Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1858

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Paris, 23 janvier 1858.
      Si j’ai tant tardé à vous répondre, chère correspondante, c’est que j’ai été pendant trois semaines fortement indisposé. Moi qui avais jusqu’à présent une constitution d’airain et à qui rien ne faisait, je viens d’attraper une grippe des plus violentes avec accompagnement de maux d’estomac, etc., mais, Dieu merci ! Cela est terminé.
      J’avais été dans les premiers temps de mon arrivée à Paris sottement occupé par des affaires de théâtre. On voulait faire une pièce avec la Bovary. La Porte-Saint-Martin m’offrait des conditions extrêmement avantageuses, pécuniairement parlant. Il s’agissait de donner mon titre seulement et je touchais la moitié des droits d’auteur. On eût fait bâcler la chose par un faiseur en renom, Dennery ou quelque autre. Mais ce tripotage d’art et d’écus m’a semblé peu convenable. J’ai tout refusé net et je suis rentré dans ma tanière. Quand je ferai du théâtre, j’y entrerai par la grande porte, autrement non. Et puis, on a assez parlé de la Bovary, je commence à en être las. D’ailleurs elle est déjà sur deux théâtres. Elle figure dans la Revue des Variétés et dans la Revue du Palais-Royal ; deux turpitudes, c’est bien suffisant ! Loin de vouloir exploiter mon succès comme on me le conseillait, je fais tout au monde pour qu’il ne recommence pas ! Le livre que j’écris maintenant sera tellement loin des moeurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu. On n’y verra aucune observation, rien de ce qu’on aime généralement. Ce sera de l’Art, de l’Art pur et pas autre chose.
      Je ne sais rien d’une exécution plus difficile. Les gens du métier qui connaissent mes intentions sont effrayés de la tentative. Je puis me couvrir de ridicule pour le reste de mes jours. Quand sera-ce fini ? Je l’ignore. J’ai été depuis cinq mois dans un état moral déplorable, et si j’allais toujours de ce train-là, la chose ne serait pas terminée dans vingt ans.
      Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique. Aussi, vers la fin de mars, je retournerai au pays des dattes. J’en suis tout heureux ! Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Quelle bonne bouffée d’air je humerai en montant, à Marseille, sur le bateau à vapeur ! Ce voyage du reste sera court. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends décrire. Mon plan est fait et je suis au tiers du second chapitre. Le livre en aura quinze. Vous voyez que je suis bien peu avancé. En admettant toutes les chances, je ne puis avoir fini avant deux ans.
      Permettez-moi de vous dire que j’ai eu un moment de gaieté ce matin, en lisant une phrase de votre lettre. Moi, «un homme du boulevard, un homme à la mode, recherché» ! Je vous jure qu’il n’en est rien du tout, et si vous me voyiez, vous en seriez bien vite convaincue. Je suis au contraire ce qu’on appelle un ours. Je vis comme un moine ; quelquefois (même à Paris) je reste huit jours sans sortir. Je suis en bonnes relations avec beaucoup d’artistes, mais je n’en fréquente qu’un petit nombre. Voilà quatre ans que je n’ai mis le pied à l’Opéra. J’avais l’année dernière mes entrées à l’Opéra-Comique où je n’ai pas été une fois. La même faveur m’est accordée cet hiver à la Porte-Saint-Martin, et je n’ai pas encore usé de la permission. Quant à ce qu’on nomme le monde, jamais je n’y vais. Je ne sais ni danser, ni valser, ni jouer à aucun jeu de cartes, ni même faire la conversation dans un salon, car tout ce qu’on y débite me semble inepte ! Qui diable a pu vous renseigner si mal ?
      Je ne connais sur la guerre de Trente-Ans que l’histoire de Schiller. Mais je verrai cette semaine mon ami Chéruel, qui est professeur d’histoire à la Sorbonne ; je ferai votre commission. On a publié dans les Manuels Roret le Manuel du bibliophile. Il est probable que vous trouverez là une liste de livres. Dans Sismondi, Histoire des Français, aux volumes sur Louis XIII et Louis XIV, vous trouverez dans les notes des indications bibliographiques. Car la grande histoire de Sismondi n’est que le résumé de tout ce qui a été publié. Il ne s’est pas servi des sources manuscrites.
      Comme j’ai été attendri de ce que vous me dites sur cette dernière étoile que vous regardez dans la nuit ! Je crois vous comprendre et vous aime bien affectueusement.
      Je vous baise les deux mains.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      1er mars 1858.
      Voici, chère demoiselle, l’indication de quelques livres relatifs à la guerre de Trente-Ans. Je vous demande bien pardon de ne pas vous l’avoir envoyée plus vite.
      Mémoires de Richelieu.
      Mémoires de Montglat.
      Mémoires du maréchal de Grammont.
      Mémoires du maréchal d’Estrées.
      Mémoires de Montrésor.
      
Lelaboureur. Histoire du maréchal de Guébriant.
      
Sarrasin. Histoire de Waldstein.
      
Aubry. Histoire de Richelieu.
      
Aubry. Histoire de Mazarin.
      
Bongeant. Histoire des guerres et des négociations qui ont précédé la paix de Westphalie sous le ministère de Richelieu et de Mazarin, 4 vol. in-12, 1740.
      Pons. Résumé de la guerre de Trente-Ans, 1 vol.
      Papiers de Richelieu, 2 vol. in-4°, publication du gouvernement.
      Les sources allemandes sont nombreuses, mais en voilà assez pour vous occuper pendant quelque temps. Lancez-vous dans ce travail à corps perdu, lisez et annotez le plus qu’il vous sera possible. Vous vous en trouverez mieux, moralement parlant. Notre âme est une bête féroce ; toujours affamée, il faut la gorger jusqu’à la gueule pour qu’elle ne se jette pas sur nous. Rien n’apaise plus qu’un long travail. L’érudition est chose rafraîchissante. Combien je regrette souvent de n’être pas un savant, et comme j’envie ces calmes existences passées à étudier des pattes de mouches, des étoiles ou des fleurs !
      Faites de grandes lectures, tout est là. Je vous le répète encore.
      Quant à moi, je ne fais rien du tout. Mon hiver a été horriblement gâché et de la plus sotte façon. J’ai eu des affaires, j’ai eu la grippe, j’ai eu des malades autour de moi. Je me suis mêlé des embarras d’un ami que j’ai tirés à clair. Voilà bientôt deux mois que je m’occupe d’une pièce acceptée à trois théâtres, refusée, reprise, etc. J’ai navigué, en un mot, dans une foule de turpitudes et d’ennuis. Mais enfin, depuis jeudi dernier, tout est terminé. Le roman sur Carthage a bien peu avancé pendant tout ce temps-là, et je vais encore l’interrompre, car les préparatifs de mon voyage vont commencer. Je vous écrirai avant de m’embarquer et au retour.
      J’ai entrepris une chose bien difficile, mais il n’y a plus à reculer, il faut la continuer ! J’ai peur d’avoir eu les yeux plus grands que le ventre !
      Lisez donc un livre qui vous plaira beaucoup : l’Essai sur la Révolution française, de Lanfrey. Il y a aussi du même auteur : l’Église et les philosophes au XVIIIe siècle dont je vous engage à prendre connaissance. Cela est fait dans un esprit très large et très juste.
      Voilà le printemps qui va revenir ! Vous vous trouverez mieux aux premiers rayons de soleil, pauvre chère âme endolorie ! Je penserai à vous sur la plage d’Afrique. Mais en attendant je vous envoie mille bonnes tendresses.
 

***

À Alfred Baudry.

      [Paris, 23 mars 1858.]
      Mon bon,
      Faites-moi le plaisir de demander au père Pottier si la bibliothèque possède le traité de Juste Lipse intitulé De militia romana. Les oeuvres complètes de Juste Lipse forment 3 vol in-fol.
      Je m’esbigne «pour le rivage du Maure», où j’espère ne pas rester «captif» de demain en quinze, mercredi 7 avril. Je me suis fait bâtir une paire de bottes à l’écuyère qui me cause une grande volupté. Bref, votre ami est satisfait de revoir des flots et des palmiers. Je vais un peu prendre l’air pendant six semaines, et, franchement, j’en ai besoin. J’ai passé un hiver idiot, maladies, affaires de théâtre, découragements, etc.
      Ma mère m’a assez inquiété dans ces derniers temps par une pleurésie qui, heureusement a été arrêtée à temps. Achille est même venu la voir dimanche. La convalescence commence maintenant.
      Votre frère viendra déjeuner chez moi dimanche.
      J’attends Bouilhet dans une huitaine.
      Adieu, mon bon ; répondez-moi, et croyez que je vous embrasse.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      [Paris] 6 avril 1858.
      Je ne veux pas m’embarquer avant de vous dire un petit adieu, chère correspondante. Dans huit jours je serai à Marseille, dans quinze à Constantine et trois jours après à Tunis. Malgré le plaisir profond que me donne l’idée de prendre l’air, j’ai le coeur un peu gros, mais il faut avant tout faire son métier, suivre la vocation, remplir son devoir en un mot. Je n’ai jusqu’à ce moment aucune faiblesse à me reprocher et je ne me passe rien. Or il faut que je parte ; j’ai même trop tardé, tout mon hiver a été perdu par les plus sottes affaires du monde, sans compter les maladies que j’ai eues autour de moi. La plus grave a été celle de ma mère, assez sérieusement atteinte d’une pleurésie qui m’a donné des inquiétudes. Mais elle va mieux, Dieu merci ! Comme nous souffrons par nos affections ! Il n’est pas d’amour qui ne soit parfois aussi lourd à porter qu’une haine ! On sent cela quand on va se mettre en voyage surtout !
      Voilà la quatrième fois que je vais me retrouver à Marseille et, cette fois-ci, je serai seul, absolument seul. Le cercle s’est rétréci. Les réflexions que je faisais en 1849, lorsque je me suis embarqué pour l’Égypte, je vais les refaire dans quelques jours en foulant les mêmes pavés. Notre vie tourne ainsi continuellement dans la même série de misères, comme un écureuil dans une cage, et nous haletons à chaque degré.
      N’importe ; il ne faut pas rétrécir sa vie, ni son coeur non plus. Acceptons tout ! Absorbons tout !
      Ce que vous me dites de vos sensations en revenant du théâtre, la nuit, dans les rues de votre ville, m’a pénétré comme une pluie fine. Je crois vous comprendre, chère âme endolorie ! Et il me semble que si je vivais avec vous je vous guérirais. C’est sans doute de l’amour-propre, mais je sens que je vous serais utile.
      Quant à vous trouver dans un journal un travail régulier, c’est impossible, par la raison qu’ils n’en publient aucun. Si vous saviez les masses d’articles enfouis dans les cartons et qu’on ne lit même pas ! Tout, hélas ! se fait comme des bottes, sur commande ! Il y a seulement, dans les journaux prétendus sérieux, un homme qui fait à la brassée et tant bien que mal la critique des livres : 1° pour les éreinter si les susdits ouvrages sont antipathiques au journal ou à quelqu’un des rédacteurs ; et 2° pour les pousser, toujours sur la recommandation de quelqu’un. Voilà la règle, le reste est l’exception. Restent les traductions et la cuisine des nouvelles et des réclames.
      Mais pour écrire dans un journal de Paris, il faut être à Paris. On peut cependant, et cela se fait tous les jours, envoyer des nouvelles ou des romans. Il y a maintenant grande disette de cette denrée ; faites-en, on vous les placera. Je les présenterai si vous voulez à la Presse ou au Moniteur.
 

***

À Alfred Baudry.

      [Paris, avril 1858, du 4 au 12.]
      Mon cher petiot,
      Je fous mon camp lundi prochain. Dans les derniers jours de mai, vous me reverrez, et nous taillerons une bavette.
      Votre frère m’a raconté vos déplorables histoires de douane ; envoyez promener l’administration, plutôt que de nous quitter. Restez à Rouen ou venez à Paris.
      Bouilhet est maintenant à Cany ; il se pourrait que vous le vissiez lundi prochain. Quant à ses travaux, il cherche un grand drame.
      Je tâcherai de vous envoyer de là-bas un mot ; mais n’y comptez pas trop. Cela est si difficile d’écrire des lettres en voyage !
      Ma mère sera, je pense, à Croisset dans trois semaines ou un mois. Elle s’en va présentement en Champagne. Elle m’a bien inquiété dans ces derniers temps ! Quel hiver imbécile j’ai passé, mon pauvre bonhomme !
      J’aurai une belle histoire à vous conter. Faites-moi penser à vous parler de ma cave. C’est d’un genre neuf.
      Adieu, vieux. En vous embrassant, j’ai l’honneur de me dire tout à vous.
 

***

À M. X***.

      [Avril 1858, avant le 12..]
      Mon cher confrère,
      j’ai bien peu de temps à vous consacrer, car je pars lundi prochain pour la régence de Tunis et je suis fort ahuri par mille courses et mille préparatifs.
      Je voudrais vous écrire une très longue lettre relativement à votre résolution d’être tout à fait un homme de lettres.
      Si vous vous sentez un irrésistible besoin d’écrire, et que vous ayez un tempérament d’Hercule, vous avez bien fait. Sinon, non !
      Je connais le métier. Il n’est pas doux ! Mais c’est parce qu’il n’est pas doux qu’il est beau. Le journalisme ne vous mènera à rien, qu’à vous empêcher de faire de longues oeuvres et de longues études. Prenez garde à lui. C’est un abîme qui a dévoré les plus fortes organisations. Je connais des gens de génie devenus en quelque sorte des bêtes de somme.
      Pardon du conseil, si je froisse par là une sympathie ; mais j’ai raison, cependant.
      Faites de grandes lectures suivies ; et prenez un sujet long et complexe. Relisez tous les classiques, non plus comme au collège, mais pour vous, et jugez-les dans votre conscience comme vous jugeriez des modernes, largement et scrupuleusement.
      Puisque vous vous intéressez à ce qui me regarde, je vous dirai que si mon roman n’a pas été mis sur la scène, c’est que je m’y suis opposé formellement. J’ai trouvé la spéculation (et elle était fort bonne) peu digne de moi. Plusieurs théâtres en voulaient. Ç’a été une manie pendant un instant. Mais tout est fini maintenant.
      Le livre annoncé dans la Presse est bien loin d’être fait, puisque c’est pour le faire que je me transporte à Carthage. J’espère pourtant cet été l’avancer considérablement, mais je trouve à la chose des difficultés prodigieuses. Soyez bien sûr que je vous enverrai un des premiers exemplaires.
      Au revoir donc, travaillez de toutes vos forces, de toute votre âme ; et croyez que je vous serre les mains très cordialement.
 

***

À Louis Bouilhet.

      Minuit [nuit du 23 au 24 avril 1858.]
      Nuit de vendredi à samedi, à bord de l’Hermus, par le travers du cap Nègre et du cap Sérat.
      Latitude 37°10, longitude 6°50 (prends la carte et tu trouveras où je suis ! ! !).
 

***

À Louis Bouilhet.

      [1858]
      Mon vieux,
      La nuit est belle. La mer plate comme un lac d’huile. Cette vieille Tanit brille, la machine souffle, le capitaine à côté de moi fume sur son divan, le pont est encombré d’Arabes qui vont à la Mecque, cachés dans leurs bournous blancs, la figure voilée et les pieds nus ; ils ressemblent à des cadavres dans leurs linceuls. Nous avons aussi des femmes avec leurs enfants. Tout cela, pêle-mêle, dort ou dégueule mélancoliquement, et le rivage de la Tunisie que nous côtoyons apparaît dans la brume. Nous serons demain à Tunis ; je ne vais pas me coucher afin de posséder une belle nuit complète. D’ailleurs l’impatience que j’ai de voir Carthage m’empêcherait de dormir.
      Depuis Paris jusqu’à Constantine, c’est-à-dire depuis lundi jusqu’à dimanche, je n’ai pas échangé quatre paroles. Mais nous avons pris à Philippeville des compagnons assez aimables et je me livre à bord à des conversations passablement philosophiques et très indécentes.
      J’ai revu à Marseille la fameuse maison où, il y a dix ans, j’ai connu Mme Foucaud. Tout y est changé ! Le rez-de-chaussée, qui était un salon, est maintenant un bazar et il y a au premier un perruquier-coiffeur. J’ai été par deux fois m’y faire faire la barbe. Je t’épargne les commentaires et les réflexions chateaubrianesques sur la fuite des jours, la chute des feuilles et celle des cheveux. N’importe ; il y avait longtemps que je n’avais si profondément pensé ou senti, je ne sais. Philoxène dirait : «J’ai relu les pierres de l’escalier et les murs de la maison.»
      Je me suis trouvé extrêmement seul à Marseille pendant deux jours. J’ai été au musée, au spectacle. J’ai visité les vieux quartiers ; j’ai fumé dans les cabarets écartés, au milieu des matelots, en regardant la mer.
      La seule chose importante que j’aie vue jusqu’à présent, c’est Constantine, le pays de Jugurtha. Il y a un ravin démesuré qui entoure la ville. C’est une chose formidable et qui donne le vertige. Je me suis promené au-dessus à pied et dedans à cheval. C’était l’heure où, sur le boulevard du Temple, la queue des petits théâtres commence à se former. Des gypaètes tournoyaient dans le ciel.
      En fait d’ignoble, je n’ai rien vu d’aussi beau que trois Maltais et un Italien (sur la banquette de la diligence de Constantine) qui étaient soûls comme des Polonais, puaient comme des charognes et hurlaient comme des tigres. Ces messieurs faisaient des plaisanteries et des gestes obscènes, le tout accompagné de pets, de rots et de gousses d’ail qu’ils croquaient dans les ténèbres, à la lueur de leurs pipes. Quel voyage et quelle société ! C’était du Plaute à la douzième puissance. Une crapule de 75 atmosphères.
      J’ai vu à Philippeville, dans un jardin tout plein de rosiers en fleurs sur le bord de la mer, une belle mosaïque romaine représentant deux femmes, l’une assise sur un cheval et l’autre sur un monstre marin. Il faisait un silence exquis dans ce jardin ; on n’entendait que le bruit de la mer. Le jardinier, qui était un nègre, a été prendre de l’eau dans un vieil arrosoir et il l’a répandue devant moi pour faire revivre les belles couleurs de la mosaïque, et puis je m’en suis allé.
      Et toi, vieux, que fais-tu ? Ça commence-t-il ? Mes compliments à Léonie et au vieux pont de Mantes dont le moulin grince. Je t’embrasse bien tendrement.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Carthage, samedi 1er mai [1858].
      Mon très cher vieux,
      Pardonne-moi l’exiguïté de cette lettre, mais je suis fort talonné par le temps. N’importe ; je veux te dire combien ta lettre m’a fait plaisir. Merci, vieux ! Il m’est impossible de te rien écrire d’intéressant, cela m’entraînerait dans des descriptions qu’il faudrait travailler ; or, il faut être déjà bien vertueux pour prendre ses notes tous les soirs ! Je me couche tard et je me lève de grand matin. Je dors comme un caillou, je mange comme un ogre et je bois comme une éponge. Tu n’as jamais vu ton oncle en voyage, c’est là qu’il est bien ! La table d’hôtes, où je mange, est bouleversée depuis ma venue et les gens qui ne me connaissent pas me prennent certainement pour un commis voyageur.
      Je pars dans deux heures pour Utique où je resterai deux jours, après quoi j’irai m’installer pendant trois jours à Carthage même, où il y a beaucoup à voir, quoi qu’on dise. Ma troisième course sera pour El-Jem, Sousse et Sfax, expédition de huit jours, et la quatrième pour Kheff. Ah ! Mon pauvre vieux, comme je te regrette et comme tu t’amuserais !
      Tu as bien fait de dédier ton livre au père Sainte-Beuve.
      Non ! S... n... de D..., non ! Il ne faut jamais écrire de phrases toutes faites. On m’écorchera vif plutôt que de me faire admettre une pareille théorie. Elle est très commode, j’en conviens, mais voilà tout. Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres.
      Adieu, vieux, je n’ai que le temps de t’embrasser.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Tunis, samedi 8 mai 1858.
      Tu es bien aimable de m’écrire, mais je suis éreinté et franchement, si tu ne veux pas ma mort, n’exige pas de lettres. J’ai cette semaine été à Utique, et j’ai passé quatre jours entiers à Carthage, pendant lesquels jours je suis resté quotidiennement entre huit et quatorze heures à cheval. Je pars ce soir à cinq heures pour Bizerte, en caravane et à mulet ; à peine si j’ai le temps de prendre des notes. Ne t’inquiète pas pour moi, mon bon vieux. Il n’y a rien à craindre dans la Tunisie ; ce qu’il y a de pire comme habitants se trouve aux portes de la ville, il ne fait pas bon y rôder le soir, mais je crois les Européens résidant ici d’une couardise pommée ; j’ai pour cette raison renvoyé mon drogman qui tremblait à chaque buisson, ce qui ne l’empêchait point de me filouter à chaque pas. Son successeur est, à partir d’aujourd’hui, un nègre hideux, un homme noir.
      Je te regrette bien, tu t’amuserais, nous nous amuserions ! Le ciel est splendide. Le lac de Tunis est couvert le soir et le matin par des bandes de flamants qui, lorsqu’ils s’envolent, ressemblent à quantité de petits nuages roses et noirs.
      Je passe mes soirs dans des cabarets maures à entendre chanter des juifs et à voir les obscénités de Caragheuz.
      J’ai, l’autre jour (en allant à Utique), couché dans un douar de Bédouins, entre deux murs faits en bouse de vache, au milieu des chiens et de la volaille ; j’ai entendu toute la nuit les chacals hurler. Le matin, j’ai été à la chasse aux scorpions avec un gentleman adonné à ce genre de sport. J’ai tué à coups de fouet un serpent (long d’un mètre environ) qui s’enroulait aux jambes de mon cheval. Voilà tous mes exploits.
      Il est probable que je m’en irai d’ici à Constantine par terre, cela est faisable, avec deux cavaliers du Bey. Arrivé sur la frontière, à quatre jours d’ici, le commandant de Souk’ara me donnera des hommes qui me mèneront jusqu’à Constantine. Ce voyage est plus facile de Tunis à Constantine que de Constantine à Tunis, et cependant peu d’Européens l’ont encore fait. De cette façon, j’aurai vu tous les pays dont j’ai à parler dans mon bouquin.
      Quant à la côte est et Sfax, je n’ai ni le temps ni l’argent, hélas ! Il fait cher voyager dans la Tunisie, à cause des chevaux et des escortes.
      Je suis enchanté que tu aies bien vendu Fanny ; il me tarde de la voir en volume. Ceci fort probablement est ma dernière lettre ; écris-moi maintenant à Philippeville.
      Je ne serai pas à Paris avant le 5, le 6 ou le 7 juin. Je me précipiterai rue de Berlin, dès que je serai débarqué. Tu pourras humer sur ma personne les senteurs peu douces de la Libye.
      Adieu, vieux, je t’embrasse.
      Amitiés au Théo, cent milliards de choses à Mme Feydeau.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Tunis, 1858 [deuxième semaine de mai, du 2 au 9].
      Ma chère petite Lilinne,
      Tu es bien gentille de m’écrire régulièrement et de me donner des nouvelles de ta bonne maman : elles m’ont fait le plus grand plaisir. As-tu été contente de revoir Croisset ? et Mmes Phipharo et Henry ? À propos d’anglaises, si tu étais ici avec moi, tu me serais d’un grand secours parce que je suis obligé de parler anglais, et je le parle tant bien que mal. Il y a à Carthage un ministre anglais qui fait des fouilles. J’ai été chez lui plusieurs fois. Ni lui ni personne de sa famille ne dit un mot de français, ce qui n’empêche pas que nous nous entendions très bien. Ils m’avaient invité pour aujourd’hui à dîner et à coucher chez eux, mais j’ai une autre excursion plus intéressante à faire.
      Je n’ai pas encore tiré un seul coup de fusil ni de pistolet, mais un de mes compagnons a tiré trois grands flamants sur le lac de Tunis. Ce sont des oiseaux semblables à des cygnes et qui ont les ailes roses et noires. Il y en a ici par milliers, et rien n’est plus joli que de les voir s’envoler au soleil quand on tire un coup de fusil sur eux.
      Dans un mois je serai de retour auprès de vous et nous causerons de tout cela.
      Ta bonne maman m’écrit que tu ne fais pas grand’chose. Tâche cependant d’avoir recopié sur un beau cahier tes rédactions d’histoire du moyen âge et d’avoir un peu appris des dates.
      Avec quel plaisir je reverrai ta bonne petite mine, dont je m’ennuie beaucoup, quoique mon voyage m’amuse extrêmement.
      Embrasse ta bonne maman pour moi et soigne-la bien.
      Ton vieux bonhomme d’oncle.
      Surveille le ménage.
      Ordonne
que l’on nettoie bien mon cabinet. A-t-on retourné le tapis et arrangé mes portières ?
      Fais mes amitiés à Narcisse.
      Dis à ta bonne maman qu’elle m’écrive maintenant à Philippeville, car sa réponse à cette présente lettre ne peut pas partir de Marseille avant le 21 ; elle arriverait à Tunis le 27, et il est probable que je n’y serai plus.
 

***

À Jules Duplan.

      [Tunis] 20 mai 1858.
      Infect Cardoville,
      J’espère être à Paris du 5 au 7 juin. Tâche de venir me voir dimanche, 6, de bonne heure.
      Je ne resterai que deux jours à Paris, et je voudrais bien embrasser ta binette ; mais je serai perpétuellement en course.
      Je pars d’ici après-demain, et je m’en retourne en Algérie par terre, ce qui est un voyage que peu d’européens ont exécuté. Je verrai de cette façon tout ce qu’il me faut pour Salammbô. – Je connais maintenant Carthage et les environs à fond. – Je me suis informé de Jérôme, mais personne n’a pu me dire ce qu’étaient devenus les lambeaux du mousse, claqué en mer.
      J’ai été très chaste dans mon voyage, mais très gai – et d’une santé marmoréenne et rutilante.
      Adieu, vieux, je t’embrasse ; à toi.
      Un mot, poste restante, à Marseille, s. v. p. (tout de suite).
 

***

À Ernest Feydeau.

      Tunis, 20 mai 1858.
      Mon Vieux,
      Si les dieux le permettent, je serai à Paris samedi (à 6 h et demie), le 5 juin. Attends-moi pour dîner dans ton aimable logis, jusqu’à 8 heures du soir. Sinon, tu me verras le lendemain à 11 heures, ou bien tu aurais de mes nouvelles.
      Je pars d’ici après-demain, armé jusqu’à la gueule, et escorté de trois solides gaillards. Que ne puis-je faire mon entrée chez toi dans un tel équipage ! Quel chic !
      Je m’en vais de Tunis avec une certaine tristesse, étant de la nature des dromadaires, qu’on ne peut ni mettre en route, ni arrêter.
      Tu as été bien aimable de m’écrire souvent.
      Les mains me brûlent d’impatience relativement à Fanny. Il me tarde de lui couper les pages.
      Ne t’inquiète de l’avis de personne et continue.
      Voilà un principe.
      Je te plains bien sincèrement de tes pertes à la Bourse ! Quel embêtement, nom d’un chien !
      Adieu, vieux. Je suis au milieu des paquets à faire ! La route de Tunis à Constantine est sûre, mais peu fréquentée. Je vais traverser en plein le pays des lions. Mais je désire peu en rencontrer, de près, du moins.
      Adieu, vieux, mille poignées de main.
 

***

À Madame Jules Sandeau.

      Croisset, près Rouen [juin 1858].
      Chère madame,
      Voici tout ce que j’ai pu obtenir de renseignements sur Grandcamp. Je me dépêche de vous les envoyer.
      Depuis que je suis ici, je n’ai fait que dormir, mais aujourd’hui je commence à me réveiller, et je vais me mettre aux Pénarvan. Je suis étourdi par le calme et le silence qui m’entourent. Au milieu de tout cela, j’ai pensé à vous, comme vous voyez.
      Je vous demande la permission de vous baiser les mains et de me dire, chère madame,
      Votre tout dévoué (formule à part).
      N. B. – Il faut voir Rouen en allant à Caen.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, dimanche soir [20 juin 1858].
      Que deviens-tu ? Moi, j’ai d’abord passé quatre jours à dormir, tant j’étais éreinté ; puis, j’ai repassé à l’encre mes notes de voyage, et le sieur Bouilhet m’est arrivé.
      Depuis huit jours qu’il est ici, nous nous livrons à une pioche féroce. Je t’apprendrai que Carthage est complètement à refaire, ou plutôt à faire. Je démolis tout. C’était absurde ! impossible ! faux !
      Je crois que je vais arriver au ton juste. Je commence à comprendre mes personnages et à m’y intéresser. C’est déjà beaucoup. Je ne sais quand j’aurai fini ce colossal travail. Peut-être pas avant deux ou trois ans. D’ici là, je supplie tous les gens qui m’aborderont de ne pas m’en ouvrir la bouche. J’ai même envie d’envoyer des billets de faire part, pour annoncer ma mort.
      Mon parti est pris. Le public, l’impression et le temps n’existent plus ; en marche !
      J’ai relu, d’un seul trait, Fanny, que je savais par coeur. Mon impression n’a pas changé, l’ensemble même m’a semblé plus rapide. C’est bon. Ne t’inquiète de rien et n’y pense plus. Quand tu seras ici, je me permettrai seulement deux ou trois petites observations de détail, insignifiantes.
      Nous allons avoir à Rouen des fêtes énormes et stupides, les bourgeois en perdent la boule. Ça me paraît d’avance le comble de la démence. Après les dites fêtes, au milieu de la semaine prochaine, on jouera la Montarcy. Puis, au commencement du mois, Bouilhet s’en retourne à Mantes ; à cette époque, ma mère fera à Trouville un petit voyage d’une huitaine ; après quoi, mon cher monsieur, nous vous attendons.
      Est-ce convenu ? Arrêté ? Pourquoi, grand couillon, ne m’as-tu pas donné de tes nouvelles ? Qu’écris-tu ? Que fais-tu ? Houssaye ? Etc.
      Moi, je prends des bains tous les jours. Je nage comme un triton. Jamais je ne me suis mieux porté. L’humeur est bonne et j’ai de l’espoir. Il faut, quand on est en bonne santé, amasser du courage pour les défaillances futures. Elles viendront, hélas !
      En attendant cet em... t, je t’embrasse,
      Amitiés au Théo.
      Il y a, dans la rue Richer, je crois, un photographe qui vend des vues de l’Algérie. Si tu peux me trouver une vue de Medragen (le tombeau des rois Numides), près Alger, et me l’apporter, tu me feras plaisir.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, 24 juin 1858].
      Mon bon,
      Tu me parais pressé d’avoir des renseignements sur mon amie Clémence... Je crois même que tu la presses, homme lubrique et qui dissimules, sous les dehors d’un gentleman, les passions d’un sauvage. Mais quels détails veux-tu que je te donne ? C’est une excellente créature, voilà tout ce que je sais. J’ignore présentement sa position. Si tu pousses ta pointe par là, cache tes manoeuvres à notre ami, qui ne te le pardonnerait pas. Dis-lui, à la ***, mille tendresses de ma part ; je l’aime beaucoup. Note sur le caractère : il est folâtre et sentimental tout à la fois ; elle rit dans les larmes. Enfin, mon cher monsieur, bonne chance, si tu t’y embarques.
      C’est aujourd’hui que l’on joue à Rouen la première de la Montarcy ; ce sera pitoyablement joué. (Tu parles des canailleries de journaux ? si tu avais mis le pied dans un théâtre !) Il faut que je me hâte de m’habiller pour aller dans ce sale pays ! Il perd maintenant complètement la boule à cause des fameuses fêtes de dimanche. C’est énorme de bêtise ! Ô les bourgeois !
      Il me semble, mon neveu, que «tu fais attention à ce qu’on dit». Grave erreur ! Vis dans ta dignité et dans tes phrases. Moi, me voilà, Dieu merci, sorti de tout cela. Je suis rentré (et moralement encore plus que physiquement) dans ma caverne ; d’ici deux ou trois ans peut-être, rien de ce qui se passe ici-bas en littérature ne va m’atteindre. Je vais, comme par le passé, écrire pour moi, pour moi seul. Quant à la Presse et au Charles-Edmond, m..., contre-m... et rem... ! Avant tout il ne faut pas crever d’ennui. Je suis sûr que ce que je fais n’aura aucun succès, tant mieux ! Je m’en triple-f... ! S’il faut, pour en obtenir, peindre des bourgeois, j’aime mieux m’en passer, car je trouve cette besogne ignoble et dégoûtante, outre que j’en admire peu les résultats. Je ne veux plus faire une concession, je vais écrire des horreurs, je mettrai des b... d’hommes et des matelotes de serpent, etc. Car, nom d’un petit bonhomme ! Il faut bien s’amuser un peu avant de crever, c’est là l’important, et c’est ce que je te souhaite en t’embrassant.
 

***

À Jules Duplan.

      [Croisset, fin juin-début juillet 1858.]
      […] Me voilà à Carthage et j’y travaille depuis trois jours comme un enragé. Je fais un chapitre d’explications que j’intercalerai, pour la plus grande commodité du lecteur, entre le second et le troisième chapitre. Je taille donc un morceau qui sera la description topographique et pittoresque de la susdite ville avec exposition du peuple qui l’habitait, y compris le costume, le gouvernement, la religion, les finances et le commerce, etc. Je suis dans un dédale. Voilà !
      […] Il y a eu à Rouen des fêtes superbes – comme dépense d’argent et de bêtises ! Tous les bourgeois étaient habillés en Louis XIV. Un jeune môme faisait Louis XIV, et tous les tourlourous de la ligne étaient aussi habillés en troupiers du temps de Louis XIV ! Un vieux comédien nommé Cudot a exécuté le rôle de Pierre Corneille qui a été présenté à Louis XIV, lequel a été félicité par M. le Maire en écharpe tricolore. Deux garces de l’Hippodrome représentaient les Reines de la Cour dans une voiture fournie par Godillot. C’était le comble du délire – froid. Il y avait là beaucoup d’extravagance et un manque complet d’imagination. Rien ne prouve mieux la stérilité plastique de notre époque. Elle ne fournit même pas de quoi faire une fête populaire. Quelle piètre chose que ces éternels mâts vénitiens, ces éternels lampions et ces éternelles bannières ! Sans compter messieurs les agents de police suant dans leurs bottes, pour maintenir l’ordre. «Histoire de l’esprit humain, histoire de la sottise humaine», disait M. de Voltaire.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 11 juillet [1858].
      J’ai trouvé en arrivant ici votre dernière lettre, chère correspondante. Vous me demandez des consolations ; ne vous ai-je pas assez rabâché les mêmes choses. Travaillez excessivement à un travail dur et long. Tout amuse quand on y met de la persévérance : l’homme qui apprendrait par coeur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir ; et puis voyagez, quittez tout, imitez les oiseaux. C’est une des tristesses de la civilisation que d’habiter dans des maisons. Je crois que nous sommes faits pour nous endormir sur le dos en regardant les étoiles. Dans quelques années, l’humanité (par le développement nouveau de locomotion) va revenir à son état nomade. On voyagera d’un bout du monde à l’autre, comme on faisait autrefois, de la prairie à la montagne : cela remettra du calme dans les esprits et de l’air dans les poumons.
      Enfin, mon conseil permanent est celui-ci :
      Voulez !
      
En avez-vous essayé ? Prenez donc un parti ! Ne soyez pas lâche envers vous ! Mais non, vous caressez votre douleur comme un petit enfant chéri que l’on allaite et qui vous mord la mamelle.
      J’ai passé par là et j’ai manqué en mourir. Je suis un grand docteur en mélancolie. Vous pouvez me croire. Encore maintenant j’ai mes jours d’affaissement et même de désespérance. Mais je me secoue comme un homme mouillé et je m’approche de mon art qui me réchauffe. Faites comme moi, lisez, écrivez et surtout ne pensez pas à votre guenille.
      Si je vous parle tant de volonté, c’est que je suis sûr que cela seul vous manque. Ayez un idéal de vous-même et conformez-y votre personne.
      J’ai songé à vous quelquefois, là-bas, sur la plage d’Afrique, où je me suis diverti dans un tas de songeries historiques et dans la méditation du livre que je vais faire. J’ai bien humé le vent, bien contemplé le ciel, les montagnes et les flots. J’en avais besoin ! J’étouffais, depuis six ans que je suis revenu d’Orient.
      J’ai visité à fond la campagne de Tunis et les ruines de Carthage, j’ai traversé la Régence de l’est à l’ouest pour rentrer en Algérie par la frontière de Kheff, et j’ai traversé la partie Orientale de la province de Constantine jusqu’à Philippeville, où je me suis rembarqué. J’ai toujours été seul, bien portant, à cheval, et d’humeur gaie.
      Et maintenant, tout ce que j’avais fait de mon roman est à refaire ; je m’étais complètement trompé. Ainsi, voilà un peu plus d’un an que cette idée m’a pris. J’y ai travaillé depuis presque sans relâche et j’en suis encore au début. C’est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! Pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains milieux. La Bovary m’a dégoûté pour longtemps des moeurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. N’importe ! Il faut écrire pour soi, avant tout. C’est la seule chance de faire beau.
      Vous devriez (si aucun sujet ne vous vient) écrire vos mémoires. Nous reparlerons de cela. Il me semble que dans une de mes dernières lettres je vous avais indiqué plusieurs lectures. Les avez-vous faites ?
      Adieu, à bientôt. Je vous serre les mains bien cordialement et je vous baise au front.
 

***

À Eugène Delattre.

      [Croisset] 1er août [1858].
      Grand juriste !
      J’ai reçu les numéros de l’Audience et je me délecte dans les Voyageurs et expéditeurs en chemin de fer. J’admire surtout le bourgeois qui avait fait du cadavre de sa femme un colis ! ! ! Mais dans la liste des objets que M.*** emporte en vacances, tu aurais dû mettre parmi les objets de première nécessité plusieurs g... pour ses cousines, et parmi les bons auteurs, de Sade, Delattre, etc.
      Plaisanterie à part, c’est instructif et amusant ; utile dulci me paraît être ta devise. J’attends la suite, ou plutôt le volume entier pour juger de l’ensemble. Ne crains pas de faire revenir Prud’homme et soigne-le ! Il a de bonnes choses à dire à propos des accidents ; il doit croire qu’en cas d’explosion, on serait moins exposé aux premières qu’aux secondes, etc. !
      J’ai trouvé ici, à mon retour, une mirifique épître de ta Seigneurie (qui m’a été je crois renvoyée de Tunis). Je t’en remercie bien. Elle était ornée de la signature de Foulongne. Serre-lui les pattes de ma part.
      Si tu pouvais me trouver le Code civil des Carthaginois, tu serais bien aimable. C’est là ce qui me manque ; et puis bien d’autres choses, encore !
      Adieu, mon vieux, porte-toi bien, amuse-toi bien ! Tu vas sans doute aller dans ta patrie, te reposer de tes travaux judiciaires, déposer un peu ta toque pour le panama et dépouiller la robe noire de l’orateur pour endosser la veste en velours du Nemrod départemental. Eh bien, sème partout les bons principes ! éduque la province, nom de Dieu ! élève ton voyage à la hauteur d’une mission sociale ! Terrifie les bourgeois par tes extravagances, et désole ta famille par tes discours ! Si on t’invite à dîner en ville, empiffre-toi ! Et rote au dessert ! On se fâchera peut-être ? N’importe ! Tu répondras : «C’est le genre de Paris». Caresse les servantes, prends le c... aux dames, excite les adolescents [...] et les villageois à la bestialité ! En un mot, sois canaille, c’est le moyen de plaire !
      Sur ce, on se donne rendez-vous au mois de novembre, à Hélène Peyron.
      
À toi.
 

***

À Ernest Feydeau.

      En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] samedi soir [28 août ? 1858].
      Mon vieux Brrrrûlant,
      Si je ne t’ai pas écrit, c’est que je n’avais absolument rien à te dire.
      Je travaille comme quinze boeufs. J’ai bientôt, depuis que je ne t’ai vu, fait un chapitre, ce qui est énorme pour moi. Mais que j’ai de mal ! Me saura-t-on gré de tout ce que je mets là dedans ? J’en doute, car le bouquin ne sera pas divertissant, et il faudra que le lecteur ait un fier tempérament pour subir 400 pages (au moins) d’une pareille architecture.
      Au milieu de tout cela, je ne suis pas gai. J’ai une mauvaise humeur continue. Mon âme, quand je me penche dessus, m’envoie des bouffées nauséabondes. Je me sens quelquefois triste à crever. Voilà !
      Ce qui n’empêche pas de hurler du matin au soir à me casser la poitrine. Puis le lendemain, quand je relis ma besogne, souvent j’efface tout et je recommence ! Et ainsi de suite ! L’avenir ne me présente qu’une série indéfinie de ratures, horizon peu facétieux.
      Tu féliciteras de ma part ce bon Théo sur sa croix d’officier ; je ne lui ai pas écrit par bêtise ; et tu lui diras que je pense souvent à lui et que je m’ennuie de ne pas le voir. Ce qui est vrai.
      Tu m’envoies des nouvelles des arts, je vais en revanche t’envoyer des nouvelles de la campagne.
      Le boulanger de Croisset a pour l’aider dans la confection de ses pains un garçon de forte corpulence. Or le maître et le domestique s'... Ils se pétrissent à la chaleur du four. Mais (et ici le beau commence) le susdit boulanger possède une épouse et ces deux messieurs non contents de se..., foutent des piles à la malheureuse femme. On bûche dessus par partie de plaisir et en haine du c... (système Jérôme) si bien que la dame en reste quelquefois plusieurs jours couchée. Hier cependant, elle a commencé à leur riposter à coups de couteau et ils ont aux bras des effilades effroyables. Telles sont les moeurs des bonnes gens de la campagne. C’est extrêmement joli.
      Répète-moi ce que la Présidente t’a dit sur mon compte, je tiens à le savoir.
      J’ai reçu l’article de la Presse, il y avait mieux à dire. Si je ne connais guère de livre qui me plaise, il en est de même des critiques. Comme tout est bête, miséricorde !
      Tu me demandes ce que je fais : j’ai lu depuis quinze jours, sans interrompre mon travail et pour lui, six mémoires de l’Académie des Inscriptions, deux volumes de Ritter, le Chanaan de Samuel Bochart et divers passages dans Diodore. Mais il est impossible que j’aie fini avant deux ans au plus tôt, et encore on se foutra de moi, n’importe ! Je crois que ce sera une tentative élevée et, comme nous valons plus par nos aspirations que par nos oeuvres, et par nos désirs que par nos actions, j’aurai peut-être beaucoup de mérite ; qui sait ?
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      [Croisset, 4 septembre 1858.]
      Vous devez me trouver bien oublieux, chère Demoiselle. Excusez-moi, je travaille en ce moment-ci énormément. Je me couche tous les soirs exténué comme un manoeuvre qui a cassé du caillou sur les grandes routes. Voilà trois mois que je n’ai bougé de mon fauteuil que pour me plonger dans la Seine, quand il faisait chaud. Et le résultat de tout cela consiste en un chapitre ! Pas plus ! Encore n’est-il pas fini. J’en ai encore au moins une dizaine à faire, je ne sais rien du dehors et ne lis rien d’étranger à mon travail. Il est même probable que je n’irai guère à Paris cet hiver. Je laisserai ma mère y aller seule. Il faudra pourtant que je m’absente au mois de novembre une quinzaine de jours, à cause des répétitions d’Hélène Peyron, un nouveau drame de mon ami Bouilhet, qui sera joué à l’Odéon. À propos de mes amis, avez-vous lu Fanny, par E Feydeau ? Je serais curieux de savoir ce que vous en pensez.
      Maintenant que j’ai parlé de moi, parlons de vous.
      Vous m’avez envoyé une bien belle lettre la dernière fois. L’histoire de Mlle Agathe m’a navré ! Pauvre âme ! Comme elle a dû souffrir ! Vous devriez écrire cela, vous qui cherchez des sujets de travail. Vous verriez quel soulagement se ferait en votre coeur, si vous tâchiez de peindre celui des autres.
      Le conte que j’ai reçu de vous au mois d’avril n’a pas été remis à la Presse, parce qu’il m’est arrivé la veille ou l’avant-veille de mon départ. Il est resté à Paris dans mon tiroir ; je sais d’ailleurs qu’on le refuserait à cause du sujet, qui ne convient pas aux exigences du journal. J’essayerai, cependant. Pourquoi ne travaillez-vous pas davantage ? Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux.
      J’ai été bien impressionné par le massacre de Djedda et je le suis encore par tout ce qui passe en Orient. Cela me paraît extrêmement grave. C’est le commencement de la guerre religieuse. Car il faut que cette question se vide ; on la passe sous silence et au fond c’est la seule dont on se soucie. La philosophie ne peut pas continuer à se taire ou à faire des périphases. Tout cela se videra par l’épée, vous verrez.
      Il me semble que les gouvernements sont idiots en cette matière. On va envoyer contre les musulmans des soldats et du canon. C’est un Voltaire qu’il leur faudrait ! Et l’on criera de plus belle au fanatisme ! à qui la faute ? Et puis, tout doucement, la lutte va venir en Europe. Dans cent ans d’ici, elle ne contiendra plus que deux peuples, les catholiques d’un côté et les philosophes de l’autre.
      Vous êtes comme elle, vous, comme l’Europe, déchirée par deux principes contradictoires, et c’est pour cela que vous êtes malade.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, seconde quinzaine d’octobre 1858.]
      Tu es bien gentil de songer à moi, et si je ne t’écris point, c’est pour ne point t’ennuyer de mes plaintes. J’ai été tous ces temps-ci assez malade, physiquement ; il me prend des douleurs d’estomac atroces. Je suis obligé de me coucher et j’éprouve en même temps des courbatures dans tous les membres, avec des pincements au cervelet. C’est le résultat des agréables pensées qui embellissent mon existence.
      À quoi bon t’embêter avec tout cela ? Ayons la pudeur des animaux blessés. Ils se f... dans un coin et se taisent. Le monde est plein de gens qui gueulent contre la Providence ; il faut (ne serait-ce que par bonne manière) ne pas faire comme eux. Bref, j’ai la maladie noire. Je l’ai déjà eue, au plus fort de ma jeunesse, pendant dix-huit mois, et j’ai manqué en crever ; elle s’est passée, elle se passera, espérons-le.
      J’ai à peu près écrit trois chapitres de Carthage, j’en ai encore une dizaine, tu vois où j’en suis. Il est vrai que le commencement était le plus rude. Mais il faut que j’en aie encore fait deux pour que je voie la mine que ça aura. Ça peut être bien beau, mais ça peut être aussi très bête. Depuis que la littérature existe, on n’a pas entrepris quelque chose d’aussi insensé. C’est une oeuvre hérissée de difficultés. Donner aux gens un langage dans lequel ils n’ont pas pensé ! On ne sait rien de Carthage. (Mes conjectures sont je crois sensées, et j’en suis même sûr d’après deux ou trois choses que j’ai vues.) N’importe, il faudra que ça réponde à une certaine idée vague que l’on s’en fait. Il faut que je trouve le milieu entre la boursouflure et le réel. Si je crève dessus, ce sera au moins une mort. Et je suis convaincu que les bons livres ne se font pas de cette façon. Celui-là ne sera pas un bon livre. Qu’importe, s’il fait rêver à de grandes choses ! Nous valons plus par nos aspirations que par nos oeuvres.
      J’ai eu, néanmoins, et j’ai encore un fier poids de moins sur la conscience, depuis que je sais que le sieur Charles-Edmond n’est plus à la Presse. L’idée de la publicité me paralyse et il est certain que mon livre serait maintenant fini, si je n’avais eu la bêtise d’en parler.
      Dans quinze jours, tu me verras tout prêt à dévorer Daniel de mes deux oreilles. Je te consacrerai une ou deux nuits si tu veux, car, pour mes journées, elles seront prises par la pièce de Bouilhet qui doit être jouée le 12 novembre.
      Pourquoi tiens-tu à avoir fini pour la fin de cette année ? Qui te presse ? Tu as tort, mon bon. On fait clair, quand on fait vite.
      Adieu, mon vieux, je t’embrasse et à bientôt.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      [Rouen, 31 octobre 1858.]
      Vous devez me croire mort, chère Demoiselle. J’ai été, il est vrai, si souffrant tous ces temps-ci, que je remettais de jour en jour à vous écrire. La maladie noire m’avait repris ; j’éprouvais des maux d’estomac atroces qui m’ôtaient toute énergie ; c’est ce maudit Carthage qui en était cause. Enfin, à force d’y songer et de me désespérer, je commence à entrevoir le vrai, et j’ai maintenant bon espoir, jusqu’à un découragement nouveau. Personne, depuis qu’il existe des plumes, n’a tant souffert que moi par elles. Quels poignards ! Et comme on se laboure le coeur avec ces petits outils-là !
      J’ai eu une fausse joie. J’avais cru que Charles-Edmond, le directeur du feuilleton de la Presse, nommé bibliothécaire du ministère de l’Algérie, était sorti du journal ; je me regardais comme dégagé de ma parole, et la publication indéfiniment ajournée ; car l’idée de l’impression m’est odieuse et me paralyse. Pour que je travaille bien, il faut que personne ne me regarde ; du moment que je pense au public, je suis perdu. La littérature m’a amusé, m’a charmé, tant que j’en ai fait pour moi seul.
      Je m’en vais à Paris à la fin de cette semaine pour la pièce de mon ami Bouilhet, Hélène Peyron. J’y resterai une quinzaine ; je m’occuperai de votre légende ; mais je suis sûr, à peu près, qu’on la refusera. Je vous dis franchement les choses, parce que ce genre-là (comprenez-vous) est vieux et que la chose en elle-même n’a rien de bien neuf. Enfin je ferai tout mon possible.
      Vous ignorez complètement la presse parisienne, si vous croyez qu’on y fait ce qu’on veut et qu’on y écoute quelqu’un. On a des amis très dévoués, tant qu’on ne leur demande rien du tout, voilà. Depuis un an je sollicite, à la Presse, l’insertion d’un chef-d’oeuvre (il n’est pas de moi), une chose extrêmement originale intitulée le Coeur à droite. On me leurra de belles paroles, mais je suis convaincu que jamais aucun journal ne l’imprimera. Qu’y voulez-vous faire ? Tout cela est trouvé très bien par certaines gens.
      Parlez-moi de vous ; moi, j’ai été dans des états déplorables, physiquement, moralement et intellectuellement parlant. À quoi bon vous ennuyer avec le récit de tout cela ? Chacun a sa croix ; il est inutile d’en surcharger les autres ; mais quelle chose incomplète que la vie ! Et pourtant quelle complication ! Je passe alternativement par de grands abattements et par de grands enthousiasmes ; cela est une double folie. Rien ne vaut la peine d’être triste ni d’être joyeux.
      Adieu ; mille cordialités et croyez-moi tout à vous.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, seconde quinzaine de novembre 1858.]
      Combien je suis peiné de ce que tu m’écris sur Mme Feydeau ! Donne-m’en des nouvelles le plus souvent que tu pourras. Ma mère part après-demain pour Paris, elle se présentera chez toi pour la voir, sera-t-elle reçue ?
      Quant à moi, mon cher vieux, me revoilà à Carthage, «again on the sea» ! Quelle besogne ! Quelle besogne ! Tu m’édifies avec le plaisir que tu prends à des sujets difficiles ; moi, je déclare qu’ils m’embêtent. Néanmoins je crois que ça va aller ; j’ai à peu près écrit, depuis mon retour, six pages, ce qui est beaucoup pour ton serviteur.
      Rien ne donne une idée plus nette de l’abaissement esthétique où nous rampons, que les critiques sur Hélène Peyron. Le jugement définitif de ces abrutis du lundi est : 1° que les vers sont trop beaux, et 2° qu’il ne faut plus faire de vers. Je trouve cela énorme !
      Quand m’enverras-tu le paquet de Daniel ? Attendras-tu que tout soit fini ? C’est peut-être meilleur, je lirai tout d’une haleine et verrai l’ensemble.
      Sais-tu l’époque où le Théo revient.
      Quel polisson de froid ! Je me carbonise les tibias. Il y a loin du paysage qui m’entoure et de la température où je grelotte à ce qui se passait dans la plaine du Rieff, 247 ans avant Notre-Seigneur, et pour remonter là, il faut quelque effort, avec lequel je t’embrasse.
      Ton collègue.
 

***

À Ernest Feydeau.

       [Croisset, début de décembre 1858.]
      Vieux vésicatoire, distillateur d’impuretés, etc.
      L’article Rigault que je viens de lire m’a fait rugir au commencement, puis éclater de rire à la fin. C’est bon, mon vieux, c’est bon, ne t’inquiète de rien. Pioche le Daniel, voilà tout... et serre, n... de D..., serre ! Sois concis et toujours brûûlhant ! Entendè vô ! bhhrrrrrûlant ! ! !
      Comme c’est beau la critique, toujours se f... le doigt dans l’oeil et blâmant justement ce qu’il y a de meilleur dans un livre. Au fond le gros Rigault a été peut-être excité ? Je t’assure que cet article-là te fait une très belle balle ! Il en ressort pour le public que tu es un grand homme et que tu dois avoir..., ma parole d’honneur ! ça donne envie de te connaître ! Et il n’est pas une marquise qui, en t’abordant, ne te coulera dans le tuyau de l’oreille :
               Bien, mon p’tit homme
               Tu vas voir comme..., etc.
      Quels imbéciles ! Enfin, continuons, mon vieux. Écrivons, nom d’un pétard ! Ficelons nos phrases, serrons-les comme des andouilles et des carottes de tabac. Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. Il faut que tout en pète, monsieur.
      Voilà huit jours que je suis complètement seul. Je travaille raide, jusqu’à 4 heures du matin toutes les nuits. ça commence à marcher, c’est-à-dire à m’amuser, ce qui est bon signe. La solitude me grise comme de l’alcool. Je suis d’une gaieté folle, sans motifs, et je gueule tout seul de par les appartements de mon logis, à me casser la poitrine. Tel est mon caractère.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, samedi soir [décembre] 1858.
      Mon pauvre Chat,
      Je m’ennuie beaucoup de ta petite personne. Aussi ta lettre m’a fait grand plaisir ; écris-moi le plus souvent que tu pourras, et le plus longuement possible.
      Dis-moi si l’Anglaise qui te donne des leçons te plaît : fais-moi son portrait. Je compte que l’on me régalera à mon arrivée d’un trio piano, violon et cor de chasse. J’aimerais à te voir te débattant entre deux musiciens.
      Maman t’a-t-elle conduite à une gymnastique ?
      Je n’ai aucune nouvelle à t’apprendre, car je ne vois pas un chat. On a découvert, dans le jardin, un lapin sauvage qui s’est réfugié là. J’ai empêché qu’on ne le tuât.
      Voilà quatre jours que Narcisse et Édouard s’occupent à abattre et à fendre du bois : aussi vais-je avoir un bûcher bien garni.
      Au milieu de ma solitude, j’ai eu ce matin un événement bien agréable, à savoir la visite de l’horloger. Il m’a encore parlé du temps (qu’il trouve toujours beau), mais comme je dormais encore à moitié, je crois avoir perdu deux ou trois rognonnements de la fin. Quel dommage ! En voilà maintenant pour quinze jours ! C’est long à attendre.
      Je suis bien aise que les Récits mérovingiens t’amusent ; relis-les quand tu auras fini ; apprends des dates, tu as tes programmes, et passe tous les jours quelque temps à regarder une carte de géographie.
      Ma lettre t’arrivera demain soir au moment où vous vous mettrez à table ; je boirai, de mon côté, tout seul, à votre santé.
      Adieu, mon pauvre Caro. Sois bien gentille et pense à
      ton vieux qui t’embrasse.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, dimanche [19 décembre 1858].
      Je commençais à m’embêter de n’avoir pas de nouvelles de ta femme et j’allais t’écrire aujourd’hui. Tant mieux si la maladie traîne. Cela est signe que ce n’est pas très grave. M. Cloquet a également dit à ma mère qu’il trouvait de l’amélioration. Elle a dû aller chez toi hier. Tiens-moi au courant de tout ce qui arrive en bien ou en mal.
      Mille compliments, mon cher monsieur, de la manière dont tu as vendu Daniel. Que ne suis-je aussi habile ! La littérature, jusqu’à présent, m’a coûté 200 francs. Voilà les gains, et au train dont je vais, il est peu probable que j’en fasse d’autres.
      Tu me demandes ce que je deviens ? Voici : je me lève à midi et me couche entre 3 et 4 heures du matin. Je m’endors vers 5. À peine si je vois la lumière des cieux. Chose odieuse en hiver. Aussi je ne sais plus distinguer les jours de la semaine, ni le jour d’avec la nuit. Je vis d’une façon farouche et extravagante qui me plaît fort, sans un événement, sans un bruit. C’est le néant objectif, complet. Et je ne travaille pas trop mal, pour moi du moins. Depuis dix-huit jours j’ai écrit dix pages, lu en entier la Retraite des Dix Mille, et analysé six traités de Plutarque, le grand hymne à Cérès (dans les Poésies homériques en grec), de plus l’Encomium moriae d’Érasme, et Tabarin le soir, ou plutôt le matin, dans mon lit, pour me divertir. Voilà. Et dans deux jours j’entame le chapitre III. Ce qui ferait le chapitre IV si je garde la préface ; mais non, pas de préface, pas d’explication. Le chapitre 1er m’a occupé deux mois cet été. Je ne balance pas néanmoins à le f... au feu, quoique en soi il me plaise fort.
      Je suis dans une venette atroce parce que je vais répéter comme effet, dans le chapitre III, ce qui a été dit dans le chapitre II. Des malins emploieraient des ficelles pour escamoter la difficulté. Je vais lourdement m’épater tout au milieu, comme un boeuf. Tel est mon système. Mais je vais suer par exemple ! Et me désespérer dans la confection dudit passage ! Sérieusement, je crois que jamais on n’a entrepris un sujet aussi difficile de style. À chaque ligne, à chaque mot, la langue me manque et l’insuffisance du vocabulaire est telle, que je suis forcé à changer les détails très souvent. J’y crèverai, mon vieux, j’y crèverai. N’importe, ça commence à m’amuser bougrement.
      Enfin l’érection est arrivée, monsieur, à force de me fouetter et de me manustirper. Espérons qu’il y aura fête.
      Je me précipiterai sur le Daniel et te le renverrai le plus promptement possible. J’emploierai à cet examen toute ma critique, n’aie pas peur. Préviens-moi, afin que j’envoie chercher le paquet à Rouen.
      Mille tendresses.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mardi soir.
      Mon bon,
      J’ai d’abord parcouru, puis lu la première partie de Daniel. Je la sais par coeur, au point de finir les phrases. Néanmoins le tout m’a paru plus court, ce qui est excellent ; je présume très bien du reste. Quant aux détails je n’en vois pas trois à changer même en y regardant minutieusement. Marche de l’avant et ne t’inquiète plus de rien, quant à ce qui est fait. Merci, encore une fois, mon vieux, de la dédicace.
      Voilà quatre jours que je suis à refaire le plan de la fin d’une scène ! Nous bûchons comme des nègres. Le sieur Bouilhet te fait mille tendresses et te remercie pour la Revue Contemporaine. Il importe en effet que ses vers y paraissent le plus tôt possible car il se propose de publier vers le milieu du mois prochain. Ledit sieur a été deux fois chez toi sans te trouver. Il ne veut pas lire ton roman dans la revue parce que tout journal échigne un livre, résolution vertueuse dans laquelle je l’ai confirmé. Il m’a même défendu de lui en parler parce qu’il se réserve pour jouir.
      Il faut que nous soyons bien abasourdis par la littérature car nous ne disons presque pas d’ordures. Décadence !
      Adieu, vieux lubrique, on t’embrasse.
      Connais-tu une Demoiselle Strub (Florence), auteur d’un roman intitulé L’hermite de Vallombreuse ? c’est une Allemande. Réponds-moi à cette question et n’en souffle pas un mot parce qu’il y a une parole d’honneur d’engagée. Ce n’est qu’une hypothèse, mais il peut y avoir là quelque machination contre toi, moi ou Bouilhet. Il est probable que ce n’est rien du tout.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mon bon,
      J’ai déjà lu deux cents pages du Daniel. J’aurai fini la lecture complète ce soir. J’en pense beaucoup de bien. Mais je suis révolté très souvent par les redites et les négligences de style qui sont nombreuses. Quel sauvage tu fais ! à côté de choses superbes tu me fourres des vulgarités impardonnables. La première partie m’a charmé, sans restriction et toute la moitié de la deuxième (il y a fatigue dans la troisième). Je ne te pardonne pas les dialogues calmes ; ton docteur m’embête et embêtera. C’est elle seulement qui est à re-travailler. Mais c’est à serrer, crois-moi. J’ai été d’autant plus irrité des fautes que j’avais été empoigné par les beautés.
      Je vois très bien tes intentions, mais tu me permettras dans ma critique d’avoir toujours en vue l’intention générale, l’effet d’ensemble à produire et non telle petite intention particulière et locale qui souvent y nuit, comprends-tu ? Tout ce qui est essentiellement du livre est irréprochable, caractère, paysages, etc. Mais c’est quand tu veux faire le monsieur que tu me déplais.
      Puis-je faire des notes au crayon sur les marges ? Tu en serais quitte pour les faire couper, lorsque tu donneras ton manuscrit à l’imprimerie. Réponds-moi là-dessus et ne te presse pas pour la fin. À quoi bon ? Songe que c’est ton second livre ; mon vieux, et que l’on te souhaite, généreusement, un four. Or il faut que ce soit un volcan. C’est facile si tu veux t’en donner la peine.
      La IVe partie est superbe, superbe ! Comme ça se relève.
      Tu es décidément un monsieur sans la moindre intelligence, c’est à croire que deux bonshommes ont travaillé à ce roman.
      Je le répète, je suis enthousiasmé de la IVe partie. Le grand dialogue de Daniel et de Louise, magnifique. L’épisode de la fermière m’a fait froid dans le dos. Et mon indignation ne fait que se renforcer pour les choses plates et vulgaires. Je commence demain mon travail, j’espère te renvoyer le manuscrit à la fin de la semaine.
      Adieu, je t’embrasse très fort.
 

***

À Ernest Feydeau.

       [Fin décembre 1858].
      Observations générales sur Daniel :
      
J’ai marqué en marge les phrases que je trouvais vicieuses, les tournures lourdes, les expressions toutes faites et convenues, je n’y reviendrai plus. Mais parlons d’abord des beautés.
      Ce qu’on se rappelle, ce qui reste palpitant et net dans l’esprit, après cette lecture, ce sont :
      1° Toute la première partie, la demeure de Daniel, sa femme, le grattage de l’hôtel et la scène dans l’hôtel garni. Tout cela est superbe. Le duel est très bien, mais moins rare ;
      
2° Dans la seconde, l’apparition de la jeune fille sur le rocher, le portrait du vieux comte, les dames sous la tente ; Georget, quoique moins décrit, est une figure réussie. Celle de Cabâss est parfaite ;
      3° Dans la troisième, l’incendie ;
      4° La quatrième partie est (avec la première), la plus forte. Le dialogue de Louise et de Daniel, quand Daniel l’engage à épouser Cabâss, est une chose parfaite et réussie. Très beau ! Très beau !
      Ce livre-là s’avale d’une haleine. Il y a peut-être un peu de complaisance, de la part de l’auteur, envers les paysages ; ils sont prodigués. Mais, comme ils sont tous bien faits, je m’en moque. Cela est ardent et exalté d’un bout à l’autre. Cependant l’auteur se voit trop sous Daniel ; on ne sent pas la supériorité de l’écrivain sur son héros. Peu importe, puisque c’est le héros qui parle. Il a fallu un grand art pour ne pas rendre Louise insipide, car au fond, c’est l’ «Ange». Quant à Daniel, qui est de la famille des Oberman et des Roger, je lui reproche uniquement de trop parler ; il y a des tournures de style emphatiques. Il s’adresse au ciel, il crie à tous les vents, il blasphème. Je n’attaque nullement le fond de ce caractère, mais je dis qu’on peut en enlever les côtés connus, en changeant certaines tournures de style qui reviennent sans cesse : «m’écriai-je !» «ô ciel !» ; ça lui donne un air théâtral, tandis que c’est un personnage concentré et rêveur.
      L’auteur insiste trop sur l’esprit du comte et ne le montre pas assez. Il aurait fallu, puisque c’était un monsieur si spirituel, lui faire dire des mots. Mais j’aimerais mieux retrancher un peu de ces phrases où on nous répète : «C’était un esprit fin, railleur, etc. » Il est beaucoup question des railleries de ce vieux drôle ; or, on n’en voit guère.
      Il y a, suivant moi, une suspension dans l’intérêt et une baisse de style vers la fin de la deuxième partie. Ça se traîne jusqu’à l’incendie ; après l’incendie, ça rebaisse. Quant à la quatrième partie, c’est vigoureux, superbe, intéressant, émouvant, réussi en un mot.
      La partie faible de style, c’est le dialogue, quand il n’est pas important de fond. Tu ignores l’art de mettre dans une conversation les choses nécessaires en relief, en passant lestement sur ce qui les amène. Je trouve cette observation très importante. Un dialogue, dans un livre, ne représente pas plus la vérité vraie (absolue) que tout le reste ; il faut choisir et y mettre des plans successifs, des gradations et des demi-teintes, comme dans une description. Voilà ce qui fait que les belles choses de tes dialogues (et il y en a) sont perdues, ne font pas l’effet qu’elles feront, une fois débarrassées de leur entourage.
      Je ne dis pas de retrancher les idées, mais d’adoucir comme ton celles qui sont secondaires. Pour cela, il faut les reculer, c’est-à-dire les rendre plus courtes et les écrire au style indirect.
      Voilà donc, quant à la question de forme (qui est aussi une question d’effet et d’amusement), ce qu’il y a de plus grave, et même la seule chose grave. Tu enlèveras par là de la monotonie. Serre, serre les dialogues, on parle trop, et tes personnages parlent un peu tous de la même façon ; leur discours manque de caractère (j’en excepte Georget). Ainsi Louise dit quelque part qu’elle «l’identifie» (p. 182) ; ce n’est pas là un mot de jeune fille.
      Mais si l’observation manque un peu dans les discours, on la retrouve (et flamboyante) dans les peintures. Les dames travaillant sous la tente et les baigneuses sont des morceaux achevés. Il y a là une certaine veine gouailleuse et contenue qu’il faudra plus tard exploiter et qui fera ouvrir les yeux, j’en suis sûr. Quant aux choses de la nature, les aspects de mer et de ciel, elles sont rendues aussi habilement que possible.
      Bref, quant au caractère et au style, à l’ensemble enfin, Daniel a selon moi une grande supériorité sur Fanny.
      
Mais (voilà le mais qui revient) la situation languit à partir de la seconde partie, c’est cela qu’il faut revoir sérieusement et serrer. ça n’avance pas assez et je trouve, comme longueur matérielle, que c’est en disproportion avec le reste. Telle digression tient plus de place qu’une scène capitale.
      Maintenant j’arrive à deux changements, ou plutôt deux suppressions :
      1° Page 120. La tartine de Daniel à propos des pêcheuses.
      
Que vois-tu là de bon ? C’est écrit en phrases toutes faites d’un bout à l’autre, et commun de fond au suprême degré. Quel est le bourgeois qui n’a pas pensé cela et dit cela ? Je relève au hasard ce qui me tombe sous les yeux, en reparcourant les malencontreuses pages : les poings de fer du besoin, les ardents feux du four, sordides haillons, la saison où la nature sourit à l’homme, le spectacle de leurs travaux, le spectacle de ces misères, les lignes harmonieuses de son profil (genre artiste !), une manie imperceptible de sentiment qui touche un coeur, les plus malheureux ne sont pas les malheureux du travail ! ! !, faisant un pénible effort, une obole à la pauvreté, etc., etc., ternir l’image qui vivra, etc.
      Tout cela est d’un piètre langage, parce que le fond est banal. Telle idée, tel style ! Si tu as besoin que Louise s’émeuve, montre de la pitié, tâche de trouver quelque chose de plus saisissant et de plus court.
      2° L’incroyable docteur !
      
Ah ! Celui-là est folichon ! Où diable as-tu vu qu’il en existât de pareils ? Tu vas me répondre par un nom propre ; je connais ton modèle physiquement, n’est-ce pas ? Mais là s’arrête la vérité. Un médecin de campagne ainsi bâti, miséricorde ! Un docteur, à Trouville ! Un docteur fin, un peu gouailleur, philanthrope, agronome, et revenu du fracas des cités ! Voilà de la fantaisie ou je ne m’y connais pas. Jamais un pareil mortel n’a existé, d’abord ; et en second lieu, jamais il n’a existé dans un village. La vérité vraie est que ton médecin, celui-là, dans ce milieu-là, doit admirer les gens riches avec qui il cause, et être de leur avis. Il est d’ailleurs trop doux, trop poli, il marche sur la pointe des pieds (p. 145) dans la chambre d’un malade (attention que je n’ai jamais vu pratiquer par aucun de ces messieurs). Enfin il m’embête au suprême degré, ton docteur, c’est l’éternel docteur de tous les livres et de toutes les pièces. À quoi est-il utile ? Qu’amène-t-il ?
      Comment ? Tu ne sens pas qu’à partir de la page 181, tous ces personnages-là sont légers comme des rhinocéros, qu’ils parlent pour ne rien dire et que c’est trop nature ? «Je vous attends aux preuves.» «Il ne s’agit pas de cela.» «Pauvre maman ! Comme on l’attaque !» «Très bien, merci et passons.» «Cette discussion n’est pas possible.» «Halte-là !»
      Et quelle sermonneuse que cette Louise ! Tu me la gâtes à plaisir. C’est ici une bas-bleu corsée. Quelles expressions : «La mélancolie indéfinissable de la solitude.» «Je ne demande même pas à la nature des sujets d’étude.» «Je t’adore comme la révélation de Dieu» ! et du haut de ces échasses nous tombons, tout à plat, sur des berquineries ratées.
      Oh ! non, tout cela n’est pas heureux. La comparaison de Dieu au chien, ou plutôt du chien à Dieu m’a révolté, et il fallait que le docteur (présent à ces belles choses) fût bien brave homme puisqu’il pleurait, car ils pleuraient tous à un pareil récit.
      Si tu tiens à cela, c’est à refaire en entier (mais on connaissait Louise tout aussi bien auparavant).
      Je reviens au fameux docteur (dont le contact a gâté cette pauvre Louise). Il appelle des chasseurs «des Nemrod !», cela est du Prud’homme tout pur, «la foule ignorante qui végète», «il est plus sain de vivre ici (à la campagne) qu’à Paris» . Ton docteur est un âne. Il y a tout autant de maladies à la campagne qu’à Paris (la Normandie est pleine de cancers, il doit savoir cela). Puis le voilà qui blague les salons et les clubs. La tournure «qu’il coure aux champs surveiller les laboureurs» aurait un accessit d’amplification française au collège, c’est vrai, mais ce n’est pas mon ami Feydeau qui doit se servir de ces choses-là. «il est défendu de déposer le long de ce mur, etc.» ; tu me gâtes ton édifice, misérable ! Tu pollues ton roman ! Tu souilles ta plume ! Le tableau de l’homme des champs est du Delille. Non ! ma parole ! J’écume de colère ! «Retourner au gîte», «la cloche du village» ! et rien n’y manque, c’est complet ! Les émotions tendres succèdent aux considérations économiques. Voilà les vieux serviteurs qui viennent après les usines. Les serviteurs d’un médecin de campagne !
      Si le «comte était touché», il était sensible, franchement !
      Bref, je trouve tout ce passage exécrable. Tu flattes les plus basses manies de la roture intellectuelle, toute la nauséabonde tribu des soi-disant penseurs, philanthropes, socialistes, etc., les gars du siècle, que sais-je ?
      Si tu as voulu faire de ton docteur un personnage ridicule (que Daniel, par la suite, doit contredire) tu as réussi ; mais la plaisanterie dure trop longtemps et je ne vois pas l’effet que Daniel plus tard pourra en tirer. Il nous est fort indifférent de savoir les opinions de ce monsieur, qui n’ont rien de drôle. On ne s’intéresse qu’à son histoire, penses-y donc, à tes amoureux.
      Enfin, je te supplie à deux genoux, à mains jointes, par tout ce qu’il y a de plus sacré, de me supprimer ce chapitre-là, héroïquement.
      Tu ne t’es pas mis le doigt dans l’oeil à moitié, non ! Mais si en plein que tu t’es rendu aveugle ; tu n’y vois goutte là-dessus. Et tu me dis que c’est afin de ne plus passer pour un bas réaliste ? Je déclare ne rien comprendre à l’argument et je ne vois pas le spiritualisme d’un pareil lieu commun.
      Maintenant que j’ai fini je me résume :
      1° Et avant tout, enlève-moi ça ;
      2° Refais, rarrange ou supprime (ce qui vaudra mieux) le discours de Daniel sur la pauvreté.
      Quant au docteur, je te demande sa mort comme un service personnel ;
      3° Revois tous les dialogues, dans le sens indiqué ;
      4° Tâche d’être plus rapide vers la fin de la deuxième partie, et dans toute la troisième qui est la plus faible ;
      5° Et fais attention aux observations que j’ai mises en marge, il y en a quelques-unes d’importantes.
      Dernier conseil :
      Prends, au hasard, une des pages que j’indique comme lentes ou mal écrites ; lis-la, indépendamment du reste, en elle-même, en ne considérant que le style. Puis, quand tu l’auras amenée à toute la perfection possible, vois si elle se lie avec les autres et si elle est utile. Demande-toi à chaque phrase ce qu’il y a dedans. Tu n’es pas assez convaincu de cet axiome : «qui se contient, s’accroît.» Le sujet t’emporte et tu n’as pas l’oeil assez ouvert sur l’ensemble ; les paliers, dans ta maison, sont trop larges et trop nombreux.
      Tu tiens à établir tes idées, et tu prêches souvent. Tu me diras que c’est exprès, tu as tort, voilà tout ; tu gâtes l’harmonie de ton livre, tu rentres dans la manie de presque tous les écrivains français, Jean-Jacques, G. Sand ; tu manques aux principes, tu n’as plus en vue le Beau et l’éternel Vrai. Enfin, tâche d’apprendre l’Art des sacrifices.
      Fin.
      Maintenant, rêve sur cette page blanche tout ce que tu imagineras de plus élogieux ; emplis-la, en pensée, d’encens et de cinnamome, tu n’auras que ce qui t’est dû.
      Ton bouquin de Daniel fera fureur, tu verras. Et je vois le moyen (je te l’ai indiqué) de le rendre PARFAIT, entends-tu ! Ne néglige rien, ne te presse pas, reste un mois de plus s’il le faut.
      Et crois, mon cher monsieur, que, pour envoyer à un être humain huit pages comme celles-ci, il faut l’aimer et l’estimer, lui et son oeuvre.
      P. S. – Je ne relève pas quantité de mots exquis : Cabâss l’avare, la fermière qui dit «votre femme», etc., etc.
 

***

À mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      [Croisset 26 décembre 1858].
      J’ai l’air de vous oublier, il n’en est rien ! Souvent ma pensée se porte vers vous et j’adresse au Dieu inconnu, dont parlait saint Paul, des prières pour l’apaisement et la satisfaction de votre coeur. Vous tenez dans mon âme une place très haute et très pure, une large part, car vous ne sauriez croire l’émerveillement sentimental que m’ont causé vos premières lettres. Je vous dois de m’être senti, à cause de vous, à la fois meilleur et plus intelligent. Il faudra pourtant que nous nous serrions la main et que je vous baise au front !
      Voici ce qui s’est passé depuis ma dernière lettre :
      J’ai été à Paris pendant dix jours, j’ai assisté et coopéré aux dernières répétitions d’Hélène Peyron. C’est à la fois une très belle oeuvre et un grand succès. Les visites, les journaux, etc., tout cela m’a fort occupé, et je suis revenu ici, comme à mon ordinaire, brisé physiquement ; et quant au moral, dégoûté de toute cette cuisine. Je me suis remis à Salammbô avec fureur.
      Ma mère est partie pour Paris, et, depuis un mois, je suis complètement seul. Je commence le troisième chapitre, le livre en aura douze ! Vous voyez ce qui me reste à faire ! J’ai jeté au feu la préface, à laquelle j’avais travaillé pendant deux mois cet été. Je commence enfin à m’amuser dans mon oeuvre. Tous les jours je me lève à midi et je me couche à quatre heures du matin. Un ours blanc n’est pas plus solitaire et un Dieu n’est pas plus calme. Il était temps ! Je ne pense plus qu’à Carthage et c’est ce qu’il faut. Un livre n’a jamais été pour moi qu’une manière de vivre dans un milieu quelconque. Voilà ce qui explique mes hésitations, mes angoisses et ma lenteur. Je ne retournerai à Paris que vers la fin de février. D’ici là, vous verrez dans la Revue Contemporaine un roman de mon ami Feydeau qui m’est dédié et que je vous engage à lire.
      Vous tenez-vous au courant des ouvrages de Renan ? Cela vous intéresserait, ainsi que le nouveau livre de Flourens, sur le Siège de l’âme.
      
Savez-vous ce qui présentement m’occupe ! Les maladies des serpents (toujours pour Carthage). Je vais aujourd’hui même écrire à Tunis à ce sujet. Quand on veut faire vrai, il en coûte !
      Tout cela est bien puéril et au fond considérablement sot ! Mais à quoi passer la vie, si ce n’est à des rêves !
      Adieu. Mille tendresses. écrivez-moi tant que vous voudrez et le plus longuement que vous pourrez.