Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1854

(Édition Louis Conard)

 


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ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
Mercredi soir. [Janvier 1854].
Qu'est-ce que Bouilhet me conte ? Je n'y comprends goutte ! Il me dit que tu te plains de n'avoir pas de lettres de moi, que je t'oublie, etc... Si je n'avais la tête vissée d'aplomb sur les épaules, voilà de ces choses qui me la feraient tourner. En fait de lettres, celle-ci est la troisième depuis vendredi. Or, à moins que de s'écrire tous les jours, je ne vois guère moyen de s'écrire plus souvent.
Tu as dû avoir une lettre de moi samedi. Dimanche le paquet du Crocodile, dont tu ne m'as pas même fait la gracieuseté de m'accuser réception, et ce matin tu as dû avoir encore une lettre écrite avant-hier.
Si je n'ai rien mis dans le paquet de Hugo ; c'est qu'il était déjà fort gros. Cependant, pour ne point me borner au simple rôle de facteur, j'y avais intercalé un petit bout de papier sur lequel je t'embrassais. Muse ! muse ! qu'as-tu donc ? Quel vent te souffle en tête ? Qu'est-ce qui t'agite si fort ? pourquoi ? Qu'y a-t-il de changé entre nous deux ?
À propos du Crocodile, je te préviens qu'il m'avertit lui-même de prendre garde. Un homme de Saint-Malo, dont il me cite le nom (Aubain), a été condamné à 3 ans de prison pour avoir été surpris ayant un volume des Poésies dans sa poche. Aussi je t'engage fort à n'en colporter aucun et à les garder pour toi. Je me doute parfaitement que tu ne suivras pas l'avis. Réfléchis-y cependant. On peut tout par le temps qui court, et on n'a d'égard à rien, ni pour rien.
Je viens de passer ici trois journées à faire quatre à cinq corrections qui m'ont beaucoup embêté. Bouilhet les juge finies ; mais il faut revoir tout cela à froid.
Samedi et dimanche se passeront pour moi à piocher la Servante. Tu auras mardi soir un volume de commentaires. Rien de neuf ; dégel, pluie, brouillard. Le mois de janvier se passe pour moi sans visites, ce dont je bénis la Providence.
Adieu, je t'embrasse.
À toi. Ton G.

***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
Mardi, minuit.
Si je ne t'ai pas reparlé de l'affaire du Philosophe, c'est que je croyais que c'était entièrement fini, quant à présent du moins, et fini par un refus formel de sa part. Malgré l'avis contraire de Béranger, je persiste à penser que le mien était bon, si toutefois tu continues à le tenir ferme. Je t'ai donné ce conseil d'après les données de son caractère, que tu m'as dit être faible ; et, cela admis, j'avais raison ! Donc, attends et tiens bon, et ne crois plus, chère Muse, que je ne m'intéresse pas à tes affaires. Rien de ce qui te touche, au contraire, ne m'est indifférent. Je voudrais te voir, avant tout, heureuse, heureuse de toute façon, de toute manière, heureuse d'argent, de position, de gloire, de santé, etc., et si je savais quelqu'un qui pût te donner tout cela, je t'irais le chercher pieds nus.
Le bonheur, ou ce qui en approche, est un composé de petits bien-être, de même que le non-malheur ne s'obtient que par la plénitude d'un sentiment unique qui nous bouche les ouvertures de l'âme à tous les accidents de la vie.
N'est-ce pas vendredi prochain que l'on décide le prix ? J'attends dimanche matin avec anxiété.
Tu me verras dans trois semaines au plus tard. Je n'ai plus, d'ici à mon départ, que cinq ou six pages à faire et, de plus, sept ou huit à moitié ou aux deux tiers faites. Je patauge en plein dans la chirurgie. J'ai été aujourd'hui à Rouen, exprès, chez mon frère, avec qui j'ai longuement causé anatomie du pied et pathologie des pieds-bots. Je me suis aperçu que je me foutais dans la blouse (si l'on peut s'exprimer ainsi). Ma science, acquise de fraîche date, n'était pas solide de base. J'avais fait une chose très comique (le plus joli mouvement de style qu'il fût possible de voir et que j'ai pleuré pendant deux heures, mais c'était de la fantaisie pure et j'inventais des choses inouïes. Il en faut donc rabattre, changer, refondre ! Cela n'est pas facile, que de rendre littéraires et gais des détails techniques, tout en les gardant précis. Ah ! les aurai-je connus les affres du style ! Au reste, tout maintenant m'est montagne ! Bouilhet n'a pas été mécontent de ce que je lui ai lu. J'ai fait, je crois, un grand pas, à savoir, la transition insensible de la partie psychologique à la dramatique. Maintenant, je vais entrer dans l'action et mes passions vont être effectives. Je n'aurai plus autant de demi-teintes à ménager. Cela sera plus amusant, pour le lecteur du moins. Il faut qu'au moins de juillet, quand je reviendrai à Paris, j'aie commencé la fin. Puis j'y reviendrai au mois d'octobre, pour prendre un logement. Quand arrivera-t-il donc ce bienheureux jour où j'écrirai le mot : fin ? Il y aura, en septembre prochain, trois ans que je suis sur ce livre. Cela est long, trois ans passés sur la même idée, à écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l'empereur de la Chine), à vivre toujours avec les mêmes personnages, dans le même milieu, à se battre les flancs toujours pour la même illusion.
J'ai lu, relu (et je les ai là sous les yeux) tes deux dernières pièces de vers sur lesquelles il y a beaucoup à dire. Les bons vers abondent mais, encore une fois, je ne t'en sais aucun gré. Les bons vers ne font pas les bonnes pièces. Ce qui fait l'excellence d'une oeuvre, c'est sa conception, son intensité et, en vers surtout, qui est l'instrument précis par excellence, il faut que la pensée soit tassée sur elle-même. Or je trouve la pièce À ma fille, lâche de sentiment (c'est là ce que toutes les mères eussent dit et à peu près de la même manière, poésie à part, bien entendu). Commençons :
La première strophe, sauf le premier vers, me semble très bonne, surtout le dernier vers qui est excellent. Mais remarque que de répétitions dans les cinq strophes qui suivent. C'est toujours sur ou sous. La pensée est divisée en petites phrases pareilles et c'est sans cesse la même tournure de style.
La deuxième strophe, du reste, me plaît assez, quoique moins bonne que l'autre.

Tes cheveux dorés caressent ton front

caressent, expression consacrée.

Sur ta joue il luit

désagréable à l'oreille. Les deux vers qui suivent, charmants, mais il eût fallu les mieux amener par quelque chose de plus large, à propos des cils, et qui aurait fait un pendant plus exact à «un pli de la nuit sur ta bouche rose».
Voilà trois strophes qui commencent de même :

Sur ton oreiller
Sous tes longs cils
Sur ta bouche.

Ils sont du reste très bons ces deux vers :

Sur ta bouche
Ton souffle

Mais, dans les deux qui suivent, l'inversion est trop forte. Sois sûre que la pensée ne gagne rien à ces tournures poétiques.
Quant à la strophe «de ton joli», je la trouve ATROCE ! de toute façon.

De ton joli corps sous ta couverture

est obscène et hors du sentiment de la pièce. «Couverture» est ignoble de réalité, outre que le mot est laid en soi. Le sentiment était :

Ton visage rit sur la toile blanche

mais cela est tout bonnement cochon, surtout avec la suite :

Plus souple apparaît le contour charmant ;

Et puis, qu'est-ce que vient faire là le Parthénon, l'antiquité et la «frise pure» si près de la «couverture» ? Et d'abord, un enfant n'a pas les formes si saillantes qu'on les voie ainsi sous une couverture ; et «comme les filles du Parthénon dont les seins font bosse», cela est complètement faux, de sentiment et d'expression. Il y a ici une chair qui n'est pas du tout à sa place.

Et, pour les rouvrir, tu baises mes yeux, (Superbe !)
Nous mêlons nos soins, tendre tu m'habilles

Que signifie «mêler des soins» ? et cette tournure archi-prétentieuse «tendre tu m'habilles» ? et quelle vulgarité dans ce «tu m'habilles» ! Notez que nous avons plus bas «ta tête d'ange».

Des frais tissus chers aux jeunes filles

école de Delille. Au reste, il y a beaucoup de rococo dans cette pièce :

Tu t'assieds parfois rêveuse au piano,
Je pose une fleur sur ta tête d'ange.

«Nous allons au bal», un ange qui va au bal et qui a un port virginal (port comporte par lui-même une idée de maturité). Je trouve toute cette seconde page fort plate.

     Auprès du foyer tu brodes, je couds
Tu danses, tu ris,

Est-ce de la poésie cela ? à quoi bon faire des vers pour de pareilles trivialités ? Les morts qui reviennent sont fort embêtants. Cela n'est pas ému, parce que ça tient trop peu de place dans l'économie de la pièce. Il ne faut pas ménager la sensibilité du lecteur quand on la touche. Et puis, voilà encore des détails de beauté qui reviennent :

Avec ton front poli comme un marbre,
Une jeune fille est comme un arbre.

C'est trop. Si elle a le front comme un marbre, elle ne peut être, elle, comme un arbre.

À tous ses rameaux des fruits sont promis,

fort ingénieux ; mais, encore une fois, cela est trop dans un ordre d'idées étrangères à celle de maternité, de virginité.

Et les blanches fleurs
Et les nids joyeux,

quel dommage que deux si bons vers soient perdus !
L'orage, pour dire le malheur, a été dit par tout le monde, et puis, le pire de tout cela et ce qui m'irrite, ce qui fait que je ne suis peut-être pas impartial, c'est le sujet. Je hais les pièces de vers à ma fille, à mon père, à ma mère, à ma soeur. Ce sont des prostitutions qui me scandalisent (voir le Livre Posthume). Laissez-donc votre coeur et votre famille de côté et ne les détaillez pas au public ! Qu'est-ce que cela dit tout cela ? qu'est-ce que ça a de beau, de bon, d'utile et, je dirai même, de vrai ? Il faut couper court avec la queue lamartinienne et faire de l'art impersonnel ; ou bien, quand on fait du lyrisme individuel, il faut qu'il soit étrange, désordonné, tellement intense enfin que cela devienne une création. Mais quant à dire faiblement ce que tout le monde sent faiblement, non.
Pourquoi donc reviens-tu toujours à toi ? Tu te portes malheur. Tu as fait dans ta vie une oeuvre de génie (une oeuvre qui fait pleurer, note-le) parce que tu t'es oubliée, que tu t'es souciée des passions des autres et non des tiennes. Il faut s'inspirer de l'âme de l'humanité et non de la sienne. C'est comme le sonnet À la gloire ; cela n'est pas lisible et le lecteur s'indignera toujours de la supériorité que l'auteur se reconnaît.
La première strophe est superbe, mais ensuite cela dégringole. «La Poésie personnifiée et parlant», mauvais goût ; «l'étendard de la poésie», idem.

Une route étoilée et sereine

que l'on poursuit un étendard à la main et que l'idéal traçait,

De la cime où je plane,

tout cela est forcé, cherché, encombré.

La gloire sur ma tombe a sonné son réveil

de qui le réveil ? De la gloire ou de la royauté ?
Nous avons déjà reine et, plus bas, encore reine.

La fleur de l'aloès éclate épanouie

non. La fleur éclate en s'épanouissant, mais elle n'éclate pas épanouie. Quand elle éclate, elle n'a pas pour qualité, pour attribut d'être épanouie ; elle est, au contraire, s'épanouissant.
Si tu as ton prix, travaille ta Servante tranquillement et mets-toi de suite, sans t'inquiéter de rien, à tes autres contes et publie tout en masse. Il faut toujours employer les grosses artilleries. Il ne faut pas donner ainsi son sang goutte à goutte. Songe à ce que serait la publication de six bons contes en vers, bien différents de forme et de fond, et reliés par une pensée et un titre commun. Cela serait imposant d'aspect, à part la valeur du contenu.
Bouilhet m'a dit que Philippon [du Journal pour rire], t'avait défendu formellement de rien recevoir. Dois-je faire néanmoins l'article pour la Librairie nouvelle ? En cas qu'oui, dis-le-moi ; je te l'apporterai.
À toi, je t'embrasse.
Ton G.

***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Lundi soir, 1 heure [janvier 1854].
J'attends demain une lettre de toi, qui me dise que tu as reçu le volumineux paquet du Crocodile, qui a dû t'arriver hier matin. Quant à la Servante, je ne sais si elle est à Rouen. On y va assez difficilement maintenant, à cause de la neige qui emplit les chemins et, comme la Seine est gelée et que les bateaux ne peuvent naviguer, nous sommes un peu à l'état de Robinson. N'importe, j'espère bien mercredi, au plus tard, avoir ton paquet. Je le lirai avec soin, d'abord en masse pour voir l'ensemble, puis en détail, puis en masse et je te ferai de longs commentaires, le plus expliqués possible. J'y mettrai, pauvre chère Muse, tout mon coeur et tout mon esprit ; n'aie aucune crainte.
J'ai eu Bouilhet vendredi soir, samedi et hier matin. Il reviendra mercredi pour jusqu'à la fin de la semaine. Nous n'avons guère, jusqu'à présent, eu le temps de causer que de nous. Tout a presque été employé aux Fossiles et à la Bovary. Il a été content de ma baisade. Mais, avant le dit passage, j'en ai un de transition, qui contient huit lignes, qui m'a demandé trois jours, où il n'y a pas un mot de trop, et qu'il faut pourtant refaire encore parce que c'est trop lent. C'est un dialogue direct qu'il faut remettre à l'indirect, et où je n'ai pas la place nécessaire de dire ce qu'il faut dire. Tout cela doit être rapide et lointain comme plan, tant il faut que ce soit perdu et peu visible dans le livre ! Après quoi, j'ai encore trois ou quatre autres corrections infiniment minimes, mais qui me demanderont bien toute l'autre semaine ! Quelle lenteur ! quelle lenteur ! N'importe, j'avance. J'ai fait un grand pas, et je sens en moi un allégement intérieur qui me rend tout gaillard, quoique ce soir j'aie littéralement sué de peine. C'est si difficile de défaire ce qui est fait, et bien fait, pour fourrer du neuf à la place, sans qu'on voie l'encastrement.
Quant aux Fossiles, je trouve cela fort beau et continue à soutenir qu'il fallait s'y prendre de cette façon. Tout le monde, après les Fossiles, eût fait une grande tartine lyrique sur l'homme. Mais l'homme a changé et, pour le prendre complètement, il faut suivre son histoire, le monsieur en habit noir étant aussi naturel que le sauvage tatoué. Il faut donc présenter les deux états et tout ce qu'il y a d'intermédiaire entre eux. Je crois que cette méthode était la plus forte, et la plus difficile surtout. On eût pu sauter par-dessus l'homme complètement. Mais cela eût été une ficelle, une pose, un moyen très commode de faire de l'effet, et par une négation !
J'ai lu les Abeilles que tu m'as envoyées. C'est raide, d'idées surtout, et je trouve les mouches de Montfaucon splendides. Quant à l’Expiation, quel dommage que ce soit bâclé ! Tout le Waterloo est stupide ; mais la Retraite de Russie et Sainte-Hélène (à part des taches nombreuses) m'ont plu, et extrêmement. On eût pu faire de cela quelque chose d'aussi beau que le Feu du ciel. N'importe, ce bonhomme est un grand homme et un très grand homme.
Je suis maintenant dans des lectures bien diverses. D'abord, je me gaudys avec Pétrus Borel qui est hénaurme ; je trouve là mes vieilles phrénésies de jeunesse ! Cela valait mieux que la monnaie courante d'à présent. On était monté à un tel ton que l'on rencontrait quelquefois un bon mot, une bonne expression. Il y aurait, du reste, sur ce malheureux livre, une belle leçon à faire. Comme le socialisme perçait déjà. Comme la préoccupation de la morale rend toute oeuvre d'imagination fausse et embêtante ! etc. Je tourne beaucoup à la critique. Le roman que j'écris m'aiguise cette faculté, car c'est une oeuvre surtout de critique, ou plutôt d'anatomie. Le lecteur ne s'apercevra pas, je l'espère, de tout le travail psychologique caché sous la forme, mais il en ressentira l'effet. Et d'une autre part je suis entraîné à écrire de grandes choses somptueuses, des batailles, des sièges, des descriptions du vieil Orient fabuleux. J'ai passé, jeudi soir, deux belles heures, la tête dans mes mains, songeant aux enceintes bariolées d'Ecbatane. On n'a rien écrit sur tout cela. Que de choses flottent encore dans les limbes de la pensée humaine ! Ce ne sont pas les sujets qui manquent, mais les hommes.
À propos des hommes, permets-moi de te citer de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites aimables anecdotes. Premier fait : on a exposé à la morgue, à Rouen, un homme qui s'est noyé avec ses deux enfants attachés à la ceinture. La misère ici est atroce. Des bandes de pauvres commencent à courir la campagne les nuits. On a tué à Saint-Georges, à une lieue d'ici, un gendarme. Les bons paysans commencent à trembler dans leur peau. S'ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer. Cette caste ne mérite aucune pitié. Tous les vices et toutes les férocités l'emplissent. Mais passons. Deuxième fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours-ci, à Provins, un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois et une bourgeoise, puis violé la servante sur place et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n'étaient pas suffisantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige. L'affluence était telle que le pain a manqué. Ô suffrage universel ! Sophistes ! Ô charlatans ! Déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du progrès ! Moralisez, faites des lois, des plans ! Réformez-moi la bête féroce. Quand même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu'il ne pourrait plus manger que de la bouillie, il lui restera toujours son coeur de carnassier ! Et ainsi le cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu'est-ce que tout cela nous fout ? Faisons notre devoir, nous autres. Que la Providence fasse le sien !
Tu me dis que rien bientôt ne pourra plus t'arracher de larmes. Tant mieux, car rien n'en mérite, si ce n'est des larmes de rire, «pour ce que rire est le propre de l'homme».
Bouilhet me paraît très content de la Sylphide. (... ) Il est, du reste, peu exalté. C'est comme ça qu'il faut être. Laissez l'exaltation à l'élément musculaire et charnel, afin que l'intellectuel soit toujours serein. Les passions, pour l'artiste, doivent être l’accompagnement de la vie ; l'art en est le chant. Mais si les notes d'en bas montent sur la mélodie, tout s'embrouille.
Aussi moi, gardant chaque chose à sa place, je vis par casiers. J'ai des tiroirs, je suis plein de compartiments comme une bonne malle de voyage, et ficelé en dessus, sanglé à triple étrivière. Maintenant je pose ton doigt à une place secrète, ta pensée sur un coin caché et qui est plein de toi-même et je vais m'endormir avec ton image et en t'envoyant mille baisers.
À toi. Ton G.

***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Vendredi soir, 1 heure [13 janvier 1854].
Tu ne me parles pas, dans ton petit mot de ce matin, chère Louise, de la résolution que tu as prise, relativement à la Servante. J'attendais pourtant ta réponse avec anxiété. Voici pourquoi : c'est que, quoique ayant bien réfléchi avant de t'écrire une aussi dure lettre, j'ai encore réfléchi après, et j'ai presque balancé à te l'envoyer. Je me demandais : «Me suis-je trompé ? Cela se peut !» Non, non, pourtant. Je crois que mes notes et ma lettre ont été dictées par le bon sens le plus grossier qui ait jamais arrangé des mots et, au risque de te blesser (il y avait de quoi), j'ai cru faire mon devoir de toutes façons, en te déclarant ces choses. Si ton avis est autre que le mien, nous n'avons pas besoin d'y revenir, nous ne nous convaincrons pas. Dans le cas contraire, je ne pourrai que t'admirer du sacrifice. Mais je voudrais que tu comprisses bien mes raisons. Elles sont bonnes, je crois. En tout cas, s'il te reste quelque doute, d'une manière ou d'une autre, ne t'en rapporte ni à toi, ni à moi, ni à Bouilhet. Consulte Leconte, Babinet, Antony Deschamps, etc. , et expose-leur mes motifs.
Tu me pries, dans le billet de ce matin, de répondre à ta lettre de vendredi dernier. Je viens de la relire ; elle est là, tout ouverte, sur ma table. Comment veux-tu que j'y réponde ? Tu dois me connaître aussi bien que moi-même, et tu me parles de choses que nous avons traitées cent fois, et qui n'en sont pas plus avancées pour cela. Tu me reproches, comme bizarres, jusqu'aux mots de tendresse que je t'envoie dans mes lettres (il me semble pourtant que je ne fais pas grand abus de sentimentalités). Je m'en priverai donc encore davantage, puisque «cela te serre la gorge». – Revenons, recommençons. Je vais être catégorique, explicite... 1° De ma mère !
Eh bien, oui ! c'est cela. Tu l'as deviné ! C'est parce que j'ai la persuasion que, si elle te voyait, elle serait très froide avec toi, peu convenable, comme tu dis, que je ne veux pas que vous vous voyiez. D'ailleurs, je n'aime pas cette confusion, cette alliance de deux affections d'une source différente (quant à elle, tu peux t'imaginer la femme, d'après ce trait : elle n'irait pas, sans invitation, chez son fils aîné). Et puis, d'ailleurs, à quel titre irait-elle chez toi ? Quand je t'avais dit qu'elle y viendrait, j'avais surmonté, pour te plaire, un grand obstacle et parlementé pendant plusieurs jours. Tu n'en as tenu compte et tu es venue, sans propos, réentamer une chose irritante, une chose qui m'est antipathique, qui m'avait demandé de la peine. C'est toi, la première, qui as rompu. Tant pis. Et puis, je t'en supplie encore une fois, ne te mêle pas de cela. Quand le temps et l'opportunité se présenteront, je saurai ce que j'aurai à faire. Je trouve ta persistance, dans cette question, étrange. Me demander toujours à connaître ma mère, à te présenter chez elle, à ce qu'elle vienne chez toi, me paraît aussi drôle que si celle-ci voulait, à son tour, que je n'allasse pas chez toi, que je cessasse de te fréquenter, parce que, parce que, etc. Et je te jure bien que si elle s'avisait, elle, d'ouvrir la bouche sur ces matières, elle ne serait pas longue à la refermer, sa bouche. Autre question, à savoir, la financière. Je ne boude pas du tout. Je ne cale pas. Je ne cache nullement mes gros sous (quand j'en ai), et il est peu de gens aussi maigrement rentés que moi, qui aient l'air si riche (j'ai l'air riche, c'est vrai) – et c'est un malheur, car je peux passer pour avare ! Tu sembles me considérer comme un ladre parce que je n'offre pas, quand on ne me demande pas. Mais quand est-ce que j'ai refusé ? (On ne sait pas, quelquefois, tous les embêtements que j'ai subis pour obliger les autres. ) Je n'ai pas ces élans de générosité qu'on aurait de soi-même, dis-tu ? Eh bien, moi, je dis que ce n'est pas vrai, et que j'en suis capable. Mais je m'illusionne étrangement, sans doute. Du Camp n'affirmait-il pas, aussi, que j'avais les cordons de la bourse rouillés ?
Je me résume. Je t'ai dit que je t'obligerai toujours et puis je répète que je n'ai pas le sou. Cela te semble louche, mais je ne nie rien, et je répète encore en m'expliquant : c'est vrai, je n'ai pas un liard (ainsi, pour aller jusqu'au mois de février, j'ai 20 francs). Crois-tu que, si je pouvais, je n'achèterais pas 100 exemplaires du volume de Leconte, etc. ? Mais il faut avant tout payer ses dettes. Or, sur 2000 francs que j'ai à toucher cette année, j'en dois déjà près de 1200. Compte en plus les voyages à Paris ! l'année prochaine, pour habiter Paris, j'entamerai largement mon capital. Il le faudra. Je me suis fixé une somme. Une fois cette somme mangée, il me faudra revivre comme maintenant, à moins que je ne gagne quelque chose, supposition qui me paraît absurde.
Mais, mais ! – note bien ce mais – s'il t'en fallait, je t'en trouverais tout de même, dussé-je mettre l'argenterie de la maison au Mont de Piété. Comprends-tu maintenant ?
Quant à la fin de la Bovary, je me suis déjà fixé tant d'époques, et trompé tant de fois, que je renonce non seulement à en parler, mais à y penser. À la grâce de Dieu ! Je n'y comprends plus rien ! Cela se finira quand cela voudra, dussé-je mourir dessus d'ennui et d'impatience, ce qui m'arriverait peut-être, sans la rage qui me soutient. D'ici là, j'irai te voir tous les deux mois, comme je te l'ai promis.
Enfin, pauvre chère Louise, veux-tu que je t'ouvre le fond de ma pensée, ou plutôt que j'ouvre le fond de ton coeur ? Je crois que ton amour chancelle. Les mécontentements, les souffrances que je te donne n'ont point d'autre cause, car tel je suis, tel j'ai été toujours ! Mais maintenant, tu m'aperçois mieux, et tu me juges raisonnablement, peut-être. Je n'en sais rien. Cependant, quand on aime complètement, on aime ce que l'on aime tel qu'il est, avec ses défauts et ses monstruosités ; on adore jusqu'à la gale, on chérit la bosse, et l'on aspire avec délices l'haleine qui vous empoisonne. Il en est de même au moral. Or je suis difforme, infâme, égoïste, etc. Sais-tu qu'on finira par me rendre insupportable d'orgueil, à toujours me blâmer comme on le fait ? Je crois qu'il n'y a pas un mortel sur la terre qui soit moins approuvé que moi, mais je ne changerai pas. Je ne me réformerai pas. J'ai déjà tant gratté, corrigé, annihilé ou bâillonné de choses en moi que j'en suis las. Tout a un terme, et je me trouve assez grand garçon maintenant pour me considérer comme éduqué. Il faut songer à autre chose. J'étais né avec tous les vices. J'en ai supprimé radicalement plusieurs, et je n'ai donné aux autres qu'une pâture légère. Les martyres que j'ai subis dans ce manège psychologique, Dieu seul les sait, mais actuellement j'y renonce. C'est le chemin de la mort, et je veux vivre encore pendant trois ou quatre livres ; ainsi je suis cristallisé, immobile. Tu m'appelles granit. Mes sentiments sont de granit. Et si j'ai le coeur dur, il est solide au moins, et n'enfonce sous rien. Les abandons et les injustices n'altèrent pas ce qui est gravé dessus. Tout y reste et ta pensée, quoi que tu fasses et que je fasse, ne s'en effacera pas.
Adieu, un long baiser sur ton front que j'aime !
À toi. Ton G.

***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche soir.
Je suis très peiné. Je te fais des excuses, et des plus sincères, puisque tu as trouvé ce que je te disais de la Servante acerbe et injurieux. Mon intention a été tout autre. Il est vrai (comme tu me l'écris) que j'étais, dans ce travail, irrité. Il m'avait considérablement agacé les nerfs et tu peux te convaincre toi-même que j'ai travaillé au microscope. Ce qui m'y a révolté c'est de voir gaspiller tant de dons du ciel par un tel parti pris de morale.
Crois bien que je ne suis nullement insensible aux malheurs des classes pauvres, etc. , mais il n'y a pas, en littérature, de bonnes intentions. Le style est tout et je me plains de ce que, dans la Servante, tu n'as pas exprimé tes idées par des faits ou des tableaux. Il faut avant tout, dans une narration, être dramatique, toujours peindre ou émouvoir, et jamais déclamer. Or le poète, dans ce poème, déclame trop souvent. Voilà ma plus grande critique. J'y joins la non-gradation des caractères. Quant aux critiques de détails, je te les abandonne si tu veux, mais les deux que tu relèves, comme roc, lu pour roi, et impures pour impie, tu avoueras que le grief est léger. (Je n'ai pourtant pas lu à la hâte. ) Quant à impur, il y en a franchement un tel abus que je ne voyais plus que cela.
Je n'ai point du tout oublié la conduite du sieur Musset et les sentiments que je lui porte sont loin d'être bienveillants. J'ai voulu seulement dire que le châtiment dépassait l'outrage. Il est certain qu'à sa place j'aimerais mieux recevoir un soufflet dans la rue que de tels vers à mon adresse.
Comme tu as mal pris, pauvre chère Muse, ce que je te disais de Karr ! Me supposes-tu donc assez goujat pour te rappeler ces choses dans une intention blessante ? Non ! Si tu avais eu, toujours eu pour conseillers des gens d'un sens pratique aussi bourgeois que moi, et que tu les eusses écoutés, il y a bien des choses qui t'arrivent et qui ne t'arriveraient pas ? Puis tu t'étonnes de ce mot ridicule. C'est pourtant le seul exact. On est toujours ridicule quand les rieurs sont contre vous. Voilà ce que j'entendais, et les rieurs sont toujours du côté des forts, de la mode, des idées reçues, etc. Pour vivre en paix, il ne faut se mettre ni du côté de ceux dont on rit ni du côté de ceux qui rient. Restons à côté, en dehors, mais pour cela il faut renoncer à l'action.
Rappelons-nous toujours, ces trois maximes (les deux premières sont d'Épictète, homme peu accusé d'avoir eu une morale relâchée, et la troisième de La Rochefoucauld) : «Cache ta vie. – Abstiens-toi. – L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien.» (Ce n'est pas moi qui suis l'honnête homme, car je m'étonne de bien des choses !) En suivant ces idées-là, on est ferme dans la vie et dans l'Art. Ne sens-tu pas que tout se dissout maintenant par le relâchement, par l'élément humide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage. La littérature contemporaine est noyée (...). Il nous faut à tous prendre du fer pour nous faire passer les chloroses gothiques que Rousseau, Chateaubriand et Lamartine nous ont transmises.
Le succès de Badinguet s'explique par là. Il s'est résumé, celui-là. Il n'a pas perdu ses forces en petites actions divergentes de son but. Il a été comme un boulet de canon pesant et roulé en boule. Puis il a éclaté tout d'un coup et l'on a tremblé. Si le père Hugo l'eût imité, il eût pu faire en poésie ce que l'autre avait fait en politique, une chose des plus originales. Mais non, il s'est emporté en criailleries. La passion nous perd tous.
À propos, il me semble que je t'ai remis, à mon dernier voyage, ses lettres. Je te rapporterai celles de Musset, mais il m'est impossible de retrouver celles de Gagne. Je te renvoie le billet de Béranger et les vers de Vigny, de peur de les perdre. Quel style de bottier que celui de l'Horace français ! Votre demoiselle, pour dire votre fille ! Comme ces gaillards-là sont nativement canailles !
Tu m'as envoyé ce matin une très belle pensée «Ô humanité que tu me dégoûtes !» Je vois que tu fais des progrès en philosophie. Je ne saurais que t'en applaudir.
Adieu, je t'embrasse.
À toi. G.
Lundi matin.
Je rouvre ma lettre pour y mettre celle du Crocodile. La lettre à Me B étant trop grosse, je te l'enverrai la prochaine fois.
Stella m'a semblé beau. Il m'envoie une autre pièce stupide.
Prends garde à toi ; la surveillance est sévère.

***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset], Nuit de lundi, 1 heure [janvier 1854].
J'espère bien, dans une quinzaine, que je te verrai, bonne chère Louise ! Quant à te dire le jour précis de mon arrivée, je n'en sais rien. J'ai encore trois petits tableaux à faire, c'est-à-dire 5 à 6 pages environ.
Il faut d'ailleurs que je sache deux choses avant de t'annoncer rien de positif : 1° le jour où s'assemblera le conseil de famille d'Hamard et, 2°, si ma cousine (de Nogent) se marie. Comme je devais faire un voyage à Nogent au mois de février et que, si ce mariage a lieu, il faudra bien que j'y aille, je n'ai point envie d'y aller deux fois. Conséquemment je n'irai pas à ce voyage, ce qui me ferait un très grand plaisir. J'attends donc et je saurai tout cela dans quelques jours.
À propos de voyage, j'ai oublié déjà deux fois de t'affirmer que cette bonne institutrice Adeline s'est complètement trompée en croyant m'apercevoir sur le Carrousel. Probablement que je lui remplis l'imagination. Cela me flatte, mais elle en a menti par la gorge (manière proverbiale de parler car la susdite en a peu, de gorge). Si j'avais fait une telle escapade, tu en eusses été avertie et par moi. En doutes-tu ?
Je m'attendais à avoir hier quelques détails, soit dans ta lettre ou dans celle de Bouilhet, sur cette actrice qui s'est monté la tête à l'endroit de notre ami. Mais rien ! J'en délire ; cela m'excite. Il paraît que Monsieur le Secrétaire perpétuel a été bien bon, mercredi, chez toi, humant les blanches épaules et reniflant le fumet des aisselles. Je m'imagine le tableau ! Et cette pauvre petite Chéron, cette âme si pure, ce nez si grand, rêvait sans doute à son insensible poète qui aime ailleurs ( ?).
Combien y en a-t-il de ces infortunées qui portent ainsi écrit sur leur front ce que l'on voit gravé en majuscules sur les portes : Tournez le bouton, s. v. p. !
Quant à Delisle, puisque le bossu lui a fait de belles promesses qu'il n'a nullement tenues, je comprends sa répugnance à le revoir. Il est malheureux ce pauvre Delisle ! Il faut pardonner beaucoup à l'orgueil souffrant, et ce garçon m'en a l'air rongé. C'est pour cela qu'il me plaît, mais je lui retire ma sympathie s'il est envieux comme tu le crois (et tu as peut-être raison ; Leconte a passé par la démocratie active, or c'est un sale passage !).
Tu t'es un peu révoltée contre moi, il y a quelques mois, quand je t'ai dit qu'il faudrait à ce jeune homme-là (car c'est un jeune homme) une bonne bougresse, une gaillarde gaie, amusante, une femme à scintillement.
J'en reviens à mon idée. Cela mettrait un peu de soleil dans sa vie. Ce qui manque à son talent, comme à son caractère, c'est le côté moderne, la couleur en mouvement. Avec son idéal de passions nobles, il ne s'aperçoit pas qu'il se dessèche pratiquement, qu'il se stérilise littérairement. L'idéal n'est fécond que lorsqu'on y fait tout rentrer. C'est un travail d'amour et non d'exclusion. Voilà deux siècles que la France marche suffisamment dans cette voie de négation ascendante. On a de plus en plus éliminé des lettres la nature, la franchise, le caprice, la personnalité, et même l'érudition, comme étant grossière, immorale, bizarre, pédantesque. Et dans les moeurs, on a pourchassé, honni et presque anéanti la gaillardise et l'aménité, les grandes manières et les genres de vie libres, lesquelles sont les fécondes. On s'est guindé vers la décence ! Pour cacher ses écrouelles, on a haussé sa cravate. L'idéal jacobin et l'idéal Marmontellien peuvent se donner la main. Notre délicieuse époque est encore encombrée par cette double poussière. Robespierre et M. de La Harpe nous régentent du fond de leur tombe. Mais je crois qu'il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir : l'acceptation ironique de l'existence et sa refonte plastique et complète par l'art. Quant à nous, vivre ne nous regarde pas ; ce qu'il faut chercher, c'est ne pas souffrir.
J'ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. Il m'a été impossible d'écrire une ligne. Ce que j'ai juré, gâché de papier et trépigné de rage, est impossible à savoir. J'avais à faire un passage psychologico-nerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, au lieu de préciser les faits. Ce livre, qui n'est qu'en style, a pour danger continuel le style même. La phrase me grise et je perds de vue l'idée. L'univers entier me sifflerait aux oreilles, que je ne serais pas plus abîmé de honte que je ne le suis quelquefois. Qui n'a senti de ces impuissances, où il semble que votre cervelle se dissout comme un paquet de linge pourri ? Et puis le vent resouffle, la voile s'enfle. Ce soir, en une heure, j'ai écrit toute une demi-page. Je l'aurais peut-être achevée, si je n'eusse entendu sonner l'heure et pensé à toi.
Quant à ton journal, je n'ai nullement défendu à Bouilhet d'y collaborer. Mais je crois seulement que lui, inconnu, débutant, ayant sa réputation à ménager, son nom à faire valoir et mousser, il aurait tort de donner maintenant des vers à un petit journal. Cela ne lui rapporterait ni honneur ni profit et je ne vois pas en quoi cela te rendrait service, puisque vous avez le droit de prendre de droite et de gauche ce qui vous plaît. Pour ce qui est de moi, tu comprends que je n'écrirai pas plus dans celui-là que dans un autre. À quoi bon ? et en quoi cela m'avancerait-il ? S'il faut (quand je serai à Paris) t'expédier des articles pour t'obliger, de grand coeur. Mais quant à signer, non. Voilà vingt ans que je garde mon pucelage. Le public l'aura tout entier et d'un seul coup, ou pas. D'ici là, je le soigne. Je suis bien décidé d'ailleurs à n'écrire par la suite dans aucun journal, fût-ce même La Revue des Deux-mondes, si on me le proposait. Je veux ne faire partie de rien, n'être membre d'aucune académie, d'aucune corporation ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle et le niveau. Bédouin, tant qu'il vous plaira ; citoyen, jamais. J'aurai même grand soin, dût-il m'en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres que la reproduction en est permise, afin qu'on voie que je ne suis pas de la Société des gens de lettres, car j'en renie le titre d'avance, et je prendrais, vis-à-vis de mon concierge, plutôt celui de négociant ou de chasublier. Ah ! ah ! je n'aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle, et avec plus d'aspiration à la liberté que les tigres du Jardin des Plantes, pour m'atteler ensuite à un omnibus et trottiner d'un pas tranquille sur le macadam commun. Non, non. Je crèverai dans mon coin comme un ours galeux, ou bien l'on se dérangera pour voir l'ours. Il y a une chose toute nouvelle et charmante à faire dans ton journal, une chose qui peut être presque une création littéraire, et à quoi tu ne penses pas, c'est l'article mode. Je t'expliquerai ce que je veux dire, dans ma prochaine. Il me reste à peine assez de place pour te dire que ton Gustave t'embrasse.

***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Dimanche soir [29 janvier 1854].
J'espère bien qu'au milieu de la semaine prochaine, bonne chère Louise, nous nous verrons enfin ! ! ! J'ai bon pressentiment de ce voyage. Je serai logé plus près de toi ; j'aurai peu de courses, et d'ailleurs, afin de n'être pas tiraillé par les heures, je prendrai deux ou trois jours pleins, afin d'être le reste du temps plus complètement à toi et à Bouilhet. Je crois que je vais définitivement envoyer promener à un autre voyage l'excursion à Nogent. Cela me demanderait deux jours pleins, et c'est de l'argent dépensé sans profit ni plaisir ! Sais-tu combien j'ai fait de pages cette semaine ? Une, et encore je ne dis pas qu'elle soit bonne ! Il fallait un passage rapide, léger. Or j'étais dans des dispositions de lourdeur et de développement ! Quel mal j'ai ! C'est donc quelque chose de bien atrocement délicieux que d'écrire, pour qu'on reste à s'acharner ainsi, en des tortures pareilles, et qu'on n'en veuille pas d'autre. Il y a là-dessous un mystère qui m'échappe ! La vocation est peut-être comme l'amour du pays natal (que j'ai peu, du reste), un certain lien fatal des hommes aux choses. Le Sibérien dans ses neiges, et le Hottentot dans sa hutte vivent contents, sans rêver soleil ni palais. Quelque chose de plus fort qu'eux les attache à leur misère, et nous nous débattons dans les Formes ! Poètes, sculpteurs, peintres et musiciens, nous respirons l'existence à travers la phrase, le contour, la couleur ou l'harmonie, et nous trouvons tout cela le plus beau du monde ! Et puis j'ai été écrasé pendant deux jours par une scène de Shakespeare (la 1re de l'acte III du Roi Lear). Ce bonhomme-là me rendra fou. Plus que jamais tous les autres me semblent des enfants à côté. Dans cette scène, tout le monde, à bout de misère et dans un paroxysme complet de l'être, perd la tête et déraisonne. Il y a là trois folies différentes qui hurlent à la fois, tandis que le bouffon fait des plaisanteries, que la pluie tombe et le tonnerre brille. Un jeune seigneur, que l'on a vu riche et beau au commencement, dit ceci : «Ah ! j'ai connu les femmes, etc. j'ai été ruiné par elles. Méfiez-vous du bruit léger de leur robe et du craquement de leurs souliers de satin, etc.» Ah ! Poésie françoyse, quelle eau claire tu fais en comparaison ! Quand je pense qu'on s'en tient encore aux bustes ! à Racine ! à Corneille ! et autres gens d'esprit embêtants à crever ! Cela me fait rugir ! Je voudrais (encore une citation du Vieux) «les broyer dans un pilon, pour peindre ensuite avec ces résidus les murailles des latrines». Oui, cela m'a bouleversé. Je ne faisais que penser à cette scène dans la forêt, où l'on entend les loups hurler et où le vieux Lear pleure sous la pluie et s'arrache la barbe dans le vent. C'est quand on contemple ces sommets-là, que l'on se sent petit : «nés pour la médiocrité, nous sommes écrasés par les esprits sublimes». Mais causons d'autre chose que de Shakespeare, parlons de ton journal. Eh bien, je crois que partout, et à propos de tout, on peut faire de l'Art. Qui s'est jusqu'à présent mêlé des articles modes ? Des couturières ! De même que les tapissiers n'entendent rien à l'ameublement, les cuisiniers peu de chose à la cuisine et les tailleurs rien au costume, les couturières non plus n'entendent rien à l'Art. La raison est la même qui fait que les peintres de portraits font de mauvais portraits (les bons sont peints par des penseurs, par des créateurs, les seuls qui sachent reproduire). L'étroite spécialité dans laquelle ils vivent, leur enlève le sens même de cette spécialité, et ils confondent toujours l'accessoire et le principal, le galon avec la coupe. Un grand tailleur serait un artiste, comme au XVIe siècle les orfèvres étaient artistes. Mais la médiocrité s'infiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n'importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous envahit. élançons-nous dans l'idéal, puisque nous n'avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d'avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peau de cygne, des fauteuils d'ébène, des parquets d'écaille, des candélabres d'or massif, ou bien des lampes creusées dans l'émeraude. Gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre le mackintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! L'industrialisme a développé le laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! Que l'on réfléchisse seulement quelle effroyable propagation de mauvais dessins ne doit pas faire la lithographie ! Et quelles belles notions un peuple en retire, quant aux formes humaines ! Le bon marché, d'autre part, a rendu le vrai luxe fabuleux. Qui est-ce qui consent maintenant à acheter une bonne montre (cela coûte 1 200 francs) ? Nous sommes tous des farceurs et des charlatans. Pose, pose et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de putains, et ce qu'il y a de moins prostitué, jusqu'à présent, ce sont les prostituées.
Mais, comme il ne s'agit pas de déclamer contre le bourgeois (lequel bourgeois n'est même plus bourgeois, car depuis l'invention des omnibus la bourgeoisie est morte ; oui, elle s'est assise là, sur la banquette populaire, et elle y reste, toute pareille maintenant à la canaille, d'âme, d'aspect et même d'habit : voir le chic des grosses étoffes, la création du paletot, les costumes de canotiers, les blouses bleues pour la chasse, etc. ), comme il ne s'agit pas cependant de déclamer, voici ce que je ferais : j'accepterais tout cela et, une fois parti de ce point de vue démocratique, à savoir : que tout est à tous et que la plus grande confusion existe pour le bien du plus grand nombre, je tâcherais d'établir a posteriori qu'il n'y a pas par conséquent de modes, puisqu'il n'y a pas d'autorité, de règle. On savait autrefois qui faisait la mode, et elles avaient toutes un sens (je reviendrais là-dessus, ceci rentrerait dans l'histoire du costume qui serait une bien belle chose à faire, et toute neuve). Mais maintenant, il y a anarchie, et chacun est livré à son caprice. Un ordre nouveau en sortira peut-être. Ce sont encore deux points que je développerais. Cette anarchie est le résultat, entre mille autres, de la tendance historique de notre époque. (Le XIXe siècle repasse son cours d'histoire. ) Ainsi nous avons eu le Romain, le Gothique, le Pompadour, la Renaissance, le tout en moins de trente ans, et quelque chose de tout cela subsiste. Comment donc tirer profit de tout cela, pour la beauté ? Le calembour y est, je le prends dans ce sens : en étudiant quelle forme, quelle couleur convient à telle personne, dans telle circonstance donnée. Il y a là un rapport de tons et de lignes qu'il faut saisir. Les grandes coquettes s'y entendent et, pas plus que les vrais dandys, elles ne s'habillent d'après le journal de modes. Eh bien, c'est de cet art-là qu'un journal de modes, pour être neuf et vrai, doit parler. étudier, par exemple, comment Véronèse habille ses blondes, quels ornements il met au cou de ses négresses, etc. N'y a-t-il pas des toilettes décentes, n'y en a-t-il pas de libidineuses comme d'élégiaques, et d'émoustillantes ? De quoi cet effet-là dépend-il ? D'un rapport exact, qui vous échappe, entre les traits et l'expression du visage et l'accoutrement. Autre considération, le rapport du costume à l'action, et de cette idée d'utilité souvent même dérive le Beau ; exemple : majesté des costumes sacerdotaux. Le geste de la bénédiction est stupide sans manches larges. L'Orient se démusulmanise par la redingote. Ils ne peuvent plus faire leurs ablutions, les malheureux, avec leurs parements boutonnés ! De même que l'introduction du sous-pied leur fera abandonner tôt ou tard l'usage du divan (et peut-être celui du harem, car lesdits pantalons ont aussi des braguettes boutonnées. À propos de l'importance des braguettes, voir le grand Rabelais. ) Quant au sous-pied, il est chassé de France maintenant, par suite de l'extension et de la rapidité des affaires commerciales. Remarquer que ce sont les boursiers qui ont les premiers porté la guêtre et le soulier ; le sous-pied les gênait pour monter en courant les marches de la Bourse, etc. , etc. Enfin y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes disant les costumes que l'on a portés la semaine dernière, afin qu'on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde ? Sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s'habiller quant à lui ! C'est toujours la même question, celle des Poétiques. Chaque oeuvre à faire a sa poétique en soi, qu'il faut trouver.
Je démolirais donc cette idée d'une mode générale. Je m'acharnerais aux chapeaux tuyaux de poêle, aux robes de chambre à palmes, aux bonnets grecs à fleurs. J'effraierais le bourgeois et la bourgeoisie. Il faut faire passer la mode des corsets, lesquels sont une chose hideuse, d'une lubricité révoltante et d'une incommodité excessive, en de certains moments. J'en ai quelquefois bien souffert ! ! ! Oui, j'ai souffert beaucoup de ces riens, dont un homme ne doit pas parler (car cela sort de ce type viril d'après lequel il faut être, sous peine de passer pour un eunuque). Ainsi il y a des ameublements, des costumes, des couleurs d'habits, des profils de chaises, des bordures de rideaux, qui me font vraiment mal. Je n'ai jamais vu, dans un théâtre, les coiffures des femmes dites en toilette sans avoir envie de vomir, à cause de toute la colle de poisson qui plaque leurs bandeaux, etc. , et la vue des acteurs, qui ont quand même (même en jouant Guillaume Tell) des gants Jouvin, suffit à me faire détester l'Opéra ! Quels imbéciles ! Et l'expression de la main, que devient-elle avec un gant ? Imaginez donc une statue gantée ! Tout doit parler dans les Formes, et il faut qu'on voie toujours le plus possible d'âme. Comme voilà parlé de chiffons, n'est-ce pas ?
Ah ! c'est que j'ai passé bien des heures de ma vie, au coin de mon feu, à me meubler des palais, et à rêver des livrées, pour quand j'aurai un million de rentes ! Je me suis vu aux pieds des cothurnes, sur lesquels il y avait des étoiles de diamant ! J'ai entendu hennir, sous des perrons imaginaires, des attelages qui feraient crever l'Angleterre de jalousie. Quels festins ! Quel service de table ! Comme c'était servi et bon ! Les fruits des pays de toute la terre débordaient dans des corbeilles faites de leurs feuilles ! On servait les huîtres avec le varech et il y avait, tout autour de la salle à manger, un espalier de jasmins en fleurs où s'ébattaient des bengalis.
Oh ! les tours d'ivoire ! Montons-y donc par le rêve, puisque les clous de nos bottes nous retiennent ici-bas !
Je n'ai jamais vu dans ma vie rien de luxueux, si ce n'est en Orient. On trouve là des gens couverts de poux et de haillons, et qui ont au bras des bracelets d'or. Voilà des gens pour qui le Beau est plus utile que le Bon. Ils se couvrent avec de la couleur et non avec de l'étoffe. Ils ont plus besoin de fumer que de manger. Belle prédominance de l'idée, quoi qu'on en dise.
Allons, adieu, il est bien tard, je t'embrasse ;
À toi.

***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Dimanche soir [19 février 1854].
Je m'attendais à avoir ce matin une lettre de toi qui me conterait l'importante visite du Philosophe, et j'ai été fort désappointé. Mais je réfléchis maintenant que le samedi est ton jour de rédaction et que tu n'as pas eu sans doute le temps de m'écrire. À propos de ton journal, sais-tu ce que j'ai lu ce matin, à mon réveil, dans le Journal de Rouen ? Ton article de dimanche dernier. On m'apporte ladite feuille, pliée de telle façon que la première chose qui frappe ma vue est le nom de ce «bon Léonard». Je jette les yeux sur le reste et je reconnais la chose. Tout y est, depuis Mme Récamier jusqu'aux fleurs d'eau, froides au toucher comme les nénufars. Est-ce singulier ? Et combien les braves rédacteurs du Journal de Rouen, pillant de droite et de gauche, se doutent peu qu'ils m'envoient mes phrases ! Cela m'a fait repasser devant moi tout dimanche dernier. Je me sentais encore écrivant au coin de ton feu, gêné par mon pantalon, par mon rhume et mon habit, tout en devisant avec cette estimable Lageolais, qui a décidément une boule de vieille garce fort excitante.
En chemin de fer, je me suis trouvé avec trois gaillards qui allaient à la campagne, pêcher, boire et s'amuser. J'ai envié ces drôles, car je sens un grand besoin d'amusement. Me voilà devenu assez vieux pour envier la gaieté des autres. Harassé de style et de combinaisons échouées, il me faudrait par moments des distractions violentes ; mais celles qui me seraient bonnes sont trop chères et trop loin. C'est surtout dans les moments où je saigne par l'orgueil que je sens grouiller en moi, comme une compagnie de crapauds, un tas de convoitises vivaces.
Je viens de passer deux mois atroces et dont je garderai longtemps le souvenir. Avant-hier soir et hier tout l'après-midi je n'ai fait que dormir. Aujourd'hui j'ai repris la besogne. Il me semble que ça va marcher. J'aurai fait demain une page. Il faut que je change de manière d'écrire si je veux continuer à vivre, et de façon de style si je veux rendre ce livre lisible. Au mois de mai j'espère avoir fait un grand pas et, dès juillet ou août, je me mettrai sans doute à chercher un logement (grave affaire), afin que tout soit prêt au mois d'octobre. Il faudra bien trois mois pour meubler trois pièces, puisqu'on en a mis deux à m'en meubler ici une seule.
Je tiens beaucoup à ces futilités indignes d'un homme. Futilités soit, mais commodités, «et qui adoucissent l'amertume de la vie», comme dit M. de Voltaire. Nous ne vivons que par l'extérieur des choses ; il le faut donc soigner. Je déclare quant à moi que le physique l'emporte sur le moral. Il n'y a pas de désillusion qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m'agace autant qu'une porte grinçante, et c'est pour cela que la phrase de la meilleure intention rate son effet, dès qu'il s'y trouve une assonance ou un pli grammatical.
Adieu, je t'embrasse.
À toi. Ton G.
Rien du Crocodile. C'est polos certainement. Je t'enverrai là-dessus une note. Envoie les quatre prospectus à la fois. Ce sera pour moi le moyen de faire qu'ils ne se ressemblent pas. Et dis-moi quand est-ce qu'il faut que cela soit prêt.

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À LOUISE COLET.

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [25 février 1854].
Je crois que me voilà renfourché sur mon dada. Fera-t-il encore des faux pas à me casser le nez ? A-t-il les reins plus solides ? Est-ce pour longtemps ? Dieu le veuille ! Mais il me semble que je suis remis. J'ai fait cette semaine trois pages et qui, à défaut d'autre mérite, ont au moins de la rapidité. Il faut que ça marche, que ça coure, que ça fulgure, ou que j'en crève ; et je n'en crèverai pas. Mon rhume m'a peut-être purgé le cerveau, car je me sens plus léger et plus rajeuni. J'ai pourtant tantôt perdu une partie de mon après-midi, ayant reçu la visite d'un oncle de Liline qui m'a tenu trois heures. Il m'a, du reste, dit deux beaux mots de bourgeois que je n'oublierai pas et que je n'eusse pas trouvés. Ainsi, béni soit-il ! Premier mot, à propos de poisson : «Le poisson est exorbitamment cher ; on ne peut pas en approcher.» Approcher du poisson ! énorme ! ! ! Deuxième mot, à propos de la Suisse, que ce monsieur a vue ; c'était à l'occasion d'une masse de glace se détachant d'un glacier : «C'était magnifique et notre guide nous disait que nous étions bien heureux de nous trouver là, et qu'un Anglais aurait payé 1 000 francs pour voir ça.» L'éternel Anglais payant, encore plus énorme !
Qui te fait penser que je me souciais peu de savoir l'issue de la visite du Philosophe (tu as bien fait ; reste inflexible pour la pension) parce que je n'avais pas pu venir mercredi soir, harassé que j'étais de courses et d'affaires ? Ah ! Louise, Louise, sais-tu que, moi, je ne t'ai jamais dit le quart des choses dures que tu m'écris, moi qui suis si dur, à ce que tu prétends, et «qui n'ai pas l'ombre d'une apparence de tendresse pour toi» ? Cela te navre profondément, et moi aussi, et plus que je ne dis et ne le dirai jamais. Mais quand on écrit de pareilles choses, de deux choses l'une : ou on les pense, ou on ne les pense pas. Si on ne les pense pas, si c'est une figure de rhétorique, elle est atroce, et si l'on ne fait qu'exprimer littéralement sa conviction, ne vaudrait-il pas mieux fermer sa porte aux gens tout net ? Tu te plains tant de ma personnalité maladive (ô Du Camp, grand homme ! et combien nous t'avons tous calomnié !) et de mon manque de dévouement que je finis par trouver cela d'un grotesque amer. Mon égoïsme tant reproché redouble, à force de me l'étaler sans cesse sous les yeux. Qu'est-ce que cela veut dire, égoïsme ? Je voudrais bien savoir si tu ne l'es pas non plus, toi (égoïste), et d'une belle manière encore ! Mais mon égoïsme à moi n'est même pas intelligent. De sorte que je suis non seulement un monstre, mais un imbécile ! Charmants propos d'amour ! Si depuis un an (un an, non ! six mois) le cercle de notre affection, comme tu l'observes, se rétrécit, à qui la faute ? Je n'ai changé envers toi ni de conduite ni de langage. Jamais (repasse dans ta mémoire mes autres voyages) je ne suis plus resté chez toi qu'à ces deux derniers. Autrefois, quand j'étais à Paris, j'allais encore dîner chez les autres de temps en temps. Mais, au mois de novembre, et il y a quinze jours, j'ai tout refusé pour être plus complètement ensemble et, dans toutes les courses que j'ai faites, il n'y en a pas eu une seule pour mon plaisir, etc.
Je crois que nous vieillissons, rancissons ; nous aigrissons et confondons mutuellement nos vinaigres ! Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon usage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans en l'accusant encore une fois de n'être pas intelligent ! Ah ! j'en suis sûr, va ! N'as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j'écris ? N'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes oeuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire ? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs ? Ah ! j'y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues. Moi, je suis comme les tigres qui ont au bout du gland des poils agglutinés avec quoi ils déchirent la femelle. L'extrémité de tous mes sentiments a une pointe aiguë qui blesse les autres, et moi-même aussi quelquefois. Je n'avais chargé Bouilhet de rien du tout. C'est une supposition de ta part. Il ne t'a dit au reste que la vérité, puisque tu la demandes. Je n'aime pas à ce que mes sentiments soient connus du public et qu'on me jette ainsi à la tête, dans les visites, mes passions, en manière de conversation. J'ai été jusqu'à plus de vingt ans où je rougissais comme une carotte quand on me disait : «N'écrivez-vous pas ?». Tu peux juger par là de ma pudeur vis-à-vis des autres sentiments. Je sens que je t'aimerais d'une façon plus ardente si personne ne savait que je t'aimasse. J'en veux à Delisle de ce que tu m'as tutoyé devant lui, et sa vue m'est maintenant désagréable. Voilà comme je suis fait, et j'ai assez de besogne sur le chantier sans prendre celle de ma réformation sentimentale. Toi aussi tu comprendras, en vieillissant, que les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. Et il y a une chose que tu seras forcée de me garder à travers tout : à savoir, ton estime. Or j'y tiens beaucoup.
Tu ne m'en témoignes guère cependant en revenant encore, et si souvent, sur les huit cent francs que je t'ai prêtés. On dirait vraiment que je te poursuis par huissier ! T'en ai-je jamais parlé ? Je n'en ai nul besoin. Garde-les ou rends-les-moi, ça m'est égal. Mais tu as l'air de vouloir me faire comprendre ceci : «Patientez, brave homme, ne soyez pas inquiet : on vous rendra votre pauvre argent ; ne pleurez pas.»
J'en donnerais seize cents pour ne plus en entendre parler du tout. Mais n'est-ce pas toi qui aimes moins ? Examine ton coeur et réponds-toi à toi-même. Quant à me le dire à moi, non ; ces choses-là ne se disent pas, parce qu'il faut toujours avoir du sentiment, et du fort et du criard ! Mais le mien, qui est minime, imperceptible et muet, reste toujours le même aussi ! Ton sauvage de l'Aveyron t'embrasse.

***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de jeudi [2-3 mars 1854].
Oui, tu as raison, bonne Muse, cessons de nous quereller, embrassons-nous, passons l'éponge sur tout cela. Aimons-nous chacun à notre manière, selon notre nature. Tâchons de ne pas nous faire souffrir réciproquement. Une affection quelconque est toujours un fardeau qu'on porte à deux. Que celui qui est plus petit se hausse pour que tout le poids ne lui tombe pas sur le nez ! Que celui qui est plus grand se baisse pour ne pas écraser son compagnon ! Je ne te dis plus rien que ceci : tu m'apprécieras plus tard. Quant à toi, c'est tout apprécié ; aussi je te garde ! J'ai reçu ce matin tes trois catalogues. Il y avait sur celui de Perrotin quelque chose d'écrit par toi qui a été enlevé. Qu'était-ce ? Je ferai ces trois articles simultanément, afin qu'ils ne se ressemblent pas. Quel est celui qu'il faut le plus faire mousser ? (Ô critique, voilà tout ton but maintenant : faire mousser ou bien échigner, deux très jolies métaphores, et qui donnent une idée de la besogne. ! ! !) Dis-moi aussi quand est-ce qu'il faut que ces articles soient faits, ou plus tôt et au plus tard. As-tu admiré, dans le catalogue de la Librairie nouvelle, les réclames qui suivent les titres des ouvrages ? C'est énorme ! Est-ce Jaccottet qui a rédigé ces belles choses ? La Revue de Paris a une fière page. Quelle phalange ! Quels lurons ! Tout cela est à vomir. La littérature maintenant ressemble à une vaste entreprise d’inodores. C'est à qui empestera le plus le public ! Je suis toujours tenté de m'écrier comme saint Polycarpe : «Ah ! mon Dieu ! mon Dieu, dans quel siècle m'avez-vous fait naître ?» et de m'enfuir en me bouchant les oreilles, ainsi que faisait ce saint homme, lorsqu'on tenait devant lui quelque proposition malséante.
La besogne remarche. J'ai fait, depuis quatorze jours juste, autant de pages que j'en avais fait en six semaines. Elles sont, je crois, meilleures ; ou du moins plus rapides. Je recommence à m'amuser. Mais quel sujet ! quel sujet ! Voilà bien la dernière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois. Plutôt peindre des crocodiles, l'affaire est plus aisée !
À propos de crocodile, point de nouvelles du Grand Alligator. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Tu me parles de la mine triste de Delisle et de la mine triomphante de Bouilhet. Effets différents de causes pareilles, à savoir : l'amour, le tendre amour, etc. , comme dit Pangloss. Si Delisle prenait la vie (ou pouvait la prendre) par le même bout que l'autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t'ébahit. Mais je lui crois l'esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des superfluités sentimentales, bonnes ou mauvaises, inutiles à son métier. Je l'ai vu s'indigner contre des oeuvres à cause des moeurs de l'auteur. Il en est encore à rêver l'amour, la vertu, etc. , ou tout au moins la vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire, et c'est quelque chose, le rire : c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie, «le propre de l'homme», comme dit Rabelais. Car les chiens, les loups, les chats et généralement toutes les bêtes à poils, pleurent. Je suis de l'avis de Montaigne, mon père nourricier : il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. J'aime à voir l'humanité et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé. C'est par là que j'ai quelque tendresse pour les ascétiques. La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même. Quand je dis respect... non : culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme dans les gares de chemin de fer, et qu'elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dîner et faisant sous elle ? Ah ! je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. Je remercie Badinguet. Béni soit-il ! Il m'a ramené au mépris de la masse et à la haine du populaire. C'est une sauvegarde contre la bassesse, par ce temps de canaillerie qui court. Qui sait ! Ce sera peut-être là ce que j'écrirai de plus net et de plus tranchant, et peut-être la seule protestation morale de mon époque. Quelle parenthèse !
Je reviens à Delisle ou plutôt à Bouilhet. C'est bien beau son histoire avec la Sylphide ! Voilà au moins une manière de prendre le sentiment qui ne vous ruine pas l'estomac. Cette Sylphide est une grande femme ! Je l'estime, je la trouve très forte, pleine d'un bon petit chic, tout à fait Pompadour, talon rouge, Fort-l'évêque, etc. Je suis effrayé quand je pense à la quantité (... ). Si à chaque amant nouveau il pousse un andouiller aux cornes du mari, ce brave homme doit être non un cerf dix-cors, mais un cerf cent-cors ! Pendant qu'il lui pousse des andouillers, sa femme se repasse des andouilles ! Farce, calembour ! Ne faut-il pas avoir le petit mot pour rire !
À propos d'histoire galante, j'ai été dimanche dernier au Jardin des Plantes. Ce lieu, que l'on appelle Trianon, était autrefois habité par un drôle appelé Calvaire, qui avait une fille qui (... ) beaucoup avec un nommé Barbelet, qui s'est tué pour l'amour d'elle. C'était un de mes camarades de collège. Il s'est tué à 17 ans, d'un coup de pistolet, dans une plaine sablonneuse que je traversais par un grand vent. J'ai revu la maison où j'avais vu jadis la fillette, partie maintenant on ne sait où. Il y a là maintenant des palmiers en serre chaude et un amphithéâtre où tous les jardiniers qui veulent s'instruire viennent prendre des leçons pour la taille des arbres ! Qu'est-ce qui pense à Barbelet, à ses dettes, à son amour ? Qu'est-ce qui rêve à Mlle Calvaire ? C'était comme ça que nous étions, nous autres, dans notre jeunesse ! Nous avions des têtes, comme on dit !
Adieu, il est bien tard, je tombe de sommeil et t'embrasse sur les oreillers que je me souhaite.
Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Dimanche après-midi [19 mars 1854].
Je voulais t'écrire hier au soir, bonne Muse ; mais j'ai entendu sonner une heure et demie, quand je croyais qu'il n'était encore que minuit. Il était trop tard. J'ai été ces jours-ci (et depuis encore un peu) tourmenté par un rhumatisme dans l'épaule gauche et dans le cou. Ce sont les anciennes pluies du Péloponèse qui se font sentir. Je suis comme les vieux murs : l'humidité sort au printemps. Le mal de cela, c'est que ça me fait beaucoup penser aux voyages, à des voyages, pensées fort sottes et stériles puisque je n'y peux rien... N'importe, mon travail, quoique allant lentement et à force de corrections et de refontes, avance. Au mois de juillet, j'apercevrai la fin, tout d'une enfilade, j'espère. Mais c'est atroce ! L'ordre des idées, voilà le difficile, et puis, comme mon sujet est toujours le même, qu'il se passe dans le même milieu et que j'en suis maintenant aux deux tiers, je ne sais plus comment m'y prendre pour éviter les répétitions. La phrase la plus simple comme «il ferma la porte», «il sortit», etc. , exige des ruses d'art incroyables ! Il s'agit de varier la sauce continuellement et avec les mêmes ingrédients.
Je ne puis me sauver par la Fantaisie, puisqu'il n'y a pas, dans ce livre, un mouvement en mon nom et que la personnalité de l'auteur est complètement absente. Je tremble que Bouilhet ne m'engueule à Pâques ! Il m'a l'air, lui, assez embêté des corrections de son Homme Futur. Le mal n'est pas si grand qu'il croit et ce qu'il m'a envoyé ce matin est très bon. Enfin, tout cela finira dans quelques mois. Nous serons plus souvent réunis et, si notre travail n'en va pas mieux, nos personnes du moins en seront plus aises. Le domestique que je dois prendre à Paris sort d'ici à l'instant. Nous avons fait nos conventions. Je lui ai dit de se tenir prêt pour le mois d'octobre prochain. Je m'ennuie cet après-midi, horriblement. Il fait un temps gris stupide et je ne suis pas en train de travailler !
Sais-tu que tu m'as écrit une bien charmante et gentille lettre, bonne chère Louise ? Je suis content que tu aies de l'espoir. J'en ai aussi. Je compte sur de Vigny qui m'a l'air d'un brave homme (quoiqu'il s'intitule esclave, ce qui m'a paru d'un goût un peu empire) et, s'il est tel que le croit Préault, ma jalousie dort tranquille. J'allais oublier le plus important de ma lettre, à savoir qu'il faut que je me lave de ce que tu m'attribues. Je ne t'ai nullement reniée chez Mme, et voici le dialogue tel qu'il s'est passé :
– On m'a dit que vous veniez souvent à Paris.
– Non, pas du tout, pourquoi ?
– On m'a même assuré que vous aviez une passion.
– Moi, madame, j'en suis bien incapable, et pour qui ?
– Pour Mme Colet. On m'a dit que vous étiez du dernier mieux ensemble.
– Ah ! ah ! ah ! c'est vrai. Je l'aime beaucoup, je la vois très souvent, mais je vous prie de croire que le reste est une calomnie.
Et j'ai continué en blaguant sur moi et m'accusant d'être physiquement incapable d'aimer, ce qui excitait beaucoup l'hilarité de Monsieur et de Madame. Sois sûre que j'ai tenu le milieu entre la reculade et l'impudence. Ils en auront cru ce qu'ils auront voulu, ce qui m'importe peu, pourvu qu'on ne m'embête pas en face ; voilà tout ce que je demande dans ces matières-là.
Je crois même qu'ils sont plus certains de la chose maintenant ; mais ce sont des questions auxquelles on ne répond jamais «oui», à moins que d'être un goujat ou un fat, car c'est (toujours dans les idées du monde) déshonorer la femme, ou s'en targuer. Non, mille dieux, non, je ne t'ai pas reniée. Si tu connaissais le fond de l'orgueil d'un homme comme moi, tu n'aurais pas eu ce soupçon.
Je ne fais au monde que des concessions de silence, mais aucune de discours. Je baisse bien la tête devant ses sottises, mais je ne leur retire pas mon chapeau.
Merci de tes offres pour M. et Mme Marc. Tes services nous seraient inutiles. L'affaire est en bon train et a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de réussir. On a découvert un tas de choses farces et ignobles, entre autres celle-ci : son oncle, un brave homme, établi, piété, considéré, portant breloques et favoris, chauve comme il convient à un penseur et ventru comme il sied à un sage, une tête, enfin ! eh bien, cet excellent monsieur vole son neveu de la manière la plus canaille. Il a fait souscrire à ce malheureux pour 75 mille francs de billets et l'avoué est arrivé juste à temps pour empêcher la fabrication d'un acte qui allait le ruiner net. Il l'est déjà aux trois quarts et, après avoir eu douze mille livres de rentes à lui (sans compter la fortune de sa femme), il ne lui restera peut-être pas, d'ici à six mois, mille écus de rente. Voilà où mène l'amour de l'alcool exagéré.
Planche ne reparaît plus chez lui, car il n'y a plus rien à manger et peu à boire.
Ce que tu me dis de la lecture des Fossiles à Pichat et à Maxime ne m'a nullement surpris. Bouilhet ne m'en a pas parlé ; il ne m'écrit que de simples billets. Ils sont tous, ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant qu'il leur est impossible de se recueillir pour écouter, d'abord. Puis, quand même ils eussent écouté, c'est là une de ces oeuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L'observation de Du Camp : «Quel malheur que les bêtes ne soient pas nommées !» prouve qu'il a perdu toute notion de style. La «supériorité de l'idée sur la description» est de même architecture. On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime débilitant que nous suivons, que la moindre boisson forte stupéfiait sic et étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n'a pris l'air ; elle a fermé sa fenêtre à la nature. Aussi le vent des grands horizons oppresse-t-il d'étouffements les gens d'esprit ! Il m'a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Polonais, à propos de la Russie : «Son esprit nous envahit déjà». Il entendait par là l'absolutisme, l'espionnage, l'hypocrisie religieuse, enfin l'antilibéralisme sous toutes ses formes. Or nous en sommes là en littérature aussi. Rien que du vernis, et puis le barbare en dessous : barbarie en gants blancs ! pattes de cosaques aux ongles décrassés ! pommade à la rose, qui sent la chandelle ! Ah ! nous sommes bas ! et il est triste de faire de la littérature au XIXe siècle ! On n'a ni base ni écho ; on se trouve plus seul qu'un Bédouin dans le désert, car le Bédouin au moins connaît les sources cachées sous le sable ; il a l'immensité tout autour de lui et les aigles volant au-dessus.
Mais nous ! Nous sommes comme un homme qui tomberait dans le charnier de Montfaucon, sans bottes fortes : on est dévoré par les rats. C'est pour cela qu'il faut avoir des bottes fortes, et à talons hauts, à clous pointus et à semelles de fer, pour pouvoir, rien qu'en marchant, écraser.
Adieu, mille bons baisers, je t'embrasse encore.
À toi tout.
Ton G.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
Jeudi, 2 heures.
Je n'ai que le temps de t'envoyer une partie de l'envoi du Crocodile, car je viens d'égarer, sur ma table, deux pièces de vers détachées de son volume. Je me hâte, à cause de la lettre à Villemain. Je pense qu'il te sera agréable de l'avoir demain vendredi, jour de l'Académie.
J'ai une lettre pour Me d'Aunet, énorme. On voit des imprimés à travers. Il faut que je fasse une enveloppe, car le grand homme a un système des plus incommodes pour une correspondance de cette nature. Aucune enveloppe ordinaire ne peut recouvrir ses lettres. Il me cadotte de deux discours politiques fort piètres de fond et de forme. Décidément, il tourne au ganachisme avec ses rabâchages perpétuels. Je te les enverrai.
Il y avait aussi un discours de Ribeyrolles que je n'ai pas lu. Mon lit était semé de papiers (j'avais en outre une longue lettre de Bouilhet). Je crois que ce discours a été balayé aux ordures. Je le fais rechercher. Je viens de dénicher les vers. Il se fout de moi, le grand homme : il m'appelle «cher et honorable concitoyen».
Je voulais t'écrire ce soir ou demain. Envoie-moi un mot de réponse à ceci. Je t'écrirai un de ces jours, dimanche ou lundi ; mais souvent je me trouve pris le soir. Adieu, rien de neuf, mille tendresses.
À toi. Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [25-26 mars 1854].
La tête me tourne et la gorge me brûle d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé, de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. Elle est bonne, j'en réponds ; mais ça n'a pas été sans mal !
Mais avant de parler de moi, parlons de toi, pauvre chère Louise. Je t'assure que personne ne compatit plus à ton rhume. Ce sont là de vraies maladies, car qu'est-ce qu'une maladie qui ne fait pas souffrir ? Un mot dans un livre, puisqu'on guérit des plus dangereuses et qu'on meurt des plus bénignes. La douleur, voilà le vrai mal, et c'est bien plutôt d'elle que de la mort que je suis un homme à me mettre sous la peau d'un veau «pour l'éviter» comme disait le vieux. C'est atroce un rhume ! Cela vous démoralise. L'humidité du nez semble tremper les pensées dans je ne sais quel mucus mélancolique. Ô science humaine ! À quoi sers-tu ? C'est pourquoi les gens prétendus utiles me semblent être d'un grotesque qui dépasse les autres. Dans quel état j'étais il y a cinq semaines à Paris ! Quel hargneux et maussade individu je faisais ! C'est qu'en vérité j'y souffrais cruellement. J'étais prodigieusement irrité et triste. Et puis je suis comme l'Égypte : il me faut, pour vivre, la régulière inondation du style. Quand elle manque, je me trouve anéanti comme si toutes les sources fécondantes étaient rentrées en terre, je ne sais où, et je sens par-dessus moi passer d'innombrables aridités qui me soufflent au visage le désespoir.
Pourquoi donc voulais-tu avoir fini ta Servante pour le 1er avril ? Voilà de ces choses que tu me permettras de blâmer ! Il ne faut se rien fixer en ces matières, car on se dépêche alors, avec la meilleure bonne foi du monde et sans s'en douter. On doit toujours s'embarquer dans une oeuvre comme un corsaire dans son navire, avec l'intention d'y faire fortune, des provisions pour vingt campagnes, et un courage intrépide. On part, mais on ne sait pas quand on reviendra ! On peut, faire le tour du monde.
Tu travailles encore trop vite. Rappelle-toi le vieux précepte du père Boileau : «écrire difficilement des vers faciles». Songe donc ce que c'est qu'une oeuvre de deux mille vers à corriger ! Il faut retourner tous les mots, sous tous leurs côtés, et faire comme les pères Spartiates, jeter impitoyablement au néant ceux qui ont les pieds boiteux ou la poitrine étroite.
Ce brave Bouilhet vient de passer quinze tristes jours à recorriger son «Homme futur». Mais enfin c'est fini, et bien fini. J'ai été enchanté de ce qu'il m'a envoyé avant-hier. Il me tarde, comme à lui, de voir la chose imprimée, quoique l'impression pour moi ne change rien ordinairement. Ainsi la lecture de Melaenis dans la Revue ne m'a pas fait changer d'opinion sur une seule virgule. C'est une oeuvre, les Fossiles ; mais combien y a-t-il de gens, en France, capables de la comprendre ? Triste ! triste ! Eh non, pourtant, car c'est là ce qui nous console au fond. Et puis qui sait ? Chaque voix trouve son écho ! Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc. , qui s'émeuvent ou s'émouvront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l'humanité. Tous ceux qui vivront de votre pensée, ce sont comme des enfants attablés à votre foyer. Aussi quelle reconnaissance j'ai, moi, pour ces pauvres vieux braves dont on se bourre à si large gueule, qu'il semble que l'on a connus, et auxquels on rêve comme à des amis morts !
Il m'est impossible de retrouver cette bande de journal où il y avait, je crois, un discours de Ribeyrolles. Elle est perdue probablement. Mon domestique (un nouveau qui est plus bête que ses bottes) dit qu'il ne sait pas s'il ne l'a pas jetée par hasard dans le seau aux eaux sales et de là aux lieux. Ô démocratie, où serais-tu allée ? Ce papier était probablement tombé de mon lit sur le tapis, et il l'aura chassé avec les ordures. Curieux symbolisme ; mais ça m'embête.
L'autre au moins, qui nous volait comme dans une forêt de Bondy, ne m'a jamais fait de ces bêtises ; tant il est vrai qu'on n'est bien servi que par des canailles ! Ce brave garçon s'est déjà fait chasser de chez trois bourgeois un peu plus regardants (c'est le mot) que nous, à ce qu'il paraît, et l'un d'eux a même trouvé dans sa chambre quantité de mouchoirs de batiste à ton honorable concitoyen, comme dit le père Hugo, et douze paires de gants neufs dérobés furtivement et avec quoi j'eusse fait belle patte, car je les avais pris sur mesure. Mais mon serviteur avait une maîtresse (j'ai su depuis qui payait sa toilette). Ô les femmes ! Exemple de moralité à citer aux enfants. Pourquoi la découverte d'un méfait quelconque excite-t-elle toujours ma gaieté ?
J'ai envoyé immédiatement la lettre à M. d'A. Je lis maintenant un livre latin du temps de Louis XIV, qui est d'une gaillardise profonde. Il y a des femmes qui s'instruisent et des séances où les sexes sont entremêlés. C'est charmant ! Je ris tout seul, comme une compagnie de vagins altérés devant un régiment de phallus. À propos de phallus, ce bon Babinet et Lageolais m'intéressent infiniment. Elle a un grand air de corruption, cette fille. Ce doit être une femme à passions. Tu te feras expliquer ce mot par Bouilhet.
En résumé, je me trouve maintenant dans un assez bon état. La Bovary marche, quitte à retomber bientôt, car je vais toujours par bonds et par sauts, d'un train inégal et avec une continuité disloquée, à la manière un peu des lièvres, étant un animal de tempérament songeur et de plume craintive.
Adieu, je t'embrasse malgré ton rhume, ou plus fort à cause de cela.
À toi, ton G.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
Mercredi minuit.
Quel mal le père Hugo me donne avec la bizarrerie et la non-régularité de ses enveloppes ! Je suis toujours embarrassé pour les lettres de Me d'A. Sans la suscription au crayon j'aurais mis celle-ci à la poste. Mais je crois qu'il vaut mieux qu'elle les reçoive par toi. Cela est plus dans les convenances et les intentions du Crocodile.
Tu ne me parles pas en détail de ton affaire de Journal. Où en est-ce ? La chose est-elle sûre, conclue ! Quant au poème de l’Acropole, il me semble qu'il y a peu de chose à y refaire. Les deux collaborateurs ont-ils été d'avis de retrancher ton morceau des Barbares qui, autant qu'il m'en souvient, est moins bien écrit que le reste et qui ferait gueuler les immortels à cause des femmes mourant dans les bras des vainqueurs (cela aurait l'air d'un rapprochement injurieux) ? C'est une bonne chose cette Acropole, et toute pleine de vers splendides.
Je ne t'ai pas, à ce propos, félicité de la phrase suivante dans ta lettre de vendredi : «sois tranquille, il y a encore dans mon coeur plus d'une oeuvre qui te démentira ; tout est réparable dans le domaine de l'art. »
Crois-tu que j'en aie douté une minute, chère Muse ? C'est au contraire parce que je te jugeais comme tu te juges que je t'ai traitée sans pitié ! Si j'eusse cru le mal irréparable, je n'en aurais pas parlé. Tu es, naturellement, pleine d'inspiration ; mais tu l'engorges et tu la dénatures trop souvent, par des idées personnelles.
La Paysanne était une oeuvre de maître, rappelle-toi cela. Il ne t'est plus permis de descendre. Pas de faiblesse ! Pas un vers faible ! Pas une métaphore qui ne soit suivie ! Il faut être correct comme Boileau et échevelé comme Shakespeare.
J'ai relu cette semaine le 1er acte du Roi Lear. Je suis effrayé de ce bonhomme-là, plus j'y pense... L'ensemble de ses oeuvres me fait un effet de stupéfaction et d'exaltation comme l'idée du système sidéral. Je n'y vois qu'une immensité où mon regard se perd avec des éblouissements.
Eh ! je le sais bien, pauvre chère amie, qu'on ne peut pas toujours vivre le nez levé vers les astres ! Personne ne souffre plus que moi des nécessités, des pauvretés de la vie. Ma chair pèse sur mon âme 75 mille kilogrammes. Mais quand je te prêche le renoncement à l'action, je ne veux pas dire qu'il faut que tu vives en brahmane. J'entends seulement que nous ne devons entrer dans la vie réelle que jusqu'au nombril. Laissons le mouvement dans la région des jambes ; ne nous passionnons point pour le petit, pour l'éphémère, pour le laid, pour le mortel. S'il faut avoir l'air d'être ému par tout cela, prenons cet air ; mais ne prenons que l'air. Quelque chose de plus subtil qu'une nuée et de plus consistant qu'une cuirasse doit envelopper ces natures qu'un rien déchire et qui vibrent de toute leur longueur au moindre frottement qui se fait sur eux. Nous avons à porter (rappelons-nous cela) toutes les passions des autres. Et comment voulez-vous que le vase reste plein si vous le secouez par les deux anses ?
…………………………………………………………
Je vais être dérangé et embêté pas mal par les affaires de mon beau-frère. On va rassembler un conseil de famille, etc. , etc... et je vais m'en mêler parce qu'il est temps que cela finisse (ce brave garçon mettrait tout bonnement son enfant sur la paille). Et du moment que je m'en mêlerai, ce sera avec suite et férocité. Je vais, à tous, leur pousser l'épée dans les reins d'une belle façon.
Que dis-tu de cela ? Il est resté quinze jours à Rouen, n'est pas venu une fois voir sa fille et a bu régulièrement pour 32 francs de vin fin par jour. Il se fait acheter des chevreuils entiers pour lui tout seul. S'il en profitait encore ! Mais ce malheureux ne peut même guère manger (... ).
Nous allons nous retrouver à ce conseil de famille 4, et la dernière fois qu'il fut assemblé (il y a huit ans) nous étions 7. Deux sont morts, et le juge de paix par-dessus le marché, ce qui fait trois. Je me rappelle que chez ce juge de paix il y avait, dans la salle d'audience, peint au plafond comme gentillesse, symbole et enseignement, un oeil démesuré entre deux balances et, au-dessus, une main sortait d'un nuage.
J'ai encore 5 à 6 pages avant d'aller te voir. Il faut que je finisse la lune de miel de mes amants. J'écris présentement des choses fort amoureuses et extra-pohétiques. Le difficile c'est de ne pas être trop ardent, en ayant peur de tomber dans le bleuâtre.
Adieu, je t'embrasse.
À toi. Ton G.
N. Je suis sûr de t'avoir apporté la dernière fois à Paris 3 ou 4 lettres du Crocodile. Je les avais mises dans une enveloppe à ton adresse. Elles sont peut-être restées chez Bouilhet ? ? Mais cherche chez toi. Je crois qu'on ouvre beaucoup de lettres à la poste. En voilà deux coup sur coup, adressées à ma mère, qui sont perdues.

***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
Vendredi soir.
Tu me verras mardi. Je pourrais même parfaitement partir dès demain matin si j'avais des chemises de repassées. Mais, comme je ne me suis décidé que tantôt, on n'a pas eu le temps.
Je croyais arriver à bout de finir mon morceau. Je le laisse car j'en vomis de fatigue. J'ai écrit ce mois-ci trois pages, et en travaillant bien je t'assure, sans distraction. Ces trois pages en représentent à peu près une trentaine, si ce n'est plus. C'est que tout cela probablement n'avait pas été bien conçu. J'ai tâtonné et je me suis perdu. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! car je crois que personne n'a de patience comme moi.
Jusqu'à présent j'avais à peindre des états tristes, des pensées amères. J'en suis maintenant à un passage joyeux ; j'échoue. Les cordes lamentables me sont faciles, mais je ne peux pas m'imaginer le bonheur et je reste là devant, froid comme un marbre et bête comme une bûche. Il en est, du reste, toujours ainsi. Les prétendus beaux endroits (en plan) sont ceux qu'on rate. Méfions-nous des solennités ! Quoique j'aie dans ce moment une profonde conviction de ma faiblesse, je n'en pleure pas ; mais j'en grince des dents. Si je n'avais l'envie, assez sotte, d'avoir fini, je prendrais mon mal plus en patience ; mais c'est tout le temps perdu qui me désole. Je vais employer ces trois jours-ci à me calmer afin d'apparaître aimable, et je le serai. Puis je vais faire un peu de plan pour travailler de suite à mon retour.
Ce que tu me dis de Delisle me fait pitié ! Cela me paraît très médiocre d'avoir, à son âge, des passions, et, embêtement pour embêtement, j'aime encore mieux m'arracher mon peu de cheveux en pensant à des phrases qu'à des regards.
La Sylphide a bien tort de me redouter. Pourquoi ? Est-ce bête ? Crois-tu donc que je vais lui faire des allusions, comme un goujat ?
À bientôt donc, bonne chère Louise, j'arriverai pour dîner, à 6 h et demie au plus tard.
Mille baisers. À toi.
Ton G.

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À LOUISE COLET.

[Croisset] Mardi soir [4 avril 1854].
Celle-ci ne compte pas ; c'est pour savoir seulement comment tu vas. Bouilhet, au reste, m'a donné de tes nouvelles. Il m'a dit que tu étais souffrante, mais que tu n'avais rien de sérieux. Je ne sais si c'est une sympathie de nos organes, mais il me pousse, au même endroit que toi, un clou qui, s'il ne rentre pas, sera monstre ! Chou colossal ! Orgueil de la Chine ! Arbos sancta ! J'ai été depuis vendredi dans un état affreux d'ennui et d'affaissement, résultat d'un passage dont je ne pouvais venir à bout. Il est, Dieu merci, passé depuis ce soir. Ce livre m'éreinte ; j'y use le reste de ma jeunesse. Tant pis, il faut qu'il se fasse. La vocation, grotesque ou sublime, doit se suivre. Tu parles de ma quiétude. On n'a jamais parlé de rien de plus fantastique. Moi de la quiétude ! Hélas ! non ! Personne n'est plus troublé, tourmenté, agité, ravagé. Je ne passe pas deux jours ni deux heures de suite dans le même état. Je me ronge de projets, de désirs, de chimères, sans compter la grande et incessante chimère de l'Art qui bombe son dos et montre ses dents d'une façon de plus en plus formidable et impossible. D'ailleurs ces premiers beaux jours me navrent. Je suis malade de la maladie de l'Espagne. Il me prend des mélancolies sanguines et physiques de m'en aller, botté et éperonné, par de bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil et de senteurs marines. Quand est-ce que j'entendrai mon cheval marcher sur des blocs de marbre blanc, comme autrefois ? Quand reverrai-je de grandes étoiles ? Quand est-ce que je monterai sur des éléphants après avoir monté sur des chameaux ?
L'inaction musculaire où je vis me pousse à des besoins d'action furibonde. Il en est toujours ainsi. La privation radicale d'une chose en crée l'excès, et il n'y a de salut pour les gens comme nous que dans l'excès.
Ce ne sont pas les Napolitains qui entendent la couleur, mais les Hollandais et les Vénitiens : comme ils étaient toujours dans le brouillard, ils ont aimé le soleil.
As-tu un Plutarque ? Lis la vie d'Aristomène. C'est ce que je lis maintenant. C'est bien beau.
Adieu, écris-moi pour me donner des nouvelles de ta santé et du concours. Je t'embrasse. Je t'écrirai samedi. À toi.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Vendredi soir, minuit [7 avril 1854].
Je viens de recopier au net tout ce que j'ai fait depuis le jour de l'an, ou pour mieux dire depuis le milieu de février, puisqu'à mon retour de Paris j'ai tout brûlé. Cela fait treize pages, ni plus ni moins, treize pages en sept semaines. Enfin, elles sont faites, je crois, et aussi parfaites qu'il m'est possible. Je n'ai plus que deux ou trois répétitions du même mot à enlever et deux coupes trop pareilles à casser. Voilà enfin quelque chose de fini. C'était un dur passage : il fallait amener insensiblement le lecteur de la psychologie à l'action, sans qu'il s'en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique et mouvementée. Encore deux ou trois grands mouvements et j'apercevrai la fin. Au mois de juillet ou d'août, j'espère entamer le dénouement. Que de mal j'aurai eu, mon Dieu ! Que de mal ! Que d'échignements et de découragements ! J'ai hier passé toute ma soirée à me livrer à une chirurgie furieuse. J'étudie la théorie des pieds bots. J'ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes. Il y avait là de bien belles phrases : «Le sein de la mère est un sanctuaire impénétrable et mystérieux où», etc. Belle étude du reste ! Que ne suis-je jeune ! Comme je travaillerais ! Il faudrait tout connaître pour écrire. Tous tant que nous sommes, écrivassiers, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons ! La moelle nous manque généralement ! Les livres d'où ont découlé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque. Ils savaient tout, ces bonnes gens-là ; et nous, nous ne savons rien. Il y a dans la poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s'instruire dans les arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc. , pour y puiser des métaphores. C'est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche et variée. Il faut que les phrases s'agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance.
Mais causons de toi et, à propos de médecine, je ne comprends rien à tes maux. Qu'as-tu, en définitive ? Qui est-ce qui te soigne, et te soignes-tu ? Si c'est un des deux êtres que j'ai vus chez toi, Valerand ou Alibert, je te plains. Ces messieurs m'ont l'air de franches buses. Tu as beau être athée en médecine, je t'assure qu'elle peut faire beaucoup de mal. On vous tue parfaitement, si on ne vous guérit pas. Je t'avais toujours conseillé d'aller consulter pour tes palpitations quelqu'un. Tu persistes à n'en rien faire et à souffrir. C'est très beau au point de vue du sec, mais moins beau au point de vue du raisonnable.
J'ai reçu la lettre où tu me disais que de Vigny t'avait lue (et assez mal) à l'académie. Ainsi rassure-toi, elle n'a pas été perdue. ça m'a l'air d'un excellent homme, ce bon de Vigny. C'est du reste une des rares honnêtes plumes de l'époque : grand éloge ! Je lui suis reconnaissant de l'enthousiasme que j'ai eu autrefois en lisant Chatterton. (Le sujet y était pour beaucoup. N'importe. ) Dans Stello et dans Cinq-Mars il y a aussi de jolies pages. Enfin c'est un talent plaisant et distingué, et puis il était de la bonne époque, il avait la Foi ! Il traduisait du Shakespeare, engueulait le bourgeois, faisait de l'historique. On a eu beau se moquer de tous ces gens-là, ils domineront pour longtemps encore tout ce qui les suivra. Et tous finissent par être académiciens, ô ironie ! Le dédain pour la Poésie que l'on a en ce lieu, et dont il te parlait, m'a remis en tête aujourd'hui que voilà de ces choses qu'il faut expliquer, et ce sera moi qui les expliquerai. Le besoin se fait sentir de deux livres moraux, un sur la littérature et un autre sur la sociabilité. J'ai des prurits de m'y mettre. (Malheureusement je ne pourrai pas commencer avant trois ans au plus tôt. ) Et je te réponds bien que si quelque chose peut casser les vitres, ce sera cela. Les honnêtes gens respireront. Je veux donner un peu d'air à la conscience humaine qui en manque. Je sens que c'est le moment. Un tas d'idées critiques m'encombrent. Il faut que je m'en débarrasse quelque part, et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes oeuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.
Non, je n'ai pas été trop loin à l'encontre de Delisle, car après tout je n'ai pas dit de mal de lui ; mais j'ai dit et je maintiens que son action au piano m'a indigné. J'ai reconnu là un poseur taciturne. Ce garçon ne fait point de l'art exclusivement pour lui, sois-en sûre. Il voudrait que toutes ses pièces de vers pussent être mises en musique et chantées, et gueulées, et roucoulées dans les salons (puis il se donnera pour excuse à lui-même que les poésies d'Homère étaient chantées, etc. ). Cela m'exaspère ; je ne lui ai pas pardonné cette prostitution. Tu n'as vu dans ma férocité qu'une lubie excentrique. Je t'assure qu'il m'a blessé en la poésie, en la musique et en lui que j'aimais, car, quoique tu me déclares : n'avoir jamais eu un «élan de coeur de ma vie» je suis au contraire un gobe-mouches qui n'admire jamais par parties. Quand je trouve la main belle, j'adore le bras. Si un homme a fait un bon sonnet, le voilà mon ami et puis, après, je lutte contre moi-même et je ne veux pas me croire encore lorsque j'ai découvert la vérité. Leconte peut être un excellent garçon, je n'en sais rien ; mais je lui ai vu faire une chose (insignifiante en soi, d'accord) qui m'a semblé, dans l'ordre artistique, être ce que la sueur des pieds est au physique. Cela puait et les trilles, gammes et octaves qui dominaient sa voix faisaient comme les mailles de cette sale chaussette harmonique, par où s'écoulait béatement ce flux de vanité nauséabonde. Et la pauvre poésie au milieu de tout cela ! Mais il y avait des dames ! Ne fallait-il pas être aimable ? L'esprit de société, saperlotte ! ! !
Tu me dis de bien belles choses sur la Sylphide et son activité. Le remuement que certaines gens se donnent vous occasionne le vertige, n'est-ce pas ? Voilà à quoi se passe la vie, à un tas d'actions imbéciles qui font hausser les épaules au voisin.
Rien n'est sérieux en ce bas monde, que le rire !
Penses-tu à la tribouillée qu'il va falloir que Bouilhet administre à cette pauvre Léonie ? Elle l'attend comme la manne. Pourvu qu'elle ne lui dise pas – comme Cymodocée à Eudore : «Ah ! les femmes de Rome t'ont trop aimé» – (... )
Adieu, pauvre chère Muse ; rétablis-toi donc ! je t'embrasse.
Ton Monstre.
Je relis de l'histoire grecque pour le cours que je fais à ma nièce. Hier le combat des Thermopyles, dans Hérodote, m'a transporté comme à douze ans, ce qui prouve la candeur de mon âme, quoi qu'on en dise.

***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Mercredi soir, minuit [12-13 avril 1854].
J'attends Bouilhet demain ou après-demain, (peut-être même est-il en ce moment à Rouen dans les bras de sa dulcinée n 3). Aussi, je t'écris de suite de peur de n'y pas penser demain et que ma lettre ne soit en retard. Comme tu es triste, pauvre Muse ! Quelles funèbres lettres tu m'envoies depuis quelque temps ! Tu t’exaspères contre la vie. Mais elle est plus forte que nous, mais il faut la suivre. D'ailleurs ta conduite à l'encontre de ta santé n'a pas de sens. C'est la dernière fois que je te le dis. Quand tu te seras procuré, grâce à ton entêtement, quelque bonne maladie organique où il n'y aura rien à faire qu’à souffrir indéfiniment, tu trouveras peut-être que j'avais raison. Mais il ne sera plus temps ! Crois-en donc un homme qui a été élevé dans la haine de la médecine et qui la toise à sa hauteur. Il n'y a pas d'art, mais il y a des innéités, de même qu'en critique il n'y a point de poétique mais le goût, c'est-à-dire certains hommes-à-instinct qui devinent, hommes nés pour cela et qui ont travaillé cela.
Mais parlons du moral, puisque selon toi c'est là la cause de ton mal. Tu me dis que les idées de volupté ne te tourmentent guère. J'ai la même confidence à te faire, car je t'avoue que je n'ai plus de sexe, Dieu merci. Je le retrouverai au besoin et c'est ce qu'il faut. À ce propos où as-tu vu que je t'aie fait des anti-déclarations ? Quand t'ai-je dit que je n'avais «pas d'amour pour toi» ? Non, non, pas plus que je n'ai jamais dit le contraire. Laissons les mots auxquels on tient et dont on se paye en se croyant quitte du reste. Qu'importe de s'inquiéter perpétuellement de l'étiquette et de la phrase ?
Mets un peu la tête dans tes mains, ne pense pas à toi, mais à moi, tel que je suis, ayant trente-trois ans bientôt, usé par quinze à dix-huit ans de travail acharné, plus plein d'expérience que toutes les académies morales du monde quant à tout ce qui touche les passions, etc. , goudronné enfin à l'encontre des sentiments pour y avoir beaucoup navigué, et demande-toi s'il est possible qu'un tel être ait ce qui s'appelle de l’Hâmour. Et puis, qu'est-ce que ça veut dire ? Je m'y perds. Si je ne t'aimais pas, pourquoi t'écrirais-je d'abord, et pourquoi te verrais-je ? et pourquoi te ? Qui donc m'y force ? Quel est l'attrait qui me pousse et me ramène vers toi, ou plutôt qui m'y laisse ? Ce n'est pas l'habitude, car nous ne nous voyons pas assez souvent pour que le plaisir de la veille excite à celui du lendemain. Pourquoi, quand je suis à Paris, est-ce que je passe tout mon temps chez toi, quoique tu en dises, si bien que j'ai cessé à cause de cela de voir bien du monde ? Je pourrais trouver d'autres maisons qui me recevraient, et d'autres femmes. D'où vient que je te préfère à elles ? Ne sens-tu pas qu'il y a dans la vie quelque chose de plus élevé que le bonheur, que l'amour et que la religion, parce qu'il prend sa source dans un ordre plus impersonnel, quelque chose qui chante à travers tout, soit qu'on se bouche les oreilles ou qu'on se délecte à l'entendre, à qui les contingents ne font rien et qui est de la nature des anges, lesquels ne mangent pas : je veux dire l'Idée ? C'est par là qu'on s'aime, quant on vit par là. J'ai toujours essayé, (mais il me semble que j'échoue, ) de faire de toi un hermaphrodite sublime. Je te veux homme jusqu'à la hauteur du ventre ; en descendant, tu m'encombres et me troubles et t'abîmes avec l'élément femelle. Il y a en toi, et souvent visibles dans la même action, deux principes plus nets l'un de l'autre et plus opposés que le sont Ormuzd et Ahriman dans la cosmogonie persane. Repasse ta vie, tes aventures intérieures et les événements externes. Relis même tes oeuvres, et tu t'apercevras que tu as en toi un ennemi, un je ne sais quoi qui, en dépit des plus excellentes qualités, du meilleur sentiment et de la plus parfaite conception, t'a rendue ou fait paraître le contraire juste de ce qu'il fallait.
Le bon Dieu t'avait destinée à égaler, si ce n'est à surpasser, ce qu'il y a de plus fort maintenant. Personne n'est né comme toi. Et il t'arrive avec la meilleure bonne foi du monde, de pondre quelquefois des vers détestables ! Même histoire dans l'ordre sentimental. Tu ne vois pas, et tu as des injustices sur lesquelles on se tait, mais qui font mal.
Ce ne sont pas des reproches tout cela, pauvre chère Muse, non, et si tu pleures, que mes lèvres essuient tes larmes ! Je voudrais qu'elles te balayent le coeur pour en chasser toutes les vieilles poussières.
J'ai voulu t'aimer et je t'aime d'une façon qui n'est pas celle des amants. Nous eussions mis tout sexe, toute décence, toute jalousie, toute politesse (tout ce qui est comme ce serait avec un autre), à nos pieds, bien en bas, pour nous faire un socle, et, montés sur cette base, nous eussions ensemble plané au-dessus de nous-mêmes. Ces grandes passions, je ne dis pas les turbulentes, mais les hautes, les larges sont celles à qui rien ne peut nuire et dans lesquelles plusieurs autres peuvent se mouvoir. Aucun accident ne peut déranger une Harmonie qui comprend en soi tous les cas particuliers ; dans un tel amour, d'autres amours même auraient pu tenir : il eût été tout le coeur !
Voilà ce qui rend dans la jeunesse les attachements d'hommes si féconds, ce qui fait qu'ils sont si poétiques en même temps et que les anciens avaient rangé l'amitié presque à la hauteur d'une vertu. Avec le culte de la Vierge, l'adoration des larmes est arrivée dans le monde. Voilà dix-huit siècles que l'humanité poursuit un idéal rococo. Mais l'homme s'insurge encore une fois, et il quitte les genoux amoureux qui l'ont bercé dans sa tristesse. Une réaction terrible se fait dans la conscience moderne contre ce qu'on appelle l'Amour. Cela a commencé par des rugissements d'ironie (Byron, etc. ), et le siècle tout entier regarde à la loupe et dissèque sur sa table la petite fleur du sentiment qui sentait si bon... jadis !
Il faut, je ne dis pas avoir les idées de son temps, mais les comprendre. Eh bien, je maintiens qu'on ne peut vivre passablement qu'en se refusant le plus possible à l'élément qui se trouve être le plus faible. La civilisation où nous sommes est un triomphe opéré (guerre incessante et toujours victorieuse) sur tous les instincts dits primordiaux. Si vous voulez vous livrer à la colère, à la vengeance, à la cruauté, au plaisir effréné ou à l'amour lunatique, le désert est là-bas et les plumes du sauvage un peu plus loin : allez-y ! Voilà pourquoi, par exemple, je regarde un homme qui n'a pas cent mille livres de rente et qui se marie, comme un misérable, comme un gredin à bâtonner. Le fils du Hottentot n'a rien à demander à son père que son père ne lui puisse donner. Mais ici, chaque fils de portier peut vouloir un palais, et il a raison ! C'est le mariage qui a tort, et la misère ! ou plutôt la vie elle-même. Donc il ne fallait pas vivre, et c'est là ce qu'il fallait démontrer, comme on dit en géométrie. Adieu, je t'enlace. À toi, Ton G.

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À LOUISE COLET.

[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [22 avril 1854].
Je viens de rêvasser pendant une heure à ton article de la Librairie nouvelle, ou plutôt sur la Librairie nouvelle. Je crois qu'il y a moyen d'en faire un, tel quel. Je te bâclerai ça ces jours-ci, pendant que Bouilhet sera là. Il te l'apportera ou je te l'apporterai peu de jours après. Le principal et la seule chose difficile, c'est d'avoir un plan quelconque, et que ces bêtes de lignes ne se bornent pas à être une sèche nomenclature. Je suis toujours empêtré dans les pieds bots. Mon cher frère m'a manqué cette semaine deux rendez-vous et, s'il ne vient pas demain, je serai encore forcé d'aller à Rouen. N'importe, cela avance. J'ai eu beaucoup de mal ces jours-ci, relativement à un discours religieux. Ce que j'ai écrit est, dans ma conscience, d'une impiété rare. Ce que c'est que la différence d'époque ! Si j'eusse vécu cent ans plus tôt, quelle déclamation j'aurais mise là ! Au lieu que je n'ai écrit qu'une exposition pure et presque littérale de ce qui a dû être. Nous sommes avant tout dans un siècle historique. Aussi faut-il raconter tout bonnement, mais raconter jusque dans l'âme. On ne dira jamais de moi ce qu'on dit de toi dans le sublime prospectus de la Librairie Nouvelle : «Tous ses travaux concourent à ce but élevé» (l'aspiration d'un meilleur avenir). Non, il ne faut chanter que pour chanter. Pourquoi l'Océan remue-t-il ? Quel est le but de la nature ? Eh bien ! je crois le but de l'humanité exactement le même. Cela est parce que cela est, et vous n'y ferez rien, braves gens. Nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le même rocher ! N'était-on pas plus libre et plus intelligent du temps de Périclès que du temps de Napoléon III ? Où as-tu vu que je perds «le sens de certains sentiments que je n'éprouve pas» ? Et d'abord je te ferai observer que je les éprouve. J'ai le coeur humain et, si je ne veux pas d'enfant à moi, c'est que je sens que je l'aurais trop paternel. J'aime ma petite nièce comme si elle était ma fille, et je m'en occupe assez activement pour prouver que ce ne sont point des phrases. Mais que je sois écorché vif plutôt que d’exploiter cela en style ! Je ne veux pas considérer l'Art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre qu'une simple causerie, qu'une confidence. Non ! non ! la Poésie ne doit pas être l'écume du coeur. Cela n'est ni sérieux, ni bien. Ton enfant mérite mieux que d'être montrée en vers sous sa couverture, que d'être appelée ange, etc. Tout cela est de la littérature de romance plus ou moins bien écrite, mais qui pêche par la même base faible. Quand on a fait la Paysanne et quelques pièces de ton recueil : «Ce qui est dans le coeur des femmes», on ne peut plus se permettre ces fantaisies-là, même pour rire. La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la littérature contemporaine. Que de sentiment, que de sentiment, que de tendresses, que de larmes ! Il n'y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir avant tout du sang dans les phrases et non de la lymphe, et quand je dis du sang, c'est du coeur. Il faut que cela batte, que cela palpite, que cela émeuve. Il faut faire s'aimer les arbres et tressaillir les granits. On peut mettre un immense amour dans l'histoire d'un brin d'herbe. La fable des deux pigeons m'a toujours plus ému que tout Lamartine, et ce n'est que le sujet. Mais si La Fontaine avait eu dépensé d'abord sa faculté aimante dans l'exposition de ses sentiments personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l'amitié de deux oiseaux ? Prenons garde de dépenser en petite monnaie nos pièces d'or.
Ton reproche est d'autant plus singulier que je fais un livre uniquement consacré à la peinture de ces sentiments que tu m'accuses de ne pas comprendre, et j'ai lu ta pièce de vers trois jours après avoir achevé un petit tableau où je représentais une mère caressant son enfant. Tout cela n'est pas pour défendre mes critiques, auxquelles je tiens fort peu. Mais je ne démords pas de l'idée qui me les a dictées.
Il me semble que le Prix s'annonce bien ; j'ai bon espoir.
Je n'ai eu aucune nouvelle de Bouilhet depuis qu'il est parti. Je l'attends mardi ou mercredi. Peux-tu m'envoyer cette pièce de Leconte, Les Chiens au clair de lune ? j'ai grande envie de la connaître.
Puisque tu es décidée à publier la Servante de suite, je n'en dis plus rien (de la publication) ; mais j'attendrai. Quelle rage vous avez tous là-bas, à Paris, de vous faire connaître, de vous hâter, d'appeler les locataires avant que le toit ne soit achevé d'être bâti ! Où sont les gens qui suivent le précepte d'Horace, qu'il faut tenir pendant neuf ans son oeuvre secrète avant de se décider à la montrer ? On n'est en rien magistral par le temps qui court. Adieu, je t'embrasse, non magistralement. À toi.
Ton G.

***

 

À LOUIS BOUILHET.

Croisset, 5 août 1854.
Laxatifs, purgatifs, dérivatifs, sangsues, fièvre, foirade, trois nuits passées sans sommeil, embêtement gigantesque du bourgeois, etc. , etc. Voilà ma semaine, mon cher monsieur. Depuis samedi soir, je n'ai rien mangé et je ne fais que commencer à pouvoir parler. Bref, j'ai été pris samedi soir d'une telle inflammation à la langue que j'ai cru qu'elle se transmutait en celle d'ung boeuf. Elle me sortait hors la gueule que j'étais obligé de tenir ouverte. J'ai durement souffert ! Enfin depuis hier ça va mieux, grâce à des sangsues et à de la glace.
Au milieu de mes douleurs physiques et comme facétie pour m'en distraire, il m'est tombé une lettre éperdue de Paris. La perdait la tête. Tout était découvert, sa position compromise, etc. Il fallait que j'écrivisse, il fallait que je... etc. Et tout cela à un pauvre bonhomme qui bavachait, qui suait, qui empestait et qui, pour essayer de dormir un peu, se tenait debout, la nuit, la tête appuyée contre la croisée à cause de la véhémente chaleur interne qui lui ardait le sang !
J'ai lu cinq feuilletons du roman de Champfleury. Franchement cela n'est pas effrayant. Il y a parité d'intentions plutôt que de sujet et de caractères. Ceux du mari, de sa femme et de l'amant me semblent être très différents des miens. La femme m'a l'air d'être un ange, et puis, quand il tombe dans la poésie, cela est fort restreint, sans développement et passablement rococo d'expression. La seule chose embêtante, c'est un caractère de vieille fille dévote, ennemie de l'héroïne (sa belle-soeur), comme, dans la Bovary, madame Bovary mère ennemie de sa bru, et ce caractère dans Champfleury s'annonce très bien. Là est pour moi jusqu'à présent la plus grande ressemblance et ce caractère de vieille fille est bien mieux fait que celui de ma bonne femme, personnage fort secondaire du reste dans mon livre.
Quant au style, pas fort, pas fort. N'importe, il est fâcheux que la Bovary ne puisse se publier maintenant : enfin ! qu'y faire ?
J'ai relu Eugénie Grandet. Cela est réellement beau. Quelle différence avec le gars Champfleury !

***

 

À LOUIS BOUILHET.

[Croisset, 9 août 1854.]
Tu dois, cher bonhomme, être assailli de ma correspondance, mais ma lettre de lundi était en sus puisque tu me disais n'avoir pas reçu celle de la semaine dernière. Du reste tu n'en recevras plus qu'une après celle-ci, car dans quinze jours je compte envisager ton incomparable balle. Quel voyage d'artistes vous allez faire, vous deux Guérard. Combien peu vous étudierez les monuments ! quelles minces notes vous prendrez ! comme Chéruel serait indigné ! et même Du Camp. Ce sera un voyage oenophile, tout à fait Chapelle et Bachaumont, on ne peut plus dix-septième siècle et dans les traditions. Un financier voyageant dans la société d'un poète et tous deux se soûlant conjointement, à la gauloise, dans les cabarets de la route. Je te recommande, à Poissy, chez le sieur Fient, aubergiste, une cuisine où il y a, peint sur la porte, un gastronome s'empiffrant. Cela réjouit le voyageur.
Il est maintenant trois heures trois quarts du matin. J'ai passé la nuit à la Bovary et je m'en vais réveiller ma mère qui part à cinq heures pour Trouville, où elle doit rester cinq à six jours. Je serai seul tout ce temps-là et j'essaierai d'en profiter pour accélérer l'ouvrage. Il faut que j'avance quand même, car je suis las de ma lenteur. Voilà cependant deux jours que je recommence un peu à travailler.
J'ai lu onze chapitres du roman de Champfleury. Cela me rassure de plus en plus ; la conception et le ton sont fort différents. Personne autre que toi ou moi ne fera, je crois, le rapprochement. La seule chose pareille dans les deux livres, c'est le milieu, et encore !
Je t'annonce, afin que tu te mettes en mesure, la visite du jeune Baudry. Il est venu me voir hier et m'a déclaré son intention d'aller passer les fêtes chez toi, ce qui ne serait point fête pour toi. À ta place, je lui répondrais tout net que je ne puis le recevoir. L'expression de «grigou» que tu lui as appliquée est superbe de justesse, surtout quand on connaît son costume d'été. Il s'est acheté une sorte de paletot en coutil bleu moyennant la somme de vingt-cinq francs, qui ressemble à du papier à sucre. Cela est monstrueux d'ignoble, et bien que l'étoffe soit légère, je t'assure qu'elle pèse à l'oeil plus qu'un paletot de bronze ! ô esprit français ! ô goût ! ô économie !
Rouen résonne de discours. C'est l'époque des distributions de prix et des solennités académiques. Aussi nos feuilles quotidiennes sont-elles bourrées de littérature ! ! ! Pouchet s'est signalé par un discours «religieux» où il célèbre les magnificences de la nature et prouve l'existence de Dieu par le tableau varié de la création. Ce bon zoologue tourne au mysticisme.
Hier, séance publique de l'Académie : réception de M. Jolibois, avocat général, lequel a pris pour texte : «De la loi sur le travail des enfants dans les manufactures». Puis M. Deschamps a lu un dialogue en vers où il fait l'éloge de la propriété et de la Gabrielle du gars Augier, etc. ! etc. ! etc. ! et partout éloge de l'empereur ! Ah ! saint Polycarpe ! Tu vois que s'il y a des cochonneries à Paris, la province n'en chôme pas.
Triste nouvelle : j'ai vu que la pension Deshayes était enfoncée par la pension Guernet ! Le collège a «brillé». Quelle intrigue !

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À LOUIS BOUILHET.

Croisset, 18 août [1854].
J'attends dimanche matin l'annonce de ton arrivée, c'est-à-dire, ô vieux, que tu vas m'écrire le jour et l'heure de ton apparition en ces lieux.
N'oublie pas, avant de t'en aller de Paris, la préface de Sainte-Beuve. Quoi qu'en dise Jaccottet (s'il en dit quelque chose), tu n'es pas en position encore de faire le magnanime ; et pourquoi ne pas embêter les gens qui nous embêtent ? Il faut que son petit jugement inepte le poursuive dans la postérité, môssieu ! Et remettre la chose à une seconde édition, ce serait paraître avoir attendu le succès, avoir douté de soi.
Je viens de passer une bonne semaine seul comme un ermite et tranquille comme un dieu. Je me suis livré à une littérature frénétique ; je me levais à midi, je me couchais à quatre heures du matin. Je dînais avec Dakno. Je fumais quinze pipes par jour, j'ai écrit huit pages.
Ai-je gueulé ! J'ai relu tout haut Melaenis entièrement, à propos de la scène du jardin dans laquelle je ne suis pas bien sûr encore de n'être point tombé. Il va sans dire que ce régime a fait le plus grand bien à ma langue, ce qui achève de me donner pour la médecine une mince considération, car je me suis guarry en dépit des règles et recommandations.
Lis-tu nos feuilles publiques (départementales) ? Le navire qui portait ma famille, il y a aujourd'hui huit jours, a manqué faire naufrage à Quillebeuf. Ma mère (qui revient de Trouville) a encore de fortes contusions à la figure. Les sabords étaient défoncés, le bateau sombrait, les lames entraient partout. C'est toute une histoire. Je vais être pendant six mois assassiné de narrations maritimes.
Je n'ai pu dormir la nuit dernière à cause d'un article que j'avais lu le soir dans la Revue de Paris. J'en étais malade de dégoût, de tristesse et de désespoir humanitaire. C'était un extrait d'un roman américain intitulé «Hot-Corn», qui se tire à des centaines de mille d'exemplaires, qui enfonce l'Oncle Tom, qui... qui... etc. Sais-tu quelle est l'idée du livre ? L'établissement sur une plus grande échelle des sociétés de tempérance, l'extirpation de l'ivrognerie, le bannissement du gin, le tout en style lyrique à la Jules Janin dans ses grands moments, et avec des anecdotes ! ! !
L'humanité tourne à tout cela. Nous aurons beau dire, il faut se boucher les yeux et continuer son oeuvre. Oui, triste ! triste ! On ne devrait jamais rien lire de tout ce qui se publie ; à quoi bon ?
N'oublie pas de m'apporter le cahier des pièces détachées.
Je te régalerai des statuts d'une société religieuse dont on m'a proposé de faire partie. C'est joli. On doit dénoncer l'immoralité de ses collègues, et on est forcé d'assister à leur enterrement sous peine d'une amende de cinquante centimes. Tu me feras penser aussi à te montrer deux bonnes lettres de femme comme psychologie.
Adieu, pauvre cher vieux. Ne t'intoxique pas trop avec les alcools en route, et arrive vite.

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