Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉES 1848 - 1849

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.

[Croisset, mars 1848.]

Je vous remercie de la sollicitude que vous avez prise de moi durant ces événements derniers et, cette fois-ci, comme les précédentes, je vous demande pardon de l’inquiétude et du chagrin que je vous ai causés.

Votre lettre ne m’est arrivée qu’après sept jours de retard. La faute a été aux postes qui ont été, comme vous pouvez vous le figurer, fort mal servies pendant toute la semaine dernière.

Vous me demandez mon avis sur tout ce qui vient de s’accomplir. Eh bien ! tout cela est fort drôle. Il y a des mines de déconfits bien réjouissantes à voir. Je me délecte profondément dans la contemplation de toutes les ambitions aplaties. Je ne sais si la forme nouvelle du gouvernement et l’état social qui en résultera sera favorable à l’Art. C’est une question. On ne pourra pas être plus bourgeois ni plus nul. Quant à plus bête, est-ce possible ?

Je suis bien aise que votre drame y gagne. Un beau drame vaut bien un roi. J’irai l’applaudir à la première représentation. Comme je vous l’ai dit déjà, je serai là. Vous me verrez, je le soignerai bien et de tout coeur.

À quoi bon revenir sans cesse sur Du Camp et sur les griefs, fondés ou non, que vous pouvez avoir contre lui ? Vous devez comprendre que cela m’est pénible depuis longtemps. Cette persistance, qui était d’abord de mauvais goût, finit par être cruelle.

À quoi bon aussi tous vos préambules pour m’annoncer la nouvelle ? Vous auriez pu me la dire tout d’abord sans circonlocutions. Je vous épargne les réflexions qu’elle m’a fait faire et l’exposé des sentiments qu’elle m’a causés. Il y en aurait trop à dire. Je vous plains, je vous plains beaucoup. J’ai souffert pour vous et, pour mieux dire, j’ai tout vu. Vous comprenez, n’est-ce pas ? C’est à l’artiste que je m’adresse.

Quoi qu’il advienne, comptez toujours sur moi. Quand même nous ne nous écririons plus, quand même nous ne nous reverrions plus, il y aura toujours entre nous un lien qui ne s’effacera pas, un passé dont les conséquences subsisteront.

Ma monstrueuse personnalité, comme vous le dites si aimablement, n’est pas telle qu’elle efface en moi tout sentiment honnête, humain, si vous aimez mieux. Un jour, peut-être, vous le reconnaîtrez et vous vous repentirez d’avoir dépensé, à propos de moi, tant de chagrin et tant d’amertume.

Adieu, je vous embrasse. À vous.

***

À Maxime Du Camp.

Croisset, 7 avril 1848.

Alfred est mort lundi soir, à minuit. Je l’ai enterré hier. Je l’ai gardé pendant deux nuits. Je l’ai enseveli dans son drap, je lui ai donné le baiser d’adieu et j’ai vu souder son cercueil. J’ai passé là deux jours larges. En le gardant, je lisais les Religions de l’antiquité de Kreutzer. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait les chants du coq et un papillon de nuit voltigeait autour du flambeau. Jamais je n’oublierai tout cela, ni l’air de sa figure ni, le premier soir, à minuit, le son éloigné d’un cor de chasse qui m’est arrivé à travers les bois. Le mercredi j’ai été me promener tout l’après-midi avec une chienne qui m’a suivi sans que je l’aie appelée. Cette chienne l’avait pris en affection et l’accompagnait toujours quand il sortait seul. La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé horriblement sans qu’on ait pu la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places, j’ai fumé, j’ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j’ai dormi. La dernière nuit, j’ai lu les Feuilles d’automne. Je tombais toujours sur les pièces qu’il aimait le mieux ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. De temps à autre j’allais lever le voile qu’on lui avait mis sur le visage, pour le regarder. J’étais enveloppé d’un manteau qui a appartenu à mon père et qu’il n’a mis qu’une fois, le jour du mariage de Caroline. Quand le jour a paru, vers 4 heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l’ai soulevé, retourné et enveloppé. L’impression de ses membres froids et raidis m’est restée toute la journée au bout des doigts. Il était affreusement décomposé. Nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses bandelettes et j’ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher sur le ciel, les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante. Des oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial : "Il ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant", ou plutôt j’entendais sa voix qui me la disait et tout le jour j’en ai été délicieusement obsédé. On l’a placé dans le vestibule. Les portes étaient décrochées et le grand air du matin venait avec la fraîcheur de la pluie, qui s’était mise à tomber. On l’a porté à bras au cimetière. La course a duré plus d’une heure. Placé derrière, je voyais le cercueil osciller avec un mouvement de barque qui remue au roulis. L’office a été atroce de longueur. Au cimetière, la terre était grasse. Je me suis approché sur le bord et j’ai regardé une à une toutes les pelletées tomber. Il m’a semblé qu’il en tombait cent mille. Pour revenir à Rouen, je suis monté sur le siège avec Bouilhet. La pluie tombait raide. Les chevaux allaient au galop ; je criais pour les animer. L’air m’a fait grand bien. J’ai dormi toute cette nuit et je puis dire toute cette journée. Voilà ce que j’ai vécu depuis mardi soir. J’ai eu des aperceptions inouïes et des éblouissements d’idées intraduisibles. Un tas de choses me sont revenues, avec des choeurs de musique et des bouffées de parfums. Jusqu’au moment où il lui a été impossible de rien faire, il lisait Spinoza jusqu’à une heure du matin, tous les soirs, dans son lit. Un de ces derniers jours, comme la fenêtre était ouverte et que le soleil entrait dans sa chambre, il a dit : "Fermez-la, c’est trop beau ! c’est trop beau !" Il y a des moments, cher Max, où j’ai singulièrement pensé à toi et où j’ai fait de tristes rapprochements d’images.

Adieu, je t’embrasse et j’ai grande envie de te voir, car j’ai besoin de dire des choses incompréhensibles.

***

À Ernest Chevalier.

Croisset, lundi 10 [avril 1848].

J’attendais toujours à t’écrire, mon brave Ernest, pour te donner des nouvelles définitives de ce pauvre Alfred. Tout est fini maintenant ! Il est mort il y a aujourd’hui 8 jours, à cette heure-ci (minuit). Je l’ai enterré jeudi dernier. Il a horriblement souffert et s’est vu finir. Tu sais, toi qui nous as connus dans notre jeunesse, si je l’aimais et quelle peine cette perte m’a dû faire. Encore un de moins, encore un de plus qui s’en va. Tout tombe autour de moi. Il me semble parfois que je suis bien vieux. À chaque malheur qui vous arrive, on semble défier le sort de vous en donner plus, et à peine on a le temps de croire que c’était impossible qu’il en arrive de nouveaux, auxquels on ne s’attendait pas ; et toujours, et toujours.

Quelle plate boutique que l’existence ! Je ne sais si la République y portera remède. J’en doute fort.

Et toi, vieil ami, que deviens-tu dans ta Corse ? Se dispose-t-on à te donner ton congé ? Crois-tu que tu resteras ? J’avais envoyé à ton père une lettre de recommandation pour quelqu’un de la connaissance de Crémieux. Il ne m’a donné aucune nouvelle de ses démarches ; je ne sais où en sont les choses. Ici, tout est fort plat et très tranquille, quoiqu’assez sombre. Je monte demain ma première garde. Hier j’ai été de   «revue" pour planter un arbre de la liberté ! Hei mihi !

Mon intérieur, pauvre vieux, n’est pas plus gai que par le passé. La mort d’Alfred n’est pas venue, comme tu penses, pour me ragaillardir. Les farces du "vrai Garçon", comme c’est loin ! Et comme ça me paraît amer maintenant !

Je travaille toujours, je lis, je culotte une masse de pipes, la journée passe et le lendemain vient.

Adieu, cher Ernest, je t’embrasse, à toi.

***

À Maxime Du Camp.

[Fin mai 1848.]

[...] J’ai reçu ton chapitre ; il est meilleur que le précédent. Il faudrait peu de chose pour le rendre bon. Ce serait quelques ciels à retrancher. Il y a trop de couleurs semblables, trop de petits détails, voilà tout. Ah ! cher Max ! J’ai été bien attendri, va, en lisant une certaine page de regrets et en y resongeant, à ce pauvre bon petit voyage de Bretagne. Oui ! il est peu probable que nous en refassions un pareil. Ça ne se renouvelle pas une seconde fois. Il y aurait même peut-être de la bêtise à l’essayer. Ah ! comme il m’en est venu tantôt une volée de souvenirs dans la tête, de la poussière, des tournants de route, des montées de côte au soleil, et encore, comme il y a un an, des songeries à deux au bord des fossés ! Et dire que, lorsque tu iras boire l’eau du Nil, je ne serai pas avec toi ! [...].

***

À Louise Colet.

Billet inédit en 1926.

Vendredi soir, 21 août 1848.

Merci du cadeau.

Merci de vos très beaux vers.

Merci du souvenir.

À vous. G.

***

ANNÉE 1849

À Ernest Chevalier.

Croisset, dimanche 6 mai [1849].

J’ai du nouveau à t’apprendre, mon cher Ernest. Au mois d’octobre prochain, je (n’aie pas peur de ce qui suit, ce n’est point mon mariage, mais mieux), au mois d’octobre prochain ou à la fin de septembre je fous le camp pour l’Égypte. Je vais faire un voyage dans tout l’Orient. Je serai parti de quinze à dix-huit mois. Nous remonterons le Nil jusqu’à Thèbes, de là en Palestine ; puis la Syrie, Bagdad, Bassora, la Perse jusqu’à la mer Caspienne, le Caucase, la Géorgie, l’Asie Mineure par les côtes, Constantinople et la Grèce s’il nous reste du temps et de l’argent. Quid dicis ? je te vois de là ouvrir de grands yeux et te demander comment je fais pour partir. Voici, vieux, les raisons qui m’ont décidé [...]

J’ai besoin de prendre l’air, dans toute l’extension du mot. Ma mère, voyant que cela m’était indispensable, a consenti à ce voyage, et voilà. Je ne pense qu’avec angoisse aux inquiétudes que je vais lui faire subir, mais je crois que c’est un mal pour en éviter un moins [sic] grand. Je ne suis pas encore parti. D’ici là il se passera peut-être bien des choses. Cependant, quant à moi, mon parti est pris, et j’ai été longtemps à le prendre. Un an, un an à lutter contre cette passion des champs qui me dévorait, si bien que j’en ai fort maigri. Dans ce moment on commence à préparer nos affaires, à Du Camp et à moi, et nous sommes en pourparlers pour un domestique. Donc, mon vieux, vers le mois d’octobre il est probable que je te saluerai de la main en passant, et quand nous nous reverrons j’en aurai de belles à te raconter.

Tu auras au mois de juin la visite d’un ancien camarade. Je t’adresse le sieur Fauvel qui va se promener en Corse. Donne-lui toutes espèces de facilités et de recommandations ; tu m’obligeras.

Comment, pauvre bougre, n’as-tu pas plus de chance que ça et ne peux-tu sortir de ton île qui, pour être le berceau du grand homme n’en doit pas moins commencer à te sembler fastidieuse ? Je ne sais si les corses sont aussi stupides que les français, mais ici c’est déplorable. Républicains, réactionnaires, rouges, bleus, tricolores, tout cela concourt d’ineptie. Il y a de quoi faire vomir les honnêtes gens, comme disait le Garçon. Les patriotes ont peut-être raison : la France est abaissée. Quant à l’esprit, c’est certain. La politique achève d’en tirer la dernière goutte. (...)

Quand te verrai-je maintenant ? Si tu viens aux Andelys en septembre, je ne serai pas encore parti. Si tu te trouves à Marseille, peut-être nous y rencontrerons-nous. écris-moi de temps à autre d’ici là. Adieu, vieil ami, je t’embrasse.

***

À Parain.

Croisset, samedi soir. (Mai 1849).

J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, mon cher oncle (ce n’est point mon mariage) : je pars au mois d’octobre prochain avec Du Camp pour l’Égypte, la Syrie et la Perse. Ma santé, qui loin de s’améliorer empire, m’a forcé à aller consulter à Paris M. Cloquet qui m’a fortement conseillé les pays chauds. Quand vous viendrez, je vous conterai tout cela plus au long ; j’en ai beaucoup à vous dire. C’est à vous autres que je recommanderai ma pauvre mère pendant mon absence, qui durera de quinze à dix-huit mois. Ma mère va louer sa maison de Rouen, car elle a l’intention de passer une bonne partie de son temps à Nogent. De toutes façons c’est ce qu’elle pourra faire de mieux.

En attendant mon départ, nous sommes convenus, ma mère et moi, de ne pas ouvrir la bouche de ce voyage pour deux raisons : la première, c’est qu’il est inutile de se tracasser d’avance et d’exciter sa tristesse par anticipation ; la seconde, c’est que, n’ayant pas fini mon maudit Saint-Antoine (car il dure toujours le polisson ! Quoique je maigrisse dessus), ça me troublerait et m’empêcherait de travailler. Vous savez, vieux compagnon, que l’idée que je dois être dérangé me dérange, et j’ai bien assez de besogne sans avoir en outre l’Orient qui danse au bout de ma table, et les grelots des dromadaires qui me bourdonnent dans les oreilles par-dessus le bruit de mes phrases. Donc, quoique ce voyage soit conclu, on n’en dit mot ici ; comprenez-vous ?

Nous avons calculé, le sieur Du Camp et moi, que nos moyens nous permettaient très largement d’avoir un domestique, chose à peu près indispensable. Il nous faut un gars solide, au moral comme au physique, habitué à la fatigue, sachant manier un fusil, intelligent et vif. J’ai songé au jeune Leclerc, dont la dernière escapade n’a fait que me confirmer dans la bonne opinion que j’avais de sa personne. Si on le retrouvait, pensez-vous qu’il veuille venir ?

Croyez-vous que le choix soit bon ? En cas qu’il soit à Nogent maintenant, je vous reécrirais pour poser mes conditions. S’il est à Paris, y a-t-il moyen d’avoir son adresse ? Dans ce dernier cas il irait parler à Du Camp. Occupez-vous de cela, je vous prie.

J’ai vu chez M. Walkenaer une Bible compacte en un volume in-8 dont je désirerais savoir l’éditeur et l’année de la publication. Quand Bonenfant verra le susdit particulier, je lui serai fort obligé de m’obtenir ce renseignement. Et vous, vieux brave, avez-vous toujours peur du choléra ? Je ne sais s’il y en a à Rouen, mais on n’en parle guère. Je crois que vous pourriez vous aventurer sans péril. Au reste, je ne veux vous donner aucun conseil, de peur qu’à la moindre colique qui vous prendrait vous ne vous imaginiez trépasser. Mais j’ai tout de même bien envie de vous voir, je vous assure.

Adieu, cher vieil oncle ; je vous embrasse comme je vous aime.

***

À Parain.

Croisset, samedi soir (été 1849).

Je vous remercie, mon brave père Parain, de la célérité que vous avez mise dans l’affaire Leclerc. Pour en finir de suite, qu’il sache à quoi s’en tenir et nous aussi. Voici quelles sont nos conditions : il nous accompagnera partout, ne nous quittera pas et nous obéira ponctuellement.

1° Il aura, soir et matin, lorsque nous serons en route, à faire et défaire notre tente, ce qui ne lui demandera pas cinq minutes de temps au bout de trois jours qu’il en aura pris l’habitude.

2° Il aura soin de nos armes, les charger, les nettoyer, etc., ainsi que la surveillance de nos chevaux et de nos bagages qui seront spécialement sous sa garde.

3° Il brossera nos habits et nos bottes et nous fera la cuisine, ce qui se bornera à faire cuire de la viande (quand nous en aurons) ou des oeufs, à vider une volaille, à plumer du gibier (cela n’aura lieu ordinairement qu’en campagne).

4° Il portera le costume que nous jugerons convenable de lui donner. Comme on n’est considéré à l’étranger qu’en rapport de la considération que l’on s’attribue soi-même, cela est important.

Voilà quelles seront ses principales charges. Du reste, il faut qu’il soit décidé d’avance à tout faire et à ne jamais dire, comme les domestiques ordinaires : ça n’est pas de mon devoir, ça sort de mes fonctions.

Maintenant, pour sa gouverne, il faut qu’il sache :

1° Qu’il peut y avoir du danger de diverses natures : privation de choses nécessaires, chaleur excessive, mauvaise nourriture bien souvent, maladies, coups de fusil, mal de mer, etc. (la plus grande prudence est exigée tant pour lui que pour nous ; quelque incartade de sa part pourrait nous attirer de mauvaises affaires).

2° Il sera privé complètement, ou à peu près, de femelles, sous peine, s’il voulait s’en passer la fantaisie, de se faire couper la gorge et à nous aussi.

3° Il n’aura plus ni vin, ni eau-de-vie, mais du café plusieurs fois par jour (en campagne) et du tabac tant qu’il en voudra ; nous lui en fournirons.

Du reste il ira à cheval comme nous, sera armé de pied en cap et aura du gibier à tuer de toute nature, depuis des perdrix rouges jusqu’à des lions et des crocodiles. Ce sera même en route sa principale occupation. Quand il aura besoin de quelque chose, nous le lui donnerons et subviendrons à tous ses besoins. Bref, il partagera complètement notre genre de vie. Que Bonenfant ait l’obligeance, tant qu’il est en lui et que Leclerc pourra le comprendre, de l’initier un peu à ce que c’est qu’un voyage pareil, pour qu’il s’en fasse quelque idée et qu’il ne nous accuse pas plus tard de l’avoir trompé. Une fois qu’il sera avec nous, il n’y aura pas à revenir, ni à regretter Courtavant. Il faudra aller jusqu’au bout.

Pour ce qui est de ses gages, nous serons partis de quinze à dix-huit mois au plus. Nous le prendrions à notre service le 1er septembre prochain, et au retour nous lui compterions 1500 francs. S’il aimait mieux en laisser d’avance 500 à sa femme, libre à lui. Qu’il réfléchisse. Il y aura du hasard, de l’aventure, beaucoup de fatigue, un peu de péril et considérablement de choses cocasses et nouvelles pour lui.

J’oublie un dernier point, mon cher oncle. Vous me dites que le gaillard est un tant soit peu vaniteux. Il devra, dans l’intérêt de notre sécurité, garder vis-à-vis de nous (en présence d’étrangers surtout) le plus grand respect. Il ira, bien entendu, aux secondes places et en campagne couchera à la porte de notre tente. Du reste il lui arrivera d’avoir des gens sous ses ordres. Quand nous prendrons des escortes en Syrie, il en sera le capitaine. D’ici là, s’il accepte, qu’il s’exerce à monter à cheval et à tirer tout en allant. Qu’il apprenne même à faire la barbe s’il peut ; ce ne serait pas inutile.

Je n’ai plus de place, mon cher vieux compagnon, pour vous dire que nous vous attendons. Adieu, vieux solide, embrassez tout votre monde pour moi.

***

À Parain.

Croisset, vendredi soir (été 1849).

J’ai reçu ce matin, mon cher oncle, une lettre de Leclerc à laquelle je n’ai rien compris. Au lieu de me dire s’il accepte, oui ou non, les conditions que je lui ai posées dans la dernière lettre que je vous ai écrite, il me fait beaucoup de protestations et de doléances. Je crois que son désir est que vous le repreniez comme garde. Il a l’air d’implorer mon intervention pour cela. Si vous en étiez content, en effet, vous feriez bien de lui pardonner son escapade et de le réintégrer dans ses fonctions. Il me dit qu’il ne va pas vous voir, car il ne ferait que pleurer et ne saurait que vous dire. Il m’a l’air d’un homme abattu et très humilié. Dans tout cela je ne sais s’il veut venir avec moi en Orient. Mais voilà un autre incident. Du Camp a déniché je ne sais où un gars superbe, un corse, un ancien troupier qui a déjà été en Égypte et paraît, d’après ce qu’il m’écrit, un drôle roué. Il penche pour lui, de même que moi je penche pour Leclerc. Le choix d’un domestique pour un tel voyage est une affaire trop grave pour se décider à la légère. De sorte que nous ne ferons notre choix et ne donnerons notre parole à l’un ou à l’autre qu’après avoir vu, moi Sassetti (c’est le nom de l’ex-voltigeur) et lui Du Camp, Leclerc.

En conséquence, si maître Leclerc veut voyager aux conditions que je vous ai envoyées, il fera bien d’accompagner Dupont jusqu’à Paris, quand celui-ci se mettra en route, et d’aller place de la Madeleine, 30, causer avec mon collègue afin qu’il en juge. Bien entendu que je paierai ce petit voyage dont la dépense ne peut être grande. Vous la fixerez vous-même, s’il vous plaît, cher oncle.

Voilà donc l’état de la question, comme on dit en politique. Plus tôt Leclerc ira se montrer à Du Camp, et plus tôt nous serons décidés sur l’homme que nous devrons prendre. Du Camp, de son côté, doit m’envoyer un de ces jours Sassetti.

Du reste rien de nouveau, cher vieux compagnon. Je travaille toujours ma Tentation comme dix nègres. J’en ai encore pour deux grands mois. Ça et le voyage à l’horizon, vous voyez que je ne manque pas de choses qui me trottent dans la tête.

Adieu, je vous embrasse vous et tout le monde de là-bas.

***

À sa mère.

Paris, 26 octobre 1849, 1 h du matin. (Nuit du 25 au 26.)

Tu dors sans doute maintenant, pauvre vieille chérie. Comme tu as dû pleurer ce soir, et moi aussi, va ! Dis-moi comment tu vas, ne me cache rien. Songe, pauvre vieille, que ça me serait un remords épouvantable si ce voyage te faisait trop de mal. Max est bien bon, sois sans crainte. J’ai trouvé nos passeports prêts. Tout a été comme sur des roulettes ; c’est bon signe. Adieu ; voilà la première lettre, les autres succéderont bientôt. Je t’en enverrai demain une plus longue. Et toi ? Écris-moi des volumes, dégorge-toi.

Adieu, je t’embrasse de tout mon coeur plein de toi. Mille caresses.

***

À sa mère.

Paris, vendredi, 26 octobre 1849.

Une journée de passée, pauvre vieille, c’est sans doute la pire. Comme tu as dû t’ennuyer aujourd’hui ! Je me figure ta bonne mine pensive... J’attends demain matin une lettre de toi... Il est bien convenu entre Max et moi que si, une fois l’Égypte vue, nous nous sentons fatigués ou que l’ennui de toi me prenne ou que tu me rappelles, je reviens. Ainsi ne te tourmente pas par avance, sois sans crainte ; il me semble que l’envie de te revoir me ferait revenir à travers tout. Oh ! comme je t’embrasserai au retour, pauvre vieille !...

***

À sa mère.

Paris, samedi, 27 octobre (1849).

La journée d’aujourd’hui m’a semblé moins longue que celle d’hier, pauvre chère vieille, quoique j’aie été moins occupé. Ainsi j’espère peu à peu me faire à notre absence ; mais toi ? J’attendais avec impatience ta bonne lettre. Quoique par métier je fasse du style, je ne sais que te dire, car j’aurais tant de choses à te dire !

Hier au soir, après t’avoir écrit, j’ai été à l’Opéra voir le Prophète. C’est magnifique ; ça m’a fait du bien, j’en suis sorti rafraîchi, émerveillé, et plein de vie. Devine qui est-ce qui est venu s’asseoir à côté de moi ? Un Persan en costume !... Je viens de passer une partie de mon après-midi chez ce brave Pradier qui m’a fait de belles théories sur les voyages... Quand cette lettre t’arrivera, tu auras déjà dû recevoir une carte d’Égypte que j’ai recommandée au père Molard... Je pense à toi sans cesse, ton idée m’accompagne partout. Oui, pauvre chérie, va, aie bon espoir ; je te ferai de beaux récits de voyage, nous causerons du désert au coin du feu ; je te raconterai mes nuits sous la tente, mes courses au grand soleil... Nous nous dirons : oh ! te rappelles-tu comme nous étions tristes, et nous nous embrasserons, nous rappelant nos angoisses du départ.

Allons, à demain. Tu voulais prendre le chemin de fer pour venir ici, et moi donc, quelles tentations j’avais de descendre aux stations !

Adieu, pauvre chérie, encore un bon baiser ; bonne nuit.

***

À sa mère.

Paris, 28 octobre (1849).

Tu me parles de la bêtise que tu as eue de croire à la prédiction du petit morceau de papier. Je la comprends, car je la partage, quoiqu’en général, en fait de présages, l’esprit est ainsi fait que l’on croit surtout aux mauvais. (Quand on en a de bons on en doute, quand il vous en arrive de mauvais, cela vous fait peur...) Bouilhet est arrivé ce matin à 11 h. Nous dînons ce soir tous les trois ensemble avec Théophile Gautier, qui a remis une invitation pour venir avec nous. Pradier viendra demain nous embrasser à l’heure du départ, dans la cour des diligences.

J’ai été dire adieu à M. Cloquet. Il m’a promis, quand tu viendras à Paris, de te faire faire la connaissance de gens qui ont voyagé, pour en causer le plus possible.

Comme je crois que mon manuscrit de la Bretagne te ferait plaisir à avoir près de toi, il sera à la disposition de Hamard. Tu t’adresseras à lui pour qu’il te l’envoie par un moyen sûr... Nous avons été tout à l’heure, Bouilhet et moi, voir au Louvre les bas-reliefs assyriens que Botta a rapportés de Ninive. Vas-y quand tu viendras ici ; cela te fera plaisir en songeant que j’en verrai de pareils. Tâche, pauvre vieille, de te mettre à ma place quand je serai en route ; songe aux belles choses que je vais voir, à toutes les gueulades que je pousserai. Il y a un danger que nous n’avons pas prévu, c’est que j’en revienne fou ; ce serait une bonne charge.

Adieu, pauvre vieille adorée. C’est demain que je pars. Dans 24 heures je roulerai ; tu n’auras donc pas de lettre avant la fin de la semaine (probablement), puis deux ou trois, puis de Malte, puis d’Égypte. Une fois en Égypte tu t’y feras ; elles arriveront régulièrement, sois-en sûre.

Quant à la Perse, ne t’en inquiète pas d’avance ; il sera temps d’y penser plus tard.

Adieu, mille baisers, pauvre mère, je t’embrasse de tout mon coeur. Ton fils qui t’aime.

***

À sa mère.

Paris, lundi, 29 octobre (1849).

Tout est prêt, nous partons. Il fait beau temps ; je suis plutôt gai que triste, plutôt serein que sérieux. Le soleil brille, j’ai le coeur plein d’espoir.

Le dîner d’hier avec Gautier et Bouilhet a été charmant. Ce matin, en lui disant adieu, je n’ai pas été ému comme je le pensais. Ma sensibilité de départ a eu d’ailleurs le fond de son sac vidé avec toi, pauvre chérie.

Adieu, chère vieille. Gautier a soutenu hier devant moi cette opinion qui est mienne "qu’il n’y avait que les bourgeois qui crevassent". C’est-à-dire que, quand on a quelque chose dans le ventre, on ne meurt pas avant d’avoir accouché. Adieu, bon courage, je t’embrasse le plus étroitement possible. À toi.

***

À sa mère.

Lyon, 31 octobre (1849).

Nous arrivons à l’instant. Le temps est très beau, mais froid. Nous allons bien tous les deux et l’humeur est à l’avenant.

Il me semble, pauvre mère, qu’il y a dix ans que nous ne nous sommes vus. De Marseille je t’écrirai une lettre plus longue.

Nous partons demain matin à 4 heures. Nous serons à Marseille le soir même, à moins que le brouillard ne nous fasse coucher en route. Adieu, tu seras contente, j’espère, de cette petite surprise. Encore adieu, mille embrassements. Ton fils qui t’aime.

***

À sa mère.

Marseille, 2 novembre 1849.

J’ai reçu ce matin, pauvre chérie, ta lettre n° 3 du 28, envoyée à Paris. J’espère que demain j’en aurai une adressée à Marseille directement. Quant aux miennes, tout le temps que j’ai été à Paris tu as dû en recevoir à peu près tous les jours. De plus, je t’en ai écrit une de Lyon et celle-ci, que je t’écris maintenant, te fût parvenue un jour plus tôt sans les brouillards du Rhône, qui nous ont retardés de 4 heures avant-hier. Du reste je t’écrirai encore demain et mercredi prochain je t’écrirai de Malte. Ainsi, 48 heures après que tu auras reçu ma lettre je serai occupé à t’en envoyer une autre. Tu vois donc, pauvre chère vieille, que cela n’est pas le diable. Quant à toi, tu peux m’écrire à Alexandrie de suite.

Tu dis que les récits de voyage sont bien loin de nous. Eh bien ! pour te prouver le contraire, je vais t’envoyer celui de Paris à Marseille. Quand il a fallu partir de chez Max, tout le monde était en eau, surtout ce pauvre Cormenin qui n’en pouvait plus et faisait pitié. Aimée, Jenny, la portière, etc., tout cela sanglotait et me faisait mille recommandations.

Dans la cour de la diligence nous avons trouvé Pradier qui s’est écrié (il faisait très beau soleil) : «Fameux, fameux ! Savez-vous ce que j’ai vu ce matin à mon baromètre ? Beau fixe. C’est bon signe ; je suis superstitieux, ça m’a fait plaisir." Toi qui connais l’homme, tu peux t’imaginer la scène augmentée de son chapeau, de ses longs cheveux, etc. C’était dans la même cour où je me suis embarqué pour la Corse, à la même place, à peu près à la même heure. Le premier voyage a été bon, le deuxième sera de même, pauvre vieille. Tous les gens que nous voyons nous l’affirment. À Lyon, nous avons vu Gleyre, un peintre qui a longtemps habité l’Orient (5 ans) ; il a été jusqu’en Abyssinie. D’après ses conseils nous resterons peut-être plus longtemps en Égypte que nous ne l’avions décidé, quitte à sacrifier ou à bâcler le reste de notre voyage. Ce qu’il y a de certain, c’est que déjà nous avons retranché le Kurdistan, pays compris entre la Syrie du nord et la Perse. C’est trois mois de moins et le seul passage qui offrît quelque danger. Nous prendrions les bateaux à vapeur et un voyage de quatre mois se réduirait à quinze jours. Au reste, il n’est question maintenant que de l’Égypte et nous ne pensons qu’à elle. Le reste dépendra de mille choses et surtout de toi. Si tu t’ennuies trop, si tu me rappelles, tu sais bien que je reviendrai, pauvre vieille.

Nous venons à l’instant de faire une visite à Clot-Bey qui, au lieu d’être au Caire, se trouve à Marseille. Il va nous charger de lettres et de recommandations. Selon lui, un voyage en Égypte n’est pas plus qu’un voyage à Marseille. Il ira cet hiver à Paris. M. Cloquet te fera faire sa connaissance et tu pourras te rassurer auprès de lui. Il nous a dit qu’il n’y avait en Égypte à craindre ni brigands, ni fièvres, ni ophthalmies (en prenant des précautions). La seule chose qu’il nous ait bien recommandée, c’est d’éviter le froid des nuits. Mais nos flanelles et nos pelisses sont là.

Nous avons visité tantôt notre paquebot, le Nil, par lequel nous devons partir après-demain matin dimanche, à 8 heures. Il est superbe et toi qui aimes surtout les grosses embarcations, il te conviendrait, car c’est le plus gros de tous ceux qui sont dans le port. Le père Cauvière nous a recommandés au capitaine ; nos chambres sont choisies. Le capitaine nous donnera la sienne si je suis trop malade de la mer. Tu vois, pauvre vieille chérie, que l’on soigne ton poulot. Nous avons des balles d’une importance superbe. Sur le paquebot le Rhône on accablait Sassetti de questions pour savoir quelles étaient nos seigneuries. C’est un drôle de garçon qui n’est embarrassé de rien et connaît tout. Il est parti ce matin déjeuner chez la contrebasse du théâtre qui est un de ses amis, ce qui lui a valu d’entendre hier au soir la Juive pour rien, dans l’orchestre, parmi les musiciens, comme un artiste. Je crois que c’est un bon choix. Il nous sert très bien.

Ce matin j’ai reçu de Lauvergne une lettre pour Soliman-Pacha, général en chef de l’armée d’Égypte. J’y suis crânement recommandé. Le paragraphe qui me concerne commence ainsi : «C’est un homme puissant par la pensée" et tout le reste est dans ce goût-là.

Allons, pauvre adorée de mon coeur, prends courage, tu verras comme la première lettre que tu recevras d’Égypte te fera plaisir. Lis, tâche de lire, occupe-toi. Embrasse bien la petite fille. Je pense à elle souvent. Parle de moi, tâche qu’on en parle. Dis au père Parain qu’il boive de temps à autre un verre de kirsch à ma santé. Ici, un voyage en Orient est si peu de chose que le moindre décrotteur vous parle de Jérusalem, du Caire et de Persépolis comme de rien du tout. Ça ravale la bonne opinion qu’ont d’eux-mêmes les gens qui croient faire un grand coup en y allant. Adieu, mille baisers, mille tendresses. Demain je t’enverrai un bout de lettre, mais comme je l’écrirai probablement l’heure de la poste passée, il y aura un jour d’intervalle entre les deux. Encore une bonne embrassade.

***

À sa mère.

Marseille, samedi soir (3 novembre 1849).

Ah ! pauvre mère, que je voudrais pouvoir me glisser dans mes lettres, entre ces plis de papier sur lesquels je verse un long regard de tendresse. Écris-moi des volumes, dis-moi tout ce que tu veux, épanche-toi.

Aujourd’hui nous avons embarqué notre bagage. Tous ces messieurs du bord sont charmants. Maxime a reconnu le médecin pour avoir déjà navigué avec lui. Reconnaissance, embrassade. Tableau. Nous partons avec le consul de Manille qui traverse pour se rendre dans l’Inde, et le consul de Tripoli qui se rend à Malte avec sa famille. Nous serons, je pense, aussi bien que possible, sauf le mal de mer auquel il faut se résigner, quoique le docteur Barthélemy (un élève de M. Cloquet), le médecin même du bord, prétende qu’il réussit quelquefois à le guérir.

Clot-Bey, auquel nous venons de faire nos adieux (je t’ai dit, je crois, qu’il est à Marseille et non au Caire), nous donne quantité de lettres pour l’Égypte ; ce ne sont qu’ingénieurs, généraux, beys, pachas, etc. Il nous engage à nous dépêcher au commencement, c’est-à-dire à Alexandrie où il n’y a pas grand-chose à voir, afin de tâcher de partir du Caire avec l’expédition annuelle du miri (prélèvement de l’impôt) qui va partir pour la Haute-Égypte. Ce serait plus amusant, plus commode et plus économique ; nous voyagerions avec une armée. Quel choix ! C’est ça qui serait pompadour, maréchal de Richelieu et surtout mousquetaire gris ! Il nous a dit que pour nos communications de lettres sur le Nil ce serait assez facile, surtout pour les faire aller en France, plus que pour en recevoir. Il y a sur tous les bords du fleuve des gouverneurs auxquels nous serons adressés, dans le cas où nous irions seuls, et de place en place (jusqu’en Abyssinie même !), des médecins francs. Tu vois, pauvre mère, qu’il n’est pas possible de voyager dans de meilleures conditions ! Clot-Bey m’a l’air d’un excellent bougre dans toute la force du terme. Il ira à Paris d’ici un mois ou deux. écris à M. Cloquet de t’en prévenir. Tu dînerais avec lui ; cela te ferait grand bien. Il te rassurerait beaucoup.

Parle-moi de ta santé, pauvre chérie ; ne me cache rien. As-tu été reprise de tes crachements de sang ? Et les migraines ? Etc. Moi, à cause du froid (car il ne fait pas chaud du tout, le temps est sec) et par précaution, j’ai dès maintenant endossé la chemise de flanelle. Me voilà donc condamné au gilet de santé.

Bouilhet doit t’écrire ; il me l’a promis en partant. Tâche de t’habituer à Nogent. Si tu revenais à Rouen tu t’embêterais peut-être encore plus. Je voudrais bien que l’été fût venu pour que tu puisses un peu voyager en Angleterre. Adieu, pauvre vieille ; ne pleure pas. Dans 72 heures je t’écrirai de Malte, sous les orangers ; mais quel dégobillage d’ici là, peûh, peûh ! Ah peûh !

Adieu, je t’embrasse sur tes deux longues joues creuses.

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À sa mère.

Malte. ­­– à bord du Nil.

Nuit du mercredi au jeudi, 7-8 novembre (1849).

Nous venons d’arriver à Malte, chère bonne mère. Le bateau est à l’ancre dans le port, nous repartons demain à 1 heure après avoir pris du charbon. Je profite de l’état de stabilité du bâtiment pour t’envoyer cette lettre promise.

Sais-tu une chose, pauvre vieille, une chose superbe ? C’est que je n’ai pas eu le mal de mer. Non, pas du tout (sauf en partant de Marseille, la première demi-heure où j’ai vomi un verre de rhum que j’avais pris pour me donner du coeur). Du reste, tout le temps de la traversée, c’est-à-dire depuis dimanche matin jusqu’à ce soir, j’ai été un des plus gaillards, si ce n’est le plus gaillard des passagers. Il n’en est pas de même de Maxime ni de Sassetti qui ont piqué une assez grande quantité de renards ! Quant à moi, promenades sur le pont, dîners avec l’état-major, stations sur la passerelle, entre les deux tambours, dans la compagnie du commandant, où je me piète dans des attitudes à la Jean-Bart, la casquette sur le côté et le cigare au bec. Je m’instruis en marine, je m’informe des manoeuvres, etc. Le soir, je contemple les flots et je rêve, drapé dans ma pelisse comme Childe Harold. Bref, je suis un gars. Je ne sais pas ce que j’ai, mais je suis adoré à bord. Les messieurs m’appellent papa Flaubert, tant, à ce qu’il paraît, ma boule est avantageuse sur l’élément humide. Tu vois, pauvre vieille, que le début est bon. Et ne va pas croire que la mer ait été très calme ; au contraire, le temps a été un peu dur, le vent d’est nous a retardés de 12 heures.

Nous avons à bord deux jeunes gens dont l’un a déjà fait notre voyage. Selon lui, rien n’est plus aisé. C’est un ancien élève de l’École polytechnique, très riche, que l’on appelle M. Delagrange et qui, dans ce moment, se dirige vers Suez pour gagner Ceylan et faire un petit voyage de 4 ans dans l’Inde, uniquement pour son agrément. La traversée seule lui coûte 7000 francs. Rien n’est plus drôle que notre bâtiment et la composition des passagers. Tout le monde est ami intime. On cause, on parlotte, on blague. Les meilleurs font des politesses aux dames. On dégobille l’un devant l’autre, et le matin on se revoit avec des figures de déterrés qui rient les unes des autres. Une des plus comiques est celle de Maxime qui ne croyait pas être malade, le pauvre garçon, et m’avait très recommandé au médecin, tandis que je n’ai rien et que lui ne désouffre presque pas. Quant au jeune Sassetti il fait le crâne, mais n’est pas beaucoup plus solide que son maître.

Demain matin nous visiterons Malte. Je jetterai cette lettre à la poste. Je m’achèterai une paire de souliers dont j’ai besoin ainsi que de la poudre, car nous n’en avons que fort peu et elle est exécrable en Égypte. À propos d’Égypte, t’ai-je dit que très probablement nous serons présentés au vice-roi ? Vois-tu nos seigneuries devant son Altesse ? Écris-moi de suite au Caire, car je crois que nous ne resterons que peu de temps à Alexandrie.

Dimanche matin, avant de m’embarquer, j’ai reçu ta lettre du 29. écris-m’en souvent de pareilles ; elle m’a fait du bien. Adieu, pauvre chérie, de tout mon coeur. Embrasse Liline pour moi.

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À sa mère.

Alexandrie (17 novembre 1849).

C’est jeudi, avant-hier seulement, que nous sommes arrivés, ayant séjourné 24 heures à Malte à cause du temps qui était contraire. Notre commandant, en homme prudent, a mieux aimé allonger le voyage d’une journée (ce qui nous a permis de bien voir l’île) que de s’exposer à quelque avarie. Du reste, de Malte à Alexandrie, le temps a été assez beau pour que l’on pût dessiner sur le pont.

Quand nous avons été à deux heures du rivage d’Égypte, je suis monté avec le chef de timonerie sur l’avant et j’ai aperçu le sérail d’Abbas-Pacha comme un dôme noir sur le bleu de la mer. Le soleil tapait dessus. J’ai aperçu l’Orient à travers, ou plutôt dans une grande lumière d’argent fondue sur la mer. Bientôt le rivage s’est dessiné, et la première chose que nous avons vue à terre c’est deux chameaux conduits par un chamelier, puis, tout le long du quai, de braves arabes qui pêchaient à la ligne de l’air le plus pacifique du monde. Pour débarquer, ç’a été le tintamarre le plus étourdissant : des nègres, des négresses, des chameaux, des turbans, des coups de bâton administrés de droite et de gauche, avec des intonations gutturales à déchirer les oreilles. Je me fiche une ventrée de couleurs, comme un âne s’emplit d’avoine. Le bâton joue un grand rôle ici ; tout ce qui porte un habit propre rosse ce qui porte un habit sale ; quand je dis habit, c’est culotte qu’il faudrait. On voit quantité de Messieurs vaguer de par les rues rien qu’avec une chemise et une longue pipe. Hormis les femmes de la plus basse classe, toutes sont voilées, avec des ornements sur le nez qui pendent et ballottent comme au frontal des chevaux. En revanche, si l’on ne voit pas leur figure, on leur voit toute la poitrine. En changeant de pays, la pudeur change de place, comme un voyageur embêté qui se met tantôt sur l’impériale et tantôt sur la rotonde. Une chose curieuse ici, c’est le respect ou plutôt la terreur que l’on a pour le franc. Nous avons vu des bandes de dix à douze Arabes, tenant toute une rue, s’écarter pour nous laisser passer. Alexandrie, d’ailleurs, est presque un pays Européen, tant il y a d’Européens. Nous sommes, à la table d’hôte de notre hôtel, une trentaine. Tout est plein d’Anglais, d’Italiens, etc. Hier nous avons vu une procession magnifique pour la circoncision du fils d’un riche négociant. Ce matin nous avons déjà vu les aiguilles de Cléopâtre (deux grands obélisques sur le bord de la mer), la colonne de Pompée, les catacombes et les bains de Cléopâtre. Demain nous partons pour Rosette, d’où nous serons revenus dans trois ou quatre jours. Nous allons doucement et sans nous fatiguer, vivant sobrement et couverts de flanelle des pieds à la tête, quoiqu’il fasse trente degrés de chaleur dans les appartements. Ce n’est du reste nullement incommodant, à cause de la brise de mer.

Soliman-Pacha, l’homme le plus puissant de l’Égypte, le vainqueur de Nezim, la terreur de Constantinople, se trouve par hasard à Alexandrie au lieu d’être au Caire. Nous lui avons fait une visite hier, munis de la lettre de Lauvergne. Il nous a admirablement reçus. Il doit nous donner des ordres pour tous les gouverneurs de l’Égypte ; il nous offre sa voiture pour aller au Caire. C’est lui qui a fait le marché pour nos chevaux pour notre course de demain. Il est charmant, cordial, etc. C’est sans doute nos balles qui lui plaisent. De plus, nous avons M. Gallis, l’ingénieur en chef des armées, le bey Prestot, etc. Pour te donner une idée de la manière dont nous allons voyager, on nous donne des soldats afin d’écarter la foule lorsque nous sommes à photographier. J’espère que c’est chic.

Il n’est pas possible, comme tu vois, d’être mieux. Quant aux ophthalmies, parmi les gens que l’on rencontre il n’y a que ceux de la plus vile condition, comme on dit généralement, qui en soient atteints. M. Villemain, un jeune docteur d’ici qui est en Égypte depuis cinq ans, me disait ce matin n’en avoir pas vu un seul cas sur un homme aisé, ni sur un européen. Rassure-toi donc, prends bon courage ; je reviendrai en bon état.

Allons, adieu, pauvre vieille, il est quatre heures. J’ai été dérangé dans ma lettre par la visite de M. Pastri, banquier. C’est lui qui doit nous faire parvenir notre argent et expédier nos bagages si nous envoyons en France quelque momie.

Nous allons de ce pas chez notre ami Soliman prendre une lettre pour demain. Elle est adressée au gouverneur de Rosette afin qu’il nous loge chez lui, c’est-à-dire dans la forteresse, seul endroit logeable, à ce qu’il paraît. Nous avions l’intention de pousser jusqu’à Damiette, mais comme on nous a dit que ce serait trop fatigant à cheval, à cause des sables, nous avons renoncé à la partie ; nous irons du Caire, par bateau. Tu vois que nous ne sommes pas des entêtés. Nous avons pour principe d’écouter l’avis des gens compétents et de nous ménager comme deux petits saints. Adieu, mille baisers, pauvre vieille ; embrasse la petite pour moi. écris-moi de bien longues lettres. Je te serre à t’étouffer. Ton fils qui t’aime.

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À sa mère.

Alexandrie, jeudi, 22 (novembre 1849).

Je t’écris, chère vieille, en grande tenue, habit noir, gilet blanc, escarpins, etc., comme un homme qui vient de faire une visite à un premier ministre. Nous sortons à l’instant de chez Hartim-Bey, ministre des affaires étrangères, auquel nous avons été présentés par le consul et qui nous a parfaitement reçus. Il va nous donner un firman ficelé pour tout notre voyage. Nous sommes reçus ici d’une manière incroyable. Nous avons l’air de princes ; ceci n’est pas une plaisanterie. Sassetti répète : «C’est égal, je pourrai dire qu’une fois en ma vie j’ai eu dix esclaves pour me servir, et un qui chassait les mouches." C’est en effet ce qui lui est arrivé.

Lundi prochain, nous partons en barque sur le Nil jusqu’à Kafresahiah ; de là nous aurons trois jours de cheval jusqu’à Mansourah, d’où nous reprendrons une cange pour Diamette, et de Diamette nous remonterons jusqu’au Caire. Cette petite expédition dans la basse-Égypte est l’affaire d’une quinzaine. Pendant ce temps, il est probable que je ne pourrai t’écrire, pauvre vieille, car à Diamette il est peu probable de rencontrer une occasion pour Alexandrie et nous pouvons arriver au Caire après le départ du courrier. Ainsi, prends patience, chère mère, ne t’inquiète pas. Je ne sais au juste quand tu recevras ma prochaine lettre. Le bateau de Beyrout à Alexandrie a eu trois jours de retard dans un voyage de trente-six heures, à cause des vents d’ouest. Tu vois que mille causes peuvent retarder l’arrivée des lettres.

Aujourd’hui nous avons fait emplette de tarbouchs (petits bonnets rouges à glands de soie) et nous portons déjà la coiffure égyptienne, en attendant le reste de l’accoutrement, que nous prendrons au Caire.

Ce matin, nous avons déjeuné chez M. Gallis, l’ingénieur en chef, avec notre ami Soliman-Pacha, et ce soir nous allons à l’opéra. Tu vois que jusqu’à présent notre existence n’est pas bien rude, quoique nous ayons traversé le désert.

Il est six heures, nous allons dîner. Ce soir ou demain matin je reprendrai ma lettre et te raconterai notre petite expédition de Rosette.

Vendredi matin (23 novembre 1849).

Nous sommes partis à la pointe du jour dimanche dernier, sellés, bottés, enharnachés, armés, avec quatre hommes qui nous suivaient à pied en courant, notre drogman monté sur son mulet chargé de nos manteaux et de nos provisions, et nos trois chevaux qui se conduisaient à l’aide d’un simple licol. Ils avaient l’air de rosses et étaient au contraire d’excellentes bêtes. Avec deux coups d’éperon on les enlevait au galop, et en sifflant ils s’arrêtaient tout court ; pour les faire aller à droite ou à gauche, il suffisait d’appuyer sur leur cou.

Dès les portes d’Alexandrie, le désert commence : ce sont des monticules de sable couverts çà et là de palmiers, puis des grèves qui n’en finissent (pas). De temps à autre, il vous semble voir à l’horizon de grandes flaques d’eau avec des arbres qui se reflètent dedans et, tout au fond, sur la ligne extrême qui paraît toucher le ciel, une vapeur grise passe en courant comme un train de chemin de fer. C’est le mirage. Tout le monde l’éprouve, Arabes et Européens, ceux qui sont habitués au désert comme ceux qui le voient pour la première fois. De temps à autre, dans le sable, on rencontre la carcasse de quelque animal, un chameau mort, aux trois quarts rongé par les chacals et dont les boyaux noircis au soleil passent en dehors ; un mufle momifié, une tête de cheval, etc. Les Arabes trottinent sur leurs ânes avec leurs femmes empaquetées d’immenses voiles noirs ou blancs. On s’adresse le bonjour, Tayëb, et on continue son chemin.

Vers onze heures nous avons déjeuné près d’Aboukir, dans une forteresse gardée par des soldats qui nous ont offert d’excellent café et refusé le batchis, chose merveilleuse ! La plage d’Aboukir est encore couverte, de place en place, par des débris de navire. Nous y avons rencontré quantité de requins échoués. Nos chevaux écrasaient des coquilles au bord des flots ; nous tirions des cormorans et des pies de mer. Nos Arabes couraient comme des lévriers ramasser celles que nous avions blessées (car j’ai tué du gibier ! oui, moi ! voilà du nouveau, hein, pauvre vieille ?). Le temps était magnifique, la mer et le ciel étaient tout bleus, l’espace immense. À un endroit que tu trouveras sur ta carte et que l’on appelle Edkou, on passe l’eau en bac. Là, nos gamins avaient acheté au conducteur de deux chameaux quelques dattes dont ceux-ci étaient chargés. À une demi-lieue plus loin environ, nous chevauchions tranquillement côte à côte, à cent pas de nos guides qui nous suivaient par derrière, quand tout à coup nous détournons la tête à un bruit de grands cris qui nous arrive. Nos hommes se bousculaient tous et nous faisaient signe de venir. Sassetti s’enlève au grand galop avec son pet-en-l’air de velours qui vole au vent, nous enfonçons nos éperons dans le ventre de nos chevaux et nous arrivons sur le théâtre du conflit. C’était le propriétaire des dattes qui suivait de loin ses chameaux et qui, voyant nos jeunes drôles en manger, avait cru qu’ils les avaient volées et était tombé sur eux à coups de bâton.

Mais quand il vit trois bougres fondre sur lui avec des fusils accrochés à leur selle, les rôles changèrent et, de battant qu’il était, il devint battu. Le courage alors revint à nos hommes qui tombèrent dessus à coups de triques et de façon à ce que la peau du derrière lui en pétait à chaque bordée. Pour éviter les coups, il entra dans la mer en relevant sa robe de peur d’être mouillé ; les autres l’y suivirent. Plus il relevait sa robe, plus il offrait de place aux bâtons qui roulaient sur lui comme des baguettes de tambour. Il n’y avait rien de plus drôle à considérer que ce cul noir au milieu des vapeurs blanches. Il hurlait comme une bête féroce. Nous autres, nous étions là sur le bord à rire comme des fous. J’en ai encore mal aux flancs quand j’y pense. C’est une des plus belles charges que j’aie vues, soit dit sans calembour. Le surlendemain, en revenant de Rosette, nous avons rencontré les mêmes chameaux qui revenaient d’Alexandrie. En nous apercevant de loin, il prit le large, laissa là ses bêtes et fit un grand détour à pied par le désert afin de nous éviter. Cette aventure nous a considérablement divertis. Du reste, tu ne saurais croire le rôle important que le bâton joue ici ; on y distribue les horions avec une prodigalité sublime, le tout accompagné de cris, les plus couleur locale du monde.

Le soir à six heures, après un coucher de soleil qui faisait ressembler le ciel à du vermeil fondu et le sable du désert à de l’encre, nous arrivâmes à Rosette dont toutes les portes étaient fermées. Au nom de Soliman-Pacha elles s’ouvrirent, en criant lentement comme celles d’une grange. Les rues étaient sombres et si étroites qu’il n’y avait juste la place que pour un cavalier. Nous avons traversé les bazars, dont chaque boutique est éclairée par un verre plein d’huile suspendu par une ficelle, et nous sommes arrivés à la caserne. Le pacha nous a reçus sur son sopha, entouré de nègres qui nous ont apporté des pipes et du café. Après beaucoup de politesses et de compliments, on nous a donné à souper et fait nos lits garnis d’excellentes moustiquaires. À propos de moustiques, j’en suis tigré. Du reste je ne les sens nullement, ce qui est le principal. J’y suis actuellement inaccessible. Ma peau en est tannée ; mais ce qui me désole, c’est que je ne me bronze pas du tout, tandis que Max est déjà aux trois quarts nègre. Le lendemain matin, pendant que nous faisions nos ablutions, le pacha entra dans notre chambre en nous amenant le médecin du régiment, un Italien parlant parfaitement français et qui nous fit les honneurs du pays. Grâce à cet excellent homme, nous passâmes une journée fort agréable. Quand il sut mon nom et que j’étais fils de médecin, il me dit qu’il avait entendu parler de mon père et qu’il avait lu son nom cité plusieurs fois. Ce ne fut pas pour moi, chère mère, une médiocre satisfaction en songeant que la mémoire de ce pauvre père m’était encore bonne à quelque chose et me protégeait de si loin. Cela me rappelle qu’au fond de la Bretagne aussi, à Guérande, le médecin du pays m’avait dit l’avoir cité dans sa thèse. Oui, pauvre chérie, je pense à vous deux et bien souvent ; tandis que mon corps va en avant, ma pensée remonte la carte et s’enfonce dans les jours passés.

Toute la matinée fut donc employée aux courses dans Rosette. À chaque nouvelle visite que nous faisions, chibouk, café, et nullement question de manger. Je crevais de faim et commençais à trouver que c’était trop de fumée. Bref, à une heure et demie, le pacha nous dit que nous allions dîner. Nous étions cinq autour d’une table grande comme un guéridon ; on buvait tous dans le même verre et l’on mangeait avec ses doigts. Il y eut bien de servis au moins trente plats. On mange cinq ou six bouchées de chacun et on vous en sert un autre. Tous arrivent l’un après l’autre. Un négrillon en jaquette bariolée chassait les mouches, d’autres nous versaient de l’eau, soit pour boire ou nous laver les mains.

C’était dans une grande chambre en bois, ouverte de tous côtés, et dominant la mer qui battait au pied. Quant à la cuisine turque, la pâtisserie (beignets, gâteaux, plats sucrés) est excellente. Le reste m’a paru exécrable, mais ne m’a pas fait mal au ventre, ce qui m’a étonné. L’après-midi nous nous sommes promenés en barque sur le Nil, du côté de l’ombre, frisant le bord du fleuve chargé de jardins qui versent dans l’eau leurs touffes vertes. De temps en temps, dans les palmiers et les orangers, paraît une maison en bois toute découpée de ciselures comme un manche d’ombrelle chinoise. Sur le balcon, une femme voilée dont on ne voit que les yeux, ou bien un Musulman prosterné du côté de la Mecque et récitant ses prières en se frappant le front contre la terre.

Le lendemain mardi, à six heures du matin, nous sommes repartis. Il faisait froid. Nous avons gardé nos cabans toute la journée, et nous sommes arrivés à cinq heures à Alexandrie après dix-huit lieues de cheval dans le désert, et sans être ni écorchés ni moulus. Nos selles, d’ailleurs, sont si bonnes qu’on y est comme dans des fauteuils.

Tu vois que tout va bien, pauvre mère. Nous sommes couverts de flanelle des pieds à la tête. Le moral et le physique sont bons. Maxime me surveille et me soigne comme un enfant. Je crois qu’il me mettrait sous verre, s’il le pouvait, de peur qu’il ne m’arrive quelque chose.

Adieu, pauvre mère adorée. Bon espoir. Embrasse Liline pour moi. Toi je t’embrasse à t’étouffer.

Ce soir, soirée, réunion du grand monde. Nous allons chez le général Gallis. On dit qu’on y joue au whist. Ce n’est pas mon affaire, mais la société, l’étiquette, les exigences du monde ! Je vais donc déployer mes bonnes manières.

***

À Louis Bouilhet.

Le Caire, 1er décembre 1849.

Je commence, mon cher vieux, par embrasser ta bonne tête et par souffler sur ce papier toute l’inspiration, pour que ton esprit vienne vers moi. Je crois, du reste, que tu penses bougrement à nous, car nous pensons, nous autres, bougrement à toi, et cent fois dans la journée nous te regrettons. À l’heure qu’il est, la lune brille sur les minarets ; tout est silencieux. De temps à autre aboient les chiens. J’ai devant ma fenêtre, dont les rideaux sont tirés, la masse noire des arbres du jardin, vue dans la clarté pâle de la nuit. J’écris sur une table carrée, garnie d’un tapis vert, éclairé par deux bougies et puisant mon encre dans un pot à pommade. J’entends derrière le refend le jeune Maxime qui fait ses dosages photographiques. Les muets sont là-haut qui dorment, à savoir Sassetti et le drogman, lequel drogman, pour avouer la vérité, est un des plus fieffés ruffians qu’on saurait dire. Quant à ma seigneurie, elle est revêtue d’une grande chemise de nubien, en coton blanc, ornée de houppes et d’une coupe dont la description serait longue. Mon chef est complètement ras, sauf une mèche à l’occiput (c’est par là qu’au jour du jugement Mahomet doit vous enlever) et couvert d’un tarbouch rouge qui cassepète de couleur rouge et m’a fait les premiers jours cassepéter de chaleur. Nous avons des boules assez orientales. Des considérations de sécurité arrêtent notre élan de costume ; l’Européen étant plus respecté en Égypte, ce ne sera qu’en Syrie que nous nous affublerons complètement. Et toi, pauvre vieux bougre aimé, que deviens-tu dans cette sale patrie à laquelle je me surprends parfois rêvassant avec tendresse ? Je songe à nos dimanches à Croisset, quand j’entendais le bruit de la grille en fer et que je voyais apparaître la canne, le cahier et toi... Quand reprendrons-nous nos interminables causeries au coin du feu, plongés dans mes fauteuils verts ? Où en est Meloenis et les pièces, voyage ? etc, etc. Envoie-moi des volumes.

Nous partons le 1er janvier pour notre voyage de la Haute-Égypte et de la Nubie. Ce sera l’affaire de trois mois environ. Je n’ai pas encore vu les pyramides. La semaine prochaine, nous ferons une petite tournée aux environs, dans laquelle nous verrons les pyramides, Sakkara, Memphis et le Mokattam, où j’espère tuer des hyènes ou quelque renard dont je rapporterai la peau.

Je crois bien, homme intelligent, que tu ne t’attends pas à recevoir de moi une relation de mon voyage. C’est tout au plus si j’ai le temps de me tenir au courant de mes notes. Je n’ai encore rien écrit, ni même ouvert un livre, si ce n’est hier que j’ai lu trois odes d’Horace par divertissement, en fumant mon chibouk. Je voudrais pourtant t’envoyer quelque chose qui aille te divertir dans ton logement de la rue Beauvoisine, entre Huart et les hiboux empaillés. D’un mot, voici jusqu’à présent comment je résume ce que j’ai ressenti : peu d’étonnement de la nature, comme paysage et comme ciel, comme désert (sauf le mirage) ; étonnement énorme des villes et des hommes. Hugo dirait : "J’étais plus près de Dieu que de l’humanité !". Cela tient sans doute à ce que j’avais plus rêvé, plus creusé et plus imaginé tout ce qui est horizons, verdure, sables, arbres, soleil, que ce qui est maisons, rues, costume et usages. Ç’a été pour la nature une retrouvaille et pour le reste une trouvaille. Mais il y a un élément nouveau que je ne m’attendais pas à voir et qui est immense ici, c’est le grotesque. Tout le vieux comique de l’esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, est ici très jeune, très vrai, charmant. Dans les rues, dans les maisons, à propos de tout, de droite et de gauche on y distribue des coups de bâton avec une prodigalité repoussante. Ce sont des intonations gutturales qui ressemblent à des cris de bêtes féroces, et des rires par là-dessus, avec de grands vêtements blancs qui pendent, des dents d’ivoire claquant sous des lèvres épaisses, nez camus de nègres, pieds poudreux, et des colliers, et des bracelets ! pauvre vieux ! Nous avons fait chez le pacha de Rosette un dîner où il y avait dix nègres pour nous servir. Ils avaient des jaquettes de soie, quelques-uns des bracelets d’argent ; un négrillon nous chassait les mouches avec un plumeau en roseaux ; nous mangions avec nos doigts ; on apportait les mets plat à plat, sur un plateau d’argent. Il y en eut environ une trentaine qui défila de cette façon. C’était dans un pavillon de bois, toutes fenêtres ouvertes, sur des divans, en vue de la mer.

Une des plus belles choses, c’est le chameau. Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal qui sautille comme un dindon et balance son col comme un cygne. Ils ont un cri que je m’épuise à reproduire ; j’espère le rapporter, mais c’est difficile à cause d’un certain gargouillement qui tremblote au fond du râle qu’ils poussent. Du reste j’en aurai peut-être assez du chameau, car nous irons du Caire à Jérusalem par le désert et le mont Sinaï. C’est l’affaire de vingt-cinq jours au moins. Notre caravane se composera de douze chameaux.

Vois-tu nos boules là-dessus ? Arrivés à Jérusalem, nous en cuyderons peut-être crever de fatigue. Du reste si le dromadaire se conduit avec moi comme la Méditerranée, j’en aurai le dessus ; car vous saurez, mon cher monsieur, que j’ai été le plus gaillard de tous les passagers, quoique la mer ait été chienne (on roulait, on dégobillait, c’était superbe). Tout le temps de la traversée, onze jours, j’ai mangé, fumé, blagué et été si aimable par mes histoires lubriques, bons mots, facéties, etc., etc., que l’état-major m’adorait. Je crois que je repasserais sur le Nil gratis. J’ai acquis là cette conviction que les choses prévues arrivent rarement. J’avais peur du mal de mer, et je n’en ai pas eu un brin ; il n’en fut pas ainsi de Maxime et du jeune Sassetti.

Accoudé sur le bastingage, je contemplais les flots au clair de lune, en m’efforçant de penser à tous les souvenirs historiques qui devaient m’arriver, et ne m’arrivaient pas, tandis que mon oeil, stupide comme celui du boeuf, regardait l’eau tout bonnement. Plusieurs fois j’ai songé à Racine dans son cabinet, avec sa perruque et son habit XVIIe siècle, se creusant l’imagination pour arranger la plaine liquide avec la montagne humide, à tous les bouillons qu’il voyait en idée, et quel tranquille tohu-bohu cela faisait dans sa tête.

Si tu veux avoir une bonne idée de Malte, lis dans le livre de Maxime ce qu’il en dit ; c’est fort exact. Appelle toute ta réflexion sur la Calessina ; seulement figure-toi dedans des mines d’abbés du bon vieux temps, en culotte courte avec le chapeau pointu et dans la compagnie d’une dame.

Le matin du jour où nous avons abordé l’Égypte, je suis monté dans les hunes avec le maître de timonerie, et j’ai aperçu cette vieille Égypte. Le ciel, la mer, tout était bleu. Le sérail du vieux pacha se détachait en blanc à l’horizon. Voilà ce que j’ai vu. En approchant de terre, du côté des catacombes et des bains de Cléopâtre, nous distinguâmes un homme à pied avec deux chameaux qu’il poussait devant lui. Dans le port quelques Arabes assis, jambes croisées sur les pierres, pêchaient à la ligne de l’air le plus pacifique du monde. Nous avons passé à l’arrière d’un petit brick portant écrit le nom de Saint-Malo, et l’on a lâché les ancres. Toute une flottille de canots pleine de portefaix, de drogmans, de cawas des consuls, s’est ruée autour de nous ; ç’a été un bon charivari de paquets, de gueulades ; on s’embarrassait dans les longues pipes, dans les cordages, dans les turbans ; on jetait les malles de par-dessus le bord dans les canots, le tout assaisonné de coups de trique sur les épaules des fellahs.

À Alexandrie, dès le soir de notre arrivée, nous avons vu une procession aux flambeaux : on fêtait la circoncision d’un enfant. Les fanaux de résine éclairaient les rues sombres où la foule bigarrée se bousculait avec des cris. Ici, au Caire, nous avons assisté à des drôleries pareilles ; un de ces derniers soirs nous avons vu des dévots chanter les louanges d’Allah, dans une noce ; rangés en parallélogramme, ils se dandinaient en psalmodiant d’une façon monotone. Un d’entre eux donnait le ton et jetait régulièrement des cris aigus. Les bouffons sont parfaits et les plaisanteries d’iceux du meilleur goût. Un môme parlait à un sourd ; après avoir essayé de se faire entendre en lui criant alternativement à chacune de ses oreilles, il s’est mis à la fin, et de désespoir, à lui hurler dans le derrière.

Demain nous devons faire une partie sur l’eau avec plusieurs dames qui danseront au son du tarabouk, avec des crotales et leurs coiffures de piastres d’or. Avant-hier, nous fûmes chez une femme qui nous présenta à deux autres. L’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse ; on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux, et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes : des choses splendides reluisent dans la poussière.

Adieu, pauvre vieux bougre. écris quelquefois à ma mère, et préviens-la dès que tu auras reçu de mes nouvelles. Nous t’embrassons. Pioche raide... Adieu ; mille tendresses.

***

À sa mère.

Le Caire, 2 décembre 1849.

Nous voici au Caire, pauvre chérie, où nous devons rester tout le mois de décembre, jusqu’au retour des pèlerins de la Mecque qui doit avoir lieu dans vingt-cinq jours environ. Nous allons visiter le Caire soigneusement et nous piéter à travailler tous les soirs, chose que nous n’avons pas encore faite. Vers le 1er janvier, nous nous mettrons dans une cange et nous remonterons le Nil pendant six semaines, après quoi nous le descendrons et reviendrons ici. Tout ce voyage de la Haute-Égypte est excessivement facile et sans le moindre danger d’aucune espèce, surtout en cette saison, où les chaleurs sont loin d’être excessives. Ainsi tu peux, dès maintenant, changer d’opinion relativement au climat de l’Égypte. Il y fait des brouillards le soir tout comme ailleurs. Les nuits sont froides (quoique les domestiques, les esclaves plutôt, dorment dans la rue par terre, devant les portes) et l’on y voit des nuages. À entendre, en France, certaines gens, l’Égypte est un véritable four. D’accord, mais il tiédit quelquefois. Si tu veux, pauvre vieille, avoir l’inventaire de ce que je porte sur le corps (d’après le conseil unanime des gens sensés), voici comment je suis vêtu : ceinture de flanelle, une chemise de flanelle, un caleçon de flanelle, pantalon de drap, gros gilet, grosse cravate et paletot par-dessus ma veste le soir et le matin. Je suis rasé et porte le tarbouch rouge avec les deux petits bonnets blancs en dessous.

Tout ce qui est officier, militaire, ou employé de l’administration porte la redingote de Constantinople, c’est-à-dire la nôtre, avec le tarbouch. Comme robe de chambre, j’ai acheté hier une chemise de Nubie qui m’a coûté cinquante sols et qui est d’un grand chic. Pour une vingtaine de francs on peut avoir des robes de chambre en soie. Un bon cheval coûte trois cents francs ; aussi en achèterons-nous en Palestine. Tu dois voir, chère mère, par le peu d’intervalle qu’il y a entre cette lettre-ci et la précédente, que nous avons brûlé la Basse-Égypte. On ne nous a pas engagés à y aller à cause des marais qu’il y a encore, restes de l’inondation. Il fallait les traverser ; on y gobe des fièvres et la colique. Nous nous en sommes privés. C’est sans doute un excès de prudence, mais enfin mieux vaut trop que pas assez. De même pour le Sennaar ; nous avions eu un moment l’intention de pousser jusque-là. C’est, à ce qu’il paraît, aussi facile que d’aller d’Alexandrie au Caire, mais Linant-Bey (l’ingénieur en chef des ponts et chaussées d’Égypte), qui y a été trois fois, nous a dit que nous ne verrions rien du tout, et que cela ne valait pas la peine d’allonger notre voyage. Ainsi le Sennaar, jusqu’à présent, me paraît mis de côté, à moins que là-haut la rage ne nous empoigne de remonter plus loin. En revanche M. Linant (c’est à coup sûr l’homme le plus intelligent que nous ayons encore rencontré, le plus instruit et le mieux de toute façon) nous engage à aller à Jérusalem par terre, et non par mer, ce qui rentre dans notre itinéraire primitif, comme tu peux t’en assurer en y jetant les yeux. Je conclus de tout cela qu’il n’est pas possible en Europe d’avoir sur les routes d’Asie des renseignements précis. Cela change souvent. Ainsi nous avons vu à Alexandrie un jeune prince allemand qui revenait de Palmyre réputée inabordable ; il y avait été avec son domestique et son drogman, sans qu’il lui arrivât rien du tout. J’en ai assez vu, et surtout assez entendu, pour avoir cette conviction que la mauvaise rencontre n’existe que quand on la cherche ; quant aux maladies on les gagne par imprudence. Que dis-tu d’un brave Anglais (le fait nous a été rapporté par le comte de Neuville qui a voyagé avec lui en Syrie) qui, tout le temps qu’il était en Syrie, faisait quatre repas, mangeait du roastbeef et buvait du vin ! On avait beau lui soutenir qu’il allait se tuer, notre homme n’en démordait pas. Quand la fièvre l’empoigna, il ajouta du rhum à son thé et s’imagina de prendre alors des bains froids pour se calmer le sang. Aussi s’est-il fait claquer comme un pétard à Jérusalem, soutenant jusqu’au dernier moment que le climat était meurtrier et son régime bon. Sois donc sans crainte aucune, pauvre vieille, nous allons bien tous et irons bien jusqu’au bout.

C’est au Caire que l’Orient commence. Alexandrie est trop mélangée d’européens pour que la couleur locale y soit bien pure. Ici on rencontre moins de chapeaux. Nous courons les bazars, les caouehs (cafés), les baladins, les mosquées. Il y a des farceurs d’un grand mérite et qui font des plaisanteries d’un goût plus que léger. Le bazar des esclaves a eu nos premières visites. Il faut voir là le mépris qu’on a pour la chair humaine. Le socialisme n’est pas près de régner en Égypte. Je me fonds en admiration devant les chameaux qui traversent les rues et se couchent dans les bazars entre les boutiques.

***

À sa mère.

Mardi soir, 4 décembre (1849).

Bonne journée aujourd’hui, chère mère ; j’ai reçu quatre lettres de toi. Tout ce bon bagage à la fois m’a rempli de joie. Nous avons fait cet après-midi une délicieuse course aux tombeaux des Califes. C’est une grande plaine aux environs du Caire, toute chargée de mosquées du temps des croisades. On a le désert d’un côté, le Caire et tous ses monuments à vos pieds, et plus loin les prairies du Nil, avec le fleuve tacheté de voiles blanches. Les canges ont toutes deux grandes voiles croisées qui font ressembler le bateau à une hirondelle volant avec deux immenses ailes. Le ciel était tout bleu, les éperviers tournoyaient, les chameaux passaient, et du haut des minarets en ruines, dont les pierres sont rongées de vieillesse comme des pans de guenilles déchiquetées par les rats, on voyait les hommes et les bêtes ramper comme des mouches, le tout inondé d’une lumière liquide qui paraît pénétrer la surface de chaque chose et la transparence de l’atmosphère.

Maintenant que j’ai de tes nouvelles, je ferme ma lettre. Nous partons après-demain pour notre petite excursion autour du Caire.

Adieu, je t’embrasse un million de fois.

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À Madame Bonenfant.

Le Caire, 5 (4) décembre 1849.

Et d’abord, chers parents, permettez-moi de vous dire que je ne sais comment vous remercier pour les bons soins que vous prodiguez à ma pauvre mère. Elle en a bien besoin, je vous assure, et sans vous je ne sais ce qu’elle deviendrait. Dans sa lettre que j’ai reçue hier, elle me parle de retourner à Rouen vers la fin de décembre. Je crois qu’elle fera bien d’y rester le moins longtemps possible et de retourner auprès de vous ; elle ne saurait être mieux nulle part ailleurs.

Quand tu me répondras, chère Olympe, dis-moi bien franchement comment elle va, si elle n’est pas trop triste. Ses lettres me paraissent bien raisonnables, mais j’ai peur qu’elle ne se batte un peu les flancs pour m’écrire et, de peur de m’attrister, fasse bonne contenance en dépit d’elle-même. En tout cas ne me cache rien. Je fais appel là-dessus à ta franchise et à ton bon coeur. Tu l’as sans doute bien embrassée quand je suis parti ; comme elle pleurait, n’est-ce pas ? Merci, ma grosse, pour tout ce que tu lui as donné de tendresse en cet affreux moment. Il n’y a rien de perdu ; je ramasse tout cela et le garde en un coin sûr.

J’espère bien que vous n’avez pas le toupet d’espérer de moi une relation de voyage. Il me manque, pour effectuer la chose, le temps. À peine, en voyage, si on a celui de respirer. Les soins matériels absorbent une quantité de quarts d’heure inconcevable. Pour acheter une pipe dans un bazar, c’est l’affaire d’une demi-journée, tant les marchands se disputent avec votre drogman, l’un voulant tromper l’autre. De là, cris, injures, coups : tableau ! Et la journée se passe ainsi. J’ai bien pensé au brave père Parain ce matin. Nous avons visité le bazar des orfèvres. Dans un couloir aussi étroit et aussi sombre qu’une tige de botte (lorsque, la tenant par les tirants, on cherche à découvrir le clou qui vous blesse le talon), rangés des deux côtés derrière de gros coffres en bois, fumant la pipe et buvant le café, il y a quantité de drôles en turban, penchés sur leur genou et occupés à gratter je ne sais quoi. Dans une espèce d’arrière-boutique flamboie la forge ; quelques gamins polissent des chaînes d’or. Des femmes voilées passent devant vous en criant des mots incompréhensibles ; ou bien c’est la tête de quelque chameau traversant le bazar, qui entre dans la boutique sans façon et regarde ce que l’on fait avec son grand air hébété. Voilà ce que c’est que le bazar des orfèvres. D’orfèvrerie on n’en voit pas ; tout est sous clef.

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À sa mère.

Le Caire, 14 décembre 1849.

Si tu savais, chère vieille, combien de fois par jour, en voyant de belles choses, je te regrette et me figure ta mine garnie de lunettes, s’ébahissant à mes côtés. Aussi, de tout ce que je vois, je tâche de ramasser le plus possible pour t’en rapporter davantage. Comme nous causerons au retour, pauvre chère vieille ! Allons ! allons ! prends courage ! Ce temps, qui te paraît si long maintenant, dans quelques mois te semblera avoir passé vite. Tu ne te rappelleras plus alors que l’uniformité de ton inquiétude, sans toutes les intermittences qui peuvent maintenant en mesurer l’étendue. Quand je dis intermittences, je me trompe sans doute, car je suis sûr que tu ne désinquiétudes pas et que, du matin au soir (et surtout du soir au matin), tu es à te creuser la tête pour imaginer un tas de dangers, qui n’ont jamais existé que dans ta cervelle. La lettre d’aujourd’hui, par exemple, me paraît plus triste que les autres. Comme tu vas t’ennuyer, à Rouen ! Comme tu vas regarder ton feu brûler et la pluie couler sur les carreaux ! Fais venir Bouilhet, vous causerez de moi ensemble. Tu sais qu’il est d’une timidité ridicule, et s’il ne t’a pas écrit (ce qui ne m’étonnerait guère), ou s’il ne vient pas subito te voir, sachant ton retour à Rouen, c’est qu’il y a là plus de gaucherie qu’autre chose.

Ma lettre t’arrivera après le jour de l’an. À cette époque nous ferons nos préparatifs pour le voyage du Nil. Nous aurons une belle cange avec dix marins à nous (chaque homme 15 francs par mois), et des lettres de recommandation pour tous les gouverneurs. Il n’y aurait même rien d’étonnant quand Soliman-pacha nous accompagnerait une partie du voyage (ce qui nous dérangerait un peu, par parenthèse). Nous aurons sur notre bateau une masse de pipes, force tarbouch, chibouk et tarabouk (tambour), etc., etc. Oui, nous avons un bon chic. Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau : je passe au bronze (ce qui me satisfait) ; j’engraisse (ce qui me désole) ; ma barbe pousse comme une savane d’Amérique. Je dors des douze heures de suite sans (me) réveiller, enfin j’ai l’air d’un vieux roquentin. J’ai une bonne boule et suis satisfait de moi. Quant à la vanité, rassure-toi, pauvre vieille ; je ne suis pas encore ivre d’encens et je crois qu’au retour je ne ferai pas semblant de ne pas te reconnaître.

Nous avons cette semaine fait une petite excursion de six jours à Giseh, aux pyramides, à Sakkara et à Memphis. À Sakkara j’ai ramassé dans leur pot des momies d’ibis que nous remporterons. Quant à des momies humaines, c’est fort difficile à exporter, toutes les antiquités étant arrêtées à la douane. Du reste, si ce n’est pas plus malaisé pour sortir que pour entrer, l’affaire sera bâclée aisément. Nous sommes entrés à Alexandrie sans qu’on ait ouvert nos bagages (1200 livres). Nous avons donné cinquante sols, et tout a été dit. Voilà donc dix jours que nous avons passés à peu près entièrement dans le désert, couchant sous la tente, vivant avec les Bédouins (lesquels sont très gais et les meilleurs gens du monde), mangeant des tourterelles, buvant du lait de buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals que nous voyons le soir et le matin galoper entre les monticules de sables voisins. J’adore le désert ; l’air y est sec et vif comme celui des bords de la mer, rapprochement d’autant plus juste qu’en passant la langue sur sa moustache, on se sale le palais. On y respire à pleins poumons. Nos chevaux étaient ferrés avec un fer plein (comme un soulier) pour mieux courir sur le sable ; nous les lancions à fond de train, nous dévorions l’espace, nous faisions une masse de charges. Pour te rassurer dès à présent quant au désert (relativement à notre voyage du Sinaï que nous ferons vers le mois d’avril probablement), apprends, pauvre vieille, qu’il n’y a dans le désert ni ophthalmie, ni dyssenterie, ni fièvre. Il n’y a rien et puis c’est tout ; le seul danger sérieux est d’y crever de faim ou de soif quand on n’a pas de provisions. Nous avons un drogman parfait, homme d’une cinquantaine d’années, Italien, aux trois quarts Arabe, grand drôle flegmatique, connaissant les coins et recoins de toute l’Égypte, excellent dans tous les marchés que nous faisons et qui, au milieu d’une vingtaine d’Arabes, est curieux à voir. Pour une piastre (5 sols) il se chamaille avec eux pendant une heure. Alors son grand oeil noir s’allume, il gesticule, pâlit, crie et finit par les faire taire. Il est bon cuisinier, nous prie de lui laisser nous faire des plats sucrés, sait empailler les oiseaux, estamper les bas-reliefs. Il fait tous les métiers possibles et ne rit jamais que lorsqu’il a pris un raccourci pour nous mener d’un endroit à l’autre. Alors il met les poings sur les hanches, baisse le nez et se tortille en grimpant sur sa bourrique. Dans l’intérieur du Caire nous ne sortons pas des ânes ; ou plutôt nous ne sortons pas sans âne. Les rues sont si étroites qu’il n’y a pas moyen d’avoir d’autre monture et la ville est si grande qu’on ne saurait faire une course à pied. Depuis les grands seigneurs jusqu’aux nettoyeurs de pipes, tout le monde trottine sur son baudet. On crie, on se range, on se frôle les uns les autres, on passe et l’on disparaît, le tout sans encombre ni accident. Les trois quarts des rues ne sont guère plus grandes que la rue du Petit-Puits. Par le haut, les maisons font toucher leurs balcons de bois ciselés. On entend des voix chanter de derrière les murs ou bien résonner de temps à autre le singulier cri de joie des femmes arabes, qui ressemble à un trille de clarinette. En fait de baladins, farceurs et danseuses, c’est, à ce qu’il paraît, dans la Haute-Égypte que nous pourrons nous donner une bosse de cette bonne couleur tant rêvée.

Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les pyramides, il y a aujourd’hui huit jours (vendredi), à 4 heures du soir. C’est là que commence le désert. ç’a été plus fort que moi, j’ai lancé mon cheval à fond de train. Maxime m’a imité et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela, qui est indescriptible (il faudrait dix pages, quelles pages !), la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le Sphinx et les trois pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression. Nous y avons couché trois nuits, au pied de ces vieilles bougresses de pyramides, et franchement c’est chouette. Plus on les voit, plus elles paraissent grandes ; les pierres, qui à vingt pas semblent grosses comme des pavés de rues, ont la taille d’un homme environ et, quand on monte sur elles, cela grandit au fur et à mesure comme lorsqu’on gravit une montagne. Dès le lendemain matin, avant le jour, nous avons commencé l’ascension. Les Arabes qui vous mènent sont si adroits, deux par devant qui vous tirent et deux par derrière qui vous poussent, que l’on est entraîné presque malgré soi. Moi qui n’ai pas le vent long, je n’en pouvais plus d’essoufflement quand je suis arrivé en haut. C’est l’affaire d’un petit quart d’heure.

Le reste de la journée a été employé à visiter l’intérieur des pyramides, les hypogées, les tombeaux où je ne suis pas descendu, de peur du vertige, descente dangereuse d’ailleurs et qui ne récompense pas du mal que l’on se donne. Nous avons reçu des anglais voyageurs sous notre tente. Nous leur avons offert la pipe et le café et échangé toutes sortes de politesses. Le lendemain, course à cheval dans l’intérieur du désert ; photographie, notes. Le vent, la nuit, donnait des coups dans notre tente comme dans la voile d’un navire. Notre lanterne brûlait suspendue au milieu ; les chevaux, attachés à des piquets, soufflaient. Giuseppe, l’écumoire à la main, marmitonnait la cuisine, et autour de leurs feux nos Arabes chantaient des litanies ou écoutaient un d’entre eux raconter une histoire. Pour dormir, ils font des trous dans le sable avec leurs mains et se couchent dans ces sortes de fosses comme des cadavres. On ne sort pas ici des tombeaux, des momies, des débris de toute espèce ; la terre des environs de Sakkara est littéralement composée d’ossements humains. Pour arranger la bride de mon cheval, mon saïs (valet de pied qui court devant les chevaux) a pris un os, en guise d’autre chose. Le sol, en cet endroit, est effondré par des souterrains qui étaient des nécropoles.

À Memphis nous avons campé au bord d’un lac, dans un bois de palmiers, près du colosse de Sésostris étendu sur le ventre dans la boue. Il ne reste rien de Memphis. Il n’y a que des palmiers, quelques troupeaux de chèvres, une belle herbe verte et, çà et là, quelque pauvre Arabe qui fuit à toutes jambes devant vous quand vous galopez vers lui. Je m’aperçois que les Francs sont fort respectés. Nos armes et le souvenir de Napoléon y sont pour beaucoup ; mais il faut dire aussi que beaucoup d’officiers de l’armée du pacha sont des Français et que les pauvres diables ne savent jamais à qui ils ont affaire. Avant-hier matin, 12, anniversaire de ma naissance, nous sommes revenus au Caire par une autre route, marchant tout le temps sous les palmiers ou au bord du Nil et allant au petit pas pour faire durer le plaisir ; aussi avons-nous mis sept heures pour une route qui en demande quatre.

Je t’ai parlé de verdure. Cela peut te sembler drôle. Mais il y a en Égypte deux choses, l’Égypte proprement dite, la vallée, tout ce qui reçoit l’inondation, qui est plus vert que la Normandie, et immédiatement à côté le sable aride, le désert, de sorte que ces deux couleurs tranchent brutalement côte à côte, dans la même vue, comme du haut des pyramides, par exemple. Vous voyez des champs, des prairies, des mosquées, et le désert, cette grande polissonne d’étendue qui est violette au soleil levant, grise en plein midi, et rose le soir. Ah ! Tout cela est bien farce.

***

À son frère.

Le Caire, 15 décembre 1849.

Tu dois commencer à trouver que je suis une fière canaille de ne vous avoir pas donné plus tôt de mes nouvelles, mon cher Achille ; mais c’est tout au plus si j’ai le temps, à chaque courrier, de griffonner à la hâte quelques lignes pour notre pauvre mère. Nous rentrons le soir passablement échignés et, dès que nos notes sont prises, nous tapons de l’oeil. Voilà deux jours que nous sommes revenus des pyramides. De tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, c’est à coup sûr ce qu’il y a de plus beau, quoique l’impression soit toute différente de celle à laquelle on s’attend. Ces étonnantes bâtisses, au premier coup d’oeil, ne paraissent pas fort grandes, n’ayant rien là qui puisse servir de terme de comparaison. Mais à mesure qu’on reste auprès et surtout que l’on monte sur elles, cela grandit prodigieusement et paraît si bien devoir vous écraser que l’on en courbe les épaules. Quant à la vue qu’on découvre de là-haut, je défie qui que ce soit, fût-ce Desalleurs, Me Bailleul ou Chateaubriand, d’en donner une idée. On serre son manteau contre soi, vu que le froid vous pince fort, et on tait sa gueule ; voilà tout.

À propos de froid, il fait froid en Égypte, on y est couvert de flanelles et de paletots, de même que l’on y voit des nuages, de même qu’il y a beaucoup de verdure. La première chose que l’on vous recommande, c’est de vous bien couvrir, pour éviter les dyssenteries qui sont fort dangereuses. À part cela, il y règne peu de maladies ; les fièvres sont dans le delta, et les ophthalmies n’attaquent guère que les Arabes. Du reste dans la Haute-Égypte, pour laquelle nous partons au mois de janvier, après le retour des pèlerins de La Mecque, il n’y a plus ni maladies d’yeux ni maladies de ventre. Ici, au Caire, on voit quantité de borgnes et d’aveugles. Les enfants des pauvres gens sont littéralement mangés par les mouches, ce qui ne les empêche pas de porter des colliers et aux jours de fête, comme aux circoncisions et aux mariages, des bonnets et des vestes garnis de piastres d’or que les grands leur prêtent pour embellir la cérémonie.

On peut ici satisfaire son goût pour l’académie humaine. Quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quant aux femmes, on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein. Dans la campagne, par exemple, quand elles vous voient venir, elles prennent leur vêtement, se le ramènent sur le visage et, pour se cacher la mine, se découvrent ce qu’on est convenu d’appeler la gorge, c’est-à-dire l’espace compris depuis le menton jusqu’au nombril.

Ah ! j’en ai t’y vu de ces tetons ! j’en ai t’y vu ! j’en ai t’y vu !

Remarque : Le teton d’Égypte est très pointu, en forme de mamelle, et n’excite pas du tout.

Mais ce qui excite, par exemple, ce sont les chameaux (les vrais, ceux qui ont quatre pattes) traversant les bazars ; ce sont les mosquées avec leurs fontaines, les rues pleines de costumes de tous pays, les cafés qui regorgent de fumée de tabac et les places publiques retentissantes de baladins et de farceurs. Il y a sur tout cela, ou plutôt c’est de tout cela que ressort une couleur d’enfer qui vous empoigne, un charme singulier qui vous tient bouche béante.

Quant aux almées du Caire, il n’y en a plus au Caire ; elles sont reléguées dans la Haute-Égypte. En revanche il y a des almées mâles, citoyens à métier suspect, habillés en femmes et qui se trémoussent d’une belle façon. Après demain, nous en ferons venir six dans le jardin de l’hôtel et nous nous donnerons une représentation complète. Ce que j’en ai déjà vu dans la rue m’a paru très beau.

Nous sommes ici sur un excellent pied. Soliman-pacha s’est pris d’une belle affection pour nous dès le début, ce qui nous a bien fait, comme position, et nous voyageons avec une certaine mine. L’Égypte est du reste peuplée de Français, lesquels sont fort heureux de rencontrer des compatriotes avec qui causer des théâtres de Paris et de la politique du jour. Presque toutes les places importantes sont occupées par eux, ou par des Arméniens chrétiens, de sorte que les pauvres diables d’Arabes ne savent jamais à qui ils ont affaire et baissent pavillon devant toute redingote européenne. Du reste le peuple s’inquiète fort peu de tout ce qui se passe. Il était égyptien sous Mahomet, il redevient turc sous Abbas, il sera anglais plus tard quand l’Angleterre se sera emparée de l’Égypte (ce qui arrivera un de ces matins) ; ou plutôt il restera le même, se moquant de tout, flâneur, causeur et paresseux, car l’Arabe ici est très gai, fort amateur de drôleries, de mascarades et de processions. Le fellah tout nu laboure les champs avec un hoyau et s’arrête pour vous voir passer, tout comme les bons paysans de France. Le Bédouin s’amuse à se faire raconter des gaudrioles, et l’habitant des villes fume sa pipe sur sa boutique, se branle la tête en récitant sa prière, et floue gravement le bourgeois en buvant son café d’un air antique.

J’ai adressé chez toi une lettre pour maman. La voilà revenue à Rouen, la pauvre femme ; elle ne sait où traîner son ennui. Soignez-la bien ; je ne te dis pas de l’aimer, cher frère, mais c’est de paroles surtout qu’elle a besoin. Il lui faut, pour vivre, quelque peu de cette tendresse quotidienne à laquelle elle a été si habituée et que lui prodiguait notre pauvre père.

Pardon, pauvre vieux, si je te dis des choses que tu devines, mais à mille lieues de distance on est si loin ! Et maintenant que tu es seul près d’elle, fais-toi double et remplace-moi.

Adieu, embrasse pour moi Julie et Juliette, tout le monde, tous les nôtres, cela va sans dire.

Tout à toi. écrivez-moi au Caire. Je t’embrasse.

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