tapage des voitures, etc. , etc. ! et toutes les bêtises que je vais entendre ! Sans blague aucune, je me sens profondément ours des cavernes, et l'Humanité me dégoûte, depuis les illustrations de la Vie Moderne jusqu'aux pétitions des pères de famille en faveur de ces excellents jésuites !
      Tu ne me dis rien de la pièce de Mme Régnier. Le divin Sarcey ne m'en a pas l'air enthousiaste.
      J'attends ton mari d'un moment à l'autre.
      Et une bonne (c'est-à-dire longue) lettre de mon Caro, très prochainement.
      Deux forts bécots.
      Nounou.
 

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À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Croisset, jeudi [22 avril 1880].
      Comme voilà longtemps que nous n'avons correspondu, ma chère princesse ! Mais, grâce au ciel et enfin, je vais bientôt vous revoir.
      Je compte furieusement réparer le temps perdu. Cette perspective emplit de joie le coeur de votre fidèle.
      Indirectement j'ai eu de vos nouvelles par ma nièce et par Goncourt, lesquels m'ont dit que vous étiez toujours vaillante.
      Goncourt m'a semblé très gaillard ; jamais je ne l'avais vu en aussi bonnes dispositions. était-ce bien l'air de la campagne ? Aurai-je la visite de Popelin ?
      J'avais projeté de ne retourner à Paris qu'à la fin de mon affreux livre ; mais la fin n'arrive pas, bonsoir ! Et dans une quinzaine je ferai mes paquets. Ma première course, bien entendu, sera pour me précipiter rue de Berri. Vous n'en partirez pas sans doute avant le mois de juin ? Vos arbres de Saint-Gratien ont-ils souffert ? Ici tous les lauriers sont morts. Le temps des lauriers est fini, et pour moi celui des roses !
      Ce qui ne m'empêche pas, Princesse, de me mettre à vos genoux et de vous baiser les deux mains.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 25 avril 1880].
      Mon jeune homme,
      Tu as raison de m'aimer, car ton vieux te chérit. J'ai lu immédiatement ton volume, que je connaissais, du reste, aux trois quarts. Nous le reverrons ensemble. Ce qui m'en plaît surtout, c'est qu'il est personnel. Pas de chic ! pas de pose ! ni parnassien, ni réaliste (ou impressionniste, ou naturaliste).
      Ta dédicace a remué en moi tout un monde de souvenirs : ton oncle Alfred, ta grand'mère, ta mère, et le bonhomme, pendant quelque temps, a eu le coeur gros et une larme aux paupières.
      Collectionne-moi tout ce qui paraîtra sur Boule de Suif et sur ton volume de vers.
      Je suis scié par les panégyriques de Duranty ! Est-ce qu'il va succéder au "baron Taylor" ?
      Quand tu viendras à Croisset, fais-moi penser à te montrer l'article de cet excellent Duranty sur Bovary. Il faut garder ces choses-là.
      Sarah Bernhardt est "une expression sociale". Voyez Vie Moderne d'hier, article de Fourcaud. Où s'arrêtera le délire de la bêtise ?
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, vers le 25 avril 1880].
      [Flammarion : 24 avril 1880]

      Non ! ça ne suffit pas ! bien que ce soit déjà mieux. Les anémones (dans la famille des renonculacées) sans calice, très bien. Mais pourquoi Jean-Jacques Rousseau (dans sa botanique) a-t-il dit : "la plupart" des liliacées en manquent ? Ce "la plupart" signifie que certaines liliacées en manquent ! Ledit Rousseau n'étant pas savant, mais observateur de "la Nature", il s'est peut-être trompé. Pourquoi et comment ? Bref, il me faut une exception à la règle. Je l'ai déjà avec certaines renonculacées ; mais 2 il me faut une exception à l'exception, malice qui m'est suggérée par le "la plupart" du citoyen de Genève.
      Il va sans dire que je ne tiens à aucune famille, pourvu que la plante soit vulgaire.
      Je te dirai ce que je pense des oeuvres de tes collègues. Hennique a raté un bien beau sujet. Céard parle de ce qu'il ignore absolument : la corruption de l'Empire ; comme tous ceux, du reste, qui traitent cette matière, à commencer par le père Hugo. La vérité est bien plus forte et plus simple.
      Boule de Suif écrase le volume, dont le titre est stupide.
      D'aujourd'hui en quinze je ferai mes paquets.
      Occupe-toi de ma botanique et donne-moi une réponse le plus tôt possible.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], mercredi [28 avril 1880].
      Je suis encore tout ahuri de la Saint-Polycarpe ! Les Lapierre se sont surpassés ! ! ! J'ai reçu près de 30 lettres, envoyées de différentes parties du monde ! et trois télégrammes pendant le dîner. L'archevêque de Rouen, des cardinaux italiens, des vidangeurs, la corporation des frotteurs d'appartements, un marchand d'objets de sainteté, etc. , m'ont adressé leurs hommages.
      Comme cadeaux, on m'a donné une paire de chaussettes de soie, un foulard, trois bouquets, une couronne, un portrait (espagnol) de saint Polycarpe, une dent (relique du saint), et il va venir une caisse de fleurs de Nice !
      Un orchestre commandé a fait faux bond.
      Épîtres de Raoul-Duval et de ses deux filles. Vers du jeune Brainne.
      Toutes les lettres (y compris celle de Mme Régnier) avaient comme en-tête la figure de mon patron.
      J'oubliais un menu composé de plats tous intitulés d'après mes oeuvres.
      Véritablement, j'ai été touché de tout le mal qu'on avait pris pour me divertir.
      Je soupçonne mon disciple d'avoir fortement coopéré à ces farces aimables.
      Je suis bien content que tu admires Boule de Suif, un vrai chef-d'oeuvre, ni plus ni moins, et qui vous reste dans la tête.
      N. B. – Procure-toi le numéro du Gil Blas paru mercredi. Il y a là, de Richepin, un jugement sur la bande Zola, qui est parfait. Que dis-tu de la dédicace du volume de vers de Guy ? N'est-ce pas que c'est gentil ?
      Oui, mon pauvre loulou, l'autre semaine nous nous trimbalerons ensemble. Nous irons voir des expositions ! et je me rengorgerai au bras de ma fameuse nièce... Il faudra que tu restes avec moi au moins huit jours, et je suis sûr que tu n'auras pas avec moi le mutisme de la mère Desvilles.
      Serai-je, dans dix jours, au point où je voudrais être avant de quitter Croisset ? J'en doute ! Et quand finira mon livre ? Problème. Pour qu'il paraisse l'hiver prochain, je n'ai pas d'ici là une minute à perdre. Mais, par moments, il me semble que je me liquéfie comme un vieux camembert, tant je me sens fatigué !
      Huit jours de bavette avec l'altière Vasti me délasseront.
      Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.
      Nounou.
      Le portrait de Renan est parfait...
      J'ai trouvé, à Sahurs, du CIDRE ! ! ! qui doit être en route pour Paris.
      J'attends vendredi ton mari à dîner.
 

   ***

 

AU DOCTEUR PENNETIER.

      [Croisset, fin avril-début mai 1880].
      Mon cher Ami,
      Pourriez-vous, demain, me montrer des dessins de Rubiacées (gratteron, muguet) qui n'ont point de calice, et la représentation exacte d'une Shérarde (ou Sherardia) plante de la même famille, qui en possède un !
      Ainsi, j'ai ce qu'il me faut : une exception à la règle, et une exception à l'exception !
      Tout à vous, et à demain. Vôtre.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 2 mai 1880.
      Ah ! mon pauvre chat, "la Carrière des Arts" est pleine de déceptions ! On t'a mal placée au Salon, et Bergerat continue à me placer encore plus mal dans sa feuille de chou ! Dans le numéro de ce matin, il arrête net une scène pour un article sur le sport ! Voilà comme on est toujours traité ; le contraire est l'exception, et ces messieurs-là ont la gueule enfarinée de grands mots !
      Malgré mon stoïcisme, je trouve que tu aurais tort de t'en tenir là. Est-ce que, par l'illustre Heredia, Burty ou mon disciple, il n'y aurait pas moyen de changer de place ? Comment n'es-tu pas morte de ta journée de vendredi ? Et Mme qui veut venir au vernissage ! Pourquoi ? Il est vrai que je ne comprends plus rien aux contemporains. Paris me dégoûte par sa démence. C'est dans huit jours que j'y serai ; eh bien ! je ne m'en réjouis pas ! Au contraire ! et je crois que mon plus grand plaisir sera de bécoter à l'arrivée mon Caro.
      Il est maintenant 9 heures. Monsieur est levé depuis 7 heures et demie. Monsieur ne dort plus. Je voudrais samedi prochain être arrivé au bord de l'avant-dernière scène. Or, je n'ai pas une minute à perdre. Ce soir, pourtant, dîner chez Pennetier.
      Guy m'a envoyé mon renseignement botanique : j'avais raison ! Enfoncé M. Baudry ! Je tiens mon renseignement du professeur de botanique du Jardin des Plantes ; et j'avais raison parce que l'esthétique est le Vrai, et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. Il m'a fallu, pour Bouvard et Pécuchet, trois voyages en des régions diverses avant de trouver leur cadre, le milieu idoine à l'action. Ah ! ah ! je triomphe ! ça, c'est un succès ! et qui me flatte...
      Avant de procéder (sous-entendu à ma toilette), je vais prévenir Charpentier que la semaine prochaine je lui demanderai des comptes, et par la même occasion, lui adresser quelques paroles bien senties sur sa jolie revue. Bergerat aura son paquet chez moi, devant une nombreuse.
      
Adieu, pauvre chat ; j'attends une lettre de toi au milieu de la semaine, puis je t'enverrai un mot pour te dire mon arrivée. Je n'ai plus de recommandations à faire pour le désencombrement du logis, je crois ?
      As-tu vuidé le bas de la bibliothèque ?
      Je te baise à pincettes.
      Vieux.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      Dimanche 2 mai [1880].
      Comme le Rédacteur en chef me paraît devenu gâteux, je m'adresse à l'éditeur.
      Leur numéro d'hier est le comble ! Une scène, à son milieu, arrêtée net par un article de sport, me paraît une drôle de façon de respecter la littérature ! Si vos abonnés préfèrent à mon oeuvre la vue d'une grille, ou celle du Pont-Neuf (comme actualité), ou des portraits de botte, ils n'avaient que faire de ma prose.
      Enfin, je regarde cette publication comme une cochonnerie que vous m'avez faite, à moi, ce qui n'est pas bien de la part d'un ami. Je m'étais fié à vous deux. Vous m'avez trompé, voilà tout. Je n'ai pas voulu vous en parler quand vous êtes venu à Pâques, pour ne point gâter "cette petite fête de famille" ! Mais la chose me reste sur le coeur. De toutes les avanies que j'ai endurées pour le Château des Coeurs celle-là est la plus forte. On rejetait mon manuscrit ; on ne chiait pas dessus !
      Vous me paierez cela, mon bon, je vous en préviens.
      Attendez-vous donc, la semaine prochaine, à me voir dans des dispositions peu commodes. Puisque j'ai eu la bêtise de consentir à des illustrations (chose anti-littéraire), il faut maintenant les recommencer pour le volume, pas une n'ayant de rapport avec le texte. C'est donc une autre publication à faire, et il faut s'y mettre tout de suite, pour qu'elle précède mon roman. Pensez-y.
      Là-dessus, comme vous êtes gentil tout de même, et que je suis une bedolle, je vous embrasse.
      Tendres respects à Mme Charpentier.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 3 mai 1880].
      [Flammarion : 4 mai 1880]

      C'est fait, ma lettre pour Banville sera à Paris ce soir.
      La semaine prochaine apporte-moi la liste des idiots qui font des comptes rendus, soi-disant littéraires, dans les feuilles. Alors nous dresserons "nos batteries". Mais souviens-toi de cette vieille maxime du bon Horace : Oderunt poetas.
      
Et puis l'Exposition ! ! ! Monsieur ! ! J'en suis scié déjà ! Elle m'em... d'avance. J'en dégueule d'ennui, par anticipation.
      À propos d'arts inférieurs, j'ai adressé hier au jeune Charpentier une première aux Corinthiens, qui ne figurera pas dans le bazar de la Vie Moderne. Dans leur dernier numéro ils ont coupé une scène juste à son milieu, pour un article de sport, et, au lieu de faire le dessin du décor, c'est une vue du Pont-Neuf. Actualité palpitante. Si la maison Charpentier ne me paie pas immédiatement ce qu'elle me doit et ne m'aboule pas une forte somme pour la féerie, Bouvard et Pécuchet iront ailleurs. L'importance attachée à ces niaiseries, le pédantisme de la futilité m'exaspère (sic). Bafouons le chic !
      Huit éditions des Soirées de Médan ? Les Trois contes en ont eu quatre. Je vais être jaloux.
      Tu me verras au commencement de la semaine prochaine.

Gustave Flaubert mourut le 8 mai 1880.

   ***