Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1847

(Édition Louis Conard)

 


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Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1926
      
[Rouen], jeudi soir [sans date, 1847].
      Si j’étais capable de m’effrayer de quelque chose, j’aurais été épouvanté de la lettre que j’ai reçue ce matin. Il y avait de quoi tuer un homme ; mais, Dieu merci ! en fait de désespoir, j’en suis si trempé que, quelque pénétré que j’aie été par ce nouvel orage, je ne sombre pas encore. Je vais donc tâcher d’être clair une fois pour toutes. Franc, je le suis toujours, et tu ne peux pas m’accuser d’avoir menti ni posé une minute, car dès la première heure, dès le premier mot, j’ai dit tout cela ; dès le baptême, j’ai annoncé l’enterrement.
      Tu veux savoir si je t’aime ? Eh bien, autant que je peux aimer, oui ; c’est-à-dire que, pour moi, l’amour n’est pas la première chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son coeur pour le détendre. Or, on ne reste pas couché toute la journée. Toi, tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence ! Non, non, mille fois non ! Que tu ne m’aies jamais compris, comme tu le dis, c’est possible ; je le crois un peu. Il est probable, s’il en eût été autrement, que tu te serais écartée du lépreux.
      Je pardonne à Du Camp la trahison qu’il m’a faite en te montrant une lettre de moi. Je ne sais laquelle, mais tu me l’écris ; ainsi c’est net. Je ne le jugeais pas si enfant. Et tu veux que je ne doute pas de tout ? Pourquoi lui en voudrais-je ? Je n’ai pas la force de m’indigner contre qui que ce soit ni de quoi que ce soit. Je fréquente quelquefois des gens qui m’ont volé et calomnié, et je leur fais aussi bonne mine qu’à d’autres, parce que, dans le fond, je les aime tout autant, ou tout aussi peu que d’autres.
      Est-ce qu’il y a sur la terre rien qui vaille la peine d’une haine ? Je ne suis pas facile à animer, moi. Ce n’est pas ma faute, Il y a des gens qui ont le coeur tendre et l’esprit dur. J’ai, au contraire, l’esprit tendre et le coeur âpre, comme le fruit du cocotier qui confient du lait enfermé dans des couches de bois ; on ne l’ouvre qu’avec la hache, et qu’y trouve-t-on souvent ? une espèce de crème tournée. Je continue. J’ai voulu, depuis six mois, t’amener à moins souffrir ; je t’ai envoyé tout ce que je m’imaginais pour cela ; et voilà que ça redouble ! Que veux-tu que j’y fasse ? Que je vienne à Paris tous les mois ? Je ne le peux pas. À des époques éloignées, je ne sais lesquelles, c’est possible.
      […] Tu me demandes d’où viennent mes changements et ma froideur. J’ai toujours été ce que je suis. Ces lettres que je te renvoie, je les écrirais encore si je venais de te voir dans des états désolants comme celui où je venais de te quitter au chemin de fer, et surtout si j’étais dans la même disposition nerveuse. Car c’est un élément dont il faut tenir compte en moi que les nerfs ; ils sont sonores et vibrants. Je ne suis peut-être qu’un violon ! Un violon quelquefois ressemble tant à une voix qu’on dit qu’il a une âme.
      Tous ces gens qui sentent beaucoup, qui le disent et qui pleurent valent mieux que moi, car je me console de tout parce que rien ne me divertit et je me passe de tout parce que rien ne m’est nécessaire. Quand ma soeur est morte, je l’ai veillée la nuit ; j’étais au bord de son lit, je la regardais, couchée sur le dos dans sa robe de noces avec son bouquet blanc. Je lisais du Montaigne, et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari dormait et râlait ; le prêtre ronflait, et je me disais, en contemplant tout cela, que les formes passaient, que l’idée seule restait et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phases de l’écrivain. Puis j’ai songé qu’il passerait aussi. Il gelait ; la fenêtre était ouverte, à cause de l’odeur, et de temps à autre, je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles. Et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses, tout sera dit ; et ce sera plus beau encore. Donc je me console à peu près de tout en regardant les étoiles, et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger, même quand j’ai faim. Il en est de même pour tout le reste.
      Ce qui me heurte en toi, veux-tu le savoir ? c’est ta rage, encore une fois, de te comparer à une fille, de parler sans cesse de pureté et de sacrifice, de moralité, de mépris pour les sens ! Qu’est-ce que cela me fait ? J’estime autant un forçat que moi, autant les vierges que les catins et les chiens que les hommes. À part ces idées un peu drôles, je suis comme tout le monde. Tu veux que je me roule à tes genoux comme si j’avais quinze ans, que je vole vers toi, que je frémisse, que je pleure aussi. Tu me promets ton souvenir comme une vengeance (il ne sera jamais que doux, plus doux même encore dans l’avenir, quand tout sera rassis dans ma tête). Mais je mentirais si je faisais cela, je jouerais, je te tromperais ! Est-ce que je peux te dire les mots d’amour qui plaisent, moi dont la voix s’est enrouée dans la rage ? Est-ce que mon coeur peut les contenir ces effusions amollissantes qui ne me sont jamais venues que comme des sueurs subites ? ce coeur où ont cuvé dans la solitude, les passions, les fantaisies et les rêves d’un autre monde, de sorte qu’il est maintenant bosselé et tordu comme de la vaisselle hors de service, et qu’on aura beau l’essuyer et le rincer, toujours il aura la froide odeur de tout ce qu’on y a mangé autrefois.
      Adieu, tu refuses plus que tu ne penses en refusant mon amitié. Avant de prendre un parti quelconque, réfléchis. J’ai répondu à ce que tu me demandais.
      J’irai à Paris, quand Pradier m’appellera, dans six semaines, un jour ; puis, je ne sais quand. L’argent, le temps et les prétextes me manquent.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite, en 1926
      
[Rouen, début de 1847]
      Le plus sûr, dis-tu, quand on craint le feu, c’est de s’en tenir à distance. Voilà qui est juste au moins ; mais moi j’ai l’habitude de me chauffer si fort que j’ai les jambes grillées, et pourtant je crie comme un âne à la moindre brûlure. J’ai à la peau du coeur et des jambes des taches indélébiles. Mais les chirurgiens disent qu’il est fort difficile de distinguer les cicatrices du feu de celles du froid. Les deux éléments, glace et flamme, ne sont peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’on le pense ; y a-t-il tant de degrés de l’un à l’autre ? Tout se touche ! On se baigne en juillet dans la rivière qui glacera mon champagne en janvier, et les glaçons qu’on y laisse, fondus par le printemps, vous feront de l’eau trop chaude pour le mois de juin.
      Le coeur de l’homme est encore plus variable que les saisons, tour à tour plus froid que l’hiver et plus brûlant que l’été. Si ses fleurs ne renaissent pas, ses neiges reviennent souvent par bourrasques lamentables ; ça tombe ! ça tombe ! ça couvre tout de blancheur et de tristesse, et quand le dégel arrive c’est encore plus sale !
      Mon Dieu, que je suis bête ! Je me trouve démesurément stupide, et j’en suis attristé parce que j’en ai conscience. Non seulement j’arrive à ne plus pouvoir parler, mais j’en arriverai à ne plus pouvoir écrire. Il est étrange combien toutes mes rigoles se bouchent, comme toutes mes plaies se ferment et font digue vis-à-vis les flots intérieurs. Le pus retombe en dedans. Que personne n’en sente l’odeur, c’est tout ce que je demande.
      Et toi, pauvre chérie, les tiennes se guérissent-elles ? Si c’est moi qui les ai faites, que ne puis-je les embrasser pour te témoigner au moins que la vue m’en fait souffrir.
      Je vais venir à Paris bientôt, un jour, un seul jour. Me verras-tu ? Veux-tu me voir ? (car tu dis emphatiquement qu’il vaudrait mieux ne pas se voir). Si tu crains que ma présence ne ravive tes douleurs, que mon départ ne les redouble, que veux-tu que je fasse ? Réfléchis à cela ! réfléchis-y longuement, sagement. Je ferai là-dessus ce que tu diras.
      Le drame avance-t-il ? Quant à moi, je suis empêtré dans une foule de lectures que je me hâte de terminer ; je travaille le plus que je peux et je n’avance pas à grand-chose. Il faudrait vivre deux cents ans pour avoir une idée de n’importe quoi. Je viens de finir aujourd’hui le Cala de Byron. Quel poète ! Dans un mois environ j’aurais achevé Théocrite. À mesure que j’épelle l’antiquité, une tristesse démesurée m’envahit en songeant à cet âge de beauté magnifique et charmante passé sans retour, à ce monde tout vibrant, tout rayonnant, si coloré et si pur, si simple, et si varié. Que ne donnerais-je pas pour voir un triomphe ! Que ne vendrais-je pas pour entrer un soir dans Subure, quand les flambeaux brûlaient aux portes des lupanars et que les tambourins tonnaient dans les tavernes ! Comme si nous n’avions pas assez de notre passé, nous remâchons celui de l’humanité entière et nous nous délectons dans cette amertume voluptueuse. Qu’importe après tout, s’il n’y a que là qu’on puisse vivre, s’il n’y a qu’à cela qu’on puisse penser sans dédain et sans pitié !
      Adieu, à toi.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
[Rouen, sans date. 1847]
      Tu as mal compris, chère amie, le sens de ma lettre où je te demandais si tu voulais me voir. Je ne posais pas l’interrogation pour moi, mais pour toi. Ne m’as-tu pas assez dit que je te rendais malheureuse ?... J’ai l’air (je me fais cet effet-là à moi-même) d’avoir été la calamité de ta vie. Qu’on aime ou qu’on déteste le poison qu’on boit, rien n’en change l’effet ; ceux qui se tuent avec de l’eau-de-vie aiment l’eau-de-vie...
      Voici donc ce que j’avais pensé : «Si elle croit que de me voir la rendra pire encore, si une heure, un jour de joie et de larmes mêlées doivent lui laisser encore des mois amers, une longue existence d’ennuis déchirants quand ils ne sont pas mornes, mieux vaut pour maintenant qu’elle ne me voie pas. J’irai dans sa rue, je regarderai sa maison, et je m’en retournerai. Si je la rencontre, tant mieux ; sinon, ce sera tout.» Je t’ai demandé enfin si tu voulais guérir. Je t’offrais un moyen, une chance, et tu as cru que c’était l’hypocrite préparation à ceci : venir à Paris sans vouloir te voir.
      Je n’y serais pas venu d’ailleurs si tu m’avais dit : «Tu as raison, cela vaut mieux.» On n’aurait pas eu besoin, comme tu me le recommandais dimanche dans cette hypothèse, de te cacher le jour de ma présence. Il n’y en aurait pas eu du tout.
      C’est bien pour jeudi que Phidias m’a engagé à venir, mais je n’y serai que vendredi ou samedi. Il faut probablement que je m’absente mercredi soir de Rouen. Ainsi, si tu me réponds d’ici à ce que nous nous voyions, que ce soit de suite.
      Nous allons donc nous revoir, pauvre amie ! J’ai envie de te revoir, mais ce sera si peu ! Tu vas dire que j’empoisonne tout d’avance et que je parle toujours de la pourriture qui viendra sur les fruits, quand à peine ils sortent de la fleur ! Hélas, oui ! Hélas, oui ! Aussi je n’ai ni la joie bienheureuse de ceux qui se mettent à table, levant bien haut leur verre pour qu’on l’emplisse à déborder, ni la tristesse aigre, ni les sueurs froides de ceux qui se réveillent le lendemain au milieu des pots brisés et de leur coeur déchiré !
      À ce qu’il paraît que notre ami Max a manqué d’aller voir Pluton. Qu’il ait manqué, tant mieux pour moi, tant pis pour lui. Quand on a un peu d’humanité, on ne peut s’empêcher de souhaiter la mort à ceux qu’on aime. Et on dira que j’ai le coeur dur !
      Pourquoi penser, ou dire du moins, que si tu me demandais à écouter ton drame, je ferais sourde oreille ? Voilà ce que je ne te pardonne pas. Ce sont ces idées que tu te fourres en tête. Ta gloire m’est plus chère que la mienne, si j’en avais une toutefois ! Je veux dire que j’ai plus envie de t’entendre applaudir que de m’entendre applaudir.
      Adieu, mille baisers sur les lèvres.

***

À ERNEST CHEVALIER.

      [Rouen], 23 février 1847.
      Permettez-moi, mon cher monsieur, de vous féliciter sur le haut rang social où la bienveillance éclairée de S. E. le ministre de la Justice vous appelle. J’avais su, vieux, par le canal des journaux, quoique je n’en lise jamais, que tu transférais ta boule et ta blague magistrales de Calvi à Ajaccio […]
      J’ai vu par ta dernière lettre que tu allais assez bien. Le ton en était assez gaillard. Conserve-le toujours ce vieil aplomb moral qui à lui seul vaut tout le reste et qui console de tout quand on n’a plus rien. Sois toujours gars, sois toujours aimable, et le soir, par le clair de lune, si tu vas te promener sur la terrasse du Cardinal-Fesch, donne-moi, à travers la Méditerranée et la France, une bonne pensée, en regardant la baie et les montagnes noircies par le feuillage des maquis.
      J’aurais bien envie, à coup sûr, de t’aller faire une visite et de recommencer, avec plus d’intelligence que je n’en ai mis et plus de loisir que je n’en ai eu, ces longues promenades à cheval à travers les forêts de pins et de châtaigniers. Mais est-ce que je le peux ? Tu sais bien, tout comme moi, qu’il y a à cela mille impossibilités. Quand partirai-je ? Quand mettrai-je la clef sous la porte, un beau matin, en me murmurant à moi-même : «Bon voyage, M. Dumollet.» Je n’ose même pas souhaiter cela, puisque ce désir ne peut s’accomplir que dans la réalisation du plus grand malheur qui puisse m’advenir.
      Tu n’auras pas l’insigne avantage de voir le drôle qui répond au nom de Maxime Du Camp. Le 1er mai, nous partons tous les deux pour une pauvre petite excursion en Bretagne, à pied, le sac sur le dos. Ma mère nous rejoindra en route. Fasse le ciel que ce ne soit pas autre chose qu’un projet ! Je suis si habitué à voir tout me rater dans les mains que je ne compte sur rien.
      Voilà ce pauvre bougre de Darcet qui a crevé au Brésil comme un mousquet, au moment où il touchait à la fortune, où il l’avait enfin après vingt ans de chasse ; il meurt tout d’un coup dans son lit par l’explosion d’une lampe à gaz. Le même paquebot qui a apporté la nouvelle de sa mort apportait deux lettres joyeuses de lui à sa mère et à sa soeur. Comme tout se dégarnit, comme tout s’en va, quel dégel continu que la vie ! Joies, parents, amis, tout meurt, part, file : bonsoir, au revoir, oui, et on ne se revoit plus.
      Il n’y a que moi qui reste, qui ne change pas de lieu, qui ne change pas d’existence ni de rang. Si tu ne revenais ici que dans dix ans, et j’entends marié, décoré, considéré, procureur du roi et stupide, tu me retrouverais sans doute à ma table, dans la même posture, penché sur les mêmes livres, ou me rôtissant les jambes dans mon fauteuil et fumant une pipe, comme toujours. Je continue mon grec, je lis Théocrite, Lucrèce, Byron, saint Augustin et la Bible. Voilà pour le moment les historiettes que je m’inculque dans le cerveau. Tous les trois mois à peu près, il se trouve que je vais à Paris pendant un jour ou deux me retremper, et puis je reviens ici. Je m’ennuie le premier jour que je suis de retour, comme on s’ennuie toutes les fois qu’on a rompu à ses habitudes et qu’il vous faut les reprendre. L’homme est une si triste machine qu’une paille mise dans le rouage suffit pour l’arrêter.
      Rien de neuf ici ; tout suit son train. Ma mère toujours triste. L’enfant marche, vit et vagit. Le sieur Alfred vit à La Neuville en ne faisant pas grand-chose et étant toujours le même être que tu connais, et le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête. Au reste, je n’en vois guère, mais c’est néanmoins humiliant de penser qu’on respire le même air. Adieu, cher ami, à toi, ton vieux.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Samedi matin [Rouen, 20 mars 1847].
      Je n’ai gardé de notre dernière entrevue ni irritation ni colère. J’ai pu en être blessé, mais quant à t’en tenir rancune, jamais, jamais, non, jamais contre toi le moindre sentiment méchant ! Ce serait infâme, pauvre coeur.
      Ce qui m’en a profondément attristé, humilié, si tu veux, navré est plutôt le mot, c’est que j’y ai vu plus que jamais l’incompatibilité native de nos humeurs. Ce ne sont pas les grands malheurs qui font le malheur, ni les grands bonheurs qui font le bonheur, mais c’est le tissu fin et imperceptible de mille circonstances banales, de mille détails ténus qui composent toute une vie de calme radieux ou d’agitation infernale. On n’a que faire journellement des grandes vertus ni des beaux dévouements ; le caractère est tout. Le tien est irritable par bonds et par soubresauts. Tu as le coeur trop tendre et la tête trop dure.
      Tu me demandes par quoi j’ai passé pour en être arrivé où je suis. Tu ne [le] sauras pas, ni toi ni les autres, parce que c’est indisable. La main que j’ai brûlée, et dont la peau est plissée comme celle d’une momie, est plus insensible que l’autre au froid et au chaud. Mon âme est de même ; elle a passé par le feu : quelle merveille qu’elle ne se réchauffe pas au soleil ? Considère cela chez moi comme une infirmité, comme une maladie honteuse de l’intérieur, que j’ai gagnée pour avoir fréquenté des choses malsaines ; mais ne t’en désole pas, car il n’y a rien à faire. Ne me plains pas, car ce n’en vaut pas la peine. Ne t’indigne pas, ce serait inintelligent.
      Tu veux savoir si ton image revient souvent à ma pensée. Oui, elle y revient souvent ; mais quelle image ! attristée, pleurante, désolée, comme une apparition qui me poursuit de as tristesse. J’ai presque oublié ton rire. Et toi aussi peut-être ?
      Ah ! pourquoi le ciel ne t’a-t-il pas faite une de ces femmes légères qui ne prennent de la vie que le plaisir, qui ont au coeur comme au corps un organe pour jouit, sans que le jeu des autres s’en trouve troublé ; ou pourquoi plutôt n’es-tu pas venue il y a six ans, il y a huit ans ? Je me répète cela à satiété, car c’est alors que j’étais l’homme qu’il te fallait ! Car il te faut des illusions, à toi ; tu les aimes. Aime-t-on autre chose ?
      Chaque jour je m’aperçois du peu que j’ai et la profondeur de mon vide n’est égale qu’à la patience que je mets à le contempler. Il me semble pourtant que j’aime quelque chose. Toi, par exemple, je t’aime ; mais quand je te vois si différente de moi, je me dis : non, c’est elle. J’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. J’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. J’aime les voyages, et je déteste me remuer.
      Si tu as de nouveaux chagrins chez toi, il y a parité entre nous. Mon beau-frère devient fou. On cache cela encore, mais cela est. Je n’avais pas assez du désespoir à mon chevet, la folie va s’y joindre ; escorté d’elle, quelle figure fais-je au milieu ? Ma société est contagieuse et mauvaise. Je fais plus de mal aux autres qu’ils ne m’en font et que je n’en ai. Tant pis pour les autres, car ce n’est certes pas intentionnel. Mais ce que j’ai de plus doux dans le coeur et de meilleur encore, c’est pour toi. C’est te donner de la monnaie souillée contre de l’or. Si je n’ai que ça ? C’est le denier du pauvre.
      Quand nous verrons-nous ? Je n’en sais rien. Il vaut mieux pour toi que tu ne me voies pas. Est-ce que tu n’es pas ennuyée de vivre et de sentir ?
      Adieu, je t’embrasse.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Mardi soir [Rouen, 13 avril 1847], 11 heures.
      Tu m’as dit que, tel que je suis, j’aurais dû me défendre dès le commencement de tout mouvement d’amour, et, par devoir, réfréner le désir que j’avais, pour n’en pas faire ensuite souffrir personne. C’est vrai, c’est vrai ; j’aurais dû ne pas me faire aimer ; je n’en suis pas digne, et mieux que cela, je n’y suis pas propre. Ce n’est pas de mon monde à moi. Sois tranquille, va, tu es la dernière. J’ai admiré dans un temps l’héroïsme d’Origène, qui me paraît un des grands actes de bon sens dont un homme puisse s’aviser. Que n’en peut-on faire de même pour le coeur ! Mais où est le fer pour couper cet organe-là ?... S’il n’y avait que celui qui le porte qui en souffrît, le mal ne serait pas grand. Mais si on fait souffrir un autre ?... Crois-tu que moi, oui, moi que tu accuses d’une personnalité si féroce, je n’éprouve pas, quand je pense à toi, une angoisse indéfinissable qui me donne de moi-même un chagrin singulier ? Mais qu’y faire, encore une fois, qu’y faire ? Est-ce ma faute si ce qui me paraît insignifiant te semble cruel, si mille choses que je fais te blessent jusqu’aux entrailles, si ce qui ne m’effleure même pas te déchire en entier ?
      Tu as fait dernièrement tout ce que tu as pu pour me cacher ta douleur. Elle perçait malgré toi, comme la forme d’un mort sous son drap blanc, quelque propre qu’il soit, quelque parfumé qu’on l’ait choisi. Rien de ce qui se passait en toi ne m’échappait ; et toi tu n’as pas saisi une minute la moindre chose de ce que je sentais. Je remarque ceci, que nous ne pouvons jamais nous quitter de bonne humeur, et que nous nous séparons toujours mécontenta l’un de l’autre. Faudrait-il donc mieux ne pas se voir du tout et devenir étrangers, tout à fait oubliés l’un de l’autre, l’un à l’autre ? Mais cela est factice, intentionnel ; ce serait du parti pris et de la pose vis-à-vis de toi-même. Rien ne se brise net dans le coeur ; les liens se dénouent d’eux-mêmes et ne se coupent pas ; l’arbre se pourrir sur pied et ne tombe pas en un seul jour.
      J’aurais dû, m’as-tu dit, ne pas revenir vers toi, laisser ta plaie se guérir. Je t’avais demandé conseil là-dessus ; je te le demande encore. Dans quelques jours, je reviendrai. Si tu veux ne pas me voir, tu ne me verras pas. Personne ne te dira le jour où j’aurai passé par Paris. Peu à peu, le temps passera ; tu t’habitueras à penser que je ne suis plus ; les âcretés de mon souvenir s’effaceront, s’adouciront à force d’être touchées, et il ne restera plus peut-être dans ton coeur que quelque chose de vague et de doux, comme pour un rêve d’autrefois qu’on aime encore quoiqu’on ne l’ait plus. Alors, quand tu en seras là, je reviendrai ; je serai meilleur peut-être, et toi plus sage.
      Mais ne pense pas, je t’en prie, je t’en supplie, ne pense jamais que j’aie jamais voulu ni t’humilier ni te railler, et qu’il y ait eu en moi ironie, dédain ou intention de te faire souffrir ! Non, non, mille fois !
      Je ne parle pas de moi ; je mets ici de côté ce que je pense, ce que je sens. Il ne s’agit que de toi. Réfléchis-y. Je peux te voir quelques heures, dans quelques jours. Ce serait peu. Puis, je serai longtemps sans revenir. Je ne te donne pas de conseil parce que tu accuserais soit mon indifférence, soit mon amour d’y être intéressés. Fais ce que tu voudras ; mais ensuite ne m’accuse plus ; accuse-toi.
      Un temps viendra, si tu vieillis, où tu découvriras de la tendresse dans ce qui te semble cruel, et de la délicatesse peut-être à ce que tu trouves outrageant.
      Adieu, adieu ; si le ciel était juste, il te donnerait le bonheur que tu n’as pas trouvé en moi. Y a-t-il à boire dans un verre vide ?

***

À ERNEST CHEVALIER.

      Croisset. Mercredi, 28 avril 1847.
      Je pars demain matin pour Paris, et samedi je commence mon voyage de Bretagne. Avant de m’en aller, cher Ernest, je t’envoie un adieu comme si tu étais là. Si nous avions eu plus d’argent, plus de liberté surtout, en un mot si je ne me trouvais presque forcé de ne pas quitter ma mère, qui est dans un vide si complet et si triste, au lieu de la Bretagne nous eussions pris la Corse. Je n’aurais pas été fâché d’aller revoit la baie d’Ajaccio, la plage de Cargèse et encore plus l’aimable substitut que je connais par-delà la Méditerranée.
      Comme j’ai pensé à toi, à nous deux, lorsqu’il y a trois semaines est venu le temps de Pâques ! J’ai songé à ce vieux Jean qui se faisait payer de si longues bouteilles de vin blanc, à la vallée de Cléry où je t’ai vu te tordre de rire, au Château-Gaillard où nous fumions des cigares au soleil, couchés sur les cailloux. Te souviens-tu, vieux, du pââté d’Amiens que j’ai englouti à moi tout seul un Vendredi Saint, et du petit vin de Collioure que je humais si lestement ? Étions-nous gais alors, et nous nous croyions tristes ! Nous l’étions aussi, mais que de bonnes bouffées de verve ! Maintenant tout ça s’est aplati, nivelé ; il me semble que les angles de ma vie se sont usés sous le frottement déjà nombreux de tout ce qui a passé dessus. Si tu savais l’existence monotone, plate (et dont la régularité tranquille fait le seul charme) que mène ton Gustave que tu as connu si turbulent d’idées et si criard ! Ma mère et moi nous sommes seuls maintenant à ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas ; au contraire, ils élargissent votre solitude. Mais je travaille, je lis beaucoup. Je médite et je n’écris pas, devenant de plus en plus rechigné et dégoûté de tout ce que je ne trouve point parfait. Ainsi la journée se passe et le lendemain recommence.
      J’ai besoin cependant de prendre un peu l’air, de respirer à poitrine plus ouverte, et je pars avec Du Camp nous promener sur les grèves de Bretagne, avec de gros souliers, le sac au dos, à pied. Nous reviendrons à la fin de juillet. Dans un mois, ma mère viendra nous faire une visite à Vannes. Tâche, au milieu de tes préoccupations magistrales, de m’envoyer au moins une lettre pendant ce temps-là. Je serai à Brest vers le 10 juin. Voilà l’endroit le plus sûr où tu peux m’adresser ton style ; ou, si tu aimes mieux, adresse ta, ou tes (ce sera meilleur) lettres à Achille pour me la, ou les faire parvenir.
      J’ai vu Alfred jeudi dernier. Son épouse va l’enrichir d’un fils ou d’une fille d’ici à quelques semaines. Voilà un crapaud qui me fera rire rien qu’à le regarder. Son père a toujours la même balle ; il végète comme par le passé, et encore plus que par le passé, dans une paresse profonde. C’est déplorable. [...]
      Je comprends bien, va, les ennuis que tu éprouves là-bas, et les aspirations qui te prennent, à tes heures de délaissement, vers le sol natal. La patrie est peut-être comme la famille on n’en sent bien le prix que lorsqu’on n’en a plus.
      Adieu, cher ami, continue à poursuivre le crime et à protéger les moeurs. Porte-toi bien, voilà tout ce que je demande, et pense à ton vieux Flaubert.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      [Ultima du 30 avril 1847.]
      
Jamais je n’ai eu tant conscience du peu de talent qui m’est départi à exprimer des idées par des mots. Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je pas donnée cent fois, et, j’ose dire, dans chaque lettre depuis des mois entiers ? Que veux-tu que je te redise que je ne t’aie dit ?
      Tu veux savoir si je t’aime, pour trancher tout d’un coup et en finir franchement. N’est-ce pas ce que tu m’écris hier ? C’est une question trop large pour qu’on y réponde par un «OUI» ou par un «NON». C’est ce que je vais pourtant tâcher de faire afin que tu ne m’accuses plus de toujours biaiser. J’espère qu’aujourd’hui au moins tu me rendras justice. Je ne suis pas gâté de ce côté !
      Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie ; il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui, dans l’âme, qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : NON. Comme assaisonnement : OUI.
      Si tu entends par aimer avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le coeur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non.
      Si tu entends par aimer vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (alors qu’on n’était pas désespéré non plus quand on embrassait dans leur bière ses plus tendrement chéris), pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser votre coeur les jours de fatigue, sans que, pour cela, on en soit pas beaucoup plus amusé de se lever tous les matins ; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que tous les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien, et que les petits vous coûtent : oui.
      Ah ! quand je t’ai vue, pauvre amie, t’embarquer, si jolie dans cet océan (rappelle-toi mes premières lettres), ne t’ai-je pas crié : «Non, reste, reste au rivage, dusses-tu y vivre toujours pauvre !»…
      Maintenant, ôte de ton esprit les suppositions qui y sont relativement aux influences étrangères que tu crois agir sur moi, ma mère, Phidias, Max. Il n’en est rien, pas plus Max que les autres. Je ne sache jusqu’à présent que personne m’ait fait faire quelque chose en bien ou en mal, ou donné même une opinion. Je ne me raidis contre rien, mais cela se trouve ainsi, tout naturellement, sans que je sache comment.
      Quant à tes dissensions avec Max, il faut songer que, dans tout cela, il venait chez toi pour servir tes intérêts et non les siens. Il a pu être blessé (vu qu’il se blesse fort aisément, en quoi nous différons, tu vois, malgré le pacte qui nous lie, comme tu dis) de plusieurs choses véhémentes que tu lui as écrites, ou même fatigué d’être si souvent employé à cause de moi. Le rôle de confident, s’il est honorable, n’est pas toujours amusant, ni le calomnié du reste. Il t’était tout dévoué, le pauvre garçon. À l’occasion il le serait encore.
      Un mot. Tu reviens sur nos dissemblances d’intelligence, sur Néron, etc. (Néron !) N’en parlons plus, ce sera plus sage. Ces explications-là, outre qu’elles me sont difficiles à produire, me font un mal affreux. Oui, un mal inouï, car elles touchent de trop près au plus profond de mon moi.
      Si cette lettre te blesse, si c’est là le coup que tu attendais, il me semble qu’il n’est pas si rude. Tu me priais tant de t’assommer ! N’en accuse au reste que toi seule. Tu m’as demandé à genoux que je t’outrage. Eh bien, non ! je t’envoie un bon souvenir.
      Tu te trompes en disant que je suis bon pour les autres, dur pour toi seule, et tu prends un exemple de ce que je n’en veux pas à Phidias pour tous ses procédés. Ah, mon Dieu non ! Il peut les redoubler, les exagérer tant qu’il voudra ; j’en rirai. Qu’est-ce que ça me fait ? Qu’est-ce que je lui demande ? Sa société quand je vais le voir, lui enfin ; or s’il était autre, ce ne serait plus celui-là que je veux.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Nantes, 17 mai. 1847
      Puisque vous vous obstinez à ne plus vouloir me donner de vos nouvelles et à vivre pour moi, comme si vous étiez morte, je suis forcé de vous en demander moi-même. Qu’est-ce que vous faites et comment portez-vous la vie ? Si c’est moi qui ai causé votre malheur, pourquoi aussi ne m’appelleriez-vous pas dans votre infortune ? Pourquoi ne guérirais-je pas d’une main la blessure que j’ai faite de l’autre ? Voyons, Louise, soyez bonne encore ; ne me méprisez pas, car je ne le mérite pas, et ne m’oubliez pas complètement, car moi je pense à vous souvent, tous les jours, et j’avoue, sans fierté, que je souffre à l’idée que dans ton coeur tu m’accuses. Pourquoi n’avez-vous pas pris les choses comme elles devaient être prises, et l’homme, et le milieu où il se trouvait, et toutes les exigences de sa vie ? Mais je ne veux pas vous faire de reproches. Étiez-vous libre d’aimer autrement ? Est-ce qu’on est ce qu’on veut ? Avons-nous seulement la certitude de nos désirs et de nos répulsions ? À qui n’est-il pas arrivé de douter de son affection la plus profonde et de se demander s’il ne prenait pas le change ?
      Vous avez cru, par exemple, qu’intentionnellement je faisais tout ce que je pouvais pour me détacher de vous et que ma tête exigeait la dépossession de mon coeur. Eh bien, non ! mille fois non ! Que n’aurais-je pas donné, au contraire, pour en avoir un à la hauteur du vôtre ! Je me suis montré ce que je suis, j’ai paru brutal parce que j’ai été franc, et dur parce que je n’ai pas été hypocrite.
      Si je vous revois (si vous pensez que cela soit sans danger pour vous), ce ne sera pas un autre homme, mais le même avec ce qu’il avait de bon et de mauvais. Si, au contraire, cette lettre reste encore sans réponse ce sera donc un adieu, un long adieu comme si l’un était parti pour les Indes et l’autre pour l’Amérique, sur deux continents distincts ; vous avec beaucoup de choses, moi avec presque rien. Nous penserons sans doute l’un à l’autre et nous nous enverrons dans l’âme des souhaits muets et des tendresses secrètes, et puis ça passera et nous ensuite. Mais, quand vous aurez besoin d’un ami, Louise, rappelez-vous de moi ; aux grandes occasions de douleur pensez à moi.
      Adieu, et quand votre fille dormira cette nuit, allez l’embrasser de ma part.
      Poste restante Vannes, jusqu’à la fin du mois.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Quimper, le 11 juin.
      Mon vous n’exprime pas aussi bien ce que je suis pour toi, que tu. Je te tutoie donc, car j’ai pour toi un sentiment spécial et particulier, auquel en vain je cherche un nom juste sans le pouvoir trouver, et si je t’écris ce n’est pas, comme tu dis, parce que je n’ai rien de mieux à faire, car souvent, dans la journée, je t’envoie de bonnes pensées. Oui, souvent je songe à toi je te vois, au milieu de ta triste vie, rendue plus triste par moi, seule dans ton petit boudoir, seule dans ta maison, isolée dans ton coeur, qui n’a pour habitants que des ennuis et des chagrins que j’ai augmentés, mon Dieu ! que j’ai augmentés. Voilà ce que je me reproche sans cesse. Mais est-ce ma faute, encore un coup ! Plus tard, si je vis, si tu vieillis, j’écrirai peut-être toute cette histoire qui n’en est même pas une. Alors elle nous paraîtra peut-être à nous-mêmes toute simple et toute naturelle. Vues à distance les choses prennent des proportions régulières et se couvrent d’une couleur normale. De près nous étions, au contraire, choqués de leur discordance et des tons criards qui les bigarraient. Sache donc une fois pour toutes que jamais je ne me suis moqué de toi (je ne me suis jamais moqué de personne si ce n’est de moi peut-être), et que tu n’as pas été ma dupe. Je crois n’en avoir encore fait aucune. Je l’ai quelquefois été au contraire. Me moquer de toi, et pourquoi ? Non, rassure-toi, rassure-toi et, si tu doutes de mon amour, ne doute pas du moins de mon respect. Le mot peut te paraître ridicule, mais il est d’une vérité intense et profonde. Oui, ton amour à toi m’inspire du respect parce qu’il me paraît singulièrement beau et singulièrement surnaturel. Tu m’accuses d’orgueil ; tout le monde me juge de même. Eh bien ! accepte cette confidence : avant toi, je n’ai pas été aimé. En secret, je n’en sais rien ; mais de fait, non, jamais. Tu es la première et la seule que j’aie vue m’aimer comme toi, d’une manière aussi douloureuse et partant aussi solide. Je t’aime avec les restes de mon coeur que d’autres amours ont dévoré jusqu’au dernier fil, et je m’émeus d’une commisération amère, d’une tendresse âcre, à sentir que je n’ai que cela pour satisfaire l’appétit de ton âme. Comme l’or est creux ; tu m’accuses. Accuses-en la vie elle-même, qui est un triste régal. Tu m’as ôté une opinion que j’avais : c’est qu’une femme ne pouvait s’éprendre de moi et garder cette manie longtemps, ce qui me semblait impossible. Mais j’aimerais mieux être resté dans cette conviction. Et pourtant je sens que t’ôter de moi ce serait m’ôter trop. Restes-y donc.
      Je voulais te parler de mon voyage, mais j’aime mieux te parler de toi et de nous. À quoi cela m’avancera-t-il, ce voyage ? À être un peu plus triste cet hiver. Ah ! pas de soleil ! L’ombre est trop noire ensuite ! Je hume l’air, j’aspire l’odeur des aubépines et des ajoncs, je marche au bord de la mer, j’admire les bouquets d’arbres, les coins de ciel floconnés, les couchers de soleil sur les flots, et les goémons verts qui s’agitent sous l’eau comme la chevelure des Naïades, et le soir je me couche harassé dans des lits à baldaquin où j’attrape des puces. Voilà. Au reste, j’avais besoin d’air. J’étouffais depuis quelque temps. Tu me demandes si je suis plus heureux : mais, je ne me plains pas ; et si j’éprouve moins de désillusions : je n’en éprouve point. Franchement, j’en ai peu éprouvé dans la vie, étant né avec une provision médiocre d’illusions. Quand on compte sur peu, on est toujours étonné de ce qu’on trouve. Demain matin ou plutôt dans quelques heures (il est tard, tout dort, et toi aussi peut-être), nous partons pour Brest où nous ne devons arriver que dans quinze jours, après avoir fait près de quatre-vingts lieues à pied sur le bord de la mer. À Brest donc je t’écrirai, et j’espère une lettre plus longue.
      Adieu, chère amie, adieu, je t’embrasse sur les yeux pour les essuyer s’ils pleurent.
      Amitiés et souvenir de Max.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
Saint-Brieuc, 7 juillet.
      J’attendais une lettre à Brest ; rien. Serai-je plus heureux à Saint-Malo ? Qu’y a-t-il donc ? Es-tu malade ? Que t’est-il arrivé ? Pourquoi ce silence ? Il fallait au moins m’en avertit ! Si tu crois que mon amour se soucie peu de toi, il serait généreux et juste toutefois de penser que mon amitié peut s’en inquiéter. As-tu voulu m’oublier par le silence ? Mais un mot au moins ! un mot qui me dise : «Je ne veux plus songer à toi, adieu.» Je n’aurais rien dit. Est-ce que ma dernière lettre t’a encore blessée ? T’a-t-elle froissée de nouveau ? Toute ma conduite envers toi est comme serait celle d’un chirurgien qui panserait ses malades avec des gantelets de fer aux mains. Toutes les fois que je m’approche de toi, je te déchire ; alors je recule et tu me rappelles — tu me rappelais du moins — et je reste, impuissant et triste, à contempler le mal auquel je ne puis rien et que je gémis de ne pouvoir alléger. Eh bien, oui, s’il y a dans mon coeur quelque chose de doux, c’est pour toi. Je te voudrais heureuse. L’homme tel que je le rêve pour toi, j’irais te le chercher au ciel s’il y était niché et s’il y avait une échelle pour y monter. Souvent maintenant, quand je marche silencieux pendant des heures entières, soit dans les sentiers de la campagne au milieu des blés, soit en poussant mes pas sur le sable, et que j’écoute les coquilles se casser sous mes souliers et la mer souffler sa cadence au large, ton idée me revient, elle me suit, elle m’accompagne. Je revois ton visage, je me demande ce que tu fais, ce que tu penses, si c’est l’heure où tu sors... et puis, comme, de toi, ma pensée revient sur moi-même, j’en deviens plus triste, plus sombre, j’en suis ému, et je m’ajoute : allons ! elle a peut-être fait tout à l’heure un beau vers, elle le relit avec enthousiasme, elle est heureuse, pour cette minute du moins ; que les autres lui coulent pareilles ! Si je te revoyais maintenant, il me semble que je t’expliquerais un tas de choses qui me viendraient et que tu comprendrais, et alors tu ne m’accuserais plus, tu ne pleurerais plus. Oh ! si je t’ai fait de la peine, si j’ai ouvert en toi, au lieu de cette source de joie que l’amour extrait des coeurs les plus arides, le lac morne des désespoirs latents, si, voulant t’appuyer sur moi pour y asseoir ton âme, tu n’as trouvé que douleur et amertume, si je t’ai menti enfin, si je te suis la désillusion de ce que tu croyais, ne m’en veux pas ! ne m’en veux pas ! Jamais je n’ai voulu te blesser ; jamais, même au fond, même dans le recoin obscur pour tous, je n’ai eu pour toi un mouvement méchant ; et si j’ai été dur, c’est que je suis malade, va. Souffrant, aigri, la vie m’éreinte comme un trot trop dur qui vous casse les reins. Il n’y a que seul que je ne souffre plus. Les meilleures affections m’irritent souvent démesurément. J’ai beau me retenir, il en sort trop. Je trouve que le monde a raison de me trouver intolérant ; mais il ne sait pas, en revanche, tout ce que je tolère sans rien dire. Adieu, mon amie, adieu. Je serai à Rennes dans dix jours, et revenu je ne sais quand. Veux-tu que je t’embrasse, hein ? Eh bien, si tu as peur que ça encore ne te remue, sur la main, et détourne la tête.

***

À ERNEST CHEVALIER.

      Saint-Malo, 13 juillet 1847.
      J’ai reçu ici avant-hier ta lettre qui a voyagé, avant de m’arriver, de Croisset à Rouen, de Rouen à Croisset et dans plusieurs villes de la Bretagne. Nous sommes aux deux bouts de la France : toi dans la baie d’Ajaccio, moi dans celle de Saint-Malo ; toi en face de l’Italie, nous en face de l’Angleterre. Quoique ce pays soit fort beau, d’un chic âpre et superbe, j’aimerais mieux être de l’autre bord, auprès de cette vieille Méditerranée. Mais maintenant tout voyage m’est à peu près impossible : ma mère n’a plus que moi, que moi seul ; il y aurait cruauté à la quitter. Aussi la pauvre femme, ne pouvant se passer de moi, est venue (comme il en était convenu du reste) me rejoindre à Brest, et nous avons fait tous ensemble les bouts de route qu’il fallait faire en voiture, nous retrouvant ainsi et nous séparant quand il nous plaisait. Nous terminons (hélas !), Max et moi, un voyage qui pour n’être pas au long cours, ce que je regrette, a été une fort jolie excursion. Sac au dos et souliers ferrés aux pieds, nous avons fait sur les côtes environ cent soixante lieues à pied, couchant quelquefois tout habillés faute de draps et de lit, et ne mangeant guère que des oeufs et du pain faute de viande. Tu vois, vieux, qu’il y a aussi du sauvage sur le continent. Mais j’aime mieux la sauvagerie corse. Celle-là du moins a moins de puces et plus de soleil. Or, chaque jour, j’ai de plus en plus besoin de soleil ! Il n’y a guère que ça de beau au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d’un Rambuteau inconnu !
      En fait de monuments, nous en avons beaucoup vu, des celtiques ! et des dolmens ! et des menhirs ! et des peulvens ! Mais rien n’est plus fastidieux que l’archéologie celtique ; ça se ressemble d’une manière désespérante. En revanche, nous avons eu de beaux moments à l’ombre des vieux châteaux ; nous avons fumé de longues pipes dans mainte douve effondrée, toute couverte d’herbes et parfumée par la senteur des genêts, et puis la mer, la mer ! le grand air, les champs, la liberté, j’entends la vraie liberté, celle qui consiste à dire ce qu’on veut, à penser tout haut à deux, et à marcher à l’aventure, en laissant derrière vous le temps passer sans plus s’en soucier que de la fumée de votre pipe qui s’envole.
      Il paraît, toi, mon pauvre vieux ministère public, que tes amis les bandits t’embêtent toujours démesurément et que tu en as plein le cul, avant qu’un de ces beaux matins il ne t’arrive d’en avoir plein le dos ou plein la poitrine, ce que je ne souhaite nullement. Aux vacances enfin nous pourrons tailler une petite bavette et contempler réciproquement nos deux balles. Réponds-moi à Croisset où je serai dans environ trois semaines. J’y vais reprendre mon train de vie habituelle, mon grec et mes bouquins, mes savates et mon pantalon large.
      Si la Corse te possède encore l’été prochain, tu auras l’honneur probablement d’y recevoir le jeune Maxime Du Camp, qui se propose de voir en même temps la Sardaigne. Je voudrais bien l’accompagner et tomber un beau matin dans ton parquet pour casser et briser tout, roter derrière la porte, renverser les encriers et ch… devant le buste de S. M. , faire enfin l’entrée du Garçon. À propos, pendant que j’y pense, connais-tu quelqu’un qui voudrait faire avec Paris le commerce de gourdes corses ? C’est un drôle de ma connaissance, M. Godillot, fondateur du bazar du voyage, qui voudrait lier des relations avec ce pays. Comme je lui ai dit que j’y avais été, que j’y avais un ami, il m’a prié de m’informer à qui s’adresser.
      Adieu, mon cher Ernest, je t’embrasse.
      À toi.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Pontorson, mercredi 1 heure [août].
      Je t’envoie, ma chère amie, une fleur que j’ai cueillie hier au soleil couchant sur le tombeau de Chateaubriand. La mer était belle, le ciel était rose, l’air était doux, c’était un de ces grands soirs d’été, tout flambant de couleurs, d’une splendeur si immense qu’elle en est mélancolique. Un de ces soirs ardents et tristes comme un premier amour. La tombe du grand homme est sur un rocher en face des flots. Il dormira à leur bruit, tout seul, en vue de la maison où il est né. Je n’ai guère pensé qu’à lui tout le temps que j’ai passé à Saint-Malo, et cette idée de se préoccuper de sa mort et de se retenir sa place d’avance pour l’autre côté d’ici, qui me paraissait assez puérile, m’a semblé là très grande et très belle, ce qui m’a fait retourner cette question que je n’ai pas résolue «Y a-t-il des idées bêtes et des idées grandes ?» Cela ne dépend-il pas de leur exécution ?
      Ton histoire de forçat m’a ému jusqu’à la moelle des os et hier, toute la journée, j’y ai rêvé avec une telle intensité, que j’ai repassé pas à pas par toute sa vie. Peut-être l’ai-je reconstruite telle qu’elle s’est passée. (Ainsi qu’il m’est arrivé de tomber juste en écrivant un chapitre d’entregent, comme on disait jadis, dialogues et poses, et avec une fidélité si exacte, quoique je n’avais rien vu de pareil, qu’un ami a failli s’en évanouir à la lecture, car il se trouvait que c’était son histoire. )
      Mais, pour en revenir à notre homme, en voilà un qui doit trouver l’état social peu à son gré. Pauvre diable ! je me l’imagine le soir, à l’heure où ils rentrent tous, à six heures, quand on les fouille. Comme il doit rêver à Paris, à sa vie d’autrefois, aux théâtres qui s’ouvrent alors, aux quinquets de la rampe et à la femme qu’il a vue dans ce milieu et à cause de laquelle s’est ouvert son abîme !
      Oui, j’aurais voulu le voir à Brest, et puis il y a toujours à profiter dans la société de ces hommes-là. Les gens qui méditent, c’est-à-dire les champignons intellectuels qui se pourrissent à leur place, comme moi, font bien de temps à autre d’approcher du feu. Ça leur fait jeter leur jus, ils n’en sont que plus secs après.
      La contemplation d’une existence rendue misérable par une passion violente, de quelque nature qu’elle soit, est toujours quelque chose d’instructif et de hautement moral. Ça rabaisse, avec une ironie hurlante, tant de passions banales et de manies vulgaires que l’on est satisfait en songeant que l’instrument humain peut vibrer jusque-là et monter à des tons si aigus.
      Mais ce qui m’a touché aussi, c’est toi recevant sa lettre et croyant qu’elle était de moi. Oh ! j’ai compris cela, va, et ce que tu as ressenti. Je t’embrasse sur le coeur pour la peine que tu as eue.
      Il y a malentendu entre nous deux. Il me semble que successivement je t’avais dit que j’attendrais de tes lettres à Brest, à Saint-Malo, à Rennes. Ainsi je serai encore à Rennes dans quatre ou cinq jours, puis à Fougères, à Caen et à Trouville. Je reviendrai à Croisset pour regretter mon voyage, comme cela arrive toujours. Je vais tâcher, cet hiver, de travailler assez violemment. J’ai à lire Swedenborg et sainte Thérèse. Je recule mon Saint Antoine. Ma foi, tant pis. Quoique je n’aie jamais compté faire là-dessus quelque chose de bon, plutôt ne rien écrire que de se mettre à l’oeuvre à demi préparé.
      Je suis curieux de voir ton drame. Quand comptes-tu le présenter ? Puisque nous en sommes sur le métier, je vais te donner ce qui s’appelle un conseil d’ami, et d’ami qui connaît ce dont il parle, hélas ! Si Beauvallet vient à Rouen et qu’il y joue ta Charlotte Corday, je crois, vu l’intelligence de mes chers concitoyens, qu’il fera, comme on dit, un four, c’est-à-dire qu’il n’y viendra personne ou qu’on sifflera. Que Beauvallet interroge tous ses camarades ; s’ils sont sincères, et qu’ils lui disent le contraire, je veux bien que le Diable m’étouffe. D’abord
      1° Tout ce qui est vers est sifflé à Rouen ; 2° tout ce qui est beau ; 3° les cochonneries seules réussissent.
      Voilà mon opinion, et ancrée si avant dans mon individu que, si jamais je faisais quelque chose pour la scène, je défendrais qu’on le jouât sur le théâtre du pays qui me donna le jour.
      Quant à mon voyage, nous avions commencé à l’écrire, mais cette façon d’aller nous eût demandé six mois et trois fois plus d’argent que nous n’en avons. Or c’est encore une plaie que je t’ai cachée, mais qui est vive chez moi, que celle-là ! Combien de temps irai-je encore ? Au diable l’avenir.
      N’importe, il est toujours ennuyeux de ne pouvoir vivre à sa guise. L’histoire de Pétion et du praticien sont deux histoires embêtantes ; on n’aime pas ça ; nous en avons été fâchés pour toi.
      À propos, quelles sont donc les révélations de l’Institutrice ? Je flaire du drôle.
      Adieu, à toi.
      Ex Imo.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Mardi soir.
      Merci, merci de ta lettre de dimanche ! J’en ai ressenti dans l’âme un bien inouï, et j’ai eu pour toi un élan de tendresse qui m’a porté vers toi tout entier.
      Mentalement, je me suis jeté dans tes bras, sur ton coeur ; j’aurais voulu y être ! Ne me juge pas sur l’apparence. Contrairement à beaucoup qui sont moins qu’ils ne paraissent, je suis peut-être plus que le dehors ne dit.
      Ce que je ferai de ton amour, «de ce pauvre amour» ? Mais je le garde, mais j’y compte. Tâche qu’il ne te fasse pas tant de mal à toi ; voilà ce que je demande et ce que je désire. Modère cette violence de passions, cet emportement de caractère qui t’a fait déjà tant souffrir ; fais-toi vieille pour ma vieillesse.
      Si je te parais si dur, c’est qu’on a beaucoup frappé sur moi et que j’ai du cal à quantité d’endroits sensibles. Si je te semble si froid, c’est que j’ai bien brûlé déjà et qu’il n’est pas étonnant que le charbon ne flambe plus si fort. Maintenant surtout j’ai plusieurs choses fâcheuses qui me surviennent. J’ai mal aux nerfs par moments (c’est la maladie des gens sensibles pourtant !). Un ami, dont je t’ai peu parlé parce que nous ne nous voyons guère maintenant — il m’a quitté, il s’est marié — et que j’ai démesurément aimé dans ma jeunesse et auquel je porte un attachement profond, est malade d’une maladie incurable. Je le vois qui va se mourir. J’ai beaucoup vécu avec lui, et si jamais j’écris mes Mémoires, sa place, qui y sera large, ne sera guère qu’un grand côté de la mienne. Et puis, et puis, des ennuis d’intérieur fort tristes et, pour bouquet, des dettes.
      Avec tout cela, je lis sainte Thérèse et le docteur Strauss. J’ai des envies poignantes d’aller vivre hors la France. Il me revient par bouffées des besoins de pérégrinations démesurées. «Ah ! qui me donnera les ailes de la colombe ?», comme dit le psalmiste. Si je les avais, les ailes de la colombe, j’irais vers toi, chère et bonne amie, oui j’irais, quand ce ne serait que pour toi. Mais ce serait pour moi aussi, car je te désire souvent et je pense à toi tous les jours. Si tu savais comme je suis enchaîné ici ! Oh ! les tyrannies douces !
      Pourquoi, quand nous sommes ensemble, nos caractères et nos idées se heurtent-ils toujours ? Il y a là quelque chose qui ne dépend pas de nous et qui est amèrement fatal. Nous essayerons de nous y prendre mieux, n’est-ce pas ?
      Que je t’embrasse pour ton bon amour, pour ton bon coeur. N’aie plus de ces colères qui m’affligent et qui m’irritent. Adieu. Un long baiser sur tes seins.
      À toi.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite.
      
Croisset. Vendredi soir, 11 heures [août 1847].
      J’ai envoyé tantôt à Rouen chercher le paquet que tu m’y avais adressé. Heureusement que tu n’y avais pas intercalé de billet, il eût été probablement lu et alors !... En aurais-je eu à subir de ces aimables plaisanteries !...
      Je lirai les lettres de M. de Praslin. Le peu que j’en connais me paraît curieux. J’y ai été frappé d’une chose, c’est que ces lettres m’ont rappelé par place la couleur des tiennes. Tu vas rire, mais ce rapprochement, quelque fin qu’il soit, m’a sauté aux yeux par sa justesse. Il faut croire que le rapprochement n’ira pas plus loin, et que je ne t’assassinerai jamais. Mais qui sait ? N’importe, ce serait drôle.
      C’était, après tout, un homme de moeurs aimables que M. de Praslin, mais il n’aimait pas les grosses femmes.
      Dis-moi donc quels étaient ces détails que l’on a omis à dessein dans la publication de cette affaire et qu’est-ce que c’était que ce liquide répandu sur les draps de la duchesse. Dans ta lettre qui était adressée à Fougères, tu me parlais de révélations curieuses de l’institutrice. Quelles sont-elles ?
      J’ai feuilleté le livre de Thoré. Quel bavardage ! que je m’estime heureux de vivre loin de tous ces gaillards ! quelle fausse instruction ! quel placage, quel vide ! Je suis las de tout ce qu’on dit sur l’Art, sur le Beau, sur l’idée, sur la forme ; c’est toujours la même chanson, et quelle chanson ! Plus je vais et plus j’ai en pitié tous ces gens-là et tout ce qu’on fait maintenant. Il est vrai que je passe maintenant toutes mes matinées avec Aristophane. Voilà qui est beau et verveux et bouillant. Mais ce n’est pas décent, ce n’est pas moral, ce n’est même pas convenable ; c’est tout bonnement sublime.
      Du haut de l’Arc de Triomphe, les Parisiens, même ceux qui sont à cheval, ne paraissent pas grands. Quand on est huché sur l’antiquité, les modernes non plus ne vous semblent pas fort élevés de stature. Quand je me sonde là-dessus, je ne crois pas qu’il y ait chez moi sécheresse ni endurcissement, à cette restriction graduelle de mes admirations. À mesure que je me détache des artistes, je m’enthousiasme davantage pour l’Art. J’en arriverai pour mon propre compte à ne plus oser écrire une ligne, parce que, de jour [en jour] je me sens de plus en plus petit, mince et faible. La Muse est une vierge qui a un pucelage de bronze, et il faut être un luron pour... [sic].
      
Non l’épouvante du pauvre artiste devant la beauté, si c’est impuissance, n’est ni dureté, ni scepticisme. La mer paraît immense vue du rivage. Montez sur le sommet des montagnes, la voilà plus grande encore. Embarquez-vous dessus, tout disparaît ; des flots, des flots ! Que suis-je, moi, dans ma petite chaloupe ? «Préservez-moi, mon Dieu, la mer est si grande et ma barque est si petite !» C’est une chanson bretonne qui dit cela, et je le dis aussi en songeant à d’autres abîmes.
      Du Camp n’a pu et n’aurait pu aller chez toi pour prendre ta commission. Revenu à Paris, il est parti de suite pour Vichy d’où il doit être revenu le soir même, et je l’attends ici demain à dix heures du soir. Nous allons passer un mois ensemble à écrire notre voyage que nous avions commencé en route.
      Je vais demain voir cet ami malade dont je t’ai parlé. Il est pire ; ça m’assombrit un ami qui meurt c’est quelque chose de vous qui meurt.
      
Adieu, chère amie, je t’embrasse tendrement, à toi.
      Tu ferais bien, pour tes maux de coeur, d’aller à la campagne, chez ces bons bourgeois. Prends beaucoup de bains tièdes, fais-toi soigner et bois de la camomille.
      Adresse-moi les lettres que tu m’écriras au nom de Du Camp.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      [26 août] – La Bouille.
      J’avais pensé à prétexter une course à Rouen et à aller à Paris pour ta fête, mais il m’eût fallu pour cela être absent deux jours (vu l’heure des bateaux), temps qui eût été un peu long pour faire une simple visite. Quant à venir ici, il n’y faut pas songer. Le pays consiste en une douzaine de maisons sur le quai ; il n’y a pas d’endroit où se voir. Patience donc, mon pauvre coeur ; cet hiver j’espère aller passer une quinzaine à Paris. Je pourrais à la rigueur m’en passer (c’est pour consulter quelques livres à la Bibliothèque royale, dont j’ai besoin) ; mais je saisirai ce prétexte.
      Présentement donc, je n’avise pas comment nous voir. Peut-être dénicherai-je quelque chose, mais ça me paraît difficile, vu un tas de choses que je t’expliquerai, et qui sont aussi pénibles qu’ennuyeuses.
      Merci de tes offres, merci de ton dévouement, mais je n’ai maintenant besoin de rien. Dans un avenir qui est peu éloigné peut-être, je serai sans doute sans le liard, ce dont je me moque complètement. Quand j’en serai là, si j’y viens, je ne souffrirai plus sans doute de beaucoup de choses qui me feraient souffrir maintenant. Mais quant à gagner de l’argent, non ! non ! et à en gagner avec ma plume, jamais ! jamais !
      Je n’en fais pas le serment, parce que l’on a l’habitude de violer les serments ; mais je dis seulement que cela m’étonnerait fort, vu que le métier d’homme de lettres me répugne prodigieusement.
      J’écris pour moi, pour moi seul, comme je fume et comme je dors. C’est une fonction presque animale, tant elle est personnelle et intime.
      Je n’ai rien en vue, quand je fais quelque chose, que la réalisation de l’idée, et il me semble que mon oeuvre perdrait même tout son sens à être publiée. Il y a des animaux qui vivent dans la terre et des plantes que l’on ne peut pas cueillir et que l’on ignore. Il y a peut-être aussi des esprits créés pour les coins inabordables. À quoi servent-ils ? À rien ! Ne serais-je pas de cette famille ?
      Quoi qu’il en soit, je m’inocule sainte Thérèse et je commence à lire Aristophane en grec.
      Parle-moi de tes affaires littéraires. Quand penses-tu avoir fini ton drame ? etc. , etc.
      Je ne t’en écris pas plus long ce soir, car je suis excédé par un mal de dents et un mal d’oreilles qui m’ont agacé toute la journée. Quelle sotte mécanique que la nôtre !
      Adieu, chère amie, mille tendresses pour ton coeur, mille caresses pour ton corps.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite.
      
Dimanche, 11 heures du soir.  [La Bouille, 29 août. 1847].
      Non, je suis encore ici à La Bouille et ta lettre écrite mercredi au soir et timbrée de Paris du 26 ne m’a été renvoyée que hier dans la matinée. Mais, Dieu merci, à la fin de cette semaine nous déménageons ; aussi tu peux m’écrire à Croisset. À propos de lettre il me semblait que je t’avais répondu, relativement à celle de Fougères, que je l’avais reçue ; sois sans crainte.
      Tant mieux pour toi que l’officiel soit enfin parti. Il y a des gens dont la présence étouffe. Je suis aise pour toi de ce débarras. Ce ne sont pas en effet les grands malheurs qui sont à craindre dans la vie, mais les petits. J’ai plus peur des piqûres d’épingle que des coups de sabre. De même qu’on n’a pas besoin à toute heure de dévouements et de sacrifices, mais qu’il nous faut toujours, de la part d’autrui, des semblants d’amitié et d’affection, des attentions et des manières enfin. J’éprouve la vérité de ceci fort cruellement dans ma famille, où je subis maintenant tous les embêtements, toutes les amertumes possibles. Ah ! le désert ! le désert ! une selle turque ! un défilé dans la montagne et l’aigle qui crie dans un nuage ! As-tu vu quelquefois en te promenant sous les falaises, appendue au haut d’un rocher, quelque plante svelte et folâtre qui épanchait sur l’abîme sa chevelure remuante ? Le vent la secouait comme pour l’enlever, et elle se tendait dans l’ait comme pour partir avec lui. Une seule racine imperceptible la clouait sur la pierre, tandis que tout son être semblait se dilater, s’irradier à l’entour pour voler au large. Eh bien, que le vent plus fort un jour l’emporte, que deviendra-t-elle ? Le soleil la séchera sur le sable, la pluie la pourrira en lambeaux. Moi aussi je suis attaché à un coin de terre, à un point circonscrit dans le monde, et plus je m’y sens attaché, plus je me tourne et me retourne avec fureur du côté du soleil et de l’air (Tu m’accuses dans ton coeur de n’avoir pas même le désir de te voir. Mais quand même tu ne serais pas toi, n’importe d’où il me viendrait, crois-tu qu’un peu d’amour ne me serait pas bon ?) et je me demande : quand tout lien sera brisé, quand j’aurai donné sur ma ville la malédiction de l’adieu, où irai-je ?
      Si tu savais, après tout, quelle est ma vie ! Quand je descends le soir après une journée de huit heures de travail, la tête remplie de ce que j’ai lu ou écrit, préoccupé, agacé souvent, je m’assois, pour manger, en face de ma mère qui soupire en pensant aux places vides, et l’enfant se met à crier ou à pleurer ! Souvent, maintenant, elle a, dans ses indispositions, des attaques de nerfs, mêlées d’hallucinations comme j’en avais ; et c’est moi qui suis là, méthode peu curative pour mon propre compte ; et pour finir c’est mille autres choses encore.
      Mon frère et sa femme se conduisent à peu près aussi indélicatement que possible. J’ai pris le parti d’avaler tout pour faire croire aux autres que les pilules sont bonnes, mais il y en a de dures à digérer. Tout ça me fournit par moments des aspects très grotesques que je me plais à étudier ; c’est une compensation au moins. Et enfin mon beau-frère est revenu tout à coup d’Angleterre dans un état mental déplorable. Il joue avec son enfant de manière à la tuer (ce à quoi je m’attends) et ma mère est dans des angoisses perpétuelles, de sorte qu’il faut toujours être là, ou avec lui, ou avec elle, ou avec eux.
      Je ne sais pas pourquoi je me suis laissé aller à te parler de ces misères, pauvre ange, comme si tu n’avais pas assez des tiennes. Causons de toi plutôt. Quand ton drame est-il enfin fini ? Quand réunis-tu ton Comité pour le lui lire ? Comptes-tu toujours sur Rachel ?
      Tu vas aller à la campagne avec Henriette. Je pense souvent à cette enfant. Il me semble qu’elle m’est quelque chose et que je lui suis un peu parent.
      Je lui souhaite le grand gazon et des papillons.
      Tu me demandes si j’ai lu l’affaire Praslin. Par fragments. C’est toujours moins canaille que les autres scandales, puisque c’est le mot, et ça m’a fait plaisir, en ce sens que j’y ai vu que l’homme n’était pas encore mort, et que l’animal, malgré les habits dont on le couvre, la cage où on le met et les idées qu’on lui fourre, restait toujours avec ses vieux instincts naturels de bassesse et de sang.
      On a beau, depuis qu’on fait des civilisations, vouloir fausser la lyre humaine. On en hausse ou monte bien quelques cordes, mais elle reste toujours complète.
      Adieu, pauvre chérie, un bon baiser. Place-le où tu voudras, et qu’il y reste.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      La Bouille. Vendredi soir.
      Je reçois de Croisset votre lettre d’avant-hier. Encore des larmes, des récriminations et, ce qui est plus drôle, des injures. Et tout cela parce que je ne suis pas venu à un rendez-vous que je n’avais pas promis.
      Vous me direz qu’il était entendu tacitement entre nous que je devais m’y rendre. Mais si je n’ai pu, s’il existait des motifs que vous ne pouviez connaître ? Alors que dans la colère égoïste de votre amour vous m’envoyez de si belles choses ! S’il y avait des obstacles enfin, des obstacles insurmontables... N’importe, n’est-ce pas ? Vous vous souciez fort peu de tout ce qui m’arrive. Qu’importe l’état où je suis ? Du moment que je ne quitte pas tout pour vous, j’ai tort, j’ai tort, et toujours tort.
      Ah Louise ! vous dites que vous me plaignez. Eh bien, je vous plains aussi, car vous m’avez appris une triste chose c’est qu’il y a tout autant d’amertume et de misères dans l’amour heureux que dans l’amour dédaigné.
      Goutte à goutte, vous me les avez toutes distillées de façon, je vous jure, à n’en pas perdre le souvenir. Vous ne voulez pas du sentiment que j’ai pour vous, de cette pitié insultante qui ne provient, selon vous, que du remords. Ah ! vous parlez à un sourd. Je ne crois pas au remords. C’est un mot de mélodrame que je n’ai jamais cru vrai.
      Vous déclarez que je devais au moins vous envoyer des fleurs le 29 juillet ! Vous savez bien que je n’admets pas davantage les devoirs. Vous frappez mal, en voulant frapper trop fort. Je ne ris pas de tout cela cependant comme vous le présumez, car je ne ris plus et pour cause ! Depuis quinze jours surtout, j’ai éprouvé de telles choses que j’en ai perdu l’habitude, pour le moment du moins. Cela reviendra peut-être.
      Il me semble pourtant que la lettre que je vous ai écrite de Saint-Malo était affectueuse et bonne. Il paraît que non. Je me trompe peut-être.
      Vous êtes comme les autres après tout, comme tout le monde. J’ai beau faire tout ce que je peux, je blesse toujours. Et moi ? Ah, mais, on suppose toujours que non. C’est comme un homme qui en tombant d’un clocher en écrase un autre dans sa chute : on plaint beaucoup celui qui a été écrasé, mais celui qui, en écrasant, a été brisé du coup, ah, bah ! c’était sa faute !
      Quant à la lettre de Fougères, je ne l’ai pas reçue. J’avais dit qu’on la fît suivre à Trouville. À Trouville elle n’y était pas. J’ai écrit hier pour la ravoir. Je suis revenu vite, en toute hâte, et je n’ai pu par conséquent l’avoir. Nous sommes revenus quinze jours plus tôt que nous ne le devions primitivement, ma mère m’ayant écrit de revenir le plus tôt possible. Le pays est accablé de maladies d’enfants. Elle a fui de Croisset et s’est logée ici dans un taudis où j’ai le bonheur d’être. D’un moment à l’autre je m’attends à voir son enfant crever comme un pétard. J’y crois parce que je le redoute et que les choses que je crains ont l’habitude de se réaliser. Voilà pourquoi Max est revenu si vite à Paris, et juste le 29, sans qu’il y eût pour cela la moindre intention ironique, soyez-en bien sûre. Je n’ai pas le coeur à l’ironie, vu le pétrin où je suis plongé. Tout me craque dans les mains pour le quart d’heure, parents, amis, argent, et vous, vous sur qui je comptais toujours !
      Vous me demandez un oubli absolu. Je pourrais vous en donner les marques ; mais que cela soit, au fond, non... Vous n’avez pu vous résigner à m’accepter avec les infirmités de ma position, avec les exigences de ma vie. Je vous avais donné le fond. Vous voulez encore le dessus, l’apparence, les soins, l’attention, les déplacements, tout ce que je me suis tué à vous faire comprendre que je ne pouvais vous donner.
      Qu’il en soit comme vous voudrez ! Si vous me maudissez, moi je vous bénis et toujours mon coeur remuera à votre nom.
      Vous croyez que je n’ai pas non plus fêté l’anniversaire mercredi et que je n’y songeais pas. Adieu.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite.
      
Jeudi soir [Croisset, fin septembre 1847.]
      J’ai été malade tous ces jours-ci, ma chère amie. Mes nerfs m’ont repris. J’ai eu une attaque, il y a une huitaine, et j’en suis resté passablement malaise et irrité. Le travail que je fais maintenant — j’écris enfin, chose rare chez moi — ne contribue pas peu non plus à me mettre dans un état peu normal. Voilà pourquoi je n’ai pas répondu à ta lettre, encore moins aimable que les autres, mais j’ai assez de bourrasques aussi pour tolérer les orages chez les autres. Convenons que l’homme (ou la femme ; l’un et l’autre vaut mieux) est une triste machine. Je suis furieusement lassé de la mienne. Il y a des saisons où il vous prend des redoublements de lassitude, comme on a après le dîner des envies de vomir. La vie après tout n’est-elle pas une indigestion continuelle ? Je te renverrai d’ici à peu les papiers Praslin. Je ne les ai pas lus, car M. et Mme Praslin m’assomment également. Mais quelque chose de sublime, c’est le discours du sieur Pasquier. Est-ce fin ? Miséricorde ! Quelle honnêteté de sentiments ! Quelle bénignité de style ! Ô pair de France, que nos morales et nos littératures diffèrent !
      Nous sommes occupés maintenant à écrire notre voyage et, quoique ce travail ne demande ni grands raffinements d’effets ni dispositions préalables de masses, j’ai si peu l’habitude d’écrire et je deviens si hargneux là-dessus, surtout vis-à-vis de moi-même, qu’il ne laisse pas que de me donner assez de souci. C’est comme un homme qui a l’oreille juste et qui joue faux du violon ; ses doigts se refusent à reproduire juste le son dont il a conscience. Alors les larmes coulent des yeux du pauvre racleur et l’archet lui tombe des doigts...
      Quand ce livre sera fini (dans six semaines environ), ce sera peut-être drôle à cause de sa bonne foi et de son sans-façon ; mais bon ? Au reste, comme nous le ferons recopier pour en avoir chacun un exemplaire, tu pourras le lire si tu veux.
      Voilà bientôt le mois d’octobre. Quand est-ce que les Français rouvrent ? Quand présentes-tu ton drame ? Je suis fort impatient de cela. Si je ne veux pas de bruit pour moi (faisant un peu peut-être comme le renard ?), si de jour en jour j’en deviens plus reculé, plus insoucieux et plus insensible, toute ma vanité s’est reportée sur les autres.
      Oh, pauvre amie, si l’on t’applaudit bien, crois-tu que les bravos ne retentiront pas encore plus fort dans mon coeur que dans la salle ?
      Adieu. Sur le front un long et tendre baiser. À toi.

***

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Sans date.
      
Je vous aurais répondu plus tôt, ma chère amie, si je n’étais tellement harassé de ma Bretagne (que j’ai grand hâte de finir) que je ne suis guère en état d’écrire même un bout de lettre. Répondez-moi, je vous prie. Comment va votre santé d’abord, et le drame ensuite ? Quant à moi, les nerfs me tourmentent toujours un peu, et de plus j’ai pour le moment un rhumatisme dans le cou, qui me donne un air assez ridicule. Mais tout cela serait peu de chose sans le style, qui me gêne beaucoup plus que toutes les maladies du monde. Voilà trois mois et demi que j’écris sans discontinuer du matin au soir. Je suis à bout de l’agacement permanent que cela me procure, dans l’impossibilité incessante où je me trouve de rendre. Les bourgeois auront beau dire, cette crème fouettée n’est pas facile à battre. Plus je vais, et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, et plus j’entrevois le vide de celles que j’avais jugées les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela ravive au contraire l’indomptable fantaisie que j’ai d’écrire.
      Vous parlez de la Cléopâtre de Mme de Girardin. J’ai lu cette ratatouille et je trouve que votre jugement est encore bien favorable sur elle. Où diable aussi s’aller attaquer à des sujets pareils ? Il y a des idées tellement lourdes d’elles-mêmes qu’elles écrasent quiconque essaie de les soulever. Les beaux sujets font les oeuvres médiocres.
      Byron a échoué à Sardanapale. Quel est le peintre qui rendra la figure de César ? Et puis il a été donné à l’antiquité de produire des êtres qui ont, du fait de leur seule vie, dépassé tout rêve possible. Ceux qui les veulent reproduire ne les connaissent pas ; voilà ce que ça prouve. Quand on est jeune, on se laisse tenter volontiers par ces resplendissantes figures dont l’auréole arrive jusqu’à vous ; on tend les bras pour les rejoindre, on court vers elles... et elles reculent, elles reculent, elles montent dans leurs nuages, elles grandissent, elles s’illuminent et, comme le Christ aux apôtres, vous crient de ne pas chercher à les atteindre.
      Je suis curieux de voir les remarques du Philosophe sur votre drame (et le drame lui-même, bien entendu). C’est un homme de goût, dans ce qu’il écrit du moins, et auquel il me semble que j’aurais confiance. Ne négligez rien, travaillez, refaites et ne laissez là l’oeuvre que lorsque vous aurez la conviction de l’avoir amenée à tout le point de perfection qu’il vous était possible de lui donner. Le génie n’est pas rare maintenant, mais ce que personne n’a plus et ce qu’il faut tâcher d’avoir, c’est la conscience.
      
Je relis maintenant Don Quichotte dans la nouvelle traduction de Damas Hinard. J’en suis ébloui, j’en ai la maladie de l’Espagne. Quel livre ! quel livre ! comme cette poésie-là est gaiement mélancolique !
      Le temps est gris, le ciel blanchâtre et sale, terne et tiède comme l’ennui. J’ai pour horizon, toute la journée, en travaillant, les pains de sucre de la boutique d’un épicier. Mon Dieu, que la vie est bête !
      Vous ne me dites pas si l’officiel est toujours le même insupportable personnage ? Après ne pas vivre avec ceux qu’on aime, le plus grand supplice est de vivre avec ceux que l’on n’aime pas, c’est-à-dire avec plus des trois quarts du genre humain.
      Adieu, ma chère Louise. Je vous embrasse tendrement sur le coeur. À vous.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      [Croisset], vendredi minuit.
      Tu as été malade, chère amie ; tu as souffert. Dois-je regretter de n’avoir pas été là ? J’aurais peut-être calmé tes douleurs. Peut-être, hélas, les aurais-je augmentées, puisque j’en suis la cause. Tâche de ne pas te plaire à la douleur ; elle a son charme comme tout ce qui est fort. Les fascinations de la tristesse ne sont pas moins dangereuses que celles du bonheur ; elles attirent même davantage. Tu me parles d’espèces d’hallucinations que tu as eues ; prends-y garde. On les a d’abord dans la tête, puis elles viennent devant les yeux. Le fantastique vous envahit, et ce sont d’atroces douleurs que celles-là. On se sent devenir fou. On l’est, et on en a conscience. On sent son âme vous échapper et toutes les forces physiques crient après pour la rappeler.
      La mort doit être quelque chose de semblable, quand on en a conscience. Je ne vais pas non plus parfaitement bien, mais la machine est bonne, et, quoique les rouages grincent, faite pour durer longtemps. Je deviens de plus en plus sombre, de plus en plus âcre et hargneux. Je suis insupportable, je le sens. Tout me blesse et me froisse ; j’aurais besoin de quitter tout, d’aller vivre ailleurs, d’aspirer une bonne bouffée d’air. Il me faudrait de la brise. J’ai besoin de voir des arbres à grande chevelure et de chevaucher sur une grande route d’Asie, en plein soleil, dans de la lumière rouge. De même qu’on prend des bains sans être sale, une grande lessive intérieure me serait utile.
      Tu crois que j’aime beaucoup l’étude et l’art parce que je m’en occupe. Si je me sondais bien, peut-être ne découvrirais-je à cela pas autre chose que de l’habitude. Je ne crois seulement qu’à l’éternité d’une chose, c’est à celle de l’illusion, qui est la vraie vérité. Toutes les autres ne sont que relatives.
      Ne me traite plus d’égoïste, même dans ton coeur. Je voudrais l’être, voilà tout. Fasse le ciel que j’y arrive !
      Tu m’aimes toujours. Merci de tant d’amour ; il y a de quoi en combler un coeur avide. Il y a des trésors devant lesquels on s’assoit mélancolique, en songeant qu’ils ne sont pas faits pour nous. Qui est-ce qui a pensé à vouloir boire la mer ? Mais on vide un verre ! Tu m’as jugé trop grand, enfant. Si tu m’eusses vu comme me voit tout le monde, tu aurais passé près de moi sans me regarder, ou tu m’aurais quitté sans peine. Mais je ne te quitterai pas le premier. Pense toujours à moi, mais tâche de me juger, et ton esprit se vengera de ton coeur.
      Pour moi, coeur et esprit t’aiment d’une façon étrange et malheureusement tournée.
      Adieu, un baiser sur ton beau front.

***

À LOUISE COLET.

      Nuit du samedi, 2 h. [Croisset, octobre 1847].
      J’ai remis hier moi-même au chemin de fer un paquet contenant les papiers Praslin, le livre de Thoré et La Jeunesse de Gœthe. Tu as dû le recevoir hier ou aujourd’hui. Je t’eusse envoyé tout cela plus tôt, mais j’ai préféré faire ma commission moi-même pour qu’elle fût mieux faite ; et comme je ne vais presque jamais à Rouen, voilà la cause de ce retard dont, au reste, je te demande pardon.
      Comment vas-tu, chère amie ? Que devient le corps, et l’âme ? Pégase et le pot-au-feu ? je veux dire l’Art et la vie. J’ai été assez vexé pour toi de l’engrossement de Rachel. Que décides-tu ? Si j’ai un conseil à te donner, c’est d’attendre qu’elle ait pondu son enfant pour lui donner le tien. On n’a presque pas d’exemple d’une pièce jouée par elle qui soit tombée. Si sans elle ton oeuvre triomphe, avec elle le succès sera plus complet ; si elle doit échouer, son aide la fera toujours vivre quelque temps. Je n’ai d’ailleurs, quand j’y réfléchis, et j’y rêve souvent, rien de vraiment solide à te communiquer là-dessus. Consulte les gens habitués aux chances dramatiques. En fait de succès et de chutes à prédire, je n’y entends goutte. J’aurais en poche l’Hamlet de Shakespeare et les Odes d’Horace, que j’hésiterais à les publier. Mais tout le monde n’est pas tenu d’avoir sur l’intelligence du public le préjugé que j’en ai. Tu me demandes des renseignements sur notre travail à nous deux, Max et moi. Sache donc que je suis harassé d’écrire. Le style, qui est une chose que je prends à coeur, m’agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge. Il y a des jours où j’en suis malade et où, la nuit, j’en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me trouve incapable de rendre l’idée. Quelle drôle de manie que celle de passer sa vie à s’user sur des mots et à suer tout le jour pour arrondir des périodes ! Il y a des fois, il est vrai, où l’on jouit démesurément ; mais par combien de découragements et d’amertumes n’achète-t-on pas ce plaisir ! Aujourd’hui, par exemple, j’ai employé huit heures à corriger cinq pages, et je trouve que j’ai bien travaillé. Juge du reste ; c’est pitoyable. Quoi qu’il en soit, j’achèverai ce travail qui est, par son objet même, un rude exercice, puis l’été prochain je verrai à tenter Saint Antoine. Si ça ne marche pas dès le début, je plante le style là, d’ici à de longues années. Je ferai du grec, de l’histoire, de l’archéologie, n’importe quoi, toutes choses plus faciles enfin. Car je trouve trop souvent bête la peine inutile que je me donne.
      Voici donc ce que nous faisons. Ce livre aura XII chapitres. J’écris tous les chapitres impairs, 1, 3, etc. , Max tous les pairs. C’est une oeuvre, quoique d’une fidélité fort exacte sous le rapport des descriptions, de pure fantaisie et de digressions. Écrivant dans la même pièce, il ne peut se faire autrement que les deux plumes ne se trempent un peu l’une dans l’autre. L’originalité distincte y perd peut-être. Ce serait mauvais pour toute autre chose, mais ici l’ensemble y gagne en combinaisons et en harmonie. Quant à le publier, ce serait impossible. Nous n’aurions, je crois, pour lecteur que le procureur du roi, à cause de certaines réflexions qui pourraient bien ne lui pas convenir. Quand il sera recopié et corrigé, je te prêterai mon exemplaire. Si ça t’ennuie tu ne le liras pas, mais je te prierai de ne pas le jeter au feu ; c’est une faiblesse.
      J’irai à ta pièce, comme je te l’avais promis, il me semble, et comme tu m’y invites. Doutes-tu du tressaillement que j’aurai au lever du rideau ? J’irai de toute façon et n’importe comment, à moins d’impossibilité dont je ne puis prévoir même l’hypothèse.
      J’ai été dégoûté, quoique je me dégoûte de peu de choses, du tableau de Phidias avec Durasko et la catin d’iceluy. Ça m’a paru platement sale.
      Adieu, ma vieille amie.
      Dis-moi que tu es sinon heureuse, du moins calme. Le bonheur est un mensonge dont la recherche cause toutes les calamités de la vie. Mais il y a des paix sereines qui l’imitent et qui sont supérieures peut-être.
      Adieu encore, je te serre tendrement les mains, en dedans, et je t’embrasse sur l’âme. À toi.

***

À LOUISE COLET.

      En partie inédite
      
Mardi, minuit [Croisset, octobre 1847].
      Je n’ai rien compris à ce que tu me dis, chère amie, relativement aux livres que je t’ai envoyés. Ne m’avais-tu pas demandé La Jeunesse de Goethe ? Tu m’avais écrit que tu n’en avais pas d’autre exemplaire, et que tu avais besoin de cet ouvrage. Encore une faute que j’ai faite ! À ce qu’il paraît qu’il est écrit dans le livre du destin que la plus insignifiante de mes actions te doit causer du chagrin ou de l’embarras. J’ai beau faire ou ne pas faire, c’est tout un.
      Quand je ne t’écris pas, tu trouves que je t’oublie ; quand je t’écris, je te blesse. Que j’agisse ou que je me tienne tranquille, je te déchire !... Ce n’est pas toi que j’accuse, c’est une réflexion que je fais et que malheureusement je trouve très juste.
      Est-ce que l’officiel est sans cesse sur ton dos et empeste toujours ta vie de sa présence ? C’est le plus grand supplice que l’on puisse endurer que de vivre avec des gens qu’on n’aime pas. J’ai connu peu d’êtres dont la société ne m’ait inspiré l’envie d’habiter le désert. Pardon, pauvre amie, de t’avoir encore causé du désagrément par ce maudit envoi de livres ! Mais pouvais-je prévoir cela ?
      J’ai reçu hier un mot de Phidias pour réclamer l’argent du buste de mon père, que la commission ne lui envoie pas (car on ne s’est pas encore décidé sur la place). Il me dit dedans : «La Muse va faire jouer un drame au Français ; viendrez-vous l’applaudir ?» Certainement j’irai ; mais est-ce qu’il y a du nouveau ? Est-il reçu ? Quand le joue-t-on ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
      Si j’avais quatre sous, j’irais à Paris le mois prochain. J’ai absolument besoin de quelques renseignements que je ne peux trouver qu’à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Mais pour aller à ta pièce je vendrais plutôt mes bottes, j’irais plutôt à pied.
      Il est triste de n’être pas libre, de ne pouvoir aller où l’on veut et que la fortune toujours nous lie les pieds. L’hippogriffe, c’est l’argent ! À mesure que je vais, pourtant, je me fais à l’idée de la misère et, par anticipation, je m’y habitue. Autrefois j’avais là-dessus des désirs fort beaux, féconds et d’où sortaient parfois de grandes choses, comme il en jaillit de toute aspiration démesurée. Je vois que je me modère ; j’en arrive à souhaiter presque le confortable. Cent mille livres de rente, comme tout le monde, de quoi vivre enfin ! C’est bien canaille ! Ne ris pas de cette confidence, et ne me méprise pas pour te l’avoir faite. Elle touche à des choses de mon intérieur très profondes.
      J’aurai fini La Bretagne dans un mois. J’ai encore deux chapitres, après quoi je reprendrai ce vieux drôle d’Aristophane. Je serai content quand je serai débarrassé de ce travail. Au reste, j’ai envie de te le lire pour savoir ce que tu en penses. C’est une ratatouille assez farce, composée sans prétention, mais avec conscience. Heureux ceux qui ne doutent pas d’eux et qui allongent au courant de la plume tout ce qui leur sort du cerveau ! Moi j’hésite, je me trouble, je me dépite, j’ai peur ; mon goût s’augmente à mesure que décroît ma verve et je m’afflige beaucoup plus d’un mot louche que je ne me réjouis de toute une bonne page. J’ai relu hier au soir le chapitre Du coeur, de La Bruyère. C’est beau, bien beau ; mais tout n’y est pas dit. Je n’y ai rien trouvé, par exemple, de relatif à nous deux.
      Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse tendrement sur tes beaux yeux.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      Croisset, jeudi soir.
      Voilà l’hiver, le vent est froid, la campagne met son manteau de brume ; c’est la saison où le feu se rallume et où recommencent les longues heures du soir passées à le voir brûler.
      Quand je vais me coucher et que je regarde, dans mon fauteuil, les derniers charbons qui s’éteignent, je te donne, avant de m’endormir, une bonne et longue pensée que je t’envoie, sans que tu le saches, et qui part de mon coeur comme un soupir.
      J’éprouve la nuit un calme suprême. Aux lumières des bougies studieuses, l’intelligence s’allume et brille plus claire. Je ne vis bien maintenant qu’à leur lueur tranquille. Toute la journée, je suis un peu malade et toujours irrité, et puis j’écris maintenant et j’en ai si peu l’habitude que ça me met dans un état d’aigreur permanent et je suis toujours dégoûté de ce que je fais. L’idée me gêne, la forme me résiste. À mesure que j’étudie le style, je m’aperçois combien je le connais peu et j’en ai parfois des découragements si intimes que je suis tenté de laisser tout là et de me mettre à faire des choses plus aisées.
      Oh, l’Art ! l’Art ! quel gouffre ! et que nous sommes petits pour y descendre, moi surtout !
      Tu me trouves, au fond de ton âme, un être assez mauvais, doué d’un orgueil démesuré. Oh ! pauvre amie, si tu pouvais assister à ce qui se passe en moi, tu aurais pitié de moi, à voir les humiliations que me font subir les adjectifs et les outrages dont m’accablent les que relatifs.
      Tu liras ce voyage quand il sera fini et recopié. Il en existera deux copies ; je te prêterai la mienne. Mais il n’est pas près d’être achevé. Ce ne sera pas, je crois, avant six semaines.
      Depuis quatre jours j’ai écrit trois pages, et détestables, lâches, molles, ennuyeuses. Tu vois que je ne vais pas vite. Le seul mérite de ce travail c’est la naïveté des sentiments et la fidélité des descriptions. Il serait impubliable à cause des excentricités humoristiques qui s’y glissent à notre insu. Nous serions mis en pièces par tout ce qu’il y a d’honnêtes gens dans la presse, ou au moins prétendant l’être.
      Et le drame de Madeleine, qu’est-ce qu’il devient ? Quand la lecture ? Quand la réception ? Vers quelle époque crois-tu qu’il sera joué ? Voilà surtout ce qui m’intéresse. Tu avais aussi d’autres plans dramatiques ; fais-m’en part.
      Que je te plains du retour de l’officiel ! Après l’ennui de ne pas vivre avec les gens qu’on aime, ce qu’il y a de pis c’est de vivre avec ceux qu’on n’aime pas. Prends patience et détache-toi du contingent comme devant le Philosophe.
      Adieu, je t’embrasse. Où ? Eh bien ! sur le coeur.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      [Croisset] Dimanche.
      Je pars demain d’ici pour Rouen et je vous envoie cette lettre. Je dis vous, car le tutoiement, à ce qu’il paraît, a passé de mode ; c’est vous qui le voulez. Je vous écris donc encore d’ici, sur ma table dégarnie, car tout est emballé et expédié. Il me reste une goutte dans mon encrier, une plume aux trois quarts rongée et une feuille de papier. J’emploie le tout à votre souvenir. Est-ce galant ? vous qui m’accusez d’être si rustre ! Après tout, vous prouvez par là votre bon sens et vous vous rangez à l’avis commun. Mais savez-vous, chère Louise, que j’ai été un peu choqué de la catégorie où vous me faites entrer dans votre dernière lettre, et choqué de deux manières dans ma petite vanité d’homme d’abord, et ensuite dans l’estime que j’ai pour votre esprit. Je rapporte les choses chronologiquement. «Dans le monde des étudiants, des viveurs, des jureurs et des fumeurs», dites-vous. Fumeur, passe je fume, refume et surfume de plus en plus, de bouche et de cerveau, fureur, il y a encore du vrai ; mais je jure tellement en dedans qu’on doit me passer le peu qu’on en entend. Quant à étudiant, voilà qui m’humilie. Où diable avez-vous vu que j’aie ou aie eu la figure d’un étudiant ? Ce n’a jamais été, je crois, ni par la gaieté ni par les moeurs. Savez-vous qu’au temps où j’en subissais le titre, je n’en acceptais pas la position, moi qui vivais tout seul dans ma triste chambre de la rue de l’Est, qui descendais une fois par semaine de l’autre côté de l’eau et pour aller dîner, et encore ! moi qui ai passé ainsi deux ans à rugir de colère et à me cuire de chagrin ! Oh ! ma bonne vie d’étudiant ! Je ne souhaiterais pas à mon ennemi, si j’en avais un, une seule de ces semaines-là ; et c’est là, n’est-ce pas, que je suis devenu un viveur ! Il est joli votre viveur ! Il consomme plus de quinine que de rhum et ses orgies sont si bruyantes qu’on ne sait pas s’il existe encore, dans sa propre ville, dans celle où il est né et où il habite. J’aime à croire que vous rectifierez ce jugement qui est faux. Je souhaiterais qu’il fût vrai, voilà tout.
      Pour ce qui est de l’hyperbole de Corneille, vous avez raison. Non seulement je crois, mais j’ai toujours cru «qu’un amour comme le mien ne pouvait entrer en comparaison». Vous auriez seulement dû élargir la proposition et dite n’importe quelle espèce d’amour.
      Si vous rétractez cette hyperbole, si vous vous en repentez enfin, il n’en est pas de même relativement à la mienne, à celle de la voiture. Oui je voudrais l’avoir, et je n’en ferais pas des bûches comme vous le présumez. N’était-elle pas très commode ? Non, non je ne crache pas sur ce souvenir. Je le bénis, je le respecte, je l’aime.
      Pourquoi aussi me reparler éternellement de Du Camp ? Je vous ai expliqué sa conduite, et ses raisons ; mais où avez-vous vu que je les approuvasse, ou que j’y aie donné la moindre adhésion ? J’ai exposé la vérité. Vous me demandiez de l’histoire ; j’en ai fait.
      Tenez, dans ce moment-ci je voudrais vous voir, vous embrasser, vous parler doucement. Je suis sûr que vous m’écouteriez, que vous me tendriez à la fin une bonne main, une main attendrie et que vous concluriez comme mon professeur d’histoire par me dire : «drôle d’être», et puis ce serait tout.
      Ah ! il faut que je vous remercie de l’offre obligeante que vous me faites pour les livres de Sainte-Geneviève ! Merci, ce serait trop long et trop difficile : à moi de vous expliquer ce que je veux, à vous de comprendre. Ce sont des recherches assez disséminées, qu’il faut que je fasse de côté et d’autre. J’avais le projet d’aller à Paris vers le milieu de février, époque où j’aurais quelques fonds nécessaires à y vivre.
      Si votre drame n’est joué qu’à la fin, je retarderais de quelques jours ; ou bien, au contraire, j’avancerais mon voyage, pour y retourner ensuite exprès.
      On termine ordinairement les lettres par une formule de politesse où le mot dévoué se trouve. Prenez la formule et ajoutez-y le sentiment et, de plus, sur vos deux mains, deux longs baisers que j’y dépose. Adieu, à vous, ex imo (ce qui veut dire : du fond, en latin).

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
[Rouen, 1847.]
      Tu donnes dans cette manie des parents qui, cherchant une cause aux fredaines de leurs fils, la trouvent invariablement dans l’influence qu’exerce sur eux quelque mauvais garnement de leur connaissance et qui, le plus souvent, est étranger complètement à tous ces faits dont on lui attribue l’origine. Toujours Du Camp ! éternellement Du Camp ! Ça devient en toi une maladie chronique. Franchement tu me prends pour un imbécile. Crois-tu que je n’agis qu’avec sa permission ? Rassure-toi. Sache d’abord qu’il ne lit pas du tout tes lettres quand il est ici — d’ailleurs il n’y est plus depuis quelque temps déjà — et, en second lieu, que je conserve encore quelque peu de mon libre arbitre. Quant à la conduite qu’il a tenue vis-à-vis de toi, il a cessé de te fréquenter sur une lettre où tu l’invectivais pour t’avoir refusé sa porte à une heure où il avait une femme chez lui. Quand on fait ses affaires, on fait mal, ordinairement, celles des autres. C’est ce qui est arrivé. S’il n’avait pas eu de son côté une attache, il aurait été peut-être plus liant et plus patient. Mais, au fond, il trouvait que tu lui donnais beaucoup d’occupations. S’il a eu un autre motif pour rompre avec toi, il ne me l’a pas dit. Maintenant, quant à te nuire vis-à-vis de moi, détrompe-toi : il ne m’a jamais donné sur ce chapitre aucun conseil ni avis. Au contraire, il m’a dit toujours que tu m’aimais beaucoup. Voilà la vérité simple et pure. N’en parlons plus si ça t’est indifférent.
      Je t’ai dit que j’irais voir pour ton drame. J’irai. Si tu veux me l’envoyer pour le lire, envoie-le moi à la fin de ce mois. J’aurai fini mon voyage et pourrai l’étudier plus tranquillement.
      Tu es tellement disposée à tout prendre mal que cette expression de «vieille amie», que j’avais crue affectueuse, tu y as vu une intention ironique et tu me la répètes pour me le faire sentir. Tu ajoutes que je serais piqué si je te savais avoir cette paix du coeur que je te souhaite. Ah, tu me connais mal ! Tu ne me connais guère. On dit que c’est le premier amour qui est le plus fort. Je me rappelle celui-là, quoique ce soit de l’histoire bien ancienne et que c’est si vieux qu’il me semble que ce n’est pas moi qui l’ai eu. Eh bien, dans ce temps-là, la femme que j’aimais m’aurait dit d’aller à trente lieues lui chercher un homme, j’y serais parti en courant et j’aurais été heureux de son bonheur. Il est vrai que je n’ai jamais été jaloux et qu’on m’a toujours accusé de n’avoir pas d’âme. Et tu crois que maintenant, maintenant, après toutes les pluies qui m’ont tanné le cuir, je te tourmente à plaisir, que je pose et que je grimace ! Ah, ma foi non ! J’en aurais l’intention, que le courage me manquerait. Je ne suis ni chaste, ni fort, mais faible et malléable : un rien m’émeut. Que ne suis-je insensible, au contraire ! Je n’aurais pas eu, ce soir encore, pendant une belle demi-heure, des bougies qui me dansaient devant les yeux et m’empêchaient de voir.
      Causer d’Art comme avec un indifférent, dis-tu. Tu causes donc d’Art avec les indifférents ? Tu regardes ce sujet comme tout secondaire, comme quelque chose d’amusant, entre la politique et les nouvelles ? Pas moi, pas moi ! J’ai revu ces jours-ci un ami qui habite hors la France. Nous avons été élevés ensemble ; il m’a entretenu de notre enfance, de mon père, de ma soeur... du collège, etc. Tu crois que je lui ai parlé de ce qui me touche de plus près, de plus haut du moins, de mes amours et de mes enthousiasmes ? Je l’ai bien évité, vive Dieu ! car il aurait marché dessus. L’esprit a sa pudeur. Il m’a assommé et je souhaitais son départ au bout de deux heures, ce qui n’empêche pas que je lui suis tout dévoué et que je l’aime beaucoup, si on appelle ça aimer. De qui causer si ce n’est d’Art, avec le premier venu ? Tu es plus heureuse que moi alors, car moi je ne trouve personne.
      Tu veux que je sois franc ? Eh bien, je vais l’être. Un jour, le jour de Mantes, sous les arbres, tu m’as dit «que tu ne donnerais pas ton bonheur pour la gloire de Corneille». T’en souviens-tu ? Ai-je bonne mémoire ? Si tu savais quelle glace tu m’as versée là dans les entrailles et quelle stupéfaction tu m’as causée ! La gloire ! la gloire ! mais qu’est-ce que c’est que la gloire ! Ce n’est rien. C’est le bruit extérieur du plaisir que l’Art nous donne. «Pour la gloire de Corneille» ; mais pour être Corneille ! pour se sentir Corneille ?
      Je t’ai toujours vue d’ailleurs mêler à l’Art un tas d’autres choses, le patriotisme, l’amour, que sais-je ? un tas de choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui, loin de l’agrandir, à mes yeux le rétrécissaient. Voilà un des abîmes qu’il y a entre nous. C’est toi qui l’as ouvert et qui me l’as montré.
      Oui, quand je t’ai connue, j’ai été de suite disposé à t’aimer, je t’ai aimée. Après t’avoir eue je n’ai pas senti la lassitude que les hommes prétendent être infaillible, et j’ai été poussé vers toi de tout mon coeur et de tout mon corps. Mais à chaque fois que j’y allais, il surgissait un débat, une querelle, une bouderie, un mot qui te blessait, une aventure enfin qui surgissait de terre et qui, comme un glaive à deux tranchants, nous faisait saigner l’un et l’autre. Je ne peux pas penser à toi, et aux meilleurs souvenirs qui en viennent, sans qu’ils soient gâtés de suite par ridée d’une de tes souffrances qui s’y mêle. Quand j’allais à Paris, c’étaient mes départs qui te faisaient pleurer ; maintenant c’est de ce que je n’y vais pas que tu m’en veux. Tu en arrives à me haïr à travers ton amour. Tu le voudrais du moins. Que cela arrive donc si tu en dois être moins malheureuse ! À d’autres âges et dans d’autres circonstances, nous eussions peut-être bu la coupe en y mettant moins de fiel. Mais nous nous sommes rencontrés déjà plus que mûrs sous le rapport du coeur, ô ma vieille amie, et nous avons fait mauvais ménage, comme les gens qui se marient vieux. À qui la faute ? Ni à l’un, ni à l’autre ; à tous les deux peut-être. Tu ne m’as pas voulu comprendre et moi je ne t’ai peut-être pas comprise. J’ai heurté en toi beaucoup de choses ; tu m’as souvent démesurément froissé. Mais j’y suis si habitué que je n’y aurais pris garde si tu ne m’avais averti toi-même de tous les coups que je te donnais. C’est lamentable pourtant, car j’aime ton visage et tout ton être m’est doux ! Mais, mais je suis si las ! si ennuyé, si radicalement impuissant à faire le bonheur de qui que ce soit ! Te rendre heureuse ! Ah, pauvre Louise, moi rendre une femme heureuse ! Je ne sais seulement pas [faire] jouer un enfant. Ma mère me retire sa petite quand j’y touche, car je la fais crier, et elle est comme toi, elle veut venir près de moi et m’appelle.
      Oui, je me ferme, je m’éteins, ma mémoire s’en va chaque jour. Je m’aperçois que j’ignore complètement beaucoup de choses que j’ai parfaitement sues. Si mon goût augmente, je n’en écris qu’avec plus de difficulté. La phrase ne coule plus, je l’arrache et elle me fait du mal en sortant.
      J’en suis arrivé, relativement à l’art, à ce qu’on éprouve relativement à l’amour quand on a passé déjà quelques années à méditer sur ces matières. Il m’épouvante. Je ne sais pas ai cela est clair ; il me semble que oui.
      Réveille donc ton sens critique et prends-moi par le côté ridicule ; il est large en moi. Y es-tu décidée ? Je te faciliterai cette étude, elle m’amusera moi-même. Ce sera la contrepartie de tous les hymnes que je me suis chantés à ma louange, et quand le jour viendra où je ne te serai plus rien, écris-le, comme tu le dis, sans détour ni sans façon ; de ce jour-là commencera alors une nouvelle phase.
      Addio, carissima.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
[Rouen, sans date]
      […] Les détails du ménage d’Emma Marguerite m’ont peu charmé ; c’est bien commun. Il y a des satisfactions bourgeoises qui dégoûtent, et de ces bonheurs ordinaires dont la vulgarité me répugne.
      C’est pour cela que je suis toujours prévenu contre Béranger, avec ses amours dans les greniers, et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. Et dans un palais, y sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pour nous transporter ailleurs ?
      Je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, la loge du portier et mon habit râpé, là où je vais pour oublier tout cela. Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent ; mais donner cela comme du beau, non, non ! J’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peaux de cygne, et des hamacs en plume de colibri.
      Quelle singulière idée tu as de vouloir que l’on continue Candide ! Est-ce que c’est possible ? Qui le fera ? Qui pourrait le faire ? Il y a des oeuvres tellement épouvantablement grandes — celle-là est du nombre — qu’elles écraseraient celui qui voudrait les porter. Armure de géant, le nain qui se la mettrait sur le dos en serait assommé avant d’avoir fait un pas.
      Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l’amour de l’Art, mais ta n’en as pas la religion. Si ta goûtais une délectation profonde et pure dans la contemplation des chefs-d’oeuvre, tu n’aurais pas parfois sur leur compte de si étranges réticences. Telle que tu es pourtant, on ne peut pas s’empêcher d’avoir pour toi une tendresse et une propension involontaires.
      Adieu, le tien.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
Mardi midi [Rouen, sans date. ]
      Tu m’engages à ne pas t’écrire si ça m’ennuie, ou puisque ça m’ennuie, dis-tu. Je suivrais ce conseil, s’il était bien vrai que cela m’assommât, pour me servir de ton mot, «ne sachant point souffrir contradiction ni débat chez moi». Ce serait du reste assez mal ; car, n’aurais-je pas pour toi le plus petit sentiment, après tout ce que tu me donnes, je devrais toujours m’efforcer de t’en rendre quelque chose. Et c’est parce que je ne m’efforce pas et que je ne me fouette pas que je te parais si cruellement froid et si étrangement insensible.
      Il est permis de tout faire, si ce n’est faire souffrir les autres ; voilà toute ma morale. Mais quand les autres souffrent malgré vous ? Quand cela est le résultat d’une volonté fatale et au-dessus de la nôtre, et comme la pure expression de la constitution interne de la vie, que dire ? Que faire ? Quel remède ?
      Le caillou peut se plaindre quand il est écrasé par le pied du cheval, et cependant les éclats du silex entrent dans la corne de l’animal. Il en saigne et il en boite, mais il continue à courir !
      Tu avais espéré le feu qui brûle, flambe, éclaire, envoie des clartés joyeuses, fait sécher les boiseries humides, assainit l’air et redonne la vie. Hélas ! je ne suis qu’une pauvre lampe de nuit, dont la mèche rouge pétille dans une mauvaise huile toute pleine d’eau et de poussière.
      Je m’étais dit : «Si faible que soit cette clarté, si tiède que soit ce rayon, ce sera toujours quelque chose pour cette pauvre âme.» J’aurais voulu éclairer un peu ta vie, la dorer d’une teinte douce où le sentiment, l’esprit et le plaisir se seraient trouvés fondus à dose égale. Il n’y eût eu qu’agrément et que charme. Et j’ai retrouvé toutes les âcretés qui m’ont usé et tous les épouvantements par où j’avais passé !
      La faute n’en est ni à moi ni à toi, mais à Dieu qui fait tout pour le mieux harmonique et tout pour le pire relatif.
      J’irai, je crois, à Paris dans un bon mois ou six semaines. Tu me reverras maigri aussi, si tu l’es. La bague que je porte à mon doigt, et qui me le serrait autrefois, en tombe maintenant quand je secoue la main.
      Nous nous reverrons donc, tu auras une joie ; puis, je repartirai, et ainsi toujours. Tu me réaccusera encore, tu me maudiras peut-être de nouveau ; c’est là l’éternel cercle.
      Comment, chère amie, peux-tu supposer que je sois assez indifférent à tout ce qui te touche pour que tu m’écrives que je m’inquiète peu de ton drame ? J’y pense souvent. Je rêve de la première représentation comme si c’était moi. Es-tu sûre que Rachel se charge du rôle ? Comment t’y es-tu prise, l’oeuvre avance-t-elle ? Toute la vanité littéraire que je n’ai plus (je l’ai réduite en miettes imperceptibles à force de bon sens), je l’ai reportée sur les autres. Quand les mères vieillissent, elles ne sont plus coquettes pour elles, tu sais !
      Je lis maintenant du Théocrite et du Lucrèce. Je commence à les comprendre. Quels artistes que ces anciens ! Et quelles langues que ces langues-là ! Toutes celles que nous pourrons faire, va, ne vaudront jamais celles-là.
      C’est là qu’il faut vivre, c’est là qu’il faut aller, dans la région du soleil, au pays du Beau. Les gens qui entendent la vie matérielle, quand il pleut l’hiver ferment leurs volets, allument vingt-cinq bougies, font un grand feu, conditionnent un punch et se couchent sur des peaux de tigre, à fumer des cigarettes.
      Il faut prendre cela au sens moral et, comme dit le proverbe persan, «boucher les cinq fenêtres afin que la maison y voie plus clair».
      Fourmi, qu’est-ce que me fait le monde à moi ? Qu’il tourne à sa fantaisie ! Je vis dans ma petite demeure que je tapisse de poussière de diamants.
      Je lis aussi du Byron, et toujours les Livres Saints. Je fume, je prends l’air sur mon balcon et puis c’est tout. La vie se passe tout de même.
      Écoute ici un conseil médical : prends beaucoup de bains. Il y a quelque temps, j’étais fort irrité (c’était le résultat d’une grande colère qui m’avait duré plusieurs jours). Je me suis mis à ce régime et je m’en suis fort bien trouvé.
      Adieu, chère amie, et puisque tu ne veux pas que j’embrasse ton front, je passe ma main sous tes papillotes, je te prends par les oreilles, et ce baiser je le mets sur ta bouche.

***

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1926
      
Samedi soir [Rouen, 11-12 décembre 1847].
      Vous me dites d’être bon, de vous répondre tout de suite ; vous faites presque appel à ma générosité, pauvre chère âme. Vous saviez bien que je ne vous refuserais pas. Il y a vingt-six ans aujourd’hui, à cette heure à peu près (il est une heure), je suis venu au monde. Souhaitez-moi que ce qui me reste à vivre soit plus facétieux que ce qui a été vécu et acceptez la dédicace de cet anniversaire.
      Ah ! qu’il aurait mieux valu, je ne dis pas pour moi, mais pour vous, que jamais vous ne me connaissiez ! Vous me navrez de tristesse à vous voir si malheureuse. Et quand je pense que c’est moi qui en suis la cause, moi ! moi ! Je ne valais pas tant d’amour, je vous l’ai dit dès le début.
      Si j’avais pu vivre à Paris, vous n’auriez pas tant pleuré peut-être. Cet amour que vous trouvez que je vous refuse, il se fût en allé de votre coeur pièce à pièce, ou plutôt petit à petit, emporté chaque jour par la pourriture de l’habitude. Les arrachements que vous ressentez auraient été des délabrements. Mais le bonheur ! le bonheur ! Allons donc ! le croyez-vous possible n’importe où, n’importe comment, n’importe par qui ? N’y a-t-il pas, au fond des meilleures tendresses, des levains amers qui montent du fond à la surface et la troublent toujours, si pure qu’elle soit ? L’amour c’est le ciel, dit-on. Mais le ciel a des nuages, sans compter les tempêtes.
      Eh bien ! oui, patientez, nous nous reverrons. Je veux vous revoir d’ailleurs ; les baisers reviendront… mais ce sera pire encore pour vous après... Tâchez de réfléchir là-dessus froidement, comme si c’était sur un autre, et vous verrez que j’ai raison et qu’il vaut mieux peut-être continuer votre malheur.
      Ah ! tutoyons-nous, voyons ! Pas de petitesse ! Tâchons d’avoir de l’esprit, puisque c’est un peu notre métier à tous deux.
      Non, je ne suis pas une abstraction, et je n’ai pas ce calme divin dont vous parlez. Mais rassure-toi quant à mes oeuvres, ce ne sera pas le côté des passions qui manquera. J’en ai de vieilles provisions dans mon sac et, comme j’en dépense peu, elles ne s’usent pas vite. S’il fallait être ému pour émouvoir les autres, je pourrais écrite des livres qui feraient trembler les mains et battre les coeurs et, comme je suis sûr de ne jamais perdre cette faculté d’émotion, que la plume me donne d’elle-même sans que j’y sois pour rien et qui m’arrive malgré moi d’une façon souvent gênante, je m’en préoccupe peu et je cherche au contraire non pas la vibration mais le dessin.
      
Quant à ma santé dont tu t’inquiètes, sois convaincue une fois pour toutes que, quoi qu’il m’arrive et que je souffre, qu’elle est bonne, en ce sens qu’elle ira loin (j’ai mes raisons pour le croire). Mais je vivrai comme je vis, toujours souffrant des nerfs, cette porte de transmission entre l’âme et le corps, par laquelle j’ai voulu peut-être faire passer trop de choses.
      Ma nature, comme tu dis, ne souffre pas du régime que je mène, parce que je lui ai appris, de bonne heure, à me laisser tranquille. On s’habitue à tout, à tout, je le répète. À quinze ans j’ai passé un mois à ne faire que deux repas par semaine. De vingt et un ans à vingt-quatre, deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie visité Paphos, et le singulier de tout cela c’est qu’il n’y a ni parti pris, ni entêtement. Cela se fait je ne sais pourquoi, apparemment parce qu’il faut que ça se fasse. Je n’ai jamais éprouvé, pour vivre, la nécessité de la compagnie de personne. Le désir, oui ; mais le besoin ?
      Si j’étais riche, c’est-à-dire si j’avais le moyen de m’entourer de statues, de musique et de fleurs, si j’avais enfin la réalisation, et on l’a, quoi qu’on en dise, avec de l’argent quand on sait s’en servir, il est probable que j’en arriverais à ne plus manger que du pain sec et à ne plus dormir, car je n’aurais plus ni faim ni sommeil.
      Moi aussi, comme toi, j’éprouve qu’il me faudrait parfois une bonne brise sur le visage.
      Au coin de mon feu je rêve des voyages, des courses à n’en plus finir par le monde et, plus triste ensuite, je me remets à mon travail. Mon apathie à me mouvoir, à l’action en général, quelle qu’elle soit, augmente. Voilà trois semaines que nous sommes ici à Rouen. Je n’ai, depuis ce temps, pris l’air que sur mon balcon. Je refais cependant des armes, avec furie même. C’est trois demi-heures de rage furieuse par semaine. Après ma leçon, j’en ai pour longtemps à râler dans un fauteuil. Mais je ne suis plus si vigoureux que dans ma jeunesse où la sueur m’en coulait par terre, comme de dessous le ventre des chevaux.
      Je ne sais quand je te ferai lire la Bretagne, que j’ai fort envie de te montrer. Je n’aurai pas fini mon dernier chapitre avant le jour de l’An. Puis il faudra relire le tout, corriger et ensuite recopier. Je n’aurai guère un manuscrit sortable avant le printemps.
      Phidias m’assomme. Il est fort ridicule dans cette affaire (du buste). Dis-lui que je n’y peux rien. Au reste, mercredi dernier on a décidé définitivement l’emplacement du buste. Il ne doit pas être maintenant longtemps avant d’être payé.
      Adieu, je t’embrasse quoique je n’en aie guère la place.

***

À ERNEST CHEVALIER.

      Lundi soir [Rouen, décembre 1847].
      
MON CHER ERNEST,
      Je te renvoie la lettre adressée à ta grand-mère, car nous ignorons son adresse à Forges et, n’entendant pas parler d’elle, nous ne savons pas non plus si elle n’est pas retournée aux Andelys.
      Rien de nouveau ici. Tout le monde a le rhume, Henri IV est mort, la vertu est plus précieuse que les richesses, etc.
      Il va y avoir un banquet réformiste dans ma patrie ; j’irai. Le pouvoir va me regarder d’un mauvais oeil, je serai couché sur les registres, et ce sera un précédent fâcheux pour moi, quand plus tard tu réclameras ce vieux glaive et ces bonnes balances contre celui qui t’embrasse.
      À toi.

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À LOUISE COLET.

      En partie inédite
      
Dimanche soir [Rouen, sans date].
      J’ai écrit à Du Camp pour les lettres ; je lui en avais déjà parlé. Vous savez, je vous dirai exactement et entièrement, comme je le dois, quelle sera sa réponse. Quoi qu’il arrive, soyez, ma chère Louise, sans la moindre inquiétude et sur le présent et sur l’avenir. J’ai peur, d’après tout ce que vous me dites de votre santé, que vous ne finissiez par devenir malade. Soignez-vous, soyez sage ; je veux dire raisonnable. Tâchez surtout de refréner cette susceptibilité nerveuse qui est la calamité des natures d’artiste et la source de presque toutes leurs douleurs, tant au moral qu’au physique. Quant à moi, mes nerfs ne vont pas mieux. Je m’attends d’un jour à l’autre à avoir quelque attaque assez grave, car voilà quatre mois révolus que je n’en ai eu, ce qui est, depuis un an, le délai habituel. Au reste je m’en fous, comme dirait Phidias. À force de temps tout s’use, les maladies comme le reste, et j’userai celle-là à force de patience, sans remède ni rien ; je le sens et j’en suis presque sûr. Pardon, pauvre âme, de vous entretenir de ces misères, mais ce sont les moindres ; j’en ai d’autres, la famille, etc ! Oh, si vous saviez l’envie, le besoin que je me sens de faire mon paquet et de partir bien loin, dans un pays dont je n’entende pas la langue, loin de tout ce qui m’entoure, de tout ce qui m’oppresse !
      Penser que jamais, sans doute, je ne verrai la Chine ! que jamais je ne m’endormirai au pas cadencé des chameaux ! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d’un tigre accroupi dans les bambous ! Vous pouvez traiter tout cela comme des appétits d’imagination qui ne méritent pas de pitié ; mais j’en souffre tant quand j’y pense, ce qui malheureusement m’arrive souvent, que vous en seriez émue si vous pouviez voir ce qu’il y a là de lamentable et d’irrémédiable. Je vis dans une fosse et, quand je lève la tête pour regarder le ciel, c’est vous que je vois en haut, penchée sur le bord et pleurant. Y a-t-il du nouveau pour le drame ? à quand ? qu’a-t-on décidé ? J’ai bien envie de le voir, allez ; mon coeur en bat d’avance comme si je voyais se lever le rideau du premier acte.
      J’ai fini le dernier chapitre de la Bretagne ; il me faut bien encore six belles semaines pour corriger l’ensemble, enlever des répétitions de mots et élaguer quantité de redites. C’est un travail délicat, long et ennuyeux. Maintenant que je n’écris plus, je vais reprendre ce brave Aristophane et mes lectures religieuses. Mon copiste va si lentement, est si bête et si sot que je ne sais quand il aura fini et quand je pourrai vous prêter le manuscrit qui sera mien, des deux que nous ferons faire. Si nous eussions eu deux mille francs dans notre poche, au lieu de faire copier nous en eussions fait tirer deux exemplaires imprimés pour nous seuls, ce qui eût été plus commode à lire. Adieu, ma chère Louise, je vous embrasse sur le coeur, de tout le mien.

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À LOUISE COLET.

      Rouen [fin décembre 1847].
      Parlons de choses sérieuses, de votre cher drame. Je n’ai jamais eu tant souci d’aucune de mes oeuvres (je n’ai eu souci d’aucune du reste, c’est donc peu dire). Eh bien, je n’ai jamais tant pensé à rien de ce que j’ai pu faire qu’à votre pièce ; son avenir, son succès m’intéressent infiniment et j’en suis préoccupé comme je le serais de la nuit de noces de ma fille. Si Rachel ne peut jouer le rôle de Madeleine, il serait plus sage d’attendre à l’année prochaine. Mais si l’année prochaine, comme celle-ci, elle ne peut ou ne veut le jouer, il faut, je crois, le donner le plus tôt possible aux Français et pas ailleurs. Un demi-succès aux Français vaut mieux qu’un succès à l’Odéon. Si vous le donnez à un théâtre secondaire, il n’y aurait selon moi que la promesse d’une belle mise en scène qui me ferait céder, et encore ! Il y a du reste trop longtemps que je n’ai de nouvelles du monde civilisé pour vous donner aucun avis bien bon ; tâchez avant tout, et par n’importe quels moyens, que Rachel prenne le rôle.
      Depuis ma dernière lettre, j’ai encore eu un accroc à ma casaque. Il m’a poussé sous le bras un anthrax qui m’a fait souffrir pendant quelques jours et empêché de dormir pendant quelques nuits. C’est à peu près passé et j’ai recommencé d’aujourd’hui à faire des armes. J’étudie avec conscience cet art compliqué qui vous apprend la manière de se débarrasser du prochain. Le prochain d’ailleurs me gêne peu et je n’en vois guère.
      J’ai pourtant vu dernièrement quelque chose de beau et je suis encore dominé par l’impression grotesque et lamentable à la fois que ce spectacle m’a laissée. J’ai assisté à un banquet réformiste ! Quel goût ! quelle cuisine ! quels vins ! et quels discours ! Rien ne m’a plus donné un absolu mépris du succès, à considérer à quel prix on l’obtient. Je restais froid et avec des nausées de dégoût au milieu de l’enthousiasme patriotique qu’excitaient «le timon de l’État, l’abîme où nous courons, l’honneur de notre pavillon, l’ombre de nos étendards, la fraternité des peuples» et autres galettes de cette farine. Jamais les plus belles oeuvres des maîtres n’auront le quart de ces applaudissements-là. Jamais le Frank de Musset ne fera pousser les cris d’admiration qui partaient de tous les côtés de la salle aux hurlements vertueux de M. Odilon Barot et aux éplorements de Me Crémieux sur l’état de nos finances. Et après cette séance de neuf heures passées devant du dindon froid, du cochon de lait et dans la compagnie de mon serrurier qui me tapait sur l’épaule aux beaux endroits, je m’en suis revenu gelé jusque dans les entrailles. Quelque triste opinion que l’on ait des hommes, l’amertume vous vient au coeur quand s’étalent devant vous des bêtises aussi délirantes, des stupidités aussi échevelées. On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait, de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. Il y a des gens de grand talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures : le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages. Béranger est le bouilli de la poésie moderne : tout le monde peut en manger et trouve ça bon.
      Voilà le jour de l’an qui vient, encore un an de passé ! Allons, du courage, pauvre amie ! Cette année-ci sera meilleure, espérons-le.
      On a coutume de faire un cadeau à ceux qu’on aime. Je cherche autour de moi à vous envoyer quelque chose, quelque chose qui soit de moi, à moi. Je ne trouve rien. Eh bien, chère Louise, acceptez ceci, un baiser que je vous donne, un grand baiser du coeur, dans lequel je me mets tout entier, dans lequel je vous prends tout entière. Je le dépose ici, au bas de ma lettre ; prenez-le.

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