Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1846

(Édition Louis Conard)

 


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ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À MAXIME DU CAMP.

      Rouen, [20] mars 1846.
      Hamard sort de ma chambre où il sanglotait debout, au coin de ma cheminée. Ma mère est une statue qui pleure. Caroline parle, sourit, nous caresse, nous dit à tous des mots doux et affectueux ; elle perd la mémoire ; tout est confus dans sa tête : elle ne savait pas si c’était moi ou Achille qui était parti pour Paris. Quelle grâce il y a dans les malades, et quels singuliers gestes ! Le petit enfant tette et crie. Achille ne dit rien et ne sait que dire. Quelle maison ! quel enfer ! Et moi ! J’ai les yeux secs comme un marbre. C’est étrange. Autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon coeur âcres et dures ; elles s’y cristallisent à mesure qu’elles y viennent. Il semble que le malheur est sur nous et qu’il ne s’en ira qu’après s’être gorgé de nous. Encore une fois je vais revoir les draps noirs et j’entendrai l’ignoble bruit des souliers ferrés des croque-morts qui descendent les escaliers. J’aime mieux n’avoir pas d’espoir et entrer au contraire par la pensée dans le chagrin qui va venir. Marjolin arrive ce soir ; que fera-t-il ? Adieu ! j’ai eu hier un pressentiment que, quand je te reverrais, je ne serais pas gai.

***

À MAXIME DU CAMP.

      Croisset, mars 1846 [23 ou 24 mars].
      Je n’ai pas voulu que tu vinsses ici ; j’ai redouté ta tendresse. J’avais assez de la vue de Hamard sans la tienne. Peut-être eusses-tu été encore moins calme que nous. Dans quelques jours je t’appellerai et je compte sur toi. C’est hier, à onze heures, que nous l’ayons enterrée, la pauvre fille. On lui a mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d’immortelles et de violettes. J’ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l’as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds. Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil. Je me suis penché dessus, j’y ai entré la tête, et j’ai senti le plomb me plier sous les mains. C’est moi qui l’ai fait mouler. J’ai vu les grosses pattes de ces rustres la manier et la recouvrir de plâtre. J’aurai sa main et sa face. Je prierai Pradier de me faire son buste et je le mettrai dans ma chambre. J’ai à moi son grand châle bariolé, une mèche de cheveux, la table et le pupitre sur lequel elle écrivait. Voilà tout ; voilà tout ce qui reste de ceux que l’on a aimés ! Hamard a voulu venir avec nous. Arrivés là-haut, dans ce cimetière derrière les murs duquel j’allais en promenade avec le collège, Hamard sur les bords de la fosse s’est agenouillé et lui a envoyé des baisers en pleurant. La fosse était trop étroite, le cercueil n’a pas pu y entrer. On l’a secoué, tiré ; tourné de toutes les façons ; on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus, – c’était la place de la tête – pour le faire entrer. J’étais debout, à côté, mon chapeau à la main ; je l’ai jeté en criant. Je te dirai le reste de vive voix, car j’écrirais trop mal tout cela. J’étais sec comme la pierre d’une tombe, mais horriblement irrité. J’ai voulu te raconter ce qui précède, pensant que cela te ferait plaisir. Tu as assez d’intelligence et tu m’aimes assez pour comprendre ce mot «plaisir» qui ferait rire les bourgeois. – Nous voilà revenus à Croisset depuis dimanche. Quel voyage ! seul avec ma mère et l’enfant qui criait ! La dernière fois que j’en étais parti, c’était avec toi ; tu t’en souviens. Des quatre qui y habitaient, il en reste deux. Les arbres n’ont pas encore de feuilles, le vent souffle, la rivière est grosse ; les appartements sont froids et dégarnis. Ma mère va mieux qu’elle ne pourrait aller. Elle s’occupe de l’enfant de sa fille, la couche dans sa chambre, la berce, la soigne, le plus qu’elle peut. Elle tâche de se refaire mère ; y arrivera-t-elle ? La réaction n’est pas encore venue et je la crains fort. Je suis accablé, abruti ; j’aurais bien besoin de reprendre ma vie calme ; car j’étouffe d’ennui et d’agacement. Quand retrouverai-je ma pauvre vie d’art tranquille et de méditation longue ! Je ris de pitié sur la vanité de la volonté humaine, quand je songe que voilà six ans que je veux me remettre au grec et que les circonstances sont telles que je n’en suis pas encore arrivé aux verbes.
      Adieu, cher Maxime, je t’embrasse tendrement.

***

À ERNEST CHEVALIER.

      [Croisset], 5 avril [1846].
      Eh bien, pauvre vieux, encore un ! Tu n’as pas eu le temps de répondre à la lettre où je te parlais de la mort de mon père, que je t’en envoie une autre où je te parle de celle de ma soeur ! La prochaine sera peut-être pour te dire celle de ma mère ! Qui sait ! Je m’attends à tout ; je suis comme un pavé de grande route : le malheur marche sur moi et piétine à plaisir.
      Quel changement depuis que nous ne nous sommes vus ! Mon père parti d’abord ; puis elle ensuite, ma pauvre Caroline que j’aimais tant, dont j’étais si fier ! Tu l’as connue toi, mon bon Ernest ; nous avons joué ensemble autrefois, quand nous étions enfants. Ton souvenir est lié au sien dans toutes les scènes tendres qui me reviennent maintenant à l’esprit.
      Si tu étais là, que de choses j’aurais à te dire ! mon vieil ami, mon vieux camarade, toi qu’elle confondait dans ses jeux et qu’elle ne distinguait pas de son frère.
      Quelques jours avant de mourir, elle a parlé de toi dans son délire ; elle croyait que tu étais à la maison. Elle parlait aussi de son père, elle s’étonnait de ne le pas voir. Comme elle a souffert ! comme elle a souffert ! Tantôt elle poussait des cris déchirants ou geignait douloureusement. Il n’y a ni mot ni description qui te puisse donner une idée de l’état de ma mère... J’ai un triste pressentiment sur son compte, et malheureusement je suis payé pour croire à mes pressentiments.
      Écris-moi donc longuement, souvent, le plus longuement possible. Où est le temps où nous nous voyions tous les jours ? Nos pauvres jeudis du collège, où sont-ils ?
      Adieu, je t’embrasse bien tendrement.
      Fais-moi le plaisir d’envoyer la lettre ci-jointe en y mettant l’adresse. C’est pour Lorelli ; je ne lui avais pas encore répondu.

***

À EMMANUEL VASSE.

      [Croisset], 5 avril 1846.
      Quand tu m’as quitté la dernière fois, quand tu m’as vu repartir pour Rouen, tu t’es dit sans doute que, le temps venant, les jours s’écoulant, ma douleur allait passer, que je me consolerais à la longue de la mort de mon père et que je finirais enfin par rentrer dans le calme dont il y a si longtemps que je suis privé. Ah oui ! du calme ! Y en a-t-il pour les pavés de la grande route qui sont broyés par les roues des chariots ? Y en a-t-il pour l’enclume ?
      En plaçant ma vie au delà de la sphère commune, en me retirant des ambitions et des vanités vulgaires pour exister dans quelque chose de plus solide, j’avais cru que j’obtiendrais, sinon le bonheur, du moins le repos. Erreur ! Il y a toujours en nous l’homme, avec toutes ses entrailles et les attaches puissantes qui le relient à l’humanité. Personne ne peut échapper à la douleur. J’en sais quelque chose. Notre dernier malheur a été encore plus horrible que l’autre, en ce qu’il était moins prévu, moins probable. Et puis, voir mourir un être jeune, dans toute la plénitude de sa beauté et de son intelligence, c’est quelque chose qui révolte ; on éprouve le sentiment d’une atroce injustice.
      Reste toujours comme tu es, ne te marie pas, n’aie pas d’enfants, aie le moins d’affections possible, offre le moins de prise à l’ennemi.
      J’ai vu de près ce qu’on appelle le bonheur et j’ai retourné sa doublure ; c’est une dangereuse manie que de vouloir le posséder.
      Écris-moi quelquefois, tiens-moi au courant de tes travaux ; je ne sais maintenant quand j’irai à Paris. Adieu.

***

À MAXIME DU CAMP.

      [Croisset], 7 avril 1846.
      J’ai pris une feuille de grand papier avec l’intention de t’écrire une longue lettre ; peut-être ne vais-je pas t’envoyer trois lignes ; c’est comme ça viendra. Le temps est gris, la Seine est jaune, le gazon est vert ; les arbres ont à peine des feuilles, elles commencent ; c’est le printemps, l’époque de la joie et des amours. – «Mais il n’y a pas plus de printemps dans mon coeur que sur la grande route, où le hâle fatigue les yeux, où la poussière se lève en tourbillons.» – Te rappelles-tu où cela est ? C’est de Novembre. J’avais dix-neuf ans quand j’ai écrit cela, il y a bientôt six ans. C’est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J’ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C’était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s’échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu’elle est à faire vomir. Je ne me plains pas de cela, du reste ; mes derniers malheurs m’ont attristé, mais ne m’ont pas étonné. Sans rien ôter à la sensation, je les ai analysés en artiste. Cette occupation a mélancoliquement récréé ma douleur. Si j’avais attendu de meilleures choses de la vie, je l’aurais maudite ; c’est ce que je n’ai pas fait. Tu me regarderais peut-être comme un homme sans coeur, je te disais que ce n’est pas l’état présent que je considère comme le plus pitoyable de tous. Dans le temps que je n’avais à me plaindre de rien, je me trouvais bien plus à plaindre. Après tout, cela tient peut-être à l’exercice. À force de s’élargir pour la souffrance, l’âme en arrive à des capacités prodigieuses ; ce qui la comblait naguère à la faire crever en couvre à peine le fond maintenant. J’ai au moins une consolation énorme, une base sur laquelle je m’appuie ; c’est celle-ci : je ne vois plus ce qui peut m’arriver de fâcheux. Il y a la mort de ma mère que je prévois plus ou moins prochaine ; mais, avec moins d’égoïsme, je devrais l’appeler pour elle. Y a-t-il de l’humanité à secourir les désespérés ? As-tu réfléchi combien nous sommes organisés pour le malheur ? On s’évanouit dans la volupté, jamais dans la peine. Les larmes sont pour le coeur ce que l’eau est pour les poissons. Je suis résigné à tout, prêt à tout ; j’ai serré mes voiles et j’attends le grain, le dos tourné au vent et la tête sur ma poitrine. On dit que les gens religieux endurent mieux que nous les maux d’ici-bas. Mais l’homme convaincu de la grande harmonie, celui qui espère le néant de son corps, en même temps que son âme retournera dormir au sein du grand Tout pour animer peut-être le corps des panthères ou briller dans les étoiles, celui-là non plus n’est pas tourmenté. On a trop vanté le bonheur mystique. Cléopâtre est morte aussi sereine que saint François. Je crois que le dogme d’une vie future a été inventé par la peur de la mort ou l’envie de lui rattraper quelque chose. – C’est hier que l’on a baptisé ma nièce. L’enfant, les assistants, moi, le curé lui-même qui venait de dîner et était empourpré, ne comprenaient pas plus l’un que l’autre ce qu’ils faisaient. En contemplant tous ces symboles insignifiants pour nous, je me faisais l’effet d’assister à quelque cérémonie d’une religion lointaine, exhumée de la poussière. C’était bien simple et bien connu, et pourtant je n’en revenais pas d’étonnement. Le prêtre marmottait au galop un latin qu’il n’entendait pas ; nous autres, nous n’écoutions pas ; l’enfant tenait sa petite tête nue sous l’eau qu’on lui versait ; le cierge brûlait et le bedeau répondait : Amen ! Ce qu’il y avait de plus intelligent à coup sûr, c’étaient les pierres qui avaient autrefois compris tout cela et qui peut-être en avaient retenu quelque chose.
      Je vais me mettre à travailler, enfin ! enfin ! J’ai envie, j’ai espoir de piocher démesurément et longtemps. Est-ce d’avoir touché du doigt la vanité de nous-mêmes, de nos plans, de notre bonheur, de la beauté, de la bonté, de tout ? mais je me fais l’effet d’être borné et bien médiocre. Je deviens d’une difficulté artiste qui me désole ; je finirai par ne plus écrire une ligne. Je crois que je pourrais faire de bonnes choses ; mais je me demande toujours à quoi bon ? C’est d’autant plus drôle que je ne me sens pas découragé ; je rentre, au contraire, plus que jamais dans l’idée pure, dans l’infini. J’y aspire, il m’attire ; je deviens brahmane, ou plutôt je deviens un peu fou. Je doute fort que je compose rien cet été. Si c’était quelque chose, ce serait du théâtre. Mon conte oriental est remis à l’année prochaine, peut-être à la suivante et peut-être à jamais. Si ma mère meurt, mon plan est fait : je vends tout et je vais vivre à Rome, à Syracuse, à Naples. Me suis-tu ? Mais fasse le ciel que je sois un peu tranquille ! Un peu de tranquillité, grand Dieu ! un peu de repos ; rien que cela ; je ne demande pas de bonheur. Tu me parais heureux ; c’est triste. La félicité est un manteau de couleur rouge qui a une doublure en lambeaux ; quand on veut s’en recouvrir, tout part au vent, et l’on reste empêtré dans ces guenilles froides que l’on avait jugées si chaudes.

***

À MAXIME DU CAMP.

      Avril 1846.
      L’ennui n’a pas de cause ; vouloir en raisonner et le combattre par des raisons, c’est ne pas le comprendre. Il fut un temps où je regorgeais d’éléments de bonheur et où j’étais véritablement très à plaindre ; les deuils les plus tristes ne sont pas ceux que l’on porte sur son chapeau. Je sais ce que c’est que le vide. Mais qui sait ? La grandeur y est peut-être ; l’avenir y germe. Prends garde seulement à la rêverie : c’est un vilain monstre qui attire et qui m’a déjà mangé bien des choses. C’est la sirène des âmes ; elle chante, elle appelle ; on y va et l’on n’en revient plus. J’ai grande envie, ou plutôt grand besoin de te voir. J’ai mille choses à te dire, et de tristes ! Il me semble que je suis maintenant dans un état inaltérable. C’est une illusion sans doute, mais je n’ai plus que celle-là, si c’en est une. Quand je pense à tout ce qui peut survenir, je ne vois pas ce qui pourrait me changer ; j’entends le fond, la vie, le train ordinaire des jours ; et puis je commence à prendre une habitude du travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j’écris régulièrement de huit à dix heures par jour ; et si l’on me dérange, j’en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j’aille au bout de la terrasse ; le canot n’est seulement pas à flot. J’ai soif de longues études et d’âpres travaux. La vie interne, que j’ai toujours rêvée, commence enfin à surgir. Dans tout cela la poésie y perdra peut-être, je veux dire l’inspiration, la passion, le mouvement instinctif. J’ai peur de me dessécher à force de science et pourtant, d’un autre côté, je suis si ignorant que j’en rougis vis-à-vis de moi-même. Il est singulier comme, depuis la mort de mon père et de ma soeur, j’ai perdu tout amour d’illustration. Les moments où je pense aux succès futurs de ma vie d’artiste sont les moments exceptionnels. Je doute bien souvent si jamais je ferai imprimer une ligne. Sais-tu que ce serait une belle idée que celle du gaillard qui, jusqu’à cinquante ans, n’aurait rien publié et qui, d’un seul coup, ferait paraître, un beau jour, ses oeuvres complètes et s’en tiendrait là ? Hélas ! je rêve aussi, je rêve, comme toi, de grands voyages, et je me demande si dans dix ans, dans quinze ans, ce ne serait pas plus sage que de rester à Paris à faire l’homme de lettres, à faire le pied de grue devant le comité des Français, à saluer messieurs les critiques, à me disputer avec mes éditeurs et à payer des gens pour écrire ma biographie parmi les grands hommes contemporains. Un artiste qui serait vraiment artiste et pour lui seul, sans préoccupation de rien, cela serait beau ; il jouirait peut-être démesurément. Il est probable que le plaisir qu’on peut avoir à se promener dans une forêt vierge ou à chasser le tigre est gâté par l’idée qu’on doit en faire une description bien arrangée pour plaire à la plus grande masse de bourgeois possible. Je vis seul, très seul, de plus en plus seul. Mes parents sont morts ; mes amis me quittent ou changent. «Celui, dit Çakia Mouni, qui a compris que sa douleur vient de l’attachement, se retire dans la solitude comme le rhinocéros.» Oui, comme tu le dis, la campagne est belle, les arbres sont verts, les lilas sont en fleurs ; mais de cela, comme du reste, je ne jouis que par ma fenêtre. Tu ne saurais croire comme je t’aime ; de plus en plus l’attachement que j’ai pour toi augmente. Je me cramponne à ce qui me reste, comme Claude Frollo suspendu au-dessus de l’abîme. Tu me parles de scénario ; envoie-moi celui que tu veux me montrer. Alfred Le Poittevin s’occupe de tout autre chose ; c’est un bien drôle d’être. J’ai relu l’Histoire Romaine de Michelet ; non ! l’antiquité me donne le vertige. J’ai vécu à Rome, c’est certain, du temps de César ou de Néron. As-tu pensé quelquefois à un soir de triomphe, quand les légions rentraient, que les parfums brûlaient autour du char du triomphateur et que les rois captifs marchaient derrière ? Et le cirque ! C’est là qu’il faut vivre vois-tu ; on n’a d’air que là et on a de l’air poétique, à pleine poitrine, comme sur une haute montagne, si bien que le coeur vous en bat ! Ah ! quelque jour, je m’en donnerai une saoulée avec la Sicile et la Grèce. En attendant, j’ai des clous aux jambes et je garde le lit.

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À ERNEST CHEVALIER.

      [Croisset], 4 juin [1846], jeudi soir.
      Pauvre vieux ! je sais bien qu’à 300 lieues de moi il y a des yeux pleins de larmes quand les miens pleurent, un coeur gros d’angoisses quand le mien se déchire. Je comprends, je plains ton isolement, la solitude d’affections où tu te trouves ; je souhaite comme toi et pour toi que tu reviennes en France. Il faut espérer que d’ici à quelque temps on te fera cette grâce ou plutôt cette justice, car tu commences vraiment à avoir mérité de l’avancement pour l’embêtement que te donnent tes fonctions. N’est-ce pas qu’il faut avoir demeuré à l’étranger pour aimer son pays ? et n’avoir plus de famille pour en sentir le prix ? J’attends avec impatience les vacances pour pouvoir passer ensemble quelques bonnes heures. Ma pauvre mère te reverra avec bien du plaisir : elle te reverra avec joie, car tu es mêlé à trop de choses tendres du temps de son bonheur pour que tu ne lui sois pas cher. N’aimons-nous pas à retrouver sur les gens, et même sur les meubles et les vêtements, quelque chose de ceux qui les ont approchés, aimés, connus, ou usés ?
      Des nouvelles de ce qui se passe ici, je vais t’en donner. Achille a le logement de l’Hôtel-Dieu. Le voilà en pied et avec la plus belle position médicale de la Normandie. Nous autres, nous vivons à Croisset, d’où je ne sors [pas] et où je travaille le plus que je peux, ce qui n’est pas beaucoup, mais un acheminement à plus. L’hiver, nous passerons quatre mois à Rouen. Nous y avons pris un logement au coin de la rue de Buffon. Notre déménagement est à peu près fini, Dieu merci ! c’est encore là une triste besogne. J’y ai une chambre assez propre, avec un petit balcon pour fumer la pipe matinale.
      Veux-tu que je t’apprenne quelque chose qui va te faire pousser un Oh ! avec plusieurs points d’exclamation ? C’est le mariage, de qui ? D’un jeune homme de ta connaissance – pas de moi, rassure-toi ; mais bien d’un nommé Le Poittevin avec Mlle de Maupassant. Ici tu vas te livrer à l’étonnement et à la rêverie [...]. Les «justes noces» se feront dans, je crois, une quinzaine. Le contrat a dû être signé mardi dernier. Après le mariage, on fera un voyage en Italie et l’hiver prochain on habitera Paris. En voilà encore un de perdu pour moi ; et doublement, puisqu’il se marie d’abord et ensuite puisqu’il va vivre ailleurs. Comme tout s’en va ! comme tout s’en va ! Les feuilles repoussent aux arbres ; mais pour nous, où est le mois de mai qui nous rende les belles fleurs enlevées et les parfums mâles de notre jeunesse ? Cela te fait-il le même effet ? mais je me fais à moi-même l’effet d’être démesurément âgé et plus vieux qu’un obélisque. J’ai vécu énormément et il est probable que, quand j’aurai soixante ans je me trouverai très jeune ; c’est là ce qu’il y a d’amèrement farce.
      Ma pauvre mère est toujours désolée. Tu n’as pas l’idée d’un pareil chagrin. S’il y a un Dieu, il faut avouer qu’il n’est pas toujours dans des accès de bonhomie. Madame Mignot m’a écrit ce matin pour me dire qu’elle viendrait passer quelques jours ici prochainement ; je lui en ai une grande reconnaissance. Mon courage faiblit quelquefois à porter tout seul le fardeau de ce grand désespoir, que rien n’allège. Adieu, cher vieil ami, je t’embrasse de tout mon coeur. Ton vieux.

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À EMMANUEL VASSE.

      4 juin, jeudi soir [1846].
      Je te remercie beaucoup, mon cher ami, de me tenir au courant de tes travaux ; j’y prends, je t’assure, une part bien vive. Ce que j’aime en toi, c’est que tu les continues avec persévérance et âpreté, choses rares à notre époque où petits et grands ne travaillent que par fragments, sans avoir les uns ni la vue, les autres ni le courage de l’ensemble. La méthode, tout est là dans les oeuvres scientifiques et c’est ce qui manque même aux plus belles de notre génération. Je compatis, comme un homme qui y a passé, aux misères de ta vie extérieure, c’est-à-dire au boulet que tu traînes sous le nom de Ministère de la marine royale et des colonies.
      Mais tu as encore quelques heures libres, rêveuses et remplies le soir ; combien n’en ont pas ! Quand tu es rentré chez toi, dans ta chambre, au milieu de tes livres et de tes travaux, ne jouis-tu pas d’un calme exquis, et comme d’une brise fraîche qui vient enlever de toi-même les exhalaisons fades de l’ennui du bureau ?
      Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de l’existence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes. Heureux les gens qui ont passé leurs jours à piquer des insectes sur des feuilles de liège ou à contempler avec une loupe les médailles rouillées des empereurs romains ! Quand il se mêle à cela un peu de poésie ou d’entrain, on doit remercier le ciel de vous avoir fait ainsi naître. Je suis bien curieux de voir ta rédaction et je te sais bon gré de me demander là-dessus mes avis ; tout ce que je pourrai faire pour cela je le ferai, non pas par complaisance, mais par plaisir. Entreprise et continuée avec tant de conscience, il ne peut manquer d’y avoir beaucoup de bon dans ton oeuvre ; le tout est de faire saillir tout ce que tu sais, de mettre en relief ce que tu vois.
      Pour moi, malgré les chagrins, les soucis, les embarras d’un tas d’affaires, je travaille assez raisonnablement, c’est-à-dire environ huit heures par jour. Je fais du grec, de l’histoire ; je lis du latin, je me culotte un peu de ces braves anciens pour lesquels je finis par avoir un culte artistique ; je m’efforce de vivre dans le monde antique ; j’y arriverai, Dieu aidant.
      Ne sortant jamais et ne voyant personne, j’ai jugé sensé de me faire meubler un cabinet à ma guise, duquel je ne compte sortir d’ici à longtemps, à moins que le vent ne me pousse ailleurs.
      D’ici à quelques jours il est probable que j’irai à Paris passer une huitaine ; je t’y verrai bien entendu. Achille, grâce un peu à mes soins, soit dit sans présomption diplomatique, a obtenu le logement de l’Hôtel-Dieu, le service de chirurgie de mon père, sauf peu de chose, et la moitié de la chaire de clinique. Voilà un gars heureux ! et servi par les circonstances ; il le méritait certainement, mais le nom de mon père a été un bon génie qui l’a couvert de ses ailes.
      Adieu, mon vieux, continue à travailler sans préoccupation du reste de l’univers ; l’égoïsme intellectuel est peut-être l’héroïsme de la pensée. À bientôt j’espère. Tout à toi.

***

À LOUISE COLET.

      Mardi soir, minuit. [4 Août 1846].
      Il y a douze heures, nous étions encore ensemble ; hier à cette heure-ci, je te tenais dans mes bras... t'en souviens-tu ? Comme c'est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ; j'entends le grand tulipier, qui est sous ma fenêtre, frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière. Tes petites pantoufles sont là pendant que je t'écris ; je les ai sous les yeux, je les regarde. Je viens de ranger, tout seul et bien enfermé, tout ce que tu m'as donné ; tes deux lettres sont dans le sachet brodé ; je vais les relire quand j'aurai cacheté la mienne. Je n'ai pas voulu prendre pour t'écrire mon papier à lettres ; il est bordé de noir ; que rien de triste ne vienne de moi vers toi ! Je voudrais ne te causer que de la joie et t'entourer d'une félicité calme et continue pour te payer un peu de tout ce que tu m'as donné à pleines mains dans la générosité de ton amour. J'ai peur d'être froid, sec, égoïste, et Dieu sait pourtant ce qui, à cette heure, se passe en moi. Quel souvenir ! et quel désir ! Ah ! nos deux bonnes promenades en calèche ! Qu'elles étaient belles, la seconde surtout avec ses éclairs ! Je me rappelle la couleur des arbres éclairés par les lanternes, et le balancement des ressorts ; nous étions seuls, heureux. Je contemplais ta tête dans la nuit ; je la voyais malgré les ténèbres ; tes yeux t'éclairaient toute la figure. Il me semble que j'écris mal ; tu vas lire ça froidement ; je ne dis rien de ce que je veux dire. C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs ; pour les comprendre il faut combler ce qui sépare l'une de l'autre ; tu le feras, n'est-ce pas ? Rêveras-tu à chaque lettre, à chaque signe de l'écriture ? Comme moi, en regardant tes petites pantoufles brunes, je songe aux mouvements de ton pied quand il les emplissait et qu'elles en étaient chaudes... le mouchoir est dedans [...]
      Ma mère m'attendait au chemin de fer ; elle a pleuré en me voyant revenir. Toi, tu as pleuré en me voyant partir. Notre misère est donc telle que nous ne pouvons nous déplacer d'un lieu sans qu'il en coûte des larmes des deux côtés ! C'est d'un grotesque bien sombre. J'ai retrouvé ici les gazons verts, les arbres grands et l'eau coulant comme lorsque je suis parti. Mes livres sont ouverts à la même place ; rien n'est changé. La nature extérieure nous fait honte ; elle est d'une sérénité désolante pour notre orgueil. N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien. Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre coeur tant qu'il enflera la voile ; qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils... ma foi tant pis ! Nous verrons...
      Et ce bon X... qu'a-t-il dit de l'envoi ? Nous avons ri hier au soir. C'était tendre pour nous, gai pour lui, bon pour nous trois. J'ai lu, en venant, presque un volume. J'ai été touché à différentes places. Je te causerai de ça plus au long. Tu vois bien que je ne suis pas assez recueilli, la critique me manque tout à fait ce soir. J'ai voulu seulement t'envoyer encore un baiser avant de m'endormir, te dire que je t'aimais. À peine t'ai-je eu quittée, et à mesure que je m'éloignais, ma pensée revolait vers toi. Elle courait plus vite que la fumée de la locomotive qui fuyait derrière nous (il y a du feu dans la comparaison - pardon de la pointe). Allons, un baiser, vite, tu sais comment, de ceux que dit l'Arioste, et encore un, oh encore ! encore et puis, ensuite, sous ton menton, à cette place que j'aime sur ta peau si douce, sur ta poitrine où je place mon coeur.
      Adieu, adieu.
      Tout ce que tu voudras de tendresses.

***

 

À LOUISE COLET.

      Jeudi soir, 11 heures. [6 Août 1846].
      Ta lettre de ce matin est triste, et d'une douleur résignée. Tu m'offres de m'oublier si cela me plaît. Tu es sublime. Je te savais bonne, excellente, mais je ne te savais pas si grande. Je te le répète : tu m'humilies, par la comparaison que je fais de toi à moi. Sais-tu que tu me dis des choses dures ? et ce qu'il y a de pire, c'est que c'est moi qui les ai provoquées. Tu me rends donc la pareille ; c'est une représaille. Ce que je veux de toi ? Je n'en sais rien. Mais, ce que je veux moi, c'est t'aimer, t'aimer mille fois plus. Oh ! si tu pouvais lire dans mon coeur, tu verrais la place où je t'ai mise ! Je vois que tu souffres plus que tu ne l'avoues ; tu t'es guindée pour écrire cette lettre. N'est-ce pas que tu as bien pleuré avant ? Elle est brisée ; on y sent une lassitude de chagrin et comme l'écho affaibli d'une voix qui a sangloté. Avoue-le ; dis-moi de suite que tu étais dans un mauvais jour, que c'est parce que ma lettre t'avait manqué. Sois franche ; ne fais pas la fière ; ne fais pas comme j'ai trop fait. Ne retiens pas tes larmes ; ça vous retombe sur le coeur, vois-tu, et ça y fait des trous profonds. J'ai une pensée qu'il faut que je te dise : je suis sûr que tu me crois égoïste. Tu t'en affliges et tu en es convaincue. Est-ce parce que j'en ai l'air ? Là-dessus, tu sais, chacun s'illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d'autres. Qui sait ? Et puis c'est encore là un mot qu'on jette à la tête de son voisin sans savoir ce qu'on veut dire. Qui ne l'est pas, égoïste, d'une façon plus ou moins large ? Depuis le crétin qui ne donnerait pas un sou pour racheter le genre humain, jusqu'à celui qui se jette sous la glace pour sauver un inconnu, est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons pas suivant nos instincts divers la satisfaction de notre nature ? Saint Vincent de Paul obéissait à un appétit de charité, comme Caligula à un appétit de cruauté. Chacun jouit à sa mode et pour lui seul ; les uns en réfléchissant l'action sur eux-mêmes, en s'en faisant la cause, le centre et le but, les autres en conviant le monde entier au festin de leur âme. Il y a là la différence des prodigues et des avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. Quant à l'égoïsme ordinaire, tel qu'on l'entend, quoiqu'il me répugne démesurément à l'esprit, j'avoue que, si je pouvais l'acheter, je donnerais tout pour l'avoir. Être bête, égoïste, et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux ; mais si la première nous manque, tout est perdu. Il y a aussi un autre bonheur, oui il y en a un autre, je l'ai vu, tu me l'as fait sentir ; tu m'as montré dans l'air ses reflets illuminés ; j'ai vu chatoyer à mes regards le bas de son vêtement flottant. Voilà que je tends les mains pour le saisir... et toi-même tu commences à remuer la tête et à douter si ce n'est pas une vision (quelle sotte manie j'ai de parler en métaphores qui me disent rien !). Mais je veux dire qu'il me semble que toi aussi, tu as de la tristesse au coeur, et de cette profonde qui ne vient de rien et qui, tenant à la substance même de l'existence, est d'autant plus grande que celle-ci est plus remuée. Je t'en avais avertie, ma misère est contagieuse. J'ai la gale ! Malheur à qui me touche ! Oh ! ce que tu m'as écrit ce matin est lamentable et douloureux. Je me suis imaginé ta pauvre figure triste en songeant à moi, triste à cause de moi. Hier j'étais si bien, confiant, serein, joyeux comme un soleil d'été entre deux ondées. Ta mitaine est là. Elle sent bon, il me semble que je suis encore à humer ton épaule et la douce chaleur de ton bras nu. Allons ! Voilà des idées de volupté et de caresses qui me reprennent, mon coeur bondit à ta pensée. Je convoite tout ton être, j'évoque ton souvenir pour qu'il assouvisse ce besoin qui crie au fond de mes entrailles ; que n'es-tu pas là ! Mais lundi, n'est-ce pas ? J'attends la lettre de Phidias. S'il m'écrit, tout se passera comme il est convenu.
      Sais-tu à quoi je pense ? À ton petit boudoir où tu travailles, où... (ici pas de mot, les trois points en disent plus que toute l'éloquence du monde). Je revois la pâleur de ta tête sérieuse, quand tu te tenais par terre dans mes genoux... et la lampe ! Oh ! ne la casse pas, laisse-là ; allume-la tous les soirs, ou plutôt à de certains jours solennels de ta vie intérieure, quand tu entameras quelque grand travail ou que tu le finiras. Une idée ! J'ai de l'eau du Mississipi. Elle a été rapportée à mon père par un capitaine de vaisseau, qui la lui a donnée comme un grand présent. Je veux, quand tu auras fait quelque chose que tu trouveras beau, que tu te laves les mains avec ; ou bien je la répandrai sur ta poitrine pour te donner le baptême de mon amour. Je divague, je crois ; je ne sais ce que je disais avant de penser à cette bouteille. C'était la lampe, n'est-ce pas ? Oui, je l'aime, j'aime ta maison, tes meubles, tout, si ce n'est l'affreuse caricature à l'huile qui est dans ta chambre à coucher. Je pense aussi à cette vénérable Catherine qui nous servait pendant le dîner, aux plaisanteries de Phidias, à tout, à mille détails, mais qui m'amusent. Mais sais-tu les deux postures où je te revois toujours ? C'est dans l'atelier, debout, posant, le jour t'éclairant de côté, quand je te regardais, que tu me regardais aussi ; et puis le soir, à l'hôtel, je te vois couchée sur mon lit, les cheveux répandus sur mon oreiller, les yeux levés au ciel, blême, les mains jointes, m'envoyant des paroles folles. Quand tu es habillée, tu es fraîche comme un bouquet. Dans mes bras je te trouve d'une douceur chaude qui amollit et qui enivre. Et moi, dis-moi comment je t'apparais. De quelle façon mon image vient-elle se dresser sous tes yeux ?... Quel pauvre amant je fais, n'est-ce pas ! Sais-tu que ce qui m'est arrivé avec toi ne m'est jamais arrivé ? (j'étais si brisé depuis trois jours et tendu comme la corde d'un violoncelle). Si j'avais été homme à estimer beaucoup ma personne, j'aurais été amèrement vexé. Je l'étais pour toi. Je craignais de ta part des suppositions odieuses pour toi ; d'autres peut-être auraient cru que je les outrageais. Elles m'auraient jugé froid, dégoûté ou usé. Je t'ai su gré de cette intelligence spontanée qui ne s'étonnait de rien, quand moi je m'étonnais de cela comme d'une monstruosité inouïe. Il fallait donc que je t'aimasse, et fort, puisque j'ai éprouvé le contraire de ce que j'avais été à l'abord de toutes les autres, n'importe lesquelles. Tu veux faire de moi un païen, tu le veux, ô ma muse ! toi qui as du sang romain dans le sang. Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti pris, j'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie ; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore ; ils rêvaient des jours heureux, pleins d'amours, juteux pour leurs coeurs comme la treille mûre que l'on presse avec les mains. J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre, comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ? Les cris de joie d'Alaric entrant à Rome ont eu pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d'un pauvre coeur d'enfant. Hélas ! non, je ne suis pas un homme antique ; les hommes antiques n'avaient pas de maladies de nerfs comme moi ! Ni toi non plus, tu n'es ni la Grecque, ni la Latine ; tu es au delà : le romantisme y [a] passé. Le christianisme, quoique nous voulions nous en défendre, est venu agrandir tout cela, mais le gâter, y mettre la douleur. Le coeur humain ne s'élargit qu'avec un tranchant qui le déchire. Tu me dis ironiquement, à propos de l'article du Constitutionnel, que je fais peu cas du patriotisme, de la générosité et du courage. Oh non ! J'aime les vaincus ; mais j'aime aussi les vainqueurs. Cela est peut-être difficile à comprendre, mais c'est vrai. Quant à l'idée de la patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non ! la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives, et qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? où vais-je ? comme dirait un poète tragique de l'école de Delille ; en Orient, le diable m'emporte ! Adieu, ma sultane !... N'avoir pas seulement à t'offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums quand tu vas venir dormir dans ma couche ! Quel ennui ! Mais je t'offrirai tous ceux de mon coeur. Adieu, un long, un bien long baiser, et d'autres encore.

***

 

À LOUISE COLET.

      [Samedi 8 Août 1846.]
      Je suis brisé, étourdi, comme après une longue orgie ; je m'ennuie à mourir. J'ai un vide inouï dans le coeur. Moi si calme naguère, si fier de ma sérénité, et qui travaillais du matin au soir avec une âpreté soutenue, je ne puis ni lire, ni penser, ni écrire ; ton amour m'a rendu triste. Je vois que tu souffres, je prévois que je te ferai souffrir. Je voudrais ne jamais t'avoir connue, pour toi, pour moi ensuite, et cependant ta pensée m'attire sans relâche. J'y trouve une douceur exquise. Ah ! qu'il eût mieux valu en rester à notre première promenade ! Je me doutais de tout cela ! Quand, le lendemain, je ne suis pas venu chez Phidias, c'est que je me sentais déjà glisser sur la pente. J'ai voulu m'arrêter ; qu'est-ce qui m'y a poussé ? Tant pis ! tant mieux ! Je n'ai pas reçu du ciel une organisation facétieuse. Personne plus que moi n'a le sentiment de la misère de la vie. Je ne crois à rien, pas même à moi, ce qui est rare. Je fais de l'art parce que ça m'amuse, mais je n'ai aucune foi dans le beau, pas plus que dans le reste. Aussi l'endroit de ta lettre, pauvre amie, où tu me parles de patriotisme m'aurait bien fait rire, si j'avais été dans une disposition plus gaie. Tu vas croire que je suis dur. Je voudrais l'être. Tous ceux qui m'abordent s'en trouveraient mieux, et moi aussi dont le coeur a été mangé comme l'est à l'automne l'herbe des prés par tous les moutons qui ont passé dessus. Tu n'as pas voulu me croire quand je t'ai dit que j'étais vieux. Hélas ! oui, car tout sentiment qui arrive dans mon âme s'y tourne en aigreur, comme le vin que l'on met dans les vases qui ont trop servi. Si tu savais toutes les forces internes qui m'ont épuisé, toutes les folies qui m'ont passé par la tête, tout ce que j'ai essayé et expérimenté en fait de sentiments et de passions, tu verrais que je ne suis pas si jeune. C'est toi qui es enfant, c'est toi qui es fraîche et neuve, toi dont la candeur me fait rougir. Tu m'humilies par la grandeur de ton amour. Tu méritais mieux que moi. Que la foudre m'écrase, que toutes les malédictions possibles tombent sur moi si jamais je l'oublie ! Te mépriser ? m'écris-tu, parce que tu t'es donnée trop tôt à moi ! As-tu pu le penser ? Jamais, jamais, quoi que tu fasses, quoi qu'il arrive ! Je te suis dévoué pour la vie, à toi, à ta fille, à ceux que tu voudras. C'est là un serment ; retiens-le, uses-en. Je le fais parce que je puis le tenir.
      Oui je te désire et je pense à toi. Je t'aime plus que je ne t'aimais à Paris. Je ne puis plus rien faire ; toujours je te revois dans l'atelier, debout près de ton buste, les papillottes remuantes sur tes épaules blanches, ta robe bleue, ton bras, ton visage, que sais-je ? tout. Tiens ! maintenant la force me circule dans le sang. Il me semble que tu es là ; je suis en feu, mes nerfs vibrent... tu sais comment... tu sais quelle chaleur ont mes baisers.
      Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter «pour toujours». Pourquoi ? C'est que je devine l'avenir, moi ; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes, et que les spectacles tristes m'affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au dehors ; une lecture m'émeut plus qu'un malheur réel. Quand j'avais une famille, j'ai souvent souhaité n'en avoir pas, pour être plus libre, pour aller vivre en Chine ou chez les sauvages. Maintenant que je n'en ai plus, je la regrette et je m'accroche aux murs où son ombre reste encore. D'autres seraient fiers de l'amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l'aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu'en ses replis les plus intimes ; mais cela me fait défaillir le coeur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : Elle m'aime et moi, qui l'aime aussi, je ne l'aime pas assez. Si elle ne m'avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu'elle verse ! Pardonne-moi ceci, pardonne-le moi au nom de tout ce que tu m'as fait goûter d'ivresse. Mais j'ai le pressentiment d'un malheur immense pour toi. J'ai peur que mes lettres ne soient découvertes, qu'on apprenne tout. Je suis malade de toi.
      Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant : toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine. Tu sais que j'ai les caresses féroces. N'importe, j'aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l'exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage... Qui sait ? tu me remercieras peut-être plus tard d'avoir eu le courage de n'être pas plus tendre. Ah ! si j'avais vécu à Paris, si tous les jours de ma vie avaient pu se passer près de toi, oui, je me laisserais aller à ce courant sans crier au secours. J'aurais trouvé en toi pour mon coeur, mon corps et ma tête, un assouvissement quotidien qui ne m'eût jamais lassé. Mais séparés, destinés à nous voir rarement, c'est affreux, quelle perspective ! et que faire pourtant... je ne conçois pas comment j'ai fait pour te quitter. C'est bien moi, cela ! C'est bien dans ma pitoyable nature ; tu ne m'aimerais pas, j'en mourrais, tu m'aimes et je suis à t'écrire de t'arrêter. Ma propre bêtise me dégoûte moi-même ; c'est que, de tous les côtés que je me retourne, je ne vois que malheur ! J'aurais voulu passer dans ta vie comme un frais ruisseau qui en eût rafraîchi les bords altérés, et non comme un torrent qui la ravage ; mon souvenir aurait fait tressaillir ta chair et sourire ton coeur. Ne me maudis jamais ! va, je t'aurai bien aimée, avant que je ne t'aime plus. Moi, je te bénirai toujours ; ton image me restera toute imbibée de poésie et de tendresse, comme l'était hier la nuit dans la vapeur laiteuse de son brouillard argenté.
      Ce mois-ci je t'irai voir, je te resterai un grand jour entier. Avant quinze jours, douze même, je serai à toi. Que Phidias m'écrive, et j'accours ; c'est convenu. Est-il remis de sa colère, ce bon Phidias ? A-t-il compris le sens du cadeau ? Tâche de lui bien faire entendre que c'était pour le faire rire et rêver, et lui rendre un peu de satisfaction qu'il nous avait causée.
      Tu veux que je t'envoie quelque chose de moi. Non, tu trouverais tout trop bien. Ne m'as-tu pas assez donné, sans y joindre tes éloges littéraires ? Tu veux donc achever de me rendre fat ! Et puis je n'ai rien de lisible ; tu ne t'y reconnaîtrais pas, au milieu des ratures et des renvois, n'ayant rien fait recopier. N'as-tu pas peur de te gâter le style en me fréquentant ? Tu voudrais que je publiasse quelque chose tout de suite ; tu m'exciterais ; tu finirais par faire que je me prendrais au sérieux (ce dont le ciel me garde !). Autrefois la plume courait sur mon papier avec vitesse ; elle y court aussi maintenant, mais elle le déchire. Je ne peux pas faire une phrase, je change de plume à toute minute, parce que je n'exprime rien de ce que je veux dire. Tu viendras à Rouen avec Phidias, tu feras semblant de m'y rencontrer et tu me feras une visite ici. Cela te satisfera mieux que toutes les descriptions possibles. Alors tu penseras à mon tapis et à la grande peau d'ours blanc sur laquelle je me couche dans le jour, comme moi je pense à ta lampe d'albâtre, quand je regardais sa lumière mourante onduler sur le plafond. Avais-tu compris, ce soir-là, que je m'étais donné ce terme ? Car je n'osais pas ; je suis timide, va, malgré mon cynisme, à cause de lui peut-être. Je m'étais dit : j'attendrai jusqu'à ce que la bougie soit éteinte. Oh ! quel oubli de tout ! quelle exclusion du reste du monde ! Comme elle était douce la peau de ton corps nu, ... ! et quelle joie hypocrite je savourais, dans mon dépit, pendant que les autres étaient là et qu'ils ne s'en allaient pas ! Je me souviendrai toujours de l'air de ta tête quand tu étais à mes genoux, par terre, et de ton sourire ivre quand tu m'as ouvert la porte et que nous nous sommes quittés. Je suis descendu dans les ténèbres, sur la pointe du pied, comme un voleur. N'en étais-je pas un ? Et tous sont-ils aussi heureux, quand ils fuient chargés de leur butin ?
      Je te dois une explication franche de moi-même, pour répondre à une page de ta lettre qui me fait voir les illusions que tu as sur mon compte. Il serait lâche à moi (et la lâcheté est un vice qui me dégoûte sous quelque face qu'il se montre) de les faire durer plus longtemps.
      Le fonds de ma nature est, quoi qu'on dise, le saltimbanque. J'ai eu dans mon enfance et ma jeunesse un amour effréné des planches. J'aurais été peut-être un grand acteur, si le ciel m'avait fait naître plus pauvre. Encore maintenant, ce que j'aime par-dessus tout, c'est la forme, pourvu qu'elle soit belle et rien au delà. Les femmes qui ont le coeur trop ardent et l'esprit trop exclusif ne comprennent pas cette religion de la beauté, abstraction faite du sentiment. Il leur faut toujours une cause, un but. Moi, j'admire autant le clinquant que l'or. La poésie du clinquant est même supérieure en ce qu'elle est triste. Il n'y a pour moi dans le monde que les beaux vers, les phrases bien tournées, harmonieuses, chantantes, les beaux couchers de soleil, les clairs de lune, les tableaux colorés, les marbres antiques et les têtes accentuées. Au delà, rien. J'aurais mieux aimé être Talma que Mirabeau, parce qu'il a vécu dans une sphère de beauté plus pure. Les oiseaux en cage me font tout autant pitié que les peuples en esclavage. De toute la politique, il n'y a qu'une chose que je comprenne, c'est l'émeute. Fataliste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l'humanité ou rien, c'est absolument la même chose. Quant à ce progrès, j'ai l'entendement obtus pour les idées peu claires. Tout ce qui appartient à ce langage m'assomme démesurément. Je déteste assez la tyrannie moderne parce qu'elle paraît bête, faible et timide d'elle-même, mais j'ai un culte profond pour la tyrannie antique que je regarde comme la plus belle manifestation de l'homme qui ait été. Je suis avant tout l'homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. J'ai songé longtemps et très sérieusement (ne va pas rire, c'est le souvenir de mes plus belles heures) à aller me faire renégat à Smyrne. À quelque jour j'irai vivre loin d'ici, et l'on n'entendra plus parler de moi. Quant à ce qui d'ordinaire touche les hommes de plus près, et ce qui pour moi est secondaire, en fait d'amour physique, je l'ai toujours séparé de l'autre. Je t'ai vu railler cela l'autre jour à propos de ***, c'était mon histoire. Tu es bien la seule femme que j'ai aimée et que j'ai (sic) eue. Jusqu'alors j'allais calmer sur d'autres les désirs donnés par d'autres. Tu m'as fait mentir à mon système, à mon coeur, à ma nature peut-être, qui, incomplète d'elle-même, cherche toujours l'incomplet.
      J'en ai aimé une depuis quatorze ans jusqu'à vingt sans le lui dire, sans lui (sic) toucher ; et j'ai été près de trois ans ensuite sans sentir mon sexe. J'ai cru un moment que je mourrais ainsi, j'en remerciais le Ciel. Je voudrais n'avoir ni corps ni coeur, ou plutôt je voudrais être crevé, car la mine que je fais ici-bas est d'un ridicule exagéré. C'est là ce qui me rend défiant et timide de moi-même.
      Tu es la seule à qui j'aie osé vouloir plaire et peut-être la seule à qui j'ai (sic) plu. Merci, merci. Mais me comprendras-tu jusqu'au bout, supporteras-tu le poids de mon ennui, mes caprices, mes abattements et mes retours emportés ? Tu me dis par exemple de t'écrire tous les jours, et si je ne le fais, tu vas m'accuser. Eh bien, l'idée que tu veux une lettre chaque matin m'empêchera de le faire. Laisse-moi t'aimer à ma guise, à la mode de mon être, avec ce que tu appelles mon originalité. Ne me force à rien, je ferai tout. Comprends-moi et ne m'accuse pas. Si je te jugeais légère et niaise comme les autres femmes, je te paierais de mots, de promesses, de serments. Qu'est-ce que cela me coûterait ? Mais j'aime mieux rester en dessous qu'au-dessus de la vérité de mon coeur.
      Les Numides, dit Hérodote, ont une coutume étrange. On leur brûle tout petits la peau du crâne avec des charbons, pour qu'ils soient ensuite moins sensibles à l'action du soleil qui est dévorante dans leurs pays. Aussi sont-ils, de tous les peuples de la terre, ceux qui se portent le mieux. Songe que j'ai été élevé à la Numide. N'avait-on pas beau jeu à leur dire : «Vous ne sentez rien, le soleil même ne vous chauffe pas». Oh ! n'aie pas peur : pour avoir du cal au coeur il n'en est pas moins bon. Eh bien non ! En me sondant, je ne me trouve pas meilleur que mon voisin. J'ai seulement assez de perspicacité et quelque délicatesse dans les manières. Voilà le soir qui vient. J'ai passé mon après-midi à t'écrire. À 18 ans, à mon retour du Midi, j'ai écrit pendant six mois des lettres pareilles à une femme que je n'aimais pas. C'était pour me forcer à l'aimer, pour faire du style sérieux, et ici c'est tout le contraire ; le parallélisme est accompli. Encore un dernier mot : j'ai à Paris un homme à mes ordres, dévoué jusqu'à la mort, actif, brave, intelligent, une grande et héroïque nature aux volontés de la mienne. En cas de besoin, compte sur lui comme sur moi. J'attends demain tes vers, dans quelques jours tes deux volumes. Adieu, pense à moi ; oui, embrasse ton bras. Tous les soirs ce sont tes oeuvres que je lis. J'y recherche des traces de toi-même, j'en trouve quelquefois.
      Adieu, adieu ; je mets ma tête sur tes seins et je te regarde de bas en haut, comme une madone.
      
      11 heures du soir
      Adieu, je ferme ma lettre. C'est l'heure où, seul et pendant que tout dort, je tire le tiroir où sont mes trésors. Je contemple tes pantoufles, ton mouchoir, tes cheveux, ton portrait, je relis tes lettres, j'en respire l'odeur musquée. Si tu savais ce que je sens maintenant !... dans la nuit mon coeur se dilate et une rosée d'amour le pénètre !
      Mille baisers, mille, partout, partout.

***

 

À LOUISE COLET.

      Nuit de samedi au dimanche, minuit. [9 Août 1846].
      Le ciel est pur ; la lune brille. J'entends des marins chanter qui lèvent l'ancre pour partir avec le flot qui va venir. Pas de nuages, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l'ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies, et l'odeur de la nuit m'arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors-tu ? Es-tu à ta fenêtre ? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe ? Il y a huit jours que s'est passée notre belle promenade au bois de Boulogne. Quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pour les autres, sans doute, se sont écoulées comme les précédentes et comme les suivantes, mais pour nous ç'a été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre coeur. C'était beau de joie et de tendresse, n'est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j'étais riche, j'achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise, sans jamais plus m'en servir. Oui, je reviendrai, et bientôt, car je pense à toi toujours, toujours, je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta voix passionnée, violente et douce à la fois comme un cri d'amour. Je te l'ai dit, je crois, que c'était ta voix surtout que j'aimais.
      J'ai attendu ce matin le facteur une grande heure sur le quai. Il était aujourd'hui en retard. Que cet imbécile-là, avec son collet rouge, a sans le savoir fait battre de coeurs ! Merci de ta bonne lettre, mais ne m'aime pas tant, ne m'aime pas tant, tu me fais mal ! Laisse-moi t'aimer, moi ; tu ne sais donc pas qu'aimer trop, ça porte malheur à tous deux ; c'est comme les enfants que l'on a trop caressés étant petits, ils meurent jeunes ; la vie n'est pas faite pour cela ; le bonheur est une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.
      Ma mère a été hier et avant-hier dans un état affreux, elle avait des hallucinations funèbres. J'ai passé mon temps auprès d'elle. Tu ne sais pas ce que c'est que le fardeau d'un tel désespoir à porter seul. Souviens-toi de cette ligne, si jamais tu te trouves la plus malheureuse de toutes les femmes. Il y en a une qui l'est plus qu'on ne peut l'être, le degré au-dessus est la mort ou la folie furieuse.
      Avant de [te] connaître j'étais calme, je l'étais devenu. J'entrais dans une période virile de santé morale. Ma jeunesse est passée. La maladie de nerfs qui m'a duré deux ans en a été la conclusion, la fermeture, le résultat logique. Pour avoir eu ce que j'ai eu, il a fallu que quelque chose, antérieurement, se soit passé d'une façon assez tragique dans la boîte de mon cerveau. Puis tout s'est rétabli ; j'avais vu clair dans les choses, et dans moi-même, ce qui est plus rare. Je marchais avec la rectitude d'un système particulier fait pour un cas spécial. J'avais tout compris en moi, séparé, classé, si bien qu'il n'y avait pas jusqu'alors d'époque dans mon existence où j'aie été plus tranquille, tandis que tout le monde au contraire trouvait que c'était maintenant que j'étais à plaindre. Tu es venue du bout de tes doigts remuer tout cela. La vieille lie a rebouilli, le lac de mon coeur a tressailli. Mais c'est pour l'Océan que la tempête est faite ! Des étangs quand on les trouble il ne s'exhale que de malsaines odeurs. Il faut que je t'aime pour te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains, et marche dessus pour effacer l'empreinte que j'y ai laissée. Allons, ne te fâche pas.
      Non, je t'embrasse, je te baise. Je suis fou. Si tu étais là, je te mordrais ; j'en ai envie, moi que les femmes raillent de ma froideur et auquel on a fait la réputation charitable de n'en pouvoir user, tant j'en usais peu. Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d'amour carnassier et déchirant ; je ne sais pas si c'est aimer. C'est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le coeur, en moi, qui est impuissant.
      La déplorable manie de l'analyse m'épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. Tu m'as cru jeune et je suis vieux. J'ai souvent causé avec des vieillards des plaisirs d'ici-bas, et j'ai toujours été étonné de l'enthousiasme qui ranimait alors leurs yeux ternes, de même qu'ils ne revenaient pas de surprise à considérer ma façon d'être, et ils me répétaient : À votre âge ! à votre âge ! vous ! vous ! Qu'on ôte l'exaltation nerveuse, la fantaisie de l'esprit, l'émotion de la minute, il me restera peu. Voilà l'homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre, mais en saisir l'intensité métaphysique. Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n'aurait pas été troublée, qu'un jour viendra où nous nous séparerons (et je m'en indigne d'avance). Alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres, et j'ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi.
      D'autres fois, hier par exemple, quand j'ai eu clos ma lettre, ta pensée chante, sourit, se colore et danse comme un feu joyeux qui vous envoie des couleurs diaprées et une tiédeur pénétrante. Le mouvement de ta bouche quand tu parles se reproduit dans mon souvenir, plein de grâce, d'attrait, irrésistible, provocant ; ta bouche, toute rose et humide, qui appelle le baiser, qui l'attire à elle avec une aspiration sans pareille [...]
      Un an, deux ans, dix, qu'est-ce que cela importe ? Tout ce qui se mesure passe, tout ce qui se compte a un terme.
      Il n'y a, en fait d'infini, que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d'eau, et le coeur à cause de ses larmes. Par là seul il est grand, tout le reste est petit. Est-ce que je mens ? Réfléchis, tâche d'être calme. Un ou deux bonheurs le remplissent, mais toutes les misères de l'humanité peuvent s'y donner rendez-vous ; elles y vivront comme des hôtes.
      Tu me parles de travail ; oui, travaille, aime l'Art. De tous les mensonges, c'est encore le moins menteur. Tâche de l'aimer d'un amour exclusif, ardent, dévoué. Cela ne te faillira pas. L'Idée seule est éternelle et nécessaire. Il n'y en a plus, de ces artistes comme autrefois, de ceux dont la vie et l'esprit étaient l'instrument aveugle de l'appétit du Beau, organes de Dieu par lesquels il se prouvait à lui-même. Pour ceux-là le monde n'était pas ; personne n'a rien su de leurs douleurs ; chaque soir ils se couchaient tristes, et ils regardaient la vie humaine avec un regard étonné, comme nous contemplons des fourmilières.
      Tu me juges en femme. Dois-je m'en plaindre ? Tu m'aimes tant que tu t'abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de l'esprit, du style... Moi ! moi ! Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l'orgueil de n'en pas avoir. Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t'échappe, et tu prends pour un grand homme le monsieur qui t'aime. Que n'en suis-je un ! pour te rendre fière de moi (car c'est moi qui suis fier de toi. Je me dis : C'est elle pourtant qui t'aime ! est-il possible ! c'est celle-là). Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m'écouterais, tu entendrais m'applaudir. Mais, au contraire, me montant toujours à ton niveau, est-ce que la fatigue ne va pas te prendre ?... Quand j'étais enfant, j'ai rêvé la gloire comme tout le monde, ni plus, ni moins ; le bon sens m'a poussé tard, mais solidement planté. Aussi est-il fort problématique que jamais le public jouisse d'une seule ligne de moi et, si cela arrive, ce ne sera pas avant dix ans au moins.
      Je ne sais pas comment j'ai été entraîné à te lire quelque chose, passe-moi cette faiblesse. Je n'ai pas pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N'étais-je pas sûr du succès ? quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre ; elle m'a ému ; mais je ne veux rien publier. C'est un parti pris, un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure. Je ne suis pas le rossignol, mais la fauvette au cri aigu qui se cache au fond des bois pour n'être entendue que d'elle-même. Si un jour je parais, ce sera armé de toutes pièces, mais je n'en aurai jamais l'aplomb. Déjà mon imagination s'éteint, ma verve baisse, ma phrase m'ennuie moi-même, et si je garde celles que j'ai écrites, c'est que j'aime m'entourer de souvenirs, de même que je ne vends pas mes vieux habits. Je vais les revoir quelquefois dans le grenier où ils sont, et je songe au temps où ils étaient neufs et à tout ce que j'ai fait en les portant.
      À propos ! nous étrennerons donc la robe bleue ensemble. Je tâcherai d'arriver un soir vers six heures. Nous aurons toute la nuit et le lendemain. Nous la flamberons, la nuit ! Je serai ton désir, tu seras le mien et nous nous assouvirons l'un de l'autre, pour voir si nous en pouvons nous rassasier. Jamais, non, jamais ! Ton coeur est une source intarissable, tu m'y fais boire à flots, il m'inonde, il me pénètre, je m'y noie. Oh ! que ta tête était belle, toute pâle et frémissante sous mes baisers ! Mais comme j'étais froid ! Je n'étais occupé qu'à te regarder ; j'étais surpris, charmé. C'est maintenant, si je t'avais... Allons, je vais revoir tes pantoufles. Ah ! elles ne me quitteront jamais celles-là ! Je crois que je les aime autant que toi. Celui qui les a faites ne se doutait pas du frémissement de mes mains en les touchant. Je les respire ; elles sentent la verveine et une odeur de toi qui me gonfle l'âme.
      Adieu ma vie, adieu mon amour, mille baisers partout. Que Phidias m'écrive, je viens. Cet hiver il n'y aura pas moyen de nous voir ; mais je viendrai à Paris pour trois semaines au moins. Adieu, je t'embrasse là où je t'embrasserai, là où j'ai voulu ; j'y mets ma bouche. Je me roule sur toi.
      Mille baisers. Oh ! donne-m'en ! Donne-m'en !

***

 

À LOUISE COLET.

      Dimanche matin 10 heures. [9 Août 1846].
      Enfant, ta folie t'emporte. Calme-toi ; tu t'irrites contre toi-même, contre la vie. Je t'avais bien dit que j'avais plus de raison que toi. Crois-tu aussi que je ne sois pas à plaindre ? Ménage tes cris, ils me déchirent. Que veux-tu faire ? puis-je quitter tout et aller vivre à Paris ? C'est impossible. Si j'étais entièrement libre, j'irais ; oui, car toi étant là, je n'aurais pas la force de m'exiler, projet de ma jeunesse et qu'un jour j'accomplirai. Car je veux vivre dans un pays où personne ne m'aime, ni ne me connaisse, où mon nom ne fasse rien tressaillir, où ma mort, où mon absence ne coûte pas une larme. J'ai été trop aimé, vois-tu, tu m'aimes trop. Je suis rassasié de tendresses, et j'en veux toujours, hélas ! Tu me dis que c'est un amour banal qu'il me fallait : il ne m'en fallait aucun, ou le tien, car je ne puis en rêver un plus complet, plus entier, plus beau. Il est maintenant dix heures, je viens de recevoir ta lettre et d'envoyer la mienne, celle que j'ai écrite cette nuit. À peine levé, je t'écris encore sans savoir ce que je vais te dire. Tu vois bien que je pense à toi. Ne m'en veux pas quand tu ne recevras pas de lettres de moi. Ce n'est pas ma faute. Ces jours-là sont ceux où je pense peut-être le plus à toi. Tu as peur que je ne sois malade, chère Louise. Les gens comme moi ont beau être malades, ils ne meurent pas. J'ai eu toute espèce de maladies et d'accidents : des chevaux tués sous moi, des voitures versées, et jamais je n'ai été écorché. Je suis fait pour vivre vieux, et pour voir tout périr autour de moi et en moi. J'ai déjà assisté à mille funérailles intérieures ; mes amis me quittent l'un après l'autre, ils se marient, s'en vont, changent... à peine si l'on se reconnaît et si l'on trouve quelque chose à se dire. Quel irrésistible penchant m'a donc poussé vers toi ? J'ai vu le gouffre un instant, j'en ai compris l'abîme, puis le vertige m'a entraîné. Comment ne pas t'aimer, toi si douce, si bonne, si supérieure, si aimante, si belle ! Je me souviens de ta voix, quand tu me parlais le soir du feu d'artifice. C'était une illumination pour nous, et comme l'inauguration flamboyante de notre amour.
      Ton logement ressemble à un que j'ai eu à Paris pendant près de deux ans, rue de l'Est, 19. Quand tu passeras par là, regarde le second. De là aussi la vue s'étendait sur Paris. Dans l'été, la nuit, je regardais les étoiles, et l'hiver, le brouillard lumineux de la grande ville qui s'élevait au-dessus des maisons. On voyait, comme de chez toi, des jardins, des toits, les côtes environnantes.
      Quand je suis entré chez toi, il m'a semblé me retrouver dans mon passé et que j'étais revenu à un de ces crépuscules beaux et tristes de l'année 1843, quand je humais l'air à ma fenêtre, plein d'ennui et la mort dans l'âme. Si je t'avais connue alors ! Pourquoi donc cela n'a-t-il pas eu lieu ? J'étais libre, seul, sans parents ni maîtresse, car je n'en ai jamais eu de maîtresse. Tu vas croire que je mens. Je n'ai jamais rien dit de plus exact, et la raison la voici.
      Le grotesque de l'amour m'a toujours empêché de m'y livrer. J'ai quelquefois voulu plaire à des femmes, mais l'idée du profil étrange que je devais avoir dans ce moment-là me faisait tellement rire que toute ma volonté se fondait sous le feu de l'ironie intérieure qui chantait en moi l'hymne de l'amertume et de la dérision. Il n'y a qu'avec toi que je n'ai pas encore ri de moi. Aussi, quand je te vois si sérieuse, si complète dans ta passion, je suis tenté de te crier : «Mais non, mais non, tu te trompes, prends garde, pas à celui-là !...»
      Le ciel t'a faite belle, dévouée, intelligente ; je voudrais être autre que je ne suis pour être digne de toi. Je voudrais avoir les organes du coeur plus neufs. Ah ! ne me ranime pas trop ; je flamberais comme la paille. Tu vas croire que je suis égoïste, que j'ai peur de toi. Eh bien oui ! j'en suis épouvanté de ton amour, parce que je sens qu'il nous dévore l'un [et] l'autre, toi surtout. Tu es comme Ugolin dans sa prison, tu manges ta propre chair pour assouvir ta faim.
      Un jour, si j'écris mes mémoires, la seule chose que j'écrirai bien, si jamais je m'y mets, ta place y sera, et quelle place ! car tu as fait dans mon existence une large brèche. Je m'étais entouré d'un mur stoïque ; un de tes regards l'a emporté comme un boulet. Oui, souvent il me semble entendre derrière moi le froufrou de ta robe sur mon tapis. Je tressaille et je me retourne au bruit de ma portière que le vent remue comme si tu entrais. Je vois ton beau front blanc ; sais-tu que tu as un front sublime ? trop beau même pour être baisé, un front pur et élevé, tout brillant de ce qu'il renferme. Retournes-tu chez Phidias, dans ce bon atelier où je t'ai vue pour la première fois, au milieu des marbres et des plâtres antiques ?
      Il doit venir bientôt, ce bon Phidias. J'attends un mot de lui, qui me serve de prétexte pour m'absenter un jour. Puis, vers les premiers jours de septembre, j'en trouverai un pour aller jusqu'à Mantes ou à Vernon. Puis après nous verrons. Mais à quoi bon s'habituer à se voir, à s'aimer ? Pourquoi nous combler du luxe de la tendresse, si nous devons vivre ensuite misérables ? À quoi bon ? Mais si nous ne pouvons faire autrement !
      Adieu, chère âme ; je viens de descendre dans le jardin, et sur une haie de rosiers j'ai cueilli cette petite rose que je t'envoie. Je dépose dessus un baiser ; mets-la de suite sur ta bouche et puis devine où...
      Adieu, mille tendresses ; à toi, à toi du soir au matin, du matin au soir.

***

 

À LOUISE COLET.

      Mardi dans l'après-midi. [11 Août 1846].
      Tu donnerais de l'amour à un mort. Comment veux-tu que je ne t'aime pas ? Tu as un pouvoir d'attraction à faire dresser les pierres à ta voix. Tes lettres me remuent jusqu'aux entrailles. N'aie donc pas peur que je t'oublie ! Tu sais bien qu'on ne quitte pas les natures comme la tienne, ces natures émues, émouvantes, profondes. Je m'en veux, je me battrais de t'avoir fait peine. Oublie tout ce que je t'ai dit dans la lettre de dimanche. Je m'étais adressé à ton intelligence virile, j'avais cru que tu saurais t'abstraire de toi-même et me comprendre sans ton coeur. Tu as vu trop de choses là où il n'y en avait pas tant, tu as exagéré tout ce que je t'ai dit. Tu as peut-être cru que je posais, que je me donnais pour un Antony de bas étage. Tu me traites de voltairien et de matérialiste. Dieu sait si pourtant je le suis ! Tu me parles aussi de mes goûts exclusifs en littérature, qui auraient dû te faire deviner ce que je suis en amour. Je cherche vainement ce que cela veut dire. Je n'y entends rien. J'admire tout au contraire dans la bonne foi de mon coeur, et si je vaux quelque chose, c'est en raison de cette faculté panthéistique et aussi de cette âpreté qui t'a blessée. Allons, n'en parlons plus. J'ai eu tort, j'ai été sot. J'ai fait avec toi ce que j'ai fait en d'autres temps avec mes mieux aimées, je leur ai montré le fond du sac, et la poussière âcre qui en sortait les a prises à la gorge. Que de fois, sans le vouloir, n'ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin ! mais il n'entendait rien à mon idiome, lui comme toi ! comme les autres. J'ai l'infirmité d'être né avec une langue spéciale dont seul j'ai la clé. Je ne suis pas malheureux du tout, je ne suis blasé sur rien, tout le monde me trouve d'un caractère très gai, et jamais de la vie je ne me plains. Au fond je ne me trouve pas à plaindre, car je n'envie rien et ne veux rien. Va, je ne te tourmenterai plus, je te toucherai doucement comme une enfant qu'on a peur de blesser, je rentrerai en dedans de moi les pointes qui en sortent. Avec un peu de bonne volonté, le porc-épic ne déchire pas toujours. Tu dis que je m'analyse trop, moi je trouve que je ne me connais pas assez ; chaque jour j'y découvre du nouveau. Je voyage en moi comme dans un pays inconnu, quoique je l'aie parcouru cent fois. Tu ne me sais pas gré de ma franchise (les femmes veulent qu'on les trompe, elles vous y forcent, et si vous résistez, elles vous accusent). Tu me dis que je ne m'étais pas montré comme cela d'abord ; rappelle-toi au contraire tes souvenirs. J'ai commencé par montrer mes plaies. Rappelle-toi au contraire tout ce que je t'ai dit à notre premier dîner ; tu t'es écriée même : «Ainsi vous excusez tout ! il n'y a plus ni bien ni mal pour vous». Non, je ne t'ai jamais menti, je t'ai aimée instinctivement, et je n'ai pas voulu te plaire de parti pris. Tout cela est arrivé parce que cela devait arriver. Moque-toi de mon fatalisme, ajoute que je suis arriéré d'être Turc. Le fataliste est la Providence du mal, c'est elle qu'on voit, j'y crois.
      Les larmes que je retrouve sur tes lettres, ces larmes causées par moi, je voudrais les racheter par autant de verres de sang. Je m'en veux, cela augmente le dégoût de moi-même. Sans l'idée que je te plais, je me ferais horreur. Au reste, il en est toujours ainsi : on fait souffrir ceux qu'on aime, ou ils vous font souffrir. Comment se fait-il que tu me reproches cette phrase : «Je voudrais ne jamais t'avoir connue !» Je n'en sais pas de plus tendre. – Veux-tu que je te dise celle que j'y mettrais en parallèle ? C'en est une que j'ai poussée la veille de la mort de ma soeur, partie comme un cri et qui a révolté tout le monde. On parlait de ma mère : «Si elle pouvait mourir !» Et, comme on se récriait : «Oui, si elle voulait se jeter par la fenêtre je la lui ouvrirais tout de suite». À ce qu'il paraît que tout cela n'est pas de mode et paraît drôle ou cruel. Que diable dire quand le coeur vous crève de plénitude ? Demande-toi s'il y a beaucoup d'hommes qui t'auraient écrit cette lettre qui t'a fait tant de mal. Peu, je crois, auraient eu ce courage et cette abnégation gratuite d'eux-mêmes. Cette lettre-là, amour, il faut la déchirer, n'y plus penser ou la relire de temps à autre quand tu te sentiras forte.
      À propos de lettre, quand tu m'écriras le dimanche, mets-la de bonne heure : tu sais que les bureaux ferment à deux heures. Hier je n'en ai pas reçu. J'avais peur de je ne sais quoi. Mais aujourd'hui, je les ai reçues toutes deux et la petite fleur avec. Merci de l'idée de la mitaine. Si tu pouvais t'envoyer toi-même avec ! Si je pouvais te cacher dans le tiroir de mon étagère qui est là à côté de moi, comme je t'enfermerais à clef !
      Allons, ris ! aujourd'hui je suis gai, je ne sais pas pourquoi, la douceur de tes lettres de ce matin me passe dans le sang. Mais ne me conte plus des lieux communs comme celui-ci : que c'est l'argent qui m'a empêché d'être heureux ; que si j'avais travaillé, j'aurais été mieux : comme s'il suffisait d'être garçon apothicaire, boulanger ou négociant en vins pour ne pas s'ennuyer ici-bas ! Tout cela m'a été trop dit par une foule de bourgeois pour que je veuille l'entendre dans ta bouche, ça la gâte ; elle n'est pas faite pour cela. Mais je te sais gré d'approuver mon silence littéraire. Si je dois dire du neuf, quand le temps sera venu, il se dira de lui-même. Oh ! que je voudrais faire de grandes oeuvres pour te plaire, que je voudrais te voir tressaillir à mon style, moi qui ne désire pas la gloire (et plus naïvement que le renard de la fable) ; je voudrais en avoir pour toi, pour te la jeter comme un bouquet, afin que ce soit une caresse de plus et une litière douce où s'étalerait ton esprit quand il rêverait à moi. Tu me trouves beau ; je voudrais être beau, je voudrais avoir des cheveux bouclés, noirs, tombant sur des épaules d'ivoire, comme les adolescents grecs ; je voudrais être fort, pur, mais quand je me regarde dans la glace et que je pense que tu m'aimes, je me trouve d'un commun révoltant. J'ai les mains dures, les genoux cagneux et la poitrine étroite. Si j'avais seulement de la voix, si je savais chanter, oh ! comme je modulerais ces longues aspirations qui sont obligées de s'envoler en soupirs ! Si tu m'avais connu il y a dix ans, j'étais frais, embaumant, j'exhalais la vie et l'amour ; mais maintenant je vois la maturité toucher à la flétrissure.
      Que n'es-tu la première que je connaisse ! Que n'ai-je pour la première fois senti dans tes bras les ivresses du corps et les spasmes bienheureux qui vous tiennent en extase !
      J'ai regret de tout mon passé, il me semble que j'aurais dû le tenir en réserve, dans une vague attente, pour te le donner au jour venu. Mais je ne me doutais pas qu'on pût m'aimer, encore maintenant cela me paraît hors nature. Pour moi de l'amour ! que c'est drôle ! et j'ai donné, comme un prodigue qui veut se ruiner en un seul jour, toutes mes richesses petites et grandes.
      J'ai aimé furieusement des choses sans nom ; j'ai idolâtré des femmes viles ; j'ai sacrifié à tous les autels et bu à toutes les barriques. Ah ! mes richesses morales ! J'ai jeté aux passants les grosses pièces par la fenêtre et, avec les louis, j'ai fait des ricochets sur l'eau. Cette comparaison, qui n'en est pas une, mais un pur rapprochement, peut te donner l'homme. Quand j'étais à Paris, je dépensais six ou sept mille francs par an, et je me passais bien de dîner trois fois par semaine.
      En fait de sentiment, je suis de même : avec ce qui gorgerait un régiment, je crève de misère. L'indigence est dans ma nature, mais ne me juge pas abattu, brisé ; je l'ai été jadis, je ne le suis plus. Il fut un temps où j'étais malheureux, les reproches que tu m'adresses aujourd'hui auraient pu être justes alors.
      Je vais écrire à Phidias, mais je ne sais pas trop comment lui tourner ça pour lui dire qu'il me fasse venir tout de suite. S'il est à la campagne, où ? Quand revient-il ?
      J'arriverai un soir ; je resterai la nuit et le jour suivant jusqu'à sept heures ; c'est convenu. À partir de jeudi, adresse-moi tes lettres ainsi : M. Du Camp chez M. G. F. , etc. , parce que les lettres que je reçois de toi tous les jours sont censées être de lui et, quand il sera ici, ça paraîtrait singulier que j'en reçusse toute de même ; on pourrait m'interroger, etc. Au reste, si tu éprouves pour cela la moindre répugnance, ne le fais pas, je m'en moque. J'ai la pudeur de toi, je crois toujours, si je prononçais seulement ton nom, que je rougirais qu'on s'aperçoive de tout.
      J'ai lu le volume de Saintes et Folles et presque toutes tes poésies. Ce que j'aime surtout, c'est l'histoire de Démosthènes, Phenaretta et le conte de M. Georges de Senneval, l'histoire de l'homme laid. Il y a une pièce de vers qui m'a remué profondément, c'est : l'Enthousiasme. Il m'a semblé que c'était moi qui l'avais faite. J'ai relu cent fois celle À une amie, c'est-à-dire à toi, celle-là que tu m'as dite sur mon lit, mes bras passés autour de toi, et me regardant dans les yeux. Tu voulais que je t'envoie quelque chose sur nous ; tiens, voilà une page faite il y a deux ans à cette époque (c'est un fragment de lettre à un ami) :
      «... Il coulait de ses yeux un fluide lumineux qui semblait les agrandir ; ils étaient immobiles et fixes. Ses épaules nues (car elle était sans fichu et sa robe semblait lâche autour d'elle), ses épaules nues étaient d'un vermeil pâle, lisses et solides comme du marbre jauni ; les veines bleues couraient dans sa chair ardente ; sa gorge battante s'abaissait et montait, pleine d'un souffle étouffé qui m'emplissait la poitrine. Il y avait un siècle que cela durait ; toute la terre avait disparu. Je ne voyais que sa prunelle qui se dilatait de plus en plus. Je n'entendais que sa respiration qui bruissait seule dans le silence complet où nous étions plongés.
      Et je fis un pas, je l'embrassai sur ses yeux qui étaient tièdes et doux. Elle me regardait tout étonnée. M'aimerais-tu, disait-elle ? M'aimerais-tu bien ? Je la laissais parler sans lui répondre et je la tenais dans mes bras, à sentir son coeur battre.
      Elle se dégagea de moi. Ce soir, je reviendrai, laisse-moi, laisse-moi. À ce soir, à ce soir. Elle s'enfuit. Au dîner, elle garda son pied sur le mien et me touchait quelquefois le coude en détournant la tête d'un autre côté». Est-ce vrai ?
      Tu veux que je te montre le latin ; à quoi bon ? Et d'ailleurs il faudrait que je le sache moi-même. Tu es plus qu'indulgente quand tu me traites d'homme qui sait les langues anciennes à fond. J'espère arriver dans quelques années à les lire à peu près couramment. Par lettre il me semble difficile d'arriver à faire quelque chose de bon. Au reste, nous en causerons. Je n'ai pas le coeur au travail. Je ne fais rien. Je marche de long en large dans mon cabinet ; je me couche sur mon divan de maroquin vert et je pense à toi. L'après-midi surtout m'est d'une longueur fatigante. L'esprit m'ennuie ; je voudrais être complètement simple pour t'aimer comme un enfant, ou bien alors être un Goethe ou un Byron.
      Aussitôt que j'aurai la lettre de Phidias, je laisse là mon ami (quoiqu'il vienne exprès ici) et j'accours. Tu vois bien que je n'ai plus ni coeur ni volonté, ni rien. Je suis quelque chose de flasque et d'attendri qui marche à ton ordre ; je vis en rêve dans les plis de ta robe, au bout des boucles légères de tes cheveux. J'en ai là. Oh ! comme ils sentent bon ! Si tu savais comme je pense à ta bonne voix, à tes épaules dont j'aime à humer l'odeur ! Tiens, je voulais travailler, ne t'écrire que ce soir. Je n'ai pas pu ; il a fallu céder.
      Adieu donc, adieu, je dépose sur ta bouche un long et gros baiser.
      Minuit. Je viens de relire tes lettres, de regarder encore tout ; je t'envoie un dernier baiser pour la nuit. Je viens d'écrire à Phidias. Je crois lui avoir fait comprendre que je veux venir de suite à Paris. Je la porterai demain à la poste à Rouen, avec celle-ci. J'espère arriver à temps pour que celle-ci t'arrive demain soir.
      Adieu, mille baisers à n'en plus finir. À bientôt ma belle, à bientôt.

***

 

À ERNEST CHEVALIER.
      Croisset, 12 août 1846.
      Je n’entends pas plus parler de toi que si tu étais mort. C’est mal, c’est mal, vieux, à toi, de ne pas le faire, à moi de ne pas te le rappeler plus souvent. Combien nous sommes de temps sans nous écrire ? Ce n’est pas pourtant la quantité d’amis qui m’entoure qui peut me faire oublier les anciens, car je suis seul, seul comme le mâtin. Tu es donc bien occupé à tes réquisitoires, que tu ne peux trouver une minute pour envoyer une page de souvenir à ton pauvre vieux. Ici tout s’en va et me quitte, jusqu’à mon domestique qui probablement me trouve trop ennuyeux maintenant et désire une société plus facétieuse. Alfred est marié ; comme tu sais. Il est en Italie avec sa femme ; à son retour il habitera Paris. Sa soeur se marie avec le frère de sa femme. Le mariage pleut ; le temps est à l’orage, il fait jaune. Moi je reste tel que tu m’as connu, sédentaire et calme dans ma vie bornée, le cul sur mon fauteuil et la pipe au bec. Je travaille, je lis, je fais un peu de grec, je rumine du Virgile ou de l’Horace, et je me vautre sur un divan de maroquin vert que j’ai fait confectionner récemment ; destiné à me mariner sur place, j’ai fait orner mon bocal à ma guise et j’y vis comme une huître rêveuse.
      Comme nous nous sommes séparés, cher Ernest ! Où est le temps d’autrefois ? Où sont nos bons jeudis désirés toute la semaine ? Te rappelles-tu notre pauvre théâtre et celle qui jouait avec nous ? et puis, quand tu es venu au collège, nos excursions le soir à 4 heures chez cet estimable Beaufour, nos promenades sur les côtes voisines, la femme au goître, l’engueulade de Duguernay ?... Qu’il faisait chaud et beau dans ce temps-là ! Chose triste, en être déjà à vivre dans le souvenir ! à peine à moitié du chemin, se retourner pour contempler la route parcourue, et regretter déjà tout ce qui n’est passé que d’hier ! Un beau jour, tu es parti à Paris ; moi je suis resté. Et puis te voilà maintenant en Corse à trois cents lieues de moi, au delà de la France et de la mer, nous voyant une fois l’an et à peine ! Et autrefois nous causions ensemble toute la journée.
      Quand viens-tu ici, quand te retrouverai-je ? Écris-moi toujours. Ma pauvre mère aura bien du plaisir à te voir ; elle parle souvent de toi, elle y pense encore plus.
      Adieu, mon vieil ami, je t’embrasse, ne m’oublie pas ; aime-moi toujours. Ton vieux.

***

À EMMANUEL VASSE.
      Croisset, 12 août 1846.
      Je vais réclamer de toi un service que tu me rendras, je suis sûr, avec plaisir, si cela est en ton pouvoir. N’as-tu pas la permission de prendre chez toi des livres à la Bibliothèque royale ? Tu sais que je m’occupe aussi de l’Orient, dans un tout autre but que toi, il est vrai. J’ai lu, en fait de poèmes indiens, tout ce que j’ai pu recueillir à Rouen de traductions françaises, latines et anglaises ; c’est pitoyable. On ne trouve ici rien du tout. Ne pourrais-tu pas demander pour toi et me l’envoyer l’Historia Orientalis de Nottinger, le Sakountala, drame indien, et les Pouranas ? Que la traduction de ces deux ouvrages soit latine, française ou anglaise, peu m’importe. Tu me ferais du tout un paquet que tu m’enverrais par le chemin de fer chez Achille, rue du Contrat Social, 33. Mais les vacances des bibliothèques sont peut-être commencées, ou bien ne prête-t-on pas d’ouvrages pendant cette époque. Voilà, vieux ; si tu pouvais faire cela, tu serais un estimable jeune homme.
      Quand tu me répondras, tiens-moi au courant de tes travaux ; parle-moi de ton oeuvre. J’aime ta constance ; avec l’âpreté que tu y as mise, tu dois arriver à faire quelque chose de solide.
      Quant à moi, j’épelle toujours le grec. Dieu sait quand je le lirai. Je me livre aussi présentement à la culture de Virgile et à la lecture du voyage de ce bon Chardin.
      Adieu, vieux, je te serre les mains. À toi.

***

À LOUISE COLET.

      Mercredi soir. [12 Août 1846.]
      Tu auras été toute la journée d'aujourd'hui sans lettre de moi. Tu auras encore douté, pauvre amour. Pardonne-moi. La faute n'en est pas à ma volonté, mais à ma mémoire. Je croyais qu'on avait pour la poste à Rouen jusqu'à 1 heure, et ce n'est que jusqu'à 11. Mais, va, si tu me gardes encore quelque rancune, je veux te la faire en aller lundi ; car j'espère en lundi ! Phidias sera assez bon pour m'écrire. Je compte avoir son mot dimanche au plus tard.
      Que j'aime le plan de la fête que tu m'exposes ! J'en ai eu les yeux mouillés de tendresse. Oh oui tu m'aimes ! En douter serait un crime. Et moi, si je ne t'aime pas, comment appeler ce que je ressens pour toi ? Chaque lettre que tu m'envoies m'entre plus avant dans le coeur. Celle de ce matin surtout ; elle avait un charme exquis. Elle était gaie, bonne, belle comme toi. Oui ! aimons-nous, aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés.
      J'arriverai à 4 heures à Paris ou 4 heures un quart. Ainsi avant 4 heures et demie je serai chez toi. Je me sens déjà montant ton escalier ; j'entends le bruit de la sonnette... – «Madame y est-elle ? – Entrez». Ah ! je les savoure d'avance, ces vingt-quatre heures-là. Mais pourquoi faut-il que toute joie m'apporte une peine ? Je pense déjà à notre séparation, à ta tristesse. Tu seras sage, n'est-ce pas ? car moi je sens que je serai plus chagrin que la première fois.
      Je ne suis pas de ceux chez lesquels la possession tue l'amour ; elle l'allume au contraire.
      Vis-à-vis de tout ce que j'ai eu de bon, je fais comme les Arabes qui, à un jour de l'année, se tournent encore du côté de Grenade et regrettent le beau pays où ils ne vivent plus. Aujourd'hui, tantôt, j'ai passé par hasard, à pied, dans la rue du Collège ; j'ai vu du monde sur le perron de la chapelle ; c'était la distribution des prix ; j'entendais les cris des élèves, le bruit des bravos, de la grosse caisse et des cuivres. Je suis entré, j'ai tout revu, comme de mon temps ; les mêmes tentures aux mêmes places ; j'ai rêvé à l'odeur des feuilles de chêne mouillées que l'on mettait sur nos fronts ; j'ai repensé au délire de joie qui s'emparait de moi, ce jour-là, car il m'ouvrait deux mois de liberté complète. Mon père y était, ma soeur aussi, les amis morts, partis, ou changés, et je suis sorti avec un serrement de coeur affreux. La cérémonie aussi était plus pâle : il y avait peu de monde en comparaison de la foule d'il y a dix ans qui comblait l'église. On ne criait plus si fort, on ne chantait plus la Marseillaise que je hurlais avec tant de rage en cassant les bancs. Le beau public a perdu le goût d'y venir. Je me souviens qu'autrefois c'était plein de femmes en toilette ; il y venait des actrices et des femmes entretenues, titrées. Elles se tenaient en haut dans les galeries. Comme on était fier quand elles vous regardaient ! À quelque jour j'écrirai tout cela. Le jeune homme moderne, l'âme qui s'ouvre à seize ans par un amour immense qui lui fait convoiter le luxe, la gloire, toutes les splendeurs de la vie, cette poésie ruisselante et triste du coeur de l'adolescent, voilà une corde neuve que personne n'a touchée. Ô Louise, je vais te dire un mot dur, et pourtant il part de la plus immense sympathie, de la plus intime pitié. Si jamais vient à t'aimer un pauvre enfant qui te trouve belle, un enfant comme je l'étais, timide, doux, tremblant, qui ait peur de toi et qui te cherche, qui t'évite et qui te poursuive, sois bonne pour lui, ne le repousse pas, donne-lui seulement ta main à baiser, il en mourra d'ivresse. Perds ton mouchoir, il le prendra et il couchera avec ; il se roulera dessus en pleurant. Ce spectacle de tantôt a rouvert le sépulcre où dormait ma jeunesse momifiée ; j'en ai ressenti les exhalaisons fanées, il m'est revenu dans l'âme quelque chose de pareil à ces mélodies oubliées que l'on retrouve au crépuscule, durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu'un spectre dans les ruines, se promène dans nos souvenirs. Non, vois-tu, jamais les femmes ne sauront tout cela. Elles le diront encore moins, jamais ; elles aiment bien, elles aiment peut-être mieux que nous, plus fort, mais pas si avant. Et puis suffit-il d'être possédé d'un sentiment pour l'exprimer ? Y a-t-il une chanson de table qui ait été écrite par un homme ivre ? Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout. Dans les arts, il n'est rien sans la forme. Tout cela est pour dire que les femmes qui ont tant aimé ne connaissent pas l'amour pour en avoir été trop préoccupées ; elles n'ont pas un appétit désintéressé du Beau. Il faut toujours, pour elles, qu'il se rattache à quelque chose, à un but, à une question pratique ; elles écrivent pour se satisfaire le coeur, mais non par l'attraction de l'Art, principe complet de lui-même et qui n'a pas plus besoin d'appui qu'une étoile. Je sais très bien que ce ne sont pas là tes idées ; mais ce sont les miennes. Plus tard je te les développerai avec netteté et j'espère te convaincre, toi qui es née poète. J'ai lu hier le Marquis d'Entrecasteaux. C'est écrit d'un bon style animé et sobre, ça dit quelque chose, ça sent. J'aime surtout le début, la promenade, et la scène de Mme d'Entrecasteaux seule dans sa chambre avant que son mari n'entre. Quant à moi, je fais toujours un peu de grec. Je lis le voyage de Chardin pour continuer mes études sur l'Orient, et m'aider dans un conte oriental que je médite depuis dix-huit mois. Mais depuis quelque temps j'ai l'imagination bien rétrécie. Comment volerait-elle, la pauvre abeille ? elle a les pieds pris dans un pot de confitures, et elle s'y enfonce jusqu'au cou ! Adieu, toi que j'aime, reprends ta vie habituelle, sors, reçois, ne refuse pas ta porte aux gens qui y étaient le dimanche où j'y étais. J'aimerais même à les revoir, je ne sais pourquoi. Quand j'aime, mon sentiment est une inondation qui s'épanche tout à l'entour.
      Je suis disposé à rendre service à ce bon bibliophile, à Maître Ségalas, à cet autre imbécile qui était là, à tout ce qui t'approche, à tout ce qui te touche, n'importe comment. Je pense souvent à Servanne. Si j'allais dans le Midi, j'irais. Non, ne retournons pas ensemble rue de l'Est ; le quartier latin seul me donne des nausées. Adieu, mille baisers. Eh oui ! mille, de ceux de l'Arioste et comme nous savons le faire.

***

 

À LOUISE COLET.

      Nuit de vendredi, 1 heure. [15 Août 1846.]
      Qu'ils sont beaux, les vers que tu m'envoies ! Leur rythme est doux comme les caresses de ta voix quand tu mêles mon nom dans ton gazouillage tendre. Pardonne-moi de les trouver des plus beaux que tu aies faits. Ce n'est pas de l'amour-propre que j'ai senti en pensant qu'ils étaient faits pour moi, non, c'était de l'amour, de l'attendrissement. Sais-tu que tu as des enlacements de sirène à prendre les plus durs ? Oui ma belle, tu m'as enveloppé de ton charme, tu m'as pénétré de ta substance. Oh ! si je t'ai pu paraître froid, si mes satires sont rudes et te blessent, je veux, quand je te reverrai, te couvrir d'amour, de voluptés, d'ivresse. Je veux te gorger de toutes les félicités de la chair, t'en rendre lasse, te faire mourir. Je veux que tu sois étonnée de moi et que tu t'avoues dans l'âme que tu n'avais même pas rêvé des transports pareils. C'est moi qui ai été heureux. Je veux que tu [le] sois à ton tour. Je veux que dans ta vieillesse tu te rappelles ces quelques heures-là et que tes os desséchés en frémissent de joie en y repensant. N'ayant pas encore reçu la lettre de Phidias (je l'attends avec impatience et dépit), je ne puis être chez toi dimanche soir. Et puis nous n'aurions pas la nuit. D'ailleurs tu auras du monde. Il faudrait que je sois habillé et conséquemment que j'emportasse du bagage. Or, je veux venir sans rien, sans paquets ni malles, pour être plus libre, sans rien qui me gêne.
      Je comprends bien l'envie que tu as de me revoir dans ce même lieu, avec les mêmes personnes ; j'aimerais cela aussi. Ne nous accrochons-nous pas à notre passé, si récent qu'il soit ? Dans notre appétit de la vie nous remangeons nos sensations d'autrefois, nous rêvons celles de l'avenir. Le monde n'est pas assez large pour l'âme, elle étouffe dans l'heure présente. Je pense souvent à la lampe d'albâtre, va, à son chaînon qui la tient suspendue. Regarde-la quand tu liras ceci, et remercie-la de m'avoir prêté sa lumière. Du Camp (c'est cet ami dont je t'ai parlé dans une précédente lettre) est arrivé aujourd'hui ici, où il doit passer un mois. Adresse-lui toujours tes lettres comme celle de ce matin. Il m'a apporté ton portrait. Le cadre est en bois noir ciselé, la gravure saillit bien. Il est là, ton bon portrait, en face de moi, posé doucement sur un coussin de mon sopha en perse, dans l'angle, entre deux fenêtres, à la place où tu t'assoirais si tu venais ici. C'est sur ce meuble-là que j'ai passé tant de nuits dans la rue de l'Est. Dans le jour, quand j'étais las, je me couchais dessus et je m'y rafraîchissais le coeur par quelque grand rêve poétique, ou par quelque vieux souvenir d'amour. Je l'y laisserai comme cela, on n'y touchera pas (l'autre est dans mon tiroir avec le sachet, sur tes pantoufles). Ma mère l'a vu, ta figure lui a plu, elle t'a trouvée jolie, l'air animé, ouvert et bon, ce sont ses mots. (Je lui ai dit qu'on venait de tirer la gravure, comme j'étais à te faire visite, et qu'on t'en apportait plusieurs épreuves, qu'alors tu en avais fait cadeau aux personnes qui se trouvaient là).
      Tu me demandes si les quelques lignes que je t'ai envoyées ont été écrites pour toi ; tu voudrais bien savoir pour qui, jalouse ? Pour personne, comme tout ce que j'ai écrit. Je me suis toujours défendu de rien mettre de moi dans mes oeuvres, et pourtant j'en ai mis beaucoup. – J'ai toujours tâché de ne pas rapetisser l'Art à la satisfaction d'une personnalité isolée. J'ai écrit des pages fort tendres sans amour, et des pages bouillantes sans aucun feu dans le sang. J'ai imaginé, je me suis ressouvenu et j'ai combiné. Ce que tu as lu n'est le souvenir de rien du tout. Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? (c'est là mon grand mot). J'en doute, mon imagination s'éteint, je deviens trop gourmet. Tout ce que je demande, c'est à continuer de pourvoir admirer les maîtres avec cet enchantement intime pour lequel je donnerais tout, tout. Mais quant à arriver à en devenir un, jamais, j'en suis sûr. Il me manque énormément, l'innéité d'abord, puis la persévérance au travail. On n'arrive au style qu'avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. Le mot de Buffon est un grand blasphème : le génie n'est pas une longue patience. Mais il a du vrai, et plus qu'on ne le croit, de nos jours surtout.
      J'ai lu ce matin des vers de ton volume avec un ami qui est venu me voir. C'est un pauvre garçon qui donne ici des leçons pour vivre et qui est poète, un vrai poète, qui fait des choses superbes et charmantes, et qui restera inconnu, parce qu'il lui manque deux choses : le pain et le temps. Oui, nous t'avons lue, nous t'avons admirée.
      Crois-tu qu'il ne m'est pas doux de me dire : «Elle est à moi pourtant ?» Il y aura dimanche quinze jours, quand tu es restée à genoux par terre, me regardant avec tes yeux doucement avides, je contemplais ton front en songeant à tout ce qui était dessous, je regardais ta tête entourée de tes cheveux légers et nombreux avec un ébahissement infini.
      Je ne voudrais pas que tu me visses maintenant : je suis laid à faire peur. J'ai un énorme clou à la joue droite, qui m'enfle l'oeil et me distend le haut de la figure. Je dois être ridicule. Si tu me voyais ainsi, l'amour bouderait peut-être, car le grotesque lui fait peur. Mais va, je serai propre quand tu me reverras, comme autrefois, comme tu m'aimes.
      Dis-moi si tu te sers de la verveine ; en mets-tu sur tes mouchoirs ? Mets-en sur ta chemise. Mais non, ne te parfume pas ; le meilleur parfum c'est toi, l'exhalaison de ta propre nature. Allons, demain matin peut-être aurai-je une lettre.
      Adieu, je te mords ta lèvre. Y est-elle toujours la petite tache rouge ?
      Adieu, mille baisers. À lundi peut-être ; je réapprendrai la saveur des tiens.
      À toi, à toi corps et âme.

***

À LOUISE COLET
      Entièrement inédite en 1926.
      
16 août 1846.
      La malédiction s’en mêle ! Au reste il en est toujours ainsi. Ne suffit-il pas que nous désirions quelque chose pour que nous ne puissions l’obtenir ? C’est là la loi de la vie !
      Impossible me sera d’être à Paris ce soir ; j’ai la tête toute enveloppée de linges et de bouillie, à cause de mes affreux clous qui me tiennent tout le corps. Je suis couché sans pouvoir remuer et écris ceci couché ; mais je me traite avec un acharnement qu’on n’a jamais vu ; nous en rirons ensemble.
      Je n’ose croire que j’arriverai à Paris demain mardi. Il se pourrait pourtant, mais n’y compte pas. Ce serait donc pour mercredi, toujours à l’heure dite.
      Il m’a été impossible hier dimanche de t’envoyer un mot. Je comptais sur le domestique de mon frère qui vient ici dîner tous les huit jours, et il n’est pas venu.
      Je participe au dépit et à l’anxiété que tu vas avoir ce soir à 4 heures et demie quand je n’arriverai pas, mais pardonne-le moi. J’en souffre plus que toi.
      Allons ma belle, un peu de patience ; dans quelques heures tu me verras.
      Ne pouvant dormir cette nuit, j’ai rallumé mon flambeau et lu l’Expiation et la Provinciale à Paris dont tu ne m’avais pas parlé et qui m’a beaucoup fait rire. C’est un chef-d’œuvre, une chose complète, charmante, pleine d’esprit. Nous causerons de l’Expiation.
      
Adieu ; je rage mais je te baise sur la bouche.
      Adieu, adieu, à toi, à toi.

***

À LOUISE COLET
      Entièrement inédite en 1926.
      
Mardi matin, 18 août 1846.
      Me voilà sur pied, grâce à mon entêtement. En suivant mon propre instinct, je me suis débarrassé en deux jours de ce qui aurait duré huit, et cela malgré l’avis de tout le monde.
      Il ne me reste plus que des cicatrices. J’arriverai demain chez toi de 4 heures et demie à cinq heures. J’y compte, c’est sûr... à moins que le diable cette fois ne s’en mêle. Il s’est tellement mêlé de mes affaires qu’il pourrait encore se mêler de celle-ci. À demain donc. Irons-nous prendre Phidias pour dîner ? Quel est ton avis ? Réfléchis bien d’avance à tout cela...
      Ah ! dans une trentaine d’heures je me mettrai donc en route. Écoule-toi,  journée ! écoule-toi, nuit longue !
      Il pleut maintenant, le temps est gris, mais le soleil est dans mon âme.
      Adieu, je voudrais bien remplir ces quatre petites pages mais le facteur va arriver tout à l’heure ; je m’empresse de fermer ceci et de le cacheter.
      Mille amours.
      À demain les vrais, demain je te toucherai. Je crois quelquefois que c’est un rêve que j’ai lu et que tu n’existes pas.

***

À LOUISE COLET
      Entièrement inédite en 1926.
      
Jeudi, 1 heure du matin, 21 août 1846.
      Seul maintenant ! tout seul... . C’est un rêve. Oh qu’il est loin ce passé si récent ! Il y a des siècles entre tantôt et maintenant. Tantôt j’étais avec toi, nous étions ensemble. Notre pauvre promenade au bois ! Comme le temps était triste ! Ce soir, quand je t’ai quittée, il pleuvait. Il y avait des larmes dans l’air, le temps était sombre.
      Je repense à notre dernière réunion à l’hôtel, avec ta robe de soie ouverte et la dentelle qui serpentait sur ta poitrine. Toute ta figure était souriante, ébahie d’amour et d’ivresse. Comme tes jeux doux brillaient !
      Il y a 24 heures ; t’en souviens-tu ? Oh ! ne pouvoir rien ressaisir d’une chose passée ! Adieu, je vais me coucher et lire dans mon lit, avant de m’endormir, la lettre que tu avais écrite en m’attendant.
      Adieu, adieu, mille baisers d’amour. Si tu étais là je t’en donnerais comme je t’en ai donné. J’ai encore soif de toi, je ne suis pas assouvi, va ! Adieu, adieu.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Vendredi soir, minuit [21-22 août 1846].
      Je t’ai écrit hier au soir un mot que je t’envoie avec cette lettre. J’avais prévenu qu’on m’avertisse du facteur ; comme je dormais encore, mon domestique a jugé convenable de n’en rien faire et le facteur qui n’avait pas de lettres à remettre est passé net devant la grille. Je comptais sur mon beau-frère qui va presque tous les jours à Rouen ; il est parti à huit heures du matin sans rien dire. Tu vois qu’il m’a été impossible de te faire arriver mon baiser d’adieu ce soir. Mais demain, quelque temps qu’il fasse, j’irai moi-même à Rouen et je porterai ceci à la poste avant onze heures, pour que tu l’aies le jour même.
      Tu as dû bien t’ennuyer aujourd’hui. Comme tu as pensé à moi, n’est-ce pas ? Que la journée a été longue ! Et pour moi donc ! Et puis il a tant plu ! J’ai eu le coeur serré jusqu’à la nuit. Il y a quarante-huit heures, quelle différence, ma pauvre bien-aimée ! Ma tristesse pourtant n’a rien d’amer ; tu m’as mis tant de joie dans le coeur qu’il m’en reste quelque chose, même quand je ne t’ai plus ; ton souvenir est radieux, doux, attendrissant. Je revois l’expression heureuse de ton beau visage quand je te regardais de près. Sais-tu que je vais finir par ne plus pouvoir vivre sans toi ; la tête parfois m’en tourne, ton image m’attire, me donne le vertige. Que devenir ? N’importe, aimons-nous, aimons-nous. C’est si doux, si bon !
      Tiens, je n’ai pas un seul mot à te dire, tant je suis plein de toi, si ce n’est l’éternel mot je t’aime.
      J’ai été touché du présent de ta médaille. Mon premier mouvement a été de la refuser ; il me semblait que c’était trop te prendre, que je ne méritais pas cela. Puis, comme j’ai compris le besoin que tu avais de me donner quelque chose qui te fût cher, et que je sentais toute la peine que je te ferais, j’ai accepté. J’en suis content maintenant. Je la regarde avec orgueil comme si tu étais fille. Ce n’est pas pourtant à cause de ton esprit que je t’aime ; c’est à cause de je ne sais quoi, à cause de tes yeux, à cause de ta voix, à cause de tout, à cause de toi.
      As-tu pensé à ceux qui viendront maintenant dormir dans notre lit ? Qu’ils se douteront peu [de] ce qu’il a vu ! Ce serait une belle chose à écrire que l’histoire d’un lit ! Il y a ainsi dans chaque objet banal de merveilleuses histoires. Chaque pavé de la rue a peut-être son sublime.
      As-tu vu Phidias ? Pourquoi n’est-il pas venu ? Je suis sûr que c’est une galanterie qu’il a cru nous faire en nous privant de sa présence ; il a pensé que nous avions des adieux à nous donner. S’il a agi dans ce sentiment, c’est bien et il faut lui en savoir gré. Tâche de savoir quand et si il vient à Rouen.
      Le bon dîner que nous avons fait ensemble avant-hier ! (avant-hier, que c’est loin déjà !). Le soir, quand je te donnais le bras, dans quel calme et dans quel oubli j’étais ! Et quand nous sommes rentrés, que nous avons été seuls, quand j’ai senti tes membres doux sur les miens... Ah ! ne m’accuse plus de ne voir jamais que la misère de la vie... Pourquoi donc une heure d’ivresse est-elle payée par un mois d’ennui ? Compte les larmes que tu as déjà répandues ; elles excèdent le nombre de mes baisers n’est-ce pas ? Et pourtant, n’avons-nous pas été heureux ?
      En nous promenant hier en voiture, nous parlant, nous tenant les mains, je rêvais à ce qu’aurait pu être notre existence si nous eussions été dans des positions différentes, si j’habitais Paris toujours, si tu étais seule, si j’étais libre. Nous étions là comme de jeunes époux riches, beaux, dans leur lune de miel. Te la figures-tu cette vie-là, passée, douce et remplie, à travailler ensemble, à nous aimer ?
      Aujourd’hui je n’ai rien fait. Pas une ligne d’écrite ou de lue. J’ai déballé ma Tentation de Saint-Antoine et je l’ai accrochée à ma muraille ; voilà tout. J’aime beaucoup cette oeuvre. Il y avait longtemps que je la désirais. Le grotesque triste a pour moi un charme inouï ; il correspond aux besoins intimes de ma nature bouffonnement amère. Il ne me fait pas rire, mais rêver longuement. Je le saisis bien partout où il se trouve et comme je le porte en moi, ainsi que tout le monde ; voilà pourquoi j’aime à m’analyser. C’est une étude qui m’amuse. Ce qui m’empêche de me prendre au sérieux, quoique j’aie l’esprit assez grave, c’est que je me trouve très ridicule, non pas de ce ridicule relatif qui est le comique théâtral, mais de ce ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même, et qui ressort de l’action la plus simple ou du geste le plus ordinaire. Jamais, par exemple, je ne me fais la barbe sans rire, tant ça me paraît bête. Tout cela est fort difficile à expliquer et demande à être senti ; tu ne le sentiras pas, toi qui es d’un seul morceau, comme un bel hymne d’amour et de poésie. Moi je suis une arabesque marqueterie ; il y a des morceaux d’ivoire, d’or et de fer ; il y en a de carton peint ; il y en a de diamant ; il y en a de fer-blanc.
      J’ai lu l’article d’Al. Aubert. Ce n’est pas cela qu’il fallait dire ; il y avait plus ; il fallait creuser le volume. La critique, assez juste en superficie, manque de pénétration et de force. Il n’a pas été à la moelle.
      Adieu, je t’embrasse partout. Pense à moi,
      Je pense à toi. Ou plutôt non, pense moins à moi, travaille, sois sage, sois heureuse par la pensée. Reprends la muse qui t’a consolée dans les plus mauvais jours ; moi je suis pour les jours de bonheur.
      Adieu, je te baise sur les lèvres.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
[Dimanche, 23 août 1846.]
      Quand le soir est venu, que je suis seul, bien sûr de n’être pas dérangé, et qu’autour de moi tout le monde dort, j’ouvre le tiroir de l’étagère dont je t’ai parlé et j’en tire mes reliques que je m’étale sur ma table ; les petites pantoufles d’abord, le mouchoir, tes cheveux, le sachet où sont tes lettres ; je les relis, je les retouche. Il en est d’une lettre comme d’un baiser, la dernière est toujours la meilleure. Celle de ce matin est là, entre ma dernière phrase et celle-ci qui n’est pas finie ; je viens de la relire afin de te revoir de plus près et de sentir plus fort le parfum de toi-même.
      Je rêve à la pose que tu dois avoir en m’écrivant et aux longs regards vagues que tu jettes en retournant les pages. C’est sous cette lampe qui a donné sa lumière à nos premiers baisers, et sur cette table où tu écris tes vers. Allume-la le soir, ta lampe d’albâtre ; regarde sa lueur blanche et pâle en te ressouvenant de ce soir où nous nous sommes aimés. Tu m’as dit que tu ne voulais plus t’en servir. Pourquoi ? Elle est quelque chose de nous. Moi je l’aime.
      J’aime tout ce qui est chez toi ou à toi, tout ce qui t’entoure et te touche. Sais-tu que je suis tout dévoué à M. et Mme Ségalas qui étaient là, et même à ce bon bibliophile dont la visite prolongée m’agaçait les nerfs. Pourquoi ? Qui le dira ? C’est l’effet de la joie que j’avais ; elle débordait de moi et retombait presque sur les indifférents et sur les choses inertes. Quand on aime, on aime tout. Tout se voit en bleu quand on porte des lunettes bleues.
      L’amour, comme le reste, n’est qu’une façon de voir et de sentir. C’est un point de vue un peu plus élevé, un peu plus large ; on y découvre des perspectives infinies et des horizons sans bornes.
      Mais par derrière ! par derrière ! détourne la tête ! Voilà ce que les femmes ne veulent pas s’entendre dire ; voilà ce qui t’afflige de moi, c’est ce mot. Ne me crois donc pas dur si je suis sage ; ne me juge pas froid parce que je suis prudent, et surtout, ma pauvre chérie, que ton coeur ne me calomnie pas de ce que, peut-être, je suis bon. Sais-tu que tu es cruelle ? Tu me reproches de ne pas t’aimer, et tu en tires toujours l’argument de mes départs. C’est mal. Puis-je rester ? Que ferais-tu à ma place ?
      Tu me parles toujours de tes douleurs ; j’y crois, j’en ai vu la preuve ; je la sens en moi, ce qui est mieux. Mais j’en vois une autre douleur, une douleur qui est là, à mon côté, et qui ne se plaint jamais, qui sourit même et auprès de laquelle la tienne, si exagérée qu’elle puisse être, ne sera jamais qu’une piqûre auprès d’une brûlure, une convulsion à côté d’une agonie. Voilà l’étau où je suis. Les deux femmes que j’aime le mieux ont passé dans mon coeur un mors à double guide, par lequel elles me tiennent ; elles me tirent alternativement, par l’amour et par la douleur. Pardonne-moi si ceci te fâche encore. Je ne sais plus que te dire, j’hésite maintenant ; quand je te parle, j’ai peur de te faire pleurer, et quand je te touche, de te blesser.
      Tu te rappelles mes caresses violentes, et comme mes mains étaient fortes ? Tu tremblais presque ! Je t’ai fait crier deux ou trois fois. Mais sois donc plus sage, pauvre enfant que j’aime, ne te chagrine pas pour des chimères !
      Tu me reproches l’analyse ; mais toi tu mets dans mes mots une subtilité funeste. Tu n’aimes pas mon esprit, ses fusées te déplaisent ; tu me voudrais plus uni de ton, plus monotone de tendresse et de langage. Et c’est toi ! toi ! qui fais comme les autres, comme tout le monde, qui blâmes en moi la seule chose bonne, mes soubresauts et mes élans naïfs ! Oui, toi aussi tu veux tailler l’arbre et, de ses rameaux sauvages mais touffus, qui s’élancent en tous sens pour aspirer l’air et le soleil, faire un bel et doux espalier que l’on collerait, contre [un] mur et qui alors, il est vrai, rapporterait d’excellents fruits qu’un enfant pourrait venir cueillir sans échelle. Que veux-tu que j’y fasse ? J’aime à ma manière ; plus ou moins que toi ? Dieu le sait. Mais je t’aime, va, et quand tu me dis que j’ai peut-être fait pour des femmes vulgaires ce que je fais pour toi, je ne l’ai fait pour personne, personne – je te le jure –. Tu es bien la seule et la première pour laquelle seulement j’aie fait un voyage, et que j’aie assez aimée pour cela, puisque tu es la première qui m’aime comme tu m’aimes. Non, jamais avant toi une autre n’a pleuré des mêmes larmes, et ne m’a regardé de ce regard tendre et triste. Oui, le souvenir de la nuit de mercredi est mon plus doux souvenir d’amour. C’est celui-là, si je devenais vieux demain, qui me ferait regretter la vie.
      Merci de l’envoi de la lettre du Philosophe. J’ai compris le sens de cet envoi. C’est encore un hommage que tu me rends, un sacrifice que tu voudrais me faire. C’est me dire : «Encore un que je mets à tes pieds : vois comme je n’en veux pas, car c’est toi que j’aime.» Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta poésie, ton coeur, ton corps, l’amour des gens qui te convoitent ; tu me prodigues tes richesses pour ma satisfaction et pour mon orgueil. Eh bien, sois contente : je suis heureux et je suis fier de toi. Oui, heureux, je le répète ; tu m’apparais toujours dans ma pensée avec une douceur exquise.
      Ton coeur est comme ta peau, d’une suavité chaude, étonnante.
      Mon frère a vu tantôt ton portrait. Il t’a reconnue, dit-il, pour avoir dansé avec toi chez Phidias, il y a dix ans. Il m’a dit que tu étais jolie ; j’ai répondu : «Oui, … pas mal», car j’avais envie de crier ce qui se passait dans ma poitrine. Je souffrais de son air froid.
      Adieu. C’est ta fête ; je t’envoie pour bouquet le meilleur de mes baisers.
      Reçois ton monde, sois pour lui bonne et aimable comme tu l’es. Reprends ta vie, travaille. Du courage ; avec quelque effort, l’habitude, puis le goût t’en reviendra. Fais cela pour moi, je t’en prie ; ne te laisse pas aller au courant de ta tristesse. Le chagrin a des allèchements perfides.
      Encore adieu et encore un baiser sur ta bouche où je puise ton âme.
      Si tu ne m’envoies pas la statuette avec les livres, tu peux bien ne pas mettre sur la boîte : Envoi de Pradier.

***

À LOUISE COLET
      Entièrement inédite en 1926.
      
[24 août 1846.] – Lundi soir.
      Je ne pourrai t’écrire demain, chère bien-aimée, ni peut-être après demain ; mais vendredi au plus tard (je tâcherai que ce soit jeudi), tu recevras de moi une longue lettre.
      Nous partons demain matin (je ferai en sorte que ce ne soit qu’après l’arrivée du facteur), pour un petit voyage, à neuf lieues d’ici, d’où nous ne reviendrons que mercredi dans la nuit. Nous allons visiter quelques anciennes abbayes gothiques, Jumièges où est enterrée Agnès Sorel, Saint Wandrille, etc. Je penserai à toi pendant ce voyage, je te regretterai. Si tu savais comme mes jours sont longs et comme mes nuits sont froides maintenant, veuves qu’elles sont de toute félicité d’amour !
      Je ne fais rien, je ne lis plus, je n’écris plus, si ce n’est à toi. Où est ma pauvre et simple vie de travail d’autrefois ? Je dis autrefois parce que c’est déjà loin. Je ne la regrette pas, parce que je ne regrette rien. Cela comme tu le dis est dans mon système. Si c’est arrivé, c’est que cela devait être. Et puis je goûte dans ta pensée tant de douceur, je retourne avec un charme si profond ton souvenir dans mon coeur ! Vingt fois par jour je te replace sous mes yeux avec les robes que je te connais, les airs de tête que je t’ai vus. Je te déshabille et te rhabille tour à tour. Je revois ta bonne tête à mes côtés sur mon oreiller. Ta bouche s’avance, tes bras m’entourent... Qu’importe ! Ce n’est pas là le meilleur de notre amour ; ce n’est que la saulce comme dirait Rabelais ; la viande c’est ton âme.
      Tu as pleuré la première fois mercredi ; tu croyais que je n’étais pas heureux ; était-ce vrai ? Oui je l’étais, comme je ne l’ai pas été, tout autant que je peux l’être. Je le serai plus encore, car je t’aime de plus en plus. Je voudrais te le redire toujours, te le prouver sans cesse.
      Adieu, mille baisers partout ; à toi celui que tu aimes et qui t’aime.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Mercredi, 10 h. du soir. [Croisset, 26 août 1846.]
      C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin le récit de la journée de la veille. Quelque uniforme que soit ta vie, tu as au moins quelque chose à m’en dire. Mais la mienne est un lac, une mare stagnante, que rien ne remue et où rien n’apparaît. Chaque jour ressemble à la veille ; je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an, et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n’ai-je presque jamais rien à te conter. Je ne reçois aucune visite, je n’ai à Rouen aucun ami ; rien du dehors ne pénètre jusqu’à moi. Il n’y a pas d’ours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m’y porte démesurément, et en second lieu, pour arriver là, j’y ai mis de l’art. Je me suis creusé mon trou et j’y reste, ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. Qu’est-ce que m’apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? Qu’est-ce que tout ce qu’ils disent m’importe ? Je suis peu curieux des nouvelles ; la politique m’assomme ; le feuilleton m’empeste ; tout cela m’abrutit ou m’irrite. Tu me parles d’un tremblement de terre à Livourne. Quand je serais à ouvrir la bouche là-dessus pour en laisser sortir les phrases consacrées en pareil usage «C’est bien fâcheux ! quel affreux désastre ! est-il possible ! oh ! mon Dieu !» cela rendra-t-il la vie aux morts, la fortune aux pauvres ? Il y a, dans tout cela, un sens caché que nous ne comprenons pas, et d’une utilité supérieure sans doute, comme la pluie et le vent ; ce n’est pas parce que nos cloches à melons ont été cassées par la grêle qu’il faut vouloir supprimer les ouragans. Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? Voilà encore de notre orgueil ! Nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création, et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne ; tout ce qui nous est oppose nous exaspère. Que j’en ai entendu, miséricorde ! que j’en ai subi, l’an dernier de ces magnifiques dissertations sur la trombe de Monville ! – «Pourquoi cela est-il venu ? Comment ça se fait-il ? Conçoit-on ça ? Est-ce l’électricité d’en haut ou celle d’en bas ? En une seconde, trois fabriques de renversées et deux cents hommes de tués ! Quelle horreur !» Et les mêmes gens, qui disaient cela, parlaient tout en tuant des araignées, en écrasant des limaces ou, pour respirer seulement, absorbaient peut-être par l’aspiration de leurs narines des myriades d’atomes animés. (Monville, vois-tu, a été une infirmité pour moi ; j’ai vu ça de trop près ; j’en ai entendu causer, discuter et baver tout un hiver ; j’en suis saoul !)
      Quant à la seconde chose dont tu me parles, la proclamation de Schamyl, ça peut être curieux, c’est vrai ; mais il y a tant de choses curieuses dans ce monde, surtout pour un homme qui peut dire comme l’Angély : «moi, je vis par curiosité», qu’on n’y suffirait pas s’il fallait les voir toutes. Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c’est-à-dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela ; seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés, et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie, c’est-à-dire l’obligation où l’on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte, et de détester les autres coins, en vert ou en noir, m’a paru toujours étroite, bornée, et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’Univers. Je n’ai pas compris ton étonnement relativement à la beauté de cette proclamation. Pour moi, je pense que c’est parce que 1° il est barbare, 2° musulman, et surtout fanatique, qu’il a dit de belles choses. La poésie est une plante libre ; elle croit là où on ne la sème pas. Le poète n’est pas autre chose que le botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir. Et maintenant que j’ai déchargé mon coeur, – car voilà plusieurs fois que nous revenons sur ce sujet que tu ne veux pas comprendre, – parlons de nous, et embrassons-nous, doucement, longuement, sur les deux lèvres.
      Nous avons fait hier et aujourd’hui une belle promenade ; j’ai vu des ruines, des ruines de ma jeunesse, que je connaissais déjà, où j’étais venu souvent avec ceux qui ne sont plus. J’ai repensé à eux, et aux autres morts que je n’ai jamais connus et dont mes pieds foulaient les tombes vides. J’aime surtout la végétation qui pousse dans les ruines cet envahissement de la nature, qui arrive tout de suite sur l’oeuvre de l’homme quand sa main n’est plus là pour la défendre, me réjouit d’une joie profonde et large. La vie vient se replacer sur la mort ; elle fait pousser l’herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre où l’un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l’Éternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ! l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d’excellents fruits ; je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur.
      Ce polisson de Phidias est donc tout à fait pris dans les liens de la dame blonde ? Depuis le temps qu’il y est, [combien] doit-il avoir consommé de filets de boeuf ! Quelle excellente et bonne nature ! Je t’ai vu en blâmer le côté flottant, préhensible, malléable ; aujourd’hui, tu voudrais que je lui ressemblasse pour que je cède quand tu me dis : «Reste.» Tu t’étonnes que je n’aie pas eu de faiblesses. Si, j’en ai eu ; j’[en] ai eu d’immenses avec toi. C’est moi qui le sais parce que c’est moi qui les ai senties. Pour ce qui est de ces départs fixés d’avance et auxquels je n’ai jamais manqué, n’aurais-je pas pu, si je ne t’avais jugée supérieure, te faire un mensonge anodin comme on en fait en pareil cas, avoir l’air de céder, et accorder à tes instances ce que j’aurais eu décidé d’avance ? Mais non, à partir de ce soir où tu m’as baisé sur le front, je me suis juré à moi-même de ne jamais te mentir. C’est le procédé le plus rude, le plus brutal, peut-être le moins tendre, diras-tu ? Mais je crois que ce serait te mépriser qu’agir autrement, et t’avilir même.
      Tu n’es pas faite pour être servie par un amour faux et grimaçant. J’aimerais mieux te faire une balafre au visage qu’une grimace derrière le dos.
      Il t’a fait plaisir, pauvre ange, le bouquet de fête que je t’ai envoyé ! Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de mettre dans ma lettre ces fleurs significatives, car je n’en connaissais pas le sens symbolique. C’est Du Camp qui me l’a appris en me donnant le conseil de m’en servir. J’ai pensé que cet enfantillage amuserait ton coeur. Il a bien amusé le mien ! Sais-tu quelque chose qui m’a touché dans ta lettre ? c’est cette course dans le Bois de Boulogne dont tu me parles ; ça m’a fait froid à moi-même. Je me suis senti, à ta place. Je me suis vu, les rôles intervertis. Et ton enfant qui t’embrassait les mains ! Donne-lui pour cela un baiser de ma part. J’y repense aussi souvent à ce bon Bois de Boulogne. Te souviens-tu de notre première promenade le 30 juillet ? Comme Henriette dormait sur les coussins ! Et le doux mouvement des ressorts, et nos mains, et nos regards plus confondus qu’elles. Je voyais tes yeux briller dans la nuit, j’avais le coeur tiède et mou... Je buvais avec extase les longues effluvions (sic) de ta prunelle fixée sur la mienne... Quand tout cela reviendra-t-il ? Qui le sait ? Oh ne m’accuse pas d’oubli, ne m’accuse jamais ! Ce serait une cruauté infâme. Aime-moi toujours, car moi aussi je t’aime sans cesse.
      Adieu, mille baisers sur ta belle gorge, sur ces seins que tu offres à mes lèvres avec un si doux sourire quand tu me dis : «Je te plais donc ? M’aimes-tu ?» – Si tu me plais, si je t’aime ! [...] Encore adieu, mille amours...
      Sois sans crainte, chère amie ; j’ai reçu la lettre [...].

***

À LOUISE COLET
      Croisset, [27 ou 28 août 1846].
      Je prends cette feuille de papier : tout mon papier à lettres est bordé de noir ; je n’en ai pas là d’autre, et je ne veux pas que ce que je t’envoie soit entouré de deuil. C’est bien assez, n’est-ce pas, pauvre ange que je fais souffrir déjà tant sans le vouloir, qu’il y en ait souvent au fond de la chose, sans qu’il y en ait dessus. Je voudrais ne t’envoyer que de douces paroles et de tendres mots, de ces mots suaves comme un baiser, que quelques-uns trouvent, mais qui chez moi restent au fond du coeur et expirent sur les lèvres. Si je pouvais, chaque matin ton réveil serait parfumé par une page embaumée d’amour, récréé par une mélopée divine qui te tiendrait tout le jour dans une extase céleste. Mais j’ai trop crié dans ma jeunesse pour pouvoir chanter : ma voix est rauque. Merci de la petite fleur d’oranger. Toute ta lettre en sent bon. Qu’elle ait été cueillie sur un arbuste, donnée par une femme ou un homme, elle n’en est pas moins belle pour moi, va ; elle est venue de toi, envoyée par toi, c’est tout ce qu’il me faut. Cette attention du reste m’a ému. Je t’ai bien reconnue là. Comment fais-tu pour avoir tant de volupté dans des niaiseries, pour donner un ragoût si puissant à des riens ? Je me sens pour toi une tendresse étrange, profonde, intime, mais ce qui m’afflige, c’est la pensée que je ne te vaux pas, que tu étais digne d’un autre homme et d’un autre amour. Je cherche pourtant à faire quelque chose pour te prouver le mien, et les preuves que tu m’en demandes sont justement les seules que je ne puisse donner. Ma vie est rivée à une autre, et cela sera tant que cette autre durera. Algue marine secouée au vent, je ne tiens plus au rocher que par un fil vivace. Une fois rompu, où volera-t-elle, la pauvre plante inutile ? Mais d’ici là, qu’elle demeure où Dieu veut qu’elle soit, où il faut qu’elle reste !
      J’ai lu cette nuit ton travail sur Mme du Châtelet, qui m’a beaucoup intéressé. Il y a de beaux fragments de lettres. En voilà encore une qui a aimé et qui n’a pas été heureuse. La faute n’en était ni à M. de Voltaire, ni à St Lambert, ni à elle, ni à personne, mais à la vie elle-même, qui n’est complète que du côté de l’infortune. J’aime beaucoup là dedans le rôle de Voltaire. Quel homme intelligent ! et bon ! Ceci t’indigne. Mais y en a-t-il beaucoup qui eussent fait comme lui, et sacrifié leur vanité à la tendresse que leur maîtresse a pour un autre C’est qu’il ne l’aimait plus, dira-t-on. Qui l’a su ? Personne. Pas même lui, peut-être. Et puis, ceux qu’on ne croit ne plus aimer [sic], on les aime encore. Rien ne s’éteint complètement. Après le feu, la fumée, qui dure plus longtemps que lui. Je suis sûr qu’il l’a plus regrettée que tout le monde. Plus qu’elle ne l’eût regretté, peut-être, s’il fût mort avant elle. Il a dû se passer alors quelque chose d’énorme et de complexe dans l’âme de ce prodigieux homme. J’aurais voulu te voir développer, analyser ce point, bien indiqué du reste, et lumineux pour moi. La figure de Mme du Châtelet, leur vie à Cirey, ces phases successives de leur passion, tout cela est assez en relief, ferme et sobre. C’est une bonne chose.
      Quant au livre d’historiettes morales, l’enfant de mon frère ne le lira pas vu que, selon la façon abominable dont on l’élève, elle ne sait pas encore lire, bien qu’elle ait six ans. Mon autre nièce est trop petite ; je le lui lirai plus tard. Mais c’est moi qui vais le lire ; je me referai enfant petit et simple. J’ai toujours envie d’avoir le talent d’amuser les enfants en leur racontant des histoires ; mais ce talent me manque complètement quoique j’aime beaucoup les enfants. Ils sont charmants, disait un anglais, mais on devrait les étouffer quand ils ont l’âge de raison. […]
      Adieu, chère Louise, adieu, je pense à toi. Pense à moi. Mille et mille baisers sur tes yeux bleus, pour en boire les larmes quand il en vient.

***

À LOUISE COLET
      [27 août 1846.]
      Nous sommes donc toujours triste, pauvre ange ! Pourquoi t’affecter à plaisir, t’affliger outre mesure ? À trente-trois lieues de distance, je ne peux pas essuyer les larmes qui coulent de tes bons yeux ; tu ne peux pas voir mes sourires quand je reçois tes lettres, ni la joie sans doute qui doit être sur mon visage quand je pense à toi ou quand je regarde ton portrait, ton portrait avec ses longues papillotes caressantes, celles-là mêmes qui m’ont passé sur les joues. De moi à toi il y a trop de plaines, de prairies et de collines pour que nous puissions nous voir. Je ne comprends pas toutes les peines que je te cause. Tu crois qu’une autre est encore dans mon coeur, qu’elle y est restée, et si éclairée que tu n’as fait que passer dans son ombre. Oh ! non pas, non pas ! sois-en donc convaincue une fois pour toutes ! Tu parles de ma franchise cynique ; sois conséquente : crois-y, à cette franchise. Cela est vieux, bien vieux, oublié presque ; à peine si j’en ai le souvenir ; il me semble même que ça s’est passé dans l’âme d’un autre homme. Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l’autre, qui est mort. J’ai eu deux existences bien distinctes ; des événements extérieurs ont été le symbole de la fin de la première et de la naissance de la seconde ; tout cela est mathématique. Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup ; et autre chose est venu. Alors, j’ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi : d’un côté l’élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n’accepte rien que le spectacle, d’en jouir ; de l’autre l’élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à pleines [sic] effluves, les plus purs rayons de l’Esprit, par la fenêtre ouverte de l’intelligence. Tu ne trouveras pas cette phrase très claire ; il faudrait un volume pour la développer. Néanmoins je n’ai renoncé à rien de la vie, comme tu sembles le croire. J’ouvre, tout comme les autres, les narines pour sentir les roses et les yeux pour contempler la lune. Amour et amitié, je n’ai rien rejeté. J’ai au contraire pris des lunettes pour les distinguer plus nettement. Fouille-moi tant qu’il te plaira, tu ne découvriras rien qui doive t’attrister, ni dans le passé, ni dans le présent. Je souhaiterais que tu pusses lire dans mon cœur : les larmes de doute et d’accablement que tu répands se changeraient en larmes de joie et de bonheur. Oui, je t’aime, je t’aime, entends-tu ? Faut-il le crier plus fort encore ? Mais si je n’ai pas l’amour ordinaire qui ne sait que sourire, est-ce ma faute si tout mon être n’a rien de doux dans ses allures ? Je te l’ai déjà dit, j’ai la peau du coeur, comme celle des mains, assez calleuse : ça vous blesse quand on y touche ; le dessous peut-être n’en est que plus tendre. Quand tu seras toujours, chère amie, à me reprocher de ne pas venir te voir, que puis-je te répondre ? C’est me tourmenter à plaisir en me rappelant (ce qui est inutile, grand Dieu ! car je me le figure assez) que tu en souffres et t’en tourmentes. Si je pouvais... si... si... toujours ce maudit conditionnel, mode atroce par lequel tous les temps du verbe passent !
      Je suis bien bête ce soir. C’est peut-être l’effet du beau clair de lune qu’il fait. Je viens de me promener sous les arbres et je t’ai souhaitée, appelée. Nous eussions fait une belle promenade sans nous rien dire, en te tenant par la taille. Je rêvais à la blancheur de ta figure se détachant sur l’herbe verte pâlement éclairée, au bleu de tes yeux humides et pétillants de lumière, comme le bleu tendre du ciel de cette nuit. Aime-moi toujours, va ; prends-moi pour un bourru, pour un fou, pour tout ce que tu voudras, mais aime-moi encore, laisse là mes idées en paix. Qu’est-ce qu’elles te font ? Elles ne font de mal à personne et elles font peut-être du bien. D’ailleurs, comme toute chose, n’ont-elles pas leur raison d’être ? À quoi bon les mauvaises herbes ? disent les braves gens, pourquoi poussent-elles ? Mais pour elles-mêmes, pardieu ! Pourquoi poussez-vous, vous ? Merci encore des petites fleurs d’oranger ; tes lettres en sont parfumées. Quand j’irai à Paris, je veux garnir ta jardinière des plantes que tu aimes le mieux ; ces pauvres fleurs du moins n’auront pas d’épines. Celles de mon amour ne sont pas de même, à ce qu’il paraît.
      Allons, adieu, adieu.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Dimanche, 2 h. d’après-midi [Croisset, 30 août 1846].
      De la colère, grand Dieu ! De l’aigreur, et de la verte, de la salée ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que tu aimes les disputes, les récriminations ; et tous ces amères tiraillements quotidiens qui finissent par faire de la vie un enfer réel ? Je n’y comprends rien. Tu te plains de mes duretés ; mais il me semble que je ne t’en ai jamais envoyé de pareilles. Peut-être t’en ai-je envoyé de plus fortes, diras-tu. Chacun s’illusionne.
      Mais je vois dans ta lettre de ce matin quelque chose de plus et comme un parti pris d’être aigre ou de le paraître. Qui sait ? C’est peut-être une tentative, un essai ? Tu me reproches sans cesse que je pose, que je suis théâtral, que j’ai de l’orgueil, que je me pavane de mes tristesses comme un matamore de ses cicatrices. Selon toi, je te chagrine à plaisir, faisant semblant de pleurer pour voir couler tes larmes. Voilà une atroce idée.
      Comment peux-tu m’aimer si tu me regardes comme un si pauvre personnage ? Tu dois me mépriser. Alors peut-être en effet me méprises-tu ? Tu en es déjà aux regrets sans doute ; tu vois que tu t’es trompée et c’est moi que tu accuses de cette illusion perdue.
      Souviens-toi donc que ma première parole a été un cri d’avertissement pour toi ; et lorsque l’entraînement nous a saisis ensemble dans son tourbillon, je n’ai cessé de te dire de te sauver, quand il en était temps encore. Était-ce de la vanité cela ? Était-ce de l’orgueil ? N’aurais-je pas pu au contraire mentir, me grandir, me dresser, me faire sublime ? Tu m’aurais cru tel !
      C’est alors que tu aurais cru que j’étais bon, parce que j’aurais été hypocrite.
      Mais que te dire ? que faire ? Je m’y perds. Il me faut du courage pour t’écrire, persuadé chaque fois que tout ce que je t’écris te blesse. Les caresses que les chats donnent à leur femelle les ensanglantent et ils s’échangent des coups au milieu de leurs plaisirs. Pourquoi y reviennent-ils ? La nature les y pousse. Je suis donc de même chaque parole de moi est une blessure que je te fais ; chaque élan de tendresse est pris comme un outrage. Ah ma pauvre femme chérie ! je ne m’attendais pas à tout cela, même dans la prévision la plus éloignée des infortunes possibles.
      As-tu pu penser que si tu avais un enfant de moi je t’en aimerais moins ? Mais je t’en aimerais plus au contraire, mille fois plus. Ne me serais-tu pas plus attachée par la douleur, par la reconnaissance et par la pitié même ? Ce dernier mot-là te choque encore peut-être. Mais ne le prends pas à son sens banal et étroit. Prends-le par ce qu’il porte en lui de plus intime, de plus ému, et de plus désintéressé ! Tu penses qu’à cause de cette appréhension continuelle d’une rupture qui peut résulter d’une minute d’égarement il n’y aura plus entre nous ni entraînement ni ivresse ? Au contraire c’est cet entraînement pour moi qui trouble l’amour, puisqu’après lui le remords surgit. Pourquoi mêler l’idée d’un affreux malheur pour toi au bonheur que tu me donnes ? Si je n’ai pas le sens commun, d’habitude, comme tu me le répètes, il me semble qu’ici ce n’est pas moi qui en manque. Si je ne recherchais que mon plaisir, si je ne demandais à l’amour que ses joies physiques, mes façons – cela paraîtra clair à tout le monde – seraient différentes. Allons donc, chère amie, je ne suis pas encore si grossier que vous le dites, et j’aime quelque chose encore plus que votre beau corps c’est vous-même. Sais-tu ce qui te manque à toi, ou plutôt par où tu pèches ? C’est par l’esprit. Tu en vois là où il n’y en a pas, aux endroits où on n’a pas eu l’idée d’en mettre. Tu développes, tu amplifies, tu outres tout. Où diable as-tu jamais trouvé que je t’aie dit quelque chose d’analogue à ceci : «que jamais je n’avais aimé les femmes que j’avais possédées et que celles que j’avais aimées ne m’avaient rien accordé» ? Je t’ai dit tout bonnement que j’avais aimé pendant six ans une femme qui de sa vie ne l’a su ; cela lui eût paru bête. Ça me le paraît bien maintenant à moi. Ensuite, jusqu’à toi, je n’ai pas aimé car je ne voulais pas aimer ; voilà tout. Ne crois donc pas que j’appartienne à la race vulgaire de ces hommes qui se dégoûtent après le plaisir, l’amour n’existant chez eux qu’en vertu de la convoitise. Non, ce qui s’élève en moi ne s’y abat pas si vite. Si la mousse pousse sur les édifices de mon coeur sitôt qu’ils sont bâtis, il faut du temps pour qu’ils tombent en ruines, si jamais ils y tombent tout à fait. Moque-toi tant que tu voudras de moi, de ma vie, de cet orgueil démesuré que tu viens de découvrir (découverte dont tu es le Christophe Colomb) et de mes croyances panthéistes ; il n’y a pas, dans tout cela, la moindre envie de t’amuser et de paraître original. Je n’affecte pas la bizarrerie. Si j’en ai, tant pis ou tant mieux. Je lirai les paroles de Descartes à Campanella à ce sujet ; mais je ne crois pas qu’elles me démontreront le contraire. Il faut avoir la rage de l’excentrique pour en découvrir en moi, en moi qui mène la vie la plus bourgeoise et la plus ignorée de la terre. Je mourrai dans mon coin sans qu’on puisse, je l’espère bien, me reprocher ni une mauvaise action ni une mauvaise ligne, par la raison que je ne m’occupe pas des autres et ne ferai rien pour qu’ils s’occupent de moi. Je ne saisis pas bien l’extravagance d’une si vulgaire existence. Mais dessous de celle-là, il en est une autre, une autre secrète, toute radieuse et illuminée pour moi seul, et que je n’ouvre à personne parce qu’on en rirait. Est-ce donc si fou ?
      Ne crains pas que j’aie montré tes lettres à qui que ce soit ; non, sois-en sûre. Du Camp sait seulement que j’écris à une femme à Paris, qui peut-être cet hiver aura besoin de son secours pour nos lettres ; il me voit chaque jour t’écrire, mais il ne sait pas encore ton nom. En faisant autant de son côté, il n’a rien à me demander pas plus que moi à lui. Seulement, l’autre jour, il m’a prêté le cachet où est sa devise.
      Je regrette que Phidias ne vienne pas.
      C’est un excellent homme et un grand artiste ; oui, un grand artiste, un vrai Grec, et le plus ancien de tous les modernes, un homme qui ne se préoccupe de rien, ni de la politique, ni du socialisme, ni de Fourier, ni des jésuites, ni de l’Université, et qui comme le bon ouvrier, les bras retroussés, est là, à faire sa tâche du matin au soir, avec l’envie de la bien faire et l’amour de son art. Tout est là, l’amour de l’Art. Mais je m’arrête. Ceci t’irrite encore : tu n’aimes pas à m’entendre dire que je m’inquiète plus d’un vers que d’un homme, et que je porte plus de reconnaissance aux poètes qu’aux saints et aux héros. Qu’aurait-on pensé à Rome, du temps d’Horace, si quelqu’un fût venu lui dire :
      «Ô bon Flaccus, qu’est-ce que devient votre ode à Melpomène ? parlez-moi de votre passion pour le petit garçon perse que Pollion vous a cédé ; est-ce en asclépiades ou en ïambiques que vous allez nous entretenir de lui ? Tout ce que vous dites me préoccupe bien plus que la guerre des Parthes, que le collège des flamines et que la loi Valeria qu’on veut remettre sur le tapis...»
      Il y avait donc cependant quelque chose de plus sérieux que les hommes qui mouraient pour la patrie, que ceux qui priaient pour elle, que ceux qui travaillaient à la rendre plus heureuse : c’étaient ceux qui chantaient, puisque ceux-là seuls survivent. On a découvert des mondes nouveaux pour les lire, on a inventé l’imprimerie pour les y répandre. Ah ! oui, l’amour de Glycère ou de Lycoris passera encore par-dessus les civilisations futures. L’Art, comme une étoile, voit la terre rouler sans s’en émouvoir, scintillant dans son azur ; le Beau ne se détache pas du ciel.
      Mais allons ! tout cela te fâche. Que te dire donc ? que je t’embrasse. Je n’ai guère de place, mais je t’envoie tout de même, à travers ces lignes pressées, un long et tendre baiser, comme à travers des barreaux.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Mercredi, 11 h. du soir. [2 septembre 1846.]
      Que ta lettre de ce matin était bonne et douce, pauvre amie ! J’y ai vu les larmes que tu avais versées en l’écrivant, et qui, çà et là, avaient taché certains mots. Ta douleur m’afflige ; tu m’aimes trop, ton coeur est trop prodigue. Il y a d’excellentes choses dans les conseils de Phidias ; il est fâcheux seulement que les conseils presque toujours aient cela de fâcheux qu’on ne puisse les suivre. Si tu pouvais l’imiter, ce bon Phidias, tu serais plus tranquille, sinon plus heureuse. C’est un homme sage, celui-là, et qui ne demande pas à la vie plus de joies qu’elle n’en comporte et qui ne va [pas] chercher le parfum des orangers sous les pommiers à cidre. Aussi, quel ordre dans son être ! comme il continue son oeuvre, serein et fort ! L’Art, tu le vois, lui en sait gré et le récompense par les mâles satisfactions qu’il lui procure.
      Comme il fait beau ce soir ! Comme tout repose ! Je n’entends que le battement de ma pendule et à peine le bruit de l’air qui passe dans les arbres. La rivière brille sous la lune, les îles sont noires, le gazon vert émeraude. Tu veux venir ici, mon héroïne ; c’est par une nuit semblable qu’il ferait bon te recevoir.
      Je me figure ta tête et ta gorge nues, éclairées par l’astre pâle. Je vois tes yeux briller dans l’ombre bleue.
      Sais-tu que ce serait royal et magnifiquement beau ? toi faisant 60 lieues pour passer quelques heures dans le petit kiosque de là-bas... Mais à quoi bon songer à de pareilles folies ! C’est impossible : tout le pays le saurait le lendemain ; ce serait d’odieuses histoires à n’en plus finir.
      Un long baiser néanmoins, pour y avoir pensé. Merci de cet élan ! Je l’ai compris. J’ai senti nos heureuses angoisses réciproques, toi arrivant et attendant le signal convenu, moi guettant l’heure et épiant ta venue.
      Quand je te reverrai, n’est-ce pas, tu ne pleureras pas trop ; tu ne m’affligeras pas trop. Tu seras sage ; j’en ai besoin ; sois-le. J’en vois tant couler, de larmes, que vraiment j’ai besoin de sourires. Bientôt, j’espère, d’ici à peu de jours nous pourrons nous voir. Du Camp s’en retourne à Paris et il nous vient ici des parents de la Champagne, une nièce de mon père, avec son officiel et ses enfants. J’irai lui faire la conduite soi-disant jusqu’à Gaillon, pour aller voir ensemble le château Gaillard qui en est à une lieue. Au lieu de cela, j’irai jusqu’à Mantes où je resterai jusqu’au convoi de six heures qui me ramènerait ici à huit. Tel est mon plan. Je le prépare déjà de longue main. Pourvu que mon beau-frère n’ait pas la malheureuse idée de nous accompagner ! Pourvu que ma mère elle-même n’ait pas cette idée ; car nous avons aux Andelys (lieu où est le château Gaillard) des amis intimes qu’elle n’a pas vus depuis longtemps, et elle voudra peut-être profiter de l’occasion. Tu partirais de Paris à 9 heures du matin ; tu serais à Mantes à 10 heures 50 minutes ; j’y arriverais à 11 heures 19. Nous aurions à nous cinq belles heures. C’est bien peu ; ce serait toujours quelque chose, car je ne prévois pas la possibilité prochaine d’un voyage à Paris. Quand nous nous redirons adieu, ce sera encore pour une absence plus longue. Il faudra nous y faire et accepter cela comme une infirmité de notre pauvre amour impossible à éviter.
      Nous nous écrirons ; nous penserons l’un à l’autre ; tu travailleras (me le jures-tu ?) ; tu tâcheras de faire quelque grande oeuvre où tu mettras tout ton coeur.
      Oh ! va, aime plutôt l’Art que moi. Cette affection-là ne te manquera jamais ; ni la maladie ni la mort ne l’atteindront. Adore l’Idée ; elle seule est vraie parce qu’elle seule est éternelle. Nous nous aimons maintenant ; nous nous aimerons plus encore peut-être. Mais, qui sait ? un temps viendra où nous ne nous rappellerons peut-être pas nos visages. As-tu entendu quelquefois des vieillards te raconter l’histoire de leur jeunesse ?
      J’en connais un qui m’a, il y a quelques mois, narré tout au long un grand amour qui lui avait duré près de vingt ans. Pendant les premières sept années de sa séparation d’avec sa maîtresse, il s’échappait de chez lui le matin, avant le jour, et il allait à 4 lieues de là, à pied, pour voir à un bureau de poste s’il n’était pas venu de lettres. Les lettres venaient irrégulièrement, comme cela se trouvait, quand la pauvre femme avait pu écrire ; l’amant s’en retournait donc comme il était venu, quelquefois avec son cher butin, le plus souvent sans rien du tout. Il rentrait chez lui en sautant pardessus les murs, et se remettait au lit pour que rien n’y parût. Cela a duré sept ans (sept ans) sans la voir ! Ils se sont revus une fois, et puis ne se sont plus revus. Peu à peu [ils] ne se sont plus écrit et se sont oubliés. La femme est morte ; l’homme ensuite a eu d’autres amours, et voilà ! telle est la vie. Il raconte ça lui-même comme une chose toute simple et elle est toute simple en effet. Les noeuds les plus solidement faits se dénouent d’eux-mêmes, parce que la corde s’use. Tout s’en va, tout passe ; l’eau coule et le coeur oublie.
      C’est une grande misère, mais il en faut remercier Dieu qui n’a [pas] jugé l’âme de sa créature assez vaste pour contenir la somme de chaque jour accumulée par-dessus celle des jours précédents. Puis un chagrin en enlève un autre, on ne sent pas ses engelures quand on a mal aux dents. Reste à choisir le mal le plus léger ; toute la sagesse est là. Mais je ne t’oublie pas encore, tu le sais bien. L’heure n’est pas venue. Il sera temps d’y songer quand nous en serons là. Ne te travaille pas à te rendre malheureuse. Pense toujours que je t’aime ; dis-le-toi, complais-toi dans cette idée ; mets-la à part dans ton coeur, non pas pour le troubler et l’emplir jusqu’aux bords, mais pour le réchauffer et le pénétrer de chaleur. Fais-lui prendre un bain d’amour, si tu veux, à ton pauvre coeur ; mais ne le noie pas.
      Ma mère avait pour demain à Rouen des affaires d’argent. J’ai demandé à m’en charger (c’est l’affaire d’une heure) pour avoir l’occasion d’aller te porter avant onze heures cette lettre à la poste afin que tu l’aies ce soir.
      Adieu ma chère aimée, mille baisers sur tes doux yeux. Réponds-moi si mon projet te plaît. Ce serait, je crois, dans trois ou quatre jours. Je ne sais pas. Je t’avertirai à temps. Pourvu que la fortune nous protège ! Je me méfie toujours d’elle. C’est une bien grande coquette ; quand elle vous fait des agaceries, c’est qu’elle va vous repousser de plus belle.
      Adieu, à toi, sur toi.

***

À LOUISE COLET
      Vendredi soir, minuit. [4-5 septembre 1846.]
      Tu voulais que je vinsse dimanche. Moi j’ai pensé aussi, tu le vois, à nous réunir. Nous nous rencontrons toujours dans nos souhaits, dans nos désirs. Quand on s’aime, on est comme les frères Siamois attachés l’un à l’autre, deux corps pour une âme. Mais si l’un meurt avant l’autre, il faut tramer un cadavre à sa remorque. N’aie pas peur pour moi ; je ne sens pas l’agonie venir. Ce sera donc bientôt que nous nous reverrons. Il est arrangé que je ferai ce petit voyage aux Andelys (lisez Mantes). Comme il faut une heure et demie pour s’y rendre, et qu’une heure est suffisante pour voir le Château-Gaillard, je reviendrai coucher ici (c’est impossible autrement), mais par le dernier convoi, qui me prendra là-bas vers 10 heures. Nous aurons tout un grand après-midi à nous. Je dis nous aurons sans savoir si tu as accepté mon projet ; mais je m’attends bien demain, à mon réveil, à une bonne lettre de toi, toute pétillante de joie, où tu me dises : Accours. Es-tu contente de moi ? Est-ce cela ? Tu vois bien que lorsque je peux te voir je me jette sur la plus petite occasion comme un voleur à jeun, que je la prends à deux mains et que je ne la lâche pas. Du Camp part d’ici probablement mercredi prochain (ou jeudi au plus tard). Ainsi donc à mercredi. Je t’enverrai l’heure bien exacte des convois pour qu’il n’y ait pas de malentendus entre nous et je t’écrirai l’heure exacte où il faudra partir de Paris. Te figures-tu nous nous attendant, nous cherchant dans la foule, nous retrouvant, partant ensemble seuls ? Il faudra nous contenir ; j’aurai bien du mal à m’empêcher de t’embrasser devant tout le monde. Nous irons dans quelque bonne auberge bien tranquille. Nous serons à nous, qu’à nous ! Ce sera de bonnes minutes encore, va. Qu’importe l’avenir ! Viendra-t-il seulement ? Qui sait si demain se lèvera ? Je n’ai pas encore reçu l’envoi de Phidias qu’il m’a, et que tu m’as annoncé. Tu as d’abord voulu y mettre ta statuette. Mais je n’aurais aucune pièce secrète où la fourrer. J’ai déjà tant de choses de toi que ça pourrait finir par devenir suspect. La moindre plaisanterie là-dessus me blesserait au vif et je me découvrirais peut-être ! Ton portrait est là, tout à côté de moi, à trois pas devant mon regard. J’ai assez ri ce matin au récit de ton dialogue avec Phidias relativement à Marin et à son modèle. Est-il possible que ce que notre ami t’a dit sur cette créature ait pu te causer un moment d’ombrage ? Il faut être toi, vraiment, pour avoir de semblables idées. De la jalousie maintenant, et de qui ? De ça ! J’aurais bien voulu être là pour voir ta figure et te faire rire aussitôt sur ton compte. D’abord cette femme est atrocement laide ; elle n’a pour elle qu’un très grand cynisme, plein de naïveté, qui m’a beaucoup réjoui. J’y ai vu aussi l’expansion des furies de la nature, ce qui est toujours une belle chose à voir. Et puis tu sais que j’aime assez ce genre de tableaux ; c’est un goût inné. L’ignoble me plaît. C’est le sublime d’en bas. Quand il est vrai, il est aussi rare à trouver que celui d’en haut. Le cynisme est une merveilleuse chose, en cela qu’étant la charge du vice il en est en même temps le correctif et l’annihilation. Tous les grands voluptueux sont très pudiques ; jusqu’à présent je n’ai pas vu d’exception. Et puis, j’y repense, car j’ai été très étonné de ton aveu : quand elle serait belle après tout, cette femme, et quand même il y aurait eu, comme dit le maître dans son chaste langage, quelque chose entre nous deux ; est-ce que ça te ferait peine ? Les femmes ne comprennent pas qu’on puisse aimer à des degrés différents ; elles parlent beaucoup de l’âme, mais le corps leur tient fort au coeur, car elles voient tout l’amour mis en jeu dans l’acte du corps. On peut adorer une femme et aller coucher chaque soir chez les filles, ou avoir une autre maîtresse, que l’on aime même ! ce qui paraîtra plus drôle, mais ce qui est pourtant vrai ! Allons, ne te renfrogne pas ; ce n’est pas, je crois, une allusion à moi que je fais ici : je vis comme un chartreux. Mais jusqu’à mercredi !
      Adieu, cher amour, mille baisers sur tes doux yeux.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Samedi, 5 heures du soir. [5 septembre 1846.]
      Je serais tenté de me battre quand je reçois tes lettres. Sais-tu l’effet qu’elles me font ? C’est de la haine pour moi. Tu veux donc que je me méprise, que tu prends toujours plaisir à me ravaler dans le parallèle que tu fais incessamment entre nous ? Eh bien oui, méprise-moi ; accable-moi, dis que je ne t’aime pas. Tu mentiras, mais dis-le, je recevrai tout de toi, tout, vois-tu. Tu peux tout faire, je ne m’en fâcherai pas. Tu es bonne, belle, douce, intelligente, dévouée. Tu me prouves que je ne suis rien de tout cela ; tu as peut-être raison, car je ne fais rien en effet pour le paraître. Moi qui m’attendais que tu allais m’embrasser pour l’idée que j’ai eue de notre voyage à Mantes !... Ah bien oui !... tu me reproches déjà d’avance de n’y pas rester plus longtemps. Et si je ne l’avais pas eue, cette idée, si cette occasion ne s’était pas présentée, qu’est-ce donc que tu dirais ? Ma foi tant pis ! je m’y perds. Je cherche partout et je ne trouve rien. Ce n’est pourtant pas ma faute. Tu me gourmandes de tout ce que j’écris, sur toutes mes idées, même sur celles qui n’ont aucun rapport à nous deux. Mais dis ce que tu voudras. J’aime ton écriture ; écris n’importe quoi ; j’aime les lignes que ta main a tracées, le papier sur lequel tu t’es penchée et qu’a peut-être frôlé le bout de tes cheveux odorants. Envoie-moi tout ce que tu voudras, va ; je ne me fâcherai pas ; ça m’est impossible avec toi. Je vois bien que tu souffres trop, mais je n’en parlerai pas et je continuerai. Tu as cru prendre ma vanité au défaut de la cuirasse en me disant : «Tu es donc gardé comme une jeune fille ?» Cette phrase m’aurait été adressée il y a cinq ou six ans qu’elle m’aurait fait faire quelque sottise épouvantable, c’est sûr ; je me serais fait tuer pour m’en effacer l’effet à moi-même. Mais elle a glissé sur moi comme l’eau sur le cou d’un cygne ; elle ne m’a nullement humilié. Crois-tu que pour moi, pour moi seul, pour l’homme, il ne me serait pas doux de te recevoir ici ? Qu’est-ce que je risque, moi ? rien, absolument rien du tout.
      Ma mère s’en apercevrait qu’elle ne m’en parlerait pas ; je la connais. Elle pourrait être jalouse de toi (quand ta fille aura dix-huit ans, tu sauras qu’on peut être jaloux de son enfant et tu haïras son mari : c’est la règle) ; mais tout s’arrêterait là. C’est pour toi que je t’ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur, pour ne pas te voir salie par les plaisanteries banales du premier venu, pour ne pas te faire rougir devant les douaniers qui se promènent le long du mur, pour qu’un domestique ne te ricane pas au visage !
      Mais tu n’as pas compris ! non ! rien ! Un sarcasme là-dessus ! Allons ! c’est bon ! n’en parlons plus !
      Causons plutôt de mercredi prochain, que j’aspire avec convoitise. Pourquoi me dire que tu y seras triste ? Pourquoi, encore une fois, cherches-tu des souffrance dans l’avenir ? Tu n’as donc pas assez de celles du présent ?
      Ton histoire de la dame du Château-Rouge m’a beaucoup ému. Tu as bien fait de me l’avoir contée. Je ne sais qu’en penser ; elle est étrange et singulière, j’y rêve depuis tantôt. J’aurais bien voulu la voir, cette femme ; c’était une bonne étude. J’ai assez travaillé ces matières-là et j’aurais peut-être trouvé de suite la solution de tes doutes. Il faut, quand tu la reverras, savoir à quoi t’en tenir ; et il faut tâcher de la revoir.
      Il y a peut-être là-dessous de belles choses. Il y en a peut-être d’infâmes. Qui sait ? Pourquoi suspecter le vice tout d’abord ? Qu’en savons-nous ? Moi, sous les belles apparences, je cherche les vilains fonds ; et je tâche de découvrir, en dessous des superficies ignobles, des mines irrévélées de dévouement et de vertu. C’est une manie assez bonne, qui vous fait voir du nouveau où on ne se douterait pas qu’il existe. Pourquoi cette femme, par exemple, qui voulait de suite te connaître, entrer dans ta vie, ne serait-elle pas prise pour toi d’une passion sincère et dévouée ? Qui te dit qu’elle ne se présentait pas envoyée exprès pour accomplir en ta faveur quelque sacrifice dont tu auras besoin ? C’est peut-être cette femme-là qui t’aimera le mieux de toutes les femmes que tu as pu connaître. Qui te dit qu’elle se doute seulement des choses auxquelles tu fais allusion dans ta pensée ?... Il y a, chez toutes les prostituées d’Italie, une madone qui jour et nuit brille aux bougies, au-dessus de leur lit. L’épais bourgeois ne voit là qu’une jonglerie absurde. Cela prouve que le bourgeois est une bête qui n’entend rien à l’âme humaine. Il n’y a là ni jonglerie, ni impiété, ni grimace. Ça me touche moi, au contraire ; je trouve cela sublime. Et combien de coeurs sont comme ces maisons-là, avec leur candélabre béni qui brille au-dessus des adultères et des immondicités, leur prêtant sa flamme et les éclairant de sa lueur pure.
      Mercredi nous causerons de tout cela. Non, mon ami Du Camp ne restera pas avec nous ; il continuera sa route. Nous pourrons bien nous passer de lui. Est-ce que nous ne nous passerions pas du monde entier quand nous sommes seuls ?
      Mille baisers, oui mille, partout, mais surtout sur tes seins, sur tes yeux dont le souvenir m’enflamme.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Dimanche, 11 heures du soir. [6 septembre 1846.]
      Encore demain et après-demain ; puis nous allons nous revoir. Quand tu liras ceci, il y aura 24 heures pour toi à passer avant que tu ne reçoives un baiser de celui que tu aimes et qui t’aime. Savoures-tu cette pensée comme moi ? La respires-tu avec joie comme une fleur écartée, qui nous envoie son vague parfum avant qu’on jouisse à pleines narines ? Ah ! nous serons seuls, bien seuls à nous dans ce village au milieu de la campagne (autour de nous le silence). Pourquoi es-tu triste ? Moi j’ai le pressentiment d’une journée de bonheur. Une journée, c’est bien peu, n’est-ce pas ? Mais un beau jour illumine toute une année, et on a si peu de jours à vivre que, quand il arrive, un beau jour vaut la peine qu’on s’en réjouisse. Mais seras-tu sage ? Pleureras-tu encore ? (Oh ! si j’étais si sensuel que tu le crois, comme je les aimerais tes pleurs ! Elles te rendent si belle quand elles coulent le long de tes jolies pâles et vont mourir sur ta gorge chaude et blanche !) Prendras-tu encore pour du calcul la sage prévision du malheur ? M’en voudras-tu toujours de ce que je casse les reins à mon plaisir pour t’épargner un supplice ? Si la chair, d’elle-même, a un héroïsme, c’est bien celui-là ; sois-en sûre. Il coûte peut-être plus que d’autres que l’on estime davantage, et, suivant la coutume, ceux en faveur de qui on l’exerce n’en tiennent pas compte. Oui, ma pauvre chérie, appelle ta pensée là-dessus, évoque toute ta raison, et tu t’avoueras, après y avoir rêvé, que c’est au contraire parce que je t’aime que je ne m’abandonne pas à mon amour. Tu sentiras une preuve de tendresse où tu n’avais vu que tiédeur et corruption.
      Allons, ris donc, comme dit Phidias. Demain c’est la folie, c’est l’ivresse, c’est toi, c’est moi. Demain je reverrai tes yeux qui brûlent d’un feu doux, ta bouche rose où je suspends la mienne, et où je vais puiser les soupirs de ta poitrine, ton épaule nue que je hume avec ardeur.
      Il me semble qu’il fera beau certainement et qu’il y aura un grand soleil. Ta pensée est un soupirail par où il me vient un peu de lumière et d’air ; et tu crois que quand je peux je ne me rue pas au-devant pour vivre et respirer ! Autour de moi tout est triste et sombre ; ma mère est dans un bien épouvantable état, ce que j’attribue au buste de notre ami qui l’a bouleversée. Jamais encore je ne l’ai vue si désolée ! Non, tu n’as pas vu de douleurs pareilles, pauvre amie, non jamais. Que le ciel t’épargne celles-là ! Et s’il faut que tu en aies, qu’il te donne plutôt toutes les autres.
      Je repense à la dame du Château-Rouge. Pourquoi repousser les attractions que nous avons causées ? Cette femme a peut-être été horriblement blessée. Si les âmes voyagent, qui sait si la sienne n’en est pas une que tu as aimée jadis sous une autre forme ? Ne sont-ce pas des souvenirs de passions conçues dans une existence antérieure que ces impulsions subites, qui paraissent brutales et qui sont divines ? Après tout, quand elle serait ce que l’officiel a conjecturé... quel mal y a-t-il à cela ? Tu n’es pas forcée de l’accepter. Laisse-la t’aimer, si ça la rend heureuse. Quand on n’est pas attendri, il faut tâcher alors de n’être pas cruel. C’est la même idée qui est au fond des formes diverses qui nous agréent ou nous répugnent, qui nous excitent ou nous scandalisent. Quand le soleil brille, il y a autant de rubis dans le fumier que de perles dans la rosée. Les amours des singes et des loups sont peut-être pleins d’élégies superbes et d’idéalités bleuâtres auprès desquelles les nôtres pâliraient ? Le scintillement lumineux qui maintenant m’arrive de la lune et la flamme que je vais tirer tout à l’heure d’une allumette chimique pour allumer ma pipe, tout cela n’est-ce pas la lumière ? et la même partout, une et identique, quoique l’une vienne de quatre-vingt mille lieues à travers des créations inconnues et que l’autre tienne dans ma main et parte à la pression de l’ongle.
      Adieu ma toute chérie, rêvons-nous cette nuit ; nous nous aurons demain. Tu sais comme je t’embrasse.
      Prends le convoi qui part de Paris à neuf heures du matin. Je partirai à la même heure de Rouen.

***

À LOUISE COLET
      En partie inédite en 1926.
      
Jeudi soir, 11 heures. [10 septembre 1846.]
      C’est moi qui suis resté le dernier. M’as-tu vu comme je te regardais jusqu’à la fin ? Tu as tourné le dos ; tu es partie et je t’ai perdue de vue. Tu m’as appelé à la station, mais je n’ai pas voulu venir. Quand on m’a dit au bout de la file des voitures qu’on ne pouvait passer, j’ai bien eu de suite l’intention de sauter à travers, de faire comme ce jeune homme dont tu m’invitais à suivre l’exemple. Mais j’ai pensé que je t’embrasserais, car tes lèvres m’appelaient avec une attraction charmante, et je n’ai pas voulu alors mêler une amertume de plus à notre séparation.
      Sais-tu que ça a été notre plus belle journée ! Nous nous sommes aimés mieux encore ; nous avons ressenti des plaisirs exquis. Oh ! je ne suis pas fatigué, ce soir. J’ai dormi tantôt trois heures, et si tu étais là, tu me retrouverais comme hier, frais, vigoureux, ardent.
      J’ai arrangé une petite histoire que ma mère a crue, mais la pauvre femme a été hier bien inquiète. Elle est venue à 11 heures au chemin de fer ; elle a passé la nuit sans dormir et à se tourmenter. Ce matin, je l’ai trouvée au débarcadère dans un état d’anxiété extrême. Elle ne m’a fait aucun reproche, mais son visage était le plus grand de tous les reproches qu’on puisse faire.
      Hein ! ce bon hôtel de Mantes, et notre batelier, et l’intelligent préposé du chemin de fer ! Comme tout cela est loin déjà ! Que ces vingt heures-là ont été remplies !
      J’ai été fier de ce que tu m’as dit, que jamais tu n’avais goûté de bonheur pareil. Ta joie m’enflammait. Et moi, t’ai-je plu ? Dis-le-moi ; cela m’est doux.
      Quand nous reverrons-nous ?
      Oh ! je t’en prie, je t’en conjure, ne m’accuse jamais de ne pas te voir plus souvent. Tu ne t’imagines pas combien cela m’afflige et me blesse. Est-ce que c’est ma faute ? Ça ne le sera jamais. Mais je ne vois pas de circonstances prochaines ; ce sera dans longtemps. Maintenant résignons-[nous] d’avance ; fais-toi à cette idée.
      N’as-tu pas compris que, comme les gens qui partent sans savoir quand ils reviendront, je me donnais d’avance une grande saoulée d’amour ? C’était l’orgie de mon coeur. Nous nous aimerons peut-être plus longtemps ainsi, excités que nous serons par un désir inassouvi.
      Tout a été doux, n’est-ce pas ? Rien ne nous a gênés, et je ne t’ai rien dit, il me semble, qui t’ait affligée, ni toi à moi. Quel beau souvenir ! C’est à en faire dire une messe commémorative.
      Revenu ici, j’ai prodigieusement mangé, surtout de l’aloyau. J’ai ri en dedans, en pensant à la comparaison chérie de Phidias. Après m’être fait l’estomac, je me suis étendu sur mon divan où je me suis endormi de suite.
      Nous venons de dîner à neuf heures, à cause de ces parents dont je t’ai parlé et qui sont venus très tard. Mais avant de te (sic) coucher, j’ai voulu, selon ma promesse, t’envoyer encore un baiser, écho affaibli de ceux qui, hier à cette heure-ci, résonnaient si fort sur ton épaule quand tu me criais, «mords, mais mords-moi !» ; t’en souviens-tu ?
      Adieu ma toute belle, repense à tout ce que nous avons fait. J’ai relu tes vers, merci ; je n’ai plus qu’eux maintenant. Encore adieu, mille caresses, des plus chaudes, de celles que tu aimes le mieux. Aime toujours, et ne m’accuse jamais. Moi, tu ferais tout que je te pardonnerais toujours. Oui, je reviendrais à toi ; il me semble que j’y serais forcé. Tu m’as dit une chose qui m’a fait bien plaisir, «c’est que quand même nous nous séparerions, nous garderions toujours l’un de l’autre un bon souvenir». Oui, c’est vrai. Adieu chérie, adieu, à toi corps et âme.

***

À LOUISE COLET
      Entièrement inédite en 1926.
      
Samedi soir. [12 septembre 1846.]
      Tu as été malade, pauvre ange ; nous en sommes peut-être la cause à nous deux. Nous nous serions fait mourir, si nous eussions eu le temps. J’en avais l’envie. Étions-nous heureux ! Étions-nous fous et jeunes ! Je n’en reviens pas, j’en ai le coeur encore charmé. Qu’il y en a peu dans la vie de ces journées-là ! Tu le sens toi-même quand tu me dis, encore ce matin, que je garderai toujours pour toi une affection véritable. Tu penses donc à ton tour que l’amour, comme tous les morceaux de musique qui se chantent en nous, symphonie, chansonnettes ou romances, a son andante, son scherzo et son final. Tu as donc aussi sondé l’abîme et tu en as vu le fond où tu croyais qu’il n’y en avait pas. Sais-tu que c’est intelligent et bon, cela, la prévision future d’un autre sentiment aussi solide que le nôtre, quand celui-là finira, s’il finit ?
      Oui, depuis mercredi, je t’aime d’une autre façon ; il me semble que nous sommes plus liés, plus intimes, que moins de choses extérieures peuvent influer sur notre union ; que, quand même nous serions longtemps sans nous voir, cela ne ferait rien et qu’enfin (en est-il de même pour toi ?), que notre amour est devenu plus sérieux, tout en en perdant l’apparence. Veux-tu en savoir la cause ? C’est que nous avons été vrais surtout ; c’est que nous nous sommes laissés aller à la nature sans art, sans nous troubler l’esprit, comme de pauvres enfants naïfs qui feraient cela pour la première fois. Aussi n’en ai-je pas rapporté d’amertume, mais au contraire une tiédeur exquise qui me tient dans une songerie voluptueuse.
      J’ai été pourtant aujourd’hui et hier affreusement triste, de ces tristesses comme j’en avais dans ma jeunesse, à me jeter par la fenêtre pour en être quitte. C’est alors que l’on souhaite tout ce qu’on n’a pas et que tout ce qu’on a vous obsède. C’est alors que l’on désire se faire renégat, camaldule, pirate, n’importe quoi, pour sortir au moins, ne fut-ce qu’en rêve, de l’affreux milieu où l’on étouffe. Oui, je me suis depuis quarante-huit heures vigoureusement ennuyé. C’est la réaction du bonheur de l’autre jour. Il faut que chaque joie soit payée par une douleur ; que dis-je ? par une ; par mille ! Je n’ai donc pas tort de ne pas trop les rechercher. La félicité est un plaisir qui vous ruine.
      Pourtant, ce soir je me suis remis au travail, mais en m’y forçant. Depuis six semaines environ que je te connais (expression décente), je ne fais rien. Il faut pourtant sortir de là. Travaillons, et de notre mieux ; puis, nous nous verrons de temps à autre, quand nous le pourrons ; nous nous donnerons une bonne bouffée d’air, nous nous repaîtrons de nous-même à nous en faire mourir ; puis nous retournerons à notre jeûne. Qui sait ? c’est peut-être la meilleure méthode pour bien travailler et pour bien s’aimer. Qui pourrait répondre que, vivant toujours ensemble, nous n’arriverions pas à nous lasser l’un de l’autre ? Il y aurait des soupçons, des jalousies, peut-être ; de là des aigreurs, des brouilles. Nous finirions par continuer à nous voir par entêtement ou par habitude et non plus par attraction comme maintenant. Je ne le crois pas cependant. Tu es trop bonne, trop douce, trop dévouée pour être comme les autres femmes qui sont si égoïstes ! si âpres de l’homme qu’elles aiment.
      Oh ! tu m’aimes bien, va ; je le sais, il faudrait que je sois bien méchant et bien stupide pour ne pas le sentir, pour ne pas te le rendre. Tu m’admirais l’autre jour. (Oui, je lisais l’adoration dans tes yeux ; dans les miens, qu’y lisais-tu ?) Tu me trouvais fort et enflammé. Eh bien, il me semble maintenant que j’étais froid, que j’aurais pu te combler de plus de caresses et d’ardeurs, et que, la première fois, j’effacerai le souvenir de cette nuit-là comme celle-ci avait effacé celui de l’autre. Tu ne doutes plus de moi, n’est-ce pas chère Louise ? Tu es bien sûre que je t’aime, que je t’aimerai encore longtemps. Et je ne te fais pas de serment, je ne te promets rien. Je garde ma liberté comme toi la tienne et «quand tu commenceras à ne plus me plaire, je ne te le ferai pas sentir trop durement» ; ce sont tes expressions.
      Oh pauvre femme ! tu ne sais pas comme ça m’a touché. Tiens, je crois au contraire que tu commences à me plaire davantage. Je me souviens de ton visage sous ton mouchoir de nuit, avec tes deux accroche-coeur, quand tu étais sur moi, suspendue sur moi... tes yeux brillaient, ta bouche tremblait, tes dents claquaient… et la douceur chaude de ton corps, quand je l’ai senti pour la première fois, couchés l’un contre l’autre. Te rappelles-tu l’ivresse que j’en ai eue ? Adieu, reçois ici tous mes baisers, ceux que je t’ai appris, m’as-tu dit, ceux dont je voudrais pouvoir te couvrir à cette heure tous les membres. Je me figure que tu es là et que tu te pâmes sous leur pression... Adieu, sur tes lèvres, mon amour.
      L’adresse de Du Camp est place de la Madeleine, 26, si quelquefois tu en avais besoin ; mais il va, je crois, partir en voyage d’ici à deux ou trois jours.

***

À LOUISE COLET.

      Dimanche soir. [13 septembre 1846.]
      [...] Je suis triste, ennuyé, horriblement agacé. Je redeviens, comme il y a deux ans, d’une sensibilité douloureuse. Tout me fait mal et me déchire ; tes deux dernières lettres m’ont fait battre le coeur à me le rompre. Elles me remuent tant ! quand, dépliant leurs plis, le parfum du papier me monte aux narines et que la senteur de tes phrases caressantes me pénètre au coeur. Ménage-moi ; tu me donnes le vertige avec ton amour ! Il faut bien nous persuader pourtant que nous ne pouvons vivre ensemble. Il faut se résigner à une existence plus plate et plus pâle. Je voudrais te voir, en prendre l’habitude, que mon image, au lieu de te brûler, te réchauffe ; qu’elle te console au lieu de te désespérer. Que veux-tu ? chère amie, il le faut. Nous ne pouvons être toujours dans ces convulsions de l’âme dont les abattements qui la suivent sont la mort. Travaille, pense à autre chose ; toi qui as tant d’intelligence, emploies-en un peu à te rendre plus tranquille. Moi, ma force est à bout. Je me sentais bien du courage pour moi seul ; mais pour deux ! Mon métier est de soutenir tout le monde ; j’en suis brisé. Ne m’afflige plus par tes emportements qui me font me maudire moi-même, sans que pourtant j’y voie de remède.
      Ma mère hier était dans ma chambre comme je faisais ma toilette. Elle avait l’enfant sûr ses bras. On m’apporte ta lettre ; elle la prend, en regarde l’écriture et dit, moitié en raillerie, comme s’adressant à l’enfant, moitié sérieusement : «Je voudrais bien savoir qu’est-ce qu’il y a dedans !» J’ai répondu par un rire assez niais, que je voulais rendre comique, pour lui ôter de l’idée toute hypothèse sérieuse. Je ne sais si elle se doute de quelque chose ; ce pourrait être. La régularité du facteur est chose merveilleuse.
      Il y a dans ton envoi de ce matin un mot dont je n’ai pas compris, je crois, le sens. Qu’entends-tu. par le mot trahison appliqué à moi ? Veux-tu dire : si j’aimais une autre femme ? Mais qu’entends-tu par le mot aimer ? Tu sais qu’il n’y en a pas de plus élastique. Ne dit-on pas également en l’employant, j’aime les bottes à revers et j’aime mon enfant ?
      Tu t’exagères mon entourage, quand tu compares ta solitude à la mienne. Oh ! non, c’est moi qui [suis] seul, qui l’ai toujours été. N’as-tu pas remarqué même l’autre jour, à Mantes, deux ou trois absences où tu t’es écriée : «Quel caractère fantasque ! À quoi rêves-tu ?» – À quoi ? Je n’en sais rien ; mais ce que tu n’as vu que rarement est mon état, habituel. Je ne suis avec personne, en aucun lieu, pas de mon pays et peut-être pas du monde. On a beau m’entourer ; moi je ne m’entoure pas. Aussi les absences que la mort m’a faites n’ont pas apporté à mon âme un état nouveau, mais l’ont perfectionné, cet état. J’étais seul au dedans ; je suis seul au dehors. Qu’ai-je ici ? Des gens qui m’aiment, et peu, une seule. Mais ce n’est pas tout que d’être aimé ! La vie ne se passe pas en effusions de tendresse. Cela est bon, cela est exquis à des moments rares et solennels. Ce qui rend les jours doux, c’est l’épanchement de l’esprit, la communion des idées, les confidences des rêves qu’on fait, de tout ce qu’on désire, de tout ce qu’on pense. Et est-il ici-bas beaucoup d’êtres qui aient seulement la même opinion sur la manière dont il faut servir un dîner ou équiper un attelage ? À plus forte raison, que n’est-ce pas dans le domaine de la pensée pure ! Et d’ailleurs j’ai remarqué ceci, – c’est un axiome que j’ai écrit quelque part et par intention avant que la pratique de ces dix derniers mois ne me l’ait confirmé : «Ce sont les gens qu’on aime le mieux qui vous font le plus souffrir.» Médite ceci et tu verras que mon intérieur n’est pas si gai que tu le penses.
      Il faut que je te gronde d’une chose qui me choque et qui me scandalise, c’est du peu de souci que tu as de l’Art maintenant. De la gloire, soit, je t’approuve ; mais de l’Art, de la seule chose vraie et bonne de la vie ! Peux-tu lui comparer un amour de la terre ? Peux-tu préférer l’adoration d’une beauté relative au culte de la vraie ? Eh bien, je le dis, je n’ai que ça de bon ! (il n’y a que ça en moi que j’estime) : j’admire. Toi, tu mêles au Beau un tas de choses étrangères, l’utile, l’agréable, que sais-je ? Tu diras au Philosophe de t’expliquer l’idée du Beau pur, telle qu’il l’a émise dans son cours de 1819 et telle que je la conçois ; nous recauserons de ça la prochaine fois.
      Je lis maintenant un drame indien, Sakountala, et je fais du grec ; il ne va pas fort, mon pauvre grec, ta figure vient toujours se placer entre le livre et mes yeux ...
      
Adieu chérie, sois sage, aime-moi bien et je t’aimerai beaucoup, car c’est là ce que tu veux, ma vorace amoureuse. Mille baisers et mille tendresses.

***

À LOUISE COLET.

      Lundi, 10 h. du soir. [14 septembre 1846.]
      Quelle étrange fille tu fais ! On ne sait jamais que te dire ni que penser. Tes lettres rient d’un côté et pleurent de l’autre ; tu es pleine de boutades et d’excentricités, quoi que tu dises. Tu m’envoies encore ce matin des choses passablement dures. Tu veux que je m’y fasse ; c’est ma ration quotidienne maintenant. Mais si j’allais finir par m’y habituer ? À force de frapper à la même place, la meurtrissure vient, puis le sang, puis le cal ! Parle-moi donc d’autre chose, au nom du ciel, au nom de moi, puisque tu m’aimes, que de venir à Paris ! On dirait que c’est un parti pris chez toi de me tourmenter avec ce refrain. Mais je me le redis toute la journée, moi ; mais qu’y faire cependant ?
      Accuse-moi, injurie-moi dans ton coeur tant qu’il te plaira. Dieu (s’il y a un Dieu) est dans ma conscience (si j’ai une conscience). Un avis, pendant que j’y pense, si tu veux à toute force venir me voir. Crois-tu que je ne rêve pas à cela souvent et que je ne m’en fais pas des tableaux charmants ? Ne viens jamais ici : il nous serait impossible, topographiquement parlant, de nous réunir. Bien que l’idée de la réunion n’est pas ce qui te pousse ; mais enfin c’est toujours un hors-d’oeuvre plus qu’accessoire et qui vient inévitablement engaillardir tout festin du coeur. Il vaudrait mieux que tu t’arrêtasses à Rouen. Tu arriverais un matin, m’ayant prévenu la veille. Je prétexterai quelque course et je serai ici de retour vers six heures. Je suis bien triste, pauvre chérie, quand le soir arrive. Ma pensée se reporte sur toi avec douceur ; cela me délasse comme une brise. Quel sombre dimanche j’ai passé hier ! Mon frère n’est pas venu ; il commence, je crois, à s’ennuyer de nous, ce qui n’a rien d’étonnant, et il nous laisse seuls. Il a raison. Ça ne guérit pas les pestiférés que de gagner la peste. Le foyer se dégarnit de ses hôtes, comme le coeur des siens. Ils s’en vont les uns à la file des autres. On ne peut pas croire que leur départ est éternel ; ils ne reviennent pas pourtant !
      Comme tout se fait vide en peu de temps ! Que de places abandonnées par des êtres ou des choses qu’on ne reverra jamais !
      Toi, tu as l’esprit gai ; ce sont les circonstances extérieures qui t’affligent. Tu ne sens pas ces nausées d’ennui qui vous font désirer la mort. Tu ne portes pas en toi l’embêtement de la vie, mot qu’il faudrait écrire par vingt «H» aspirées pour en rendre l’intensité. Ou bien, quand tu es triste, c’est d’un désespoir tragique. Moi je suis dans un état plus bourgeois. Ton esprit à toi est rose et noir ; le mien est brun. Pense si j’ai dû assez souffrir pour gagner, malgré la robuste santé qui s’étale dans mon allure, une maladie de nerfs qui m’a duré deux ans, et dont je ne suis pas encore peut-être tout à fait quitte ! Depuis que je te connais pourtant, je n’ai jamais mieux été. Tu auras été mon médecin. Est-il, ma chérie, un meilleur baume que celui que je puise sur ta bouche ? Parle-moi de ta santé ; c’est là vraiment ce qui m’inquiète et tu ne me donnes pas assez de détails. Je suis tourmenté de tes maux de reins. Soigne-toi, ne veille pas trop, et surtout soigne ton moral ; c’est la première chose à considérer pour que le physique se porte bien.
      Il me semble qu’il y a dix ans que nous étions à Mantes. C’est loin, loin. Ce souvenir m’apparaît déjà dans un lointain splendide et triste, oscillant dans une vague couleur tout à la fois amère et ardente. C’est beau dans ma tête comme un coucher de soleil sur la neige. La neige, c’est ma vie présente ; le soleil qui donne dessus, c’est le souvenir, reflet embrasé qui l’illumine.
      J’ai reçu ce matin un mot de Du Camp, qui me parle de toi avec amitié. Il te remercie bien du billet de l’Institut, qu’il n’a pas reçu (je lui en avais parlé aussitôt que tu me l’avais écrit), mais dont l’intention lui a fait plaisir. Il me charge de te donner de sa part une bonne poignée de mains fraternelle. Si vous alliez me faire des traits à Paris quand vous vous verrez !… quelle charge ! C’est pour le coup que Phidias rirait ! Il dirait peut-être encore : elle m’échigne mon Du Camp. Si j’étais à Paris, je crois qu’il le dirait de son Flaubert. Oui, j’aimerais à me rendre malade de toi, à m’en tuer, à m’en abrutir, à n’être plus qu’une espèce de sensitive que ton baiser seul ferait vivre. Pas de milieu ! La vie, et c’est là la vie : aimer, aimer, jouir ; ou bien quelque chose qui en a l’apparence et qui en est la négation, c’est-à-dire l’Idée, la contemplation de l’immuable, et pour tout dire par un mot, la Religion dans sa plus large extension.
      Je trouve que tu en manques trop, mon amour. Je veux dire qu’il me semble que tu n’adores pas beaucoup le Génie, que tu ne tressailles pas jusque dans tes entrailles à la contemplation du Beau ; ce n’est pas tout que d’avoir des ailes, il faut qu’elles vous portent.
      Un de ces jours, je t’écrirai une longue lettre littéraire. Aujourd’hui j’ai fini Sakountala, L’Inde m’éblouit c’est superbe. Les études que j’ai faites cet hiver sur le brahmanisme n’ont pas été loin de me rendre fou ; il y avait des moments où je sentais que je n’avais pas bien ma tête. On m’a annoncé aujourd’hui que d’ici à quinze jours je recevrai de Smyrne des ceintures de soie ça m’a fait plaisir. J’avoue cette faiblesse. Il y a ainsi pour moi un tas de niaiseries qui sont sérieuses. Adieu, je te baise sous la plante des pieds.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite,
      
Nuit de mardi au mercredi, 15 septembre 1846.
      [...] Tant mieux, si je n’ai pas de postérité ! Mon nom obscur s’éteindra avec moi, et le monde continuera sa route comme si j’en laissais un illustre.
      C’est une idée qui me plaît à moi que celle du néant absolu. Axiome : «C’est la vie qui console de la mort, et c’est la mort qui console de la vie.»
      [...] Oh que je t’embrasse ! Je suis ému, je pleure. Oui, que je te baise sur ce pauvre coeur qui bat pour moi ! Oh ! tu es bonne, dévouée ! et fusses-tu née laide, ton âme rayonne dans tes yeux et te rend charmante, d’un charme qui touche et attendrit. Non, jamais je n’ai été aimé comme tu m’aimes ; tu as raison de le dire. Je ne le serai pas non plus. Cela n’arrive qu’une fois dans la vie, pour qu’on s’en souvienne toujours et pour qu’en mourant on bénisse ce souvenir.
      Tu me dis encore que, quand tu ne me plairas plus, je ne te le fasse pas trop sentir. Ah ! ce serait hideux de ma part ; ce serait infâme. Toi ! toi ! que je te fasse souffrir exprès ? Non ! Si cela m’arrive, pardonne-moi. Dis-toi alors : c’est qu’il ne pouvait faire autrement ; c’est que le ciel le voulait, car s’il ne m’aime plus, il m’aime encore, j’en suis sûre ; d’une autre manière, mais il m’aime.
      Sois sage, travaille, fais-moi quelque grande belle chose sobre, sévère, quelque chose qui soit chaud en dessous et splendide à la surface, que je puisse en être fier, et que du fond de mon trou, quand je saurai qu’on t’applaudit là-bas, je me dise : «C’est elle qui a fait cela, elle pensait à moi en le faisant !»
      Pourquoi repousses-tu si durement ce bon Philosophe qu’il s’en aperçoit et t’en fait des reproches ? Qu’a-t-il donc commis, ce pauvre diable, pour que tu le maltraites ? Ne néglige pas tes amis ; sors avec eux comme tu étais auparavant. Je ne veux rien t’ôter, entends-tu ? mais au contraire t’ajouter quelque chose.
      J’ai assez ri à la description de l’entrée de Béranger chez Dumas, quand il a vu la dame en chemise. Quelle bonne balle que ce Dumas ! et quel chic de moeurs ! Sais-tu que cet homme-là, s’il manque de style dans ses écrits, en a furieusement dans sa personne ? Il fournirait lui-même un bien joli caractère, mais quel dommage qu’une aussi belle organisation soit tombée si bas ! La mécanique ! la mécanique ! Faire au meilleur marché possible, le plus possible, pour le plus grand nombre possible de consommateurs. On ne le lisait pas tant quand il faisait Angèle. Tout le monde le lit maintenant, par la raison qu’on boit plus habituellement du Médoc ordinaire que du Laffitte. On a beau dire, il y a, jusque dans les Arts, des popularités honteuses ; la sienne est du nombre.
      Je travaille assez : tout le jour du grec et du latin, le soir l’Orient ! Mais quoique je m’occupe, je n’avance à rien. Je n’ai pas l’esprit libre ; il monte toujours à ton étage et se suspend à ta fenêtre pour voir par tes vitres ce qui s’y passe. On m’enverra demain de Paris un fauteuil pour écrire ; je l’étrennerai en t’écrivant. Ça portera bonheur à tout ce que j’y écrirai par la suite.
      Adieu ma chérie, je pose ma tête sur ta poitrine et je m’endors.

***

À EMMANUEL VASSE.

      16 septembre 1846.
      Merci, mon cher ami, de ton envoi. Il m’est arrivé en bon état ; j’espère te le restituer de même. Avant la fin d’octobre, bien sûr, j’aurai fini ces deux bouquins. Quant à ceux que tu peux me prêter encore et que tu m’offres avec une générosité digne d’un gouvernement français, je remets cela à ton obligeance et à ta science. Je m’occupe un peu de l’Orient pour le quart d’heure, non dans un but scientifique, mais tout pittoresque ; je recherche la couleur, la poésie, ce qui est sonore, ce qui est chaud, ce qui est beau. J’ai lu la Bagavad-Gitâ, le Nala, un grand travail de Burnouf sur le Bouddhisme, les hymnes du Rig-Véda ; les lois de Manou, le Koran, et quelques livres chinois ; voilà tout. Si tu peux me dénicher quelque recueil de poésies ou de vaudevilles plus ou moins facétieux, composés par des Arabes, des Indiens, des Perses, des Malais, des Japonais ou autres, tu peux me l’envoyer. Si tu connais quelque bon travail (revue des livres) sur les religions ou les philosophies de l’Orient, indique-le-moi. Tu vois que le champ est vaste. Mais on trouve encore bien moins qu’on ne le croit ; il faut lire beaucoup pour arriver à un résultat nul.
      Beaucoup de bavardage dans tout cela, et pas autre chose.
      Je lis maintenant le voyage de Chardin. Dans le premier volume il y est question de relations diplomatiques sur Candie, mais au reste ce n’est presque rien. Je fais toujours un peu de grec et je me bourre des poètes latins.
      Adieu, mon cher Vasse, quand tu t’ennuies pense à moi pour te distraire, et aux anciennes nuits de la rue de l’Est, quand nous faisions une si démesurée consommation de café.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Jeudi soir. [17 septembre 1846.]
      Du Camp est parti lundi soir pour le Maine. Il en reviendra dans un mois, vers le milieu d’octobre. Si l’Officiel arrive d’ici là, comment faire pour que tu reçoives mes lettres ? Je crois qu’en les adressant poste restante à un bureau de poste, soit à la Bourse par exemple, sous un nom convenu et en prévenant d’avance, on te les donnerait. C’est là, jusqu’au moment où Maxime sera revenu, ce qu’il y a de plus sage. Une fois de retour à Paris, ce sera très facile. Je lui écrirai à son adresse et je mettrai sur la lettre un signe qui signifiera que c’est pour toi. Il se chargera de te les faire parvenir aux heures où tu seras seule. Enfin, vous vous entendrez ensemble. Tu désirerais le voir, n’est-ce pas, pauvre amour ? Moi aussi je voudrais bien avoir quelqu’un avec qui causer de toi, qui te connût, qui ait été dans ton intérieur, qui puisse me parler de toi, ne fût-ce que [de] tes meubles ou de ta bonne.
      Cent fois le jour je me retiens, prêt à dire ton nom ; à propos de rien il me vient toujours des comparaisons, des rapports, des antithèses dont tu es le centre. Toutes les petites étoiles de mon coeur convergent autour de ta planète, ô mon bel astre.
      Je travaille le plus que je peux. Je suis resté cet après-midi sept heures sans bouger de mon fauteuil, et ce soir trois. Tout cela ne vaut pas deux heures d’un travail raisonnable. Ton image vient toujours comme un brouillard léger (tu sais, une de ces vapeurs matinales qui dansent et montent lumineuses, aériennes, rosées) entre mes yeux et les lignes qu’ils parcourent. Je relis l’Enéide, dont je me répète à satiété quelques vers ; il ne m’en faut pas plus pour longtemps. Je m’en fatigue l’esprit moi-même ; il y a des phrases qui me restent dans la tête et dont je suis obsédé, comme de ces airs qui vous reviennent toujours et qui vous font mal tant on les aime. Je lis toujours mon drame indien, et le soir je relis ce bon Boileau, le législateur du Parnasse. Voilà ma vie. Dis-moi toute la tienne, tout ; rien ne m’est insignifiant ou inutile. Tu me parles de chagrins que tu veux me cacher. Oh ! je t’en prie ; au nom de notre amour, dis-les-moi tous ; peut-être aurais-je un mot pour les adoucir ? Je suis mûr, tu sais. J’ai quelque expérience. Confie-toi à moi sur tout cela, non pas comme à un amant, mais comme à un vieil ami. Je veux être tout pour toi ; je voudrais que ta vie matérielle dépendît de moi pour te l’entourer de soins, de luxe et de délicatesses recherchées. Je voudrais te voir écraser les autres, comme tu les écrases dans mon coeur quand je te compare à elles.
      Ah ! si nous étions libres, nous voyagerions ensemble. C’est un rêve que je fais souvent, va. Quels rêves n’ai-je pas faits d’ailleurs ? C’est là mon infirmité à moi. Dis-moi donc tout ; conte-moi tes peines, tes soucis. Est-ce que je ne t’ai pas déjà donné assez des miens ? Je veux t’être utile à quelque chose enfin, puisque chaque jour s’écoule sans que je te puisse apporter une joie.
      Un jour, plus tard (tu me parles de mes ennuis, c’est cela qui m’y fait penser), je t’étalerai la longue histoire de ma jeunesse. On en ferait un beau livre s’il se trouvait quelqu’un d’assez fort pour l’écrire ; ce ne sera pas moi. J’ai perdu déjà beaucoup. À 15 ans, j’avais certes plus d’imagination que je n’en ai. À mesure que j’avance, je perds en verve, en originalité, ce que j’acquiers peut-être en critique et en goût. J’arriverai, j’en ai peur, à ne plus oser écrire une ligne. La passion de la perfection vous fait détester même ce qui en approche. Je ne mettrai pas tes lettres dans une cassette comme toi, mais dans le pupitre de ma soeur que je vais avoir là, sur la table où je lui donnais des leçons. Elle est là, à ma droite, recouverte d’une vieille étoffe de soie à ramages qui a été une robe de bal à ma grand’mère. Je ne mettrai pas autre chose dans ce pupitre. Maintenant tous mes trésors sont dans le tiroir d’une étagère. Sais-tu que je ne regarde jamais ta médaille sans attendrissement ? Tu n’imagines pas combien j’ai trouvé cela bon et singulier, tendre. Je me souviens de ta figure quand tu me l’as offerte. Je ne t’ai pas assez remerciée. J’en étais embarrassé et tout gauche ; j’étais sot et stupide. Oh ! un baiser pour cela, un bon baiser, un long, un doux, un de ceux dont parle Montaigne (les âcres baisers de la jeunesse, longs, savoureux, gluants).
      Adieu ma pauvre, ma chère adorée (tu n’aimes pas ce mot-là, tant pis ! il m’est venu sous la plume). Écris-moi, pense à moi. Je prends ta jolie tête par les deux oreilles, et j’applique ta bouche sur la mienne. Il est minuit, Je vais me coucher, que le Dieu des songes t’envoie à moi !

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Vendredi, 10 h. du soir [18 septembre 1846.]
      Tu es une charmante femme, je finirai par t’aimer à la folie ! Merci de tes vers sur Mantes. Ils m’ont beaucoup plu, sois-en sûre. Il y en a de beaux, ceux-ci par exemple :


      «Tout semblait rayonner du bonheur de nos âmes,
      La nature et le ciel confondaient leur splendeur.»
      ……………………………….
      Là, par un long baiser suivi d’autres sans nombre,
      Nous avons commencé notre fête d’amour.

et ensuite le mouvement :

      Descendons du ciel sur la terre, etc.

      J’ai beaucoup ri à la description de l’auberge !

      «En nous voyant entrer, l’hôte a compris d’ailleurs
      Que nous ferions largesse, et, sur notre visage,
      Il a lu notre amour comme un heureux présage.»

      J’aime beaucoup le perdreau succulent de Rosni et «l’écrevisse au goût fin que dans la Seine on pêche !» ; ceci est une faute de géographie culinaire ; je ne pense pas qu’on pêche d’écrevisses dans la Seine à Mantes ! N’importe, mais ce qu’il y a de meilleur, c’est ceci : «Nous mangeâmes tous deux, etc.,» jusqu’à «Quel repas, quel attrait !» J’attends la lacune avec impatience. C est là l’endroit le plus délicat. J’en suis curieux. La fin est d’une belle teinte ; mais tu devrais, au commencement, tâcher d’intercaler quelque chose pour l’intelligent préposé du chemin de fer. Il faut que le magnétisme qui attire deux êtres soit bien fort et bien vrai, et il découle d’eux sans doute d’une manière irrésistible, puisqu’il se fait comprendre même des êtres qui lui sont étrangers.
      Tu me juges donc un homme très gai, que tu m’envoies toutes les facéties que tu peux recueillir ? C’est une attention qui me touche, car il est vrai que je les aime, surtout quand elles sont aussi bonnes que celles de Mme Gay et de son vaillant époux. Mais il me semble que tu me prends tour à tour pour ce que je ne suis pas. Tantôt tu fais de moi une espèce de maudit de mélodrame, et la fois suivante tu m’assimiles au commis voyageur. Entre nous, je ne suis ni si haut ni si bas ; tu me vulgarises ou me poétises trop. C’est toujours la rage féminine de nier les demi-teintes et de ne pas vouloir, ou pouvoir, rien entendre aux natures complexes. Et il y a si peu de natures simples ! Tu as dit, sans le sentir, un mot d’une portée sublime : «Je crois que tu n’aimes sérieusement que les charges.» Si on le prend à la lettre, il est horriblement faux, car, aimant beaucoup le grotesque, je sens peu le ridicule, ce comique convenu. Mais si on veut lui donner, à ce mot, une signification plus vaste, il se peut qu’il y ait du vrai. Eh bien non ! quand j’y repense. Autrefois je saisissais assez nettement dans la vie les choses bouffonnes des sérieuses ; j’ai perdu cette faculté ! L’élément pathétique est venu pour moi se placer sous toutes les surfaces gaies, et l’ironie plane sur tous les ensembles sérieux. Ainsi donc le sens dans lequel tu dis que je me plais aux farces n’est pas vrai ; car, ou en trouve-t-on, de la farce, du moment que tout l’est ? Je sais bien, ma pauvre vieille (ne t’indigne pas du mot, c’est ma meilleure expression de coeur), que tout ça ne te plaît pas trop à entendre ; mais que veux-tu ? Tel je suis ! Quant à mon fatalisme que tu me reproches, il est ancré en moi. J’y crois fermement. Je nie la liberté individuelle parce que je ne me sens pas libre ; et quant à l’humanité, on n’a qu’à lire l’histoire pour voir assez clairement qu’elle ne marche pas toujours comme elle le désirerait. Si tu désires entamer une discussion à ce sujet (qui ne sera pas amusante), je ne bouderai pas. Mais finissons toutes ces niaiseries, et embrassons-nous bien, car je veux te remercier encore une fois de ta bonne lettre de ce matin.
      Tu me dis, cher ange, que je ne t’ai pas initiée à ma vie intime, à mes pensées les plus secrètes. Sais-tu ce qu’il y a de plus intime, de plus caché dans tout mon coeur et ce qui est le plus moi dans moi ? Ce sont deux ou trois pauvres idées d’art couvées avec amour ; voilà tout. Les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil à Trouville au bord de la mer, et des causeries de cinq ou six heures consécutives avec un ami qui est maintenant marié et perdu pour moi. La différence que j’ai toujours eue, dans les façons de voir la vie, avec celles des autres, a fait que je me suis toujours (pas assez, hélas !) séquestré dans une âpreté solitaire d’où rien ne sortait. On m’a si souvent humilié, j’ai tant scandalisé, fait crier, que j’en suis venu, il y a déjà longtemps, à reconnaître que pour vivre tranquille il faut vivre seul et calfeutrer toutes ses fenêtres, de peur que l’air du monde ne vous arrive. Je garde toujours malgré moi quelque chose de cette habitude. Voilà pourquoi j’ai, pendant plusieurs années, fui systématiquement la société des femmes. Je ne voulais pas d’entrave au développement de mon principe natif, pas de joug, pas d’influence. J’avais fini par n’en plus désirer du tout. Je vivais sans les palpitations de la chair et du coeur, et sans m’apercevoir seulement de mon sexe. J’ai eu, je te l’ai dit, presque enfant, une grande passion. Quand elle a été finie, j’ai voulu alors faire deux parts, mettre d’un côté l’âme que je gardais pour l’Art, de l’autre le corps qui devait vivre n’importe comment. Puis tu es venue, tu as dérangé tout cela. Voilà que je rentre dans l’existence de l’homme !
      Tu as réveillé en moi tout ce qui y sommeillait ou y pourrissait peut-être ! J’ai déjà été aimé et beaucoup, quoique je sois de ces gens qu’on oublie vite, et plus propres à faire naître l’émotion qu’à la faire durer. On m’aime toujours un peu comme quelque chose de drôle. L’amour, après tout, n’est qu’une curiosité supérieure, un appétit de l’inconnu qui vous pousse dans l’orage, poitrine ouverte et tête en avant.
      Je reprends et je dis qu’on m’a aimé ; mais jamais comme toi, et jamais non plus il n’y a eu entre moi et une femme l’union qui existe entre nous deux. Jamais je ne me suis senti envers aucune un dévouement aussi profond, une propension aussi irrésistible, une communion aussi complète. Pourquoi dis-tu sans cesse que j’aime le clinquant, le chatoyant, le pailleté ! Poète de la forme ! c’est là le grand mot à outrages que les utilitaires jettent aux vrais artistes. Pour moi, tant qu’on ne m’aura pas, d’une phrase donnée, séparé la forme du fond, je soutiendrai que ce sont là deux mots vides de sens. Il n’y a pas de belles pensées sans belles formes, et réciproquement. La Beauté transsude de la forme dans le monde de l’Art, comme dans notre monde à nous il en sort la tentation, l’amour. De même que tu ne peux extraire d’un corps physique les qualités qui le constituent, c’est-à-dire couleur, étendue, solidité, sans le réduire à une abstraction creuse, sans le détruire en un mot, de même tu n’ôteras pas la forme de l’Idée, car l’idée n’existe qu’en vertu de sa forme. Suppose une idée qui n’ait pas de forme, c’est impossible ; de même qu’une forme qui n’exprime pas une idée. Voilà un tas de sottises sur lesquelles la critique vit. On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger l’Idée, le but moral ; comme si le but du médecin n’était pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de l’Art n’était pas le Beau avant tout !
      On va, accusant de sensualisme les statuaires qui font des femmes véritables avec des seins qui peuvent porter du lait et des hanches qui peuvent concevoir. Mais s’ils faisaient au contraire des draperies bourrées de coton et des figures plates comme des enseignes, on les appellerait idéalistes, spiritualistes. Ah oui ! c’est vrai : il néglige la forme, dirait-on ; mais c’est un penseur ! Et les bourgeois, là-dessus, de se récrier et de se forcer à admirer ce qui les ennuie. Il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C’est là la manie actuelle ; on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! C’était bon autrefois, quand on n’avait pas la mission sociale du poète. Il faut que chaque oeuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué ; il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu’un drame tape sur les doigts aux monarques et qu’une aquarelle adoucisse les moeurs. L’avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. Ô pauvre Olympe ! ils seraient capables de faire sur ton sommet un plant de pommes de terre ! Et s’il n’y avait que les médiocres qui s’en mêlassent, on les laisserait faire. Mais la vanité a chassé l’orgueil et établi mille petites cupidités là où régnait une large ambition. Les forts aussi, les grands, se sont dit à leur tour : pourquoi mon jour n’est-il pas venu déjà ? Pourquoi ne pas agiter à chaque heure cette foule, au lieu de la faire rêver plus tard ? Et alors ils sont montés à la tribune ; ils sont entrés dans un journal, et les voilà appuyant de leur nom immortel des théories éphémères.
      Ils travaillent à renverser quelque ministre qui tombera sans eux, quand ils pourraient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration d’opprobre. Ils s’occupent d’impôt, de douanes, de lois, de paix et de guerre ! Mais que tout cela est petit ! Que tout cela passe ! Que tout cela est faux et relatif ! Et ils s’animent pour toutes ces misères ; ils crient contre tous les filous ; ils s’enthousiasment à toutes les bonnes actions communes ; ils s’apitoient sur chaque innocent qu’on tue, sur chaque chien qu’on écrase, comme s’ils étaient venus pour cela au monde. Il est plus beau, ce me semble, d’aller à plusieurs siècles de distance faire battre le coeur des générations et l’emplir de joies pures. Qui dira tous les tressaillements divins qu’Homère a causés, toutes (sic) les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un sourire ? Pour moi seulement, j’ai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs qu’il m’a donnés au collège, tout pleins d’ardeurs belliqueuses comme si alors j’eusse porté dans mon âme l’entraînement de deux armées.
      Je ne sais pas si tout cela est lisible ; j’écris trop vite.
      Adieu, cher amour. Il n’y a pas moyen de [te] faire la moindre surprise. Je voulais te donner une ceinture turque et tu la demandes avant que je l’aie reçue. Pouvais-tu imaginer que je n’y pensais pas ! Mille baisers. Merci des autographes. Ce n’est pas que j’en sois amateur ; mais tout ce qui te touche m’intéresse.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Dimanche soir, 10 heures. 20 septembre 1846.
      Je m’étais couché tard hier. On m’a réveillé pour m’apporter ta lettre. Je l’ai lue encore presque endormi et les yeux bouffis. C’est venu comme un de ces bons baisers avec lesquels les mères réveillent leurs enfants, caresse matinale qui bénit toute la journée. J’aime tant tes lettres, elles sont si bien toi, elles émanent si bien de ton pauvre coeur ! Elles sont comme ta figure, tour à tour ardentes, tristes, rêveuses, et toujours aimantes et douces. Entre les lignes, il me semble que je t’aperçois me sourire. Quand mes yeux s’arrêtent au bas des pages, je vois ton long regard tendre qui vient à moi.
      Mais pourquoi me caches-tu encore tes chagrins ? Je veux que tu me dises tout ; entends-tu ? tout, que tu me donnes des détails. Tu m’en donnes sur beaucoup de gens que je ne connais pas, pourquoi m’en prives-tu sur toi ? Il est triste, n’est-ce pas ? d’être obligé de vivre et surtout d’avoir besoin d’argent pour accomplir cette fonction. C’est ici une des plaies cachées de ma nature, mais plaie énorme. Je suis démesurément pauvre. Quand je dis cela à ma mère ou quand je le laisse percer, elle qui ne comprend pas qu’on désire rien que ce qu’elle a perdu, et qui ne saisit pas que les besoins d’imagination sont les pires de tous, cela la blesse ; elle pense à notre pauvre père qui nous a acquis par son travail une aisance honnête. Eh bien ! je soutiens que c’est un malheur immense, en cela qu’on le sent chaque jour, que d’être né dans la médiocrité avec des instincts de richesse. On en souffre à toute minute, on en souffre pour soi, pour les autres, pour tout.
      Tu vas rire de tout cela. Moi j’en ris aussi et je me trouve d’un suprême ridicule. J’ai voulu m’en corriger ; impossible. Ça empire au lieu de diminuer. Je suis d’une cupidité excessive en même temps que je ne tiens à rien. On viendrait m’apprendre que je n’ai plus le sou, que je n’en dormirais pas moins cette nuit. Quant à l’envie et à la jalousie, ce sont deux sentiments dont, en me sondant bien, je ne vois pas l’apparence en moi. J’ai souvent joui du bonheur des autres ; quant à m’en affliger, jamais. Mais mon faible, c’est un besoin d’argent qui m’effraie, c’est un appétit de choses splendides qui, n’étant pas satisfait, augmente, s’aigrit et tourne en manie. Tu me demandais l’autre jour à quoi je passais mon temps avec Du Camp ? Nous avons pendant trois jours travaillé sur la carte un grand voyage en Asie qui devrait durer six ans, et nous coûter, de la manière dont il était conçu, trois millions six cent mille et quelques francs. Nous avons tout arrangé, achat de chevaux, d’équipements, de tentes, paye des hommes d’escortes, costumes, armes, etc. Nous nous étions si bien monté la tête que nous en avons été un peu malades ; lui surtout en a eu la fièvre. N’est-ce pas bête ? Mais qu’y faire si c’est dans mon sang ? Est-ce ma faute ? Il me faudrait seulement pour vivre en garçon à Paris une trentaine de mille livres de rente. Jamais je ne les aurai. Et comme jamais je ne serai propre à gagner deux liards, je m’en irai vivre dans quelque coin où il y ait du soleil, ce qui me tiendra lieu d’habit. Et le beau de là dedans, c’est que mon parti en est pris d’avance. Oui, j’aurais voulu être riche parce que j’aurais fait de belles choses. J’aurais fait de l’Art pratique, j’aurais été grand et beau. Il eût fait bon me connaître ; la canaille m’eût aimé, je l’aurais soulée chaque soir avec plaisir. Les philanthropes sont contents d’eux quand ils ont donné une paire de sabots à un homme qui allait nu-pieds et une soupe à celui qui mangeait un morceau de pain sec. J’aurais fait mieux ; j’aurais procuré le plaisir à ceux qui sont tristes et prodigué le superflu à ceux qui ont le nécessaire. Axiome : le superflu est le premier des besoins. Quand vous sortez, vous cherchez vos gants avant votre bourse que vous oubliez plutôt qu’eux. Sais-tu à quoi j’ai pensé ces jours-ci ? À deux meubles que je voudrais me faire confectionner ; le premier serait pour être mis dans un salon voûté en dôme bleu ; c’est un divan en peau de cygne ; et le second, c’est un divan en plumes de colibri. En voilà assez pour m’occuper toute une journée et me rendre triste le soir. Ne crois pas que je sois paresseux, que je passe ma journée à regarder le plafond en rêvant à toutes ces songeries. Je suis naturellement actif et laborieux. Je lis, j’écris, je m’occupe. Mais j’ai des bondissements intérieurs qui m’emportent malgré moi.
      L’histoire de ce bon bibliophile qui t’a aimée sans te le dire m’a touché. Pauvre homme, il a dû souffrir ! Je ne sais pas si c’est parce que j’avais un pressentiment qu’il t’aimait que je me suis de suite senti à lui vouloir du bien. À propos, pendant que j’y pense, demande donc à ton cousin, puisqu’il a habité Cayenne, qu’il te donne des nouvelles de deux personnes, M. Brache et Mme Foucaud de Lenglade. Cette dernière doit n’y plus être depuis longtemps.
      Je t’envoie un mot pour faire remettre à Phidias, quand tu sauras où on peut le trouver. Le mieux sera le plus tôt possible. Lis-le, tu verras de quoi il est question et, si tu connais quelqu’un qui puisse rendre service à mon protégé, cela me fera grand plaisir. Je suis tout dévoué à ce brave garçon qui se rallie à mes souvenirs les plus gais, les plus tendres aussi. C’est lui qui faisait jouer à ma soeur du Mozart et du Beethoven. J’ai beaucoup ri avec lui autrefois, beaucoup bu aussi. Maintenant entre lui et moi, comme avec tous les autres du reste, il n’y a plus rien de commun. Cela est venu par la force des choses. J’ai changé, j’ai grandi. Voilà, celui-là a une nature heureuse. Il a été dans la plus atroce misère sans en être affecté, et, quand il a pu, il s’en est donné à coeur joie. C’est une belle et bonne âme, et la plus généreuse que je connaisse, sous son enveloppe commune. Quand il n’a plus d’argent, il donne ses habits, ses meubles. Je l’ai vu hébergeant et nourrissant sept personnes à la fois. Comme il n’avait pas de draps pour la septième, il la faisait coucher avec lui. J’y suis entré un matin ; l’étranger avait pour bonnet de nuit une casquette d’été que son hôte lui avait prêtée ; c’était d’un comique achevé ! J’aimerais à le voir réussir dans sa demande. Je le crois un vrai artiste. Parles-en à Chopin, si tu vas chez G. Sand ; c’est son ami intime et son camarade d’enfance.
      N’aie pas peur que je fasse la cour à ma cousine la Champenoise ; l’idée m’en a fait rire. C’est une de ces figures qui n’excite pas. Ma belle-soeur a vu tantôt ton portrait qu’elle ne connaissait pas. Elle a d’abord trouvé que tu ressemblais à une dame de sa connaissance ; puis en le regardant de plus près, elle a trouvé que non et, faisant attention aux papillotes : «Est-ce qu’elle en a autant que ça ? – Oui. C’est comme des oreilles de caniches !» Voilà son éloge. J’ai trouvé ça drôle. Et moi, ai-je pensé, je suis le berger de ce caniche.
      Adieu chère aimée, mille baisers sur tes beaux yeux et sur ces longues papillotes dont je vais quelquefois respirer un peu l’odeur dans la petite pantoufle à crevés bleus ; car c’est là que j’ai serré la mèche. La mitaine est dans l’autre, la médaille à côté, et à côté les lettres.

***

À PRADIER.

      Croisset, près Rouen, lundi matin.
      [21 septembre 1846.]
      Une fois que vous avez rendu service aux gens, on n’entend plus parler de vous. Quand vous vous êtes remué pour eux, vous croyez avoir tout fait. Vous vous trompez ; il serait bien aimable de leur donner signe de vie quelquefois. Quand vous venez à Rouen, vous ne me faites pas de visites ; et, quand je vais à Paris, on ne vous trouve pas. Vous serez bien forcé, au moins cette fois, de me répondre, si vous êtes un peu brave homme, comme j’en suis sûr.
      Vous m’avez dit, lors de nos affaires (qui, Dieu merci ! sont finies : Achille est installé à l’Hôtel-Dieu et tout prêt à vous y recevoir, si vous vous y présentez), que vous connaissiez Mlle Bertin, et, partant, tout le Journal des Débats. Mlle Bertin est une notabilité musicale qui pourrait nous rendre service. J’ai encore l’air d’un fier intrigant, n’est-ce pas ? Il y a de quoi rire. Voici l’histoire
      Il s’agit de l’Opéra et de la place d’Habeneck, qui va être vacante par suite de la paralysie d’iceluy. Ce n’est pas moi qui la demande, cette place, mais un de mes amis, un homme de talent, d’un talent vrai et sérieux, que l’on appelle Orlowski. Il a été premier alto à l’Opéra-Comique, chef d’orchestre à Rouen, où il a monté La Juive d’une façon telle qu’il s’est acquis, de ce jour-là, la protection et l’amitié d’Halévy, qui va appuyer sa demande. Il est venu en France comme premier grand prix du Conservatoire de Varsovie. C’est un artiste possédant à fond les partitions étrangères, une vraie nature musicale qui va se perdre et pourrir en province.
      Ainsi, ce n’est pas un sot que je vous recommande ; ou plutôt c’en est un ! Car le pauvre garçon manque absolument de chic, qualité indispensable pour réussir à Paris ; et il restera à la porte, avec toute sa science musicale (tout son génie peut-être !) tandis qu’on lui préférera quelque aimable monsieur, compositeur de romances andalouses. Si Mlle Bertin pouvait le recommander à Pillet ou à Cavé, en même temps qu’elle me ferait grand plaisir, elle ne ferait rien que de juste. Si elle connaît Chopin, le pianiste, c’est un ami intime d’Orlowski, qui lui donnerait sur son compte tous les renseignements possibles pour tranquilliser sa conscience d’artiste. La nomination dépend de M. Duchâtel. Je doute que vous lui ayez donné des leçons de latin, ou même de français ! Si vous le connaissiez, ce serait superbe !
      Dites-moi un peu, quand vous me répondrez, ce que vous faites. Où en est votre Démosthènes ? Parlez-moi un peu de vos travaux. Cet hiver, si je vais à Paris, j’espère avoir avec vous quelques bonnes causeries un peu littéraires et classiques qui me seront sans doute utiles, amusantes à coup sûr. Adieu, mon cher maître. Je vous recommande bien sérieusement mon chef d’orchestre et je vous serre les mains. À vous de coeur.

      Il ne se présente pour cette place aucun concurrent sérieux ; c’est ce qui engage mon ami à se présenter. S’il avait vu parmi ses concurrents un homme connu, il se serait retiré.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Mardi, 10 heures du matin. [22 septembre 1846.]
      Je suis obligé d’aller à Rouen pour recevoir la statue que le mouleur de Phidias m’envoie (c’est l’Eau qui écoute, une de celles de la fontaine de Nîmes, tu sais). Je pensais n’y aller que demain pour divers arrangements de notre logement d’hiver et je voulais t’écrire ce soir tout à mon aise une lettre que j’aurais mise à la poste avant 11 heures, pour qu’elle t’arrivât le soir. Mais je n’irai pas demain. Tous ces dérangements m’assomment. Aussi je me dépêche bien vite de t’envoyer quelques bons baisers pendant que le domestique s’apprête. Merci de l’envoi de ce matin. J’attendais le facteur sur le quai, sans en avoir l’air, et tout en fumant. Ce bon facteur ! Je lui fais donner à la cuisine un verre de vin pour le rafraîchir ; il aime beaucoup la maison et est très exact. Hier il ne m’a rien apporté ; il n’a rien eu ! Tu m’envoies tout ce que tu peux trouver pour flatter mon amour ; tu me jettes, à moi, tous les hommages que tu reçois. J’ai lu la lettre de Platon avec toute l’intensité dont mon intelligence est susceptible ; j’y ai vu beaucoup, énormément. Le fond du coeur de cet homme-là, quoi qu’il fasse pour le montrer calme, est froid et vide ; sa vie est triste et rien n’y rayonne, j’en puis sûr. Mais il t’a beaucoup aimée et il t’aime encore d’un amour profond et solitaire ; cela lui durera longtemps. Sa lettre m’a fait mal ; j’ai découvert jusqu’au fond l’intérieur de cette existence blafarde, remplie de travaux conçus sans enthousiasme et exécutés avec un entêtement enragé qui, seul, le soutient. Ton amour y jetait un peu de joie, il s’y cramponnait avec l’appétit que les vieillards ont pour la vie. Tu étais sa dernière passion et la seule chose qui le consolât de lui-même. Il est, je crois, jaloux de Béranger ; la vie et la gloire de cet homme ne doivent pas lui plaire. Le philosophe, d’ordinaire, est une espèce d’être bâtard entre le savant et le poète, et qui porte envie à l’un et à l’autre. La métaphysique vous met beaucoup d’âcreté dans le sang ; c’est très curieux et très amusant. J’y ai travaillé avec assez d’ardeur pendant deux ans, mais c’est un temps perdu que je regrette. Tu dis un mot bien vrai : «l’amour est une grande comédie et la vie aussi, quand on n’y est pas acteur» ; seulement je n’admets pas que ça fasse rire. Il y a à peu près dix-huit mois, j’ai fait cette expérience sur nature vivante, c’est-à-dire que l’expérience s’est trouvée faite d’elle-même ; c’est moi qui n’ai pas voulu la voir complète. Je fréquentais une maison où il y avait une jeune fille charmante, admirablement belle, d’une beauté toute chrétienne et presque gothique, si je puis dire. Elle avait un esprit naïf, facile à l’émotion ; elle pleurait et riait tour à tour, comme il fait tour à tour pluie et soleil. J’agitais au gré de ma parole tout ce beau coeur où il n’y avait rien que de pur. Je la vois encore couchée sur son oreiller rose et me regardant, quand je lisais, avec ses grands yeux bleus. Un jour, nous étions seuls, assis sur un canapé ; elle me prit la main, me passa ses doigts dans les miens ; je me laissais faire sans penser à rien du tout, car je suis très innocent la plupart du temps, et elle me regarda avec un regard... qui me fait froid encore. La mère entra là-dessus, elle comprit tout ce que j’ai vu de plus sublime. Il était composé d’indulgence bénigne et de canaillerie supérieure. Je suis sûr que la pauvre fille s’était laissée aller à un mouvement de tendresse invincible, à une de ces fadeurs de l’âme où il semble que tout ce qu’on a en vous se liquéfie et se dissout, agonie voluptueuse qui serait pleine de délices, si on n’était prêt à éclater en sanglots ou à fondre en larmes. Tu ne peux pas te figurer l’impression de terreur que j’en ai ressentie. Je suis revenu chez moi bouleversé et me reprochant de vivre. Je ne sais pas si je m’étais exagéré les choses, mais moi qui ne l’aimais pas, j’aurais donné ma vie avec plaisir pour racheter ce regard d’amour triste auquel le mien n’avait pas répondu.
      Je t’engage à faire le pendant de la Provinciale à Paris, le colon à Paris, comme tu en as le dessein. Quelle atroce invention que celle du bourgeois, n’est-ce pas ? Pourquoi est-il sur la terre, et qu’y fait-il, le misérable ? Pour moi, je ne sais pas à quoi peuvent passer leur temps ici les gens qui ne s’occupent pas d’art. La manière dont ils vivent est un problème. Tu as peut-être raison sur ce que tu me dis que trop lire éteint l’imagination, l’élément individuel, seule chose après tout qui ait quelque valeur. Mais je suis engagé dans un tas de travaux qu’il faut que je finisse, et puis maintenant j’ai toujours peur d’écrire, de manquer mes plans ; de sorte que je recule devant l’exécution. Attends, pour m’envoyer ce que tu veux, que Du Camp soit revenu. À son retour, il viendra ici deux jours. j’attends néanmoins très incessamment la fin de Mantes.
      
Adieu, il est temps que je parte. À toi, cher amour, celui qui t’aime et t’embrasse sur les seins. Regarde-les et dis : Il rêve votre rondeur et son désir pose sa tête sur vous.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Jeudi, 11 heures du matin. [24 septembre 1846.]
      Nous avons été, cette nuit, singulièrement troublés par une aventure dont malheureusement je n’ai pu goûter le grotesque puisque j’étais endormi et qu’au moment où cela s’est passé, je rêvais. Un beau rêve : j’étais sur le bord de la mer sur de hautes falaises, dans une grotte tapissée de varech et de fucus. Je n’ai pas entendu le bruit qu’on faisait. On a volé chez mon beau-frère, et des voisins sont venus nous avertir avec des lanternes, dès cannes et des parapluies pour leur servir de défense. Mon beau-frère couchait chez nous ; sa petite fille est malade et il n’y avait chez lui que son domestique, lequel, dans sa frayeur, a été tellement bouleversé qu’il a cassé un carreau et a voulu se jeter par la fenêtre. C’était, à ce qu’il parait, fort drôle. Le pauvre diable n’est pas brave ; il était fou de terreur. Il y a des natures réjouissantes, n’est-ce pas ? Tout le monde ici était encore préoccupé de cela. On a enlevé une pendule et divers objets qu’on a retrouvés ensuite dans le jardin. Je regrette bien qu’on ne m’ait pas éveillé, non pas pour voir le misérable (style de journaux), que personne n’a vu, mais pour considérer un peu la mine bête des gens qui le cherchaient. J’ai manqué là un beau tableau. C’est le second que je perds de ce genre.
      En Corse, nous avions pour guide le chef des voltigeurs. Un jour, nous entendîmes tout à coup deux coups de feu qui semblaient dirigés vers nous. Notre homme, qui avait affaire, par sa place, avec tous les bandits du pays, en fut convaincu à l’instant et il nous dit de nous tenir à distance et de marcher derrière lui. Il s’avança, la carabine en joue et le doigt sur la gachette. Nous le suivions à dix pas, tenant nos chevaux par la bride. Cela dura ainsi dix minutes, et nous ne vîmes rien du tout. C’est une des plus grandes mortifications que j’aie éprouvée. Je ne suis pas d’une complexion héroïque, mais le danger me plait assez ; il m’amuse, c’est tout dire. Cette nuit, il n’y avait de danger que de gagner un rhume et je n’en attrape jamais.
      Tout ici va mal, ma nièce est malade, elle vomit, comme son grand-père, comme sa mère ; elle suivra peut-être le même chemin qu’eux ; je m’y attends. Cet enfant ne vivra pas vieux, je crois ; elle a été entourée à son berceau de trop de larmes et de trop de baisers désespérés. Cela porte malheur aux gens que de trop les aimer. Enfin, que Dieu fasse comme il voudra ! Si cela doit être, ce sera. Du jour où mon père a été atteint, j’ai vu de suite trois enterrements. Il y [en] a déjà deux de passés ; dans un temps plus ou moins éloigné il y en aura un autre, et celui-là, je le souhaite, c’est celui de ma mère. Ce qu’il y a de bon, c’est que je [le] lui ai dit. Elle m’a compris et m’a su de la reconnaissance pour ce désir homicide. Nous sommes, elle et moi, fort inquiets, et nous ne le disons à personne, de l’état de mon beau-frère. Le chagrin l’a tellement brisé, ce pauvre garçon, que nous croyons qu’il se dérange. Sa tête n’y tiendra pas. Tout cela finira encore assez mal.
      Que me disais-tu donc dans ta lettre d’hier ? Encore des reproches ! Pourquoi ne veux-tu pas venir ? Toujours ! Je suis tiraillé par tout le monde, tout le monde pèse sur moi, moi qui ne pèse sur personne. À peine si je puis retrouver ma personnalité dans le chaos de douleurs contraires qui m’assiègent.
      Je t’aurais écrit hier soir une longue lettre en réponse à la tienne (ce sera pour demain), si je n’avais été à Rouen chercher mon frère pour ma nièce. Je répondrai à toutes tes questions, mais sois satisfaite de suite sur un point, c’est que «je ne presse aucune autre femme dans mes bras», suivant ton expression, – aucune. Je peux vivre comme cela pendant des années. Le temps est loin où je me faisais un devoir d’aller régulièrement passer la nuit de la Saint-Sylvestre chez les filles pour inaugurer l’année. Encore dans ce temps-là c’était plutôt une manie que l’attrait du plaisir !
      J’ai trouvé la fameuse comparaison du bibliophile d’assez mauvais goût. Il posait, en disant cela, et parlait pour lui. On fait toujours de belles phrases quand on donne le bras à une jolie femme. Il n’est pas difficile de se faire passer pour un homme à grands sentiments quand on sait très bien qu’on ne vous en demandera pas la preuve.
      Adieu, ma toute chérie ; à demain une plus longue épître.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Dimanche matin, 11 h. [27 septembre 1846.]
      Enfin, le quatrième jour, je reçois une lettre. Je croyais que c’était un parti pris pour me tenter et pour voir qu’est-ce que je ferais ? Tiens, pendant que j’y pense, que je te donne de suite un conseil. Ne confie ton secret à personne, et, pour les lettres, ne te fie pas plus à ta couturière qu’à tout autre, On est toujours trahi par ces gens-là tout aussi bien que par vos amis. Quoique ce soit une course épouvantable que d’aller rue Saint-Jacques, cela vaudra mieux, cela sera plus sûr. Tu iras tous les deux jours (dans chaque lettre je t’annoncerai positivement le jour où la suivante arrivera à Paris). Retiens cette grande maxime, ma chère enfant : «La défiance est la mère de la sûreté». – Tu t’étonnes que j’aie si bien jugé le Philosophe sans le connaître ? C’est que j’ai déjà, quoique je n’en aie pas l’air, quelque expérience des choses. Tu n’as pas voulu le croire, quand je te l’ai dit dès le premier jour. Je suis mûr, mûr avant l’âge c’est vrai, parce que j’ai vécu en serre chaude. Je ne me pose jamais en homme qui a de l’expérience, ce serait trop sot ; mais j’observe beaucoup et je ne conclus jamais, moyen infaillible de ne pas se tromper. J’ai retourné et j’ai joué par-dessus la jambe, dans une affaire personnelle, des diplomates illustres, ce qui m’a donné un dégoût profond de leur capacité !
      La vie pratique m’est odieuse ; la nécessité de venir seulement s’asseoir à heures fixes dans une salle à manger me remplit l’âme d’un sentiment de misère. Mais quand je m’en mêle (de la vie pratique), quand je m’y mets (à table), je m’y entends tout comme un autre. Tu voudrais me faire connaître Béranger ; je le désire aussi. C’est une grande nature qui me touche. Mais il y a, je parle de ses oeuvres, un malheur immense, c’est la classe de ses admirateurs. Il y a des génies énormes qui n’ont qu’un défaut, qu’un vice, c’est d’être sentis surtout par les esprits vulgaires, par les coeurs à poésie facile. Béranger, depuis trente ans, défraye les amours d’étudiants et les rêves sensuels des commis voyageurs. Je sais bien que ce n’est [pas] pour eux qu’il écrit ; mais c’est surtout ces gens-là qui le sentent. D’ailleurs on a beau dire, la popularité, qui semble élargir le génie, le vulgarise, parce que le vrai Beau n’est pas pour la masse, surtout en France. Hamlet amusera toujours moins que Mademoiselle de Belle-Isle. Béranger, quant à moi, ne me parle ni de mes passions ni de mes rêves, ni de ma poésie. Je le lis historiquement, car c’est un homme d’un autre âge. Il était vrai dans son temps, il ne l’est plus pour le nôtre. Son amour heureux, qui chante si joyeusement à la fenêtre de sa mansarde, est pour nous, jeunes gens d’à présent, quelque chose de tout étrange ; on admire ça comme l’hymne d’une religion disparue, mais on ne le sent pas. J’ai vu tant d’imbéciles, tant de bourgeois étroits, chanter «ses gueux» et «son Dieu des bonnes gens», qu’il faut vraiment que ce soit un grand poète pour avoir résisté dans mon esprit à tous ces ébranlements prodigieux. Ce que j’aime pour ma consommation particulière, ce sont les génies un peu moins agréables au toucher, plus dédaigneux du peuple, plus retirés, plus fiers dans leurs façons et dans leurs goûts ; ou bien le seul homme qui puisse remplacer tous les autres, mon vieux Shakespeare, que je vais recommencer d’un bout à l’autre et ne quitter cette fois que quand les pages m’en seront restées aux doigts. Quand je lis Shakespeare je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur. Parvenu au sommet d’une de ses oeuvres, il me semble que je suis sur une haute montagne : tout disparaît et tout apparaît. On n’est plus homme, on est oeil ; des horizons nouveaux surgissent, les perspectives se prolongent à l’infini ; on ne pense pas que l’on a vécu aussi dans ces cabanes qu’on distingue à peine, que l’on a bu à tous ces fleuves qui ont l’air plus petits que des ruisseaux, que l’on s’est agité enfin dans cette fourmilière et que l’on en fait partie. J’ai écrit autrefois, dans un mouvement d’orgueil heureux (et que je voudrais bien retrouver), une phrase que tu comprendras. C’était en parlant de la joie causée par la lecture des grands poètes : «Il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux.» Allons, voilà mon papier plein et je ne t’ai pas dit un mot de ce que je voulais te dire. Il faut que j’aille à Rouen (mes agréables parents m’y font aller souvent, encore 15 jours comme ça ; ce sont des promenades perpétuelles. Molière a oublié une espèce de fâcheux, c’est le Parent), pour réclamer au chemin de fer un fauteuil que l’on m’envoie de Paris. C’est un grand fauteuil tour écrire, à dossier élevé, genre Louis XIII, en maroquin vert et en bois tourné. Je l’étrennerai demain en t’écrivant. Allons, ma vieille, tu t’es encore fâchée de ce que je t’ai dit sur la Saint-Sylvestre. Je t’avais dit cela tout bonnement pour te divertir. Je suis bien peu perspicace envers toi, à ce qu’il paraît. Ma science croule devant les femmes. Il est vrai que c’est un chapitre où la ligne suivante vous prouve toujours que l’on n’a rien entendu à la précédente.
      Mille baisers sur ta bouche rose à la Mignon.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Lundi matin. [28 septembre 1846.]
      Non, encore une fois non, je te le proteste, je te le jure : si les autres n’ont que du dédain après la possession, je ne suis pas comme eux et je m’en fais gloire ; la possession m’attache au contraire. […] Tu as tort de me dire que tu es blessée dans ton orgueil. Pourquoi cela ? Ai-je rien fait qui t’humilie ? C’est plutôt moi qui devrais l’être, humilié, car tu fais tout ce que tu peux pour me prouver que je ne t’aime pas. Essaye tout ce que tu voudras, mon coeur me dit le contraire. Je serais un an sans te voir ni t’écrire que mon sentiment n’en baisserait pas d’un degré. Quand une chose une fois est entrée en moi, elle a du mal à en sortir.
      J’irai, dans huit jours, voir le secrétaire de la commission pour le buste de mon père, et je lui dirai de hâter un peu les choses. Les vacances vont finir, on est de retour de la campagne. Nous allons tâcher de faire expédier la décision. Ça me procurera, comme je te l’ai dit, le moyen de passer à Paris au moins une douzaine de jours de suite, peut-être quinze, le plus que je pourrai enfin. Mais quand sera-ce ? Je l’ignore. Voilà bientôt dix mois que ça traîne ; ces Messieurs ne sont pas vifs.
      Plains-moi : il va falloir peut-être que j’aille un de ces jours, demain ou après-demain sans doute, à Dieppe, promener mes Champenois. Comme ils font là-bas nos affaires (le mari régit nos biens) gratis, ma mère trouve qu’il faut leur faire le plus de politesses possible. Elle reste toujours à garder la nourrice et l’enfant, de sorte que c’est moi qui ai cette corvée. Le soir, c’est à peine si j’ai trois ou quatre heures de libres. Nous avons eu ces jours-ci bien de l’inquiétude pour cet enfant. Mais, Dieu merci, elle est passée. Ce sera pour plus tard à recommencer.
      J’ai été hier au chemin de fer réclamer mon fauteuil. Ça me serre le coeur de voir ces wagons qui partent sans que je monte dedans. J’ai suivi de l’oeil les rails qui filent vers Paris. Dans le débarcadère on roulait des voitures, on faisait les apprêts pour le départ de quatre heures. Que n’en suis-je, me disais-je ! Va, je t’ai donné là une bonne pensée de désirs. C’est comme ce matin en m’éveillant je suis resté une grande heure dans mon lit à rêver à toi. Je me rappelais surtout un geste charmant de ta narine quand, couchée près de moi, tu te retournes sur le côté pour me voir ; tes bonnes papillotes s’épandent sur l’oreiller, tes membres sont dans les miens. Tiens, Louise, dans ce moment j’ai la tendresse au coeur, le feu dans le corps !... À quoi ça me sert-il bon Dieu ! À rien qu’à souffrir. Je souffre de toi, de ta douleur. Si tu veux m’être agréable, me rendre heureux, calme ton chagrin ; c’est là tout ce que je te demande.
      Je ne t’écrirai plus que quand tu auras décidé positivement où il faut que je t’envoie mes lettres. Pèse bien tout et conclus ensuite.
      Je te remercie des renseignements que tu as demandés pour moi. Le Brache, que je connais, est un jeune homme avec lequel j’ai été au collège de Rouen. On l’a mis à la porte pour une affaire assez sale, dont il était totalement innocent. Quant à Mme Foucaud, c’est bien celle-là que j’ai connue. Ton cousin est-il un homme assez sûr pour qu’on puisse lui confier une lettre avec certitude qu’elle sera remise ? car j’ai envie d’écrire à Mme Foucaud. C’est une vieille connaissance ; n’en sois pas jalouse. Tu liras la lettre si tu veux, à condition que tu ne la déchireras pas. Je m’en rapporterai à ta parole. Si je te regardais comme une femme commune, je ne te dirais pas tout cela. Mais ce qui te déplaît peut-être, c’est justement que je [te] traite comme un homme et non comme une femme. Tâche un peu d’employer quelque chose de ton esprit dans les rapports que tu as avec moi. Tu verras que ton coeur, plus tard, lui sera reconnaissant de cette impartialité ! J’avais cru dès le début que je trouverais en toi moins de personnalité féminine, une conception plus universelle de la vie ; mais non ! Le coeur, le coeur ! ce pauvre coeur, ce bon coeur, ce charmant cœur avec ses éternelles grâces, est toujours là, même chez les plus hautes, même chez les plus grandes. Les hommes, d’ordinaire, font tout ce qu’ils peuvent pour l’irriter, pour le faire saigner. Ils s’abreuvent avec une sensualité raffinée de toutes ces larmes qu’ils ne versent pas, de tous ces petits supplices qui leur prouvent leur force. Si je comprenais ce plaisir-là, j’aurais beau jeu à me le donner avec toi.
      Mais non, je voudrais faire de toi quelque chose de tout à fait à part, ni ami, ni maîtresse ; cela est trop restreint, trop exclusif ; on n’aime pas assez son ami, on est trop bête avec sa maîtresse. C’est le terme intermédiaire, c’est l’essence de ces deux sentiments confondus. Je voudrais enfin qu’hermaphrodite nouveau, tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair, et avec ton esprit toutes celles de l’âme.
      Comprendras-tu cela ? Je ne crois pas que ce soit clair. C’est une chose étrange avec toi combien j’écris mal ; je n’y mets pas de vanité littéraire, mais c’est ainsi. Tout se heurte dans mes lettres ; c’est comme si je voulais dire trois mots à la fois.
      J’ai assez ri du désappointement de Phidias pour sa décommande. Il devait avoir une figure grotesque. Il faut convenir que les hommes sont drôles. Le souci financier surtout est très curieux à observer. À sa place, il est probable que j’aurais été encore plus vexé. Une fois qu’on a chaussé une idée, il est toujours pénible de s’en défaire. C’est pour cela qu’il vaut mieux peut-être s’habituer à aller pieds nus.
      Je ne pourrai donc pas aller à Paris avant le retour de l’Officiel. J’en enrage ! Mais tu vois toutes les raisons, pauvre amour ! Il eût été si bon de passer encore une journée dans le genre de celle de Mantes !
      Mais est-ce que tu es tellement tenue, lorsqu’il est là, qu’il te sera difficile de nous voir ? Tu auras mille prétextes pour sortir ! Tu ne croirais pas une chose, c’est que j’ai une grande envie de le voir, cet homme. Non pas que j’en sois jaloux, mais je suis jaloux de sa place. Il aurait pu te rendre heureuse ; moi je ne le pourrai jamais. Il faut que ce soit une bien misérable nature pour ne l’avoir pas fait. Il me semble que si j’avais été ton mari, nous eussions fait bon ménage. Après ça, il est probable que nous nous serions détestés ; c’est ordinaire. L’union légitime, qui est l’antilégitime, celle qui est hors nature et contre le coeur, suffit par sa légitimité même pour chasser l’amour.
      C’est en t’écrivant que j’étrenne ce fauteuil sur lequel je suis destiné, si je vis, à passer de longues années. Qu’y écrirai-je ? Dieu le sait ; sera-ce du bon ou du mauvais, du tendre ou de l’érotique, du triste ou du gai ? De tout cela un peu, probablement, et rien en somme. N’importe ! Que cette inauguration bénisse tous mes travaux futurs ! Voilà l’hiver, la pluie tombe, mon feu brûle, voilà la saison des longues heures renfermées. Vont venir les soirées silencieuses passées à la lueur de la lampe, à regarder le bois brûler et à entendre le vent souffler. Adieu les larges clairs de lune sur les gazons verts et les nuits bleues toutes mouchetées d’étoiles.
      Adieu ma toute chérie ; je t’embrasse de toute mon âme.
      J’ai appris hier le mariage de mon ami Cloquet.
      Il épouse une jeune Anglaise qui a plusieurs «H» à son nom. J’en ai eu pitié, de cette pauvre fille, quoique je ne la connaisse pas. Il y avait autrefois en médecine un remède que l’on employait pour les rois en décrépitude : ils prenaient des bains de sang d’enfant. Beaucoup d’hommes encore, pour se rajeunir, s’immolent quelque coeur vierge, afin de récréer leur vieillesse et de réchauffer leurs membres froids. Et on appelle ces gens là des âmes tendres, qui ne peuvent pas se passer d’affection.

***

À LOUISE COLET.

      Mercredi soir, 9 h. [30 septembre 1846.]
      Franchement ! parle-moi franchement ! C’est là ton mot, et tu veux en même temps que je te ménage, dis-tu. Tu m’accuses d’être brutal et tu fais tout ce que tu peux pour me le rendre encore davantage. C’est une chose étrange et curieuse à la fois, pour un homme de bon sens, l’art que les femmes déploient pour vous forcer à les tromper ; elles vous rendent hypocrites malgré vous, et puis elles vous accusent d’avoir menti, de les avoir trahies. Eh bien, non ! ma pauvre chérie, je ne serai pas plus explicite que je l’ai été, parce qu’il me semble que je ne peux pas l’être plus. Je t’ai toujours dit toute la vérité et rien que la vérité. Si je ne peux pas venir à Paris comme tu le désires, c’est qu’il faut que je reste ici. Ma mère a besoin de moi ; la moindre absence lui fait mal. Sa douleur m’impose mille tyrannies inimaginables. Ce qui serait nul pour d’autres est pour moi beaucoup. Je ne sais pas envoyer promener les gens qui me prient avec un visage triste et les larmes dans les yeux. Je suis faible comme un enfant et je cède, parce que je n’aime pas les reproches, les prières, les soupirs. L’année dernière, par exemple, j’allais tous les jours en canot à la voile. Je n’y courais aucun risque, puisque, outre mon talent maritime, je suis un nageur de force assez remarquable. Eh bien, cette année, il lui a pris idée d’avoir de l’inquiétude. Elle ne m’a pas prié de ne plus me livrer à cet exercice qui pour moi et par les fortes marées, comme maintenant, est plein de charmes ; je coupe la lame qui me mouille en rebondissant sur les flancs de rembarcation ; je laisse le vent enfler ma voile qui frissonne et bat avec des mouvements joyeux ; je suis seul, sans parler, sans penser, abandonné aux forces de la nature et jouissant à me sentir dominé par elles. Elle ne m’a rien dit là-dessus, dis-je. Néanmoins j’ai mis tout mon attirail au grenier, et il n’est pas de jour où je n’aie envie de le reprendre. Je n’en fais rien, pour éviter certaines allusions, certains regards ; voilà tout. C’est de même que, pendant dix ans, je me suis caché d’écrire pour m’épargner une raillerie possible. Il me faudrait un prétexte pour aller à Paris, et lequel ? Au voyage suivant, un second ; et ainsi de suite. N’ayant plus que moi qui la rattache à la vie, mère est toute la journée à se creuser la tête sur les malheurs et accidents qui peuvent me survenir. Quand j’ai besoin de quelque chose, je ne sonne pas, parce que si cela m’arrive je l’entends qui court toute haletante dans l’escalier, pour venir voir si je ne me trouve pas mal, si je n’ai pas une attaque de nerfs, etc. Aussi je suis, par là, je suis obligé de descendre chercher moi-même mon bois quand je n’en ai plus, mon tabac quand j’ai envie de fumer, ma bougie quand les miennes sont usées. Encore un coup, pauvre âme, je t’assure que si je pouvais non pas aller à Paris, mais y vivre avec toi, près de toi du moins, je le ferais. Mais... Mais... hélas ! Je me souviens qu’il [y] a dix ans environ, c’était une vacance ; nous étions tous au Havre. Mon père y apprit qu’une femme qu’il avait connue dans sa jeunesse, à dix-sept ans, y demeurait avec son fils, alors acteur au théâtre de cette ville (il l’est encore, au Gymnase, je crois). Il eut l’idée de l’aller revoir. Cette femme, d’une beauté célèbre dans son pays, avait été autrefois sa maîtresse. Il ne fit pas comme beaucoup de bourgeois auraient fait ; il ne s’en cacha pas : il était trop supérieur pour cela. Il alla donc lui faire visite. Ma mère et nous trois nous restâmes à pied, dans la rue, à l’attendre ; la visite dura près d’une heureuse (sic). Crois-tu que ma mère en fut jalouse et qu’elle en éprouva le moindre dépit ? Non ; et pourtant elle l’aimait, elle l’a aimé autant qu’une femme a jamais pu aimer un homme, et non pas quand ils étaient jeunes, mais jusqu’au dernier jour, après trente-cinq ans d’union. Pourquoi toi te blesses-tu par avance d’un mot de souvenir que j’ai l’intention d’envoyer à Mme Foucaud. Je fais plus que mon père, car je te mets en tiers dans notre conversation, qui se fait à travers l’Atlantique. Oui, je veux que tu lises ma lettre ; si je lui en écris une, si tu le veux, si tu comprends d’avance le sentiment qui m’y porte. Tu trouves qu’il y a à cela de l’indélicatesse envers toi. Moi j’aurais cru le contraire : j’y aurais vu une marque de confiance peu commune. Je te livre tout mon passé ! Et cela t’irrite ! Je te dis : tiens, voilà ce que j’ai aimé, et c’est toi que j’aime. Cela te fait mal ! Ma parole d’honneur, il y a de quoi perdre la tête.
      J’ai reçu la boîte de carton, envoi de M. Du Camp. Je l’ai ouverte ; je ne sais pas pourquoi, mais un parfum de sentiment m’en est monté au coeur. Dans les plis du papier bleu qui recouvrait le dedans était resté quelque chose de tes doigts ; tout cela était bien arrangé, charmant. J’ai eu presque regret ensuite d’y avoir touché. Les fiancées, quand elles découvrent leur corbeille de noces, doivent éprouver quelque chose d’analogue, de moins fin peut-être. J’ai revu la pauvre branche de lierre avec les traces des gouttes de pluie de Mantes. Je me suis précipité sur le petit carnet et j’ai lu avidement toute la pièce, surtout le milieu, que je ne connaissais pas. Mais je me dépêchais ; j’avais peur d’être dérangé. C’était dans ma chambre de Rouen. Quand je vais avoir fini cette lettre, je vais m’y mettre et la prochaine fois je t’enverrai mes observations. Il y a un vers dont je me souviens, qui m’a joliment fait rire :

      Comme un buffle indompté des déserts d’Amérique

      Je fais un triste buffle, va ! et la rime athlétique, qui vient après, n’est pas faite pour moi. Je suis de tempérament fort peu gaillard ; mais le corps se sent toujours un peu de l’âme, le gant prend le pli de la main. Au reste, il m’a semblé qu’il y avait de vraies belles choses.
      Soigne ta pauvre gorge. Reste chez toi et chauffe-toi à outrance, et surtout ne m’écris plus de phrases pareilles à celle-ci : «Va à Dieppe, amuse-toi bien.» Justement je suis un homme qui m’amuse tant d’habitude que ça en ferait pleurer ceux qui pourraient en voir le fond. De qui diable veux-tu donc que je te parle, si ce n’est de Shakespeare, si ce n’est de ce qui me tient le plus au coeur ? Que j’aie, suivant ta remarque, plus d’imagination que de coeur, je le voudrais bien, mais j’en doute ; car je trouve, moi, que j’en ai très peu. Quand je considère mes plans d’un côté et l’Art de l’autre, je m’écrie comme les marins bretons : «Mon Dieu, que la mer est grande et que ma barque est petite !» Est-il possible que tu me reproches jusqu’à l’innocente affection que j’ai pour un fauteuil !! Si je te parlais de mes bottes, je crois que tu en serais jalouse. Allons, va ! je t’aime bien tout de même et je te baise sur les lèvres, ma mignonne. Encore un baiser entre les deux seins, un sur chaque doigt. Soigne ta main et laisse-toi pousser les ongles plus longs ; tu sais que tu me l’as promis.
      Adieu, adieu, mille chaudes caresses.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Samedi matin, 8 h. [3 octobre 1846.]
      
Je vais envoyer à Rouen mon domestique porter la lettre pour Phidias, dans laquelle je lui envoie ses 2,500 francs. Je lui donnerai celle-ci ; tu l’auras ce soir. Je pense que tu es comme moi : tu aimes les nouvelles fraîches. Patiente encore un peu, ma chérie, et lis ceci : la commission s’assemble dans une douzaine de jours pour statuer de suite ce qu’il y a à faire. Je serais fort étonné si ce n’était pas notre ami qui fût chargé du travail. Donc, avant la fin du mois, j’irai passer à Paris une huitaine complète. Ce sera toujours cela, n’est-ce pas, quoique huit jours soient bien vite écoulés.
      J’ai une peur atroce que mes drôles ne lambinent ; ils mettent dans cette affaire une lenteur, une incurie incroyables. Il faudra s’estimer heureux s’ils en finissent aussi vite qu’ils le disent (voilà neuf mois que ça dure, en six semaines tout aurait pu être bâclé). Ainsi, bientôt nous nous reverrons. Ce sera l’hiver ; mais nous trouverons bien tout de même un rayon de soleil pour faire une promenade au bois de Boulogne. Tu m’y montreras la petite retraite que tu y as découverte. S’il pleut, nous nous chaufferons à un grand feu, toi sur mes genoux et la tête penchée sur mon épaule. Tu vois que pendant que tu t’occupes à te tourmenter et à m’envoyer des proches, je m’occupe de toi, de nous. J’ai fait cette semaine quelques démarches pour hâter la commission et pouvoir aller te rejoindre le plus tôt possible. Ce n’était peut-être pas très convenable de ma part ; mais n’importe. Il me semblait entendre ta voix derrière moi me crier dans l’oreille avec ta pétulance enfantine : «Mais va donc ! va donc ! dépêche-toi !»
      Tu veux que je te donne quelque chose qui m’appartienne depuis longtemps et dont je me sers habituellement. J’y ai réfléchi. Je t’apporterai mon presse-papier et deux petites salières en émail dans lesquelles je mets de la poudre et des pains à cacheter. Ça a le mérite d’avoir passé de longs jours sur ma table. Ces objets ont été les témoins muets de bien des heures solitaires de ma vie ; qu’ils [le] soient pour toi maintenant, quand tu écriras ! qu’ils te rappellent ton ami !
      Sais-tu que, si je voulais faire l’homme incompris, j’aurais beau jeu ? Dans ton petit mot d’avant-hier, tu me dis que tu es sûre que je ne t’ai jamais aimée, tandis que ton coeur t’affirme le contraire. À quoi bon ce mensonge que tu te fais à toi-même ? Est-ce que quand tu me regardes tu ne vois pas que je t’aime, dis ? Ose nier le contraire ! Voyons, souris, embrasse-moi ; ne m’en veux plus de te parler de Shakespeare au lieu de moi. Il me semble que c’est plus intéressant, voilà tout. Et de quoi parlerait-on, encore une fois, si ce n’est de ce qui est la préoccupation exclusive de votre esprit ? Pour moi, je ne sais pas comment font pour vivre les gens qui ne sont pas du matin au soir dans un état esthétique. J’ai goûté plus qu’un autre les plaisirs de la famille, autant qu’un homme de mon âge, les joies des sens ; plus que beaucoup, celles de l’amour. Eh bien, jamais personne ne m’a donné une jouissance approchante à celles que m’ont fournies quelques morts illustres dont je lisais ou contemplais les oeuvres.
      Les trois plus belles choses que Dieu ait faites, c’est la mer, l’Hamlet et le Don Juan de Mozart. Que tout cela n’aille pas te fâcher, encore une fois ! Car ce reproche, de ta part à toi, n’est pas vrai. Il peut venir dans un moment d’irritation nerveuse ; mais il ne doit pas être permanent au fond de ton coeur.
      Du Camp est toujours dans les bois, où il se promène à cheval et chasse le sanglier. J’attends de lui une lettre qui m’annonce son retour. Le voyage de Dieppe est, Dieu merci, manqué ; mais nous faisons presque tous les jours des promenades dans les environs. Il y a trois jours, nous avons rencontré une société dans laquelle se trouvaient deux dames, dont l’une avait un chapeau de paille pareil au tien. Tu ne saurais croire le singulier effet que j’en ai ressenti. Mais la figure n’était pas pareille à la tienne !
      Je prendrai avec moi le carnet de Mantes. Nous le relirons ensemble. Je t’aime bien pour tout cet amour et pour tout ce talent que tu mets à mes pieds. Qu’ai-je donc fait pour mériter tant de richesses ? Jamais personne ne me comblera comme toi. Tu devrais être sûre, dans ta force, qu’une autre ne pourrait jamais atteindre à ta puissance.
      Je ne te parle plus de cette estimable Mme Foucaud, puisque c’est un sujet qui te chagrine. Tu feras comme tu voudras.
      Je me dépêche dans ce moment de lire un in-folio que l’on m’a envoyé de la bibliothèque royale.
      C’est l’Historia Orientalis de Nottinger, un bouquin latin hérissé de grec que je n’entends pas toujours, et d’hébreu par-dessus lequel je passe. Il faut que je l’aie rendu d’ici à peu (c’est un mien ami qui l’a pris pour moi). C’est un livre assez curieux, et après la lecture duquel on peut faire l’érudit à bon marché, mais ce n’est [pas] pour cela que je l’ai pris. C’était pour voir différentes choses sur la religion des Arabes avant Mahomet, et pour m’initier à la composition des talismans. Si j’en trouve un pour me rendre invisible, je filerai de suite rue Fontaine-Saint-Georges, et j’entrerai te baiser à la barbe de l’Officiel.
      Adieu cher amour, à toi, à toi.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Dimanche soir. [4 octobre 1846.]
      Voici la lettre pour Mme Foucaud. Je voudrais être là, à Paris, près de toi, et effacer par un baiser chaque pli triste qui viendrait sur ton front en la lisant, car j’ai peur que tu ne t’en chagrines encore. J’ai obéi au mouvement d’écrire à cette femme. Ai-je bien fait de le suivre ? Je n’en sais rien. Je suis un peu comme Montaigne ; «je ne sais souffrir contradiction ni débat chez moi». Cette idée m’est venue, j’y ai cédé, voilà tout. Si tu ne me blâmes pas j’aurai eu raison, si tu me reproches cela j’aurai eu tort. Tu me diras franchement, amour, l’effet qu’elle t’a produit. J’ai écrit ça tout à l’heure, assez vite. En la relisant, je viens de m’apercevoir qu’elle avait une tournure assez dégagée, et que l’ensemble était d’un chic assez ferme. Cette créature-là n’avait pas pour elle une très grande intelligence, mais ce n’était pas là ce que je lui demandais. Je me rappellerai toujours, qu’elle m’écrivit un jour automate «ottomate» ; ce qui excita beaucoup, beaucoup, mon hilarité (expression parlementaire). À part les moments purement mythologiques, je n’avais rien à lui dire. Au bout de huit jours que nous eussions vécu ensemble, j’en aurais été assommé. Tout le monde n’est pas toi, car toi, tu as pour attirer les gens des charmes secrets dont ils ne se doutent pas. Crois-tu que, depuis qu’il y a des amants sur la terre, beaucoup aient reçu des vers comme ceux du carnet ? Tu me gâtes ; tu me donnes de l’orgueil. Je ne vois pas, partout où je tourne les yeux, un homme aimé par une femme telle que toi. Moi qui ne me croyais pas fait pour inspirer de passion sérieuse, je suis si bien démenti par toi que je deviendrais fat et sot si tu ne me laissais encore un peu de bon sens.
      Il y a dans la lettre ci-incluse une phrase dont tu te demanderais le sens ; c’est quand je dis que je suis enlaidi. Eh bien, c’est très vrai. C’était il y a dix ans qu’il eût fallu me connaître. J’avais une distinction de figure que j’ai perdue ; mon nez était moins gros et mon front n’avait pas de rides. Il y a encore des moments où, quand je me regarde, je me semble bien ; mais il y en a beaucoup où je me fais l’effet d’un fameux bourgeois. Sais-tu que, dans mon enfance, les princesses arrêtaient leurs voitures pour me prendre dans leurs bras et m’embrasser ? Un jour que la duchesse de Berry passait à Rouen et qu’elle se promenait sur les quais, elle me remarqua, dans la foule, tenu dans les bras de mon père qui m’élevait pour que je puisse voir le cortège. Sa calèche allait au pas ; elle la fit arrêter et prit plaisir à me considérer et à me baiser. Mon pauvre père rentra bien heureux de ce triomphe. C’est bien sûr le seul que je remporterai jamais. Je tressaille encore au mouvement de joie orgueilleuse qui a dû remuer ce grand et bon coeur éteint. Je comprends, tout comme un autre, ce qu’on peut éprouver à regarder son enfant dormir. Je n’aurais pas été mauvais père ; mais à quoi bon faire sortir du néant ce qui y dort ? Faire venir un être, c’est faire venir un misérable. «Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans l’amertume du coeur ?» C’est Job qui dit cela. Aimes-tu ce livre ? C’est un des beaux qu’on ait faits depuis qu’on en fait. T’es-tu nourrie de la Bible ? Pendant plus de trois ans je n’ai lu que ça le soir, avant de m’endormir. Au premier moment de libre que je vais avoir je vais recommencer. J’ai entrepris beaucoup de choses assez longues dont je voudrais être débarrassé.
      Il est possible, comme tu me l’observes, que je lise trop, quoique je ne lise guère. L’étude, au bout du compte, ajoute peu ; mais elle excite. Maintenant d’ailleurs j’ai toujours peur d’écrire. Éprouves-tu, ainsi que moi, avant de commencer une oeuvre, une espèce de terreur religieuse et comme une appréhension d’entamer le rêve ? Une chose qui m’a beaucoup touché, c’est ce que dit Gibbon, à la fin de son histoire, quand il parle de la mélancolie qui lui est survenue au coeur lorsqu’il s’est vu avoir fini l’ouvrage où il avait passé trente ans. Et puis l’imagination est plutôt une faculté qu’il faut, je crois, condenser pour lui donner de la force, qu’étendre pour lui donner de la longueur. Paillettes d’or légères comme de la paille et volatiles comme la poussière, mes idées ont plutôt besoin d’être mises à la presse que passées au laminoir. Ce bon Toirac, qui t’a fait plaisir en te parlant de moi, est trop indulgent ou trop illusionné quand il dit que je connais les anciens à fond (mes amis finiraient par me rendre ridicule). C’est-à-dire que je les épelle, voilà tout. C’est un excellent garçon que Toirac, homme d’esprit dans l’acception française du mot, et honnête homme avec cela. Il a un assez joli talent pour faire le vers léger, le vers des épîtres de Voltaire. Je le voyais assez souvent à Paris et nous dînions ensemble. Si tu as des compliments à me relater sur mon compte, j’en ai aussi sur le tien. Il est venu cet après-midi un de mes anciens camarades, cousin de mon beau-frère. Il a vu ton portrait et l’a considérablement admiré ; il l’a pris dans ses mains, approché de la fenêtre et le regardant : «Diable, mais c’est bien beau, ça ! quelle belle figure ! oui, charmante, charmante, etc.» Ça m’a fait plaisir. Était-ce pour toi ou pour moi ? Un grand moraliste seul aurait pu le dire.
      À propos de dire, il faut que je t’avoue tout de suite que je crois que tu n’as fait nulle part quelque chose de meilleur que le mouvement :

      Ô Lit ! si tu parlais ……………. .

J’adore surtout ceci :

     Reprenant à son tour l’amoureuse louange,
      Il disait : «Sais-tu bien que je suis fier de toi,
      Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange
      
Tu ranimes pour moi Lavallière et Fontange ;
      L’orgueil me transfigure et, dans un rêve étrange,
      Te pressant dans mes bras, je me crois un grand roi.»

et encore ceci :

      Ton flanc, etc.
      ………………………. .
      Pressait ma gorge ronde et ferme
      Où brille un bouton de carmin.
      Ton bras enlaçait ma ceinture ;
      Ton cou vers mon cou se tendait
      Et ta lèvre embaumée et pure
      À ma lèvre se suspendait.
      Deux langues dans la même bouche
      Mêlaient d’onctueux lèchements,
      Nos corps unis broyaient la couche
      Sous leurs fougueux élancements.

      Ce sont là des vers émouvants et qui remueraient des pierres, à plus forte raison moi. Bientôt nous recommencerons, n’est-ce pas, à nous jeter le défi de nous assouvir. Patiente un peu. Moi je m’impatiente.
      Adieu, mille morsures sur ta bouche rose. Du Camp arrive vers le dix. Il ira te voir de suite. Tu cachetteras la lettre avec soin et tu la recommanderas bien ; puisque je l’ai écrite, qu’elle parvienne !

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Mercredi matin. [7 octobre 1846]
      Je ne t’avais pas parlé de venir ici, parce que je suis toujours empêtré de mes chers parents et que je n’aurais pu m’absenter une grande demi-journée pour aller à Rouen. Si l’Officiel n’arrive pas, s’ils s’en vont bientôt et que la Commission retarde, comme j’en ai peur, je t’écrirai donc de venir me faire une petite visite. J’irai samedi chez le Secrétaire de la Commission et je tâcherai de l’animer tellement qu’il pousse l’épée dans les reins aux autres pour en finir vite.
      Pradier m’a écrit qu’il allait s’en aller à Nîmes ; il m’offre même de l’accompagner. Il eût été plus aimable de sa part de me répondre à ce que je lui demandais. J’attendais de lui une lettre confidentielle, que je puisse laisser au Secrétaire, et dans laquelle il m’aurait demandé à faire le buste. Cela m’eût beaucoup servi pour le faire agréer par ces drôles, car il se présente plusieurs sculpteurs, Danton entr’autres. Tâche de le voir et de lui parler de cela, ou écris-lui un mot.
      Il serait bien possible, comme tu le présages dans ta lettre d’avant-hier, que cette bonne Mme Foucaud, si elle a besoin d’argent, m’en demande. Le malheur est que je n’en ai pas : j’ai mangé, cette année, trois fois mon revenu. Si j’en ai quand elle m’en demandera, je lui en donnerai ; sinon, non. Ce refus forcé m’humiliera, mais qu’y faire ?
      C’est ta lettre qui était enthousiaste, ardente, sentie ! Parce que je te dis que je vais venir bientôt, tu approuves tout en moi, tu me combles de caresses et d’éloges. Tu ne me reproches plus la fantaisie, mon amour d’images, mon égoïsme raffiné, etc. Mais qu’un obstacle se présente qui m’empêche, et ça recommencera, n’est-ce pas ? Ô ! enfant, enfant, que tu es jeune encore !
      L’amour est une plante de printemps qui parfume tout de son espoir, même les ruines où il s’accroche. Ce n’est pas pour dire que tu sois une ruine, ma chérie. C’est pour te dire que, quoique tu te prétendes plus vieille que moi d’âge, tu es plus jeune. Tu me regardes un peu comme Mme de Sévigné faisait de Louis XIV : «Oh ! le grand roi !», parce qu’il avait dansé avec elle. Moi, parce que tu m’aimes, tu me crois beau, intelligent, sublime ; tu me prédis de grandes choses ! Non ! non ! Tu te trompes. Autrefois, j’ai eu toutes ces idées-là sur mon compte. Il n’est pas un crétin qui ne se soit rêvé grand homme, pas un âne qui, en se contemplant dans le ruisseau où il passait, ne se soit regardé avec plaisir et trouvé des allures de cheval. Il me manque beaucoup, et des meilleures choses, pour faire du bon. J’ai écrit çà et là quelques belles pages, mais pas une oeuvre. J’attends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur. Mais ce livre ne s’exécutera peut-être jamais, et c’est dommage ; ce sera une grande privation pour ceux qui auraient pu le connaître.
      Parmi les marins, il y [en] a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles. Ceux-là ce sont les maîtres, les grands, les éternellement beaux. D’autres lancent la terreur par les sabords de leurs navires, capturent, s’enrichissent et s’engraissent. Il y en a qui s’en vont chercher de l’or et de la soie sous d’autres cieux. D’autres seulement tâchent d’attraper dans leurs filets des saumons pour les gourmets et de la morue pour les pauvres. Moi, je suis l’obscur et patient pêcheur de perles qui plonge dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleuie. Une attraction fatale m’attire dans les abîmes de la pensée, au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts. Je passerai ma vie à regarder l’Océan de l’Art où les autres naviguent ou combattent, et je m’amuserai parfois à aller chercher au fond de l’eau des coquilles vertes ou jaunes dont personne ne voudra ; aussi je les garderai pour moi seul et j’en tapisserai ma cabane.
      On doit décidément te prendre chez Du Camp pour une dame qui lui veut beaucoup de bien. Mais patiente un peu ; les premiers jours de la semaine prochaine tu le verras. Dis-moi, s’il y a quelqu’un chez toi, sous quel prétexte faut-il qu’il se présente, pour que je le lui écrive ? et vers quelle heure à peu près ? Est-ce que, si l’Officiel est à Paris, tu ne pourrais pas dire que tu vas chez Phidias pour ton buste et venir avec moi ? Ce bon buste ! nous aura-t-il servi !
      Je me répète toujours et incessamment de manière à m’en fatiguer (mais ça me revient malgré moi)

      Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange,
      …………………………….

      Adieu ma toute chérie, je t’embrasse partout. C’est surtout le matin et le soir que je pense à toi. Ton image me vient avec le jour et me berce, à demi engourdi, quand je m’endors.
      Encore mille tendresses et mille baisers.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Jeudi soir, 10 h. [8 octobre 1846.]
      Quand ma journée est finie et que j’ai assez pensé, écrit, lu, rêvé, bâillé, quand je suis saoul de travail et que j’éprouve la fatigue de l’ouvrier sur le soir, je me repose dans ton souvenir, comme sur un bon lit ; je me livre à toi, je t’aspire et ça me rafraîchit, et ça m’égaye, ainsi que ces bonnes brises nocturnes qui vous pénètrent l’âme de vie et de jeunesse. On ouvre sa fenêtre, on ouvre son coeur, pour s’emplir de ce quelque chose d’innommé qui est si doux et si grand. Il me semble que la nuit est faite pour un ordre d’idées tout particulier et autre que celui où nous vivons tout le jour ; c’est le moment des soupirs, des désirs, du souvenir et de l’espoir ; c’est là que, seule et éveillée, la pensée plane à l’aise entre la terre et le ciel, comme ces oiseaux qui vivent dans les nuages. Le corps aussi y a des joies plus violentes. Qu’est-ce qui a jamais eu l’idée de faire un festin autrement qu’aux flambeaux ?
      Que le diable m’emporte si je sais ce que je veux dire ! si ce n’est que, ce soir, je voudrais t’avoir là, te baiser sur les lèvres, passer mes mains sous tes papillotes légères et mettre ma tête sur ta gorge, quoique cela me soit défendu depuis que tu as vu que je parlais de la tienne à Mme Foucaud. Tu as donc trouvé ma lettre un peu tendre ? Je ne m’en serais pas douté. Il me semble au contraire qu’il y avait par moments un peu d’insolence, et que le ton général en était légèrement gentilhomme. Tu me dis que j’ai aimé sérieusement cette femme. Cela n’est pas vrai. Seulement, quand je lui écrivais, avec la faculté que j’ai de m’émouvoir par la plume, je prenais mon sujet au sérieux ; mais seulement pendant que j’écrivais. Beaucoup de choses qui me laissent froid, ou quand je les vois, ou quand d’autres en parlent, m’enthousiasment, m’irritent, me blessent si j’en parle, et surtout si j’écris. C’est là un des effets de ma nature de saltimbanque. Mon père, à la fin, m’avait défendu d’imiter certaines gens (persuadé que j’en devais beaucoup souffrir, ce qui était vrai, quoique je le niasse), entr’autres un mendiant épileptique que j’avais un jour rencontré au bord de la mer. Il m’avait conté son histoire ; il avait été d’abord journaliste, etc., c’était superbe. Il est certain que, quand je rendais ce drôle, j’étais dans sa peau. On ne pouvait rien voir de plus hideux que moi à ce moment-là. Comprends-tu la satisfaction que j’en éprouvais ? Je suis sûr que non.
      Pour en revenir à cette vénérable créature, voilà avec elle toute la vérité ! J’ai eu d’autres aventures plus ou moins drôles, mais de toutes ces bêtises-là, qui même dans le temps ne m’entraient pas bien avant dans le coeur, je n’ai eu qu’une passion véritable, je te l’ai déjà dit. J’avais à peine quinze ans ; ça m’a duré jusqu’à dix-huit, et quand j’ai revu cette femme-là, après plusieurs années, j’ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré : «Est-il possible que j’aie vécu là ?». Et on se dit que ces ruines n’ont pas toujours été ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et où la neige tombe. Il y aurait une histoire magnifique à faire, mais ce n’est pas moi qui la ferai, ni personne ; ce serait trop beau. C’est l’histoire de l’homme moderne depuis sept ans jusqu’à quatre-vingt-dix. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi éternel que le coeur humain lui-même.
      Quand tu voudras, je te raconterai quelque chose de ce drame inconnu que j’ai observé et chez moi et chez les autres aussi. Il doit se passer chez la femme quelque chose de semblable, mais je ne m’en doute pas. Je n’en ai pas encore rencontré qui m’aient montré franchement les cendres de leur coeur. Elles veulent vous faire croire que tout y est braise ; elles le croient elles-mêmes.
      Un conseil, pendant que j’y pense, ma toute chérie : ne parle pas tant de moi à Phidias. Tu finiras par l’ennuyer de moi. Tu sais qu’il n’y a rien de désagréable à entendre comme l’éloge d’un ami, quand il est répété surtout. Dans la lettre que j’ai reçue de lui, il me propose de partir avec lui pour Nîmes, comme si je le pouvais ! S’il s’en va de Paris le 18, il est presque certain que je ne le verrai qu’après son retour, car la commission ne se rassemblera que la semaine prochaine. Au reste, le secrétaire de la commission doit m’écrire, dans un jour ou deux, ce qu’on va faire. Si, par le plus grand des hasards, c’était fini d’ici à peu, je filerais immédiatement. Combien notre ami sera-t-il de temps absent ?
      Du Camp recevra dimanche matin (il doit arriver je crois dans la nuit) ton mot. Il s’y rendra bien sûr, s’il le peut, car il est charmant. Sais-tu que ce serait drôle ton dîner, tel que tu l’avais projeté, avec Toirac, Du Camp, Phidias. J’aurais l’air du maître de maison qui invite ses amis chez lui. Comme il a plu aujourd’hui, on n’est pas sorti, et il a fallu faire la conversation. Ah Dieux ! le grec en a souffert, et moi aussi, et puis les enfants. Décidément, quoique ça soit bien gentil, je n’aime pas les moutards ; ils ressemblent trop aux hommes. Les sentiments factices sont assommants, mais les naturels jouissent quelquefois de ce privilège. J’ai éprouvé aujourd’hui la justesse de cette maxime.
      Adieu cher amour, mille baisers ; pense à moi (il n’est pas besoin de te le dire n’est-ce pas ?) ; envoie-toi dans la glace deux bons baisers de ma part.
      À toi.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Samedi [Croisset, 10 octobre 1846.]
      Je viens d’écrire à notre ami Phidias relativement au buste. Les membres sont encore en vacances. S’ils pouvaient me faire le plaisir de se dépêcher de rentrer ! Il faut donc patienter. Je croyais que ce serait la semaine prochaine. À ce qu’il paraît que ce ne sera que pour l’autre, et encore ! Que le tonnerre de Dieu les écrase, ou plutôt les ramène !
      J’ai été tantôt chez le secrétaire, qui prend vraiment cette affaire à coeur. Il est très obligeant, mais le pauvre garçon ne compose pas la commission à lui tout seul. Parmi les membres, il y a, comme on dit, de gros bonnets qu’il faut attendre.
      Phidias se flatte quand il dit qu’il a fait une bassesse en demandant cet ouvrage. Il ne sera pas du tout fâché de le faire ; qu’en dis-tu ?
      Je pense comme toi au sujet de l’institutrice ; ton hypothèse est naturelle. Il faudra que j’en arrache quelque chose et qu’il me fasse des aveux. Ça lui est plus commode : il l’a sous la main la nuit ; et le jour, elle élève son enfant. Je le plains d’avoir vu encore une fois M. Durasko que tu détestes. Cet enfant de l’héroïque Pologne (style du National) n’a pas pour moi non plus un grand attrait. Et quand on songe qu’un être comme ça a pu être aimé ! qu’il l’est peut-être !...
      Ne te semble-t-il pas quelquefois, qu’il y a des vues si tristement grotesques, qu’on voudrait mourir pour n’en pas garder la mémoire ? chose étrange chez moi !
      Est-ce un effet de l’original, est-ce un résultat de l’isolement de plus en plus grand au milieu duquel je vis ? Mais parfois, en regardant un homme, je me demande s’il est bien vrai que ce soit là mon semblable. Et quand je m’interroge, que je cherche entre lui et moi les points de ressemblance possibles, je trouve entre nous une différence plus grande que si nous habitions deux planètes séparées.
      À l’heure qu’il sera quand tu recevras ma lettre, tu dois avoir vu Du Camp. Il arrive demain matin à Paris. Il trouvera ton mot, à moins qu’il n’ait retardé son départ de Bernay. Comment le trouves-tu ? Quel effet sa visite t’a-t-elle causé ? Franchement, j’aurais voulu être là ; je suis sûr que vous étiez aussi embarrassés l’un que l’autre.
      Fuir, dis-tu ! Aller habiter Rhodes ou Smyrne. Ah ! ces rêves-là rendent malheureux. J’en ai trop fait, j’ai connu comme un autre des aspirations désordonnées de voyages lointains. J’ai voulu une mer bleue, un caïque avec ses caïkdjis, une tente au désert ; j’ai passé des jours entiers, au coin de mon feu, à faire la chasse au tigre, et j’entendais le bruit des bambous que cassaient les pieds de mon éléphant, qui hennissait (sic) de terreur en flairant les bêtes féroces. Avec toi, vivre là-bas ? Oui, mais est-ce qu’on oublie ? Notre nature est si misérable qu’arrivés là-bas nous voudrions être ici. J’ai vécu plusieurs années comblé de tous les éléments de bonheur possible, et je me trouvais l’homme le plus à plaindre du monde. Pourquoi ? Dieu le sait. J’ai un ami qui a vécu huit ans dans l’Inde. Il revenait de temps à autre en France. Quand il était à Calcutta, il passait sa journée couché à plat sur une carte de Paris, et rentré à Paris il se mourait d’ennui et regrettait Calcutta. L’homme est ainsi : il va alternativement du Midi au Nord et du Nord au Midi, du chaud au froid, se fatigue de l’un, demande l’autre et regrette le premier.
      Je te remercie, ma pauvre bonne, de ton offre de café ; il me serait tout à fait inutile. Tu m’aimes tant que tu voudrais me nourrir et me vêtir ! Que je t’aime de toutes ces idées drôles et si naturelles pourtant ! Tu me combles de prévenances, de soins. Il n’y a que les femmes pour tout cela, et peut-être parmi les femmes il n’y a que toi. Tiens, j’ai maintenant une envie démesurée d’embrasser ta figure, et tes yeux qui me regardent avec tant d’amour.
      Mais, pour en revenir au café, j’en ai pris autrefois pour toute ma vie. Pendant que j’habitais à Paris, c’était une espèce de rage. J’en buvais bien la valeur d’une grande carafe par jour. L’excès m’a toujours attiré, quel qu’il soit. Maintenant, je n’en prends plus du tout et d’aucune façon ; il y a bientôt trois ans que je n’en ai goûté une cuillerée. Dispose donc de ma portion pour quelque autre ; si dans quelque temps tu es contente de Du Camp, donne-la-lui.
      Parle-moi de ton drame. C’est moi qui viendrai à la première représentation ! Comme le coeur me battra au lever du rideau ! Oui, je serai là pour te consoler du public s’il t’outrage, ma pauvre chère aimée, ou pour te serrer dans mes bras, toute triomphante, s’il t’applaudit. As-tu déjà pensé à cela ? Moi, j’y rêve depuis longtemps. Oui, déjà un mois ; depuis Mantes, un mois, et il me semble qu’il y a un an. Chacun de nous a dans le coeur un calendrier particulier d’après lequel il mesure le temps ; il y a des minutes qui sont des années, des jours qui marquent comme des siècles [...]. Je ne me guinde pas vers un faux idéal de stoïcisme, mais, comme Panurge fuyait les loups «lesquels il craignait naturellement», j’évite les occasions de souffrance et les attractions dangereuses, d’où l’on ne revient plus. Adieu, cher amour. Mille tendresses pour ton coeur, mille baisers sur ton corps.

***

À LOUISE COLET.

      Mardi matin, 8 h. [Croisset, 13 octobre 1846.]
      Eh bien, Du Camp, qu’est-ce que nous en disons ? T’a-t-il convenu ? Avez-vous bien parlé de moi ? Êtes-vous convenus de vos arrangements ? J’attends de toi tout à l’heure une bonne et longue lettre moins boudeuse que la précédente, où tu me racontes tout cela. Je suis sûr que s’il est arrivé dimanche matin à Paris, il se sera rendu dimanche soir à ton invitation. Pourquoi donc me fais-tu toujours des reproches et incessamment, ma chérie ? Qu’est-ce que je t’ai donc fait pour que tu pleures toujours ?
      Quand je suis auprès de toi, je peux, d’une caresse, effacer tes larmes ; mais à trente lieues de distance, le baiser que je t’envoie se glace dans l’air, et tu ne l’aperçois pas sur mes lettres quand il arrive.
      Depuis trois jours il pleut sans relâche, le ciel est tout gris, les chemins bourbeux, les feuilles s’envolent au vent ; voilà l’hiver, c’est le temps des longs après-midi silencieux et des grands soirs passés au coin de la cheminée. Mais qu’il est vide mon pauvre foyer jadis si plein ! On sent mieux que dans l’été, maintenant, les places qui n’y sont pas remplies. Depuis trois jours, quoique je travaille beaucoup, environ 10 heures par jour de suite, je suis d’une tristesse que rien n’égale. J’ai dans l’âme des coliques d’amertume à en mourir. Je ne le dis à personne parce que je n’ai personne à qui le dire. Les autres sont pires que moi, et d’ailleurs je n’ai pas l’habitude de montrer mes larmes aux autres. Je trouve cela sot et indécent comme de gratter son cautère en société. Je m’ennuie. J’avais compté aller ces jours-ci à Paris, y passer au moins une bonne semaine, me retremper dans ton amour et y prendre assez de soleil pour me réchauffer pendant mon hiver. J’attends donc avec impatience et je me tourmente.
      Tu m’as dit dernièrement que tu avais été voir Don Gusman. J’en connais l’auteur ; c’est un ex-ami de Du Camp qui l’a mis un jour à la porte de chez lui, parce qu’il trouvait qu’il n’y a rien de bien beau à avoir fait le Misanthrope. C’est un homme d’esprit vulgaire, la pire espèce de toutes pour les arts, où ce qu’on appelle l’esprit ne sert pas beaucoup. Hier soir j’ai lu du La Bruyère en me couchant. Il est bon de se retremper de temps à autre dans ces grands styles-là. Comme c’est écrit ! Quelles phrases ! Quel relief et quels nerfs ! Nous n’avons plus l’idée de tout ça, nous autres. On lit même ces bouquins-là une fois ; puis tout est dit. On devrait les savoir par coeur. Il y a une chose que tu ferais bien, dans laquelle tu réussirais, j’en suis sûr – après ton drame, il faudra t’en occuper – c’est d’écrire un grand roman tout simple mêlé d’ironie et de sentiment, c’est-à-dire vrai. En laissant aller ton esprit de lui-même, tu réussiras à exécuter une bonne oeuvre. Une fois le plan bien mûri, il faut s’y mettre et

      …………… d’une aile forte
      Laisser la plume aller où la verve l’emporte,

comme dit ce vieux Régnier. Nous recauserons de tout ça. Qu’il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai vu ton pauvre petit boudoir où tu travailles ! Je me figure t’y voir, chère amie, triste, rêveuse, penchée sur ton guéridon et songeant à moi. Comme les étincelles du feu font songer ! n’est-ce pas ? Je voudrais savoir le costume de chambre que tu as l’hiver chez toi. Si tu me laissais faire, c’est moi qui t’arrangerais une belle robe de chambre !
      
Les ceintures sont arrivées. Veux-tu que je dise à Du Camp de t’en envoyer une, ou m’attendre pour que je te la donne moi-même ? Adieu, mon pauvre amour, mille doux baisers. Quel bonheur ce serait maintenant d’être seuls ! seuls dans une bonne chambre bien close, rideaux tirés, porte fermée au verrou, d’avoir un feu flambant, et d’être dans le lit, côte à côte, l’un contre l’autre, de nous étreindre, de nous sentir, les cuisses entrelacées, les bras passés autour de la taille, bouche sur bouche et poitrine contre poitrine...
      Encore adieu, à toi mon coeur.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Mardi soir, 11 h. [13 octobre 1846].
      Jamais tu n’as eu plus d’impatience, de dépit, de rage que je n’en ai ; je n’en travaille plus, je jure au coin de mon feu et je casse mes charbons avec mes pincettes. Quand je lis, la pensée est ailleurs. En vain je veux la ramener ; comme un bon cheval à une voiture en place, elle piaffe et bondit pour me traîner vers toi, au grand galop et toute joyeuse.
      Ce n’est pas dans quinze jours, ma bonne petite femme, ni dans huit que je te verrai... Oui, mais pas plus de huit. Par le Styx ! je croyais bien que ce serait avant dimanche.
      Figure-toi que ces imbéciles-là, qui devaient se rassembler le 3, décideront seulement vendredi le jour de leur réunion. S’ils outrepassent la semaine prochaine, je pars immédiatement dès samedi matin. Je suis las, vexé, honteux, et puis je t’avais dit que j’y serais le premier, croyant y être bien avant et je veux réparer le plus vite possible ma parole manquée (non par ma faute !). Ma mère ne va pas bien. Je ne la quitte presque pas ; quand je ne suis pas dans sa chambre, elle est dans mon cabinet. Lorsque mon beau-frère a quelqu’un à dîner, je n’y vais même pas pour ne pas la laisser seule. Oh ! va, j’ai bien besoin de me retremper le coeur dans ton sourire et de prendre un bon bain d’amour.
      Je te plains sincèrement du retour de l’Officiel. Si vivre avec ceux qu’on aime est une douce chose, la pire de toutes c’est de vivre avec ceux qui vous sont à charge. Ç’est un supplice de toute minute. La vie s’en va ainsi, déchiquetée pièces à pièces par toutes ces banalités imperceptibles, dont la somme réunie fait une masse terrible. Ce ne sont pas les lions que je crains, ni les coups de sabre, mais les rats et les piqûres d’épingle. L’habileté pratique d’un être intelligent consiste à savoir se préserver de tout cela. À cela, comme en tout, il y faut de l’Art, et surtout de la patience. Je n’ai pas pu arriver au stoïcisme, à qui rien ne fait et qui ne se révolte pas plus de la bêtise que du crime ; mais je suis parvenu à me sevrer complètement de tout ce qui peut me montrer la bêtise humaine. Brise donc ton miroir, me diras-tu ! Pour endurer tout ce qu’il te faut subir, mon pauvre ange, fais-toi une cuirasse secrète composée de poésie et d’orgueil, comme on tressait les cottes de maille avec de l’or et du fer. Tâche d’anéantir ta susceptibilité nerveuse ; regarde-toi comme tellement au-dessus de lui que rien de lui ne te fasse.
      Ah ! le beau clair de lune ! la belle nuit ! oui il y aura encore des feuilles au bois de Boulogne, et une bonne voiture chez Briard dans laquelle nous nous tiendrons par la taille, comme aux premiers jours.
      Bonsoir, et sur la bouche, sur la bouche, jusqu’au fond, jusqu’au coeur.
      J’ai reçu les deux ceintures. Je t’en apporterai une. Toutes deux sont pareilles, mais je ne crois pas que tu puisses t’en servir ; c’est un filet pour passer dans les pantalons à coulisses. Peut-être pourras-tu l’employer dans les cheveux, comme on faisait il y a deux ans des bourses algériennes ; mais ce serait bien long. Enfin tu verras et tu la prendras si elle te plait.
      Je n’oublierai pas le sucre de pomme.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Mercredi soir, 11 h. [Croisset, 14 octobre 1846.]
      Je suis bien aise que Max t’ait plu. C’est une bonne, belle et grande nature, que j’ai devinée du premier jour, et à laquelle je me suis accroché comme à une trouvaille. Il y a entre nous deux trop de points de contact dans l’esprit et dans la constitution pour que nous nous manquions. Voilà quatre ans que nous nous connaissons ; c’est comme s’il y avait un siècle, tant nous avons vécu ensemble, et par des fortunes diverses, par des temps de pluie et de soleil. Aime-le comme un frère que j’aurais à Paris ; fie-toi à lui comme à moi et plus à lui qu’à moi-même, car il vaut mieux que moi. Il y a chez lui plus d’héroïsme et plus de délicatesse.
      La gentilhommerie de ses manières ne fait que sortir de celle de son coeur. Moi, je suis plus grossier, plus commun, plus ondoyant. J’ai le fumet plus âcre. Il ne faut pas en croire ce qu’il peut te dire de moi sous le rapport littéraire. M’aimant comme il m’aime, il est partial sans doute. D’abord je suis un peu son maître ; je l’ai tiré de la bourbe du feuilleton où il serait maintenant enfoui pour le reste de sa vie – si ce n’est étouffé – et je lui ai inspiré l’amour des études sérieuses. Il a fait depuis deux ans de grands progrès ; il a maintenant un joli talent ; il en aura un beau plutôt. C’est surtout le sentiment et le goût qui dominent en lui ; il attendrit. Je connais une chose de lui que je ne peux pas lire sans larmes dans les yeux. Et avec toutes ces bonnes qualités, il est modeste comme un enfant. À propos de gens qui disent du bien de moi, méfie-toi du brave Toirac. C’est un malin, et peut-être ne s’étend-il si fort en louanges sur mon compte que pour y voir l’effet qu’elles font sur toi ; il aura sans doute soupçonné, à la manière dont tu parlais de moi, que tu ressentais quelque chose et, suivant la vieille tactique, il aura essayé l’apologie afin d’épier si elle t’était agréable ou indifférente.
      Tu as une de tes connaissances qui doit aussi avoir de moi une furieuse idée. C’est Malitourne. Je dois lui paraître un géant de blague et de gaieté. Nous ne nous sommes vus qu’une fois chez Phidias, et avec la rousse de Marin. J’y ai été si crapuleusement aimable qu’à coup [sûr] il ne m’a pas oublié. J’étais ce jour-là en veine ; j’avais de la verve. En voilà encore un dans l’esprit duquel, j’imagine, je passe pour être un gaillard facétieux. J’ai passé pour être tant de choses, et on m’a trouvé des ressemblances avec tant de gens ! depuis ceux qui ont dit que je m’étais rendu malade par l’abus des femmes ou des plaisirs solitaires, jusqu’à ceux qui me disaient, pour me flatter, que je ressemblais au Duc d’Orléans.
      Causons du drame. Oui je pense souvent à la première représentation ; je m’en tourmente ! Oh ! comme mon coeur battra ! Je me connais ; s’il est applaudi, j’aurai du mal à me contenir. Je me prépare bien à l’infortune, mais pas au bonheur, et ç’en sera un si tu triomphes ! Oh ! ces trépignements que je rêvais au collège, le coude appuyé sur mon pupitre, en regardant la lampe fumeuse de notre étude ! Cette gloire bruyante, dont le fantôme évoqué me faisait tressaillir ! J’aurai donc tout cela, moi, et dans toi, c’est-à-dire dans la partie sensitive de moi-même ! Le soir j’embrasserai cette noble poitrine dont le sentiment aura remué la foule comme un grand vent fait sur l’eau ! Depuis que mon père et ma soeur sont morts, je n’ai plus d’ambition ; ils ont emporté ma vanité dans leur linceul et ils la gardent. Je ne sais pas même si jamais on imprimera une ligne de moi. Je ne fais pas comme le renard qui trouve trop vert le fruit qu’il ne peut manger ; mais moi, je n’ai plus faim ! Le succès ne me tente pas. Celui qui me tente, c’est celui que je peux me donner, ma propre approbation ; et je finirai peut-être par m’en passer, comme il aurait fallu me passer de celle des autres. C’est donc en toi, sur toi, que je reporte tout cela. Travaille, médite, médite surtout, condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne sont rien. L’unité, l’unité, tout est là ! L’ensemble, voilà ce qui manque à tous ceux d’aujourd’hui, aux grands comme aux petits. Mille beaux endroits, pas une oeuvre. Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles. Pardon de ces conseils, mais je voudrais te donner tout ce que je désire pour moi.
      Pas de nouvelles de la commission. Demain nous allons à Rouen pour préparer nos logements d’hiver. Je m’en informerai. J’ai bien peur que ce ne soit que pour le commencement de novembre, c’est-à-dire dans quinze ou vingt jours, mais pas plus tard, bien sûr. Il pleut toujours ; le temps est triste, et moi !
      Je travaille assez dans ce moment-ci. J’ai plusieurs choses que je veux finir, qui m’ennuient et que je continue tout de même, espérant plus tard retirer quelque chose. Au printemps prochain, pourtant, je me mettrai à écrire de nouveau ; mais je recule toujours.
      Un sujet à traiter est pour moi comme une femme dont on est amoureux ; quand elle va vous céder, on tremble et on a peur ; c’est un effroi voluptueux, on n’ose pas toucher son désir. J’ai relu ce soir l’épisode de Velléda des Martyrs. Quelle belle chose ! Quelle poésie ! Mais si j’avais été Eudore et que tu eusses été la druidesse, j’aurais cédé plus vite. Je ne peux pas me défendre d’un sentiment d’indignation bourgeoise quand je vois dans les livres des hommes qui résistent aux femmes. On pense toujours que c’est l’auteur qui parle de lui, et on trouve ça impertinent parce que c’est peut-être faux, après tout, Tu me parles d’Albert Aubert et de M. Gaschon de Molesnes. Méprise tous ces drôles ; à quoi bon s’inquiéter de ce que ces merles piaillent ? C’est perdre son temps que de lire des critiques. Je me fais fort de soutenir dans une thèse qu’il n’y en a pas eu une de bonne depuis qu’on en fait, que ça ne sert à rien qu’à embêter les auteurs et à abrutir le public, et enfin qu’on fait de la critique quand on ne peut pas faire de l’Art, de même qu’on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat. Je voudrais bien savoir ce que les poètes de tout temps ont eu de commun dans leurs oeuvres avec ceux qui en ont fait l’analyse ! Plaute aurait ri d’Aristote s’il l’avait connu ! Corneille se débattait sous lui ! Voltaire, malgré lui, a été rétréci par Boileau ! Beaucoup de mauvais nous eût été épargné dans le drame moderne sans W. Schlegel. Et quand la traduction de Hegel sera finie, Dieu sait où nous irons ! Et qu’on ajoute les journalistes par là-dessus, eux qui n’ont pas même la science pour cacher leur lèpre jalouse ! Je me suis laissé aller par ma haine de la critique et des critiques, si bien que ces misérables m’ont pris toute la place pour t’embrasser, mais malgré eux c’est ce que je fais. Ainsi donc, avec leur permission, mille grands baisers sur ton beau front et sur tes yeux si doux et...

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Samedi soir, 1 h. de nuit [Croisset, 17 octobre 1846.]
      Tu veux donc me rendre fou d’orgueil, moi qu’on accuse déjà d’en tant avoir ! Voilà maintenant que tu m’admires, que tu me places à part des autres hommes, bien haut sur le piédestal de ton amour. Sais-tu qu’il faut que j’aie la tête bien plantée sur les épaules pour que le vertige ne me prenne pas ? Toi ! toi ! tu te ravales devant moi ! Tu te fais infime et petite ! Je te surprends ! Je t’étonne ! Mais que suis-je donc ? Qu’est-ce que [je] vaux ? Je ne suis rien qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du Beau. Voilà tout ! Ne me dis donc plus des choses si singulières. et si flatteuses, car elles m’humilient dans mon bon sens. Tu as fait de la peine à Max quand il t’a vue si chagrine, si triste, si aimante. Ce sera pour toi une douce société ; tu trouveras dans sa parole amie des consolations inattendues les jours de souffrances. Il te répétera que je t’aime, que je lui parIe souvent de toi... Tu me demandes dans ta dernière lettre si je me souviens du 29 juillet. Oh ! si je m’en souviens ! Il y avait feu d’artifice aussi en nous ce soir-là et des illuminations dans nos coeurs. Et le lendemain, le jeudi, le soir, en calèche, te rappelles-tu surtout un moment à l’entrée des Champs-Élysées où nous sommes restés longtemps sans nous parler ? Tu me regardais d’un air sombre et tendre à la fois ; je voyais tes yeux briller dans la nuit sous ton chapeau. Toujours je me retourne vers ce souvenir, vers toi. Je peux dire comme Calydasa : «Mon coeur va en arrière vers toi, comme la flamme de l’étendard que l’on porte contre le vent.»
      N’aie pas peur pour ma santé ; je suis fait pour vivre vieux. Il m’est arrivé toutes espèces d’accidents et de maladies sans qu’il m’en soit rien resté ; tout ça glisse sur moi comme l’eau sur le col d’un cygne. J’ai suivi tous les régimes et vécu de toutes les manières. Je me suis exercé de bonne heure à tout, au travail, à la paresse, à tout excès, à toute abstinence. Je n’ai jamais senti ce que c’était que la fatigué intellectuelle, et il fut une année où j’ai travaillé régulièrement pendant dix mois quinze heures par jour ; trois fois par semaine seulement, je faisais des armes à outrance, si bien que j’en râlais ensuite sur mon lit pendant une demi-heure. Quant à la fatigue physique, l’éducation m’a fait un tempérament de colonel de cuirassiers. Sans mes nerfs, partie délicate chez moi, qui me rapproche des gens comme il faut, j’aurais un peu d’affinité avec le fort de la Halle. Sois donc sans crainte, pauvre chérie ; je n’ai pas besoin d’exercice et je vis bien quinze jours sans prendre l’air ni sortir de mon cabinet. Oui, je relis souvent les vers sur Mantes. Tu sais ma manie de répéter toujours quelque chose ; eh bien, je me redis sans cesse :

      Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange, etc.

      Je ne sais pas si je fais comme toi ; si l’amour ne m’aveugle pas, mais il me semble que tu n’as guère écrit quelque chose de meilleur ; car c’est vraiment très beau.
      Tu aimes les foulards bleus. J’en ai retrouvé un à moi qui m’a servi pendant longtemps. Je te l’apporterai avec mes petites salières d’émail.
      Quant à la commission, je me suis fixé un terme, car j’en suis outré. Si le premier novembre ça n’est pas fait, je pars. Il faudra bien d’ailleurs d’ici là qu’elle se décide. Tu as toujours l’idée de venir ici me soigner si j’étais malade. Je t’avoue que je n’aimerais pas ça, à cause de toutes les scènes que ça susciterait. Et puis d’ailleurs, je n’ai jamais compris cette manie qu’ont les hommes de montrer leurs plaies à ceux que cette vue doit faire souffrir, d’aller chercher le coeur qui vous aime pour le rendre témoin de votre fièvre et de votre tranchée. Cette pratique commune est d’un égoïsme révoltant ; et, si tu veux ici que je t’avoue une faiblesse, une misère de ma nature, je serais gêné de toi dans cet état qui est toujours ridicule. J’ai de la pudeur pour de certaines positions grotesques qui m’intimident près de toi. Mais est-ce que je peux être malade ? Est-ce que mon talisman n’est pas là-bas ? Ton amour, n’est-ce pas un préservatif contre tout malheur ?
      Adieu ma vie, un long baiser ; je passe la main sous tes papillotes, et j’en soulève légèrement le bout.

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À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Mardi matin, 20 octobre 1846.
      Qu’est-ce qu’il y a ? Es-tu malade ? Une de mes lettres a-t-elle [été] égarée ? ou une des tiennes ? Depuis jeudi matin pas un mot. De grâce, réponds-moi, réponds-moi de suite.
      J’ai des inquiétudes atroces, je suis en proie à mille soupçons épouvantables. Je ne sais que m’imaginer ni que dire. Je ne peux pas même t’écrire, car je ne sais que dire, si ce n’est que je t’aime, que je t’adore, que je t’embrasse.
      Voilà quatre grands jours que je brûle d’impatience et d’angoisse. Oh ! plus de cela, je t’en prie !
      Adieu, adieu, mille tendres baisers. Mon coeur bat comme s’il t’était arrivé un malheur.

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À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Mercredi soir, 11 h. [Croisset, 21 octobre 1846.]
      Je réponds à tes deux lettres, à celle écrite dimanche matin et à celle de lundi. On s’est trompé à la poste pour la première, et on l’a envoyée à Croisy-la-Haie, village sur la route de Neufchâtel. Écris, à l’avenir, Rouen en plus gros caractères et Croisset bien distinctement.
      Non, je [ne] te ferai pas de reproches sur tes reproches. Que l’injustice en retombe sur toi ! Tu as peur que je ne t’envoie des duretés ; eh bien, non, je ne t’envoie que des baisers, que des caresses. Je voudrais pouvoir te faire parvenir une mélodie langoureuse pour te charmer, comme on fait aux enfants qu’on endort, ou un de ces bons parfums qui, tout en vous faisant mourir, semblent vous donner une vie nouvelle. Pourquoi, pauvre âme, ne veux-tu plus que je te dise que je t’aime ? C’est au reste là le sort des sentiments vrais, de n’être pas crus. Si j’avais posé, menti, exagéré, tu n’aurais peut-être pas en ce moment tous ces doutes qui te rongent. Je ne sais que te dire ; j’ai peur à tout mot de faire saigner ton pauvre coeur sur lequel je pose le mien. Mais est-ce que j’ai l’air d’un homme qui ment ? Si je ne t’aimais pas, est-ce que je t’enverrais des lettres comme les miennes où je te dis tout, tout ? Je soignerais mon style, j’arrondirais mes périodes ! Non, tu ne crois pas ce que tu dis toi-même. C’est l’ennui, le désir, le malheur de la vie enfin qui te fait dire tout cela. Est-ce que tu ne me connais pas maintenant ? Il est vrai que je ne suis pas si facile à connaître. Est-ce que tu n’es pas sûre de moi ? Moi je le suis de toi, de ton présent, de ton avenir, de ton passé même. T’ai-je fait seulement une question sur ton passé ? Qu’est- ce que cela m’importe ? Je le prends avec le reste sans m’en soucier ; je ne suis jaloux de rien, de personne. Je pense à toi à toute heure du jour. Ton image me sourit, m’accompagne, m’entoure, je m’endors avec. C’est elle qui me réveille ; elle colore ma journée d’un reflet rose et doux. Si tu avais compté trouver en moi les aigreurs des passions adolescentes et leur fougue délirante, il fallait fuir cet homme qui s’est déclaré vieux d’abord et qui, avant de demander à être aimé, a montré sa lèpre. J’ai beaucoup vécu, Louise, beaucoup. Ceux qui me connaissent un peu intimement s’étonnent de me trouver si mûr et je le suis plus encore qu’ils ne le pensent. Il y a encore trois mois, je pensais que j’en avais fini avec les passions, et j’avais de bonnes raisons pour le croire. Et tu crois que je n’ai eu pour toi que le caprice passager qui vous pousse à lever la première jupe venue dont on ne connaît pas la doublure ! Plus haut ou plus petit, je ne suis pas un homme comme tout le monde, et il ne faut pas m’aimer comme on aime tout le monde. On m’a donné tour à tour, dans le public, mille qualités diverses, mille vices grotesques. Toutes ces sottises avaient un point d’appui vraisemblable. Quand on ne regarde la vérité que de profil ou de trois quarts, on la voit toujours mal. Il y a peu de gens qui savent la contempler de face. Tu fais comme tous ceux-là toi ! Eh bien ! sache-le donc, quand même tu voudrais ne plus m’aimer, tu m’aimeras toujours, va, malgré toi, et j’en suis fier. Il n’y a pas de brûlure sans cicatrice. Ça restera puisque ça reste en moi. Fussions-nous dix ans sans nous revoir, nos atomes s’attireront dès que nos corps se frôleront ; nos âmes se mêleront quand nos lèvres se toucheront. Te souviens-tu de la nuit de Mantes ? Te souviens-tu d’un cri de surprise que tu as jeté à un moment ? étonnée que tu étais de la force humaine. Tu n’avais pas rêvé, disais-tu, que l’amour allât jusque-là… Était-ce de la débauche ? Pourtant, qu’était-ce donc ?
      Maintenant si je te dis que je reste calme, que mes sens ne me tourmentent plus, tu t’irrites et tu m’accuses de froideur. C’est que j’ai fait depuis longtemps l’éducation de mes nerfs. Quelquefois ce sont [eux] qui se fâchent et de là résulte le désordre de la machine. Ainsi, tout enfant, j’étais très poltron ; je tremblais dans l’obscurité et j’avais des vertiges pour monter à une échelle. Dès la première année de collège, je m’échappais la nuit pour aller rôder tout seul dans les cours, où je crevais de peur ; les jeudis, j’allais dans les clochers des églises et je me promenais sur les balustrades, au risque de me casser le cou ; tout cela pour devenir brave, et je le suis devenu. C’est ainsi que je me suis habitué à porter le vin, les veilles, la continence la plus excessive et des jeûnes très longs. Pour le sentiment, il m’est advenu la même histoire. Avant la mort de mon père et de ma sœur, j’avais assisté à leur enterrement, et quand l’événement est arrivé, je le connaissais. Il y a peut-être aussi des bourgeois qui ont pu dire que je paraissais peu ému, ou que je ne l’étais pas du tout. Cesse, à propos de bourgeois, tes plaisanteries sur les héritières de céans. Me prends-tu donc pour un être si sot que je tienne à l’estime de mes concitoyens et que j’ambitionnes leurs filles ? J’espère bien jamais de la vie ne me marier, et si tu le veux, j’en fais ici le serment. Je t’en donnerai les raisons quand tu voudras. Il fut un temps où j’avais tant besoin d’argent que j’aurais épousé n’importe quoi. Maintenant que je suis devenu plus philosophe, je n’épouserai pas pour un million n’importe qui. Ma cupidité a fini par faire de moi un homme très peu soucieux de la fortune. C’est dommage ; j’aurais une belle figure dans mon palais et j’aurais protégé les Arts. Mais je sais que tu n’aimes pas à ce que je t’entretienne de ces idées. Ma mère est, là-dessus, comme toi. Il est drôle que ce soit justement ce que j’aime qui déplaise à ceux que j’aime. C’est encore là une bénédiction de mon esprit ; quand il veut offrir des roses, il ne donne que des chardons.
      Adieu ma belle maîtresse, un grand baiser pour vous faire passer toutes vos folies.
      Je ne te parle pas de la commission, puisque tu me blâmes de me mettre à couvert sous ces retards et de m’en faire un bouclier contre toi, ni quand je viendrai pour mes affaires. D’abord je n’ai pas d’affaires à Paris si ce n’est toi.

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À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Vendredi, minuit. [Croisset, 23 octobre 1846.]
      
      Non, je ne méprise pas la gloire : on ne méprise pas ce qu’on ne peut atteindre. Plus que celui d’un autre, mon coeur a battu à ce mot-là. J’ai passé autrefois de longues heures à rêver pour des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues. Mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrassé de ce désir, et plus entièrement même que s’il eût été comblé. Je me suis reconnu alors plus petit et j’ai mis toute ma raison dans l’observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout. Les poètes que j’admirais ne m’en ont paru que plus grands, éloignés qu’ils étaient davantage de moi, et j’ai joui, dans la bonne foi de mon coeur, de cette humilité qui eût fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c’est se gâter à plaisir, et chercher la gloire c’est peut-être se perdre complètement. Car il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l’humanité ; sans se préoccuper ni d’eux-mêmes, ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s’absorber dans celles des autres, ils reproduisent l’Univers, qui se reflète dans leurs oeuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles et tout son azur. Il y en a d’autres qui n’ont qu’à crier pour être harmonieux, qu’à pleurer pour attendrir, et qu’à s’occuper d’eux-mêmes pour rester éternels. Ils n’auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose ; mais, à défaut de l’ampleur, ils ont l’ardeur et la verve, si bien que, s’ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n’auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille ; Shakespeare de l’autre. Qu’est-ce qui me dira, en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu’il a haï, ce qu’il a senti ? C’est un colosse qui épouvante ; on a peine à croire que ç’ait été un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux ; l’on se hausse et l’on se guinde pour arriver à eux ; on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instinctives pour les faire rentrer dans un type convenu, dans un moule tout fait. Ou bien, d’autres fois, on a la vanité de croire qu’il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l’on pense et ce que l’on sent pour créer de belles choses. Ce dernier parti est peut-être le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu, sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires, s’il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je [ne] me suis vu ni assez haut pour faire de véritables oeuvres d’art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul. Et n’ayant pas l’habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre distraction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai pas imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de postérité de la famille que je ne compte sur l’autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc. , et autres balivernes que j’aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà, ma chère Louise, une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi.
      Je n’ai pas besoin d’être soutenu dans mes études par l’idée d’une récompense quelconque ; et le plus drôle c’est que, m’occupant d’art, je ne crois pas plus à ça qu’à autre chose, car le fond de ma croyance c’est de n’en avoir aucune. Je ne crois pas même à moi ; je ne sais pas si je suis bête ou spirituel, bon ou mauvais, avare ou prodigue. Comme tout le monde, je flotte entre tout cela ; mon mérite est peut-être de m’en apercevoir et mon défaut d’avoir la franchise de le dire. D’ailleurs est-on si sûr de soi ? Est-on sûr de ce qu’on pense ? de ce qu’on sent ? Toi maintenant qui m’aimes, qui m’aimes tant que tu voudrais te le nier, est-ce moi que tu aimes dans moi ou un autre homme que tu as cru y trouver, et qui ne s’y rencontre pas... ? Pardonne-le-moi si c’est faux, mais il me semble que dans ta dernière lettre il y a un ton de lassitude, comme si ma pensée te fatiguait. Eh bien un jour, si tu ne veux plus de moi, si tu t’aperçois que ce mirage-là t’a trompée, tu viendras t’asseoir au foyer de mon coeur ; ta place y sera toujours. Je guérirai avec des mots que je sais les blessures de tes illusions, et si je ne les guéris, j’empêcherai qu’elles ne te fassent souffrir.
      Pourquoi donc nous contraindre, ma pauvre chérie ? Pourquoi ne pas accepter la vie telle qu’elle est et nos positions comme elles sont, et nous aimer franchement sans y fourrer tant de subtilités ? Aujourd’hui, tiens, je n’ai fait que penser à toi. Ce matin quand je me suis éveillé, j’ai songé au tressaillement que j’ai éprouvé à Mantes […] l’impression de cette méditation m’est restée toute la journée. Mais tu ne veux plus que je parle de tout cela (de quoi te parler ?) Parlons donc d’autre chose. Tu as raison, il aurait mieux valu pour toi ne pas m’aimer. Le bonheur est un usurier qui, pour un quart d’heure de joie qu’il vous prête, vous fait payer toute une cargaison d’infortunes.
      Adieu, je t’embrasse, et comment ! Moi je sais bien comment ! Allons, toujours ainsi, n’est-ce pas ? C’est si bon ! Les lèvres m’en piquent et je me passe la langue dessus comme si la tienne venait d’y passer.
      Le secrétaire m’a écrit que c’était le 5 que ces Messieurs étaient convoqués.

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À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Dimanche [24 octobre 1846] 11 heures du soir.
      On dirait que tu veux me forcer à t’écrire des duretés, car tu fais tout ce qu’il faut pour t’en attirer. Eh bien, si c’est là ton envie, je ne la satisfais pas pour deux raisons. La première, c’est que je n’en trouve pas à te dire ; la seconde, quand même j’en penserais, je les tairais. Je ne sais pas jusqu’à quel point tu as raison en m’accusant de manquer d’amour. Celui qui lit dans les coeurs en est seul juge et peut-être n’est-ce pas à moi qu’il donne tort. Mais pour manquer de délicatesse envers toi, envers toi, chère âme, jamais ! jamais ! lors même que je ne t’aimerais plus, lors même que je te haïrais. Et je resterai franc pourtant, comme je l’ai toujours été. Je m’aperçois que c’est un tort. J’aurais dû un peu m’exciter, un peu me monter, un peu me farder. Tu m’aurais peut-être trouvé plus aimable, si je n’avais pas été si digne d’être aimé.
      Louise, je t’en prie, je t’en conjure, je lève vers toi ces yeux qui te plaisent et qui attirent ton sourire quand je suis là près de toi, et que je te regarde de bas en haut, la tête sur tes genoux ne sois plus aussi dure, aussi âcre, ne me donne plus à travers le coeur des coups de cravache pareils. Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre coeur ? Si tu ne le trouves pas à la taille du tien, laisse-le, jette-le, mais ne crache pas dessus la désillusion qu’il t’a donnée ! Est-ce sûr ? Est-ce qu’il y a désillusion ? Est-ce que je ne suis pas le même ? N’est-ce plus moi ? N’est-ce pas toujours toi ? Est-ce que maintenant nos deux âmes ne sont pas ensemble ? À quelle autre qu’à toi vais-je faire avant de m’endormir la dédicace de ma nuit ? Quelque chose de mystérieux et de doux nous unit toujours. À travers l’espace nos désirs se rencontrent comme les nuées et se mêlent l’un à l’autre dans une aspiration continue. Il y a quinze jours encore, tu ne m’envoyais que les caresses de ta pensée, avec toutes les voluptés que tu pouvais trouver dans tes phrases. Et tout à coup, sans que rien ait changé (puisque je t’avais dit que je viendrais quand la commission aurait fini ; te souviens-tu comme tu m’as remercié de la nouvelle que tu as lue dans l’escalier à la lueur de la lampe ?) ta voix s’est remplie de sanglots et je n’entends plus que tes cris de douleur qui m’accusent. Ta pauvre âme est comme un guerrier blessé ; par quelque côté qu’on veuille la prendre, on touche à une blessure, et on te fait souffrir.
      Pourquoi, par exemple, m’accuser déjà de mon malheureux voyage en Bretagne ? Est-ce que je sais seulement si je le ferai ? Il y a tant de chances pour qu’il tombe à l’eau, comme tous mes autres projets, grands et petits ! D’ici à dix mois, que de choses peuvent nous le faire manquer ! maladie de l’un ou de l’autre, de ma mère, ou de n’importe qui d’ici, manque d’argent, etc.
      Je ne t’en avais pas parlé puisque ça n’était nullement sûr et que ça ne l’est pas encore. Tu reviens toujours sur cette estimable mère Foucaud. Parce que je t’ai avoué cette faiblesse, tu me la reproches toujours. Je ne suis sensible à ce reproche que parce qu’il te fait mal à toi-même. Je me suis donc bien mal expliqué sur ce chapitre ! Je ne l’ai jamais aimée. Il me semble que, si tu as lu la lettre, c’était clair ; car tout en étant très galante, elle était d’une insolence rare. C’est du moins l’effet qu’elle m’a fait à moi. Il y a dans ta dernière, une phrase que je recopie pour que tu la relises, et ici je demande à ton esprit d’en juger la convenance et la bonté : «Moi ! je te dirais seulement que, si je ne t’avais pas connue, j’aurais peut-être accepté, devenant libre, une position que le monde aurait appelée brillante.» Qu’aurais-tu dit si jamais je t’avais envoyé des choses pareilles ! Tu me parles de tes souffrances ! À ce qu’il paraît que je ne te parle guère des miennes, moi, car tu ne te doutes pas que des aveux semblables puissent m’en causer !
      Que veux-tu que je te dise ? que je m’aperçois encore que j’ai causé ton malheur, que sans moi tu aurais été tranquille sinon heureuse. Eh bien, pour le bonheur passé, au nom de lui, et non pas de moi, pardonne-le-moi.
      Adieu, chère camarade, puisque ce n’est plus que ce mot-là que tu me permets. Tu serres mes mains à la fin de toutes tes lettres ; veux-tu encore que je baise les tiennes comme le premier jour, comme le mercredi soir ?
      Adieu, adieu.

***

À MADEMOISELLE GERTRUDE COLLIER.

      [Début de novembre 1846.]
      Est-ce que je ne vous reverrai plus ? Votre départ est donc bien décidé. Mais pourquoi ne vous en allez-vous pas par Rouen ? C’est la route qui vous mènerait le plus vite et je pourrais vous dire adieu. Si vous êtes triste de quitter Paris, je le suis aussi, moi, de votre départ. Je ne pourrai plus voir votre pauvre maison sans un serrement de coeur. Il y a ainsi maintenant, sur la terre, une foule de places où mon âme saigne quand j’y passe. Tout m’abandonne ; mes parents meurent, mes amis s’en vont. Il ne me reste plus de tout cela que le souvenir ; le vôtre me restera toujours cher. Jamais je n’oublierai ces longues heures de l’après-midi que j’allais passer au Rond-Point, nos bonnes lectures, nos causeries sans fin. Quand je demeurais dans ma triste rue de l’Est, je me promettais mes jours de visite chez vous comme des jours de vacances. Ç’a été dans ce temps-là mes meilleurs moments et, dans mon dernier séjour à Paris, avec quel plaisir encore ne me reportais-je pas à ce doux passé évanoui ! Nous y avons encore ri ; vous le rappelez-vous ? Pour moi ce voyage-là, fait entre la mort de mon père et celle de ma soeur, a laissé dans ma pensée comme le souvenir d’une heure de relâche entre deux ouragans. Et puis comment ne me souviendrais-je pas de vous tous avec tendresse ? Vous êtes mêlés à tant de choses de ma vie intime ! Je vous ai connus à Trouville, dans le temps que nous y étions tous. J’ai gardé pour moi le châle bariolé de rouge et de bleu que portait Henriette et qu’elle avait donné à Caroline.
      Qui sait quand je vous reverrai, et si je vous reverrai, seulement ! Je doute de tout et du bonheur plus que jamais. J’ai des défiances ombrageuses de l’avenir ; et d’ailleurs si je vous revois, tout sera bien changé sans doute. Je ne dis pas que vous m’oublierez ; je crois bien à votre amitié. Mais je me méfie du temps, voyez-vous, du temps qui pourrit tout, comme la pluie qui ronge les marbres les plus durs et les sentiments les plus solides... Vous serez mariée, peut-être ; tant de choses seront survenues ! Que le ciel vous rende heureuse, Gertrude ! C’est mon voeu le plus profond. Si je ne pensais pas que vous m’estimez trop pour me demander ici des mots convenus, je vous enverrais une foule de banalités dont je vous fais grâce ; mais vous savez ce que je vous suis.
      Peut-être l’année prochaine irai-je avec ma mère en Angleterre et en Écosse. Alors j’irais vous voir ; ce sera une grande joie. Comme nous causerons ! Mais où serez-vous ? Où demeurerez-vous ? Qu’allez-vous faire ? Vous me donnerez bien un peu de vos nouvelles, n’est-ce pas ? Tout ne sera pas laissé sur le rivage ; tout ne s’enfuira pas avec la silhouette des arbres de la grande route. Il me semble que vous êtes partie il y a longtemps, que vous êtes loin, bien loin, que je ne vous reverrai plus.
      Dites bien à votre mère, à Henriette, mille choses ; c’est plus que je ne peux en dire, tout ce que vous trouverez. Si jamais, n’importe quand, vous aviez besoin de quelque chose en France, comptez sur moi ; ne craignez rien, j’ai la mémoire longue.
      Embrassez bien Herbert de ma part quand vous le verrez.
      Adieu, adieu. Tout à vous (cela n’est pas une formule).
      Il faudra que je sois à Paris du 15 au 20 de ce mois. Si, par hasard, votre départ se trouvait retardé, je vous verrai encore ; sinon… encore un adieu de plus !

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      Vendredi 13 novembre 1846.
      Que te dire, que te faire ? Ah ! tu as refusé mon baiser d’adieu ; prendras-tu mon baiser de retour ? Bientôt m’appelleras-tu encore «vous» ?
      Sais-tu qu’il n’y a pas de reproche qui vaille tes larmes, pas d’outrages ni d’injures qui m’aient été sanglants ni plus amers que ce désespoir navrant avec lequel tu m’as flagellé ? Mon coeur en porte la marque.
      Crois-tu que je n’en ai pas souffert ? Mais non : parce que je ne pleure pas, tu m’appelles égoïste ; parce que j’ai manqué à ton rendez-vous, tu m’appelles traître, tu me méprises. Et ce rendez-vous, je l’ai manqué par pudeur. Cela t’étonne de moi, n’est-ce pas, qui en ai si peu. Eh oui ! Avec Phidias, à quatre, ç’eût été du monde ; avec Maxime seul, une demi-intimité. Quand quelque chose cloche à moitié, j’aime mieux que tout cloche entièrement.
      Je te voulais, je te voulais encore, j’avais mille choses à te dire. Jamais tu ne m’avais parue plus belle que ce jour-là, plus enviable, plus charmante. Tu crois que je ne veux de toi que le plaisir. Est-ce que j’aime le plaisir ? Est-ce que j’ai des sens ? Et tu m’accuses de manquer de coeur. Il ne me reste donc rien. C’est possible ; que sais-je ?
      Tiens, je voulais t’écrire longuement, mais je ne trouve rien à te dire. Je suis troublé, agité, le souvenir de ton chagrin et du chagrin que je t’ai causé est là, comme un spectre qui m’attire et qui me fait peur. Mais est-ce ma faute ?
      J’attends une lettre de toi, mais tu ne m’écriras pas. Tu es fière, tu t’es trouvée blessée, sans supposer que je pouvais l’être ! l’être, même un peu !...
      Je reviens dans peu de jours, quand même la commission ne se rassemblerait pas. Ne fût-ce qu’un jour, qu’une heure, je veux te revoir, te revoir encore une fois, si tu ne veux plus de moi, si tu me chasses.
      
Plus de tout cela ! de grâce ! C’est moi qui te prie ! Tu ne sais pas le mal que tu causes.
      Si tu ne veux plus que ma bouche touche la tienne, eh bien sur ta main, Louise, sur ta main ! Il y a quarante-huit heures, elle se posait encore sur ma poitrine et dans mes cheveux, et les miennes parcouraient, frémissantes, tout ton corps. Adieu, adieu, au revoir si tu veux, si tu le permets ; oui, au revoir. Vivement.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Dimanche matin [15 novembre 1846.]
      Ta lettre de ce matin me remue jusqu’aux entrailles. Essuie tes pauvres yeux, chasse ta fièvre. J’ai besoin de t’embrasser, de poser ma tête sur ton coeur. Je t’aime, oui, je t’aime ; l’entends-tu ? Qui est-ce qui pourrait résister à un amour comme le tien, aussi dévoué, aussi profond, aussi involontaire ? Moi qui avais peur que tu ne m’écrives plus ! Ah ! que je te connaissais mal ! J’en frémis de joie, de ton amour. Te mépriser, dis-tu ; mais pourquoi ? Oh tu me calomnies dans ton coeur, aussi toi. Au contraire, non seulement plus je t’aime, mais plus je t’estime, plus je voudrais pouvoir te donner tout. Mais pourquoi faut-il que le seul sacrifice qui te soit agréable soit justement celui-là que je ne puis te faire ? Je suis parti jeudi avec la mort dans l’âme ; mais, entre deux mauvaises actions, j’ai choisi celle qui m’a semblé la moindre, et je suis parti.
      J’ai eu des remords de t’avoir quittée, comme si j’avais mal fait ; et pourtant je ne pouvais faire autrement, il le fallait. Tu dis que je n’ai pas voulu t’embrasser avant de partir ; c’est toi qui m’as refusé. Te rappelles-tu que j’ai voulu prendre ta main dans ton manchon et que tu l’as tenue fermée ? Mais pas un seul instant je ne t’en ai voulu. Tu m’affligeais trop ; tout cela s’est retourné contre moi et m’a déchiré à l’intérieur. Que je suis faible ! Moi qui me croyais fort, voilà que je tremble en t’écrivant ; le coeur me bat. Oh ! avant huit jours, vendredi, samedi au plus tard, je te reverrai. Je compte les heures, je reste au coin de mon feu à attendre la journée s’avancer, en pensant à toi et rien qu’à toi.
      Nous aurons du temps ; je m’arrangerai d’avance pour être bien libre. Je t’apporterai Novembre ; je te le lirai à l’hôtel, un soir, tout seuls. Un autre jour, tu me liras ton drame. J’irai au spectacle, si tu veux ; je ferai tout ce que tu voudras. Il fait froid ; mes gazons sont tout poudrés à blanc ; les arbres des îles sont noirs ; ma pensée frileuse s’en va toujours de ces lieux et vole vers toi, pour s’y réchauffer dans ton souvenir. Je vois toujours ta tête animée se détachant sur le fond rouge des rideaux. Je sens tes papillotes légères sur ma poitrine, et toute la douceur de ta peau qui m’embrase le corps. N’est-ce pas que tu me promets d’être plus sage, ma pauvre enfant ? Ne pleure plus Louise, par pitié pour moi, si ce n’est pour toi. Il me semble que l’amour doit résister à tout, à l’absence, au malheur, à l’infidélité, même à l’oubli. C’est quelque chose d’intime qui est en nous, et au-dessus de nous tout à la fois ; quelque chose d’indépendant de l’extérieur et des accidents de la vie. Nous aurons beau faire, nous serons toujours l’un à l’autre. Quand nous nous fâcherions, nous reviendrions toujours l’un vers l’autre, comme des fleuves qui rentrent dans leur lit naturel.
      On ne peut se soustraire à la fatalité de son coeur. Tu es à moi, je suis à toi. Qu’on en souffre ou qu’on en jouisse, il le faut ; cela est.
      Du Camp t’a-t-il consolée un peu ? Tu as dû recevoir hier soir une lettre. Je ne sais pas ce que j’y disais ; je n’avais pas la tête à moi. C’est un bon ami que nous avons là !
      Dans quel état t’ai-je laissée l’autre jour, mon Dieu !
      Je te revois toujours dans le coin de la muraille, pleurant et te tordant. Tu m’accusais ! J’aurais voulu tomber à tes genoux et faire changer chaque sanglot en cri de bonheur. Sais-tu que ça faisait une scène, et que j’avais l’air d’un bourreau !
      Adieu, adieu toi que j’aime. Je t’écrirai bientôt, puis pour te dire le jour que j’arrive. Mille baisers ; reçois ici tous ceux que je peux te donner.
      Tu m’as dit que je t’avais appris des voluptés nouvelles. Tant mieux ! Je voudrais t’en donner encore d’autres, t’en accabler, t’en faire mourir.
      Adieu, adieu.
      Le presse-papier que je t’ai donné a longtemps servi à ma soeur. Elle l’avait gagné à une loterie d’un couvent d’orphelines dont ma mère était dame patronnesse. Elle me l’avait donné il y a six ou sept ans.
      Si c’est bien un clou que tu as, mets-y de la bouillie ou baigne-toi à l’eau chaude ; mais tu ferais mieux de consulter ton médecin.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Lundi matin, midi.
      Calmons-nous, ma chère enfant ; le pronostic du serre-papier a menti, jusqu’à présent du moins. Il n’y a rien de brisé. Je t’en donnerai un autre, comme tu me le demandes, qui m’a longtemps servi. Je te l’apporterai, quand je viendrai à Paris, dans le courant ou à la fin du mois prochain.
      Tu recevras mes manuscrits probablement demain soir ; le paquet est fait et parti.
      Bouilhet a été très sensible à ta lettre. Il viendra avec moi à mon prochain voyage, et je te présenterai ce jeune drôle.
      À la fin de la semaine je t’écrirai. J’ai bien du mal à me remettre au travail. Ces quinze derniers jours de repos m’ont tout à fait dérangé. Pour le moment, mon sujet me manque entièrement. Je ne vois plus l’objectif. La chose à dire fuit au bout de mes mains quand je veux la saisir.
      J’ai jeté les yeux sur l’Éducation avant-hier au soir. Tu auras du mal à t’en tirer. Il y a beaucoup de ratures qui sont à peine indiquées. Comme c’est inexpérimenté de style, bon Dieu ! Va... Il faut que je t’aime bien pour te faire de pareilles confidences à cette heure. J’abaisse mon orgueil littéraire devant ton désir. En somme tu verras que ce n’est pas raide !
      Adieu chère Louise, j’embrasse tes yeux.
      À toi.
      Ton Gustave.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Lundi trois heures [16 novembre 1846].
      Je t’envoie ici un bon baiser sur le front et deux autres sur les joues. Ah ! encore une fois, quelle misère à moi c’est que d’avoir été te faire cadeau de ma personne. Tu valais mieux que ça. En échange de ton or, je t’ai donné du fumier. Est-ce la faute au fumier, s’il n’est plus paille fraîche ? Oui, restons amis, écrivons-nous de temps à autre. Fie-toi à moi toujours, comme si j’étais resté encore sur ce piédestal où ton amour m’avait hissé. Maintenant qu’elle est à bas, la statue, n’est-ce pas qu’elle n’est pas d’argent, mais de plomb ? Travestissant un vers de Musset je peux dire :

      Tu es venue trop tard dans un homme trop vieux.

      Si je t’avais jugée de nature plus médiocre, j’aurais menti. Je n’en ai pas eu le coeur ; ç’eût été te ravaler à mes yeux. Je ne suis fait ni pour le bonheur, ni pour l’amour, et je n’ai jamais goûté de l’un et de l’autre que l’odeur, comme les goujats qui flairent le soupirail de Chevet. Ils convoitent tout ce qu’on fricasse ; ils se disent : «Ah ! si j’étais là dedans, comme je m’en donnerais ! comme je mangerais !» Faites-les descendre à la cuisine, ils n’ont plus faim, parce que le charbon leur fait mal à la tête.
      Si tu avais su t’en tenir au ton d’une galanterie épicée, d’un peu de sentiment et de poésie, peut-être que tu n’aurais [pas] éprouvé cette chute qui t’a tant fait souffrir. Mais le coeur est comme la voix ; quand il a crié, il s’enroue.
      Pourquoi, pauvre amie, t’obstines-tu à te comparer, quant à l’effet que tu me produis, à une fille ? Tu tiens beaucoup au parallèle ? Quelle sottise ! Pourquoi me reproches-tu d’avoir voulu te donner un bracelet après la première nuit et de ne te l’avoir pas plutôt envoyé au jour de l’an ? Tu crois donc que je suis bien rustre ? À défaut de coeur, me nies-tu aussi les plus simples notions de savoir-vivre ? Quelle funeste manie tu as, chère enfant, de toujours te creuser l’âme pour en faire le trou plus grand !
      La raison de cela, par exemple, est fort simple : j’avais de l’argent à cette époque ; je n’en ai plus maintenant, voilà tout.
      Je vis et j’ai toujours vécu dans une gêne affreuse qui me rend sombre, irritable et humilié intérieurement. Les haillons dont d’autres rougissent, moi je les porte sous la peau. J’ai des besoins désordonnés qui me rendent pauvre avec plus d’argent qu’il n’en faut pour vivre, et je prévois une vieillesse qui finira à l’hôpital, ou d’une manière plus tragique. J’y serai sans doute forcé un beau jour ; car alliant le désir de l’or avec le mépris du gain, c’est une impasse où le petit bonhomme étouffe comme dans un étau. Enfin, n’importe. Personne ne me comprend là-dessus ; inutile dès lors d’en ouvrir la bouche.
      Ah ! mon orgueil qui te paraît si grand, si tu savais combien de renfoncements et de raplatissements il éprouve à toute minute, tu le plaindrais au lieu de le haïr. Mais je ne veux pas te parIer de tout cela, ni de mille autres choses pires qui me tiennent une compagnie journalière. Meute crottée, qui bâille et s’étale au foyer, et prend la place du maître.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Mardi soir 10 heures [17 novembre 1846.]
      Ne m’adresse plus tes lettres à Croisset, cher ange, mais à Rouen, rue de Crosne-Hors-ville, 25, au coin de la rue de Buffon. Nous allons y coucher jeudi prochain, jour où enfin j’espère que cette éternelle commission se sera décidée. Il faudra pourtant qu’elle en finisse ! Samedi ils se sont réunis. (J’espérais qu’ils auraient bâclé ça tout de suite, et pouvoir partir le dimanche à midi. Je serais arrivé à quatre heures à Paris, et le soir, sans que tu en fusses prévenue, je me serais présenté tout d’un coup chez toi pour jouir de ta surprise. Voilà quel était mon plan secret.) Sur huit membres, il [y] en avait quatre de présents ; tu vois ce que c’est. J’en suis tellement fatigué que je ne compte plus sur rien ; mais tu peux compter, toi, que tu me reverras d’ici à très peu de jours. Il faut que je te revoie ; ça me brûle le coeur. J’ai encore le prétexte du piédestal dont j’ai besoin de voir le modèle, si je perds celui de la commission. Mais je l’aurai, c’est presque infaillible.
      Je ne me souviens que fort vaguement de ces deux dames dont tu me parles dans ta lettre de ce matin et qui sont venues à l’atelier un jour que nous y étions. Je crois que tu as, en me le rapportant, exagéré ce qu’elles ont pu te dire sur mon fameux regard. Ce sont de ces choses que les femmes n’avouent pas ressentir, d’ordinaire. Quand elles l’éprouvent, elles le cachent ; et quand elles le manifestent, c’est qu’elles y ont intérêt. Or, quel intérêt avaient-elles à te dire cela, si ce n’est peut-être un motif de curiosité ? pour voir ce que tu sentais toi-même, ou tout bonnement pour dire quelque chose de drôle, sans y attacher aucune idée. Je ne me crois pas les yeux attirants ni séduisants. Ils vont à la nature animale ; ils appellent les enfants, les idiots et les bêtes, parce que j’ai peut-être beaucoup vécu dans ce monde-là et que j’en ai gardé quelque chose, un air de famille, un vieux levain de naturalisme mystérieux que l’intensité de la pensée fait épancher au dehors vers les phénomènes qui le reproduisent. Mais je crois sincèrement que je plais à peu de femmes ; à quelques hommes beaucoup. Plusieurs me détestent instinctivement, et le plus grand nombre ne me remarque pas ; j’ai cela de commun avec tout le monde.
      Est-ce que tu ne t’es pas aperçue combien j’étais timide et gauche, peu sûr de moi, combien j’avais peu d’aplomb ? Il a fallu que je fusse irrésistiblement entraîné ! À l’heure qu’il est, je m’étonne encore que ce soit moi que tu aimes, que ce soit moi qui t’aime. Cela me paraît une anomalie de ma nature, une métamorphose, une renaissance si tu aimes mieux. Mais combien je trouve de douceur dans ton souvenir ! Si tu savais combien de fois par jour ma pensée voltige sur toi, se pose sur tes seins, se balance au bout de tes cheveux, s’éclaire au feu humide de tes yeux !
      Tu m’as dit hier que j’étais la poésie de ton soleil couchant. Si je suis ton dernier amour, tu es peut-être aussi le mien ; le premier est si loin ! Un homme plus jeune t’eût aimée avec plus d’exclusion, plus de pureté, plus d’élan, mais moins longtemps peut-être, moins profondément, moins intimement. Oui, toujours, toujours, et lors même que je ne t’aimerai plus, la tendresse remuera pour toi le fond de mon coeur. Je voudrais t’aimer davantage ; je voudrais que tu le saches bien ; je voudrais pouvoir te le prouver.
      Je ne fais pas grand’chose depuis quelques jours ; notre déménagement nous occupe. Je rumine un plan, je pense à toi. Novembre est de côté, je te l’apporterai ; je l’avais oublié la semaine dernière. Merci de ton attention pour ton costume. C’est là ce qui peut s’appeler une inspiration de Vénus intelligente. J’accepte. Oui, je veux t’avoir dans ta belle toilette, dans celle où l’on t’admire, où l’on te convoite.
      Mille chauds baisers sur ta gorge.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Dimanche matin (sans date). [1846]
      La Commission ne se rassemblant que samedi, j’arrive demain. Oui, demain, mon pauvre ange ! Quel baiser nous nous donnerons !
      Je ne sais [au] juste l’heure, mais Du Camp me dira bien le moment où il faut te voir. D’ailleurs je t’écrirai un mot ; je trouverai toujours bien un prétexte.
      Vers trois heures, si tu veux, promène-toi sur le Boulevard, sous le Café de Paris ; ou à quatre heures je serai à l’hôtel.
      Allons, dans vingt-quatre heures ! mille tendresses en attendant.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
[Lundi 23 novembre 1846.]
      La première lettre que tu recevras de moi te dira positivement le jour de mon arrivée. Quant à l’heure, je ne suis pas si sûr d’être exact ; on peut manquer un convoi.
      Ta lettre de ce matin (j’en ai reçu deux à la fois, une de jeudi et une d’hier ; je parle de celle d’hier) aurait amolli des tigres et je ne suis pas un tigre, va ! Je suis un pauvre homme bien simple et bien facile et bien homme, «tout ondoyant et divers», cousu de pièces et de morceaux, plein de contradictoires et d’absurdités. Si tu ne comprends rien à moi, je n’y comprends pas beaucoup plus moi-même. Tout cela est trop long à expliquer et trop ennuyeux ; mais revenons à nous.
      Puisque tu m’aimes, je t’aime toujours ; j’aime ton bon coeur si ardent et si vif, ton coeur si vibrant, dont la mélopée intérieure se module tour à tour en sanglots tendres et en cris déchirants. Je ne le croyais pas tel qu’il est. Chaque jour tu m’étonnes, et je finis par croire que je suis bête, car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion, mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire.
      Et moi aussi je t’aime. Lis-le donc ce mot dont tu es avide et que je répète pourtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande, où toute notre âme se meut et se tourne ; tout cela est une affaire de proportion. Tout ce qui nous étonne et scandalise est ce qui charme et ravit un autre. L’héroïsme de tel coeur est l’état journalier de tel autre, et ainsi de suite. Moi, je ne suis peut-être pas fait pour aimer. Et cependant je sens que j’aime ; j’en ai conscience, conscience intime et profonde. Ton souvenir me met en mollesse ; tes lettres me remuent et je les ouvre en palpitant ; ton image m’attire là-bas. Est-ce tout cela que tu éprouves ? Mais peut-être as-tu raison ; je suis froid, vieux, blasé, plein de caprices et de niaiseries, et égoïste aussi, peut-être ! Qui ne l’est pas ? Depuis le gredin qui mettrait toute sa famille au pilon pour se faire un consommé tonique, jusqu’à l’intrépide qui se jette sous la glace pour sauver des inconnus, chacun ne cherche-t-il pas, d’après les appétits de sa nature, une satisfaction personnelle, qui tourne au détriment des autres, ou à leur avantage, selon l’objet de l’action ? Mais l’impulsion première est toujours du Moi, comme dirait le Philosophe, converge pour y retourner. N’importe ! que je sois ce que je suis ou tout autre, tu n’as pas affaire à un ingrat. On ressemble plus ou moins à un mets quelconque. Il y a quantité de bourgeois qui me représentent le bouilli : beaucoup de fumée, nul jus, pas de saveur. Ça bourre tout de suite, et ça nourrit les rustres. Il y a aussi beaucoup de viande blanche, de poissons de rivières, d’anguilles déliées vivant dans la vase des fleuves, d’huîtres plus ou moins salées, de tête de veau et de bouillies sucrées. Moi, je suis comme le macaroni au fromage, qui file et qui pue ; il faut en avoir l’habitude pour en avoir le goût. On s’y fait à la longue, après que bien des fois le coeur vous est venu aux lèvres. Que sont ces tristes penchants ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre les poires qui pendent au haut des arbres, ou les melons qui jaunissent sur du bon fumier ?
      Vivons donc ensemble, puisque tu t’y résignes. Te souviens-tu de ce vendredi où je ne suis pas venu chez Phidias ? Tu me l’as reproché, pauvre coeur ! C’est que je pressentais pour toi tous les ennuis que je t’ai donnés. Ces pleurs que tu verses, je les portais déjà dans ma pensée comme une nuée d’orage dans un ciel d’été.
      Toujours bonne, toujours prévenante, et guettant tout ce qui peut me faire plaisir, tu m’as envoyé ton Volney. Je t’en remercie bien. Mon frère l’a. Mais ce qu’il n’a pas, c’est ce joli foulard qui était si bien enveloppé entre les deux volumes. Je m’en servirai à Paris ; tu me le verras bientôt. Tiens, veux-tu que je te dise une chose qui me pèse sur le coeur ? Tu vaux mieux que moi, il t’aurait fallu rencontrer un autre homme. Je sens toute l’infériorité de mon rôle et je sens que je te fais souffrir, quoique je voudrais pouvoir te combler de tout.
      Je cherche dans ma pauvre tête et je ne trouve rien, rien, comme si mon coeur était un eunuque qui n’a pour lui que le désir et la souffrance.
      L’histoire d’Emma est assez curieuse. Je connais un peu un Dulac qui était étudiant en droit, ou médecine ; je ne me souviens plus. C’est peut-être un autre que celui-là.
      Tu es [en] mesure de bien embêter Stello si ça te fait plaisir.
      Adieu chérie, je t’embrasse longuement sur ton pauvre coeur.
      À toi.
      Du Camp me parle de toi. Il a l’air de t’être bien dévoué, mais tu lui parais bien triste. Il m’écrit qu’il fait tout ce qu’il peut pour te remonter le moral. Il n’y paraît guère ! Qu’est-ce qu’il te dit ?

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Dimanche cinq heures et demie.
      [29 novembre 1846.]
      Comme si ce n’était pas assez de tout ton amour, tu m’offres encore tous les hommages et tout l’amour qu’on t’a donnés. Merci de cette attention de la médaille ; elle m’est sacrée à plus d’un titre.
      À demain donc nos adieux. J’embrasserai Henriette, tu prendras ce baiser pour toi. Je le donnerai en pensant à toi. Je ne vois pas où nous pourrions nous revoir le soir.
      Ce soir, j’ai eu bien du mal à m’échapper : ma mère est malade, et je me suis enfui sous prétexte d’aller passer une demi-heure chez Max. Il faut que je rentre. Nous partons mardi, probablement par le convoi de neuf heures.
      Comme elle était douce la petite promenade que nous avons faite l’autre jour à pied, seuls dans cette rue déserte !
      Aussitôt rentré à Rouen, je t’écris une longue lettre où je te dirai tout ce qu’ici je ne puis te dire. Je suis trop pressé. Max est tellement occupé de ses affaires d’argent que je ne le vois pas.
      Adieu donc, à demain. Je te reconduirai jusque sur le perron, et je te donnerai une dernière poignée de mains réprimée.
      
Adieu, adieu, mille tendresses, mille baisers, et encore plus du coeur que de la bouche.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Mercredi 2 heures. [2 décembre 1846.]
      Je suis triste, je m’ennuie, je m’embête ; je n’ai pas une idée dans la tête. Sans ce bon Max, ce serait à en périr. Me voilà rentré dans ma vie plate et monotone qui n’a quelque douceur que par son uniformité, quelque grandeur peut-être que par sa persévérance. Sitôt que je romps à mon train ordinaire et que je veux m’y remettre, j’en éprouve une amertume sans fond. Aujourd’hui, par exemple, c’est quelque chose d’analogue à l’ennui des écoliers après une vacance. Tout le temps se passe à rêver au plaisir qu’on a eu et on regrette de ne l’avoir pas mieux employé. Il y a 24 heures, nous étions en voiture, nous descendions, nous nous promenions à pied dans le bois. As-tu éprouvé quelquefois le regret que l’on [a] pour des moments perdus, dont la douceur n’a pas été assez savourée ? C’est quand ils sont passés qu’ils reviennent au coeur, flambants, colorés, tranchant sur le reste comme une broderie d’or sur un fond sombre.
      Je repense sans cesse à la voiture, et au soleil passant à travers les rideaux jaunes. Tu avais les lèvres et les paupières d’un rose vif...
      Ne me dis jamais que je ne t’aime pas, puisque tu me fais éprouver des mélancolies que je n’avais jamais eues. Je sens plus la douleur que le plaisir ; mon coeur reflète mieux la tristesse que la joie. Voilà pourquoi, sans doute, je ne suis pas fait pour le bonheur, ni peut-être pour l’amour.
      Je comprends bien combien je dois te paraître sot, méchant parfois, fou, égoïste ou dur ; mais rien de tout cela n’est ma faute. Si tu as bien écouté Novembre, tu as dû deviner mille choses indisables qui expliquent peut-être ce que je suis. Mais cet âge-là est passé, cette oeuvre a été la clôture de ma jeunesse. Ce qui m’en reste est peu de chose, mais tient ferme.
      [...] Je suis né ennuyé ; c’est là la lèpre qui me ronge. Je m’ennuie de la vie, de moi, des autres, de tout. À force de volonté, j’ai fini par prendre l’habitude du travail ; mais quand je l’ai interrompu, tout mon embêtement revient à fleur d’eau, comme une charogne boursouflée étalant son ventre vert et empestant l’air qu’on respire.
      J’ai cherché à éviter les passions ; elles sont venues. Quand je ne suis plus dans l’exercice de l’une d’elles, quand je t’ai eue quelques jours, par exemple, et que je reviens ici, rien ne pourra te donner l’idée de ce qui se passe en moi.
      Adieu, je t’embrasse, je suis abruti. Je ne sais pas ce que j’écris ni seulement si tu pourras le lire.
      Adieu, mille tendresses ; mais j’ai le coeur serré comme avec un cordon.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
[Samedi 5 décembre 1846.]
      Merci de ta bonne lettre de ce matin, si tendre, si doucement triste, si résignée, si souriante sous les pleurs. Je commençais à être inquiet et à trouver le temps long. Tu me dis que je ne me suis pas détourné pour te voir, quand je t’ai quittée rue Royale. Je me suis détourné deux fois ; je n’ai rien vu. C’était comme la veille, à l’atelier ; j’avais embrassé Henriette pour toi, et tu ne t’en étais pas aperçue.
      Tu me dis sur mon beau-frère beaucoup d’excellentes choses qui m’ont fait admirer ton bon esprit et ton bon coeur ; mais elles ne sont pas justes, parce qu’elles ne sont pas spéciales. Quand je t’ai confié que je croyais avoir eu sur lui une influence funeste, je n’ai pas voulu dire que je lui avais inoculé de mon vaccin intellectuel. Mais seulement ma fréquentation lui a été nuisible en ce sens qu’il s’est imaginé pouvoir mener une vie comme la mienne, toute en solitude et de spéculation. Le parti pris a amené la vanité, et la vanité retient à son tour le parti pris. Il n’y a rien à faire là contre que de laisser faire le temps, cet useur féroce. Mais en attendant, il s’épuise, il se meurt de paresse, de mélancolie et de projets rentrés. Et il n’y a pas à cela plus de remède qu’à un cancer. On le coupe bien avec le fer, on le brûle bien avec le feu, mais à quoi bon ? Le malade souffre horriblement et la maladie reparaît de plus belle. Je l’ai pourtant guéri d’un cancer, dit le médecin ! un cancer horrible qui pesait dix livres et que j’ai gardé en bocal, dans de l’esprit-de-vin. Il ne faut pas vouloir donner de remède à tout ; on en retombe de plus haut, avec la rage des gens dupés.
      Pour moi, il y a longtemps que je n’en cherche plus pour mon usage. Toute ma médecine est préservative, et je ne crois pas aux préservatifs ! hygiéniques, je veux dire.
      J’ai été fort triste depuis trois jours. Était-ce de t’avoir quittée ? Je le crois, j’en suis sûr. L’ennui d’une maison nouvelle à habiter y est aussi pour quelque chose. Une maison où l’on n’a pas vécu, c’est comme un habit qu’on achète aux brocanteurs ; ça vous gêne et ça vous glace à la fois. Notre coeur et nos membres ne se font pas du premier jour à ce qui les recouvre. Je comprends bien l’usage des Orientaux de ne pas prendre de maison où d’autres ont déjà vécu. Ils s’en font bâtir exprès pour eux, que l’on détruit avec eux à leur mort. À quoi bon s’abriter sous un toit qui a contenu d’autres rêves, d’autres amours et d’autres agonies ! Que chaque mort ait sa bière, et chaque coeur son foyer ! On laisse bien des choses aux murs, aux arbres, aux pavés, partout où l’on passe. À combien de vents divers les cheveux d’un homme encore jeune n’ont-ils pas volé, emportés, tombés ou coupés ? Qui est-ce qui en retrouvera seulement un ? Et du fond du fond, de ce pauvre fond triste et grand, «quid nunc ?», comme dit la formule juridique.
      Je ne travaille pas encore. Lundi cependant je profiterai du sommeil de l’ami Du Camp pour faire un peu de grec le matin. Demain nous allons à la Neuville voir cet ami intime à moi, dont je t’ai parlé et qui est revenu d’Italie. C’est encore une amitié qui me quitte. Il est marié et, partant, absent de moi, quoi qu’il en dise. C’est toute une histoire sans faits, mais nourrie, que celle-là. À quelque jour peut-être j’écrirai mes confessions. Ce sera drôle, mais peu amusant ! Actuellement je n’en aurais pas le talent, et jamais peut-être n’en aurai-je le coeur.
      Adieu, je t’embrasse sur tes yeux qui, quoi que tu prétendes, sont jolis quand tu as pleuré.
      Puisqu’il me reste encore un peu de place, je t’embrasse une fois de plus. L’histoire de M. D. m’intéresse assez. Ce sont ces choses-là qu’il faut étudier quand on veut faire du roman. Le difficile est de les reproduire vraies, sans charge.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Lundi, 11 heures du soir. [7 décembre 1846.]
      Qu’as-tu donc, ma pauvre amie ? Pas de nouvelles de toi, pas de lettres ! C’est bien dur ! T’ai-je dit dans mon dernier envoi quelque chose de méchant ? Pardonne-le. Je souffre souvent et beaucoup ; dans ces moments-là, je suis aigre, âcre. J’ai beau rentrer en moi le plus possible mes douleurs ; elles sortent quelques fois et déchirent ceux que je presse dans mes bras.
      Je t’aime bien, va ; je t’aime encore, beaucoup, toujours. Ton souvenir a pour moi une douceur charmante où ma pensée se berce, comme un corps fatigué se berce dans un hamac, balancé par une brise tiède. J’espère que demain je recevrai de toi quelques pages. J’ai toujours peur qu’il ne soit survenu quelque fâcheuse aventure, que l’Officiel n’ait mis le nez dans nos affaires, etc... ou bien que tu ne sois malade. Tu peux t’étonner que je te dise tout cela, moi, n’est-ce pas, qui ai l’air si froid, si indifférent ; mais je t’aime peut-être plus que je ne le parais. C’est pitoyable, mais j’ai toujours été ainsi, désirant sans cesse ce que je n’ai pas, et ne sachant en jouir quand je le possède ; de même que je m’afflige et m’effraie des maux à venir : quand ils viennent, ils me trouvent déjà tout résigné.
      Je n’ai senti ce que c’était que la famille que depuis que je n’en ai plus. Autrefois, elle m’assommait. Si je te perdais, j’en deviendrais peut-être fou. C’est dans l’inconséquence conséquente du coeur humain, dans la constitution de l’homme, et je suis bien homme, homme au sens le plus vulgaire et le plus vrai du mot, quoique, dans la prévention de ton bon amour, tu me croies quelque chose de plus élevé que cela, et que moi, à de certains moments, plus rares de jour en jour, j’aie eu cette prétention inavouée.
      Oh non ! je ne cherche pas à me détacher de tout lien, à me séparer de toute affection ; mais ce sont eux qui me quittent d’eux-mêmes, comme les noeuds qui se relâchent et se dénouent sans qu’aucune main y touche. Combien n’ai-je pas déjà d’amour, d’enthousiasme, d’amitiés profondes, et de sympathies vivaces que j’ai vu fondre comme neige ! Je me cramponne au peu qui me reste. J’ai pleuré les morts, j’ai pleuré des vivants, et j’ai ri de pitié sur la vanité de mes meilleurs sentiments et de mes croyances les plus pures. Mais je ne jette pas à la porte ceux qui veulent me rester dans mon isolement ennuyé.
      Nous parlons souvent de toi avec M[axime]. J’ai peur que ma mère ne nous entende, car un soir mon beau-frère, qui se tenait dans sa chambre (elle est contiguë à la mienne), est venu nous rapporter une conversation que nous avions tenue. Elle roulait heureusement sur un sujet indifférent ; mais c’est un avertissement. Nous passons notre temps à des causeries dont je serais honteux presque, à des folies, à des songeries impériales. Nous bâtissons des palais, nous meublons des hôtels Vénitiens, nous voyageons en Orient avec des escortes, et puis nous retombons plus à plat sur notre vie présente et, en définitive, nous sommes tristes comme des cadavres. Ce serait à périr d’ennui pour un tiers.
      Le matin, il va voir à l’Hôtel-Dieu tailler et amputer ; ça le divertit. Pendant ce temps, je fais un peu de grec et je prends une leçon d’armes. Puis nous fumons beaucoup. Voilà notre vie depuis huit jours. Je lis le soir Servitude et grandeur militaire (sic) de l’ami Stello. C’est d’un bon ton, mais passablement froidasse. J’ai un Saint Augustin complet, et, une fois l’ami parti, je me lance à corps perdu dans les lectures religieuses ; non pas du tout dans l’intention de me donner la Foi, mais pour voir les gens qui ont la Foi.
      Adieu, cher et doux amour ; je t’embrasse sur la peau fine de ta gorge.
      Celui qui t’aime.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Mardi [8 décembre 1846], 5 heures du soir.
      Je rentre de Croisset où je me suis embêté toute la journée. Dieu me préserve de retourner à la campagne l’hiver !
      Je trouve ta lettre et j’ajoute ceci à la mienne. Ceci veut dire je ne sais quoi, ou plutôt un bon baiser que tu prendras comme tu voudras, que tu mettras où bon te semblera.
      Ta perspicacité est grande, tu as le coup d’œil juste. Mais moi-même j’aurais du mal à te dire le fond de cet être que tu aimes et que tu veux deviner ;  à plus forte raison toi, quelque rapprochée que tu en sois. Un jour, quand, avant de la finir, je résumerai ma vie, j’essaierai de me raconter à moi-même ; ce sera difficile à ne rien charger et à dire la vérité. J’en ai eu l’idée plusieurs fois et j’ai toujours reculé devant la difficulté de l’entreprise. Mais va, contente-toi de m’aimer tel que je suis ; moi je t’aime telle que tu es. Je ne trouve rien de mal en toi que cet excessif amour qui te fait souffrir. N’en [sic] veuille jamais, chère adorée : si je suis à charge aux autres, c’est que je le suis beaucoup à moi-même.
      [...] Quelle chose étrange que ces clous que je te donne ! J’en ai maintenant un qui me défigure la joue droite ; mais je m’en moque bien, puisque tu n’es pas là pour voir si je suis laid.
      Adieu, cher amour, mille baisers.
      Celui qui t’embrasse sur tes pauvres yeux.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1926.
      
Vendredi, 4 h. du soir. [Rouen, 11 décembre 1846.]
      Ne trouves-tu pas qu’il y aurait un beau roman à faire sur l’histoire de M[axime] D[ucamp] ? Toi qui es à même de voir tout cela de près, tu devrais t’en mêler. Tu as l’esprit fin, clair, juste quand la passion ne t’égare pas ; le fond en est ardent et sceptique. Étudie bien ces personnages, complète dans ta tête ce que la vérité matérielle a toujours de tronqué, et mets-nous ça en relief dans quelque bon livre bien tassé, bien nourri, varié de ton et d’aspect, uni d’ensemble et de couleur. Ces détails techniques que tu me donnes sur le Mari sont curieux. Je vais prendre des informations là-dessus et je te dirai ce que la science en pense. Il ne faut blâmer, même en pensée, cette femme de ce que tu trouves que la passion, chez elle, ne sonne pas assez fort. Nier l’existence des sentiments tièdes parce qu’ils sont tièdes, c’est nier le soleil tant qu’il n’est pas à midi. La vérité est tout autant dans les demi-teintes que dans les tons tranchés. J’ai eu dans ma jeunesse un ami véritable qui m’était dévoué, qui eût donné pour moi sa vie et son argent ; mais il ne se serait pas levé, pour me plaire, une demi-heure plus tôt que de coutume ni (sic) accéléré aucun de ses mouvements. Quand on observe avec un peu d’attention la vie, on y voit les cèdres moins hauts et les roseaux plus grands. Je n’aime pas pourtant l’habitude qu’ont de certaines gens de rabaisser les grands enthousiasmes et d’atténuer les sublimités hors nature. Ainsi le livre de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, m’a un peu choqué au premier abord, parce que j’y ai vu une dépréciation systématique du dévouement aveugle (du culte de l’Empereur par exemple), du fanatisme de l’homme pour l’homme, au profit de l’idée abstraite et sèche du devoir, idée que je n’ai jamais pu saisir et qui ne me paraît pas inhérente aux entrailles humaines. Ce qu’il y a de beau dans l’Empire, c’est l’adoration de l’Empereur, amour exclusif, absurde, sublime, vraiment humain ; voilà pourquoi j’entends peu ce qu’est pour nous, aujourd’hui, la Patrie. Je saisis bien ce que c’était pour le Grec qui n’avait que sa ville, pour le Romain qui n’avait que Rome, pour le sauvage qu’on vient traquer dans sa forêt, pour l’Arabe qu’on poursuit jusque sous sa tente. Mais nous, est-ce qu’au fond nous ne nous sentons pas, aussi bien Chinois ou Anglais que Français ? N’est-ce pas à l’étranger que vont tous nos rêves ? Enfants, nous désirons vivre dans le pays des perroquets et des dattes confites ; nous nous élevons avec Byron ou Virgile, nous convoitons l’Orient dans nos jours de pluie, ou bien nous désirons aller faire fortune aux Indes, ou exploiter la canne à sucre en Amérique. La Patrie, c’est la terre, c’est l’Univers, ce sont les étoiles, c’est l’air, c’est la pensée elle-même, c’est-à-dire l’infini dans notre poitrine. Mais les querelles de peuple à peuple, de canton à arrondissement, d’homme à homme, m’intéressent peu et ne m’amusent que lorsque ça fait de grands tableaux avec des fonds rouges. J’ai relu hier au soir, seul au coin de mon feu, les vers de Mantes. Sais-tu que c’est beau et très beau ? Tu as été inspirée, et je maintiens mon dire : tu n’as rien fait de mieux. J’ai été ému de cette lecture, et j’ai tressailli de tendresse pour toi. Ce sera un trésor pour mes vieux jours, et il me semble déjà que je me vois avec des cheveux blancs, cassé et toussant dans mon fauteuil, me levant pour aller prendre dans un tiroir ce petit carnet de maroquin.
      Je te renverrai par Max le prologue. Ça ferait un certain effet à la scène, à cause de la vivacité du dialogue, dont les coupes sont peut-être parfois un peu intentionnelles. Il y a quelques contradictions dans le caractère ou plutôt dans le débit des personnages. Il est fâcheux en somme que tu n’aies pas donné suite à cette oeuvre.
      Oui, je repense souvent à la soirée de Novembre, et aux pleurs que tu versais quand tu faisais des allusions involontaires ; mais je n’en persiste pas moins à croire que tu estimes cela trop. J’ai été même indigné que tu aies comparé ce livre à René. Ça m’a semblé une profanation. Pouvais-je te le dire, puisque c’était une preuve d’amour ?
      Il neige, il fait froid, nous allons dîner à la campagne, chez mon beau-frère qui s’en fait une fête, mais pas moi. Je n’aime pas tous ces dérangements-là. Heureusement que nous serons revenus à dix heures. J’ai fait ta commission du sucre de pomme.
      Adieu cher amour ; je t’embrasse sur ta peau si fine. Mille tendres baisers.

***

À LOUISE COLET.

      Dimanche. [13 décembre 1846.]
      Tu as été malade, mon pauvre coeur ; tu as souffert ! Ne fais plus de ces excès de travail qui usent et qui, à cause de la lassitude même qu’ils laissent après eux, vous font en définitive perdre plus de temps qu’ils ne vous en ont fait gagner. Ce ne sont pas les grands dîners et les grandes orgies qui nourrissent, mais un régime suivi, soutenu. Travaille chaque jour patiemment un nombre d’heures égales. Prends le pli d’une vie studieuse et calme ; tu y goûteras d’abord un grand charme et tu en retireras de la force. J’ai eu aussi la manie de passer des nuits blanches ; ça ne mène à rien qu’à vous fatiguer. Il faut se méfier de tout ce qui ressemble à de l’inspiration et qui n’est souvent que du parti pris et une exaltation factice que l’on s’est donnée volontairement et qui n’est pas venue d’elle-même. D’ailleurs on ne vit pas dans l’inspiration. Pégase marche plus souvent qu’il ne galope. Tout le talent est de savoir lui faire prendre les allures qu’on veut. Mais pour cela ne forçons point ses moyens, comme on dit en équitation. Il faut lire, méditer beaucoup, toujours penser au style et écrire le moins qu’on peut, uniquement pour calmer l’irritation de l’Idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne en nous jusqu’à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise, adéquate à elle-même. Remarque que l’on arrive à faire de belles choses à force de patience et de longue énergie. Le mot de Buffon est un blasphème, mais on l’a trop nié ; les oeuvres modernes sont là pour le dire. Modère les emportements de ton esprit qui t’ont déjà fait tant souffrir. La fièvre ôte de l’esprit ; la colère n’a pas de force, c’est un colosse dont les genoux chancellent et qui se blesse lui-même encore plus que les autres.
      On m’a fait hier une petite opération à la joue à cause de mon abcès. J’ai la figure embobelinée de linge et passablement grotesque. Comme si ce n’était pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne sommes pendant notre vie que corruption et putréfaction successives, alternatives, envahissantes l’une sur l’autre. Aujourd’hui on perd une dent, demain un cheveu, une plaie s’ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on vous pose des sétons. Qu’on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine. Dire qu’on aime tout ça ! encore qu’on s’aime soi-même et que moi, par exemple, j’ai l’aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. Est-ce que la seule vue d’une vieille paire de bottes n’a pas quelque chose de profondément triste et d’une mélancolie amère ! Quand on pense à tous les pas qu’on a faits là dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu’on a foulées, à toutes les boues qu’on a recueillies… le cuir crevé qui bâille a l’air de vous dire :  «... après, imbécile, achètes-en d’autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d’empeignes.»
      J’ai parlé à des gens de la Faculté de l’infirmité de O... ; ils n’y comprennent pas grand-chose. Ce citoyen n’aurait-il pas eu par là quelque bon rhume de cerveau qui lui aurait avarié la narine ? Ou plutôt M. D. n’aurait-il pas chargé les détails de l’histoire ? Ça se fait souvent pour embellir son récit et donner plus de poids à ce qu’on ne comprend pas soi-même.
      Adieu, soigne-toi bien, prends garde au froid et reçois un long baiser sur la bouche.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
[Mercredi 16 décembre 1846.]
      Allons, puisqu’on y tient, d’accord ! Puisque tu ne trouves plus rien à me dire, la franchise exige que je t’avoue ne pas trouver davantage de mon côté, ayant épuisé toutes les formes possibles pour te faire comprendre ce que tu t’obstines depuis cinq grands mois à ne pas vouloir entendre. J’y ai pourtant mis toutes les délicatesses de mon coeur et toutes les variétés de plume. Pourquoi as-tu voulu empiéter sur une vie qui ne m’appartenait pas à moi-même et changer toute cette existence au gré de ton amour ? J’en ai souffert, voyant les efforts inutiles que tu faisais pour ébranler ce rocher qui ensanglante les mains quand on y touche.
      Tu m’accuses sans cesse d’égoïsme et de dureté ; toi-même depuis longtemps tu as reconnu que je ne t’aimais pas. Erreur ! erreur, ma pauvre amie ! Je suis venu à toi parce que je t’aimais. Je t’aime encore tout autant ; je t’aime à ma façon, à ma mode, selon ma nature. Il t’eût fallu, je te l’ai dit dès les premiers jours, un homme plus jeune et plus naïf, dont le coeur moins mûr ait eu un parfum plus vert.
      J’ai l’âme dévorante comme l’estomac, et capable, comme lui, de se passer presque de vivre. J’ai perdu des morts, j’ai perdu des vivants, et j’ai vu toute la bêtise vaniteuse de toutes mes douleurs alors que je croyais ces affections nécessaires à ma vie. Rien n’est nécessaire ni utile. Il y a des choses plus ou moins agréables ; voilà tout. Réfléchis sur ce point que nos joies, comme nos malheurs, ne sont que des illusions d’optique, des effets de lumière et de perspective.
      Ne sens-tu pas qu’un pacte nous lie ? Que tu m’oublies tout à fait, que tu ne m’écrives plus du tout, moi je ne t’oublierai jamais ; dans dix ans, tu me retrouveras, si tu m’appelles ; et peut-être, alors, me remercieras-tu de t’avoir fait pleurer quelquefois pour t’empêcher de pleurer toujours.
      Écris-moi, va ; ne te force à rien ; écris-moi quand le coeur t’en dira, conte-moi tes chagrins, tes ennuis ; parle-moi de tes travaux, raconte-moi ce relégué dans l’arrière-boutique. Je pourrai peut-être t’envoyer quelque consolation, quelque distraction du moins, ce qui n’est jamais à dédaigner, vu que l’existence n’en est pas farcie.
      Si j’ai été ton dernier amour, que je sois ta plus forte amitié ! d’autant plus que quand tu voudras revoir l’amant, l’amant obéira à ce désir.
      Adieu, mille tendresses, toujours.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
Jeudi midi [7 décembre 1846].
      Pas une ligne depuis quatre jours ! Si j’avais la moitié seulement de ce prodigieux orgueil que tu me reproches, j’imiterais ce silence. Il n’y aurait pas, de ma part, d’indélicatesse à cela, puisque, depuis quinze jours, tu m’affirmes sous toutes les formes possibles que tu veux t’occuper d’autre chose que de moi, travailler, t’étourdir, guérir enfin. C’est un sage parti, et, si je savais le moyen de contribuer à te rendre ce calme que tu désires, j’y travaillerais de toutes mes forces. Je croirais faire par là une bonne action ; car, puisque mon amour t’est odieux (tu m’as écrit que je te faisais horreur), qu’il est trop faible pour toi et que, t’appuyant dessus, tu t’y blesses, comme ferait une canne qui se briserait et dont les éclats vous déchireraient les mains, je dois tâcher de t’ôter cette misère de l’âme. Voyons, dis-moi ce qu’il faut faire. Veux-tu que je te dégoûte de moi ? que je me montre bien ignoble, bien trivial, bien canaille et tellement repoussant qu’on n’y puisse plus revenir ? C’est facile. Veux-tu que je te dise que je ne t’aime pas, que je suis fatigué de toi comme tu l’es de moi ?... Conseille-moi... Je ferai tout ce que tu voudras. Mais coûte que coûte, puisque c’est une résolution prise chez toi, j’en prends une autre qui lui est parallèle. Tu vois que je ne te contrarie plus ; je fais tout ce que tu veux maintenant,
      Eh bien oui ! franchement, ça vaudra mieux, cher camarade. J’oublie l’e féminin, car le mot camarade n’a pas de sexe. Mais quand je viendrai te voir dans huit jours, qu’est-ce que nous dirons ? J’en aurai beaucoup à dire, moi. Quant à toi, je crois qu’on ne peut pas en dire plus que tu ne m’envoies dans tes belles épines.
      Adieu, je répète encore adieu, sans rien de plus, depuis que tu ne veux plus qu’au bas de mes lettres je t’embrasse, comme je le faisais. Cela te révolte. «C’est le souvenir fugitif d’un instant de bonheur physique.» D’accord.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
Samedi, [19 décembre 1846] 11 heures du soir.
      Tu ne me deviens pas polie ! C’est presque de l’invective. Tu me traites de manant et d’avare, en toutes lettres. C’est très gentil ! Je mets cela sur le compte de ton tempérament méridional, et je passe outre sans y prendre garde. Je t’assure, chère amie, que j’en ai eu plutôt envie de rire que de me fâcher. C’est néanmoins un peu cru de couleur ; et encore, par-dessus le marché, les éternelles filles qui reviennent !... «Vous autres, hommes, etc.»
      À ce qu’il paraît que les filles te tiennent au coeur ; tu mériterais d’être homme ! C’est une idée fixe, chez toi, que de tomber à bras raccourcis sur ces pauvres créatures. Elles ne méritent pas tant de colère, va ! Et puis, rappelle-toi ce précepte du sage : «Ne parle pas de ce que tu ne connais point.»
      À quelque jour, si ce sujet t’amuse, je t’exposerai là-dessus mes théories. Je les crois justes, si toutefois il y a quelque chose de juste.
      Sois sans inquiétude aussi sur ma chère peau ; le tambour ne crèvera pas de sitôt. Tout ce qui m’arrive et tout ce que je peux faire n’y changeront rien. Ce n’est ni le chagrin, ni les chagrins, ni même l’ennui qui peuvent nous rendre malades et nous tuer. On ne meurt pas de malheur ; on en vit, ça engraisse. Jamais d’ailleurs je ne me suis mieux porté, parce que jamais je n’ai mené une vie plus conforme à ma nature. Il y a harmonie maintenant, après avoir été, comme un musicien qui accorde son violon, longtemps à tourner les chevilles pour que les cordes soient montées les unes par rapport aux autres, dans une tonalité concordante. Il n’est pas aisé de trouver sa voie. Il y a bien des chemins sans voyageur ; il y a encore plus de voyageurs qui n’ont pas leur sentier.
      Je ne me livre pas, comme tu le penses, à des orgies intellectuelles. Je travaille très simplement, très régulièrement, et même assez bêtement. Je n’écris plus ; à quoi bon écrire ? Tout ce qu’il y a de beau a été dit et bien dit. Au lieu de faire une oeuvre, il est peut-être plus sage d’en découvrir de nouvelles sous les anciennes. Il me semble, à mesure que je produis moins, que je jouis mieux à contempler les maîtres. Et comme, avant tout, c’est là ce que je demande, passer mon temps agréablement, je m’y tiens !
      Tu m’appelles brahme ! C’est trop d’honneur, mais je voudrais bien l’être. J’ai vers cette vie-là des aspirations à me rendre fou. Je voudrais vivre dans leurs bois, tourner comme eux dans des danses mystiques, exister dans cette absorption démesurée. Ils sont beaux, avec leurs longues chevelures et leurs visages ruisselants du beurre sacré, et leurs grands cris qui répondent à ceux des éléphants et des taureaux.
      J’ai autrefois voulu être camaldule, puis renégat turc. Maintenant c’est brahmane, ou rien du tout, ce qui est plus simple.
      Tu as tort vraiment de me prendre tout à fait pour un misérable, incapable de comprendre la poésie du dévouement, etc. Je l’admire beaucoup. Je suis seulement ennuyé d’un tas de mots qui ne tendent pas une idée.
      Ce pauvre diable de Chaudes-Aigues ! Tu avais été dure pour lui, et le mot que tu lui as dit, un soir qu’il te parlait de son amour, est bien là de ces mots de férocité féminine qui n’ont pas d’équivalents nulle part.
      Et qu’est-ce qu’il t’avait fait pour être si méchante ? Rien ; il ne te plaisait pas, seulement : voilà tout !
      Les femmes sont ainsi ; et elles se croient excellentes, encore ! C’est là le drôle.
      Merci des vers que tu m’envoies. Si je t’ai servi à trouver un beau vers, ma connaissance n’aura pas été inutile. L’objet le plus trivial produit des inspirations sublimes, et les idylles de Théocrite, que je lis maintenant, ont été inspirées sans doute par quelque ignoble pâtre sicilien qui puait fort des pieds. L’Art n’est grand que parce qu’il grandit.
      Je t’assure, chère âme, que je ne me fais pas du tout une conscience à l’usage de mes raisonnements. Je ne suis pas si fin. Peux-tu me refuser jusqu’à la franchise ?
      C’est justement là ce que je me reproche. Il t’eût fallu ou un enfant ou un hypocrite. Or n’étant l’un ni l’autre, tu t’es blessée en t’appuyant sur moi comme sur un bâton qui vous casse dans la main, et dont l’éclat vous entre dans les chairs.
      Adieu, j’essuie avec mes lèvres les larmes de tes pauvres yeux. Et sois plus sage et moins primitive ; car tu sais (tu l’as dit) que j’étais très corrompu, ce qui pourrait bien être vrai.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
[Dimanche 20 décembre 1846.]
      Tu me demandes des explications à des choses qui s’expliquent d’elles-mêmes. Que veux-tu que je te dise de plus que je ne t’ai déjà dit et que tu ne sais ? Si, malgré l’amour qui te retient à mon triste individu, ma personnalité blesse trop la tienne, quitte-moi. Si tu sens que c’est impossible, accepte-moi dès lors tel que je suis. C’est un sot cadeau que je t’ai fait que de te procurer ma connaissance ! J’ai passé l’âge où l’on aime comme tu le voudrais. Je ne sais pas pourquoi j’ai cédé cette fois-là. Tu m’as attiré, moi qui me méfie tant des choses qui attirent.
      Sous mon enveloppe de jeunesse, gît une vieillesse singulière. Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant même d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne ; tout ce qui m’y entraîne et m’y plonge m’épouvante. Je voudrais n’être jamais né ou mourir.
      J’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intime, âcre et incessant, qui m’empêche de rien goûter et qui me remplit l’âme à la faire crever. Il reparaît à propos de tout, comme les charognes boursouflées des chiens qui reviennent à fleur d’eau, malgré les pierres qu’on leur a attachées au cou pour les noyer. Quand je t’ai crié dès l’abord, avec une naïveté que tu as peu appréciée, que tu te trompais, qu’il fallait m’oublier, que c’était à un fantôme et non à un homme que tu t’adressais, tu n’as pas voulu me croire. Il fallait me croire pourtant.
      Tu me juges mal, va ! N’estime pas tant mon esprit. Je ne vise pas à être un Gœthe, parce que les chandelles pâlissent devant le soleil, et, quoi que tu en croies, je ne m’efforce à singer personne, les grands hommes encore moins que d’autres.
      Quant à mon coeur, il a l’embouchure étroite et embarrassée ; le liquide n’en sort pas aisément, il remonte le courant et tourbillonné ; c’est comme la Seine à Quillebeuf, tout plein de bas-fonds mouvants. Beaucoup de vaisseaux s’y sont perdus !
      Je m’en veux de ne pas t’aimer comme tu le mérites, comme tu devrais être aimée. Je te bénis dans mon coeur, et je serais tenté de [le] battre pour te faire tant de mal. Mais à qui la faute ? À personne, à Dieu, à la vie elle-même. Pourquoi n’étais-tu pas une coquette ?
      Quand on cherche le plaisir on le trouve. Mais le bonheur, c’est un usurier qui vous fait rendre cent pour dix, et je ne t’aurais pas aimée si tu eusses été une femme de plaisir. Cela eût bien mieux valu pourtant, et les gens d’esprit comme nous devraient s’en tenir là.
      Il faut mettre son coeur dans l’art, son esprit dans le commerce du monde, son corps ou il se trouve bien, sa bourse dans sa poche, son espoir nulle part.
      Adieu, tâche de m’oublier ; moi je ne t’oublierai jamais. Tu t’es trompée en disant que je n’avais pour toi que de la curiosité. Il y a plus, mais toi tu ne crois qu’aux extrémités des choses.
      Encore adieu. N’importe pour quoi, tu me trouveras toujours.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
[Sans date, 1846.]
      Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce un défi ? un retour ? une raillerie ? Je m’y perds ! Amor nel cor !
      Dans mon coeur à moi, dans ce coeur qui n’est pas plein de dévouement «comme celui des autres hommes», vous avez raison, il n’est pas comme celui des autres hommes, par malheur pour lui et pour les autres. Pourquoi ne m’écrivez-vous pas plutôt spirituellement ? j’entends, pour me dire ce que vous devenez. Je suis un vieil empirique qui, s’il applique le feu, a aussi dans son sac des cataplasmes et des onguents.
      Je vous ai paru sublime naguère ; maintenant je vous parais pitoyable. Je ne suis ni l’un ni l’autre, allez, et au fond je ne suis pas plus gredin que le premier venu.
      Ainsi, vous me reprochez mon amour pour les «premières venues» ; c’est une erreur historique. Ça m’ennuie tout comme autre chose ; ça m’assomme même. La prostituée est un mythe perdu. J’ai cessé de la fréquenter, par désespoir de la trouver.
      Ma moquerie, dites-vous, a tué votre amour. Mais je ne me suis jamais moqué de vous ! Quand on est disposé à voir le grotesque partout, on ne le voit nulle part. Rien n’est triste comme la figure des gargouilles des cathédrales. Elles rient toujours, pourtant. Il y a des gens dont l’âme est de même. Une idée bouffonne a plissé leur granit, et pourtant les fleurs y poussent tout de même. Mais personne n’en sent le parfum, et ces bêtes là ne servent qu’à cracher la pluie sur les passants.
      Si vous ne m’aimez plus comme autrefois, que je sois votre ami du moins ! Et cette vie, que je n’ai pu éclairer avec le soleil, que j’y jette au moins une lueur douce de clair de lune ! Quand vous vous ennuierez trop, quand vous aurez besoin d’expansion, écrivez-moi, racontez-moi votre vie. Dites-moi tout ce que vous voudrez ; quand je ne vous serais bon qu’à passer du temps !
      Si vous trouvez qu’il faut mieux en finir là, je ne dirai rien. Mais la main qui écrit ceci, tant qu’elle pourra se remuer à votre appel, sera vôtre.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926.
      
[Sans date. 1846]
      Il m’est impossible de continuer plus longtemps une correspondance qui devient épileptique. Changez-en, de grâce ! Qu’est-ce que je vous ai fait (puisque c’est vous maintenant), pour que vous m’étaliez, avec l’orgueil de la douleur, le spectacle d’un désespoir auquel je ne sais pas de remèdes ? Si je vous avais livrée, affichée, si j’avais vendu vos lettres, etc. , vous ne m’écririez pas de choses plus atroces ni plus désolantes.
      Qu’est-ce que j’ai fait, mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait ?
      Vous savez bien que je ne peux pas venir à Paris. C’est vouloir me forcer à vous répondre par des brutalités. Je suis trop bien élevé pour le faire, mais il me semble que je l’ai répété assez de fois pour que vous en ayez gardé le souvenir.
      Je m’étais formé de l’amour une tout autre idée. Je croyais que c’était quelque chose d’indépendant de tout, et même de la personne qui l’inspirait. L’absence, l’outrage, l’infamie, tout cela n’y fait rien. Quand on s’aime, on peut passer dix ans sans se voir et sans en souffrir.
      Vous prétendez que je vous traite comme une femme du dernier rang. Je ne sais pas ce que c’est qu’une femme du dernier rang, ni du premier rang ni du second rang. Elles sont entre elles relativement inférieures ou supérieures par leur beauté et l’attraction qu’elles exercent sur nous, voilà. Moi que vous accusez d’être aristocrate, j’ai à ce sujet des idées fort démocratiques. Il est possible que ce soit, comme vous le dites, le caractère des affections modérées que d’être durables. Mais vous faites là le procès à la vôtre, car elle ne l’est guère. Moi, je suis las des grandes passions, des sentiments exaltés, des amours furieux et des désespoirs hurlants. J’aime beaucoup le bon sens avant tout, peut-être parce que je n’en ai pas.
      Je ne comprends pas vos fâcheries, vos bouderies. Vous avez tort, car vous êtes bonne, excellente, aimable, et on ne peut pas s’empêcher de vous en vouloir de gâter tout cela à plaisir.
      Calmez-vous, travaillez, et quand je vous reverrai, accostez-moi par un grand éclat de rire en me disant que vous avez été bien sotte.