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Quelques mots sur la tombe de Jean Bruneau

Yvan Leclerc

De Rouen, ville qui était chère au cœur de Jean, je suis venu pour partager la peine de sa famille et de ses proches et pour m'incliner devant un Maître, au nom de tous les flaubertiens, qui forment une petite famille dont il était en quelque sorte le père intellectuel, et au nom de tous les lecteurs de la Correspondance de Flaubert, autre famille, mais innombrable celle-là, et qui se sent orpheline aujourd'hui.

Lavinia [son épouse] m'a quelquefois fait remarquer, à l'occasion de ses lectures, que Flaubert était partout, qu'on le citait très souvent, et en particulier qu'on citait des phrases de ses lettres. Cette présence, c'est en grande partie à Jean qu'on la doit. C'est grâce à lui que nous avons redécouvert les œuvres de jeunesse ; c'est lui qui nous a donné à lire les lettres dans une édition exemplaire.

Depuis mardi dernier, jour où j'ai appris la nouvelle, je pense à cette phrase attribuée à Amadou Empaté Ba, et devenue un proverbe africain : "Quand un vieil homme meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît." Jean était une bibliothèque vivante, immense, qui dépassait largement le domaine flaubertien. Pour ce qui concerne la bibliothèque Flaubert, il avait lu tout ce que Flaubert avait écrit, bien sûr ; il avait lu tout ce qu'on avait écrit sur Flaubert ; mais ce qui fascinait notre génération, c'est qu'il avait lu aussi tout ce que Flaubert avait lu. Il s'était fait dans la tête toute la bibliothèque virtuelle de Flaubert. Il était le premier et il sera très certainement le dernier. Sur ce plan aussi, la perte est irréparable.

Dans quelques semaines, le nom JEAN BRUNEAU sera gravé sur une pierre tombale. Pour nous, il est déjà gravé sur un autre monument, un monument de l'esprit, que l'on trouve dans toutes les bonnes bibliothèques publiques et privées du monde. Il est écrit sur la couverture de quatre volumes de la Pléiade. Son nom est désormais indissociable de celui de Flaubert. Il figurera encore au titre du cinquième volume, sur lequel il avait commencé à travailler.

En ce qui me concerne, je poursuis la tâche en pensant quotidiennement à lui, puisque la documentation dont je dispose porte son écriture, cette écriture droite, régulière, précise et lisible que nous lui connaissons tous, et qui est pour moi l'image graphique de son esprit. Dans cette entreprise d'édition, je perds un ami, un soutien, un conseiller, un aîné considérable, mais je garde un modèle et un guide.

Collonges-au-Mont-d'Or, 6 juin 2003



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