Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1855

(Édition Louis Conard)

 


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Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 
      À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 10 mai 1855.
      MONSTRE,
      Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? et pourquoi n'ai-je pas reçu dimanche à mon réveil une sacro-sainte lettre ? Dans quels délices ou embêtements es-tu plongé pour oublier ton pauvre Caraphon ? As-tu vu Sandeau, etc. ?
      Je me suis embêté (pardon de la répétition) assez bravement pendant les deux ou trois jours qui ont suivi ton départ. Puis j'ai rempoigné la Bovary avec rage. Bref, depuis que tu es parti j'ai fait six pages, dans lesquelles je me suis livré alternativement à l'élégie et à la narration. Je persécute les métaphores et bannis à outrance les analyses morales. Es-tu content ? Suis-je beau ? J'ai bien peur, en ce moment, de friser le genre crapuleux. Il se pourrait aussi que mon jeune homme ne tarde pas à devenir odieux au lecteur, à force de lâcheté. La limite à observer dans ce caractère couillon n'est point facile, je t'assure. Enfin, dans une huitaine j'en serai aux grandes orgies de Rouen. C'est là qu'il faudra se déployer ! Il me reste encore peut-être cent vingt ou cent quarante pages. N'aurait-il pas mieux valu que ça en ait quatre cents et que tout ce qui précède eût été plus court ? J'ai peur que la fin (qui dans la réalité a été la plus remplie) ne soit, dans mon livre, étriquée, comme dimension matérielle du moins, ce qui est beaucoup.
      Et toi, vieux bougre, as-tu fini ton acte ? Et le voyage d'Italie ? quand ? ne lâche pas ça, n... de D... ! Et fais tout ce qu'il te sera possible pour que ça réussisse.
      J'ai vu ce matin le jeune Baudry qui m'a affirmé que tu n'étais pas venu chez lui et que Bouilhet était un blagueur ! Toujours le même petit bonhomme ! Aucune nouvelle rouennaise, d'ailleurs.
      Tantôt, après dîner, en regardant une bannette de tulipes, j'ai songé à ta pièce sur les tulipes de ton grand-père et j'ai vu nettement un bonhomme en culottes courtes et poudré, arrangeant des tulipes pareilles dans un jardin vague, au soleil, le matin. Il y avait à côté un môme de quatre à cinq ans (dont la petite culotte était boutonnée à la veste), joufflu, tranquille et les yeux écarquillés devant les fleurs : c'était toi. Tu étais habillé d'une espèce de couleur chocolat.
      Je lis maintenant les observations de l'Académie française sur le Cid. Je viens de lire celles du sieur Scudéry, c'est énorme ! ça console du reste. As-tu quelques nouvelles de Pierrot ?
      Adieu, vieux bougre, je t'embrasse. Tiens-toi en joie si c'est possible.

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 24 mai 1855.
      Ô homme !
      Je chante les lieux qui furent le

Théâtre aimé des jeux de ton enfance
      c'est-à-dire : les cafés, estaminets, bouchons et autres endroits qui émaillent le «bas de la rue des Charrettes». Je suis en plein Rouen et je viens même de quitter, pour t'écrire, les lupanars à grilles, les arbustes verts, l'odeur de l'absinthe, du cigare et des huîtres, etc. Le mot est lâché : «Babylone» y est, tant pis ! Tout cela, je crois, frise bougrement le ridicule. C'est «trop fort». Enfin tu verras. Rassure-toi, d'ailleurs : je me prive de métaphores, je jeûne de comparaisons et dégueule fort peu de psychologie. Il m'est venu ce soir un remords. Il faut à toute force que les cheminots trouvent leur place dans la Bovary. Mon livre serait incomplet sans lesdits turbans alimentaires, puisque j'ai la prétention de peindre Rouen. C'est bien le cas de dire

D'un pinceau délicat l'artifice agréable
      Du plus hideux objet, etc.
       
      Je m'arrangerai pour qu'Homais raffole de cheminots. Ce sera un des motifs secrets de son voyage à Rouen et d'ailleurs sa seule faiblesse humaine. Il s'en donnera une bosse, chez un ami de la rue Saint-Gervais. N'aie pas peur ! ils seront de la rue Massacre et on les fera cuire dans un poêle, dont on ouvrira la porte avec une règle !
      Je vais lentement, très lentement même. Mais cette semaine je me suis amusé à cause du fond. Il faut qu'au mois de juillet j'en sois à peu près au commencement de la fin, c'est-à-dire aux dégoûts de ma jeune femme pour son petit monsieur.
      Avances-tu dans ton second acte ? Je suis curieux de voir ta grande scène complexe. Parle-moi des changements de plan (entrées et sorties) que tu as faits depuis que tu es à Paris, si toutefois je peux les comprendre par lettres.
      Je suis fâché de ne pas être de ton avis relativement à la Bucolique. Mais tu as pris la chose pour pire que je ne la donne. Je te répète que je peux parfaitement me tromper. C'est comme pour les Raisins au clair de lune ; à force de vouloir détailler et raffiner, il arrive souvent que je ne comprends plus goutte aux choses. L'excès de critique engendre l'inintelligence. Si mes observations sur ta pièce sont bêtes, voilà une phrase qui ne l'est pas.
      À propos du voyage d'Italie, crois-moi, reviens dessus souvent, si tu veux qu'il ne rate ; tâche d'avoir sa parole, fais qu'il s'engage et prenez une date fixe pour partir. C'est une occâse (style Breda street) que tu ne retrouveras jamais, mon bon. Il sera trop tard, plus tard. Rien de ce que tu peux laisser à Paris ne vaut une heure passée au Vatican, mets-toi ça dans la boule. Et d'ailleurs «tu ne te doutes pas» des pièces détachées que tu rapporteras. Ce qui a fait faire les élégies romaines n'est pas épuisé, sois-en sûr. Il n'y a que les lieux communs et les pays connus qui soient d'une intarissable beauté.
      Je lis maintenant l’Émile du nommé Rousseau. Quel baroque bouquin comme idées, mais «c'est écrit», il faut en convenir et ça n'était pas facile !
      Combien je regrette de n'avoir pas vu nos deux anges jouant ensemble. Sérieusement, j'en ai été attendri. Pauvres petites cocottes ! Vois-tu quelles balles de financiers nous aurions eu côte à côte, chacun dans notre stalle ! Nous serions-nous rengorgés ? Il n'y avait peut-être pas lieu de se rengorger. Au reste, je suis, je crois, un peu oublié pour le quart d'heure. L'exposition (univeurseul exhibicheun) me nuit peut-être ? J'ai reçu, il y a trois semaines, une lettre écrite par elles deux et qui était ornée de «dessins». J'en ai répondu une non moins bonne et puis, c'est tout. Ah ! l'amour ne m'obstrue pas l'estomac s'il empâte mon papier !

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 7 juin 1855, nuit de mercredi 6-7 juin.
      Ah ! J'âpre-casse atmosphère, quoique dans la nuit, légèrement vêtu et fenêtres ouvertes. – Sue ! Il fait depuis deux jours un polisson de temps agréable. Tu as raison, pauvre cher vieux, de m'envier les arbres, le bord de l'eau et le jardin, c'est splendide ! J'avais hier les poumons fatigués à force de humer les lilas et ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre un thé à la Préfecture.
      Je suis moult aise de te savoir un peu remonté sur ton drame. Voici je crois ce qu'il faut faire : 1° Aller d'abord chez Blanche. 2° Lui dire : vous voyez que je ne suis pas un entêté ; j'ai corrigé dans vos données, suivi vos avis, vous m'aviez dit telle et telle chose (inventes-en si tu ne te les rappelles pas) que j'ai tenues en considération, etc. 3° Il faut avoir pour examinateur Laugier et en même temps faire marcher Sandeau. Au reste, si Blanche est bon enfant (et il le sera), fais ce qu'il te conseille... Tâche d'avoir une lecture quand même. Je persiste dans cette opinion : on ne doit se présenter à l'Odéon que si tout est raté définitivement aux Français. Mais il est bon d'aller vite en besogne, pour que l'insuccès, s'il y en a un, ne s'ébruite pas et ne te nuise pas auprès du comité de l'Odéon. Aie plusieurs manuscrits, s'il le faut, trémousse-toi ! copie-les plutôt toi-même !
      La Porte-Saint-Martin vaudrait peut-être mieux que l'Odéon, mais nous n'en sommes pas là. Occupe-toi des français comme si c'était la seule porte possible.
      Je vais bien lentement. Je me donne un mal de chien. Il m'arrive de supprimer, au bout de cinq ou six pages, des phrases qui m'ont demandé des journées entières. Il m'est impossible de voir l'effet d'aucune avant qu'elle ne soit finie, parachevée, limée. C'est une manière de travailler inepte ! mais comment faire ? J'ai la conviction que les meilleures choses en soi sont celles que je biffe. On n'arrive à faire de l'effet que par la négation de l'exubérance. Et c'est là ce qui me charme, l'exubérance.
      Si tu veux lire quelque chose de violent et d'opaque comme galimatias, prends une description du Vésuve par le sieur Marc Monnier dans le dernier numéro de la Revue de Paris. Il y a un Jéhovah qui finit un paysage d'une manière un peu remarquable. Cette phrase mérite un encadrement en or. C'est un type, comme on dit.
      Le nommé About dont tu me parles est violemment accusé dans ce même numéro (et avec des preuves qui m'ont paru assez concluantes) d'avoir tout bonnement traduit un livre italien, supprimé depuis l'impression et qu'il a donné comme étant une oeuvre de lui.
      Je voudrais bien lire le Planche sur Du Camp. Hier grand éloge des Chants modernes par Môsieu Paulin Limayrac, mais éloge qui sentait l'ami peu enthousiaste au fond. On vantait surtout les intentions et la préface. Enfin !
      J'ai été ces jours derniers assez inquiet de mon pauvre Narcisse qui a cuydé avoir une attaque d'apoplexie. On l'a saigné et il va bien maintenant. J'ai été le voir une fois dans sa chambre et je l'ai trouvé lisant les Rayons et les Ombres ; il ne devait pas y comprendre grand'chose. N'importe, ça m'a attendri.
      Est-ce beau ou bête de prendre la vie au sérieux ? Je n'en sais rien. C'est robuste, en tout cas, et je ne m'en sens pas la force. J'en ai à peine assez pour tenir une plume.

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 28 juin 1855.
      Tu ne m'as pas l'air gai, mon pauvre bonhomme. Tes lettres sont de plus en plus «mélancholiques» et tu me parais devenir de plus en plus «méchanique». C'est un tort, c'est un tort ! Il faut se roidir contre les difficultés. Tu ne prends pas les choses en quantité raisonnable. Tu as trop les pieds dans Paris pour n'en être pas dégoûté et d'autre part tu n'y entres pas assez pour qu'il te plaise. Tu avais ici l'estomac assez solide pour digérer tous les Laurent-Pichat de la terre ; d'où vient ta faiblesse maintenant ? Serait-ce parce que tu connais l'homme ? Qu'importe ! Ne peux-tu, par ta pensée, établir cette superbe ligne de défense intérieure qui vous sépare plus du voisin qu'un océan ?
      Et puis, s... n... de D... ! que me chantes-tu avec des phrases pareilles : «Je m'effacerai ainsi du monde graduellement» ? M... ! J'ai envie de te f... des coups de pied quelque part. Que veux-tu que je devienne, misérable, si tu bronches, si tu m'ôtes ma croyance ? Tu es le seul mortel en qui j'aie foi et tu fais tout ce que tu peux pour me desceller du coeur cette pauvre niche de marbre, placée haut, et où tu rayonnes !
      Fais-moi le plaisir pour toi et dans l'intérêt même de cet avenir, dont l'idée permanente te préoccupe maintenant exclusivement, de tâcher de t'abstraire un peu et de travailler. Tant que tu seras à te secouer la cervelle sur ta personnalité, sois sûr que ta personnalité souffrira. Et d'ailleurs à quoi bon ? Si ça servait pratiquement à quelque chose, très bien. Mais au contraire et ceci est démontrable par A + B.
      Au reste nous causerons de tout cela dans quinze jours, si tu veux. Nous pourrons vider le fond du sac.
      J'ai été hier à Rouen dîner chez Achille et, ayant une heure devant moi, je me dirigeais vers le logis de ta Dulcinée, lorsque le môme d'Abbaye a couru après moi pour me dire que Madame *** était à Caen. En descendant dans la rue, j'ai contemplé Abbaye sur sa porte.
      Quel aspect que celui de Rouen, est-ce mastoc, et embêtant ! Hier, au soleil couchant, l'ennui suintait des murs d'une façon subtile et fantastique à vous asphyxier sur place. J'ai revu toutes les rues que je prenais pour aller au collège. Eh bien, non ! rien de tout cela ne m'attendrit plus. Le temps en est passé ! je conchie sur mes souvenirs. «J'ai ça de bon», comme disait ce conducteur de diligence qui puait des pieds.
      Sais-tu que ma mère, il y a six semaines environ, m'a dit un mot sublime (un mot à faire la Muse se pendre de jalousie pour ne l'avoir point inventé) ; le voici, ce mot : «La rage des phrases t'a desséché le coeur. » Au fond, tu es de son avis et tu trouves qu'à propos de Rouen, par exemple, je manque tout à fait de sensibilité ; car toi, bien que curvus et complex, tu es sensible. C'est par là que tu te rapproches de Rousseau ; quoi que tu en dises, tu aimes les champs, tu as des goûts simples. Il te faut, pour être heureux, une compagne (un de ces jours tu vas étudier la botanique) et tu regrettes de «ne pas savoir un état».
      Veux-tu que je t'indique un maître menuisier ? Allons, mon bonhomme, rabote, scie, allonge-toi sur la varlope «comme un nageur». Sophie t'ira voir avec sa mère, et moi, ton précepteur, je sourirai dans un coin.
      Un trait manque encore au parallèle (entre toi et Émile), à savoir les voyages. Car il voyage pour connaître «la politique des nations», et toi tu m'as l'air de rester. Je te ferai cadeau au jour de l'an du Voyage autour de ma chambre par M. de Maistre, suivi de Symboles et Paradoxes de Houssaye. Ah ! n... de D... ! il doit pourtant faire beau ce soir, sur la terrasse de la Villa Médicis !
      Le Tibre est d'argent et le Janicule sort noir comme une tunique d'esclave.
      À propos d'argent, je suis empêtré dans des explications de billets, d'escompte, etc. , que je ne comprends pas trop. J'arrange tout cela en dialogue rythmé, miséricorde ! Aussi je te demanderai la permission de ne t'apporter rien de la Bovary. J'éprouve le besoin de n'y plus penser pendant quinze jours. Je me livrerai à la peinture, aux beaux-arts, cela pose un homme. Adieu, je t'embrasse, monstre. À toi.

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 6 juillet 1855.
      Je tombe sur les bottes !!! Je crève d'envie de dormir. J'ai conduit aujourd'hui à Caumont mon nouveau cousin, le sieur Laurent, qui est ici depuis samedi avec sa belle-mère et sa june épouse, et qui repart demain. Nous sommes revenus à pied, je suis un peu échigné. Joins à cela un fort dîner chez Achille. Comme j'ai pensé à toi, tantôt, sacrée canaille, en traversant le bois de Canteleu ! Sais-tu de quoi l'on causait ? locomotion et chemins de fer.
      Ta lettre m'a fait de la peine, pauvre vieux. Pourquoi donc es-tu si triste ? est-ce que tu vas faiblir, toi que j'admire et qui me réconfortes ? Je te prie sincèrement de cesser, par bas égoïsme. Que me restera-t-il si tu cales ? Heureusement que je connais mon bonhomme et je te dirai qu'au fond je suis peu inquiet de ton découragement. Les désillusions ne sont faites que pour les gens sans imagination. Or, je t'estime assez pour croire que tu n'en auras jamais de sérieuses et surtout de persistantes. Note que voilà la première année de ta vie que tu te trouves seul et avec le loisir de t'embêter pendant vingt-quatre heures de suite. Il y a encore à ton état présent d'autres causes que je t'expliquerai doctoralement,

Seul à seul chez Barbin,
       
      c'est-à-dire piétés dans quelque taberne méritoire. Au reste, c'est bon ; il faut s'embêter à Paris, c'est le seul moyen de n'y pas devenir bête ; tout océan doit pousser à la dégueulade.
      Tu as tort de regretter Rouen ; il ne faut rien regretter, car n'est-ce pas reconnaître qu'il y a quelque chose de bon ?
      Tu peux avoir raison en ceci qu'il eût mieux valu arriver là-bas avec ton drame tout fait. C'est possible comme pompe ; mais autrement, non. Tu es arrivé à Paris avec une grande oeuvre publiée et déjà connue des artistes ; on ignorait ta mine que l'on savait tes vers. Je ne débuterai pas dans d'aussi bonnes conditions que toi, je serai beaucoup plus vieux et beaucoup plus banal (comme homme). Cette année-ci, tu peux et tu dois l'employer à te faire des connaissances. Si j'étais de toi, je me «lancerais dans le monde» plus que tu ne fais ; traite-moi de bourgeois tant que tu voudras, d'accord ; mais réfléchis profondément à l'objectif des choses et tu verras que j'ai raison. Tu m'objecteras que ça t'embête, je m'en f...
      Allons donc, s... n... de D... ! ne sommes-nous pas deux vieux roquentins ? Tu m'écris qu'il n'y a pas de place à Paris pour un brave homme ; on ne trouve pas sa place, on se la fait, et à coups de bâtons encore, comme un pacha quand il se montre. Veux-tu donner raison aux imbéciles ? veux-tu qu'ils ricanent : «J'avais toujours dit que la littérature, etc. » ? Voyons ! nom d'un petit bonhomme, ferme la porte, et gueule tout seul quelques bonnes rimes, quelques bonnes phrases un peu corsées, pense à la Chine, à Vitellius, etc. , et f... toi du reste. Encore un an et nous sommes piétés là-bas, ensemble, comme deux rhinocéros de bronze. Nous ferons le Ballet astronomique, une féerie, des pantomimes, le Dictionnaire des idées reçues, des scénarios, des bouts rimés, etc. Nous serons beaux, je te le promets. Je suis maintenant «monté», et j'espère pour longtemps. Je t'embrasse fort.
      Nouvelle convention postale ! Mon cher monsieur, on affranchit les lettres parce que ça coûte deux sous de moins ! Est-ce ignoble ! Quelles moeurs ! Enfin !

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 2 août 1855.
      Me revoilà dans la sempiternelle Bovary ! «Encore une fois sur les mers», disait Byron. «Encore une fois dans l'encre», puis-je dire.
      Je suis en train de faire exposer à Homais des théories gaillardes sur les femmes. J'ai peur que ça ne paraisse un peu trop «voulu». Au reste, c'est aujourd'hui seulement que j'ai travaillé avec un peu de suite.
      Je viens de lire la Grèce contemporaine du sieur About. C'est un gentil petit livre, très exact, plein de vérités et fort spirituel. Quant aux calomnies et aux canailleries dont on m'avait parlé, je n'en discerne aucune. Son talent n'est pas assez grand pour expliquer l'acharnement dont on le poursuit. Il y a quelque chose là-dessous qui nous échappe.
      J'ai eu à dîner avant-hier ton ancien professeur Bourlet. Quelle grosseur ! quelles sueurs ! quelle rougeur ! C'est un hippopotame habillé en bourgeois. Il n'a pas faibli du reste, car il est toujours de l'opposition quand même, furieux contre le gouvernement, ennemi des prêtres et extra-grotesque.
      Sais-tu que mon cher frère lit avec rage Régnier, qu'il en a trois éditions, qu'il m'en a récité des tartines par coeur ? il a dit devant moi à Bourlet à propos de Melaenis : «Si tu n'as pas lu ça, tu n'as rien lu. »
      Que je sois pendu si je porte jamais un jugement sur qui que ce soit !
      La bêtise n'est pas d'un côté et l'esprit de l'autre. C'est comme le vice et la vertu ; malin qui les distingue.
      Axiome : Le synthétisme est la grande loi de l'ontologie.
      Nouvelle : M. L. est conseiller municipal de Darnétal. «Ici, nous renonçons à peindre. » Ses parents sont dans le ravissement. Je t'assure que quand je pense à cela je me sens emporté dans un océan de rêveries.
      Quand viens-tu, pauvre vieux ? Tu dois avoir fixé à peu près l'époque de tes vacances. As-tu vu Rouvière ? Laffitte ? Judith ? Tâche de te remuer un peu.
      Adieu, je n'ai absolument rien à te dire, si ce n'est que je t'aime.
      Je te réserve un discours du président Tougard qui est «chouette», comme dirait Homais.

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 18 août 1855.
      Tu es un gentil bougre de m'avoir envoyé cette bonne nouvelle. Et d'abord et avant tout : crois-tu désormais au présage des bottes ? Te rappelles-tu que le jour où j'ai porté ta pièce chez Laffitte je t'ai dit dans la rue Sainte-Anne : «ça ira bien, je viens de voir des bottes» ? Et elles étaient neuves et on les tenait par des tirants !
      Oui, vieux, je suis moult satisfait. Ta lecture me paraît à peu près certaine maintenant. Fais que Blanche dise un petit mot à Laugier, ça ne peut pas nuire.
      Voici, sauf meilleur avis, ce qu'il faudrait faire, je crois :
      1° Connaître exactement tous les noms du Comité.
      2° Informe-toi si Laugier ne serait pas par hasard parent du Laugier médecin (agrégé à l'école).
      Par Cloquet ou tout autre, on pèserait dessus.
      3° As-tu une lettre de Durey pour Judith ?
      Peux-tu te présenter chez elle ? Vas-y. Ne néglige rien. Trémousse-toi, profite de la bonne veine.
      4° Je t'engage à aller chez Person qui demeure rue Montyon, 7. Tu auras soin de ne pas dire au portier ni à la femme de chambre que tu es mon ami, ce serait le moyen de te faire fermer la porte au nez. évite même mon nom s'il y a un tiers avec vous. Elle connaît Samson qui a été son professeur et qu'elle aime beaucoup. Elle pourra aisément te donner des renseignements sur Beauvallet qui est très influent et qu'on gagne avec des petits verres. Ne te gêne pas avec Person. C'est une excellente femme et tu la connais assez pour te présenter chez elle. Elle fera certainement tout ce qu'elle pourra.
      5° Il y a Got qui est un camarade de Maxime, mais ?
      6° Édouard Delessert doit connaître assez intimement Provost, ils sont du même cercle. Quant à Provost, c'est par les peintres qu'on l'aurait, il en connaît beaucoup. Demande ces renseignements-là à Préault.
      Je crois que M. Cloquet connaît Samson.
      Important. Retourne immédiatement chez Sandeau, expose-lui la chose. Qu'il marche maintenant, puisque c'est engagé.
      Ne néglige rien, s... n... de D... ! fais plutôt quinze démarches qu'une seule. Allons, remonte-toi, mon pauvre vieux, et n'en sois pas moins persuadé que tu n'es pas encore au bout, mais que tu y arriveras, que tu seras un jour ou l'autre joué et applaudi. Nous aurons notre tour, n'aie pas peur. Quand ce ne serait «qu'en vertu de notre entêtement». Il le faut. Passe toutes tes vacances à Paris, si tu vois que tu puisses t'y être le moindrement utile.
      Delamarre «connaît» peut-être, ou peut «connaître» des gens qui «connaissent» des membres du Comité ? ? ? Vas-y, il demeure près de Laffitte, une ou deux maisons avant. Tu ne me dis rien de Rouvière ?
      N'oublie pas les Folies. Déploie une activité napoléonienne.
      Je suis au milieu des affaires financières de la Bovary. C'est d'une difficulté atroce. Il est temps que ça finisse, je succombe sous le faix.
      Adieu, je t'embrasse de toute la force de trente tirades.

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 31 août 1855.
      J'attends toujours impatiemment des nouvelles de Laugier. Restes-tu à Paris jusqu'à ce que tu aies une réponse définitive des Français ?
      Je crois que tu as eu tort de ne pas aller voir Rouvière. Qui sait ? Informe-toi si Samson est du Comité. C'est un mauvais bougre. Mais c'est une bonne chose si tu as Régnier dans ta manche.
      Embêté de ne pas avoir la réponse du sieur Fouard, fils de M. Fouard, j'ai été aujourd'hui à Rouen consulter un avocat, à savoir le jeune Nion qui m'a donné toutes les explications désirables ; il viendra demain ici ; nous aurons encore une séance d'affaires.
      Quand je serai quitte de ce passage financier de procédures, c'est-à-dire dans une quinzaine, j'arriverai vite à la catastrophe. J'ai beaucoup travaillé ce mois-ci, mais je crains bien que ce ne soit trop long, que tout cela ne soit un rabâchage perpétuel. La venette ne me quitte pas. Ce n'est point comme cela qu'il faut composer !
      J'ai été émerveillé dernièrement de trouver dans les Préceptes du style du sieur Buffon nos pures et simples théories sur le susdit art. Comme on est loin de tout cela ! Dans quelle absence d'esthétique repose ce brave dix-neuvième siècle ! – Et la reine d'Angleterre ? et le prince Albert.
      À propos, qui fréquentes-tu ? Car tu n'es pas un homme à te passer de femmes ? Cherches-tu à te faire une petite maîtresse ? Que diable, un jeune homme !... et un artiste !...
      Croisset devient un pays très immoral. Je n'entends parler que de horions que l'on s'administre à cause des mauvaises moeurs. La maîtresse de M. Deschamps, Monsieur, mène une conduite véritablement scandaleuse, etc.
      Nous avons reçu aujourd'hui des nouvelles d'Angleterre. Mlle Sophie pondra au commencement d'octobre. Sens-tu le grotesque de ce petit bedon où s'agite un petit anglais ?... Miss Harriet Collier vient de se conjoindre à sir Thomas Campbell, baron de je ne sais quoi ! Et son portrait que j'ai là ne m'en avait rien dit. Encore une Sylphide de moins ! Mon empyrée féminin se vide tout à fait. Les anges de ma jeunesse deviennent des ménagères. Toutes mes anciennes étoiles se tournent en chandelles et ces beaux seins où se berçait mon âme vont bientôt ressembler à des citrouilles.
      Adieu, pauvre vieux bougre chéri. Je n'ose te dire que je t'attends ardemment ; mais c'est bien vrai.

***

À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 17 septembre 1855.
      Tâche de m'envoyer, mon bonhomme, pour dimanche prochain, ou plus tôt si tu peux, les renseignements médicaux suivants : on monte la côte, Homais contemple l'aveugle aux yeux sanglants (tu connais le masque) et il lui fait un discours ; il emploie des mots scientifiques, croit qu'il peut le guérir et lui donne son adresse. Il faut qu'Homais, bien entendu, se trompe, car le pauvre bougre est incurable.
      Si tu n'as pas assez dans ton sac médical pour me fournir de quoi écrire cinq ou six lignes corsées, puise auprès de Follin et expédie-moi cela. J'irais bien à Rouen, mais ça me ferait perdre une journée et il faudrait entrer dans des explications trop longues.
      J'ai été depuis trois jours extrêmement abruti par un coryza des plus soignés ; mais aujourd'hui pourtant j'ai passablement travaillé. J'espère que dans un mois la Bovary aura son arsenic dans le ventre. Te l'apporterai-je enterrée ? J'en doute.
      Je crois décidément que tu passeras à la lecture, premier point. (Ainsi, mon pauvre vieux, note bien que tu n'en es qu'au premier point, douce perspective. ) C'est maintenant qu'il va falloir déployer des jambes et de la diplomatie. Il est parfaitement inutile de dire aux amis que tu passes à la lecture. Je crois qu'ici Blanche «doit se montrer» ; il faut à toute force que tu aies un tour de faveur, car on peut te faire droguer encore des années ! Je compte assez sur Mme Stroelin, avec laquelle j'irai chez le docteur Conneau, etc. Enfin, nous verrons, nous nous trémousserons.
      À ta place, j'irais de suite chez Janin. C'est un excellent homme, complaisant ; il a fait de toi de grands éloges ; je lui conterais tout. Il te servirait, ou tout au moins ce serait pour plus tard un jalon. Puisque tu n'écris pas maintenant, marche.
      Tu as peut-être raison, il vaut mieux attendre ; je parle de notre conduite à tenir envers ces messieurs de là-bas. Quant à l'article Melaenis, je prendrai plaisir à en demander compte à l'inoffensif Cormenin, et j'en apprendrai là plus peut-être que je n'en veux savoir.
      Quel besoin d'invectives j'éprouve ! J'en suis gorgé ! Je tourne au Rousseau. Double effet de la solitude et de l'excitation. Nous finirons par croire à une conjuration d'Holbachique, tu verras.
      Patience. Nous aurons notre jour, nous ferons notre trou. Mais il n'est pas fait. Il faut entasser oeuvres sur oeuvres, travailler comme des machines et ne pas sortir de la ligne droite. Tout cède à l'entêtement.
      J'éprouve le besoin, maintenant, d'aller vite.
      Remarque : Voilà deux fois dans cette demi-page que j'écris : «j'éprouve le besoin». Je suis, en effet, un homme qui éprouve beaucoup de besoins.
      J'ai appris avec enthousiasme la prise de Sébastopol, et avec indignation le nouvel attentat dont un monstre s'est rendu coupable sur la personne de l'Empereur. Remercions Dieu qui nous l'a encore conservé pour le bonheur de la France. Ce qu'il y a de déplorable, c'est que ce misérable est de Rouen. C'est un déshonneur pour la ville. On n'osera plus dire qu'on est de Rouen.

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À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 20 septembre 1855.
      1° Tu es un excellent bougre de m'avoir répondu vite. L'idée du «bon régime à suivre» est excellente et je l'accepte avec enthousiasme ; quant à une opération quelconque, impossible à cause du pied-bot, et d'ailleurs, comme c'est Homais lui-même qui veut se mêler de la cure, toute chirurgie doit être écartée.
      2° J'aurais besoin des mots scientifiques désignant les différentes parties de l'oeil (ou des paupières) endommagé. Tout est endommagé et c'est une compote où l'on ne distingue plus rien. N'importe, Homais emploie de beaux mots et discerne quelque chose pour éblouir la galerie.
      3° Enfin il faudrait qu'il parlât d'une pommade (de son invention ?) bonne pour les affections scrofuleuses et dont il veut user sur le mendiant. Je le fais inviter le pauvre à venir le trouver à Yonville pour avoir mon pauvre à la mort d'Emma ? Voilà, vieux. Réfléchis un peu à tout cela et envoie-moi quelque chose pour dimanche.
      Je travaille médiocrement et «sans goût» ou plutôt avec dégoût. Je suis véritablement las de ce travail ; c'est un véritable pensum pour moi, maintenant.
      Nous aurons probablement bien à corriger : j'ai cinq dialogues l'un à la suite de l'autre, et qui disent la même chose ! ! !
      Tu verras qu'on finira par nous voler Pierrot, il faudrait ravoir le manuscrit ainsi que celui d’Agénor. C'est facile.
      Je te recommande le dernier numéro de la Revue. Il y a une appréciation de l'école allemande romantique après laquelle il faut tirer l'échelle. On accuse Goethe d'égoïsme (nouveau !) et Henri Heine de nullité ou de nihilisme.
      Va-t'en, de ma part, fumer une pipe, mélancoliquement, to the British Tavern, Rivoli street, en pensant à l’Âne d'or.

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À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, dimanche, 3 heures 30 septembre 1855.
      Causons un peu, mon pauvre vieux. La pluie tombe à torrents, l'air est lourd, les arbres mouillés et déjà jaunes sentent le cadavre. Voilà deux jours que je ne fais que penser à toi et ta désolation ne me sort pas de la tête.
      Je me permettrai d'abord de te dire (contrairement à ton opinion) que si jamais j'avais douté de toi, je n'en douterais plus aujourd'hui ; les obstacles que tu rencontres me confirment dans mes idées. Toutes les portes s'ouvriraient si tu étais un homme médiocre. Au lieu d'un drame en cinq actes, à grands effets et à style corsé, présente une comédie «Pompadour, agent de change», et tu verras quelles facilités, quels sourires, quelles complaisances pour l'oeuvre et l'auteur ! Ne sais-tu donc pas que dans ce charmant pays de France on exècre l'originalité ? Nous vivons dans un monde où l'on s'habille de vêtements tout confectionnés. Donc, tant pis pour vous si vous êtes trop grand ; il y a une certaine mesure commune, vous resterez nu. Ouvre l'histoire et si la tienne (ton histoire) n'est pas celle de tous les gens de génie, je consens à être écartelé vif. On ne reconnaît le talent que quand il vous passe sur le ventre et il faut des milliers d'obus pour faire son trou dans la Fortune. J'en appelle à ton orgueil, remets-toi en tête ce que tu as fait, ce que tu rêves, ce que tu peux faire, ce que tu feras, et relève-toi, nom d'un nom, considère-toi avec plus de respect ! et ne me manque pas d'égards, dans ton for intérieur, en doutant d'une intelligence qui n'est pas discutable.
      Tu me diras que voilà deux ans que tu es à Paris et que tu as fait tout ce que tu as pu, et que rien de bon ne t'est encore arrivé. Premièrement, non : tu n'as rien fait pour ton avancement matériel et je me permettrai de te dire au contraire : Melaenis réussit, on en parle, on te fait des articles ; tu n'imprimes pas Melaenis en volume, tu ne vas pas voir les gens qui ont écrit pour toi. On te donne tes entrées aux Français, tu n'y mets pas les pieds et en deux ans tu ne trouves pas le moyen de t'y faire, je ne dis pas un ami, mais une simple connaissance. Tu as refusé de fréquenter un tas de gens, Janin, Dumas, Guttinger, etc. , chez lesquels tu aurais pu nouer des camaraderies ; et quant à ceux que tu fréquentes il vaudrait peut-être mieux ne pas les voir. Exemple : Gautier. Crois-tu qu'il ne sente pas à tes façons que tu le chéris fort peu ? Et (ceci est une supposition, mais je n'en doute point), qu'il ne te garde pas rancune de n'avoir pas pris un billet au concert d'Ernesta ? Tu lui as fait pour cent sous une cochonnerie de 25 francs. Je me suis permis souvent de t'avertir de tout cela. Mais je ne peux pas être un éternel pédagogue et t'embêter du matin au soir par mes conseils ; tu me prendrais en haine et tu ferais bien. Le pédantisme dans les petites choses est intolérable. Mais toi, tu ne vois pas assez l'importance des petites choses dans le pays des petites gens. À Paris, le char d'Apollon est un fiacre. La célébrité s'y obtient à force de courses.
      En voilà assez sur ce chapitre. Le quart d'heure n'est pas très opportun pour te sermonner.
      Maintenant sur la question de vivre, je te promets que Mme S (Stroelin) pourra très bien demander pour toi à l'Empereur en personne la place que tu voudras. Guignes-en une d'ici à trois semaines, cherche. Fais venir en tapinois les états de service de ton père. Nous verrons. On pourrait demander une pension, mais il te faudrait payer cela en monnaie de ton métier, c'est-à-dire en cantates, épithalames, etc. Non, non.
      En tout cas, ne retourne jamais en province.
      Voilà ce que j'avais à te dire. Médite-le. Tâche de t'abstraire, pose-toi devant les yeux le sieur Bouilhet et avoue que j'ai raison. Enfin, pauvre vieux, si tu te trouves blessé en quoi que ce soit, pardonne-le-moi, je l'ai fait avec une bonne intention, excuse de tous les sots.
      Une comparaison te sera venue, c'est celle de moi à Du Camp. Il me reprochait, il y a quatre ans, à peu près les mêmes choses que je te reproche. (Les sermons ont été plus longs et d'un autre ton, hélas !) Mais les points de vue sont différents. Il me prenait alors pour ce que je ne voulais pas être. Je n'entrais nullement dans la vie pratique et il me cornait aux oreilles que je m'égarais dans une route où je n'avais seulement pas les pieds.
      Je t'envie de regretter quelque chose dans ton passé. Quant à moi (c'est qu'apparemment je n'ai jamais été ni heureux ni malheureux), j'ignore ce sentiment-là. Et d'abord j'en serais honteux. C'est reconnaître qu'il y a quelque chose de bon dans la vie, je ne rendrai jamais cet hommage à la condition humaine.
      Tu vas laisser là les Français, c'est convenu. Mais si tu avais vu Régnier avant, penses-tu qu'il n'eût pas pu influencer Laugier ? Je n'ai jamais vu d'homme plus ménager la semelle de ses souliers. Ton incompréhensible timidité est ton plus grand ennemi, mon bon. Sois-en sûr.
      Si tu quittes les Français, porte ton drame à l'Odéon de préférence ; mais informe-toi d'abord de qui ça dépend, et fais ta mine avant de donner l'assaut.
      Est-ce sérieusement que Reyer t'a parlé d'un opéra-comique ? Fais-le. C'est le moment de plus travailler que tu n'as jamais fait. Puis, quand tu m'auras écrit cinq ou six pièces et qu'aucune n'aura pu être jouée, je commencerai à être ébranlé, non sur ton mérite littéraire, mais dans mes espérances matérielles. Il faut que tu me fasses cet hiver une tragédie romantique en trois actes, avec une action très simple, deux ou trois coups de théâtre et de grands bougres de vers comme il t'est facile.
      Je ne crois pas que les amis soient assez puissants pour rien empêcher de fait. Nous leur prêtons là une importance qu'ils n'ont pas. Mais nous sommes leurs ennemis d'idées, note-le bien. On t'a refusé le Coeur à droite à la Revue parce qu'on n'y a pas vu d'idée morale. Si tu suis un peu attentivement leur manoeuvre, tu verras qu'ils naviguent vers le vieux socialisme de 1833, national pur. Haine de l'Art pour l'Art, déclamation contre la Forme. Du Camp tonnait l'autre jour contre H Heine et surtout les Schlégel, ces pères du romantisme qu'il appelait des réactionnaires (sic). Je n'excuse pas, mais j'explique. Il a déploré devant moi les Fossiles. Si la fin eût été consolante, tu aurais été un grand homme. Mais comme elle était amèrement sceptique, tu n'as plus été qu'un fantaisiste. Or, nous n'avons plus besoin de fantaisies. À bas les rêveurs ! à l'oeuvre ! Fabriquons la régénération sociale ! l'écrivain a charge d'âmes, etc. ET il y a là dedans un calcul habile. Quand on ne peut pas entraîner la société derrière soi, on se met à sa remorque, comme les chevaux du roulier, lorsqu'il s'agit de descendre une côte ; alors la machine en mouvement vous emporte, c'est un moyen d'avancer. On est servi par les passions du jour et par la sympathie des envieux. C'est là le secret des grands succès et des petits aussi. Arsène Houssaye a profité de la manie rococo qui a succédé à la manie moyen âge, comme Mme Beecher-Stowe a exploité la manie égalitaire. Notre ami Maxime, lui, profite des chemins de fer, de la rage industrielle, etc.
      Mais nous, nous ne profitons de rien. Nous sommes seuls. Seuls, comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, pour serrer dans nos manteaux et donner tête baissée dans l'ouragan – et toujours, incessamment – jusqu'à notre dernière goutte d'eau, jusqu'à la dernière palpitation de notre coeur. Quand nous mourrons, nous aurons cette consolation d'avoir fait du chemin, et d'avoir navigué dans le Grand.
      Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la m... À la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j'en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle, comme on dore de bouse de vache les pagodes indiennes, et qui sait ? cela durera peut-être ? Il ne faut qu'un rayon de soleil ! l'inspiration d'un moment, la chance d'un sujet !
      Allons, Philippe, éveille-toi ! De par l’Odyssée, de par Shakespeare et Rabelais, je te rappelle à l'ordre, c'est-à-dire à la conviction de ta valeur. Allons, mon pauvre vieux, mon roquentin, mon seul confident, mon seul ami, mon seul déversoir, reprends courage, aime-nous mieux que cela. Tâche de traiter les hommes et la vie avec la maestria (style parisien) que tu as en traitant les idées et les phrases.
      La Bovary va pianissimo. Tu devrais bien me dire quelle espèce «de monstre» il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins ? Que ce soit un idiot ou un bancal ? Je suis très perplexe. Diable de père Hugo avec ses culs-de-jatte qui ressemblent à des limaces dans la pluie ! C'est embêtant !
      Adieu, écris-moi tous les jours, si tu es triste. Je te répondrai. Donne-toi bien vite, pendant que tu y es, une bosse de désespoir et puis finis-en. Sors-en. Remonte sur ton dada et mène-le à grands coups d'éperon. «Les grandes entreprises réussissent rarement du premier coup.» (OEuvres de Napoléon III. )
      Je t'embrasse de toute mon amitié et de toute ma littérature ; à toi, à toi.

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À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 2 octobre 1855.
      Va pour l'Odéon («Va pour le champagne, d'Arpentigny !»), mais ce n'est pas assez d'avoir les deux directeurs ; il y a un Comité de lecture à l'Odéon, il faut d'avance en connaître les membres... et qu'on les chauffe. Il faut saoûler R***, etc. Quant au sieur***, je le regarde comme un farceur. La terre est pleine de ces bons enfants, excellents en parole et qui ne dépensent pour vous ni un sou de leur poche ni une minute de leur temps. J'ai la conviction que, s'il avait voulu, tu aurais eu une lecture. Son père m'a fait une crasse pareille au milieu des démarches que je faisais pour la nomination d'Achille en remplacement de mon père, il a mis tout à coup des bâtons dans les roues. Je lui ai passé par-dessus le corps, à lui et à d'autres, mais il m'en a coûté. Revenons à toi.
      Rappelle-toi d'abord qu'il faut toujours espérer quand on désespère et douter quand on espère. Il se peut que tu réussisses à l'Odéon par cette seule raison que tu ne t'attends plus à rien. Mais fais comme si tu t'attendais à beaucoup. Et, encore une fois, trémousse-toi. Grand poète, mais mince diplomate.
      Je t'en prie et supplie, puisque tu es ami avec Sandeau, va le voir, ne le perds pas de vue, et demande-lui ce que tout cela veut dire, ou autrement d'où tenait-il cette certitude de ta réception ? Va également chez Laffite (comme pour le remercier de l'intérêt qu'il a pris à toi) et tu sauras peut-être quelque chose. Laugier a-t-il fait un rapport ? l'as-tu lu ? as-tu vu enfin Houssaye ? Tu crois que tout cela est inutile puisque tu as renoncé aux Français. Non ! non ! au contraire.
      Dès que je serai à Paris, dans une quinzaine, vers le 20, ou plutôt dès que Mme Stroelin y sera, c'est-à-dire vers le er novembre, nous nous occuperons de toi. D'ici là tiens-toi tranquille, mais vois un peu ce que tu veux, car on ne peut pas comme des imbéciles aller demander vaguement une place et quand on vous répliquera «laquelle» dire : «Ah ! je ne sais pas». Informe-toi. Il me semble que c'est le moins que tu puisses faire pour ta personne. Il y aurait encore autre chose, ce serait de demander une pension pour ta mère, qui te la donnerait. Mais il y aurait là beaucoup d'inconvénients que je te dirai.
      Quant à elle, ta mère, je lui en veux. Elle aurait pu t'épargner les conseils qu'elle t'a donnés et rester à Cany. C'était bien le moment de te décourager encore plus ! de te dire «renonce» quand tu ne reculais que déjà trop. Malédiction sur la famille qui amollit le coeur des braves, qui pousse à toutes les lâchetés, à toutes les concessions ! et qui vous détrempe dans un océan de laitage et de larmes !
      Voyons, S... N... de D... ! doutes-tu que tu sois né pour faire des vers, et exclusivement pour cela ? Il faut donc t'y résigner. Doutes-tu, au fond même de ton découragement, qu'un jour ou l'autre tu ne sois joué aux Français et que tu réussisses ? Il faut donc attendre. C'est une affaire de temps, une affaire de patience, de courage et d'intrigue aussi. Tu as un talent que je ne reconnais qu'à toi. Il te manque ce qu'ont tous les autres, à savoir : l'aplomb, le petit manège du monde, l'art de donner des poignées de main et d'appeler «mon cher ami» des gens dont on ne voudrait pas pour domestiques. Cela ne me paraît pas monstrueux à acquérir, surtout quand «il le faut».
      J'irai voir Léonie vers la fin de la semaine prochaine ou le commencement de l'autre. J'ai besoin d'aller à Rouen pour prendre des renseignements sur les empoisonnements par arsenic. De toute façon j'irai toujours lui dire adieu.

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À LOUIS BOUILHET.
      Croisset, 12 octobre 1855.
      Qu'as-tu ? Pourquoi n'ai-je pas reçu la sacro-sainte lettre du dimanche ? es-tu malade ? que signifie cet enflement que tu avais à la jambe ?
      Il est probable que d'aujourd'hui en quinze j'arriverai à Paris. Mais j'ai encore bien des choses à faire d'ici là.
      J'aurais voulu t'apporter la Bovary empoisonnée et je n'aurai pas fait la scène qui doit déterminer son empoisonnement ; tu vois que je n'ai guère été vite. Mon malheureux roman ne sera pas fini avant le mois de février. Cela devient ridicule. Je n'ose plus en parler.
      Je ne vois absolument rien à te narrer, si ce n'est que je lis et que j'ai bientôt fini (Dieu merci !) la Nouvelle Héloïse. C'est une rude lecture.
      Si tu n'es pas malade, tu es un gredin de ne pas m'écrire.
      Les feuilles tombent. Les allées sont, quand on y marche, pleines de bruits lamartiniens que j'aime extrêmement. Dakno reste toute la journée au coin de mon feu, et j'entends de temps à autre les remorqueurs. Voilà les nouvelles.
      Je serai parti avant la foire Saint-Romain. Il est probable que je ne verrai pas les baraques. Pauvre foire Saint-Romain !
      Ah ! j'oubliais. Devine quel est l'homme qui habite à Dieppedalle ? cherche dans tes souvenirs une des plus grotesques balles que tu aies connues et des plus splendides... Dainez !!! Oui, – il est là – retiré, ce pauvre vieux ! Il vit à la campagne en bon bourgeois, loin des mathématiques et de l'Université, ne pensant plus à l'école.
      Énorme ! Juge de ma joie quand j'appris cette nouvelle. Quelle visite nous lui ferions si tu venais ! et quels petits verres, ou plutôt quel cidre doux... ! car je suis sûr qu'il brasse lui-même «pour s'occuper».
      Écoute le plus beau. Il s'est trouvé en chemin de fer avec l'institutrice et a été «très aimable», jusqu'à lui porter ses paquets et courir lui chercher un fiacre. Ils étaient vis-à-vis et il lui faisait du genou sic. Ils ont eu (à propos de moi) une conversation littéraire. Opinion de Dainez :
      «Tout le monde écrit bien maintenant. Les journaux sont pleins de talent !»
      Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
      La première fois que ma mère a vu Dainez (prononcez Dail-gnez) c'était à côté d'un poêle (dans le parloir du collège) et il était recouvert d'un carrick à triple collet, vert.
      Si tu étais un gaillard, nous porterions cet hiver, tous les deux, un carrick.

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