Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1878

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Madame Roger des Genettes.

      Paris, samedi soir [12 ou 19 janvier 1878].
      Voilà bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère et vieille amie ! Que ne venez-vous à Paris ? Votre belle-soeur a dit aujourd’hui à ma nièce que peut-être vous y viendriez. Espérons-le, hein ?
      Je travaille dans des proportions que j’ose qualifier de «gigantesques» ; en trois mois, du 3 octobre au 27 décembre, j’ai pris un après-midi de congé, et depuis que je suis ici je ne fais que lire et prendre des notes. Mon horrible bouquin est un gouffre qui s’élargit sous moi à chaque pas. Je suis maintenant dans le celticisme, dans la critique historique et dans l’Histoire du duc d’Angoulême ! Les deux chapitres que j’ai immédiatement à écrire sont les plus difficiles. Quand en serai-je sorti ?
      En lisant un tas de choses sur la Restauration, j’ai trouvé que le Seize mai était comme le raccourci de cette époque : même aveuglement, même bêtise. Nous en sommes sortis d’une façon inespérée et maintenant on est à l’espoir. Messieurs les bonapartistes deviennent républicains (sic). Tout cela est à crever de rire. Mais nous avons frisé l’égorgement, ni plus ni moins. Je vais de temps à autre déjeuner chez mon ami Bardoux et j’en apprends de belles. Il m’a promis des notes tendant à l’éreintement de la magistrature. Beau sujet. L’histoire de Pinard, auteur obscène, est parfaitement vraie et je soupire toujours après ses poésies.
      Le père Didon m’a demandé de vos nouvelles avant-hier. C’est un homme aimable et même très aimable. Mais c’est un prêtre. Or mon éloignement des sectaires va si loin que le livre de mon ami Robin sur l’Éducation m’a fort déplu. Les positivistes français se vantent : ils ne sont pas positivistes ! Ils tournent au matérialisme bête, au d’Holbach ! Quelle différence entre eux et un Herbert Spencer ! Voilà un homme, celui-là ! De même qu’on était autrefois trop mathématicien, on va devenir trop physiologiste. Ces gaillards-là nient tout un côté de l’homme, le côté le plus fécond et le plus grand.
      N’importe ! La théorie de l’évolution nous a rendu un fier service ! Appliquée à l’histoire, elle met à néant les rêves sociaux. Aussi remarquez qu’il n’y a plus de socialistes, sauf le fossile Louis Blanc.
      Rien à l’horizon littéraire. Ah ! si fait ! Je vous recommande une traduction de l’espagnol par José Maria de Heredia : Histoire véritable de la découverte de la Nouvelle-Espagne. C’est un vrai régal que ce livre.
      Je ne vais pas et, de tout l’hiver probablement, n’irai point au spectacle, tant j’ai besoin de mes soirées. Afin de fuir les dîners en ville, j’invente, chaque jour, des blagues impudentes. Vendredi prochain pourtant je dînerai chez Charpentier avec Gambetta.
      Le père Hugo continue à être adorable et beaucoup trop hospitalier.
      On m’a conté sur notre Bayard de jolies anecdotes, mais ce pauvre vieux devient attendrissant. Il y a en lui du Charles X et du Macbeth.
      Je regrette Emmanuel. Avec un peu plus de lettres c’eut été un Henri IV, ne trouvez-vous pas ? Pas un roi n’a été regretté comme il l’est. Il a été malin, fort et juste.
 

***

À Leconte de Lisle.

      Paris [février 1878].
      Merci de ton envoi, mon cher ami. Ceci sera mon exemplaire de Paris ; l’in-octavo est à Croisset.
      J’ai relu dans cette nouvelle édition mes pièces favorites, avec le gueuloir qui leur sied, et ça m’a fait du bien.
      Coppée m’a dit que ta Frédégonde avançait ; l’idée de l’exaltation à laquelle je serai en proie le jour de la première m’effraye d’avance. Quand sera-ce ?
      Et nous ne nous voyons jamais ! Ce qui est idiot.
      Il faudra pourtant que nous passions prochainement toute une après-midi ensemble. Nous devons en avoir à nous dire ! Je suis maintenant très dérangé, mais à bientôt.
      Ton vieux qui t’aime et t’admire.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Paris, vendredi soir 1er mars 1878.
      Ce que je deviens ? Mais rien du tout. Je continue mon traintrain. Depuis deux mois je n’ai pas écrit une ligne, mais j’ai lu, j’ai lu à m’en perdre les yeux.
      Il m’a fallu repasser les «Histoires générales de la Révolution française» sans compter le reste. Mettez une moyenne de deux volumes par jour. Tout cela pour le passage que je vais faire, lequel dépend d’une division de mon chapitre, qui pourrait s’intituler : «De la critique historique», laquelle division n’aura pas plus de dix pages. J’espère dans six semaines avoir fini mon quatrième chapitre, après quoi je n’en aurai plus que six ! En de certains jours, je me sens écrasé, puis je rebondis.
      Un vent de distractions culinaires a soufflé sur la capitale. Tout le monde se plaint de dîner en ville. J’ai beau inventer des blagues formidables pour me soustraire à ce dérangement, je le subis et j’en enrage. Aussi pour avoir plus de temps à moi, il m’a fallu (momentanément) lâcher des amis. Je n’ai été qu’une fois chez le père Hugo et je ne fais de visite à aucune dame ; ma chevalerie française est vaincue par la littérature. Par rusticité et égoïsme (économie d’heures), je n’ai point assisté aux funérailles de la pauvre mère Guyon. Voilà bientôt trois ans que je n’ai vu Sylvanire. Lors de ma dernière visite, je l’ai trouvée engouée de Cuvillier-Fleury, lequel est un joli coco. Je viens de lire (pas plus tard qu’aujourd’hui) ses «Portraits révolutionnaires» ; ça ressemble à du Sarcey prétentieux. Quel bon sens ! Et quelle élégance !
      Gambetta (puisque vous me demandez mon opinion sur ledit sieur) m’a paru, au premier abord, grotesque, puis raisonnable, puis agréable et finalement charmant (le mot n’est pas trop fort) ; nous avons causé seul à seul pendant vingt minutes et nous nous connaissons comme si nous nous étions vus cent fois. Ce qui me plaît en lui, c’est qu’il ne donne dans aucun poncif, et je le crois humain.
      Ma nièce dessine et peint à s’en rendre malade. Dans deux ou trois ans, elle aura un vrai talent ; mais je ne veux pas qu’elle expose, préférant la voir débuter par une oeuvre sérieuse.
      Le Père Didon m’a donné de vos nouvelles il y a quelque temps. Je commençais à trouver l’absence de lettres un peu longue. Je me réjouis à l’idée de vous voir cet été, mais il ne faut pas venir au mois de juin, puisque je partirai d’ici à la fin de mai. Qui vous empêche d’avancer votre voyage d’une quinzaine, au moins ? Voyons, faites ça ! Soyez gentille ! Paris vous épouvante, je le comprends. La vue des lieux où l’on a souffert ravive la plaie. Pendant plusieurs années je me suis détourné de la rue de l’Est, tant je m’étais embêté atrocement dans cette rue-là. Au fond je ne regrette nullement ma jeunesse (et vous ?), ce qui ne signifie pas que je ne voudrais point rajeunir.
      Eh bien ! Et la mort du Pape ! Voilà un événement qui produit peu d’effet ! L’église n’est plus où on la mettait autrefois, et le Pape n’est plus le Saint-Père. C’est un petit nombre de laïques qui forme maintenant l’Église. L’Académie des Sciences, voilà le concile, et la disparition d’un homme comme Claude Bernard est plus grave que celle d’un vieux Seigneur comme Pie IX. La foule sentait cela parfaitement à ses obsèques (celles de Claude-Bernard). J’en faisais partie. C’était religieux et très beau.
      Que dites-vous du centenaire de Voltaire, monté et dirigé par Menier, chocolatier ? L’ironie ne le quitte pas, ce pauvre grand homme ; les hommages et les injures persistent comme de son vivant ! Après tout je dis une bêtise, car pourquoi un chocolatier serait-il moins digne de le comprendre qu’un autre monsieur ? Et la guerre ? Et les forfanteries de la perfide Albion tournant en eau de boudin ? Farce ! Farce ! «Toutes nos vocations sont farcesques», comme disait le père Montaigne. N’importe ! Sans doute par l’effet de mon vieux sang normand, depuis la guerre d’Orient, je suis indigné contre l’Angleterre, indigné à en devenir Prussien ! Car enfin, que veut-elle ? Qui l’attaque ? Cette prétention de défendre l’Islamisme (qui est en soi une monstruosité) m’exaspère. Je demande, au nom de l’humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque, et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le Fanatisme.
      Anacharsis Cloots disait : «Je suis du parti de l’indignation. » J’arrive à lui ressembler, ne trouvez-vous pas ? C’était d’ailleurs un drôle d’homme et pour qui j’ai un faible. Quand on le guillotina, il voulut passer après ses compagnons «pour avoir le temps de constater certains principes». Quels principes ? Je n’en n’ai aucune idée, mais j’admire cette fantaisie.
      Recevez toutes les tendresses de votre vieil ami.
 

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À François Coppée.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Croisset, jeudi [1878].
      Doublement merci, mon cher Coppée, pour votre volume et pour la pièce qui m’est dédiée. Vous avez deviné mon goût, car la Tête de la Sultane est, parmi vos récits, celui que je préfère.
      Mon seul reproche est qu’ils sont trop courts. On n’en a pas assez. rare défaut.
      Mais, à partir de l’Exilée, je m’incline absolument, et je ne mets à mon enthousiasme aucune restriction. Vous exprimez sous une forme exquise et personnelle ce que chacun de nous a éprouvé. Cette modernité vous appartient en propre. La maîtrise éclate à chaque vers. Quels bijoux surtout que l’Amazone et le Train de banlieue ! Comme c’est senti ! En lisant ces choses-là, on éprouve pour vous de la reconnaissance.
      Je vous embrasse.
      Votre vieux.
 

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À Jules Troubat.

      [Paris], mardi 9 avril [1878].
      Mon cher Ami,
      Comment faire pour trouver dans Sainte-Beuve des articles que l’on suppose devoir y être ? Vous m’aviez parlé d’une Table générale. Elle me serait maintenant bien utile.
      A-t-il écrit quelque chose sur Madame Cottin ? Où cela se trouve-t-il ? J’aurais besoin de parcourir la liste de tous ses articles sur les romans !
      Répondez-moi le plus promptement possible, vous serez bien gentil. Tout à vous.
 

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À Émile Zola.

      [Paris, avril 1878. ]
      Mon Bon,
      Lundi soir, j’avais fini le volume.
      Il ne dépare pas la collection, soyez sans crainte, et je ne comprends pas vos doutes sur sa valeur.
      Mais je n’en conseillerais pas la lecture à ma fille, si j’étais mère ! ! ! Malgré mon grand âge, ce roman m’a troublé et excité. On a envie d’Hélène d’une façon démesurée et on comprend très bien votre docteur.
      La double scène du rendez-vous est sublime. Je maintiens le mot. Le caractère de la petite fille est très vrai, très neuf. Son enterrement merveilleux. Le récit m’a entraîné, j’ai lu tout d’une seule haleine.
      Maintenant voici mes réserves : trop de descriptions de Paris, et Zéphyrin n’est pas bien amusant. Comme personnages secondaires, le meilleur, selon moi, c’est Matignon. Sa tête, quand Juliette blague son appartement, est quelque chose de délicieux et d’inattendu.
      Le mois de Marie, le bal d’enfants, l’attente de Jeanne sont des morceaux qui vous restent dans la tête.
      Quoi encore ? Je ne sais plus. Je vais relire.
      Je serais bien étonné si vous n’aviez pas un grand succès de femme.
      
Plusieurs fois en vous lisant je me suis arrêté pour vous envier et faire un triste retour sur mon roman à moi-mon pédantesque roman ! Qui n’amusera pas comme le vôtre !
      Vous êtes ung mâle. Mais ce n’est pas d’hier que je le sais.
      À dimanche et tout à vous. Votre vieux.
 

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À Émile Zola.

      [Paris], mardi soir [30 avril 1878].
      Mon Bon,
      N’ayant pas reçu de lettre de vous hier, j’ai compris que la 1re est pour samedi. Mais quand la répétition ? Et à quelle heure ?
      Tout à vous.
      Tourgueneff, que j’ai vu aujourd’hui, va mieux et compte aller au Palais-Royal samedi, ou tout au moins se flatte d’y pouvoir aller.
      Si vous n’avez pas de place pour Maupassant, faites-moi inscrire pour deux places, l’une près de l’autre et jouxtant une sortie, afin d’avoir un courant d’air. C’est un service que je vous demande. Faites cela, et disposez de mon billet, ça vaut mieux.
 

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À Madame Tennant.

      [Paris], samedi [4 mai 1878].
      Ma chère Gertrude,
      Je vous remercie du fond du coeur pour votre splendide cadeau. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Je contemple la fille en songeant à la mère. Quand verrai-je en nature l’une et l’autre ? Ne venez pas en France sans me faire un signe d’appel. J’y obéirai avec empressement.
      Dans quelles rêveries m’entraîne ce portrait ! Trouville, le rond-point des Champs Élysées, votre séjour à Rouen, à l’hôtel, vous souvenez-vous ?, etc. Tout ce que j’ai eu de meilleur dans ma jeunesse ! Mais je n’avais pas besoin de portrait pour cela !
      Adieu, ma chère Gertrude, ou plutôt à bientôt, n’est-ce pas ? Et croyez à l’inaltérable affection de votre vieil ami.
 

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À Madame Roger des Genettes.

      Paris, lundi [27 mai 1878].
      Mes paquets sont faits et, après-demain, j’espère être réinstallé à Croisset devant ma table et en train d’écrire mon chapitre V.
      Paris commence à m’écoeurer fortement. Quand je l’habite depuis plusieurs mois, il me semble que tout mon être s’en va par mille pertuis et se répand au niveau du trottoir. Ma personnalité s’envole, comme fêlée par le contact des autres, je me sens devenir cruche, et puis l’idée seule de l’Exposition me fatigue. J’y ai été deux fois. La vue générale du haut du Trocadéro est vraiment splendide. Cela fait rêver à des Babylones de l’avenir. Quant aux détails, ce qui m’a le plus amusé, c’est une basse-cour japonaise. Il faudrait trois mois à quatre heures par jour pour connaître tout ce qu’il y a dans ces grandes assises de la civilisation. Le temps me manque, faisons notre métier.
      Je suis convié au centenaire de Voltaire ; mais je n’irai pas, car j’en suis à économiser les heures. Cette histoire du centenaire est bien comique.
      Avez-vous vu l’alliance des grandes dames et des poissardes ? Les ennemis de Voltaire sont destinés à être toujours ridicules ; c’est une grâce de plus donnée par Dieu à ce grand homme. De celui-là on peut dire qu’il est immortel. Dès qu’on a besoin de lui, on le retrouve tout entier. Bref, MM. les cléricaux et MM. les monarchistes perdent complètement la boule. Avez-vous admiré Sardou trouvant que Thiers était un génie grec, un esprit attique ? (ce qui est vrai dans le monde dont Sardou est l’Aristophane).
      À propos de théâtre, je n’ai été de tout mon hiver qu’une seule fois au spectacle, et c’était au Palais-Royal, à la première de Bouton de Rose. L’oeuvre est pitoyable, ce dont ne se doute pas l’auteur. Mon ami Zola veut fonder une école. Le succès l’a grisé, tant il est plus facile de supporter la mauvaise fortune que la bonne. L’aplomb de Zola en matière de critique s’explique par son inconcevable ignorance. Je crois que personne n’aime plus l’Art, l’Art en soi. Où sont-ils ceux qui trouvent du plaisir à déguster une belle phrase ? Cette volupté d’aristocrate est de l’archéologie.
      Avez-vous lu le Caliban, de Renan ? Il y a dedans des choses charmantes, mais ça manque de base, beaucoup trop.
      Que devenez-vous, pauvre chère amie ? Que lisez-vous ? à quoi songez-vous ? Quand se reverra-t-on ? Au nom de votre propre dignité, ne vous abandonnez pas ! Serai-je plus heureux l’hiver prochain ? Viendrez-vous à Paris ?
      J’ai passé cinq jours de la semaine dernière à Chenonceaux, chez Mme Pelouze. On y a fait en l’an 1577 une ribote ornée de femmes nues que j’ai envie d’écrire. Le sujet du roman Sous Napoléon III m’est enfin venu ! Je crois le sentir. Jusqu’à nouvel ordre cela s’appellera Un ménage parisien. Mais il faut que je me débarrasse de mes bonshommes. J’espère au jour de l’an prochain être à la moitié de ce formidable bouquin.
      Allons, adieu. Tâchez de tolérer cette gueuse d’existence et écrivez-moi de longuissimes épîtres. Ce me sera un grand plaisir.
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi, 6 heures [29 mai 1878].
      Enfin, me voilà rentré dans mes lares ! Dieu merci ! Mais je tombe sur les bottes ! ! ! Conséquence de mes deux jours passés à Paris, et surtout de la journée d’hier. Que de mal pour avoir une voiture ! Et quelle pluie ! J’ai été obligé de refaire sécher mes habits au feu, pour les remettre ce matin.
      Dimanche soir, j’ai dîné chez moi, tout seul, et je me suis couché dès 10 heures. Lundi, j’ai eu à déjeuner d’Osmoy, qui m’a accompagné dans mes courses jusqu’à 4 heures. Il a été charmant d’esprit et de cordialité. Cela m’a fait du bien au coeur, car tu sais que vieux est sensible. Bref, nous nous sommes séparés plus amis que jamais et il m’a promis de me faire une visite à Croisset le 12 juin. Le soir, j’ai eu à dîner mon disciple, qui a partagé mon petit pot-au-feu. J’avais rencontré dans la rue Victor Hugo et Mme Drouet (laquelle s’est informée avec beaucoup d’insistance de Mme de Commanville). Bref, il n’y a pas eu moyen de refuser une invitation à dîner pour hier. Repas fort agréable. Absence de politique. Sympathie universelle.
      À 11 heures et demie je suis arrivé ici, par un froid terrible. Mon déjeuner était prêt. Julio a bondi devant moi et m’a accablé de caresses. De 1 heure à 3, j’ai fait des rangements, puis dormi jusqu’à 5. Présentement je puis me remettre à l’ouvrage. Le jardin me paraît en bel état. [... ]
      J’étais invité par le Comité du Centenaire de Voltaire, à orner de ma personne cette petite fête de famille. Mais j’ai préféré, malgré mon culte pour Voltaire, ne pas perdre deux jours sur le pavé de Paris et revenir dans ma vieille maison me mettre à la pioche. Tes prévisions sont réalisées. Monsieur a lampé, à son déjeuner, toute une cruche de boisson.
      Toutes les fois que tu recevras une lettre de moi à Chinon, dis à Mme de La Chaussée que je te charge de, etc., c’est convenu et exigé.
      Adieu, pauvre loulou. Promène-toi et soigne-toi, rétablis-toi !
      Et écris le plus souvent et le plus longuement que tu pourras au Vieillard de Cro-Magnon,
      Au surnuméraire,
      À ta Nounou,
      À ta vieille bedolle d’oncle qui t’embrasse.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de lundi, [10 juin 1878].
      [... ] Puisque tu te plais à Chinon, pourquoi n’y pas rester jusqu’au 16 ? Profite des bons moments, ils sont rares.
      Que vas-tu faire ? Et qu’allez-vous faire ? Vous me semblez bien incertains, quant à vos projets de voyage. J’imagine que tu vas d’abord voir un peu l’Exposition et le Salon, bien entendu. Mais ensuite, iras-tu directement à Plombières ou à Royat ? Ou bien reviendras-tu dans le pauvre vieux Croisset, qui est maintenant très beau et où je vous plains de ne pas être. Le seul événement de ma semaine a été hier, ici, le dîner de Lapierre. Leur môme, qu’ils m’ont amené, ne m’a pas diverti du tout, mais pas du tout. Son excès d’activité surexcitée par Julio, et d’ailleurs bien naturelle à son âge, comme dirait Prud’homme, m’empêchait de parler, me faisait battre le coeur. Comment des parents sont-ils assez égoïstes pour infliger à leurs amis des supplices pareils ? Mais il est convenu que les célibataires seuls sont égoïstes ! À 9 heures un quart je me suis retrouvé dans ma solitude avec plaisir. Voilà le vrai.
      Mes bonshommes se portent bien ; mais, c’est peut-être leur faute, je ne dors pas assez. Pas plus de cinq heures la nuit, et à peine deux dans le jour...
      Aujourd’hui, fête à Dieppedalle. Il a passé beaucoup de monde et de bateaux sous mes fenêtres. Comme j’avais tout à l’heure extrêmement froid aux pieds, je viens de me faire du feu. Voilà les dernières nouvelles.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Jeudi [13 juin 1878].
      Ma chère Princesse,
      Voilà un mois que je ne vous ai vue ! Et depuis lors, je n’ai pas de vos nouvelles. C’est vous dire que je vous prie de m’en donner, si vous n’avez rien de mieux à faire toutefois.
      À mon retour de Chenonceaux, je me suis présenté chez vous. Vous étiez absente. Je voulais y retourner le lendemain, mais j’étais tellement trempé par la pluie (bien que j’eusse été toute la journée en voiture) que j’ai craint de souiller votre demeure et me suis abstenu.
      Je vous suppose maintenant à Saint-Gratien et ayant repris votre vie d’été. Avec qui êtes-vous ? Quels sont vos compagnons ? Comment va Giraud ? Il était malade dans ces derniers temps.
      Bien que je fusse spécialement invité au Centenaire de Voltaire, je me suis abstenu d’assister à cette «petite fête de famille», à cause des gens avec lesquels je me serais trouvé. N’importe. Les cléricaux ont eu l’avantage de l’emporter comme bêtise et ridicule. L’alliance des duchesses et des poissardes, des grandes dames et des grosses dames (les unes connaissant Voltaire aussi bien que les autres), me semble extrêmement drôle ; mais c’est de l’histoire ancienne.
      Au reste, je ne sais rien de ce qui se passe maintenant, car je ne vois personne et je vis complètement seul. Ma nièce est à Chinon, puis elle ira à Plombières. Jusqu’à la fin de juillet, je n’aurai pour compagnie que moi-même et mon toutou. Je profite de cette solitude pour travailler violemment et avancer mon lourd et interminable bouquin.
      L’attentat contre Guillaume me stupéfie. Pourquoi tuer un homme de quatre-vingts ans ? On va profiter de l’occasion pour sévir contre la Presse. Ceci ne servira absolument à rien. Ainsi va le monde.
      C’est aujourd’hui que le sort de Taine se décide à l’Académie. J’attends le résultat pour lui écrire une lettre de félicitations ou de consolations.
      Quant à Renan, son affaire est sûre. N’importe, je les trouve l’un et l’autre bien modestes. En quoi l’Académie peut-elle les honorer ? Quand on est quelqu’un, pourquoi vouloir être quelque chose ?
      Je vous baise les deux mains, Princesse, et me mets à vos genoux.
      Votre vieux fidèle.
 

***

À Madame Régnier.

      Croisset, dimanche [juin 1878].
      Chère confrère,
      J’ai reçu mon exemplaire hier matin et j’ai relu l’oeuvre, dont je me souvenais parfaitement. Et d’abord, merci pour la belle dédicace. Cette attention a «chatouillé de mon coeur l’orgueilleuse faiblesse».
      Le récit s’avale très vite, c’est amusant et bien composé. Quand vous honorerez mon gîte de votre présence, je vous montrerai les coups de crayon dont je vous ai balafrée. Il y a des choses exquises, d’autres qui me choquent comme banales et n’étant pas dignes de vous ; mais en somme cela fait un très joli conte. Je vous expliquerai pourquoi je dis «conte» et non «roman».
      Votre pièce eût été maintenant perdue : la saison est mauvaise.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, lundi soir [juin 1878].
      Oui, mon loulou, ton vieux se trouve bien et même très bien, au milieu de son vieux cabinet, dans son vieux Croisset, à raboter sa vieille littérature, sur sa vieille table. Mon cinquième chapitre est maintenant tout à fait en train et, si rien ne m’arrête, je puis l’avoir fini à la fin de juillet.
      Ton mari m’a tenu compagnie pendant trente-six heures, et est parti ce matin. Le dîner d’hier lui a plu beaucoup. Il a absorbé pas mal d’aloyau et immensément de crème. Il était fort content de la réussite de ses travaux horticoles. Mamzelle Julie n’est pas encore revenue. Un gros rhume la retient à Rouen. Je compte avoir le bon Laporte mercredi à dîner et à coucher.
      Dimanche prochain j’aurai peut-être à déjeuner M. et Mme Lapierre.
      Fortin s’est engagé à guérir ma tache frontale qui est maintenant fort laide : aussi prends-je de la liqueur de Fowler comme une jeune fille chlorotique et du bicarbonate de soude.
      Voilà toutes les nouvelles, pauvre chat.
      Je te félicite de la société de la bonne Flavie. C’est une vraie amie, celle-là ! Ou plutôt c’est la vraie. Allez-vous jaboter ensemble ! Dis-lui de ma part mille tendresses. Ce ne sera pas trop.
      Là-dessus, Monsieur embrasse son poulot et va se coucher.
      Ta Nounou qui t’aime.
 

***

À Guy de Maupassant.

      [Croisset, juin-juillet 1878].
      Mon cher Guy,
      Comment va votre pauvre maman ? Je voudrais avoir de ses nouvelles, des vôtres aussi, et n’ai rien de plus à vous dire.
      Je travaille comme 36 mille hommes présentement. C’est la grammaire française qui m’occupe. Est-ce bête, mon Dieu ! Bref, j’espère avoir fini mon chapitre V (égal la littérature), à la fin de juillet, et alors je serai à la moitié de mon livre.
      Aucune révélation de nos amis. Que va devenir Zola, sans le Bien Public ? – car cette feuille a expiré aujourd’hui même.
      Je voudrais savoir comment se sera passé Fracasse.
      Et la Vénus rustique, que devient-elle ? Et mes notes sur cet idiot de Stendhal ?
      Bonne pioche et belle humeur.
      Je vous embrasse.
      Votre vieux.
      Rien de neuf du côté de Bardoux ?
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, mardi soir [9 juillet 1878].
      Bien que le mois de mai prochain soit loin du présent, je pense à lui, puisqu’alors je dois vous voir. À la fin de celui-ci j’espère être à moitié de mon abominable bouquin. En de certains jours je me sens broyé par la pesanteur de cette masse et je continue cependant, une fatigue chassant l’autre. C’est de la conception même du livre que je doute. Il n’est plus temps d’y réfléchir ; tant pis ! N’importe ! Je me demande souvent pourquoi passer tant d’années là-dessus et si je n’aurais pas mieux fait d’écrire autre chose. Mais je me réponds que je n’étais pas libre de choisir, ce qui est vrai. Enfin mon acharnement à ce travail rentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle «la folie lucide».
      Vous me parlez de ***, qui ne vous semble pas forte. C’est tellement mon opinion que je ne vais plus la voir. À quoi bon ? à mon âge on ne doit plus rien faire d’inutile, pas plus que lire des «nouveautés». Aussi ai-je abandonné dès la vingtième page le roman de mon ami Claudin. Comment avoir la force physique d’écrire des choses pareilles ? Quel style ! Oh ! là là ! Et puis mes yeux commencent à se fatiguer et j’en abuse plus que jamais.
      J’ignore Marius Topin et le roman de Richepin mêmement. Quant à l’abbé Michon (que j’ai connu jadis à Constantinople), son livre sur les écritures me semble celui d’un farceur. Avez-vous remarqué qu’il trouve ma signature «en coup de sabre» pareille à celle de Collot d’Herbois et de Fouquier-Tinville ? Peut-on dire des bêtises de cette force ? Et si c’est là une science, merci !
      Banville m’a, ce matin, envoyé une nouvelle édition de ses Odes funambulesques. Les notes m’ont re-amusé. Notre jeunesse à nous autres, vieux romantiques, s’y retrouve un peu. À propos de romantiques, vous savez que j’admire absolument le discours du père Hugo au centenaire de Voltaire. C’est un des grands morceaux d’éloquence qui existent, tout bonnement. Quel homme !
      Vous ai-je dit qu’il me fait une scie relativement à l’Académie française ? (lui et quelques autres, le bonhomme Sacy, entre autres). Mais votre ami n’est pas si bête ni si modeste. Partager le même honneur que MM. Camille Doucet, Camille Rousset, Mézières, Champagny et Caro, ah ! Non ! Mille grâces, «Rohan ie suys». Tel est le fond de mon caractère.
      Taine est un gobe-mouches qui devient un peu ridicule. On a eu tort de le refuser, mais il a eu tort de se présenter sous «l’égide de la réaction». Quant à son livre, ce n’est pas ça. Si l’Assemblée constituante n’eût été qu’un ramassis de brutes et de canailles, elle eût vécu ce qu’a vécu la commune de 70. Il ne dit pas de mensonges, mais il ne dit pas toute la vérité, ce qui est une façon de mentir. La peur violente qu’il a eue de perdre ses rentes lors de «nos désastres» lui a un peu oblitéré le sens critique. Il ne suffit pas d’avoir de l’esprit. Sans le caractère, les oeuvres d’art, quoi qu’on fasse, seront toujours médiocres ; l’honnêteté est la première condition de l’esthétique.
      Quant à Henri Martin, c’est un pur idiot. J’ai lu de lui, cet hiver, des scènes historiques sur la Fronde, genre Vitet, qui sont d’un joli tonneau. Qu’on soit la lune d’un soleil, très bien ; mais l’être d’un lampion comme Vitet, c’est se mettre plus bas que les chandelles à 36.
      Ah ! pauvre littérature, où sont tes desservants ? Qui aime l’Art, aujourd’hui ? personne. (Voilà ma conviction intime.) Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs.
      Allons, adieu. écrivez-moi de longues lettres si vous pouvez. Vous ferez bien plaisir à votre ami.
 

***

À Georges Charpentier.

      Croisset, mercredi 24 [juillet 1878].
      Mon cher Ami,
      La note ci-incluse vous démontre que votre auteur travaille comme XV boeufs. J’aurais besoin immédiatement des susdites brochures et livres.
      Envoyez-les-moi par le chemin de fer à Croisset, ou par la poste en plusieurs paquets, ou : à Rouen, quai du Havre, 7, à M. Pilon, pour remettre à M. G. Flaubert.
      Je profite de l’occasion, mon bon, pour vous demander comment se portent : vous, Mme Marguerite, et les mômes et les chiens.
      Je n’ai aucune nouvelle d’aucun de nos amis.
      Tourgueneff doit arriver maintenant à Pétersbourg. Je sais que Zola est devenu propriétaire d’une maison de campagne. Le Bien Public étant supprimé, dans quelle feuille continue-t-il à brandir l’étendard du Naturalisme ?
      Alphonse Daudet n’est-il pas aux Petites-Dalles ? Et Goncourt ? Etc.
      J’ai lu l’assignation de Judith, et la lettre de son époux. C’est gigantesque.
      
Pour moi, je suis maintenant perdu dans la politique (théorique) et je commence la seconde moitié de mon horrifique bouquin.
      Sur quels bords êtes-vous ?
      Je vous embrasse vous et les vôtres.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset, mardi [23 juillet 1878].
      Je vous remercie bien, Princesse, de m’avoir écrit. Il y avait longtemps que je n’avais eu un échantillon de votre détestable et chère écriture. Si elle était meilleure, je vous lirais plus facilement, mais je serais moins longtemps dans votre compagnie. Donc, ne vous corrigez pas.
      La mort du fils de Sauzay m’a très affligé ; le pauvre homme chérissait son fils et je le plains du fond de mon coeur.
      Quant à Mme de Forges, je l’ai connue en 1837 ! à Trouville. Quelle antiquité. Du reste, mon grand âge m’étonne, vu la quantité de souvenirs qui m’assaillent. Nous sommes maintenant à l’anniversaire des journées de juillet, que je me rappelle parfaitement. C’était un autre monde et si distant de celui d’aujourd’hui, qu’il m’apparaît maintenant non comme une chose vue, mais comme une chose imaginée. Les besoins de mon affreux bouquin font que je me livre à la politique comme si «je visais à la députation» (Dieu m’en garde !). Je suis en plein dans la question du «droit au travail» et autres bêtises de 48.
      Il me semble qu’on est un peu moins inepte maintenant.
      Dans mes accablements, ma pensée se reporte sur vous et sur Saint-Gratien. Je vous vois dans votre atelier et dans votre parc, entourée des petites chèvres et des intimes... restez vaillante, chère Princesse, pour vous-même et pour nous tous.
      Taine m’a écrit ce matin qu’il se sentait très fatigué et ne pouvait plus travailler qu’un jour sur deux. Mais il a coutume de se plaindre et le stoïcisme n’est point son affaire. Je n’ai aucune révélation de Renan ni de Goncourt.
      J’étais invité hier à aller à Chenonceaux pour l’inauguration de la statue de P-L. Courier. Cette «petite fête de famille» ne m’a pas séduit, vu le nombre de reporters qui ont dû l’émailler.
      J’aimerais mieux m’en aller chez vous, goûter à la cuisine japonaise, sûr d’avance que je la trouverais exquise.
      Cuisine à part, je compte vous faire une petite visite, cet automne. Ne faudra-t-il pas, d’ailleurs, que je voie un peu l’Exposition ?
      Je serais bien aise de retrouver la Princesse Julie, dont j’ai gardé un très agréable souvenir.
      Tâchez, Princesse, de vous tenir en santé et bonne humeur et pensez quelquefois à
      Votre
      qui vous baise les mains et est votre tout dévoué et affectionné.
 

***

À Émile Zola.

      Croisset, mardi 6 août 1878.
      Mon cher Ami,
      La nommée Suzanne Lagier me supplie de vous écrire pour la recommander à Votre Excellence.
      Elle meurt d’envie de jouer Gervaise dans l’Assommoir et prétend qu’elle vaudra cent fois mieux que la chanteuse Judic, ce qui est possible après tout.
      Tout ce que je vous dirais ne servant à rien, je m’arrête. C’est votre affaire. Voilà ma commission faite. Mais, avant de prendre un parti, réfléchissez bien. Ladite Lagier a du talent ; quant à sa corpulence, elle prétend avoir maigri.
      Maintenant, mon bon, comment allez-vous ? Et d’abord où logez-vous ? J’ignore votre adresse à la campagne. Êtes-vous content de Nana ? Le Bien Public ayant disparu, où faites-vous vos feuilletons dramatiques ? Je vis dans le désert et ne sais absolument rien de ce qui se passe.
      J’ai écrit cet été un chapitre, et j’en prépare un autre qui sera fait, je l’espère, au jour de l’an prochain.
      Pour le quart d’heure, je suis plongé dans les théories politiques. Mon bouquin me semble de plus en plus difficile. Sera-t-il seulement lisible ?
      Voici deux vers pondus récemment par un académicien de Rouen, et que je trouve splendides :
      
      On a beau se défendre, on est toujours flatté
      De se voir le premier dans sa localité.
      
      Aucune nouvelle de Tourgueneff. Je le crois en Russie. Quant aux autres amis, j’ignore ce qu’ils font et où ils se trouvent ; le jeune Guy m’a l’air de s’embêter prodigieusement.
      Vous seriez bien gentil de me donner de vos nouvelles.
 

***

À Émile Zola.

      Croisset près Rouen, 15 août [1878].
      Vous êtes gentil de m’avoir écrit une si bonne lettre, mon cher ami, et je vous en remercie.
      J’ignorais la décoration de Fabre, lequel est un de nos mastocs littéraires les mieux réussis. Quant à mon camarade Bardoux, c’est un khon (orthographe chinoise). Je me promets de le lui dire. Ce procédé envers vous est une crasse qu’il me fait à moi, car je lui ai demandé la croix pour vous cet hiver, et il m’avait promis formellement que vous l’auriez au mois de juin. Jusqu’à présent, il ne m’a rien accordé de toutes les requêtes semblables que je lui ai faites ; tant il est vrai que le Pouvoir abrutit les hommes. Car enfin quel intérêt a-t-il de décorer Fabre ? L’hypothèse touchant Hébrard me paraît juste. Mais non ! J’aime mieux croire que Fabre est décoré uniquement parce qu’il est médiocre. Notre Bayard a refusé la croix d’officier pour Renan. En revanche, Dumesnil (directeur du personnel à l’Instruction publique) est nommé commandeur ! Tout cela est idiot.
      La semaine prochaine je me remets à écrire ; mais pour le quart d’heure je me sens éreinté par mes études sur la Politique. Jamais on n’a été plus bête qu’en 48 ! Cette époque est féconde ; mais on ne peut pas tout dire, hélas !
      «Cent personnages» dans votre roman ! Vous m’effrayez !
      J’ai envoyé au sieur Guy la page qui concernait Lagier. Qu’elle s’arrange comme elle l’entendra.
      N’êtes-vous pas profondément réjoui par l’histoire de la Vve Crémieux ? Quelle «gente vieille», et quels jeunes gens ! Quelle jolie société ! Voilà de ces histoires qui font du bien, qui rafraîchissent. Il y a des figures d’arrière-plan exquises : le Bavarois, etc., et l’orpi ! Est-ce assez romantique !
      J’ai reçu ce matin une lettre de M. Francolin, un des directeurs de la Réforme (pour me demander un ms., mais je n’en ai pas). Le connaissez-vous ? J’irai le voir au mois de 7bre. À cette époque-là, peut-être vous ferai-je une visite.
      D’ici là, mon cher ami, bonne pioche et bonne santé. Mes meilleurs souvenirs à Mme Zola.
      Et tout à vous.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Croisset, 15 août 1878.
      La commission de Lagier est faite. J’ai envoyé ma lettre à Paris, ignorant l’adresse de Zola à la campagne. Mais vous pourrez dire à Lagier que c’est une rosse. Elle aurait pu, il me semble, se donner la peine de m’écrire ? Néanmoins, faites-lui une langue de ma part.
      Dans votre dernière épître vous ne me parlez pas de votre pauvre maman. Je voudrais bien avoir de ses nouvelles. Restera-t-elle tout cet été à Paris ? Et vous, irez-vous à Étretat au mois de septembre ? Du 10 au 25 il est probable que j’embellirai la capitale de ma personne et nous pourrions nous y voir un peu. Mais ne dites mot à personne de ce projet.
      Bouvard et Pécuchet continuent leur petit bonhomme de chemin. Maintenant je prépare le chapitre de la politique. J’ai à peu près pris toutes mes notes ; depuis un mois je ne fais pas autre chose et dans une quinzaine j’espère me mettre à l’écriture. Quel bouquin ! Quant à espérer me faire lire du public, avec une oeuvre comme celle-là ce serait de la folie ! Cependant,
      
      On a beau s’en défendre, on est toujours flatté
      De se voir le premier dans sa localité.
      
      Que dites-vous de ces deux vers, mon bon ? De qui sont-ils ? de Decorde ! Il les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen. Je vous prie de bien les méditer ; puis de les déclamer avec l’emphase convenable et vous passerez un bon quart d’heure.
      Maintenant parlons de vous.
      Vous vous plaignez du cul des femmes qui est «monotone». Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir. «Les événements ne sont pas variés. « Cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous ? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? Est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les «rapports», c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. «Les vices sont mesquins», mais tout est mesquin ! «Il n’y a pas assez de tournures de phrases !» Cherchez et vous trouverez.
      Enfin, mon cher ami, vous m’avez l’air bien embêté et votre ennui m’afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de p... ! Trop de canotage ! Trop d’exercice ! Oui, monsieur ! Le civilisé n’a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers, faites-en ! «Tout le reste est vain», à commencer par vos plaisirs et votre santé ; f... vous cela dans la boule. D’ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d’une philosophie, ou plutôt d’une hygiène profonde.
      Vous vivez dans un enfer de m..., je le sais, et je vous en plains du fond de mon coeur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons ! Mon cher bonhomme, relevez le nez ! à quoi sert de recreuser sa tristesse ? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort ; c’est le moyen de le devenir. Un peu plus d’orgueil, saprelotte ! Le «Garçon» était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont les «principes». On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n’y en a qu’un : tout sacrifier à l’Art. La vie doit être considérée par lui comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doit se f..., c’est de lui-même.
      Que devient la Vénus rustique ? Et le roman dont le plan m’avait enchanté ?
      Si vous voulez vous distraire, lisez le Diomède de mon ami Gustave Claudin, et ne lisez pas ce que je viens de lire aujourd’hui : Politique tirée de l’Écriture sainte, par Bossuet. L’aigle de Meaux me paraît décidément une oie.
      Je me résume, mon cher Guy : prenez garde à la tristesse. C’est un vice. On prend plaisir à être chagrin et, quand le chagrin est passé, comme on y a usé des forces précieuses, on en reste abruti. Alors on a des regrets, mais il n’est plus temps. Croyez-en l’expérience d’un scheik à qui aucune extravagance n’est étrangère.
      Je vous embrasse tendrement.
      Votre vieux.
      Aucune nouvelle de nos amis.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi, 28 août 1878.
      Faites-moi la lettre d’introduction pour M Schaeffer ; je la signerai et vous la renverrai, car où l’adresser par ce temps de chasse ? D’Osmoy peut être dans la Nièvre, au Plessy, à Yvetot, etc. ?
      De plus, je vous préviens que, vu le caractère dudit sieur, ma recommandation ne servira à rien du tout.
      Voilà la 3e sommation que j’envoie au citoyen d’Osmoy pour qu’il ait à nous cracher les 300 fr de sa souscription au monument Bouilhet. Pas de réponse. (C’est un excellent garçon, en paroles. ) Je vous avouerai que je suis résolu à le poursuivre férocement pour cette dette qui me paraît sacrée.
      Vous savez maintenant quels sont nos rapports. Avisez. Je ferai ce que vous trouverez bien pour votre ami, mais encore un coup ce n’est pas à d’Osmoy qu’il faut demander un service effectif.
      Je vais écrire à Lemerre de se mettre à l’édition de Bouilhet. Merci de vos démarches. Il me tarde d’avoir des détails sur les frasques de votre frère et je plains votre pauvre maman et vous aussi des embêtements que ce jeune homme vous cause.
      Mon intention est d’être à Paris de demain en huit. Je compte sur vous pour dîner ce soir-là.
      La fin de mon chapitre m’a éreinté, ma cervelle est embrouillée.
      À bientôt, mon cher Guy, je vous embrasse.
 

***

À Madame Tennant.

      Croisset, dimanche, 1er septembre 1878.
      Ma chère Gertrude,
      Voici mes plans pour le mois de septembre : demain je m’en vais dans le pays de Caux chez ma nièce Juliette, puis j’irai à Paris et à Saint-Gratien chez la Princesse Mathilde, où j’ai l’habitude tous les automnes de passer quelques jours. Je resterai à Paris deux ou trois jours tout au plus et je serai revenu le 22 ou le 23. C’est là que je compte vous voir. Vous n’êtes jamais venue à Croisset. Il faut que vous connaissiez mon vrai domicile, mon antre.
      
Tenez-moi au courant de vos pérégrinations ; en m’écrivant à Croisset, on me fera parvenir vos lettres.
      Je vous recommande, puisque vous êtes en Bretagne, Quimper et Fouesnant. Si vous allez à Concarneau, vous logerez chez Mme Sergent. Recommandez-vous de moi ; vous serez bien traités. À Concarneau, vous trouverez sans doute mon ami Georges Pouchet qui travaille à l’aquarium. Sur mon nom il se mettra à vos ordres et, quand il saura que vous êtes l’amie de Huxley, son dévouement n’aura plus de bornes.
      N’oubliez pas non plus Carnac pour les menhirs. Comme nature, ce qu’il y a de plus beau en Bretagne c’est la rade de Brest, le fond de la rade du côté de Douarnenez, et Landivisiau.
      À bientôt, ma chère Gertrude. Caroline se réjouit à l’idée de vous voir prochainement et moi encore plus qu’elle.
      Je regrette de ne pouvoir faire la connaissance de votre fils. Amitiés à vos astres, et à vous toutes les vieilles tendresses de votre vieil ami.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, dimanche 1er septembre.
      (Ouverture de la chasse, sujet de délire pour messieurs les magistrats et généralement pour tous les hommes de cabinet ! Je ne le partage pas. )
      Eh bien, comment tolérez-vous ce qui s’appelait autrefois l’été ? Moi je le trouve abominable. De la pluie, des orages, un temps qui vous fait mal au coeur. En dépit de son incommodité j’ai poussé depuis trois mois une pioche vigoureuse. Mon chapitre de la littérature est fait, celui de la politique le sera vers la fin de novembre, je crois, et au jour de l’an prochain je n’en aurai plus que pour deux ans ! Mais je ne veux plus recommencer des oeuvres de cette longueur. L’effet ne répond pas à l’effort. Ah ! comme il me tarde de vous lire ça !
      Demain, je m’en vais à Paris pour y voir un peu l’Exposition. Après quoi j’irai chez la Princesse Mathilde, et dans une vingtaine de jours je serai revenu ici, d’où je ne bougerai pas avant d’avoir fini mon chapitre VII : de l’amour ! La plus grande partie de mes lectures est terminée et je commence à entrevoir la fin. Mais votre vieil ami est bien las par moments. N’importe ! Le «coffre est bon».
      Je n’ai jamais entendu parler de ce Hollandais qui est pour moi si aimable. Le premier mai dernier, j’ai lu dans le Fortnightly Review un article d’un fils d’Albion qui était vraiment... gigantesque.
      C’est du nord aujourd’hui que nous vient la lumière.
      Je suis bien content de voir que mon grand ami Tourgueneff vous charme. Si vous le connaissiez personnellement, que serait-ce ? Il est exquis.
      Pour les besoins de mon bouquin, moi aussi, j’ai relu le livre de Lanfrey sur la Révolution. C’est une oeuvre d’honnête homme, mais rien de plus. Voilà ce que j’appelle des esprits inutiles, c’est-à-dire des gens qui chantent une note connue et déjà mieux chantée par d’autres.
      Si je me souviens du salon de la pauvre Muse ? Je crois bien ! Je vois tous ses hôtes depuis d’Arpentigny jusqu’à la hideuse ***, qui m’est réapparue un soir, il y a deux ans, chez le père Hugo. Vraiment elle est «espovantable».
      Je ne connais pas le Journal d’une femme du bon Feuillet. Les Amours de Philippe m’ont semblé ineptes. Quel triste auteur ! Pour moi, c’est le néant. Mais les dames le trouvent «charmant». Néanmoins sa vogue baisse.
      Lisez-vous les oeuvres d’Herbert Spencer ? Voilà un homme, celui-là ! Et un vrai positiviste, chose rare en France, quoi qu’on die. L’Allemagne n’a rien à comparer à ce penseur. Du reste les Anglais me semblent énormes. Leur attitude dans la question d’Orient a été superbe d’impudence et d’habileté.
      Allons, adieu ! écrivez-moi et pensez quelquefois à votre vieil ami.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, 5 septembre 1878.
      Quelle chaleur ! Je tombe sur les bottes. J’ai à peine le temps de m’habiller pour aller dîner chez la Princesse. Hier j’ai passé toute la journée seul à l’Exposition, perdu de rêveries devant les statuettes antiques, et le soir j’ai dîné chez Mme Brainne avec Georges Pouchet.
      Ce matin, impossible de voir Bardoux.
      Déjeuner chez Charpentier avec Goncourt.
      De Fiennes revenant demain soir, je le verrai samedi.
      Ernest a-t-il repris le bail ? Quels sont nos droits ?
      J’ai reçu aussi le billet de faire part de Guilbert. Où faut-il lui envoyer des cartes ?
      Adieu, chérie, je t’embrasse.
      Ton Vieux.
      Bonne pioche, et pas de désespoir.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Mercredi [1878].
      Ma chère Princesse,
      J’ai eu de vos nouvelles indirectement, dimanche dernier, par le général anglais (dont je ne sais pas le nom, d’autant plus que ma cuisinière l’a estropié en me l’annonçant : le nom, et pas le général), enfin ce grand maigre, qui vient chez vous quelquefois, homme fort aimable et d’excellentes manières.
      Il fait une tournée artistique dans ma localité (comme disait M. De Villèle en parlant de la grâce) et m’a paru enchanté de tout ce qu’il voit.
      Nous avons causé de «la Princesse», naturellement ; c’est vous dire que sa visite m’a été agréable. Je n’en ai pas reçu d’autres depuis un mois. Le temps s’écoule tranquillement et laborieusement.
      Le bon Taine m’a écrit, la semaine dernière, pour me donner un renseignement que je lui demandais. Il me paraît très consolé de son échec. Vous me dites que tout le monde, au fond, ambitionne d’être de l’Académie française. Pas tout le monde, je vous assure et, si vous pouviez lire dans ma conscience, vous verriez que je suis sincère. Les protestations là-dessus sont de mauvais goût ; n’importe, je crois que je ne calerai pas. Cet honneur n’est point l’objet de mes rêves. Ce que je rêve, les hommes ne peuvent pas me le donner.
      Pour dire le vrai, je ne rêve plus grand’chose. Ma vie s’est passée à vouloir saisir des chimères ; j’y renonce.
      Il paraît que Paris est intolérable, odieux et torride ; ici, non plus, la chaleur n’est pas médiocre. Je vous souhaite un peu de fraîcheur à Saint-Gratien. En bougerez-vous ? Non, sans doute ? Car, je ne crois nullement à votre visite, que m’a annoncée ce bon général ! Cependant ?... Ah ! cela, ce serait un honneur et un bonheur ; car vous savez, Princesse, que je suis
      Votre fidèle et dévoué.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Paris], mardi matin [10 septembre 1878].
      Mon loulou,
      C’est fini ! l’appartement est rendu et l’écriteau «à louer» suspendu à la porte. Paul a reçu mes explications, et je lui ai promis un petit cadeau s’il obtenait du futur locataire 3000 francs. Cette perspective me paraît l’emplir de zèle... De Fiennes déplore votre départ. Il a été fort aimable. J’ai eu beaucoup de mal à obtenir de lui un rendez-vous, parce qu’il était «accablé d’affaires, avait la colique, se rendait à la messe».
      Tu peux me remercier. La chose est bien faite. J’ai eu chez Charpentier une déception, en ce sens que maintenant il n’a pas de tirage à faire de mes oeuvres. Mais l’édition de luxe de Saint Julien est décidée pour cet hiver.
      Autre histoire. Avant de porter la Féerie à la Revue Philosophique, je tente une dernière fois de la donner à un théâtre. Weinschenk, directeur de la Gaîté, m’a promis de la lire dès que j’aurai retiré le manuscrit des mains de notre «sympathique ministre», personnage volatil et insaisissable.
      Aujourd’hui, à 3 heures, j’ai rendez-vous avec Lemerre pour les poésies de Bouilhet et Salammbô. Tu vois que je suis dans «les affaires» – que le tonnerre de Dieu écrase ! Car c’est un beau sujet d’abrutissement et d’humiliation.
      Mais, dans quelques jours, je serai revenu dans mon vieil asile, et je reprendrai Bouvard et Pécuchet avec violence, et j’exciterai ma chère fille à la peinture, car il n’y a que ça, l’Art !
      J’ai mis de côté pour te le montrer un article abominable (mais juste) paru hier dans l’Événement contre Maxime Du Camp. Il m’a fait faire des «réflexions philosophiques» et j’ai eu envie de faire dire une messe d’action de grâces, pour remercier le ciel de m’avoir donné le goût de l’Art pur. À force de patauger dans les choses soi-disant sérieuses, on arrive au crime. Car l’Histoire de la Commune de Du Camp vient de faire condamner un homme aux galères ; c’est une histoire horrible. J’aime mieux qu’elle soit sur sa conscience que sur la mienne. J’en ai été malade toute la journée d’hier. Mon vieil ami a maintenant une triste réputation, une vraie tache ! S’il avait aimé le style, au lieu d’aimer le bruit, il n’en serait pas là...
      Je t’embrasse.
      Ton vieux.
 

***

À Émile Zola.

      [Paris], jeudi 12 [septembre 1878].
      Mon cher Ami,
      Bardoux me charge de vous prier de venir le voir pour avoir avec vous une explication. Les raisons qu’il m’a données m’ont paru plausibles. Vous aurez le ruban très prochainement. Si ma plume n’était pas exécrable, je vous en écrirais plus long. Bref, allez le voir.
      Je serai chez la Princesse Mathilde, à Saint-Gratien, toute la semaine prochaine (à partir de mardi, sans doute). J’en reviendrai samedi (de samedi en huit) pour déjeuner chez Bardoux, et le lendemain soir je serai à Croisset.
      J’ai reçu votre «Théâtre» dont je vous remercie ; j’en approuve la préface, en vous disant comme Mac-Mahon à l’officier nègre : «Continuez !»
      Est-ce que les messieurs d’Auch ne vous rendent pas heureux ? Après cela, niez donc l’importance de l’Histoire ! Diane de Poitiers devenue un élément pédérastique !... Quel sujet de rêverie !
      Tourgueneff est en route pour revenir ; le jeune Guy, que vous verrez dimanche, vous portera mes amitiés. Tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, 14 septembre 1878.
      Ma chérie,
      [... ] Bardoux ne t’a pas répondu parce que les commandes se font au mois de décembre. Tu en auras une. Il s’entendra à ce sujet avec Guillaume. Il m’a promis de nommer Laporte inspecteur pour les classes de dessin en province (places nouvelles dont la création doit être ratifiée par les Chambres). Il s’est justifié sur d’autres points. Bref, je l’ai trouvé charmant.
      Je dois déjeuner chez lui à la fin de la semaine prochaine, avec sa mère. C’est à ce moment-là, dans une dizaine de jours, que je dois avoir la réponse de Weinschenk, auquel j’ai remis hier mon manuscrit.
      
Le citoyen Lemerre a manqué au rendez-vous qu’il m’avait donné. Il faut que j’y retourne après-demain. Que de courses ! Et une chaleur !
      Je ne m’étonne pas du tout que tu trouves tes compagnes un peu bornées. C’est l’effet que me produit maintenant tout le monde ! Et puis, mon loulou, nous avons l’habitude des conversations fortes. Le parallèle que nous établissons involontairement n’est point à leur avantage.
      Il y a, au musée de Rouen, un Ribéra authentique. Veux-tu que je demande pour toi aux Beaux-Arts la commande d’une copie de ce tableau ? ça ne te dérangerait pas de cet hiver. L’histoire du portrait de Corneille ne me paraît pas claire.
      Je n’ai que le temps de t’embrasser, ma chère fille.
      Ton vieux compagnon.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Saint-Gratien, 19 septembre 1878.
      Aujourd’hui et demain je ne vais pas à Paris, mais j’y serai samedi pour déjeuner chez Bardoux. Après quoi, j’irai chez mes deux éditeurs et chez Weinschenk. Et dimanche, j’espère dîner avec ma pauvre fille dont je commence à m’ennuyer.
      Si tu as quelque chose à me dire, tu peux donc me l’écrire. Je recevrai ta lettre à temps.
      J’ai passé une partie de la nuit à lire le roman de Feuillet qui est ineffable de bêtise. Tous les jours, il vient du monde pour voir le logement. Mais, jusqu’à présent, rien de sérieux.
      J’ai mal à la tête et je vais piquer un chien.
      À bientôt donc, mon Caro.
      Ton vieil oncle qui t’embrasse.
 

***

À Georges Charpentier.

      [Paris, septembre 1878].
      Oui, mon cher ami, comptez sur moi vendredi.
      2° Ne pourriez vous pas me faire acheter chez Didot un exemplaire du nouveau Dictionnaire de l’Académie Française, relié, et me l’envoyer dès que vous l’aurez ?
      3° Ai-je des sommes à toucher chez vous ? Au commencement de l’hiver vous deviez faire un tirage de Saint Antoine.
      
À vendredi.
      Votre.
 

***

À Georges Charpentier.

      [Paris], jeudi matin [septembre 1878].
      Mon Bon,
      Je compte sur vous dimanche, pour orner mes salons. D’ici là réfléchissez à ceci :
      1° Que faire relativement à la Féerie ? Mon intention est de faire une dernière tentative à la Porte Saint-Martin.
      2° Vous me direz franchement si vous reculez devant Saint Julien tel que je le désire. C’est une toquade de votre ami. Pas n’est besoin de vous gêner ; je ne vous en voudrai nullement, car, avant tout, je ne veux pas vous risquer dans une mauvaise affaire. J’irai ailleurs, voilà tout, mais je veux immédiatement savoir à quoi m’en tenir.
      N. B. – Et laissez repousser votre barbe : vous êtes trop laid. Tout à vous.
      Pour le moment : du Cantal.
 

***

À Émile Zola.

      [Paris], jeudi [19 septembre 1878].
      Mon cher Ami,
      N’oubliez pas de m’apporter dimanche prochain :
      1° Le rapport de Patin ;
      2° Un livre sur les ouvriers, intitulé je crois «le sublime».
      3° Je ne sais plus quoi, que vous m’avez promis ;
      4° Votre article sur l’Académie, car je ne l’ai pas trouvé dans la boîte moscovite. Vous avez dû l’emporter par mégarde.
      J’ai reçu celui qui me concerne, et j’en suis attendri jusqu’aux moelles. J’ai quelque chose à vous dire sur la Russie et le succès que vous y obtenez. Cela m’est venu par une autre voie que celle de Tourgueneff.
      Tout à vous.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Saint-Gratien, vendredi 20 septembre 1878.
      Mon cher Ami,
      On me retient un jour de plus à Saint-Gratien. J’irai demain à Paris, où je serai tout l’après-midi (je déjeunerai même chez Bardoux), mais je reviendrai dîner ici et, le soir à minuit, je serai chez moi, au faubourg Saint-Honoré.
      Donc, mon bon, lâchez le canotage dimanche et venez me trouver de bonne heure ; nous déjeunerons ensemble chez Trapp (sic) puis, à 1 heure moins 5, je m’embarquerai pour Croisset.
      Il faut que je vous rende compte de ma conférence avec Bardoux.
      Tout à vous.
 

***

À Émile Zola.

      Croisset près Rouen, midi, 23 septembre 1878.
      Mon cher Ami,
      Vous oubliez vos présents, car vous m’aviez communiqué en ms votre mirifique article paru le 15 dans la Réforme et j’en savais des phrases par coeur ! Tant ces phrases sont flatteuses. C’est aux riches qu’il convient d’être généreux. Re-merci donc encore une fois, mon bon vieux.
      Je n’ai pas parlé de vous à Bardoux, par la raison que je n’ai pas vu le dit sieur. J’ai déjeuné samedi au ministère, avec sa mère, son secrétaire moral, et le recteur de l’Académie de Douai qu’il avait invité comme moi, et oublié comme moi !
      Autre histoire : pour avoir quelques sols, j’ai porté à la Réforme ma vieille Féerie. Là, j’ai été reçu par un jeune homme très aimable et très chic qui s’appelle Lasègne ou Laserne ? Dites-moi son nom exact. Je n’ai pas vu M. Francolin qui m’avait écrit une lettre pour demander de la copie.
      Combien faut-il réclamer pour ma Féerie ? Vous qui connaissez l’établissement, donnez-moi un conseil.
      Guy de Maupassant m’a parlé avec enthousiasme du premier chapitre de Nana. Il trouve que vous n’avez jamais rien fait d’aussi beau (sic !). Qu’est-ce donc !
      Après un dérangement de trois semaines, je vais me remettre à la pioche. C’est dur.
      Je vous embrasse. Vôtre.
      J’aurais été vous voir hier en revenant, ici, si je n’avais eu un bagage embêtant.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi matin, 1878.
      Mon cher Ami,
      S’il en est temps encore, ne portez pas la Féerie à la Réforme.
      
Après m’avoir écrit que «mes prix seraient les siens», M. Francolin me déclare ce matin qu’il ne peut me donner que 30 centimes par ligne, ce qui remettrait l’oeuvre entière à 5 ou 600 francs. C’est pitoyable !
      J’avais écrit à Zola pour savoir combien je pouvais demander, j’attends sa réponse.
      Donc, gardez le manuscrit jusqu’à nouvel ordre et répondez-moi de suite pour que je sache si vous avez reçu le présent avertissement.
      Et Bardoux ?
      Il faudra m’apporter à Étretat tout ce qui est fait de votre roman.
      Nous comptons y aller vers le 8 ou le 10 octobre.
      Tout à vous.
      Votre vieux.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
1er octobre 1878.
      M. Robertet, qui est je ne sais quoi chez Bardoux (l’entête de sa lettre porte cabinet du Ministre), m’écrit ceci : M. le Ministre me charge de vous demander l’adresse de M. M., dont vous lui avez parlé ces jours-ci.
      J’envoie votre adresse au dit Robertet. Je vais écrire à Bardoux et à d’Osmoy et vous devriez employer la journée de dimanche prochain à aller voir le susdit, et à Versailles voir M. Pierre. Mais je vous engage à tout faire pour voir maintenant Bardoux. Ce revirement inattendu me donne bon espoir.
      Tout à vous.
      Tenez-moi au courant.
      Comme vous êtes voisin de Tourgueneff, allez donc chez lui et marquez mon étonnement de ce que je n’entends pas parler de Son Excellence. Quel drôle d’homme !
 

***

À Madame Tennant.

      Croisset, lundi [octobre 1878].
      Ma chère Gertrude, ma vieille amie,
      J’ai passé à Paris tout le mois de septembre, je vous y ai attendue chaque jour. Maintenant et d’ici à longtemps je ne puis y retourner. Mais soyez brave. Venez à Rouen, je vous en prie ! S’il fait mauvais temps, qu’importe ! (du moins pour moi). Nous causerons, et la pluie ne sera pas si violente que je ne puisse montrer à vos filles des choses qui les intéresseront.
      Allons, un peu de courage ! Autrement, quand nous reverrons-nous ?
      Notre logis de Croisset est, hélas ! trop étroit pour vous donner des lits. Descendez à l’hôtel d’Angleterre, sur le port, mais vous viendrez ici déjeuner ou dîner.
      Ma nièce et son mari joignent leur invitation à la mienne.
      
      
      À Edmond de Goncourt.
      Mercredi soir, 9 octobre [1878].
      J’ai passé mon dimanche avec votre Pompadour, mon cher ami, et un bon dimanche ! Il y avait longtemps que je n’avais fait une lecture aussi divertissante et aussi substantielle. Le sujet me semble traité à fond et l’oeuvre définitive.
      Un de ces jours, quand Laporte m’aura rendu mon volume, je le relirai, en comparant la seconde édition à la première.
      Demain matin, je pars pour Étretat où je verrai l’obscène Guy.
      Pas la moindre révélation de Tourgueneff.
      J’ai eu du mal à me remettre à la pioche. Il ne faut jamais s’interrompre.
      Mes compliments derechef et tout à vous en vous embrassant. Vôtre.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset], mercredi [16 octobre 1878].
      Puisque le pacte est offert, je le conclus, et l’idée que vous me répondrez «dans les quarante-huit heures» m’excite à vous écrire, bien que je n’aie rien du tout à vous conter, absolument rien. Mais il m’ennuie de vous et je voudrais vous voir. Voilà pourquoi «je mets la main à la plume».
      Mon abominable bouquin avance. Je suis maintenant dans la politique (théorique) et dans le socialisme. Après quoi mes bonshommes essaieront de l’amour ! Bref, dans un an je ne serai pas loin de la fin et il me faudra encore six mois pour le second volume, celui des notes. L’oeuvre peut paraître dans deux ans. Je voudrais être au mois de mai pour vous lire les chapitres III à VII. Mais je vous préviens que si nous sommes encore dérangés par la demoiselle qui chante, je l’occide, ou lui baille un coup de poing.
      Mes vacances se sont bornées à quelques jours passés au Trocadéro et à Saint-Gratien. J’ai aussi été à Étretat voir une vieille amie d’enfance, Mme de Maupassant. Elle a une maladie pareille à la vôtre. Toute lumière la fait crier de douleur, de sorte qu’elle vit dans les ténèbres. Encore un petit coin folâtre. C’est chez elle que j’ai lu le Journal d’une femme du bon Feuillet. Je ne connais rien d’aussi idiot. Est-ce assez pauvre, mon Dieu ! Assez piètre et faux ! Quel drôle d’idéal ! ça fait chérir l’Assommoir. Après tant de patchouli on a besoin de se débarbouiller dans du purin. À propos de choses accentuées, je vous recommande un roman fait par un «jeune», dans lequel il y a vraiment du talent, bien que la donnée soit impossible : la Dévouée, par Hennique.
      Quant au père Hugo, ce qu’on m’en a dit est contradictoire, Jourde (du Siècle) en mal et Léon Gouzier en bien. Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait pu résister à son logement, où, le soir, on crève de chaleur et d’asphyxie. Beaucoup prétendent qu’on ne le reverra pas à Paris, ce qui me désolerait. Le tête-à-tête avec lui est une chose exquise, mais le tête-à-tête seulement. Du reste, je saurai la vérité par Lockroy.
      Une chose qui m’a diverti cette semaine, c’est la liste des croix d’honneur. Avez-vous remarqué qu’on décore maintenant des employés de commerce ? Ce n’est même plus le patron «X, de la maison X». Et des métiers grotesques : fabricant de fleurs, confections pour dames ! Oh ! là ! là !
      Avez-vous pleuré Dupanloup ? Belle binette ! Vous savez qu’il m’aimait, si j’en crois Alexandre Dumas ? Je lui rends modérément la pareille, car je connais ses oeuvres. Son livre sur les hautes études est d’un esprit bien commun. C’était un curé de campagne, rien de plus. Son oraison funèbre de Lamoricière semble écrite par un commis voyageur devenu bedeau.
      Je n’ai pas lu le dernier poème de Sully Prudhomme. L’absence d’images chez ces poètes-là me choque étrangement. Leur profondeur ne contient que du vide et leur simplicité est pauvrette. Pourquoi dire en vers des choses pareilles ? On retourne au Delille.
      Mais rien ne vaut Feuillet ! Le commandant d’Eblis, hein ? Quelle figure ! Et l’infirme ! Les chevaux qui s’emportent ! Et l’abbaye ! Et les 30 000 francs pour vos pauvres ! Son succès (car c’est un succès) a deux causes : 1° la basse classe croit que la haute classe est comme ça, et 2° la haute classe se voit là dedans comme elle voudrait être.
      La pluie tombe à flots, les feuilles jaunes tourbillonnent, la rivière mugit. Il est quatre heures. Je vais allumer ma lampe et me remettre à mes bonshommes.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Mercredi [30 octobre 1878].
      Princesse,
      Je suppose que vous êtes maintenant dans les préparations du retour, car le temps est bien mauvais ! Ici nous sommes noyés. Les Bourgeois disent en pareil cas «c’est un véritable déluge», et ce mot les console. Quant à moi, le temps extérieur m’est parfaitement égal. Celui d’à présent est tellement atroce qu’il en devient beau. La Seine sous mes fenêtres est verdâtre et mugit sous le ciel noir avec des bandes de saphir, et les arbres, qui se tordent au vent en perdant leurs feuilles, ressemblent à des personnes qui s’arrachent les cheveux. On dirait que la nature a un gros chagrin. Dans les beaux jours d’été ne la trouvez-vous, quelquefois, insultante ?
      J’ai eu à Étretat un spectacle navrant : celui d’une vieille amie d’enfance (Mme de Maupassant) tellement malade des nerfs qu’elle ne peut plus supporter la lumière ; elle est obligée de vivre dans les ténèbres. Le rayon d’une lampe la fait crier. C’est atroce. Quelles pauvres machines que nous sommes ! Mais pourquoi vous parler de ça ? Je vous en demande pardon. Mon fond noir se découvre de plus en plus, hélas ! Il est vrai que j’ai peu de sujets de gaîté.
      Je ne connais pas l’ouvrage du jeune Houssaye, dont le titre est bien joli ! Quel goût de perruquier ! Que ce soit plein de lieux communs, comme vous dites, j’en suis sûr. Mais le lieu commun plaît très souvent, et il est rare d’avoir du succès par d’autres moyens.
      Comme grotesque, avez-vous admiré les croix d’honneur données pour l’Exposition ? On décore maintenant les employés de commerce ! Démocratie, voilà de tes coups ! La liste de ces membres m’a causé une douce émotion de joie.
      Je ne lis rien du tout, car je ne fais qu’écrire et mon abominable bouquin avance en dépit de tout. À la fin de l’année prochaine, j’en apercevrai la terminaison.
      Ma nièce présente ses respects à Votre Altesse. Moi je me mets à ses pieds et, en lui baisant les mains, les deux mains, lui répète une fois de plus que je suis son très affectionné.
      Je me rappelle au souvenir du bon petit cercle de Saint-Gratien.
      (Si un cercle peut avoir un souvenir ; pardon pour la métaphore. )
 

***

À Madame Régnier.

      [Croisset], dimanche [octobre 1878].
      Ma chère confrère,
      Mon neveu m’a apporté hier de Paris les Rieuses. Charpentier l’avait envoyé au faubourg Saint-Honoré. Mme Commanville s’est précipitée dessus. Je n’ai pu commencer ma lecture qu’à 11 heures du soir. Comme j’allais très lentement, je n’ai fini qu’à minuit.
      Eh bien, je ne m’étonne pas du succès. Votre pièce a tout ce qu’il faut pour plaire. Le genre admis, c’est un petit chef-d’oeuvre. La tête qui a fait cela est bonne. L’adresse et l’esprit foisonnent. On dirait que l’auteur est «un vieux roublard». Je relève un mot profond : «le rire a sa vertu», et il y en a beaucoup de charmants. Pour moi, il y en a même trop. Ça sent le boulevard.
      On ne vous connaît pas encore et bientôt, j’en suis sûr, nous verrons une vraie oeuvre. J’entends par ce mot la peinture des choses éternelles. Mais vous avez pris la bonne route. Vous êtes maintenant du théâtre. Courage ! Il me tarde de vous surprendre «en flagrant délit».
      Vos aimables reproches à propos de l’infâme épithète de bourgeoise m’ont amusé et attendri. Mais je ne suis pas bien sûr de les mériter. J’ai peur même que ce ne soit une invention de votre amie, pour vous piquer d’honneur, vous faire revenir sur votre décision.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Croisset, 2 heures jeudi [7 novembre 1878].
      Caroline m’a écrit de Paris, dimanche dernier (elle en revient aujourd’hui), ces lignes que je vous transmets : «M. Bardoux m’a formellement dit qu’il attacherait Guy à sa personne dans un avenir rapproché. Il verra à caser Laporte, puis certainement Zola sera décoré au jour de l’an. Gustave sera content, il verra que je ne l’oublie pas. « Commanville, qui est revenu de Paris lundi, m’a répété tout cela.
      Donc, mon bon, je vous engage à aller chez Charmes lui demander ce que vous devez faire présentement, s’il faut que vous donniez votre démission et quand vous devez entrer dans votre nouveau service. Je croyais que vous y étiez déjà.
      Quand vous aurez besoin de quelque chose du côté des médecins, adressez-vous donc à Pouchet, (4, rue de Médicis), il les connaît bien et en est très bien vu. Tenez-moi au courant des choses. Embrassez votre pauvre maman de ma part et qu’elle vous le rende. À vous, votre vieux.
      Dites à Zola ce qui le concerne. Il n’a rien à faire qu’à se tenir tranquille. Pas de nouvelles de Dalloz. Je l’envoie se faire f..., par d’autres ! Toutefois. – Le jeune Charpentier me fait une crasse. Il ajourne encore Saint Julien (édition d’étrennes !)
 

***

À Madame Georges Charpentier.

      Croisset, jeudi [novembre 1878].
      Chère Madame Marguerite,
      Je ne trouve pas votre époux gentil, mais pas du tout gentil.
      Cette édition de jour de l’an devait paraître l’année dernière ; puis cette année. L’époque des étrennes aura fini, que le livre ne sera pas prêt. Notez que votre légitime m’avait juré ses grands dieux du contraire, c’est-à-dire que nous paraîtrions au plus tard le jour de l’an de 1879 !
      Je lui avais montré et moi-même apporté le dessin en question, celui du vitrail de la cathédrale de Rouen, auquel la dernière ligne de Saint Julien renvoie le lecteur. Ce n’était pas bien difficile à découvrir.
      Enfin, je ne vous cache pas que ce retard m’embête, «si l’on peut s’exprimer ainsi». J’ignore si je récolte des lauriers, mais le côté truffes manque de plus en plus dans ma carrière. Ernest Daudet s’était proposé de me placer avantageusement un vieil ours le Château des coeurs. Dalloz apparemment n’en veut pas, car il fait la sourde oreille. Bref, on me traite tout à fait en grand homme, on me méprise. Il faut être un joli maniaque pour continuer à travailler avec des encouragements pareils.
      Voilà quatre ans que je suis sur mon livre ! Il m’en demandera encore deux. Je me crois dénué d’envie et de cupidité, Dieu merci ! En de certains jours pourtant, ce qui me reste à vivre ne m’apparaît point couleur de rose.
      Pourquoi, diable, est-ce que je vous dis tout cela ? C’est que je vous regarde comme un ami.
      Tout en vous considérant comme une belle dame dont je baise les deux mains.
      Vôtre.
      Deux bécots de nourrice sur les joues de Georgette.
 

***

À Émile Zola.

      [Croisset], mercredi 27 novembre [1878].
      Il m’ennuie de vous, mon bon Zola. Donnez-moi donc de vos nouvelles !
      Comment se porte Nana ?
      À quand l’Assommoir sur les planches ? Êtes-vous content des cabots que l’on vous destine ? Je ne reviendrai pas à Paris avant le milieu de février, quand j’aurai fini le chapitre que je commence, un chapitre lubrique ! Celui-là fini, j’entreverrai la terminaison totale. Mais quelle charrette à tirer ! Par moments, c’est dur !
      La santé est bonne, mais «les affaires», mon cher vieux, sont déplorables ! La malchance me poursuit de tous les côtés.
      Charpentier, il y a deux ans, m’avait promis une belle édition de Saint Julien pour étrennes. L’année dernière, il m’a lâché pour la Marie-Antoinette de Goncourt ; et repromesse au mois de septembre dernier ; et relâchage maintenant. C’est sa femme qui m’a annoncé cette gracieuse nouvelle, en me rappelant le plaisir qu’elle a eu à lire Saint Antoine ! Vous ne trouvez pas ça ingénieux, comme rhétorique ?
      De plus, Dalloz ne veut pas de ma Féerie qu’il trouve «dangereuse» ; de sorte que cette malheureuse pièce, que je trouve, moi, une tentative originale, ne peut même pas être imprimée dans un journal ! ça ne m’humilie nullement, au contraire ! ça m’excite ; mais ça m’embête au point de vue financier.
      Quant à Charpentier, s’il est gêné, je l’excuse, mais il aurait pu être plus franc.
      Pour Dalloz, je ne vous demande nullement le secret. L’anecdote est bonne à répandre afin d’encourager les jeunes.
      Bardoux a de lui-même dit à ma nièce, la semaine dernière, qu’infailliblement vous seriez décoré au jour de l’an.
      Tourgueneff ne m’a écrit qu’un mot pour me dire qu’il était revenu. Depuis lors, pas de nouvelles, bien que je lui aie envoyé deux lettres.
      Mes bons souvenirs à Mme Zola, et tout à vous, mon cher ami. Vôtre.
 

***

À Guy de Maupassant.

      [Croisset], jeudi [28 novembre 1878].
      Je suis bien impatient de savoir le résultat définitif de votre visite à Bardoux, et bien embêté de ce que vous me dites de votre pauvre mère ! Le plus simple ne serait-il pas de lui trouver une maison de santé ? Pouchet vous renseignerait là-dessus.
      Que dites-vous de Dalloz qui trouve ma Féerie «dangereuse» ? Ainsi, je ne puis me faire jouer ni me faire imprimer. Encouragement aux jeunes ! Et Charpentier me lâche quant à mon édition du Saint Julien pour étrennes ! Tout va mal ! N’importe ! Je vais commencer un chapitre archi-lubrique.
      
Je vous embrasse.
      Votre vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], jeudi, 3 heures [28 novembre 1878].
      Eh bien, mon pauvre chat, commences-tu à te reconnaître un peu ? Vous fait-on une cuisine passable ? Mlle Julienne a-t-elle au moins le talent de balayer ? As-tu revu quelques-unes de tes amies, etc., etc. Ernest a-t-il pensé à aller chez M. Guéneau de Mussy ? A-t-il faim ? Mange-t-il des beefsteaks ? Et la peinture ? Il ne faut pas l’oublier, cette pauvre bonne vieille peinture consolatrice.
      Quant à moi, ma vie s’est passée de telle sorte, depuis trois jours, qu’il m’est impossible de me rappeler rien. Car il n’y a eu rien, absolument rien. Le plus grand épisode (ou plutôt le seul) a été ce matin, une dégueulade de Julio sur le tapis de la salle à manger. Je n’ai pas même aperçu, par mes carreaux, le moindre profil connu. Hier, comme il faisait très beau, j’ai fait après le déjeuner une longue promenade dans les cours. Pendant une heure, j’ai roulé sous mes galoches les feuilles tombées, j’ai admiré le ciel bleu, la rivière et les coteaux, et surtout humé à pleins poumons le bon air frais qui sentait la verdure.
      Les étalages que l’on a faits dans les «points de vue» sont réussis. Par moments je jouis beaucoup de la nature. Pourquoi ?
      Le travail marche bien et, si je continue, j’aurai fini la première partie dans une quinzaine. Mais la journée de lundi n’a pas été drôle, pauvre Caro !
      J’ai eu dans l’après-midi une violente crise d’amertume, en songeant à mon isolement ! J’étais fait pour goûter toutes les tendresses ; j’en suis trop sevré souvent.
      Mlle Julie s’est beaucoup inquiétée de votre voyage (elle avait cru que vous aviez manqué le chemin de fer, parce que l’élagueur avait dit vous avoir rencontrés sur la place de la Madeleine, à 9 heures du matin). Puis elle s’inquiète de ton installation : «C’te pauvre Caroline ! Faut espérer que ça s’arrangera ! Car enfin !... Sapristi !»
      Le tout coupé par des soupirs qui durent chacun dix minutes.
      Pour réparer tes violences, j’ai ce matin rajusté ma sonnette et, comme je manquais de fil de fer, j’ai sacrifié un des ringards !
      Je continue à faire bon ménage avec une femme d’idem.
      Et ton petit Bonnehôm
          t’embrasse.
 

***

À Gustave Toudouze.

      Croisset, près Rouen, 29 novembre 1878.
      Mon cher Ami,
      Votre lettre m’a attendri. Elle me prouve que vous pensez à moi, ce dont je ne doutais pas d’ailleurs. Il est bien de se souvenir des «vieux dans l’ombre» comme dirait le père Hugo.
      Je vous envie, puisque vous êtes heureux. Soignez bien votre bonheur. Aimez votre femme et donnez à votre gamin de gros baisers de nourrice. Vous êtes dans le vrai, n’en sortez pas.
      Moi, je travaille le plus que je peux, afin d’oublier les et la misère de ce monde. Les encouragements, comme à vous, me font défaut, car Dalloz m’a refusé un manuscrit, celui d’une Féerie que je trouve bonne, que je n’ai pu faire jouer et que je ne peux maintenant faire imprimer ! Voilà où j’en suis à mon âge (cinquante-sept ans dans douze jours), et après avoir produit ce que j’ai produit. C’est un exemple encourageant pour les jeunes ! Je vous prie de croire que ça ne m’humilie nullement, mais ça m’embête. Je n’en travaille que davantage ; je ne dis pas mieux, mais avec plus d’acharnement. Dans un an je ne serai pas loin d’avoir terminé mon livre. J’ai fait deux chapitres cet été. J’espère en avoir fait encore un, avant d’aller à Paris, ce qui n’aura pas lieu avant le mois de février.
      Dès que je serai là-bas, vous serez prévenu. D’ici là, mon cher ami, bonne santé, bonne pioche et belle humeur.
 

***

À M. Labarre.

      Croisset, près Rouen, mardi 3 décembre [1878].
      J’écrirai à Dalloz tout ce que vous voudrez, qui puisse vous être utile. Indiquez-moi ce que je dois lui dire.
      Mais je vous préviens de ceci : dernièrement, il m’a refusé un manuscrit que lui avait porté de ma part Ernest Daudet, et au bout de deux mois n’a pas même daigné me répondre. Une lettre de son secrétaire m’a appris que mon manuscrit ne lui convient pas, voilà tout – et qu’on l’a remis chez E. Daudet. Un ami commun a dû lui faire savoir depuis deux jours ce que je pense de son procédé.
      N’importe ! Si vous croyez que je puis vous servir, usez de moi. Mais je doute que ma protection soit efficace. Claudin s’abuse.
      Ma littérature est en baisse, car votre ancien patron Charpentier (qui ne répond pas non plus aux lettres, comme Dalloz) ne fait pas une édition pour étrennes de Saint Julien l’Hospitalier, malgré deux promesses solennelles, dont la dernière est du mois de septembre.
      Je vous croyais attaché à sa maison pour toujours. Votre départ m’afflige, et je vous serre la main, mon cher ami, en vous priant de me croire tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de vendredi [6-7 décembre 1878].
      Chérie,
      J’ai eu tantôt une petite déception en ne voyant pas arriver Ernest vers 7 heures ; ce sera peut-être pour demain. Depuis dimanche matin ma solitude a été absolue. Aussi je pioche raide ! Avant-hier trois pages ! Et aujourd’hui une ! J’espère au jour de l’an n’en avoir plus que sept à écrire de mon satané chapitre ! Je me demande si personne a jamais travaillé et vécu comme moi. Je trouve que je tourne au phénomène. Ma seule distraction consiste, tous les soirs, après mon dîner, à causer du vieux temps avec Julie. Aujourd’hui elle m’a parlé de Marmontel et de la Nouvelle Héloïse, chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs. Elle voudrait savoir si tu as vu sa nièce.
      Quant à ton voyage, pauvre fille, ne te gêne pas. Je hais l’oppression, et les anniversaires sont une bêtise.
      N’ayant point encore de calendrier, j’ignore l’époque ; cependant, si les jours gras sont trop loin, le temps va me paraître bien long avant d’embrasser la nièce ! Et puis, vers le milieu de février, j’ai envie de donner un festival aux amis de Paris (il a été raté l’année dernière) et je leur dois bien ça, car je dîne chez eux, souvent, sans leur rendre jamais la politesse.
      (As-tu lu l’article splendide de Zola, paru il y a eu mardi huit jours ? Tâche de te le procurer. Et que dis-tu de Mme Roger qui me l’a copié et envoyé aujourd’hui même ?)
      Conclusion : viens quand tu voudras. Je ne crois pas commencer ma saison à Paris avant la fin de mars. Encore trois mois et demi.
      Pour ce qui est de la peinture, malgré l’avis de Bonnat, fais le portrait du Didon (si tu t’en sens les forces, bien entendu) et travaille autre chose que les têtes. Il ne s’agit pas de réussir, mais de se perfectionner. Quel soulagement quand tu vas être seule, toute seule dans ton atelier, comme une petite mère tranquille ! Oui ! «l’Art est un dieu jaloux», tu as raison ; j’en sais quelque chose, moi qui lui ai tout sacrifié, à l’art ! Et encore à quoi, ou mieux à qui ? à loulou.
      Verras-tu Me de Heredia ? Fais-m’en la description.
      Ne t’inquiète pas du vieux manuscrit de l’Éducation. Il est écrit des deux côtés, n’est-ce pas ? Dans ce cas-là, tu peux le brûler.
      Ah ! Les Thermopyles, avec ce bon Pouchet, c’est un rêve ! Mais dans dix-huit mois ne serai-je pas trop vieux pour l’accomplir ? ça me ferait pourtant du bien de prendre un peu d’air et de reposer mon malheureux cerveau.
      Ta vieille Nounou t’embrasse.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Jeudi 18 décembre 1878.
      Merci pour la bonne nouvelle ! Ça me desserre un peu le coeur. Votre lettre d’hier m’avait (et nous avait) navrés.
      Espérons que maintenant ça ira bien. De plus amples détails me feront plaisir.
      Vous êtes gentil de vous être occupé de mon bouquin. Jusqu’à présent je ne l’ai pas reçu. Peut-être l’aurai-je à 4 heures par la seconde distribution ? Tout en l’attendant j’ai fini mon chapitre. En voilà trois d’expédiés depuis six mois. Encore trois à faire ! Donc j’entrevois la fin.
      Il était dit qu’aujourd’hui serait un bon jour : 1° votre lettre et 2° un peu d’argent sur lequel je ne comptais plus. Les choses ne sont jamais ni aussi mauvaises ni aussi bonnes qu’on croit.
      Je compte revenir à Paris vers la fin de janvier. Dites-moi comment vous vous trouverez là-bas.
      Ex imo
      Votre vieux.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Vendredi [décembre 1878].
      Rien n’est plus aimable que votre lettre, ma chère Princesse ; elle m’a été au coeur. Je vois que vous ne m’oubliez pas, chose dont j’étais sûr, du reste. Moi aussi, de mon côté, je songe bien souvent à vous et je vous vois dans votre maison, entourée de vos amis. Si je n’y suis pas, ce n’est point la volonté qui me manque, soyez-en convaincue. Je ne veux pas vous souiller l’esprit par le détail de mes misères. Mais sachez, en un mot, que je suis malheureux, ma chère Princesse. Voilà tout, et il faut que j’aie une belle santé pour vivre encore après toutes les coupes d’amertume que l’on m’a fait boire et que je continue à boire. Dieu le voulait, apparemment. Soumettons-nous.
      C’est pour oublier tout cela que je travaille le plus possible, tâchant de me griser avec l’encre comme d’autres avec de l’eau-de-vie. Mon bouquin avance ; dans un an je serai près de la fin.
      Je ne compte pas être à Paris cet hiver avant le mois de février. À cette époque, j’aurai la solution de mes affaires, solution qui sera déplorable, mais au moins je saurai à quoi m’en tenir. Quand on est au fond de l’abîme, on n’a plus rien à craindre. Je vous fais cette confidence, ma chère Princesse, pour que vous ne m’accusiez pas d’être un maniaque, un entêté. J’ai mal gouverné ma barque, par excès d’idéal ; j’en suis puni, voilà tout le mystère. Taine est un brave homme de penser à moi pour l’Académie ! Mais je ne lui demanderai pas sa voix ! À quoi bon de pareils honneurs ?
      J’ai eu indirectement des nouvelles de Goncourt ; je sais qu’il travaille ferme. Renan doit avoir publié un nouveau volume qui est sans doute chez moi là-bas.
      Vous me rappelez tous les amis morts ! Les amis des mercredis de la rue de Courcelles ! Ah ! C’était le beau temps ! Et j’y pense plus souvent qu’il ne le faudrait pour ma gaieté. À mesure que j’avance en âge, le passé me tient de plus en plus aux moelles ; dès que j’ai un moment de liberté d’esprit, je me retourne vers ce qui ne reviendra plus.
      Oui, j’ai lu la lettre de Chambord à de Mun. Ces gens-là sont idiots ! Et surtout aveugles.
      J’ai été indigné de l’attentat contre le roi Humbert. Pourquoi ? Dans quel but ? Ah ! La bêtise humaine, quel gouffre ! La terre est un vilain séjour, décidément.
      Si j’étais chez vous, près de vous, je penserais tout différemment.
      Donnez-moi ainsi, de temps à autre, de vos nouvelles. Vous ferez bien plaisir à votre très affectionné
       qui vous baise les mains.
      Ma nièce vous présente ses respects.
      Souvenirs d’amitié à Popelin et à Marie.
 

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À la princesse Mathilde.

      Croisset, dimanche 22 soir [22 décembre 1878].
      Votre lettre d’il y a huit jours, ma chère Princesse, m’a attendri jusqu’aux larmes. (vous savez que je suis, comme dit Goncourt, «un gros sensible». ) Oui, j’ai été touché jusqu’au fond de l’âme pour la délicatesse de votre attention.
      Réservez-moi votre bon vouloir, mais présentement les choses ne pressent pas. J’ai cédé à un mouvement de découragement, en vous écrivant.
      J’ai du chagrin, parce que je vois souffrir près de moi ceux que j’aime et que je suis dérangé dans mes travaux ; mais l’âme reste libre, la conscience pure et le corps robuste : c’est l’important.
      Nous recauserons de tout cela vers la fin de janvier, quand je serai à Paris. D’ici là, envoyez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez. C’est une joie, dans ma vie austère, que la vue de votre (abominable et) chère écriture.
      La neige couvre la terre et les toits, malgré le soleil. Je vis comme un ours dans sa tanière ! Aucun bruit du dehors ne me parvient, et pour oublier mes misères je travaille avec acharnement. Aussi ai-je fait trois chapitres depuis quatre mois, ce qui, vu ma lenteur habituelle, est prodigieux.
      Ma nièce vous présente ses respects ; il est probable que vous la verrez avant moi.
      Je vous baise les deux mains et suis
      Votre vieux fidèle et très affectionné.
 

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À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, 22 décembre 1878.
      [... ] Si je suivais mon penchant je vous écrirais tous les jours ! La fatigue physique m’en empêche. Voilà mon excuse. Oui, tous les jours et plusieurs fois par jour je songe à vous, par égoïsme, complaisance pour moi-même, retour vers le passé.
      Il me semble que vous devez souffrir par ce temps abominable. Nous n’habitons pas le pays qui nous convient. Nous ne sommes pas de ce siècle, ni peut-être de ce monde.
      Le père Didon m’a envoyé son livre. Je lui ai répondu par quatre pages d’écriture serrée. On a beau dire, et on aura beau faire, l’abîme est infranchissable. Les deux pôles ne se toucheront jamais, la sottise est de croire qu’un des deux doit disparaître. [... ]
 

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À Madame Brainne.

      Croisset, nuit de lundi 30 décembre [1878].
      Chère Belle,
      J’ai reçu la boîte tantôt à 4 heures, et maintenant je digère le cadeau ; les deux substances étaient exquises. C’est gentil d’avoir pensé à son Polycarpe. Votre lettre de ce matin m’a attendri. Vous m’aimez, je le sens, et je vous en remercie du fond de l’âme. Comment ? Je vous avais écrit une lettre «navrante», pauvre chère amie ? Vous méritez que je sois franc avec vous, n’est-ce pas ? Je vous ai ouvert mon coeur et dit carrément sur moi ce que je crois être la vérité. Si j’avais su vous tant affliger, ma pauvre chère amie, je me serais tu.
      J’ai passé par de violentes secousses, j’ai eu un redoublement d’embêtements. Voilà la raison de mon accès de tristesse. Mais je m’y ferai, je deviendrai «tranquille» !
      Et je vous en prie, chère belle, ne me parlez plus d’une place ou situation quelconque ! La bonne Princesse a eu la même idée que vous et m’a écrit les mêmes choses en d’autres termes ; mais l’idée seule de cela m’ennuie et, pour lâcher le mot, m’humilie ; comprenez-vous ?
      Les préoccupations matérielles ne m’empêchent pas de travailler, car jamais je n’ai pioché avec plus d’acharnement. Je prépare maintenant les trois derniers chapitres de mon livre et Polycarpe est perdu dans la métaphysique et la religion. Et avant de me remettre à écrire il faut que j’aie expédié un travail que j’ose qualifier de gigantesque. Il y aurait de quoi me conduire à Charenton si je n’avais pas la tête forte. D’ailleurs, c’est mon but (secret) : ahurir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas ; il se sera endormi dès le commencement.
      Madame Lapierre a dit avant-hier, à ma nièce, que vous étiez re-malade, pauvre chérie ! Et qu’une fluxion gâtait votre belle mine. Je la bécote nonobstant en ma qualité d’idéaliste. Votre état de permanente souffrance m’embête, m’éluge, m’afflige.
      Le moral y est pour beaucoup, j’en suis sûr. Vous êtes trop triste, trop seule ! On ne vous aime pas assez ! Mais rien n’est bien dans ce monde. Sale invention que la vie, décidément ! Nous sommes tous dans un désert, personne ne comprend personne (je parle des natures d’élite !)
      Et re-voilà une autre année ! Je vous la souhaite meilleure que celle qui est en train d’expirer (la sacrée rosse !). Que la nouvelle vous apporte tous les bonheurs que vous méritez, ma chère, ma véritable amie ! – Il y a une chose qu’il faut se souhaiter, même avant la santé, c’est la bonne humeur ! Prions le ciel qu’il nous l’accorde.
      J’oubliais une anecdote qui va vous faire plaisir : Vendredi dernier, étant à la cathédrale de Rouen pour un enterrement, un employé des pompes funèbres m’a appelé : «Monsieur l’abbé», jugeant d’après ma calotte de soie et ma douillette que j’appartenais à l’église. Je prends le chic ecclésiastique, maintenant ! ! !
      Quand j’irai à Paris ? Je n’en sais rien. Des raisons me forcent à rester ici indéfiniment – indéfiniment veut dire longtemps. Ça ne m’amuse pas beaucoup, mais… !
      Adieu, je vous embrasse à pleins bras. Vôtre.
 

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À Guy de Maupassant.

      Croisset, nuit du 31 décembre 1878.
      Merci pour l’envoi. C’est bien beau cet article. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que les journalistes sont bêtes !
      J’avais lu l’élucubration de Zola dans le Figaro. Elle a remué «la ville et la province». Oui, jusqu’à Rouen, jusqu’à Caudebec (sic) ça a produit un immense effet. Notre ami sait s’y prendre pour faire parler de lui. Rendons-lui cette justice.
      Mais que dites-vous du dogme de «l’Hypocrisie littéraire», tellement établi maintenant qu’il n’est plus permis d’avoir une opinion à soi ? On doit trouver bien tout, ou plutôt tout ce qui est médiocre. Quand un monsieur proteste, ça révolte.
      Maintenant parlons de vous. D’après ce que j’ai compris dans votre dernière lettre, vous n’êtes pas encore nommé en titre. Quand sera-ce ? Peut-être veut-on vous essayer ? Mais, si vous êtes bien vu de tous les directeurs, l’affaire se fera.
      Quant à moi, je continue à être d’une noire tristesse, ce qui ne m’empêche pas de travailler formidablement. Je suis perdu dans la métaphysique, chose peu gaie, d’ailleurs. Je prépare mes trois derniers chapitres à la fois : Philosophie, Religion et Morale. Ce poids m’écrase. Ajoutez-y celui de ma personne et vous comprendrez mon aplatissement.
      Je suis curieux d’avoir des détails sur votre «Matinée».
      Vous voilà un peu plus tranquille, n’est-ce pas ? Vous allez re-travailler ? Je vous en écrirais long, mais je suis éreinté à force de lire et de prendre des notes.
      En vous la souhaitant bonne et heureuse, je vous embrasse.
      
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