Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1867

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À George Sand.

      [Fin 1866 ou premiers jours de 1867].
      Ne vous ayant pas près de moi, je vous lis ou plutôt relis. J’ai pris Consuelo, que j’avais dévoré jadis dans la Revue Indépendante.
      
J’en suis, derechef, charmé. Quel talent, nom de Dieu ! Quel talent ! C’est le cri que je pousse par intervalles, dans le «silence du cabinet». J’ai tant pleuré pour de vrai, au baiser que Porpora met sur le front de Consuelo !... Je ne peux mieux vous comparer qu’à un grand fleuve d’Amérique. énormité et douceur.
      Je n’ai pas encore lu les Odeurs du grand homme nommé Veuillot. S’il n’y a pas d’injures contre nous, c’est incomplet. Et des gens d’esprit admirent tout cela, pourtant ! Oh ! saint Polycarpe !
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, mardi [fin 1866-début 1867].
      Cher Vieux,
      Je ne sais pas si tu existes encore, mais comme je viens te demander un service, j’espère que tu me donneras de tes nouvelles. Voici la chose ; elle concerne mon bouquin.
      Mon héros Frédéric a l’envie légitime d’avoir plus d’argent dans sa poche et joue à la Bourse, gagne un peu, puis perd tout, 50 à 60 000 francs. C’est un jeune bourgeois complètement ignorant en ces matières et qui ne sait pas en quoi consiste le 3 pour cent. Cela se passe dans l’été de 1847.
      Donc, de mai à fin août, quelles ont été les valeurs sur lesquelles la spéculation s’est portée de préférence ?
      Ainsi il y a trois phases à mon histoire :
      1° Frédéric va chez un agent de change, apporte son argent et se décide pour ce que l’agent de change lui conseille. Est-ce ainsi que cela se passe ?
      2° Il gagne. Mais comment ? Et combien ?
      3° Il perd tout. Comment ? Et pourquoi ?
      Tu serais bien aimable de m’envoyer ce renseignement, qui ne doit pas tenir dans mon livre plus de 6 ou 7 lignes. Mais explique-moi clairement et véridiquement.
      Fais attention à l’époque, c’est en 1847, l’été des affaires Praslin et Teste.
      Par la même occasion, dis-moi un peu ce que tu deviens et fabriques.
 

***

À Sainte-Beuve.

      Croisset, dimanche [début janvier 1867].
      Mon cher Maître,
      La Princesse m’écrit que vous êtes souffrant depuis longtemps déjà. Qu’avez-vous donc ? Ne faites pas la bêtise de devenir gravement malade. Soignez-vous. Reposez-vous ! Et ayez l’obligeance de me donner de vos nouvelles.
      Si vous ne pouvez m’écrire, je me recommande à M. Troubat.
      En vous la souhaitant «bonne et heureuse» je vous embrasse, cher maître.
 

***

À Jules Troubat.

      [Croisset, jeudi [janvier 1867].
      Merci derechef. Vous me mettez, comme on dit, «du baume dans le sang».
      La solution que vous m’annoncez ce matin m’a été prédite hier par quelqu’un qui s’y connaît. Il serait possible que notre cher maître arrivât à se guérir complètement.
      
Prêchez-le, pour qu’il ne fasse rien du tout.
      
Donnez-moi de ses nouvelles, quand vous en aurez le loisir.
      Mille poignées de main de votre
      G.F.
 

***

Au comte René de Maricourt.

      Croisset, près Rouen, 4 janvier 1867.
      Monsieur et cher Confrère,
      En rejetant les deux tiers et demi des choses extra-aimables que vous m’écrivez, il en resterait encore assez pour contenter les plus difficiles. Vous me paraissez un très aimable homme ; telle est mon opinion sur vous. Donc, je vous prie de vous rappeler ceci :
      Vers la fin de février, à partir du 20 ou 25, je serai à Paris, boulevard du Temple, 42, où je resterai jusqu’au mois de juin. Je compte sur votre visite, une heure de conversation valant mieux que dix lettre[s. Vous m’y trouverez tous les dimanches ; on y déjeune à onze heures. Apportez-moi vos manuscrits, pourvu qu’ils soient lisibles, et comptez sur moi entièrement.
      Je ferai tout ce que je pourrai pour vous être agréable. Quant à vous faire avoir des articles, je ne demande pas mieux que d’en demander pour vous ; mais entre les promesses et l’exécution d’icelles il y a loin, comme vous savez. Enfin nous verrons.
      Certainement il faut continuer ! Quand on a votre talent on doit s’en servir.
      Vous avez voyagé, vous connaissez le monde, vous êtes un homme, allez donc ! Il s’agit de mettre sa tête dans ses deux mains, et de bien réfléchir, et de ne pas se lasser.
      Il est cependant une illusion que je dois vous ravir, c’est celle que vous avez relativement à la possibilité de gagner quelque sol. Plus on met de conscience dans son travail, moins on en tire de profit. Je maintiens cet axiome la tête sous la guillotine. Nous sommes des ouvriers de luxe ; or, personne n’est assez riche pour nous payer. Quand on veut gagner de l’argent avec sa plume, il faut faire du journalisme, du feuilleton ou du théâtre. La Bovary m’a rapporté... 300 francs, que J’AI PAYÉS, et je n’en toucherai jamais un centime. J’arrive actuellement à pouvoir payer mon papier, mais non les courses, les voyages et les livres que mon travail me demande ; et, au fond, je trouve cela bien (ou je fais semblant de le trouver bien), car je ne vois pas le rapport qu’il y a entre une pièce de cinq francs et une idée. Il faut aimer l’Art pour l’Art lui-même ; autrement, le moindre métier vaut mieux.
      Nous causerons de tout cela et de bien d’autres choses, avant deux mois, j’espère. D’ici là je vous serre la main et suis vôtre.
      Envoyez-moi votre roman paru dans la Revue Contemporaine (l’aîné de celui que je connais) ; mais je vous demande d’avance la permission de ne pas vous écrire dessus une longue lettre, car je travaille présentement beaucoup.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Dimanche 10 [janvier 1867].
      Madame et Princesse,
      Vous n’avez pas besoin, pour m’écrire, d’avoir à me conter des «choses intéressantes». Des nouvelles de vous, quelles qu’elles soient, m’intéressent, et puis comment ne pas désirer vos lettres qui sont... mais je me tais ! Pour n’avoir pas l’air d’un vil courtisan.
      
En fait d’existence monotone, la mienne ne le cède à aucune ! Aussi vais-je interrompre ce train de vie, plus laborieux qu’agréable. Car, au milieu de la semaine prochaine (dans dix jours environ), je me précipiterai vers la rue de Courcelles, et avec quelle joie ! Je doute, comme vous, que le nouveau Régime de la Presse tourne à bien. Les journaux sont une des causes de l’abrutissement moderne (cela rentre dans la doctrine secrète). Mais le meilleur moyen de les rendre innocents est, je crois, de les laisser libres. La parole imprimée ne devrait pas avoir plus d’importance que la Parole prononcée. Espérons qu’on y arrivera ! [...]
      Mon «illustre amie», comme vous dites, a été assez malade. Elle est maintenant à Nohant. Je crois qu’elle va passer le reste de l’hiver dans le Midi.
      Je souhaite à Ponsard et à Dumas tout le succès possible. Je les applaudirai de grand coeur, si je peux être à leur première.
      Tant mieux que Sainte-Beuve se rétablisse ; il faut qu’il vive longtemps, nous en avons tous besoin. Vous faites bien d’avoir pour lui de l’affection, car il vous est sincèrement dévoué. Mais peut-on vous connaître et ne pas vous aimer, Princesse !
      C’est pourquoi je prends la liberté de vous baiser les deux mains et de vous affirmer que je suis entièrement vôtre.
      G. Flaubert.
 

***

À George Sand.

      Croisset, nuit de samedi [12-13 janvier 1867].
      Non, chère maître, vous n’êtes pas près de votre fin. Tant pis pour vous, peut-être. Mais vous vivrez vieille et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette race-là ; seulement, il faut se reposer. Une chose m’étonne, c’est que vous ne soyez pas morte vingt fois, ayant tant pensé, tant écrit, et tant souffert. Allez donc un peu, comme vous en aviez tant envie, au bord de la Méditerranée. L’azur détend et retrempe. Il y a des pays de jouvence, comme la baie de Naples. En de certains moments, ils rendent peut-être plus triste ? Je n’en sais rien.
      La vie n’est pas facile ! Quelle affaire compliquée et dispendieuse ! J’en sais quelque chose. Il faut de l’argent pour tout ! Si bien qu’avec un revenu modeste et un métier improductif, il faut se résigner à peu. Ainsi fais-je ! Le pli en est pris ; mais les jours où le travail ne marche pas, ce n’est pas drôle. Ah ! Oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. Et à propos d’argent, c’est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché, car il sera impossible d’y vivre, même aux plus riches, sans s’occuper de son bien ; il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant ! Moi, je continue à tripoter mon roman, et je m’en irai à Paris quand je serai à la fin de mon chapitre, vers le milieu du mois prochain.
      Et quoi que vous en supposiez, «aucune belle dame» ne vient me voir. Les belles dames m’ont beaucoup occupé l’esprit, mais m’ont pris très peu de temps. Me traiter d’anachorète est peut-être une comparaison plus juste que vous ne croyez.
      Je passe des semaines entières sans échanger un mot avec un être humain, et à la fin de la semaine il m’est impossible de me rappeler un seul jour, ni un fait quelconque. Je vois ma mère et ma nièce les dimanches, et puis c’est tout. Ma seule compagnie consiste en une bande de rats qui font dans le grenier, au-dessus de ma tête, un tapage infernal, quand l’eau ne mugit pas et que le vent ne souffle plus. Les nuits sont noires comme de l’encre, et un silence m’entoure, pareil à celui du désert. La sensibilité s’exalte démesurément dans un pareil milieu. J’ai des battements de coeur pour rien.
      Tout cela résulte de nos jolies occupations. Voilà ce que c’est que de se tourmenter l’âme et le corps. Mais si ce tourment-là est la seule chose propre qu’il y ait ici-bas ?
      Je vous ai dit, n’est-ce pas, que j’avais relu Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt ; cela m’a pris quatre jours. Nous en causerons très longuement, quand vous voudrez. Pourquoi suis-je amoureux de Siverain ? C’est que j’ai les deux sexes, peut-être ?
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset nuit de samedi [12-13 janvier 1867].
      Si c’est une consolation pour vous de savoir que je m’embête, soyez-le ! car je ne m’amuse pas démesurément. Mais je travaille beaucoup, ce qui fait que je m’emm... quand je dis que je travaille, c’est une manière de parler. Je me donne du mal et puis c’est peut-être tout. N’importe ! Je crois avoir passé l’endroit le plus vide de mon interminable roman. Mais je n’en referai plus de pareil. Je vieillis. Or, il serait temps de faire quelque chose de bien et d’amusant pour moi.
      Je passe des semaines entières sans voir un être humain, ni échanger une parole avec mes semblables. D’ailleurs, je deviens insociable comme l’individu Marat, qui est au fond mon homme. J’ai même envie de mettre son buste dans mon cabinet, uniquement pour révolter les bourgeois ; mais il est trop laid. Hélas ! Beau sous le rapport moral, mais pas de plastique. Si bien (car tout cela est une parenthèse) qu’ayant accepté à dîner avant-hier chez ma nièce, à Rouen, j’ai pris plaisir à engueuler différentes personnes de la localité qui se trouvaient là, et me suis rendu complètement désagréable. [...] Ce qui n’empêche pas Mme Sand de croire que de temps à autre «une belle dame vient me voir», tant les femmes comprennent peu qu’on puisse vivre sans elles. [...]
      Vous êtes bien gentils de m’avoir répondu tout de suite. Donnez-moi donc des nouvelles détaillées de Sainte-Beuve.
      J’espère vous voir dans un mois environ, quand j’aurai fini mon chapitre. Alors, je serai à la moitié de mon volumineux Coco, en étant moi-même un assez triste. [...]
 

***

À Sainte-Beuve.

      16 janvier 1867.
      Ah ! Sapristi ! Je suis content, cher maître ; votre lettre d’hier matin m’a causé une vraie joie.
      J’espère vous retrouver à la fin de ce mois-ci en pleine convalescence. Nous cauponiserons ensemble pour célébrer icelle.
      Il est fort possible que tout se rétablisse.
      Quant à mon bouquin, il n’est pas près d’être fini. J’achève la seconde partie. Je ne puis être débarrassé avant le milieu de 1869.
      Comme j’ai envie de vous voir ! En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse.
 

***

À George Sand.

      [Croisset] nuit de mercredi [23-24 janvier 1867].
      J’ai suivi vos conseils, chère maître, j’ai fait de l’exercice ! ! !
      Suis-je beau, hein ?
      Dimanche soir, à 11 heures, il y avait un tel clair de lune sur la rivière et sur la neige que j’ai été pris d’un prurit de locomotion et je me suis promené pendant deux heures et demie, me montant le bourrichon, me figurant que je voyageais en Russie ou en Norvège. Quand la marée est venue et a fait craquer les glaçons de la Seine et l’eau gelée qui couvrait les cours, c’était, sans blague aucune, superbe. Alors j’ai pensé à vous et je vous ai regrettée.
      Je n’aime pas à manger seul. Il faut que j’associe l’idée de quelqu’un aux choses qui me font plaisir. Mais ce quelqu’un est rare. Je me demande, moi aussi, pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes un grand homme ou un être charmant ? Je n’en sais rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’éprouve pour vous un sentiment particulier et que je ne peux pas définir.
      Et à ce propos, croyez-vous (vous qui êtes un maître en psychologie) qu’on aime deux personnes de la même façon ? Et qu’on éprouve jamais deux sensations identiques ? Je ne le crois pas, puisque notre individu change à tous les moments de son existence.
      Vous m’écrivez de belles choses sur «l’affection désintéressée». Cela est vrai, mais le contraire aussi ! Nous faisons toujours Dieu à notre image. Au fond de tous nos amours et de toutes nos admirations, nous retrouvons nous, ou quelque chose d’approchant. Qu’importe, si nous est bien !
      Mon moi m’assomme pour le quart d’heure. Comme ce coco-là me pèse sur les épaules par moments ! Il écrit trop lentement et ne pose pas le moins du monde quand il se plaint de son travail. Quel pensum ! Et quelle diable d’idée d’avoir été chercher un sujet pareil ! Vous devriez bien me donner une recette pour aller plus vite ; et vous vous plaignez de chercher fortune ! Vous !
      J’ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui me rassure sur sa santé, mais qui est lugubre. Il me paraît désolé de ne pouvoir hanter les bosquets de Cypris ! Il est dans le vrai, après tout, ou du moins dans son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai peut-être quand j’aurai son âge. Je crois que non, cependant. N’ayant pas eu la même jeunesse, ma vieillesse sera différente.
      Cela me rappelle que j’ai rêvé autrefois un livre sur Sainte-Périne. Champfleury a mal traité ce sujet-là. Car je ne vois pas ce qu’il a de comique ; moi, je l’aurais fait atroce et lamentable. Je crois que le coeur ne vieillit pas ; il y a même des gens chez qui il augmente avec l’âge. J’étais plus sec et plus âpre il y a vingt ans. Je me suis féminisé et attendri par l’usure, comme d’autres se racornissent, et cela m’indigne. Je sens que je deviens vache, il ne faut rien pour m’émouvoir ; tout me trouble et m’agite, tout m’est aquilon comme un roseau.
      Un mot de vous, qui m’est revenu à la mémoire, me fait relire maintenant la Jolie fille de Perth. C’est coquet, quoi qu’on en dise. Ce bonhomme avait quelque imagination, décidément.
      Allons, adieu. Pensez à moi. Je vous envoie mes meilleures tendresses.
 

***

À George Sand.

      [Croisset] mercredi [30 janvier 1867].
      J’ai reçu hier le volume de votre fils. Je vais m’y mettre quand je serai débarrassé de lectures moins amusantes probablement. Ne l’en remerciez pas moins en attendant, chère maître.
      D’abord, parlons de vous, «de l’arsenic». Je crois bien ! Il faut boire du fer, se promener et dormir et aller dans le Midi, quoi qu’il en coûte, voilà ! Autrement, la femme en bois se brisera. Quant à de l’argent, on en trouve ; et le temps, on le prend. Vous ne ferez rien de ce que je vous conseille, naturellement. Eh bien ! Vous avez tort, et vous m’affligez.
      Non, je n’ai pas ce qui s’appelle des soucis d’argent ; mes revenus sont très restreints, mais sûrs. Seulement, comme il est dans l’habitude de votre ami d’anticiper sur iceux, il se trouve gêné par moments, et il grogne «dans le silence du cabinet», mais pas ailleurs. À moins de bouleversements extraordinaires, j’aurai toujours de quoi manger et me chauffer jusqu’à la fin de mes jours. Mes héritiers sont ou seront riches (car c’est moi qui suis le pauvre de la famille). Donc, zut !
      Quant à gagner de l’argent avec ma plume, c’est une prétention que je n’ai jamais eue, m’en reconnaissant radicalement incapable.
      Il faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n’est pas extrêmement drôle. Mais tant d’autres, qui valent mieux que moi, n’ayant pas le sol, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la providence est d’ailleurs une manie si commune, qu’on doit s’en abstenir par simple bon ton.
      Encore un mot sur le pécune et qui sera seulement entre nous. Je peux, sans que ça me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c’est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs, si vous en avez besoin pour aller à Cannes. Je vous fais cette proposition carrément, comme si je la faisais à Bouilhet ou à tout autre intime. Pas de cérémonie ! Voyons !
      Entre gens du monde, ça ne serait pas convenable, je le sais ; mais entre troubadours on se passe bien des choses.
      Vous êtes bien gentille avec votre invitation d’aller à Nohant. J’irai, car j’ai grande envie de voir votre maison. Je suis gêné de ne pas la connaître, quand je pense à vous. Mais il me faut reculer ce plaisir-là jusqu’à l’été prochain. J’ai actuellement besoin de rester à Paris quelque temps. Trois mois ne sont pas de trop pour tout ce que je veux faire.
      Je vous renvoie la page de ce bon Barbès, dont je connais la vraie biographie fort imparfaitement. Tout ce que je sais de lui, c’est qu’il est honnête et héroïque. Donnez-lui une poignée de main de ma part, pour le remercier de sa sympathie. Est-il, entre nous, aussi intelligent que brave ?
      J’aurais besoin, maintenant, que des hommes de ce monde-là fussent un peu francs avec moi, car je vais me mettre à étudier la révolution de 48. Vous m’avez promis de me chercher dans votre bibliothèque de Nohant : 1° un article de vous sur les faïences ; 2° un roman du père X***, jésuite, sur la sainte Vierge.
      Mais quelle sévérité pour le père Beuve, qui n’est ni jésuite ni vierge ! Il regrette, dites-vous, «ce qu’il y a de moins regrettable, entendu comme il l’entendait». Pourquoi cela ? Tout dépend de l’intensité qu’on met à la chose.
      Les hommes trouveront toujours que la chose la plus sérieuse de leur existence, c’est jouir.
      La femme, pour nous tous, est l’ogive de l’infini. Cela n’est pas noble, mais tel est le vrai fond du mâle. On blague sur tout cela, démesurément, Dieu merci, pour la littérature, et pour le bonheur individuel aussi.
      Ah ! Je vous ai bien regrettée tantôt. Les marées sont superbes, le vent mugit, la rivière blanchit et déborde. Elle vous a des airs d’océan qui font du bien.
 

***

À George Sand.

      [Croisset] mardi [12 février 1867].
      Je viens de recevoir vos trois brochures en même temps que votre lettre, chère maître. Merci des unes et de l’autre.
      Je serai à Paris vers la fin de la semaine prochaine.
      Si vous y venez, quand sera-ce ? Soignez-vous pour nous.
      
Adieu. Je vous embrasse.
      Je suis au milieu du Coq. C’est bien estrange ! Ce qui est dire que ça me botte.
      Certainement, j’emploie le mot vache à mon usage. J’ai même inventé le verbe vacher. Je vache, tu vaches. Mais le plus beau c’est l’impératif : «vachons !».
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset dimanche [17 février 1867.
      Non, ma chère amie, je ne vous oublie pas !
      Si mes épîtres sont rares, c’est que je n’ai rien à vous dire, voilà tout ! Que faut-il faire pour vous calmer ? Dites-le !
      Au reste (ou du reste), j’irai vous porter mes excuses, moi-même, du 20 au 23 courant.
      Mme Sand est encore à Nohant et en reviendra je ne sais quand.
      M. Levallois est trop aimable ; qu’il ne se gêne nullement et publie dans son volume son article sur Salammbô. Il ne m’avait pas blessé, mais irrité, à cause des idées historiques qui, selon moi, étaient fausses. Je ne prétends imposer à personne mon opinion et serais fâché qu’on me fît des sacrifices.
      En fait d’opinions, je crois que mon présent livre les révoltera toutes, mais cela tient au sujet même. Tant pis, après tout ! Et à la grâce de Dieu !
      Je vous félicite de passer dans l’Opinion Nationale après l’Exposition.
      D’ici à l’hiver prochain, il ne faut rien publier, tout va être pris par les machines et les bottes sans coutures. Aussi MM. les gens de lettres, jaloux des industriels, se sont mis à «faire un ouvrage pour l’Exposition». Les phrases s’alignent à côté des clysopompes. Vive le progrès !
      Tenez-vous en joie. Je vous baise sur les deux côtés de votre joli col, et suis vôtre.
 

***

À Madame***

      Croisset, mardi soir [février 1867].
      M. de Maricourt ne s’est point trompé en préjugeant une sympathie entre nous deux. Son livre m’a tellement plu que je vais vous dire exactement, entièrement, ce que j’en pense. Si je le trouvais médiocre, je vous enverrais un éloge sans restrictions et tout serait dit. Mais les Deux Chemins sont une oeuvre à considérer. Donc, au risque de faire le pion (mais j’y suis contraint), je commence.
      Quant à de l’intérêt, il y en a beaucoup, et du talent aussi, un talent franc et charmant ; c’est plein de choses étudiées, vues, vécues. Jusqu’aux deux tiers du livre (à part quelques petites taches, des étourderies) j’ai à peu près tout admiré. Mais à partir du tremblement de terre (page 140), il me semble que le roman ne se tient plus sur les pieds. Je veux dire que les événements ne dérivent plus du caractère des personnages ou que ces mêmes caractères ne les produisent pas. Car c’est l’un ou l’autre (et même l’un et l’autre) dans la réalité. Les faits agissent sur nous et nous les causons. Ainsi, à quoi sert la révolution de Sicile ? Déborah n’avait pas besoin de cela pour s’en aller, et Pipinna pour mourir. Pourquoi ne pas leur avoir trouvé une fin en rapport naturel avec tous leurs antécédents ? Cela est de la fantaisie et donne à une oeuvre sérieusement commencée des apparences légères. Le roman, selon moi, doit être scientifique, c’est-à-dire rester dans les généralités probables. Voilà mon plus gros reproche et même le seul qui soit grave.
      J’ai été ravi tout d’abord par le portrait de Pipinna et l’intérieur de sa famille. Si tout était de ce calibre-là, le livre serait un chef-d’oeuvre. Stella, le père, la maman, tout cela est parfaitement fait. Certaines pages exhalent un parfum du midi qui vous pénètre ; on s’écrie : C’est ça.
      
J’aime beaucoup Déborah. Sa description de l’enfant mort est un bijou. Mais ce qui domine tout le livre, c’est la promenade en canot (pages 76 et suivantes). Quand on a écrit ces pages-là, on est capable de tout écrire. Pas un écrivain qui ne puisse s’en honorer.
      Le parallélisme entre les deux femmes marche naturellement, tout est bien engagé ; mais, après la soirée où Déborah chante, commence (pour moi) le revers de la médaille. J’ai compris jusque-là et admiré ce caractère, mais il devient trop voulu de la part de l’auteur. Je la trouve un peu trop actrice et poseuse ; les femmes perdues sont plus naïves. Quel intérêt a-t-elle à faire le monstre ? Il me semble que la vérité (probable) et la moralité du livre y auraient gagné, si elle eût fini par aimer Herman, juste au moment où celui-ci s’en fût dégoûté ! Du reste, elle a de beaux mouvements d’éloquence. Mais on se demande : est-ce vrai ? Tandis que l’on croit, comme si on les avait reçues soi-même, aux hyperboles orientales de Pipinna, parce qu’elle est humaine. Je crois, enfin, qu’à un certain moment l’auteur a voulu montrer son esprit et a perdu de vue ses personnages, si bien plantés tout d’abord. Cela commençait comme un grand roman, puis a tourné à la nouvelle.
      Je blâme le rêve (page 42) comme poncif. L’auteur ne s’aperçoit pas non plus parfois qu’il gâte ce qu’il vient de faire. Ainsi (page 23), entre deux paragraphes excellents, il intercale une naïveté qui détruit son effet : comme pour obéir à la grande loi du contraste. »
      Puisque vous me montrez le contraste, vous n’avez pas besoin de me le dire. Il y a (rarement il est vrai) des métaphores fausses, mais il y en a ; ainsi dans Un purgatoire en sol dièze, qui est un petit conte du meilleur goût : «je fus frappé de l’extrême douceur». Une douceur ne frappe pas. Ah ! Je suis un pédant ! Je sais bien. Mais quand on a de jolies mains, on doit les soigner. Or M. de Maricourt a non seulement une main d’artiste très bien faite et exercée, mais il a le biceps saillant, ce qui vaut mieux. Son livre a des parties énergiques et viriles. On y sent ce qui est la première des choses : une individualité. J’aurais encore beaucoup à vous dire, car ce livre, je vous le répète, m’a frappé. Je l’ai lu d’une haleine et je reviens de le feuilleter. Faites donc à son auteur mes compliments très sincères. Je voudrais le connaître, il me plaît.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Nuit de mercredi [1867].
      Tantôt à six heures, on m’a apporté de Rouen votre charmant cadeau, Princesse.
      Je le trouve si joli et il me plaît tellement que je l’ai gardé sur ma table au milieu de mes paperasses et que je le contemple, sans m’en lasser, comme un grand enfant que je suis. Je songerai donc à vous, tout en mangeant ; ce sera une fois de plus dans la journée. Mais ce qui flatte encore mieux que le cadeau, c’est le souvenir. Je ne me rappelais plus cette promesse, faite à Saint-Gratien, dans les bons jours que j’ai passés près de vous. J’imagine que le moment approche où vous allez partir pour Compiègne. Je ne me déplacerai pas avant votre retour, bien entendu. Comme mon voyage à Paris n’a, au fond, d’autre but que de vous voir, je tiens à ne pas vous manquer. Ma grippe et mon enrouement seront passés d’ici là, je l’espère. D’ailleurs tant pis !
      J’ai eu dernièrement des nouvelles de Sainte-Beuve, par Tourgueneff qui m’a fait une visite de vingt-quatre heures. Je connais peu d’hommes d’une conversation plus exquise (c’est de Tourgueneff que je parle et non de Sainte-Beuve ; on peut s’y tromper). Sa compagnie vous plairait infiniment, j’en suis sûr.
      Voilà de bien mauvais jours pour votre atelier, n’est-ce pas ? Quelle humidité, quel vilain temps ! Ne vous semble-t-il pas, quelquefois, que l’eau du ciel nous entre dans le coeur et y fait des larmes ? C’est pour cela qu’il faut se créer un autre monde, en dehors de la nature : l’Idéal console du Réel. Il y a pourtant de belles réalités, et qui sont bonnes en même temps.
      Je vous baise les deux mains, Princesse,
      et suis tout à vous.
      G. Flaubert.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, jeudi, 11 heures, 28 février 1867.
      Mais, mon pauvre loulou, il me semble que la décence exigeait que ce fût la nièce qui écrivît d’abord à son oncle. Il est vrai que ton vieux ganachon ne tient pas beaucoup à la décence ! C’est là ce qui te justifie à mes yeux des reproches amers que tu m’envoies.
      Je savais le voyage peu agréable de ton époux. L’important, c’est que la ferme est vendue et qu’on sera délivré des lamentations du gérant et du fermier.
      Quant à ta grand’mère, ne crois pas qu’elle en sera plus tranquille. Il est dans sa nature de se tourmenter toujours. Quand les sujets d’inquiétude lui manquent, elle en invente : elle ne sait que s’ingénier pour se rendre malheureuse.
      En fait de nouvelles «du Théâtre et des Arts», je ne puis t’en donner aucune. Je n’ai pas encore été à aucun spectacle et n’irai probablement de tout l’hiver que pour la première de Ponsard et la première de Dumas. Je m’occupe exclusivement de l’histoire de 48. Cela remplace les faïences. Mes courses principales sont finies, et j’aurai écrit à la fin de cette semaine deux pages, ce qui est beau. Il est probable que j’irai voir samedi prochain ce pauvre Bouilhet. Je partirai le matin et reviendrai le soir.
      Pourquoi donc ces névralgies dans ta caboche, mon mimi ? Ce sont des migraines, n’est-ce pas ?
      Tu ne me dis pas si j’aurai l’honneur et le plaisir de votre visite le mois prochain ?
      Adieu, mon Caro. écris-moi le plus souvent que tu pourras, au lieu de rêvasser au coin de ton feu, comme tu dis.
      Ton vieil oncle qui t’aime.
 

***

À George Sand.

      [Paris, fin février-début mars 1867].
      Chère maître,
      Vous devriez vraiment aller voir le soleil quelque part. C’est bête d’être toujours souffrante ; voyagez donc ; reposez-vous. La résignation est la pire des vertus.
      J’aurais besoin d’en avoir pour supporter toutes les bêtises que j’entends dire ! Vous n’imaginez pas à quel point on en est. La France, qui a été prise quelquefois de la danse de Saint-Guy (comme sous Charles VI), me paraît maintenant avoir une paralysie du cerveau. On est idiot de peur : peur de la Prusse, peur des grèves, peur de l’Exposition qui «ne marche pas», peur de tout. Il faut remonter jusqu’en 1849 pour trouver un pareil degré de crétinisme.
      On a tenu, au dernier Magny, de telles conversations de portiers, que je me suis juré intérieurement de n’y pas remettre les pieds. Il n’a été question tout le temps que de M. de Bismarck et du Luxembourg. J’en suis encore gorgé ! Au reste, je ne deviens pas facile à vivre ! Loin de s’émousser, ma sensibilité s’aiguise ; un tas de choses insignifiantes me font souffrir. Pardonnez-moi cette faiblesse, vous qui êtes si forte et si tolérante !
      Le roman ne marche pas du tout. Je suis plongé dans la lecture des journaux de 48. Il m’a fallu faire (et je n’en ai pas fini) différentes courses à Sèvres, à Creil, etc.
      Le père Sainte-Beuve prépare un discours sur la libre pensée, qu’il lira au Sénat, à propos de la loi sur la presse. Il a été très crâne, savez-vous.
      Vous direz à votre fils Maurice que je l’aime beaucoup, d’abord parce que c’est votre fils et secundo parce que c’est lui. Je le trouve bon, spirituel, lettré, pas poseur, enfin charmant «et du talent».
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Paris, début de mars 1867].
      Ma chère Caro,
      Je me suis occupé de toi, relativement à Couture.
      La conduite inqualifiable qu’il a tenue avec l’impératrice et ce que m’avait dit de lui, dernièrement, la Princesse m’ont engagé à prendre de plus amples informations. J’ai écrit à Mme Sand ; ce matin elle m’a envoyé une lettre que je te montrerai et d’où il résulte que tu aurais tort d’entrer en relations avec un pareil monsieur.
      Je vais aujourd’hui me trouver avec des amis intimes d’Amaury Duval, que je connais d’ailleurs, et qui est un homme charmant. J’ai vu de lui des portraits au crayon, exquis ; je demanderai ce qu’il en coûterait.
      Ta bonne maman t’aura, sans doute, raconté ma scène avec la baronne ; je te la narrerai plus au long. C’était beau de bêtise, je t’assure.
      Quel est le fameux violoncelliste avec qui tu as si bien joué dimanche ?
      Moi, dimanche prochain, j’entendrai pour la seconde fois la fameuse Suédoise qui pince le violon d’une manière si distinguée.
      Feydeau, l’autre jour, devant un «aréopage» de gens de lettres, a encore parlé avec exaltation des critiques que Mme Commanville lui avait faites sur ses livres ! Je me suis rengorgé, bien entendu.
      Comme il m’ennuie de ne pas voir ta bonne fraîche mine que je bécote.
      Ton vieux oncle en baudruche.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Paris], 15 [13] mars 1867.
      [...] Mon impression sur Galilée est que : c’est pitoyable ! On ne peut pas se figurer une oeuvre dramatique plus piètre, plus veule, plus ennuyeuse.
      Puisque tu tiens à savoir des nouvelles des théâtres, je t’apprendrai aussi que don Carlos a paru lamentable aux connaisseurs et a fortement embêté le public.
      J’assisterai samedi prochain à la première d’Alexandre Dumas fils au Gymnase. Mais, en fait de spectacle, j’en vois un presque tous les soirs qui me divertit parfois extrêmement : je veux dire les noces qui se passent chez Bonvalet. Dans la grande salle vitrée faisant face à ma fenêtre, j’aperçois des bourgeois et des bourgeoises gambadant comme des singes. Tous les messieurs sont en habits noirs, toutes les demoiselles en robes blanches. L’ensemble de tous ces gens qui se remuent (sans que j’entende rien de la musique) me paraît étrange et fou. Tout à l’heure la lune brillait dans le ciel, un peu à droite, à côté de la maison, et cette grandeur et cette petitesse faisaient un contraste qui avait du cachet.
      
M. René de Maricourt n’a rien d’attrayant à première vue, mais je le crois un excellent garçon, et très malheureux, très à plaindre. Il m’a dit que son frère était un fou fieffé : le gaillard aimait beaucoup les cocottes et le vin, particulièrement celui d’Asti ; dix bouteilles de ce cru ne l’effrayaient pas. Avant de servir le pape, il avait été soldat de Garibaldi et avait fait toutes sortes d’extravagances.
      Adieu, mon bibi. Je t’embrasse bien fort.
      Ton vieux ganachon qui t’aime.
      P. -S. – Dis à ta bonne maman de m’écrire. Nos deux dernières lettres se sont croisées, et franchement elle doit être moins fatiguée d’écrire que moi.
      Je n’ai pas bougé de mon domicile depuis dimanche soir. Mais demain je me lève à 9 heures et me mets en courses. J’en ai quatorze d’inscrites sur ma liste. Forte journée de voiture, hélas !
      J’ai eu hier à déjeuner Ernest Chevalier.
      Ton mari a pu te dire qu’il m’avait surpris buvant le champagne dans des seaux et dansant le cancan avec des demoiselles de l’Opéra. B*** n’est pas très éloigné de se figurer de cette façon la vie que je mène à Paris. Pourquoi sa lettre m’a-t-elle révolté ? C’est bête, de ma part ; n’importe ! sa lettre m’a choqué.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Dimanche [mars 1867].
      Madame,
      J’ai eu des nouvelles de Votre Altesse hier, par Bouilhet ; je sais donc que vous vous portez bien, c’est l’essentiel. Quand vous n’aurez rien de mieux à faire vous serez néanmoins bien bonne de m’envoyer un peu de cette écriture qu’on lit avec autant de plaisir que de peine. Autant n’est pas juste, car l’un l’emporte sur l’autre.
      Je vous félicite d’avoir traversé ce mois-ci sans rhume, grippe, ou douleur ; il a fait sur «mes bords» un froid atroce terminé par un dégel abominable. J’ai eu des toits crevés, bref un tas d’événements pittoresques mais désagréables.
      Le plus désagréable c’est de vivre loin de vous. Mon temps de solitude va heureusement cesser, car je compte me présenter chez vous vers le milieu du mois prochain.
      Je vis dans une telle ignorance des choses de ce monde que j’ignorais les changements de ministre, et la suspension de Galilée. Ne trouvez-vous pas que Ponsard tourne au Sixte-Quint ?
      Voilà les jours qui rallongent et la lumière qui revient. Travaillez-vous ?
      Quant à moi, j’ai fait cet hiver tout ce que j’ai pu et j’ai la conscience nette comme un bon casseur de cailloux !
      Ah ! Si le pauvre tas que j’élève pouvait vous plaire, je serais bien content !
      J’aimerais à écrire quelque chose qui vous fût réellement agréable ! Car je vous avouerai, Princesse, que je redoute beaucoup votre jugement et que j’ambitionne votre suffrage. Le nombre des gens pour lesquels je fais des livres est très restreint, et comme il y a peu d’esprits de la trempe du vôtre, j’aimerais mieux avoir amusé ou émotionné Votre Altesse que toute une foule.
      Permettez-moi, je vous prie, de vous baiser les mains, en vous assurant que je suis
      Votre très humble et dévoué
       G. Flaubert.
 

***

À Jules Duplan.

      Paris, dimanche 17 mars 1867, 6 heures du soir.
      Mon cher Bonhomme,
      J’ai été bien content, ce matin, en recevant ta lettre. Je commençais à trouver qu’elle tardait à venir. J’avais même été, jeudi, chez Blamont, pour avoir de tes nouvelles. Enfin, tu vas bien et tu t’amuses ! «Taïeb, taïeb quetir !»
      Tu ne saurais croire comme tu me manques ici, et je serais bien dupe si je m’en retournais à Croisset avant ta rentrée à Paris. Dans ce cas-là, il faudra que tu viennes me voir là-bas, ne serait-ce qu’un jour.
      Tu es juste maintenant dans le milieu dont j’aurais besoin pour mon roman sur l’orient moderne. Tu vois les choses et fréquentes des binettes qui me seront indispensables. Pense-z-y. je ne te demande pas, bien entendu, de prendre des notes ; mais j’en prendrai d’après tes souvenirs tout récents, que tu me dérouleras dans le silence du cabinet.
      Blamont a été très gentil. Lévy m’a enfin prêté cinq mille francs, que j’espère, du reste, lui rendre au mois de mai prochain ; car ma mère a vendu sa ferme de Courtavent et veut nous en partager le montant. Le premier payement aura lieu dans six semaines ; je dois avoir, alors, dix mille francs, dont je cracherai la moitié à l’israélite. Pour remercier Blamont de ses bons services, je lui ai communiqué deux palimpsestes HENAVRMES : l’un est un procès-verbal de gendarmerie ; l’autre, les mémoires secrets d’une dame. Pas n’est besoin de dire que les deux documents sont lubriques.
      Je suis arrivé de Croisset, ici, avec Monseigneur, le 19 février, pour la centième de la conjuration. Trois jours après, la mère de Bouilhet mourait. Le pauvre bougre a passé par d’atroces moments. Notre ami Maxime a publié, dans la Revue des Deux Mondes, un grand article sur le télégraphe, et est maintenant lancé dans les voitures. Ses Forces perdues ont paru en volume. Connais-tu cela ? C’est évidemment ce qu’il a fait de meilleur.
      J’ai eu aujourd’hui Graindorge, le Major et les Bichons, et il ne fut question, bien entendu, que des Idées de Madame Aubray, dont la première a eu lieu hier. Succès énorme, je crois.
      Mais le plus beau a été le père Dumas, qui s’est par trois fois présenté au public pour se faire applaudir à la place de son fils.
      Non, tu n’imagines pas quelque chose d’em... comme Galilée ; «nous renonçons à peindre». (Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, liv. III.)
      Notre grand historien national baisse un peu ; je vois moins d’enthousiasme que l’année dernière. Le poète Glatigny improvise à l’Alcazar et Lagier se range. Elle vit en garni et paye des dettes...
      Je cherche quelles nouvelles à t’envoyer et je n’en trouve plus ; il reste donc à te parler de moi. Tu me demandes si je suis content de ce qui est fait ? Franchement, je n’en sais rien. Présentement, je lis un tas de choses sur 48. Je vais à la bibliothèque des députés et je recueille des renseignements de droite et de gauche. Ah ! Combien je voudrais être dans ta peau, – ou plutôt à côté d’icelle – pour fumer ensemble un chibouk sous les arbres de l’Esbékieh ! Tu n’imagines pas l’abominable hiver que nous avons ; il fait, par moments, aussi froid qu’au mois de janvier ! La neige tombe et le vent nous coupe en quatre.
      La présente est stupide ; je viens de l’écrire en hâte. Il est sept heures ; je n’ai que le temps de dîner, après quoi j’irai chez la Princesse, où l’on joue un proverbe de Feuillet ; tu sais que c’est mon auteur !
      Adieu. Reviens-nous le plus tôt possible. Amitiés au Grand.
 

***

À Eugène Crépet.

      [Paris] vendredi soir [mars ou avril 1867].
      Mon Ami très cher,
      Vous êtes bien aimable, mais bien pressé ! Cela me flatte, mais me gêne. Pour avoir fait une promesse de pareille nature à Charles-Edmond, je me suis reculé d’un an dans la confection de Salammbô ! Si je vous répondais par un oui formel, il en serait de même pour le roman auquel je suis attelé. J’ai besoin, pour travailler, de la plus complète liberté d’esprit ; ce qui chauffe les autres me glace, ce qui les anime me paralyse. Ma haine pour la typographie est telle que je n’aime pas à entrer dans une imprimerie et que j’ignore la manière de corriger les épreuves. Je vous réponds donc brutalement : laissez-moi tranquille, ou autrement je n’en finirai jamais.
      Vous ne doutez pas que je n’aie envie 1° d’entrer dans votre papier, puisqu’il est vôtre, et 2° de gagner quelques piastres avec ma copie. Voilà deux vérités qui me semblent incontestables.
      Mon bouquin ne peut être fini avant la fin de 1869, ainsi vous avez du temps. Quant à revoir mon traité avec Lévy, je ne l’ai pas sous la main ; il est à Croisset. Voulez-vous venir me voir un de ces matins (avant midi) à partir de mardi ou mercredi prochain ? Je ne vous donne rendez-vous ni dimanche ni lundi, parce que je serai absent ces deux jours-là. Je suis content que vous vous soyez arrangé avec M. de Maricourt.
      Mille poignées de main et tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, lundi matin, 8 avril 1867.
      Mon pauvre Loulou,
      Comment vas-tu ? Causons un peu.
      J’ai eu, hier, de vos nouvelles par Mme Brainne, ta voisine. Je sais, en conséquence, que tu continues à embellir les soirées de m le préfet, chose qui ne me paraît pas difficile si toutes ses réceptions ressemblent à celles que j’ai vues.
      Celle que tu vas avoir ce soir, chez toi, sera probablement plus amusante, car c’est aujourd’hui, n’est-ce pas, qu’a lieu le fameux quintette ? Je voudrais y être, pauvre chérie !
      Je vais tantôt aller à notre dîner de Magny, où j’apprendrai comment s’est passée réellement la fameuse séance du Sénat où Sainte-Beuve a pris la défense de Renan. Demain je fais mon expédition de Creil, et samedi prochain je dîne chez le père Baudry : tel est le programme de ma semaine.
      «L’horizon politique se rembrunit. » Personne ne pourrait dire pourquoi, mais il se rembrunit, il se noircit même. Les bourgeois ont peur de tout ! Peur de la guerre, peur des grèves d’ouvriers, peur de la mort (probable) du Prince Impérial ; c’est une panique universelle. Pour trouver un tel degré de stupidité, il faut remonter jusqu’en 1848 ! Je lis présentement beaucoup de choses sur cette époque : l’impression de bêtise que j’en retire s’ajoute à celle que me procure l’état contemporain des esprits, de sorte que j’ai sur les épaules des montagnes de crétinisme. Il y a eu des époques où la France a été prise de la danse de Saint-Guy. Je la crois, maintenant, un peu paralysée du cerveau. Tout cela, chère madame, «n’est pas rassurant pour les affaires». Ce que tu me dis de ton amie ne me surprend nullement. Voici des lignes que je lisais hier au soir dans un fort bouquin et qui m’ont fait penser à elle :
      «La vraie manière de souffrir, c’est de quitter le chemin de sa destinée. Des punitions immédiates et qui sortent elles-mêmes de l’ordre des choses atteignent tout homme qui s’écarte de cette voie, et proportionnellement au degré dont il s’en écarte. » (Jouffroy, Cours de droit naturel.) Pensée forte, pour être mise dans un album.
      Je n’ai pas été à l’Exposition, ayant d’autres choses à faire ; il y a des vitrines très amusantes, quoi qu’on dise.
      À toi. Ton vieil oncle.
      J’attends Monseigneur dimanche ; il restera chez moi jusqu’au mercredi suivant.
 

***

À Louis Bouilhet.

      Nuit de lundi [8-9 avril 1867].
      Monseigneur,
      J’ai lu le roman de Mme Régnier. Nous en causerons tout à l’heure.
      Ma grippe a l’air de se passer. Mais elle a été violente et j’ai peur qu’elle ne recommence dans mes courses que je vais être obligé de faire à Sèvres et à Creil. Il faut pourtant que je m’y résigne. Car je ne puis aller plus loin, dans ma copie, sans voir une fabrique de faïence. Je bûche la Révolution de 48 avec fureur. Sais-tu combien j’ai lu et annoté de volumes depuis six semaines ? Vingt-sept, mon bon. Ce qui ne m’a pas empêché d’écrire dix pages.
      Hier, chez la Princesse, où j’ai dîné, Théo m’a dit qu’il avait organisé un sous-Magny chez Mme de Païva. Je serai invité au premier vendredi ; je te dirai ce qui en est.
      Le Moniteur a donné inexactement la séance du Sénat où le père Beuve s’est signalé par sa haine des prêtres ; il a été énorme. Le public est pour lui. Il a reçu hier des visites et des félicitations en masse.
      J’attends Duplan dans une huitaine de jours. Les Bichons partent demain soir pour Rome. Je dînerai probablement un de ces jours avec le prince, chez la Tourbey. Le public est très froid aux Idées de Madame Aubray. Il y a tous les soirs quelques sifflets. Quant au succès d’argent, il est énorme. Je n’ai pas été à l’Exposition et n’irai pas d’ici à longtemps. Voilà toutes les nouvelles.
      Ce que je blâme dans Un Duel de salon, c’est le fond de l’histoire. Cette invention d’un ancien forçat déguisé en grand seigneur et captant le coeur d’une riche veuve me semble manquer de vérité et de nouveauté. Le style, la psychologie, les descriptions, en un mot la forme entière du livre dépasse de beaucoup la fable. Et j’ai été tout désillusionné en arrivant au secret de la comédie. Une fois cette réserve faite, je trouve l’oeuvre pleine de qualités très remarquables. Telle est mon opinion sincère. J’ai été surtout frappé de la nouveauté et (de) la justesse de certaines comparaisons. Comment peut-on, avec tant d’esprit, tomber dans la rengaine du forçat en gants blancs ! Ce qui n’empêche pas le livre d’être amusant et de pouvoir être présenté bravement à un journal. Mme Régnier veut-elle que je tente l’épreuve au grand ou au petit Moniteur ? Je suis à ses ordres. Quant à réussir, je ne promets rien. Mais je ferai la réclame très chaudement et très sincèrement.
      Quant aux critiques de détail, je reproche au commencement d’avoir trop de dialogues. (tu sais du reste la haine que j’ai du dialogue dans les romans. Je trouve qu’il doit être caractéristique.) je me permettrai également de blâmer un certain nombre d’expressions toutes faites, telles que, dans la première page : «se mettant de la partie, lui donna gain de cause. » Puis, à côté de cela, des choses ravissantes : «une de ces mains expressives qui parlent avec le bout des ongles !» de semblables raretés sont fréquentes.
      Charmant, le chapitre II : le Bois de Boulogne. Pourquoi n’avoir pas commencé le roman à cet endroit-là avec les portraits des deux rivales ?
      J’aime beaucoup le bal, où il y a d’excellents détails : «des nuages de gaze et de dentelles coupés par des éclairs de rubis et de diamants passaient aux bras de cavaliers aussi noirs que possible. » Pourquoi gâter une vraie merveille de style ! Oh ! les femmes !
      Page 43, nous retombons dans Célimène et Arsinoé !
      La sortie de d’Arelle fumant son cigare, excellente !
      Les rêveries de Madeleine au soleil levant, très bon. Il y a un vrai talent de moraliste dans l’analyse de Madeleine en prières. C’est senti et profond.
      Page 99 : «offrant en miniature un tableau de l’industrie universelle. » Hum ! hum !
      Les deux dialogues entre la duchesse et le comte, chapitres IX et X, sont pleins de talent scénique. À la bonne heure ! Rien, ici, ne pourrait remplacer le dialogue.
      De Breuil et sa maladie m’intéressent peu. On n’a nulle inquiétude sur son compte. La visite que ses deux amis lui font est spirituelle.
      Page 57. Les preuves de l’identité (fausse) du comte devaient, il me semble, être données ici par Madeleine. Cela dérouterait le lecteur qui serait convaincu, comme de Breuil, que le comte est un honnête homme ? ? ? Et ça abrégerait les explications postérieures.
      Page 161. Le langage des deux personnages en scène est-il bien vrai ? «Heureux l’homme qui a su faire vibrer les nobles instincts de votre âme, madame. »
      Gustave, l’artiste sceptique, est un personnage de vaudeville. Il ressemble trop au confident de toutes les pièces.
      Mais le roman prend une allure beaucoup plus relevée à partir du chapitre XIV commençant par la description de Nice, qui est un morceau.
      
Malgré des phrases telles que celle-ci : «les premiers mois de mariage furent pour les deux époux un enchantement perpétuel», les premiers détachements du comte sont finement faits.
      Le domino jaune, enveloppé de jais noir, fait une grande impression, excite la curiosité, et le dialogue est bon. Une phrase sur la voix du domino, exquise de justesse.
      J’aime la description d’Hélène courant à cheval. Mais je demande, en toute humilité, si l’action héroïque qu’elle fait n’est pas un peu poncive ?
      Chapitre XIX. Pourquoi Venise ? Puisque rien d’utile au roman ne s’y passe, ou plutôt ce qui s’y passe pourrait être dit en trois mots.
      Page 279. Bon, le boudoir d’Hélène, et le dialogue qui s’y trouve, idem. Je trouve superbe le marquis de Ver et la fin du chapitre XXI.
      Les scènes du chalet sont intéressantes ; on a peur pour cette pauvre Madeleine ; il y a de la puissance dans toute cette partie-là. De la puissance dramatique, il me semble. On regrette que ça ne soit pas sur les planches.
      La lâcheté du comte est concevable en ce sens qu’elle est bien amenée ; mais l’atrocité d’Hélène (dont j’admire le caractère) aurait dû être préparée, dans les parties précédentes, par des motifs, des faits plus explicites.
      Le marchand d’huile est comique et réussi.
      La confession du comte est raide ! ! ! Ici, selon moi, est (je le répète) le défaut constitutionnel du comte.
      La salle admire, l’auteur en a tiré bon parti, et les conséquences se déroulent logiquement. L’entrevue entre les deux rivales, à Paris, est ce qu’elle devait être.
      Le suicide de Madeleine était indispensable comme drame ; mais, dans la réalité, elle aurait vécu en paix avec ce bon de Breuil, ce qui n’eût pas révolté le lecteur. Cette fin est amusante, du reste, comme tout le livre.
      Voilà tout ce que j’ai à en dire.
      Adieu, cher vieux, il est près de quatre heures du matin. Ce qui me fait une journée de dix-huit heures de travail. C’est raisonnable. Sur ce, je vais me coucher et t’embrasse.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, jeudi matin [avril-mai 1867].
      Mon Carolo,
      Je viens de recevoir les 350 francs inclus dans ta gentille lettre. Merci des uns (dont le besoin se faisait sentir) et de l’autre qui m’a été fort agréable.
      Je me suis très peu trimbalé dans le monde depuis ton départ, car je n’ai pas été dimanche chez la Princesse, ni lundi au Magny de la quinzaine, ni hier chez M. Cloquet où j’étais invité à dîner. Je vais aujourd’hui aller à l’Exposition avec la Princesse Mathilde. Je dînerai chez Mme Husson, mais demain et après-demain je ne sors pas de chez moi, afin de piocher pour finir mon chapitre avant mon retour dans ma patrie.
      Voilà des nouvelles peu intéressantes, mais je n’en ai pas d’autres à te donner. Quant à la politique, les bourgeois ont toujours une extrême venette de la guerre. Je ne crois pas, quoi qu’on dise, qu’elle ait lieu maintenant. Beaucoup de personnes de ma connaissance sont déjà parties pour la campagne. «Tout part. » Je n’ai pas envie de faire comme tout : le plus grand charme de la campagne est pour moi le voisinage et la société de ma belle nièce.
      Ton vieil oncle.
 

***

À George Sand.

      [Paris, mai 1867].
      Je m’ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles, chère maître. Que devenez-vous ? Quand vous reverrai-je ?
      Mon voyage à Nohant est manqué. Voici pourquoi. Ma mère a eu, il y a huit jours, une petite attaque. Il n’en reste rien, mais cela peut recommencer. Elle s’ennuie de moi et je vais hâter mon retour à Croisset. Si elle va bien vers le mois d’août et que je sois sans inquiétude, pas n’est besoin de vous dire que je me précipiterai vers vos pénates.
      En fait de nouvelles, Sainte-Beuve me paraît gravement malade et Bouilhet vient d’être nommé bibliothécaire à Rouen.
      Depuis que les bruits de guerre se calment, on me semble un peu moins idiot. L’écoeurement que la lâcheté publique me causait s’apaise.
      J’ai été deux fois à l’Exposition ; cela est écrasant. Il y a des choses splendides et extra-curieuses. Mais l’homme n’est pas fait pour avaler l’infini ; il faudrait savoir toutes les sciences et tous les arts pour s’intéresser à tout ce qu’on voit dans le Champ de Mars. N’importe, quelqu’un qui aurait à soi trois mois entiers et qui viendrait là tous les matins prendre des notes s’épargnerait par la suite bien des lectures et bien des voyages.
      On se sent là très loin de Paris, dans un monde nouveau et laid, un monde énorme qui est peut-être celui de l’avenir. La première fois que j’y ai déjeuné, j’ai pensé tout le temps à l’Amérique et j’avais envie de parler nègre.
 

***

À George Sand.

      [Paris] vendredi matin [mai 1867].
      Je m’en retourne vers ma mère lundi prochain, chère maître, et d’ici là je n’ai guère l’espoir de vous voir !
      Mais quand vous serez à Paris, qui vous empêchera de pousser jusqu’à Croisset, où tout le monde vous adore, y compris moi !
      Sainte-Beuve a enfin consenti à voir un spécialiste et à se faire sérieusement traiter. Aussi va-t-il mieux. Son moral est remonté.
      La place de Bouilhet lui donne quatre mille francs par an et le logement. Il peut, maintenant, ne plus penser à gagner sa vie, ce qui est le vrai luxe.
      On ne parle plus de la guerre, on ne parle plus de rien. L’Exposition seule «occupe tous les esprits» et les cochers de fiacre exaspèrent tous les bourgeois.
      Ils ont été bien beaux (les bourgeois) pendant la grève des tailleurs. On aurait dit que la Société allait crouler.
      Axiome : la haine du Bourgeois est le commencement de la vertu. Moi, je comprends dans ce mot de «bourgeois» les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote. C’est nous, et nous seuls, c’est-à-dire les lettrés, qui sommes le Peuple, ou pour parler mieux, la tradition de l’Humanité.
      Oui, je suis susceptible de colères désintéressées, et je vous aime encore plus de m’aimer pour cela. La bêtise et l’injustice me font rugir. Et je gueule, dans mon coin, contre un tas de choses «qui ne me regardent pas».
      Comme c’est triste de ne pas vivre ensemble, chère maître ! Je vous admirais avant de vous connaître. Du jour que j’ai vu votre belle et bonne mine, je vous ai aimée. Voilà. Aussi je vous embrasse très fort. Votre vieux
      G.F.
      Je fais remettre rue des Feuillantines le paquet de brochures relatives aux faïences.
      Une bonne poignée de main à Maurice. Un baiser sur les quatre joues de Mademoiselle Aurore.
 

***

À Madame Jules Sandeau.

      [Paris] mercredi, 3 heures [mai 1867 ?]
      Ah ! Sapristi ! Comme il est difficile de se rencontrer, ma chère amie. Nous qui vous attendions aujourd’hui, nous en sommes tout «marrys».
      Je ne serai pas chez moi vendredi dans l’après-midi, parce que j’ai un rendez-vous avec un commissaire de police pour des renseignements littéraires. Mais j’y serai tout l’après-midi de samedi, et en venant à quatre heures, vous trouverez ma nièce qui rentrera pour vous recevoir.
      Mille tendresses de votre vieux fidèle.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      Croisset, mardi, 6 heures [mai 1867].
      Je comptais voir Nefftzer lundi dernier (il y a eu hier huit jours) et, comme j’ai été ce jour-là à Versailles, revenir à Paris dans sa compagnie. Je ne l’ai pas rencontré et il n’est pas venu. mais je viens de lui écrire. Êtes-vous contente ?
      Que m’avez-vous chanté dans votre dernière lettre ? Et sur quelle herbe aviez-vous marché pour vous plaindre de ce qu’on ne vous «prônait pas» et soupirer après la grosse caisse ? Prenez garde, vous allez prendre la maladie parisienne de la célébrité. Pensez donc à vos livres, à votre style, et à rien de plus. Si je vous parle ainsi, c’est que 1° vous m’honorez de votre confiance, et que 2° j’ai le droit de prêcher la vertu littéraire, car je paie mes paradoxes.
      Vous avez beau me soutenir que vous travaillez, je vous affirme que non. J’entends, par travailler, lutter contre les difficultés et ne laisser une oeuvre que lorsqu’on n’y voit plus rien à faire. Vous êtes suffisamment préoccupée du Vrai, mais pas assez du Beau ; et je m’indigne (comme la dernière fois) quand je vous entends me parler de talents du XXIIIe ordre (comme André Léo ou je ne sais plus qui). Acharnez-vous donc sur les classiques, sucez-les jusqu’à la moelle ; ne lisez rien de médiocre comme littérature, emplissez-vous la mémoire de statues et de tableaux, et regardez surtout au delà du peuple, car c’est un horizon borné et transitoire. Ah ! Quel livre c’eût été que le Roman d’une ouvrière, avec un peu plus de patience et de concentration ! Ne sentez-vous pas qu’il y a là dedans des choses excellentes à côté de choses poncives ? Si vous aviez songé davantage à l’harmonie du livre, la disparate entre le jeune premier, personnage convenu, et votre ouvrière, personnage vrai, n’eût pas existé.
      C’est parce que je fais un très grand cas de votre esprit que je vous dis toutes ces vérités ; et là-dessus je vous embrasse très tendrement sur les deux côtés de votre joli col.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mardi matin [fin mai-début juin 1867].
      Je viens de lire avec bien du plaisir ta gentille lettre, mon Carolo. Tant mieux que vous soyez contents de mon logement ! C’est dans cet espoir-là qu’il était offert. Il me serait impossible de vous suivre dans vos promenades, car au mal de dents a succédé un rhumatisme du pied qui m’empêche de me tenir debout ; aussi, je n’irai pas voir demain les Bohémiens. Monseigneur viendra dîner ici et passera la journée de jeudi [...].
      Je n’ai aucune nouvelle à t’apprendre, je n’ai pas vu un chat depuis votre départ ; ma plus grande distraction a été l’orage dans la nuit de dimanche. Le temps s’est rafraîchi.
      Ton vieux ganachon qui t’aime.
      Tu diras à Ernest que j’ai retrouvé le paquet de lettres dont j’étais inquiet ; embrasse-le de ma part (pas le paquet de lettres, mais l’homme).
      Mon propriétaire, ou plutôt le séquestre, m’avait promis de mettre des persiennes neuves aux deux fenêtres qui sont sur le boulevard. Rappelle cette promesse au portier : j’aimerais que ce travail se fît pendant que vous êtes là, n’aimant pas que les ouvriers batifolent dans mon logement quand il n’y a personne. Le séquestre s’appelle M. Brûlé, mais son activité n’est pas brûlante !
 

***

À Maurice Schlésinger.

      2 juin 1867.
      Mon cher ami,
      J’ai trois choses à vous dire :
      1° Vous êtes venu en France dernièrement et je ne vous ai pas vu, ce qui n’est point gentil de votre part.
      2° Le fils de notre ancien ami Pradier désirerait avoir, dans la Gazette musicale, un article (d’éloges, bien entendu) sur un Album pour piano, qu’il a récemment publié. Je ne connais aucun des rédacteurs de la Gazette. Pouvez-vous, vous, lui faire avoir cet article ?
      Troisième question (importante et pressée, s. v. p.) : je suis forcé, dans le travail que je fais maintenant, de passer par la révolution de 48. Vous avez joué un rôle dans le Club des Femmes. Le récit exact de cette soirée se trouve-t-il quelque part ? Ce qui serait bien, ce serait de recueillir vos souvenirs à ce sujet et de me les envoyer lisiblement écrits – car j’ai souvent du mal à déchiffrer vos rares épîtres. Tel est le service que j’attends de vous, cher ami. Si Mme Maurice est de retour à Bade, présentez-lui mes meilleurs souvenirs.
      Je vous embrasse et suis vôtre.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, vendredi, 4 heures [7 juin 1867].
      Ma chère Caro,
      Les Souverains désirant me voir, comme une des plus splendides curiosités de la France, je suis invité à passer la soirée avec eux lundi prochain.
      Mon intention est d’arriver à Paris dimanche, à 4 heures 20.
      N’y aurait-il pas moyen de loger dans mon logement, pour deux nuits seulement ? Car je repartirai mardi matin. Après quoi, je vous rendrai ma propriété.
      Je me contenterai du divan qui est dans mon cabinet, mais il faudra que tu me prêtes ma table de toilette.
      Tu me prêteras également our little tiger anselme pour aller aux Tuileries le lundi soir.
      Si vous n’avez pas d’invitation dimanche, il me serait plus commode ce jour-là (comme le suivant, du reste) de dîner chez vous. Ta grand’mère arrive à l’instant d’Ouville. Elle va très bien.
      
Je t’embrasse, mon loulou.
      Ton vieux Dérangeur d’oncle.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mardi, 2 heures [11 juin 1867].
      Mon Loulou,
      J’ai les boutons de manchette de ton époux attenant à une chemise.
      Tâche de me retrouver : 1° mon écrin et ma croix ; 2° mon passe-partout ; 3° la clef de ma cantine.
      Le père Cloquet arrivera seul ici jeudi.
      Dans quelle exaspération j’étais ce matin ! !
      Je vous embrasse, en exceptant de mes tendresses votre bon petit domestique de voyage.
      Ton vieux.
      Ce à quoi je tiens le moins, c’est à mon paletot, quoique je serais content de le retrouver.
      Ta mère va très bien.
      Nous vous attendons toujours demain par le train express du soir.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      [Fin mai 1867].
      C’était par pure discrétion, Princesse, que je ne vous écrivais pas, vous supposant trop occupée par les visites des Souverains pour avoir le loisir de penser à mon humble personne.
      Que les «absents aient tort» (quand c’est vous qui êtes l’absente !) je n’admets pas cela ! Vous n’en croyez rien, n’est-ce pas ? Autrement vous vous tromperiez, ce qui serait contraire à vos habitudes.
      Mais que voulez-vous que je fasse ici, dans l’isolement, sinon songer à vous ! C’est même la plus douce de mes occupations.
      Je vous remercie bien de l’intérêt que vous marquez pour ma mère. Je l’ai trouvée affaiblie et vieillie. Cependant je n’ai pas d’inquiétude immédiate.
      Je la mènerai voir l’Exposition vers le milieu de juillet, c’est-à-dire que, dans six semaines, Princesse, je me présenterai à Enghien ; et j’espère, quelque temps après, vous retrouver à Dieppe.
      Depuis mon retour dans ma patrie, je suis travaillé par un mal de dents qui me fait souffrir violemment. Car mon enveloppe de gendarme recouvre une sensitive. Heureux les gens qui n’ont pas de nerfs, les gens calmes et forts, ceux qui ne sont pas naturellement et toujours agités, comme les feuilles du tremble ! Mais j’ai peur de vous ennuyer avec mes plaintes.
      C’est vous, au contraire, qu’il faut plaindre. Car la vie que vous menez maintenant doit vous excéder ! Vous aimez trop le vrai pour vous plaire à l’officiel.
      Allons ! Que la foule des têtes couronnées vous soit légère et qu’elle passe vite !
      Gardez-moi toujours, de temps à autres, un bon souvenir et permettez-moi, Princesse, de vous baiser les deux mains, en vous assurant que je suis entièrement
      le vôtre.
      G. Flaubert.
 

***

À George Sand.

      [Croisset, vers le 15 juin 1867].
      J’ai passé trente-six heures à Paris au commencement de cette semaine, pour assister au bal des Tuileries. Sans blague aucune, c’était splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil orient. Il me semble que des idoles vont sortir de terre. On est menacé d’une Babylone.
      Pourquoi pas ? L’individu a été tellement nié par la démocratie qu’il s’abaissera jusqu’à un affaissement complet, comme sous les grands despotismes théocratiques.
      Le czar de Russie m’a profondément déplu ; je l’ai trouvé pignouf. En parallèle avec le sieur Floquet qui crie, sans danger aucun : «vive la Pologne !» Nous avons des gens chic qui se sont fait inscrire à l’Élysée. Oh ! La bonne époque !
      Mon roman va piano. À mesure que j’avance, les difficultés surgissent. Quelle lourde charrette de moellons à traîner ! Et vous vous plaignez, vous, d’un travail qui dure six mois !
      J’en ai encore pour deux ans, au moins (du mien). Comment diable faites-vous pour trouver la liaison de vos idées ? C’est cela qui me retarde. Ce livre-là, d’ailleurs, me demande des recherches fastidieuses. Ainsi, lundi, j’ai été successivement au Jockey-Club, au Café Anglais et chez un avoué.
      Aimez-vous la préface de Victor Hugo à Paris-Guide ? Pas trop, n’est-ce pas ? La philosophie d’Hugo me semble toujours vague.
      Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons.
      Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la prud’homme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.
      
C’est la haine que l’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.
      Ainsi, le pal qui m’a soutenu cet hiver, c’était l’indignation que j’avais contre notre grand historien national, M. Thiers, lequel était passé à l’état de demi-dieu, et la brochure Trochu, et l’éternel Changarnier revenant sur l’eau. Dieu merci, le délire de l’Exposition nous a délivrés momentanément de ces grands hommes !
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset, juin 1867].
      Mes chers Vieux,
      Vous vous embêterez violemment à Vichy, je vous en préviens ; aussi je vous conseille, pour vous distraire, d’aller ensuite faire un petit tour en Auvergne. Clermont vaut la peine qu’on se dérange et vous trouverez là des sites pittoresques.
      
Vous pouvez vous faire piloter dans cette ville par un ami à moi, qui se nomme Bardoux, avocat, rue de l’Eclache. Ledit Bardoux a publié un vol(ume) de vers et, étant un lettré, regarderait comme une injure une lettre de moi où je vous nommerais. Ci-inclus ma carte, qui vous servira d’introduction. En l’absence de Bardoux, adressez-vous à un gentilhomme nommé de La Vergne, lequel est très bon enfant et expert en choses de sa localité. Je vous conseille de descendre à Clermont, à l’Hôtel du Mulet, sur la Grande place ; on s’y empiffre convenablement. Ne pas oublier, à Royat, d’aller dîner chez la mère Fournier ; elle accommode les côtelettes de veau et les champignons d’une manière idéale.
      Quant aux hôtels de Vichy, ils sont tous pitoyables. Pas de pays où la nourriture soit plus piètre. Nous sommes descendus à l’Hôtel Britannique, tenu par Léger, mais je crois qu’il n’existe plus. Le plus célèbre est l’Hôtel Guillermin. Les prix varient de 10 à 15 francs par jour.
      En votre qualité d’hommes de lettres, vous serez invités à dîner chez Callou, le fermier des eaux. Je vous conseille d’accepter, parce que c’est le seul endroit de Vichy où l’on boive de l’eau non médicinale.
      N. B. – Observer la bedaine de Jules César, libraire.
      Le docteur Willemin auquel je vous adresse, quoique marié et père d’une nombreuse famille, vous indiquera où se trouve le b... et se ferait même un plaisir de vous y conduire. Bref, je crois que vous le trouverez gentil.
      Adieu, mes bons vieux, envoyez-moi de là-bas quelque épître.
      Eh bien, et le roman ? Quand paraît-il en volume ? Ma mère va assez bien et vous remercie de votre bon souvenir.
      Je vous embrasse tendrement.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      [Juin 1867].
      Je suppose maintenant Votre Altesse débarrassée de ses corvées souveraines. C’est pourquoi je lui écris sans crainte de la déranger.
      Je désire savoir de vos nouvelles. êtes-vous revenue à Saint-Gratien ? Avez-vous repris la peinture ? Comme vous devez vous reposer tranquillement, n’est-ce pas ?
      Que dites-vous du père Sainte-Beuve ? Je l’ai trouvé très beau ! Il a défendu la cohorte vaillamment, et en bons termes. Ses adversaires me paraissent d’une médiocrité désespérante !
      D’où vient donc cette haine contre la littérature ? Est-ce envie ou bêtise ? L’un et l’autre, sans doute, avec une forte dose d’hypocrisie en sus.
      Comme ils sont rares les mortels tolérables, mais vous, Princesse, vous êtes indulgente. L’élévation de votre esprit fait que vous regardez de haut la sottise ; moi, elle m’écrase, étant, comme vous savez, un homme faible et sensible.
      
Ma délicatesse physique est même telle que j’ai fui mon logis pour fuir l’odeur de la peinture. Car on badigeonne actuellement l’extérieur de ma cabane et je me suis réfugié à Rouen, pour deux ou trois jours.
      Je viens d’y recevoir la visite inattendue du trouvère Glatigny ; ce pauvre diable m’a paru très reconnaissant de ce que vous lui avez envoyé.
      J’ai eu, sous mon toit, la semaine dernière, d’autres obligés de Votre Altesse : le baron et la baronne Jules Cloquet – cette dernière particulièrement suffoquée de reconnaissance.
      Les de Goncourt doivent être à Vichy. Edmond surtout m’a l’air malade. Mais nous sommes tous malades ! C’est le résultat du joli métier que nous faisons.
      Des efforts enragés, une angoisse permanente, la vie domestique étroite et l’amour refoulé, voilà notre tort.
      Mais je vous ennuie, sans doute, Princesse ? Donc, sans chercher une formule pour finir, permettez-moi de vous assurer que je suis entièrement
      Tout à vous.
      G. Flaubert.
      Le bal des Tuileries reste dans mon souvenir comme une chose féerique, comme un rêve. Il ne m’a manqué que de vous voir de plus près et de pouvoir vous parler. Ne dirait-on pas Madame Bovary impressionnée par son premier bal ?
 

***

À sa nièce Caroline.

      Mercredi, 4 heures [juillet 1867].
      Mon pauvre Loulou,
      Tes deux pauvres vieux n’ont pas été d’une gaieté folle après ton départ. Enfin ! Il faut bien se résigner. Ta grand’maman a eu une petite attaque de nerfs qui n’a pas eu de suites ; cela lui est venu à propos de ses comptes de cuisine ; mais, depuis lors, elle est beaucoup mieux. En fait de nouvelles, Monseigneur est venu dîner avec nous samedi et est reparti lundi matin. Croirais-tu que les Achille s’en vont aujourd’hui à Paris, voir l’Exposition ?
      M. et Mme Fortin nous ont donné sur ton ami le père Calame les détails les plus déplorables : il paraît que c’est un vieux pochard, et pas trop honnête.
      Nous attendons toujours Juliette avec ses mioches samedi prochain, et notre intention est de partir jeudi (de demain en huit). Je crois que les dames Vasse viendront ici vers le milieu d’août.
      Nous avons maintenant des couvreurs sur le toit ; le tapotement a succédé à l’infection. Combien je te plains d’être au milieu de la peinture ! Tes maux de coeur ne m’étonnent nullement : je regarde comme insensé d’habiter dans une maison pareille ! Je n’ai pas dit à ta grand’mère ce que tu m’avais recommandé de lui cacher ; mais à l’avenir, quand tu voudras m’écrire quelque chose de particulier, mets-le sur un petit bout de papier spécial, car il faut, bien entendu, que je lui lise tout haut tes lettres ; autrement la bonne femme se blesserait.
      N’oublie pas de m’envoyer très prochainement des bouffettes pour mes pantoufles.
      N’as-tu pas le premier volume du Chateaubriand de Sainte-Beuve ?
      Adieu, ma chère Caro, et tout à toi.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Croisset, jeudi 22 [juillet 1867].
      Si Votre Altesse n’a pas avancé son séjour aux bains de mer, j’espère me présenter chez elle dans une quinzaine environ. Car au commencement du mois prochain je mènerai ma mère à Paris afin de lui montrer l’Exposition.
      J’aurais très bien accepté vos deux billets pour la cérémonie. C’eût été une occasion légitime de vous voir ; or vous savez, Princesse, que ces occasions-là je ne les rate pas.
      Ce que vous me dites de Sainte-Beuve est peut-être vrai. Il a peut-être dépassé la mesure (à un certain point de vue, qui n’est pas le mien d’ailleurs). Mais ses adversaires lui avaient donné l’exemple, et puis il est si difficile de rester dans les limites ! On est lâche en deçà, téméraire au delà ! Que faire ?
      Je ne comprends goutte à l’histoire de l’École normale. La mort de Maximilien m’a fait horreur ! Quelle abomination ! Et quelle triste chose que l’espèce humaine !
      C’est pour ne pas songer aux crimes et aux sottises de ce monde et pour n’en pas souffrir que je me réfugie dans l’art, à corps perdu. Triste consolation ! à défaut d’autres, cependant...
      Que dites-vous de Ponsard qui a trouvé moyen, avec son pantalon, d’être ridicule jusque dans la mort ! Il n’y a que les poètes tragiques pour atteindre à ces effets ! La gent de lettres doit se remuer beaucoup maintenant pour avoir son fauteuil. «à l’Académie ! Quelle douceur !» comme me disait un jour Camille Doucet. Il y a, selon moi, de meilleures ambitions, des choses plus tentantes ! Mais quand on dit cela, on vous répond par la fable du Renard et des raisins.
      Aux trente-neuf visites qu’il faut faire dans Paris pour briguer la verdurette, je préfère celle que je ferai prochainement à Saint-Gratien pour vous baiser les deux mains, sans cesse, et vous assurer que je suis du fond du coeur, tout à vous.
      G. Flaubert.
 

***

À George Sand.

      [Croisset] samedi [27 juillet 1867].
      Il faut rayer ce mot-là, chère maître ; je n’étais pas assez plongé dans le travail pour n’avoir pas envie de vous voir. J’ai fait à la littérature assez de sacrifices jusqu’à présent sans y ajouter ce dernier. La raison était que : on a repeint mon logis. Si bien que j’ai passé quinze jours à Rouen dans le logement de ma mère, puis une semaine dans le petit pavillon qui est au bout du jardin. Voilà pourquoi on n’a pas prié son vieux de venir.
      Mais qui empêche de nous voir ici à partir du mois de septembre ? Je vais être absent tout le mois d’août. Adressez-moi vos lettres boulevard du Temple, 42.
      Et le travail ? Que devient Cadio ?
      Je me sens vieux comme une pyramide et fatigué comme un âne. Ma mère ne contribue pas à me rendre gai. Elle s’affaiblit, s’aigrit, s’attriste et m’attriste. C’est pour la distraire un peu que je la mène à l’Exposition.
      Nonobstant, je continue mon sillon et j’espère, à la fin de cette année, avoir fini ma seconde partie. Le tout ne sera pas fait avant deux ans ! Et puis, adieu pour jamais aux bourgeois ! Rien n’est épuisant comme de creuser la bêtise humaine !
      À propos de bêtise, il paraît que le monde officiel est furieux contre le père Sainte-Beuve. L’affliction de Camille Doucet touche au sublime.
      Au point de vue de la liberté future, il faut peut-être bénir cette hypocrisie religieuse des gens du monde qui nous révolte tant ! Plus tard la question sera vidée, mieux elle sera vidée. Ils ne peuvent que s’affaiblir et nous, nous fortifier.
 

***

À Ernest Chevalier.

      Croisset, dimanche [28 juillet 1867].
      Mon cher Ernest,
      Je viens d’apprendre que tu es nommé Procureur général à Angers.
      Comme je sais que tu désirais beaucoup cette résidence, je m’en réjouis, ainsi que ma mère.
      Si tu passes par Paris la semaine prochaine, tu es sûr de m’y trouver.
      Angers étant moins loin que Grenoble, nous nous verrons, je l’espère, un peu plus souvent maintenant.
      Adieu, cher vieux, je t’embrasse.
 

***

À Edmond de Goncourt.

      [Paris] vendredi, 1 heure [6 septembre 1867].
      Mon cher Vieux,
      En arrivant à Paris avant-hier, j’ai appris votre nomination par l’article de Scholl. Mon plaisir donc a été mêlé de désagrément.
      Puis, hier soir, la Princesse m’a dit que vous étiez à Paris. Si vous aviez l’habitude d’ouvrir aux gens qui viennent frapper à votre porte, je me serais présenté chez vous, vers minuit, pour vous embrasser.
      Comment nous voir ? Car je repars ce soir.
      Ce n’est pas vous que je voulais complimenter, mais Jules, à qui la chose a dû faire plus de plaisir qu’à vous.
      Le 15 août prochain, ce sera votre tour.
      Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse tous les deux très tendrement.
      Votre G.F.
      Je vous ai écrit à Trouville, poste restante.
      Avez-vous reçu ma lettre ?
      P-S. Un remords me prend.
      Que faites-vous ce soir ? Où serez-vous de cinq heures à minuit ? Il n’est pas sûr que je puisse dîner avec vous ? ? ? Mais où se voir ?
      Vous savez que ça se porte dès que c’est imprimé dans le moniteur.
      
Donc, voici un petit cadeau de votre ami.
      Coupez ledit ruban et le portez.
      Je dis coupez par moitié, car il y en a pour deux.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Samedi matin [septembre 1867].
      Je comptais, Princesse, reculer mon départ jusqu’à lundi prochain pour avoir le plaisir et l’honneur de vous voir dimanche. Mais une indisposition grotesque, qui me tourmente depuis ces grandes chaleurs, fait que je m’en retourne tout à l’heure vers Croisset, n’étant pas pour le moment un homme sociable. Je vous aurai bien peu vue, cet été ; je compte prendre ma revanche cet hiver !
      La vie s’écoule sans que l’on fasse rien de ce que l’on veut, rien de ce que l’on désire ! Tout est bien mal organisé en ce monde, ne trouvez-vous pas ? Je croyais que vous deviez rester à Dieppe un mois et que vous ne partiriez pas de Saint-Gratien avant la fin d’août. Aussi ai-je été fortement dupé lundi dernier en trouvant porte close.
      Permettez-moi, Princesse, de me mettre à vos pieds et de vous assurer que je suis tout à vous.
      G. Flaubert.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      Croisset, mardi soir [septembre 1867].
      Ma chère amie,
      Si je n’avais pas pour votre esprit beaucoup d’estime et pour votre personne beaucoup d’affection, je vous dirais tout simplement que Jacqueline de Vardon est un chef-d’oeuvre, au lieu de vous envoyer l’abominable lettre que vous allez lire. Rassurez-vous cependant ; je pense de votre roman beaucoup de bien ; par places, il y a des choses excellentes, mais je blâme radicalement sa conduite, et je trouve que vous vous lâchez beaucoup sous le rapport de l’écriture. Vous étiez plus sévère autrefois, quand vous lisiez de meilleure littérature et que vous n’imprimiez pas. Il me semble que Paris vous perd.
      Je commence !
      Et d’abord pourquoi la première description, celle des environs de Jumièges, description qui n’a aucune influence sur aucun des personnages du livre, et qui est mangée, d’ailleurs, par une autre qui vient immédiatement, celle de Rouen ? Celle-là est magistrale en soi, et excellente parce qu’elle est utile. On ne sait pas qui sont les deux femmes en scène, ni qui est ce M. Louis, ni qui est Mlle Vardon. Comment voulez-vous alors qu’on s’intéresse à elle ? Puis ça s’arrête brusquement et nous sommes transportés dans un autre pays, à Rouen.
      Quant au style, je trouve dans le premier paragraphe deux relatifs se régissant : «qui embrasse l’étendue du lit qu’elle occupait «, et, chose plus fâcheuse, une métaphore rococotte «les limites de son empire». L’empire d’un fleuve ? À bas l’empire !
      Je tire mon chapeau, comme je vous l’ai dit, à la description de Rouen et à l’enfance de Jacqueline. Mais là le dialogue direct n’était pas utile, puisque vous n’êtes pas encore dans votre action. Les paroles de la bonne, qui n’est pas un personnage du livre, devaient être racontées et non dites. Vous n’observez pas les plans.
      Voici quelques lignes de premier ordre : «l’orthodoxie n’est qu’une fiction, etc. », mais cela aurait dû faire la conclusion de toute la vie religieuse de Jacqueline, en être le jugement ; alors on les eût remarquées. On dirait que vous perdez à plaisir toute votre monnaie.
      Votre dialogue commence par le vrai mot de la situation : «tu n’es pas heureuse de ton mariage», mais combien il ferait plus d’effet si c’était le premier dialogue du roman ! Les silhouettes de Clémence et de son mari sont agréables, on commence à s’y intéresser, et puis on ne les revoit plus, ou presque plus.
      (Et pourquoi ne les revoit-on plus ? Parce que l’auteur a voulu faire une héroïne noble. Mais les trois quarts des femmes à qui serait arrivée l’histoire de Jacqueline ne se seraient pas tuées ; Jacqueline ne s’étant pas tuée, M. de Blavy aurait pu reparaître, et qui sait le reste ?)
      J’admire profondément tout votre passage sur l’addition ; mais vous me permettrez de vous dire que Mlle de Vardon a un singulier goût en fait de toilette. Elle porte une broche camée et un bracelet de cheveux, deux horreurs ! Mais en voici une autre, plus forte : «achevait de donner à l’ensemble de la toilette de Mlle de Vardon UN CACHET puritain ! ! !» et ce n’est pas la seule fois que vous avez employé cette exécrable métaphore. Ma rage est indescriptible, j’ai besoin de souffler !
      Votre jeune magistrat est très bien et très vrai, plus sympathique même que vous ne croyez. La lettre du père également est bonne. Mais je ne vois pas de différence de caractère entre Mlle Lizel et Clémence.
      On arrive à la proposition d’aller au bal masqué ; très bien ; et le lecteur s’attend à y suivre les personnages. Pas du tout, on le mène à la campagne, et on le fait assister aux amours de deux personnages épisodiques ! Il y a là-dedans des détails gentils (bien que votre Frédéric parle tantôt comme un artiste : «Quelle charmante courbe d’épaule» et tantôt comme un notaire : «Scellons ce pacte»). Où diable avez-vous rencontré des gens qui disent : «Scellons ce pacte» ? Puis nous revenons au bal (juste au moment où l’on s’intéresse à vos deux enfants) et ce bal ne tient pas plus de place que le passage précédent. Pourquoi n’avez-vous pas fait une description à fond de ce bal, puisqu’il a une importance décisive sur Jacqueline ? Ce qu’elle ressentait est très bien analysé, mais le tableau, où est-il ? Et Mlle Lizel, est-ce que la foule ne doit pas aussi l’agiter ? Il y avait là deux émotions différentes à peindre, sans compter celle du père Dherban qui devait aussi éprouver quelque chose, nonobstant la présence de sa pupille.
      Puis voici une chose excellente : «Marianne, couchez-vous, etc. », c’est inattendu et cependant à sa place. La petite scène chez le restaurant, bonne.
      Le remords immédiat de Jacqueline est trop exclusivement chrétien pour une femme qui se suicidera. J’aurais voulu que l’auteur insistât plus sur l’idée de dégradation. C’est un doute que je vous soumets.
      Vous avez un très bon dialogue ensuite, entre elle et son amant ; il en est de même de vos analyses psychologiques, çà et là.
      Mais à quoi sert le retour de M. de Blavy et de Clémence, si ce n’est à amener un mot, un seul mot ?
      Seconde scène avec Edmond, très bonne ; mais voici Jacqueline qui fait exactement à Marie ce qu’elle a fait à Clémence.
      Le parallélisme, puisqu’il est voulu, devrait être plus marqué et vous deviez rappeler l’autre situation analogue, en mettant les pieds dans le plat franchement, et en insistant dessus.
      Je vous assure que Jacqueline n’est pas sympathique, parce qu’elle n’a pas été suffisamment amoureuse. On donne presque raison à Dherban fils, qui ne l’a jamais trompée, en définitive, et qui est l’homme de la nature. Elle lui en veut d’avoir éprouvé une surprise des sens, et il y a dans sa colère contre lui plus d’orgueil blessé que d’amour, chose très vraie et très commune. Mais l’auteur n’a pas l’air d’en avoir conscience et semble prendre le parti de son héroïne.
      Quant à la lettre finale, c’est un morceau achevé ; alors seulement on se rappelle le premier chapitre, qui est beaucoup trop loin derrière nous.
      Voilà ce que j’avais à vous dire de plus dur. Il y a aussi quantités d’expressions toutes faites, d’idiotismes usés. Vous ne me paraissez pas vous inquiéter, comme autrefois, du sacro-saint style.
      J’ai vidé le fond de mon sac, et je vous embrasse. Me pardonnez-vous ?
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Jeudi, Croisset, près Rouen.
      Quand je suis arrivé ici, au milieu de la semaine dernière, j’étais si malade que j’ai été plusieurs jours sans pouvoir ni dormir ni travailler. J’ai trouvé ma mère singulièrement faible. Elle m’a même, pendant un moment, causé de l’inquiétude. Mais enfin tout va mieux, Dieu merci, et je vous demande de vos nouvelles, Princesse, car je m’ennuie de vous, comme si je ne vous avais pas vue depuis quinze ans.
      Vous me recevez avec une bonté si gracieuse, et je me suis fait d’aller rue de Courcelles une habitude si douce que, revenu dans ma solitude, je sens un grand vide.
      Je n’en bougerai pas de tout cet été, sauf pour aller à Saint-Gratien, bien entendu. Ce sera le seul plaisir que je me permettrai ; je n’en vois pas de plus grand à prendre.
      J’ai été très content du discours de Sainte-Beuve ; et vous aussi, n’est-ce pas ?
      Comme Monseigneur l’Archevêque de Rouen est beau ! Et voilà les hommes qui nous dénigrent et qui vous trahissent.
      Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez, Princesse, je vous baise les deux mains et suis entièrement
      Vôtre.
      G. Flaubert.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] mardi soir [septembre 1867].
      On a bien raison de vous aimer, car vous êtes une bonne femme et un bon esprit. Combien d’autres, qui ne sont pas dignes de décrotter vos bottines, m’en auraient voulu pour les duretés de ma dernière lettre ! Je vous ai écrit comme à un homme, et je vois que j’ai bien fait.
      Nous recauserons de Jacqueline de Vardon longuement.
      En attendant, je vous aime plus que jamais et vous embrasse.
 

***

À George Sand.

      [Croisset, fin septembre 1867].
      Chère maître,
      Comment ! Pas de nouvelles ?
      Mais vous allez me répondre puisque je vous demande un service. Je lis ceci dans mes notes : «National de 1841. Mauvais traitements infligés à Barbès, coups de pieds sur la poitrine, on le traîne par la barbe et les cheveux pour le transférer dans un in pace. Consultation d’avocats signée : E. Arago, Favre, Berryer, pour se plaindre de ces abominations. »
      Informez-vous près de lui si tout cela est exact ; je vous en serai obligé.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Mercredi [1867].
      Madame et Princesse, je ne comprenais rien, en effet, à la seconde partie de votre lettre. Je croyais mal lire ; je me creusais la cervelle. Enfin tout est éclairci et je vous renvoie le billet destiné à Chennevières.
      Mais il ne faut plus, Princesse, être si modeste ou si railleuse, c’est-à-dire écrire une ligne comme celle-ci. «Je me croyais si loin de votre pensée. » Vous loin de ma pensée ? Est-ce possible ?
      
La mort de ce pauvre abbé Coquereau m’a fait doublement de peine. Je savais que vous aviez pour lui beaucoup d’affection et sa personne m’était très sympathique.
      Quelle triste chose que... tout, n’est-ce pas ?
      C’est pour s’étourdir qu’il faut se ruer sur une marotte quelconque, heureux quand elle ne se brise pas dans vos mains !
      Puisque l’Exposition vous ennuie (sentiment que je partage entièrement), je vous engage à lire dans un des volumes de Renan : Essais de Morale et de Critique, un article intitulé Poésie de l’Exposition ; ça vous plaira.
      Je vous remercie, Princesse, pour toutes les bonnes choses aimables et charmantes que vous m’envoyez.
      Croyez à mon sincère attachement et permettez-moi de vous baiser les deux mains en me disant
      Vôtre.
      G. Flaubert.
 

***

À Armand Barbès.

      Croisset, 8 octobre 1867.
      Je ne sais, monsieur, comment vous remercier de votre lettre, si aimable, si cordiale et si noble. J’étais habitué à vous respecter, à présent je vous aime.
      Les détails que vous m’envoyez seront mis (incidemment) dans un livre que je fais et dont l’action se passe de 1840 à 1852. Bien que mon sujet soit purement d’analyse, je touche quelquefois aux événements de l’époque. Mes premiers plans sont inventés et mes fonds réels.
      Vous connaissez mieux que personne bien des choses qui me seraient utiles et que j’aurais besoin d’entendre. Mais il n’y a pas moyen de nous voir, puisque vous habitez là-bas et moi ici. Sans Mme Sand, je ne saurais même comment vous faire parvenir mes remerciements.
      J’ai été bien touché de ce que vous me dites sur elle. Ce nous est une religion commune, – avec d’autres.
      Aussi, je me permets de vous serrer les mains très fort et de me dire
      Tout à vous.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Croisset, jeudi [1867].
      C’est bien aimable à vous, Princesse, de me donner de vos nouvelles. J’irai du reste en chercher moi-même, dans une huitaine de jours, à la fin de la semaine prochaine, et (quoi que vous en disiez) Paris ne me semblera pas «traître», puisque je vous y verrai.
      Je partage vos ennuis politiques. Ces affaires d’Italie sont déplorables ! Comment tout cela finira-t-il !
      Je vous remercie de me donner des nouvelles de l’ami Sainte-Beuve et je suis bien content de savoir qu’il va mieux. J’ai eu dernièrement un mal de paupières fort désagréable ; cela venait de l’excès de fumée qu’il y avait dans mon cabinet, – fumée causée par les grands vents. Mais je suis guéri et mes yeux seront nets pour regarder la Princesse.
      Je vous plains beaucoup d’être dérangée par la maçonnerie. Il n’y a pas que les grands malheurs pour nous affliger ; les petits tourments aussi sont terribles par leur permanence et leur quantité. Moi, je redoute plus le grincement d’une porte que la trahison d’un ami. Il est vrai que je suis un malade, un écorché ; ma grosse enveloppe de gendarme est menteuse. Vous voyez bien que je parle de moi comme une femmelette !
      Non ! Le travail n’absorbe pas toujours ; mais il occupe, et c’est beaucoup.
      Cependant la vie s’écoule, c’est là l’important. Vivre dans une tour d’ivoire est d’ailleurs un excellent moyen de ne pas se salir les pieds. Je gèle un peu dans la mienne, par moments.
      C’est pourquoi, jeudi ou vendredi prochain, j’aurai l’honneur, Princesse, et le plaisir de vous baiser les deux mains et de vous assurer une fois de plus que je suis
      Tout à vous.
      G. Flaubert.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Jeudi [1867].
      Il n’est pas possible, Princesse, d’écrire à quelqu’un une lettre plus charmante que la vôtre (du 26) ; j’en ai été touché jusqu’au fond de l’âme, sincèrement.
      
Quel dommage que vous ne soyez pas une simple bourgeoise ! La gratitude se lâcherait avec plus de liberté. Vous savez d’ailleurs que je suis timide, quoi que vous en disiez.
      Mon indisposition persistante m’a fait revenir de Champagne à Paris et de Paris à Croisset plus tôt que je ne l’avais projeté. Ce qui m’a le plus contrarié là dedans c’est de n’avoir pu vous voir à Saint-Gratien, qui est un petit coin de ce monde exquis, Princesse, comme tout ce qui vous concerne. Je prendrai ma revanche avant l’hiver. J’irai vous surprendre, à quelque jour, si vous le permettez. On est toujours sûr de trouver votre personne et votre affection. Je me suis présenté chez Sainte-Beuve la veille de son départ ; une de ses odalisques m’a répondu qu’il dormait. Je l’ai laissé continuer son somme, et ne l’ai pas vu, par conséquent. Je n’ai pas de nouvelles des de Goncourt qui sont à Trouville. Ceux-là m’inquiètent aussi. Je ne les crois pas solides. Je partage entièrement le dégoût que vous inspire la vue du monde dans les villes d’eaux. Il arrive une époque où la Banalité vous horripile, et où la Bêtise vous exaspère. C’est alors qu’on se rejette, avec égoïsme, sur les rares personnes qui en sont exemptes. Tout en lisant, je manie le petit couteau indien que vous m’avez donné, et quand je lève les yeux je vois votre grande aquarelle. Quoique je n’aie pas besoin de souvenirs pour songer à vous, Princesse, je réclame humblement, néanmoins, un certain portrait, une certaine gravure dont il était question, l’autre jour, chez vous.
      À ce moment-là, nous étions assis par terre sur les marches de votre escalier, à vos pieds ; c’est la place naturelle de ceux qui vous connaissent. Je m’y remets et j’y reste.
      Car je suis, Princesse, tout à vous.
      G. Flaubert.
 

***

À George Sand.

      Croisset [1er novembre 1867].
      Chère maître,
      J’ai été aussi honteux qu’attendri hier au soir en recevant votre «tant gente» épître. Je suis un misérable de n’avoir pas répondu à la première. Comment cela se fait-il ? Car ordinairement je ne manque pas d’exactitude.
      Le travail ne va pas trop mal. J’espère avoir fini ma seconde partie au mois de février. Mais pour avoir tout terminé dans deux ans, il faut que, d’ici là, votre vieux ne bouge pas de son fauteuil. C’est ce qui fait que je ne vais pas à Nohant. Huit jours de vacances, c’est pour moi trois mois de rêverie. Je ne ferais plus que songer à vous, aux vôtres, au Berry, à tout ce que j’aurais vu. Mon malheureux esprit naviguerait dans des eaux étrangères. J’ai si peu de force !
      Je ne cache pas le plaisir que m’a fait votre petit mot sur Salammbô. Ce bouquin-là aurait besoin d’être allégé de certaines inversions ; il y a trop d’alors, de mais et de et. On sent le travail.
      Quant à celui que je fais, j’ai peur que la conception n’en soit vicieuse, ce qui est irrémédiable ; des caractères aussi mous intéresseront-ils ? On n’arrive à de grands effets qu’avec des choses simples, des passions tranchées. Mais je ne vois de simplicité nulle part dans le monde moderne.
      Triste monde ! Est-ce assez déplorable et lamentablement grotesque, les affaires d’Italie ? Tous ces ordres, contre-ordres de contre-ordres des contre-ordres ! La terre est une planète très inférieure, décidément.
      Vous ne m’avez pas dit si vous étiez contente des reprises de l’Odéon. Quand irez-vous dans le Midi ? Et où cela, dans le Midi ?
      D’aujourd’hui en huit, c’est-à-dire du 7 au 10 novembre, je serai à Paris, ayant besoin de flâner dans Auteuil pour y découvrir des petits coins. Ce qui serait gentil, ce serait de nous en revenir à Croisset ensemble. Vous savez bien que je vous en veux beaucoup pour vos deux derniers voyages en Normandie.
      À bientôt, hein ? Pas de blague ! Je vous embrasse comme je vous aime, chère maître, c’est-à-dire très tendrement.
      Voici un morceau que j’envoie à votre cher fils, amateur de ce genre de friandises :
      Un soir, attendu par Hortense,
      Sur la pendule ayant les yeux fixés,
      Et sentant son coeur battre à mouvements pressés,
      Le jeune Alfred séchait d’impatience.
      (Mémoires de l’Académie de Saint-Quentin.)
 

***

À la Princesse Mathilde.

      [1867].
      «Qu’est-ce qui peut penser à moi ?» m’écrivez-vous. Tous ceux qui vous connaissent, Princesse, et ils font plus que d’y penser. Les littérateurs, gens dont le métier est de voir et de sentir, ne peuvent pas être bêtes ! Aussi je crois que mes intimes, les de Goncourt, Théo, le père Beuve et moi ne sont pas les moins dévoués de votre entourage.
      À propos de Sainte-Beuve, comment va-t-il ? Je n’en ai aucune nouvelle.
      Ici également il fait un froid abominable, et on se chauffe comme en plein hiver. J’ai actuellement la compagnie de trois cousines et d’un cousin venus de Champagne ! Bonnes gens d’ailleurs.
      Dans quelques jours, peut-être, j’aurai celle de Mme Sand, qui vous fournit, Princesse, des plaisanteries si flatteuses pour un homme de mon âge. Je travaille avec assez d’entrain et je me promets comme une récompense, au bout de mon chapitre, d’aller vous voir. Il y aura peut-être d’ici-là de grands changements. Seront-ils bons ? Je le crois. Car la guerre est maintenant impossible, vu la saison. Les affaires d’Italie se décideront d’elles-mêmes et la confiance renaîtra.
      Quant à la peur que fait la Prusse aux bons Français, j’avoue n’y rien comprendre et en être, pour ma part, humilié.
      Si robuste que l’on soit, il y a des jours, n’est-ce pas, où l’on se sent comme broyé par la sottise universelle ?
      Mais il y en a d’autres où l’on reprend courage à la vie, ceux qui vous apportent quelque chose de bon, les matins où l’on reçoit une lettre de la Princesse.
      Il y en a de meilleurs encore ; c’est quand on peut lui baiser les mains et lui dire comme je fais : je suis, Madame,
      Tout à vous.
      G. Flaubert.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset] mardi [12 novembre 1867].
      Chère Caro,
      Je suis revenu hier au soir mourant de faim et de froid et, après un somme de dix heures, mon premier soin est de t’écrire. Il paraît que je ne vais pas être longtemps sans te voir, mon pauvre loulou. Tant mieux, car je m’ennuie beaucoup de ton aimable personne ; il me semble qu’il y a fort longtemps que je ne t’ai vue.
      Tu serais bien gentille de m’écrire un petit mot pour me dire quand est-ce que tu viendras. Ta bonne maman repassera sans doute par Dieppe jeudi ; tu peux la garder encore, car elle s’amuse et se plaît beaucoup plus chez toi que chez elle. Le temps est magnifique. Qu’elle en profite !
      Julie est retombée malade le jour même de mon départ. Elle est couchée et Fortin vient la voir tous les jours ; mais elle va mieux. Pas n’est besoin de te dire que ton hospitalité l’a ravie.
      Je te quitte, mon pauvre loulou, pour écrire au père Michelet qui m’a envoyé son Louis XVI.
      
Adieu. À bientôt j’espère.
      Ton vieux ganachon qui t’aime.
 

***

À Michelet.

      Croisset, mardi [12 novembre 1867].
      Mon cher maître,
      Je ne sais de quelle formule me servir pour vous exprimer mon admiration.
      La dernière pierre de votre gigantesque monument me semble un bloc d’or. J’en suis ébloui.
      Voilà la première fois que je saisis nettement la fin du dix-huitième siècle. Jusqu’à vous je n’avais rien compris à M. de Choiseul, à Marie-Antoinette, à l’affaire du collier, etc. Je vous remercie d’avoir remis à sa place Calonne, dont l’exaltation par Louis Blanc me semblait une injustice. C’est pour cela qu’on vous aime. Vous êtes juste, vous.
      Quant à votre jugement sur Rousseau, je puis dire qu’il me charme, car vous avez précisé exactement ce que j’en pensais.
      Bien que je sois dans le troupeau de ses petits-fils, cet homme me déplaît. Je crois qu’il a eu une influence funeste. C’est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l’idée du droit.
      Je ne relève pas tout ce qui m’a enthousiasmé dans votre volume. Les aperçus, les mots, les traits, les idées. Un tissu de merveilles.
      Il ne me reste plus qu’à relire souvent ce volume, que j’ai dévoré d’un seul coup. Puis, je vais le mettre près de ses aînés dans le compartiment de ma bibliothèque qui contient Tacite, Plutarque et Shakespeare, ceux qu’on relit toujours et dont on se nourrit. Cela n’est pas une manière de parler, car vous êtes certainement l’auteur français que j’aie le plus lu, relu.
      Il me tarde de vous voir pour vous remercier encore une fois, mon cher maître. Je sais que vous avez eu la bonté de passer chez moi au mois de septembre dernier. Je ne reviendrai pas à Paris avant la fin de janvier.
      Voulez-vous avoir la bonté de me rappeler au souvenir de Mme Michelet ?
      Permettez-moi de vous serrer les deux mains.
      Votre admirateur et très affectionné.
 

***

À Madame Jules Sandeau.

      [Croisset] samedi [novembre 1867].
      Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, je me ruinerais en timbres-poste. Comment d’ailleurs ne songerais-je pas à votre jolie mine, puisque je l’ai là, devant moi, clouée sur mon armoire aux pipes ! Je voudrais bien la voir en nature. C’est tout ce que j’ai à vous dire.
      Que faites-vous ? Que lisez-vous ? etc. Et votre cher fils ?
      Vous devez être maintenant revenue à l’Institut ?
      Comment va Madame Plessy ? On m’a conté qu’elle était ou avait été très malade.
      Quant à votre ami, il espère, à la fin de janvier, avoir terminé la seconde partie de son roman. Comme il m’embête ! Comme il m’embête ! Après celui-là, bonsoir ! Je dirai adieu aux bourgeois pour le reste de mes jours.
      J’oubliais de vous remercier de votre dernière lettre qui était ravissante. Le mot est bien usé, n’importe ! Ici, je le maintiens bon. Pourquoi est-on si attaché à vous ?
      Une de vos prédilections m’est revenue à la pensée, dernièrement, en lisant, dans le dernier volume de Michelet, son jugement sur Rousseau. Ce jugement-là (qui est le mien et que, par conséquent, j’admire) a dû vous choquer. Car vous aimez ce vieux drôle, autrement vous ne seriez pas femme. À toutes les objections que l’on fait contre lui, on vous répond qu’il avait «tant de coeur !» moi aussi, j’en ai, mais je n’ai pas précisément toutes ses habitudes, ni sa descente – ni son style, hélas !
      Nous ne nous sommes pas vus depuis que votre ami Feuillet a publié Camors. Je trouve cela très remarquable. Jamais il n’a si bien fait.
      Et votre époux ? «a-t-il quelque chose sur le chantier» ?
      Je voudrais bien produire une oeuvre qui vous enchantât, car vous êtes une des personnes dont j’estime le plus le goût – malgré votre voisinage de l’Académie.
      Envoyez-moi quelquefois de votre écriture.
      Je vous baise les deux mains aussi longtemps que vous le permettrez.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] samedi soir [novembre 1867].
      Si je vous écrivais chaque fois que je pense à vous, ce serait tous les jours ; mais j’ai si peu de choses à vous conter, ma vie est si plate et je me trouve tellement éreinté de manier la plume que, sans le désir d’avoir de vos nouvelles, je ne vous donnerais pas des miennes.
      Comment allez-vous ? Que faites-vous et que lisez-vous ?
      J’ai à vous remercier du Roman des ouvrières que j’ai, derechef, non pas lu en entier mais repassé. C’est supérieur à Mademoiselle de Vardon, soyez-en sûre, et les parties excellentes sont nombreuses.
      Mais pourquoi cette préface ?
      Allez-vous faire des livres utiles maintenant ?
      En quoi, dans le domaine de l’Art, MM. les ouvriers sont-ils plus intéressants que les autres hommes ? Je vois maintenant, chez tous les romanciers, une tendance à représenter la caste comme quelque chose d’essentiel en soi, exemple : Manette Salomon.
      
Cela peut être très spirituel, ou très démocratique ; mais avec ce parti pris on se prive de l’élément éternel, c’est-à-dire de la généralité humaine.
      Je sais bien tout ce que vous pourrez me répondre : c’est une chicane que je vous cherche pour vous engager à faire sortir votre muse des classes pauvres. Il faut représenter des Passions et non plaider pour des Partis.
      Le ton bourru de ma dernière lettre vous a prouvé quel cas je fais du fond de votre esprit. Je n’aime pas moins tout le reste de la personne, vous le savez. Aussi ai-je vu avec plaisir que Darcel prenait avec vous un genre de critique plus révérencieux ; j’ai été content de son article, ou à peu près.
      J’espère vous voir à la fin de janvier, quand j’aurai fini le dernier chapitre de ma seconde partie.
      Pensez quelquefois à moi. Je baise les deux côtés de votre joli col.
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset] nuit de mercredi, 2 h [novembre 1867].
      J’ai reçu les deux volumes ce matin à 11 heures et je viens de les finir. C’est vous dire, mes bons, que Manette Salomon m’a occupé toute la journée. J’en suis ahuri, ébloui, bourré. Les yeux me piquent. Donc, je vous expectore mon sentiment, sans la moindre préparation.
      Quant à du talent, ça en regorge. Quelle abondance, n... de D... . ! Jamais de la vie vous n’avez été plus vous, ce qui est le principal.
      Voici, en fermant les paupières, ce que je revois : primo et avant tout le caractère de Garnotelle. Ce bonhomme-là est réussi d’un bout à l’autre et enfonce Pierre Grassou de cent coudées ; 2 toutes les poses de Manette. Vous avez là des pages à apprendre par coeur, des morceaux qui sont exquis, parfaits ; 3 un clair de lune finissant par «et la bêtise même des femmes rêvait» ; n’est-ce pas là la phrase ?
      Il n’y a pas une seule des tirades de Chassagnol qui ne me plaise ! Mais (il faut bien critiquer), je vous demande, en toute humilité, si elles ne sont pas toutes un peu pareilles comme valeur et comme tournure ?
      Je me suis moins amusé au commencement du second volume. Fontainebleau m’a semblé un peu long. Pourquoi ?
      Ah, s... n... de D... ! J’oubliais une chose superbe : la baignade d’Anatole, dans la Seine, la nuit. Il est excellent, le bohème, excellent d’un bout à l’autre.
      Id. des embêtements causés à Coriolis par la juiverie. Il y a, vers la fin du second volume, une foule de choses exquises. L’enfoncement de l’artiste par la femme, les doutes qu’il a de lui-même, toute cette fin m’a navré. C’est neuf, vrai et fort. Je connaissais le Jardin des Plantes et le tableau du satyre-bourgeois. Mais j’ignorais celui de Trouville, qui le vaut.
      Comment avez-vous pu faire des descriptions d’Asie-Mineure si vraies, et dans la mesure exacte ? Ce qui n’était pas facile.
      Deux chicanes idiotes : 1° Vous écrivez tatikos, il me semble. C’est tactikos ; 2° «aux miss», le pluriel de miss est misses.
      Le père Langibout m’a été au coeur, en souvenir de M. Langlois qui était, lui aussi, un élève de David.
      J’ai reconnu beaucoup de masques et retrouvé beaucoup de choses.
      L’enterrement du singe au clair de lune me reste dans la tête comme si je l’avais vu, ou plutôt éprouvé. Pauvre singe ! On l’aime !
      P. -S. – Envoyez-moi un exemplaire sur papier ordinaire, car je ne veux pas prêter mon exemplaire, et comme il va rester sur ma table, les personnes de ma famille me le prendraient.
      Je n’y vois plus, excusez la bêtise de ma lettre. J’ai voulu seulement vous envoyer un bravo, mes chers bons. J’ai bien raison de vous aimer et je vous embrasse plus fort que jamais. À vous, ex imo.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, mercredi soir [novembre-décembre 1867].
      Mon cher vieux,
      Je ne t’oublie pas du tout, quoi que tu en dises ! Mais je n’ai rien à te conter ! Mon silence n’a pas d’autre raison.
      Je me mets à ma table vers midi et demi ; à cinq heures je pique un chien qui dure quelquefois jusqu’à sept, alors je dîne ; puis je me ref... à la pioche jusqu’à trois heures et demie ou quatre heures du matin, et je tâche de fermer l’oeil après avoir lu un chapitre du sacro-saint, immense et extra-beau Rabelais. Voilà.
      J’espère avoir fini ma seconde partie à la fin de janvier, et tout le reste dans l’été de 1869, ce qui ne me promet point, jusque-là, poires molles.
      Tu serais bien aimable de m’envoyer une re – Comtesse de Châlis, pour la répandre.
      La mienne est déjà éreintée.
      Je te remercie des trois numéros du Figaro. Qu’est-ce que ça devient ?
      Rugis-tu contre M. Thiers ? Quel profond penseur, hein ! Peut-on voir un prud’homme plus radical ? Est-on bête en France, n... de D... !
      Là-dessus, je t’embrasse.
      Ton G.F.
 

***

À la Princesse Mathilde.

      Croisset, samedi soir [1867].
      Je m’ennuie beaucoup de vous, Princesse, car je n’ai pas reçu de vos nouvelles depuis longtemps. Que devenez-vous, par la température sibérienne qu’il fait ?
      Avez-vous fini l’arrangement de votre galerie ?
      Il m’a été impossible de retrouver le numéro de cette maison du boulevard Bineau dont je vous avais parlé et où il y a une ornementation indienne. Chennevières pourrait vous donner ce renseignement, en le demandant à Foulogne. Mais je crois la chose (entre nous) peu intéressante à contempler.
      Connaissez-vous un joueur de harpe qui s’appelle Godefroy ? Le hasard me l’a fait entendre la semaine dernière. Il me semble qu’il n’a jamais joué chez Votre Altesse. Quant à moi, il m’a ravi. Je crois qu’il vous produirait le même plaisir.
      Puisque vous aimez Fanny de mon ami Feydeau, avez-vous lu La Comtesse de Châlis ?
      C’est assez drôle ; drôle est le mot. Je n’ai pas trouvé la même qualité au discours de M. Thiers ! Quel immense bourgeois ! Quel homme ! Et on l’admire ! N’est-ce pas désolant de voir la France affolée d’un esprit si foncièrement médiocre ?
      Vous ennuie-t-on toujours avec la question des cimetières ? Tout ce qui vous regarde m’intéresse. C’est pourquoi je me permets tant de questions. Je vis maintenant complètement seul, ma mère étant à Rouen, et je travaille le plus que je peux, afin d’avoir fini ma seconde partie vers les derniers jours de janvier. C’est à cette époque-là que j’espère vous voir, Princesse, et pouvoir vous dire une fois de plus que je suis
      Votre très humble, très dévoué et très
      affectionné.
      G. Flaubert.
      Croisset, lundi soir.
 

***

À Alfred Canel.

      Croisset, 8 décembre 1867.
      Monsieur,
      Mon ami Bouilhet m’a remis de votre part votre traduction de Catulle et votre étude sur l’abbé Baston. Permettez-moi de vous envoyer mes remerciements. Le dernier de ces ouvrages m’a vivement intéressé. J’ai tout lieu de croire qu’il en sera de même de l’autre.
      Daignez agréer l’assurance de ma parfaite considération.
 

***

À Jules Duplan.

      Croisset, dimanche [15 décembre 1867].
      Comme je voudrais être avec toi, mon bon cher vieux : 1° parce que je serais avec toi ; 2° parce que je serais en Égypte ; 3° parce que je ne travaillerais pas ; 4° parce que je verrais le soleil, etc.
      Tu n’imagines pas l’horrible temps qu’il fait aujourd’hui. Le ciel est grisâtre comme un pot de chambre mal lavé, et plus bête encore que laid.
      Je vis actuellement tout à fait seul, ma mère étant à Rouen. Monseigneur vient me voir d’habitude tous les dimanches. Mais aujourd’hui, il traite, il donne à dîner à un tapissier de ses amis. Sa sérénité commence à revenir. Je crois qu’il est sur le point d’empoigner un sujet. Mais son changement de résidence l’avait complètement dévissé. J’ai reçu avant-hier une lettre de Maxime. Il me paraît en très bon état, rugissant d’ailleurs contre M. Thiers, lequel est maintenant le roi de France. Voilà où nous en sommes, mon bon, absolument cléricaux. Tel est le fruit de la bêtise démocratique ! Si on avait continué par la grande route de M. de Voltaire, au lieu de prendre par Jean-Jacques, le néo-catholicisme, le gothique et la fraternité, nous n’en serions pas là. La France va devenir une espèce de Belgique, c’est-à-dire qu’elle sera divisée franchement en deux camps. Tant mieux ! Quel coupable qu’Isidore ! Mais comme il faut toujours tirer de tout un agrément personnel, je me réjouis, quant à moi, du triomphe de M. Thiers. Cela me confirme dans le dégoût de ma patrie et la haine que je porte à ce prud’homme. Est-il possible de parler de la religion et de la philosophie avec un laisser-aller plus idiot ! Je me propose, du reste, de l’arranger dans mon roman, quand j’en serai à la réaction qui a suivi les journées de juin. J’aurai (dans le second chapitre de ma troisième partie) un dîner où on exaltera son livre sur la propriété. Je travaille comme trente mille nègres, mon pauvre vieux, car je voudrais avoir fini ma seconde partie à la fin de janvier. Pour avoir terminé le tout au printemps de 69, de manière à publier dans deux ans d’ici, je n’ai pas huit jours à perdre ; tu vois la perspective. Il y a des jours, comme aujourd’hui, où je me sens moulu. J’ai peine à me tenir debout, et des suffocations intermittentes m’étouffent.
      C’est jeudi dernier que j’ai eu 46 ans ; cela me fait faire des réflexions philosophiques ! En regardant en arrière, je ne vois pas que j’aie gaspillé ma vie, et qu’ai-je fait, miséricorde ! Il serait temps de pondre quelque chose de propre.
      N’oublie pas d’étudier, pour moi, le coquin Orientalo-Occidental ; fourre dans ta mémoire quelques anecdotes idoines à mes désirs ; prends-moi des notes. Et ne t’abrutis pas dans les billards européens ! Repasse-toi une séance d’almées, et va voir les pyramides. Qui sait si tu retourneras jamais en Égypte ! Profite de l’occasion, crois-en un vieux plein d’expérience, et qui t’aime. Si tu y penses, rapporte-moi : 1° un flacon d’huile de santal, et 2° une ceinture de pantalon en filet ; songe que ton ami a la bedaine grosse. En fait de nouvelles, l’artiste Feydeau a un succès avec la Comtesse de Châlis, ce qui ne l’empêche pas d’échanger, dans le Figaro, des objurgations avec l’israélite Lévy. La Manette Salomon des Bichons me paraît avoir remporté une veste d’une telle longueur qu’elle peut passer pour un linceul ; c’est à lire néanmoins.
      En fait de lectures, je me suis livré dernièrement à l’étude du croup. Il n’y a pas de style plus long et plus vide que celui des médecins ! Quels bavards ! Et ils méprisent les avocats !
      Fais-moi penser à t’apporter une raide pièce de vers composée par Bérat ; c’est un éloge de Rouen comme tu n’en découvriras pas dans les hypogées, je t’en réponds.
 

***

À George Sand.

      [Croisset] nuit de mercredi [18-19 décembre 1867].
      Chère maître, chère amie du bon Dieu, «parlons un peu de Dozenval», rugissons contre M. Thiers ! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non, rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! Est-il possible de traiter avec un sans-façon plus naïf et plus inepte la philosophie, la religion, les peuples, la liberté, le passé et l’avenir, l’histoire et l’histoire naturelle, tout, et le reste ! Il me semble éternel comme la médiocrité ! Il m’écrase.
      Mais le beau, ce sont les braves gardes nationaux qu’il a fourrés dedans en 1848, et qui recommencent à l’applaudir ! Quelle infinie démence ! Ce qui prouve que tout consiste dans le tempérament. Les prostituées, comme la France, ont toujours un faible pour les vieux farceurs.
      Je tâcherai du reste, dans la troisième partie de mon roman (quand j’en serai à la réaction qui a suivi les journées de juin), d’insinuer un panégyrique dudit, à propos de son livre : De la propriété, et j’espère qu’il sera content de moi.
      Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. Disséquer est une vengeance.
      Eh bien ! Ce n’est pas à lui que j’en veux, ni aux autres ; mais aux nôtres.
      
Si l’on se fût préoccupé davantage de l’instruction des classes supérieures en reléguant pour plus tard les comices agricoles ; si on avait mis enfin la tête au-dessus du ventre, nous n’en serions pas là probablement.
      Je viens de lire, cette semaine, la Préface de Buchez à son Histoire parlementaire. C’est de là entre autres que sont sorties beaucoup de bêtises dont nous portons le poids aujourd’hui.
      Et puis, ce n’est pas bien de dire que je ne pense pas «à mon vieux Troubadour». À qui donc penser ? à mon bouquin peut-être ? Mais c’est bien plus difficile et moins agréable. Jusques à quand restez-vous à Cannes ?
      Après Cannes, est-ce qu’on ne reviendra pas à Paris ? Moi, j’y serai vers la fin de janvier.
      Pour que j’aie fini mon livre dans le printemps de 1869, il faut que d’ici là je ne me donne pas huit jours de congé ! Voilà pourquoi je ne vais point à Nohant. C’est toujours l’histoire des Amazones. Pour mieux tirer de l’arc, elles s’écrasaient le teton. Est-ce un si bon moyen, après tout !
      Adieu, chère maître, écrivez-moi, hein !
      Je vous embrasse tendrement.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] jeudi [fin décembre 1867].
      Et à vous aussi, ma chère amie, je la souhaite «bonne et heureuse, accompagnée de plusieurs autres». Je n’ai même rien de plus à vous dire, mon existence n’offrant pas le moindre intérêt. Je travaille comme un misérable et je suis éreinté jusque dans la moelle des os, voilà tout. Savez-vous que vous avez présentement un fanatique ? Devinez qui ? Censier ! Oui ! Lui-même, en personne ; il ne parle que du Roman des ouvrières (p. 338).
      Je ne pense pas, comme son auteur, que «la liberté d’aimer, le divorce, l’adultère, etc. », soient au-dessus de toutes les questions ; je crois même que, si nous sommes tellement bas moralement et politiquement, c’est qu’au lieu de suivre la grande route de M. de Voltaire, c’est-à-dire celle de la Justice et du Droit, on a pris les sentiers de Rousseau, qui, par le sentiment, nous ont ramenés au catholicisme. Si on avait eu souci de l’Équité et non de la Fraternité, nous serions haut ! Mais je m’arrête sur cette matière que je commence à connaître, car je l’ai étudiée à fond pour mon livre. Je me contente de vous dire que, selon moi, on donne trop d’importance à ce que messieurs les médecins nomment, dans leur langage élégant, «les organes uro-génitaux».
      Quant à «l’esprit de caste», je ne vous ai pas écrit qu’il ne fallait pas l’exprimer ; c’est le défendre que je blâme.
      Si vous aviez moins défendu les ouvriers (dans votre Roman des ouvrières), vous auriez pu aller plus loin. Je vous ai trouvée trop douce pour les bourgeois.
      Mme Sand doit être à Cannes, chez Mme Juliette Lambert.
      Je ne connais pas un journal où j’aie quelque autorité. L’année dernière j’ai offert au Moniteur un roman très convenable ; on m’a rendu le manuscrit après m’avoir fait faire cinq à six courses.
      Je n’appelle pas faire des lectures sérieuses lire des bouquins traitant de matières graves, mais lire des livres bien faits, et bien écrits surtout, en se rendant compte des procédés. Sommes-nous des romanciers ou des agriculteurs ?
      J’espère, dans six semaines, contempler vos charmants yeux et baiser à droite et à gauche votre joli col.
      Tout à vous.
 

***