MADAME BOVARY

adaptation théâtrale de Gaston Baty

 

 
Première partie

[De l'arrivée à Yonville au départ de Léon
Tableaux 1 à 6]

 

PREMIER TABLEAU
L'auberge du Lion d'Or d'Yonville-l'Abbaye un soir de mars 1840.

La patronne, Mme Lefrançois, va et vient, affairée. M. Homais se chauffe le dos, debout devant la grande cheminée. Il est tout de noir vêtu, avec des pantoufles de peau verte et un bonnet de velours à gland d'or.

Mme LEFRANÇOIS. — Polyte ! Polyte ! Casse de la bourrée et monte de l'eau-de-vie. Dépêche-toi ! 
HIPPOLYTE, de loin. — On y va !
Mme LEFRANÇOIS.  — Si je savais seulement quel dessert offrir à la société que vous attendez...

De grosses voix d'hommes entonnent une chanson dans la pièce voisine.
VOIX, à la cantonade.

Tant qu'on le pourra, larirette, 
On se damnera, larira, 
Tant qu'on le pourra,
L'on trinquera, 
Chantera, 
Aimera
La fillette,
Tant qu'on le pourra, larirette, 

On se damnera, larira.


Mme LEFRANÇOIS. — Bonté divine ! les voilà qui recommencent leur tintamarre !
HOMAIS. — Vous hébergez des clients qui n'engendrent point la mélancolie. Je les entendais de mon laboratoire.
Mme LEFRANÇOIS. — Les voituriers qui ont apporté le déménagement de votre médecin. Pensez un peu, monsieur Homais, que, de ce tantôt, ils ont fait quinze parties de billard et bu huit pots de cidre. 
UNE VOIX. — Franc doublet !
UNE AUTRE VOIX. — Coup de quatre !
Bruits de billes choquées. Applaudissements.
Mme LEFRANÇOIS. — Mais ils vont me déchirer mon tapis !
HOMAIS. — Peut-être cela vous conduirait-il enfin à faire l'acquisition d'un autre billard.
Mme LEFRANÇOIS. — Un autre billard !
HOMAIS. — Il faut marcher avec son siècle, madame Lefrançois. Les amateurs veulent des blouses étroites. Et qu'on ait l'idée, par exemple, de monter une poule patriotique pour la Pologne ou les inondés de Lyon...
Mme LEFRANÇOIS. — Lui qui m'est si commode pour ranger ma lessive ! Et dans le temps de la chasse j'y ai mis coucher jusqu'à six voyageurs.

Entre Hippolyte, un fagot sur l'épaule. Il boite de la jambe gauche.
HIPPOLYTE. — Voilà toujours la bourrée.
Mme LEFRANÇOIS. — Jette-la sur le feu de la cuisine.
UNE VOIX. — Sept !
UNE AUTRE VOIX. — Combien que tu dis ?
LA PREMIÈRE Voix. — Sept. Chiffre voir un peu carambolage et deux billes.
LA DEUXIÈME VOIX. — Sept.
HIPPOLYTE. — Et je vais tirer le fil. (il sort.)
HOMAIS. — Vous avez beau dire, madame Lefrançois, l'infirmité dont est affligé ce pauvre garçon ne peut que le gêner dans l'exercice de son métier.
Mme LEFRANÇOIS. — C'est pas ça qui l'empêche de courir les filles.
HOMAIS. — Sans compter que cette hideuse claudication, accompagnée d'un balancement disgracieux de la région lombaire, serait de nature à éloigner du Lion d'Or certains voyageurs particulièrement délicats.
Mme LEFRANÇOIS — Croyez-vous vraiment ça, monsieur Homais ? (6 heures sonnent à la grosse horloge.) 6 heures ! et l'Hirondelle qui n'arrive pas ! Pourvu qu'Hivert n'ait pas encore cassé une roue, comme l'autre mois à la côte de Bois-Guillaume !
HOMAIS. — L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs ?
Mme LEFRANÇOIS — Et que dirait donc M. Binet ? Il n'a point son pareil pour l'exactitude. Avec ça, dégoûté d'un rien et difficile pour le cidre ! Ce n'est pas comme M. Léon. Lui, il arrive quelquefois à des 7 heures et demie et ne regarde pas seulement ce qu'il mange.
HOMAIS. — C'est qu'il y a bien de la différence entre un clerc de notaire qui a reçu de l'éducation et un ancien carabinier devenu percepteur.

Répétition des six coups à l'horloge. Entre Binet. Redingote bleu de Prusse tombant droit tout autour de son corps maigre ; col de crin ; pantalon gris ; casquette de cuir à pattes nouées. par des cordons sur le sommet de la tête.
BINET. — Serviteur.
Mme LEFRANÇOIS. — Bonsoir, monsieur Binet ! Voulez-vous que je mette votre couvert ici ?
BINET. — Non, comme d'habitude.
Mme LEFRANÇOIS. — Il y a des commis installés dans le billard.
BINET. — C'est votre affaire. Faites-les déloger.
Mme LEFRANÇOIS. — Bon. Je vais voir.
BINET. — Et, tenez ! vous me cuisinerez cette truite.
Mme LEFRANÇOIS. — Où l'avez-vous pêchée ?
BINET. — Dans la Rieule. Près des moulins.

Sort Mme Lefrançois.
HOMAIS. — Nous attendons le nouveau médecin avec sa dame. Depuis qu'a décampé notre réfugié polonais, Yonville était sans médecin.
BINET. — Et Yonville en avait tant besoin que ça, d'un médecin ?
HOMAIS. — Ah ! je comprends ce que vous voulez dire. Sans doute suis-je là et ma grande expérience de la pharmacopée me rend-elle en effet aussi capable qu'un autre de porter de sûrs diagnostics et de combattre la maladie avec les armes de la science. Mais la loi du 19 ventôse an XI, article premier, défend, hélas ! sous les peines les plus sévères l'exercice de la médecine à tout individu non porteur des diplômes spécifiés, quels que puissent être, par ailleurs, ses connaissances et son talent.
Mme LEFRANÇOIS, revenant. — Excusez, monsieur Binet, un petit instant encore.
BINET. — 6 h. 8 !
Mme LEFRANÇOIS. — Polyte !
HIPPOLYTE. — Voilà.
Mme LEFRANÇOIS. — La charrette des déménageurs est restée sous la grande porte. Donne-leur un coup de main pour la remiser. L'Hirondelle serait capable de la défoncer en arrivant. Fais vite.
HIPPOLYTE. — On y va.
Sortent Hippolyte et Mme Lefrançois.
HOMAIS. — Il s'appelle Charles Bovary.
BINET. — Qui ?
HOMAIS. — Notre nouveau médecin. Il était établi depuis quatre ans à Tostes et commençait à s'y poser. Mais il paraît que le climat s'y révélait pernicieux à sa femme et qu'on devait, sans rémission, la changer d'air. Il m'a écrit quand il a su le départ de ce pauvre Yanoda. Entre disciples d'Esculape, on se rend naturellement de ces services. De mon côté, je me suis renseigné, comme bien vous pensez.
BINET, à Mme LEFRANÇOIS qui traverse la salle. — Au beurre, n'est-ce pas, ma truite, et si vous avez un citron...
HOMAIS. — Entre nous, il n'a pas passé son doctorat.
BINET. — Qui ?
HOMAIS. — M. Bovary. C'est un simple officier de santé. Cependant, on le dit fort capable. Il vous saigne les gens comme rien et on affirme qu'il a pour l'extraction des dents une poigne d'enfer. Quant à sa dame, c'est une demoiselle Rouault, la fille d'un gros cultivateur du côté de Vassonville. Elle a reçu une belle éducation. Cela nous fera de la société.
BINET. — Que m'importe, à moi ? Je ne veux pas en être, de leur société.
HOMAIS. — Ne fût-ce que dans l'intérêt de votre santé, permettez-moi de vous faire observer, monsieur Binet, que vous ne devriez pas vous refuser ainsi toute distraction.
BINET. — Eh ! ce ne sont pas les distractions qui me manquent. Je pêche à la ligne et je tourne des ronds de serviette.
Mme LEFRANÇOIS, revenant. — Cette fois, la place est libre. Quand vous voudrez, monsieur Binet...
HOMAIS. — Bon appétit.
BINET. — Serviteur. Il sort.
HOMAIS. — Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue !
Mme LEFRANÇOIS. — Jamais il ne cause davantage. Il est venu ici, la semaine dernière, deux voyageurs en draps, des garçons pleins d'esprit, qui contaient le soir un tas de farces que j'en pleurais de rire : eh bien, il restait là comme une alose, sans dire un mot.
HOMAIS. — Oui, pas d'imagination, pas de saillies, rien de ce qui constitue l'homme de société.
Mme LEFRANÇOIS. — On dit pourtant qu'il a des moyens.
HOMAIS. — Dans sa partie, c'est possible. Ah ! qu'un négociant qui a des relations considérables, qu'un jurisconsulte, un médecin, un pharmacien soient tellement absorbés qu'ils en deviennent fantasques et bourrus même, je le comprends. On en cite des traits dans l'histoire. Mais au moins c'est qu'ils pensent à quelque chose. Moi, par exemple, combien de fois m'est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau pour écrire une étiquette et de trouver, en définitive, que je l'avais placée à mon oreille !

L'abbé Bournisien, gros homme à la figure rubiconde, sous des cheveux grisonnants, entr'ouvre la porte et reste sur le seuil. Homais, tourné vers le feu, fait mine de ne pas le voir.

Mme LEFRANÇOIS. — Ah ! Monsieur le curé. Qu'y a-t-il pour votre service ? Voulez-vous prendre quelque chose ? Un doigt de cassis ?
BOURNISIEN. — Vous êtes bien aimable, madame Lefrançois, mais je ne prends jamais rien entre mes repas. Je croyais que l'Hirondelle était déjà arrivée.
Mme LEFRANCOIS. — Elle l'est toujours à ces heures. Sûr qu'il s'est passé je ne sais quoi.
BOURNISIEN. — Hivert devait me rapporter mon parapluie que j'ai oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont. Voulez-vous être assez bonne pour me le faire remettre dans la soirée ?
Mme LEFRANÇOIS. — Vous pouvez y compter, monsieur de curé. Polyte vous le portera sans faute.
(Binet appelle.) Voilà !

Le Curé sort. Mme Lefrançois va et vient pour servir Binet.

HOMAIS. — Eh bien, que dites-vous de cette inconvenance ?
Mme LEFRANÇOIS. — Quelle inconvenance ?
HOMAIS. — Ce refus d'accepter un rafraîchissement. Comme si les prêtres n'étaient pas les premiers à godailler quand on ne les voit pas. C'est une hypocrisie des plus odieuses.
Mme LEFRANÇOIS. — Hypocrisie ? Personne n'est moins hypocrite que notre curé. Un bon brave homme ! Et fort, avec ça ! L'année dernière il a aidé nos gens à rentrer la paille, et il en portait jusqu'à six bottes à la fois.
HOMAIS. — Bravo ! Envoyez donc vos filles à confesse à des gaillards d'un tempérament pareil ! Moi, si j'étais le gouvernement, je voudrais qu'on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois, une large phlébotomie, dans l'intérêt de la police et des mœurs.
Mme LEFRANÇOIS. — Taisez-vous donc, monsieur Homais ! Vous n'avez pas de religion
HOMAIS. — J'ai une religion, ma religion. Je crois en l'Être suprême, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille.

(Entre Léon. C'est un jeune homme soigné; à l'air doux, inquiet et un peu timide. Ses cheveux blonds bouclent sur le front. Il fait tout ce qu'il peut pour ressembler à un portrait romantique.)

Qu'en dites-vous, mon jeune ami ? Un bon Dieu qui loge les gens dans le ventre des baleines ! N'est-ce pas complètement opposé à toutes les lois de la physique ? Cela ne suffirait-il pas à démontrer que les prêtres croupissent dans une ignorance turpide et s'efforcent d'y engloutir avec eux les populations
LÉON. — Vous savez bien, cher monsieur, que je ne me mêle pas de politique.
UNE SERVANTE, passant la tête à la porte. — A-t-on apporté les bonnets pour Mme Caron ?
Mme LEFRANÇOIS. — Espérez un peu. L'Hirondelle n'est pas encore là.
HOMAIS. — Et qu'avez-vous fait de bon, toute cette journée ?
LÉON. — Pas grand-chose de bon, comme d'habitude. Je me suis ennuyé à gratter du papier timbré, puis je me suis ennuyé à me promener le long du ruisseau, en écoutant ronfler le tour du percepteur.
Mme LEFRANÇOIS.- Je vais mettre votre couvert avec la compagnie qu'attend M. Homais.
LÉON. — Volontiers, mais ne serai-je pas indiscret ?
HIPPOLYTE, entrant. — Un pot de cidre pour les voituriers.
Mme LEFRANÇOIS. — Encore !
HIPPOLYTE. — Ils se sont installés sous le hangar, dans la vieille berline, ont allumé une chandelle et sont partis à jouer aux cartes.

Il sort avec la cruche. Lheureux pousse la porte.

LHEUREUX. — Bien le bonjour, messieurs et dames. On dit qu'Hivert est en retard. Pas d'accident, j'espère ? J'attends un envoi du Grand Sauvage.
Mme LEFRANÇOIS. — Que venez-vous chanter d'accident ? L'Hirondelle sera là d'une minute à l'autre. LHEUREUX. — Je vais la guetter sur la route. Excusez-moi, madame. Mes respects, messieurs.

Il sort en saluant.

Mme LEFRANÇOIS. — Trop poli pour être honnête !
HOMAIS. — Je me suis laissé dire que ce marchand d'étoffes viendrait d'obtenir l'adjudication du cidre pour l'hôpital de Neufchâtel.
Mme LEFRANÇOIS.- C'est bien Dieu possible. Il trafique de tout à présent. Un ancien porte-balle qui a eu des histoires pas trop claires. N'empêche que le pauvre Cario s'est mis dans les pattes de cet oiseau et qu'un de ces matins on collera l'affiche jaune sur sa porte.
HIPPOLYTE, revenant. — Il leur faut maintenant une demi-pinte de fil.

Fracas de ferrailles, de grelots et de vitres secouées. À travers les fenêtres embuées on devine l'arrivée de la voiture. Des lumières courent. Hippolyte et Mme Lefrançois se précipitent au dehors avec des lanternes.

DES VOIX
— Attention ! Gare de dessous ! Gare la graisse !
— Range-toi, la petite mère !
— Hohooo ! Polignac !
— Pas d'accident ?
— Jamais d'accident.
— Polyte
— Voilà.
— Faites passer le sac, sans vous commander.
— As-tu fait bon voyage ? Comment les as-tu trouvés ?
— Attrape !
— Ici : le pied sur la roue.
— Avez-vous la boîte de la modiste pour Mme Caron ?
— Alors, Hivert, qu'est-ce qui t'a mis en retard comme ça ?
— C'est rien, madame Lefrançois ; la chienne d'une petite dame qui s'est tiré des pattes.
— Polyte !
— Lance-moi le rouleau de crépins.
— Minute.
— Les paniers. Et encore un.
— Vous êtes pas mal chargés aujourd'hui.
— C'est pour les jours où nous ne le sommes pas.
— Bonjour, madame Lefrançois !
— Tiens, c'est vous, mauvais sujet ! Vous voilà encore une fois dans notre pays.
— Comme vous voyez.
— Faites donc attention, vous me marchez sur les cors.
— Pardon, excuse.
— Avez-vous la boîte pour Mme Caron ?
— Patience, ma belle. T'es jeune, t'as le temps d'attendre.
— C'est pas vous qui vous ferez disputer.
- Non. Pas ceux-là. Deux colis expédiés par le Grand Sauvage à l'adresse de M. Lheureux.

Entrent Charles et Félicité chargés de bagages.

CHARLES. — Posez cela n'importe où et retournez vite près de Madame.
IHOMAIS. — Le Dr Bovary, sans doute ?
CHARLES. — Oui, Charles Bovary.
HOMAIS. — Je suis M. Homais et votre serviteur. Soyez le bienvenu dans Yonville. Avez-vous fait bon voyage ?
CHARLES. — Oui, oui. C'est-à-dire... Ma femme a perdu en route une petite levrette qu'elle aimait beaucoup. Elle en a pleuré.

Il retire sa casquette qu'il portait enfoncée sur les sourcils. Sa figure ronde, colorée, avec des traits mous et de grosses lèvres, est encore élargie par des favoris courts et des cheveux d'un blond fade coupés droit sur le front. Il est tout engoncé dans un grand manteau à pèlerine, de grosses bottes et de gros gants.


DES VOIX
— La boîte pour Mme Caron !
— Oui. Ces deux cartons forts. Merci.
— Polyte ! Laisse glisser sur l'échelle.
— Attention !
— Viens boire un coup ; on se quitte pas comme ça.
— La grise boite de devant ; faudra y voir.
— Hivert ! Quelque chose pour moi ?
— Oui, monsieur le maire.
— Attention sous l'échelle !
— Seulement ce petit paquet, monsieur le maire.
— Merci.
— Y a pas de quoi.

En même temps, la conversation continue entre Homais et Charles.

CHARLES. — Elle l'appelait Djali. C'est un garde-chasse du marquis d'Andervilliers qui me l'avait donnée, quand je l'eus guéri d'une fluxion de poitrine.
HOMAIS. — Il est regrettable, en vérité, que votre arrivée parmi nous se trouve assombrie d'un incident aussi fâcheux.
CHARLES. — Elle courait après la voiture et tout à coup on ne l'a plus vue. Le conducteur a arrêté. Il est même retourné plus d'une demi-lieue en arrière pour la chercher, avec beaucoup de complaisance. Mais elle est bien perdue.
HOMAIS. — Et vous dites que Mme Bovary en a été émue aux larmes ?
CHARLES. — Djali va bien lui manquer. Lorsque je n'étais pas là, ma femme restait des heures à lui parler, comme à une confidente. C'est ce qu'elle vient de me dire. Je ne m'en étais jamais douté.
DES VOIX
— La boîte pour Mme Caron !
— La voilà, ma belle, la boîte pour Mme Caron. Et à ton service s'il te faut autre chose.
— Polyte !
— Y a plus rien sous la bâche.
Entrent Emma et Félicité. Lheureux les suit.
CHARLES. — Emma ! Viens près du feu. Réchauffe-toi. Permets-moi de te présenter M. Homais, que je n'ai pas encore remercié de ses lettres.
HOMAIS. — Très honoré, madame, et trop heureux si j'ai pu rendre quelques services au docteur.

Emma ne répond que d'un sourire un peu triste et s'approche de la cheminée. Du bout de deux doigts elle prend sa robe à la hauteur du genou et, l'ayant remontée jusqu'aux chevilles, tend son pied à la flamme. Elle est grande, mince, souple. Ses cheveux châtain sombre se plaquent aux tempes en deux bandeaux lisses séparés par une raie fine sur le milieu de la tête, dégagent à peine le bas de l'oreille et se nouent sur la nuque en un chignon lourd. Elle a le front pâle, mais les pommettes roses, les lèvres un peu charnues, mais des yeux superbes, de grands yeux bruns que l'ombre des cils fait paraître noirs. Les mains sont longues, sèches, et les ongles pointus. Elle porte sous une cape de voyage une robe de mérinos bleu garnie de trois volants, avec un corsage boutonné.

DES VOIX
— Polyte !
— Voilà.
— Du café ! Et, tu sais, nous ne sommes pas des bourgeotins qui prennent du clair dans des tassottes. Apporte deux pots et que ce soit de l'épais.
- Minute.
Bruit des chevaux qu'on dételle.
LHEUREUX. — Il ne faut pas que Madame renonce à l'espoir de retrouver sa chienne. Mon propre père possédait un caniche qui, après douze ans d'absence, lui a tout à coup sauté sur le dos, dans la rue, un soir qu'il allait dîner en ville.
CHARLES. — Tu vois !
HOMAIS. — M. Lheureux a raison. Le Fanal de Rouen, dont j'ai l'honneur d'être correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Neufchâtel et Yonville, citait récemment le cas d'un chien qui est revenu en ligne droite de Constantinople à Paris.
LHEUREUX. — Et pour tout envisager, si cependant la levrette de Madame restait perdue, je suis à la disposition de Madame pour lui en procurer une autre, de la même race.
EMMA. — À quoi bon ? Une déception de plus ou de moins...
LHEUREUX — Aux ordres de Madame... Messieurs... messieurs...
Il se retire en saluant.
HOMAIS. — Le dîner sera bientôt prêt. J'ai osé m'inviter moi-même, ma femme étant absente, et nous aurons, s'il vous plaît, un quatrième convive mon jeune ami Léon Dupuis, présentement clerc chez notre notaire.
LÉON. — Madame... Docteur...
CHARLES. — Enchanté, monsieur.
HOMAIS. — Je vous demanderai encore une permission : celle de garder mon bonnet grec, de peur des coryzas.
CHARLES. — Ne reste pas Ainsi, Emma. Assieds-toi, repose-toi.
EMMA. — Oui, oui.
HOMAIS. — Sitôt après le dîner, nous vous accompagnerons jusqu'à votre nouvelle maison et vous laisserons vous installer. Madame doit, en effet, être lasse ? On est si épouvantablement cahoté dans notre Hirondelle !
EMMA. — Il est vrai. Mais le dérangement m'amuse toujours. J'aime à changer de place.
LÉON. — C'est une chose si maussade que de vivre cloué aux mêmes endroits !
EMMA. — N'est-ce pas ?
CHARLES. — Si vous étiez comme moi sans cesse obligé d'être à cheval...
LÉON. — Mais rien n'est plus agréable, il me semble, quand on le peut.
HOMAIS. — Du reste, l'exercice de la médecine n'est pas fort pénible en nos contrées, car l'état de nos routes permet l'usage du cabriolet et généralement on paie assez bien, les cultivateurs étant aisés.
EMMA. — Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ?
LÉON. — Oh ! fort peu. Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais là et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant.
HOMAIS. — À part les cas ordinaires d'entérites, bronchites et affections bilieuses, nous avons quelques fièvres au temps de la moisson ; mais, en somme, rien de spécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs froides.
EMMA. — Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants, surtout au bord de la mer.
LÉON. — Ah ! j'adore la mer !
EMMA. — Oui. L'esprit vogue plus librement sur cette étendue sans limites dont la contemplation vous élève l'âme.
HOMAIS. — Vous trouverez bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary. On a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien.
LÉON. — Il en est de même du paysage de montagnes. J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des pins jetés en travers des torrents ou des cabanes suspendues sur des précipices.
EMMA. — De pareils spectacles doivent donner des idées d'infini.
LÉON. — Certes ! Et comme je comprends ce musicien qui avait coutume d'aller jouer du piano devant les glaciers !
HOMAIS. — Le climat n'est point, à vrai dire, mauvais, et nous comptons dans la commune plusieurs nonagénaires. J'ai fait moi-même quelques observations sur le thermomètre. En hiver, il descend jusqu'à 4 degrés, et dans la forte saison touche 25, 30 centigrades tout au plus, ce qui nous donne 54 Fahrenheit, mesure anglaise.
CHARLES. — Oui, oui, oui.
EMMA. — Vous faites de la musique ?
LÉON. — Non, mais je l'aime beaucoup.
HOMAIS. — Ne l'écoutez pas, madame Bovary, c'est modestie pure. Il chante l'Ange gardien en détachant cela comme un acteur. Nous recevons chaque dimanche. De petites soirées intimes. Si vous voulez nous faire l'honneur d'être des nôtres, M. Léon sera bien forcé de ne plus dissimuler son talent.
EMMA. — Mais volontiers. Merci. Et quelle musique préférez-vous ?
LÉON. — La musique allemande, celle qui porte à rêver.
EMMA. — Connaissez-vous les Italiens ?
LÉON. — Pas encore ; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'irai habiter Paris, pour finir mon droit.
EMMA. — Paris !
HOMAIS. — Je dois encore, docteur, attirer votre attention sur la présence considérable de bestiaux dans les prairies voisines de la rivière. D'où des exhalaisons d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène...
EMMA. — Paris !...
HOMAIS. — Non, azote et hydrogène seulement.
Mme LEFRANÇOIS. — À table, messieurs et dames. Et voilà le charivari qui reprend de plus belle. Faites excuse. Ce sont vos voituriers. Ils se gobergent depuis ce matin aux frais de M. le docteur.
CHARLES. — Comment, à mes frais ?...
Mme LEFRANÇOIS. — Écoutez-moi ça, si c'est Dieu possible !
VOIX AVINÉES, tandis que le tableau s'efface.

La vie a des attraits
Pour qui la rend joyeuse ;
Faut-il dans les regrets
La passer soucieuse ?
Jamais ! Jamais ! Le plaisir est français.
Eh ! youp ! youp ! youp !
La, la, la, la, la.


  
 

DEUXIÈME TABLEAU

La grand-rue d'Yonville.
Un réverbère éclaire la devanture close de la pharmacie Homais.

Hippolyte accompagne Félicité en portant une lanterne.

FÉLICITÉ. — Aller devant préparer les lits, c'est facile à dire. Mais je ne sais pas seulement où mettre la main sur les draps, dans cette mitourie !
HIPPOLYTE. — Vous bilez pas. Je vous aiderai à chercher. Elle est mauvaise, votre bourgeoise ?
FÉLICITÉ. — C'est pas qu'elle soit mauvaise, mais avec elle on ne sait jamais sur quel pied danser. Un jour elle restera des heures à bavarder dans ma cuisine comme si on était des amies ; le lendemain elle criera qu'elle me fiche à la porte parce que je n'ai pas parlé à la troisième personne ou que j'apporte un verre d'eau sans le mettre sur une assiette.
HIPPOLYTE. — Il me semblait aussi que ça devait être une mijaurée.
FÉLICITÉ. — Par exemple, elle n'est pas regardante. Elle laisse les clés sur le buffet et ne compte jamais le sucre ou la chandelle. C'est bien agréable.
HIPPOLYTE. — Vous devriez vous arranger qu'ils me prennent pour bêcher le jardin et panser le cheval. Le Lion d'Or me laisse du temps chaque matin et je ne demanderais pas cher, à seule fin de voir tous les jours une jolie fille comme vous.
FÉLICITÉ. — Oui-da ! C'est que je suis de Montreuil où on les fait toutes jolies.
HIPPOLYTE. — Faudra me mener dans ce pays-là. Ils sortent. Passent Charles et Homais.
HOMAIS. — La mairie a été construite sur les dessins d'un architecte de Paris.
CHARLES. — Elle est imposante pour la localité.
HOMAIS. — Et voici le réverbère. J'avais élaboré un vaste plan pour l'éclairage a giorno de l'agglomération, mais mes collègues du conseil municipal, où domine encore l'esprit obscurantiste, ne m'ont accordé les crédits que pour un seul réverbère, malgré les arguments que j'ai développés pendant deux heures d'horloge. Encore ne l'allume-t-on pas quand il fait clair de lune.
CHARLES. — Oui, oui, oui.
HOMAIS. — Mon officine.
CHARLES. — Belle installation.
HOMAIS. — Votre maison est presque en face. Là-bas, où entre la domestique. Vous voyez que les malades n'ont pas grand chemin pour faire exécuter les ordonnances.
CHARLES. — Elle a bonne apparence, autant que je puis distinguer.
HOMAIS. — Ce qu'elle présente de plus commode, principalement pour un médecin, c'est une barrière qui donne sur le bord de l'eau et permet d'entrer et de sortir sans être vu.

Ils passent. Entrent Emma et Léon.
EMMA. — C'est la quatrième fois seulement, figurez-vous, que je vais dormir dans un endroit inconnu. Le jour de mon entrée au couvent, celui de mon arrivée à Tostes, et l'autre automne au château de la Vaubyessard, où nous étions invités à un bal. Chaque fois, il me semble que s'ouvre une phase nouvelle de ma vie...
LÉON. — Je comprends. On imagine volontiers que les choses ne peuvent pas se retrouver pareilles à des places différentes.
EMMA. — Oui... Surtout quand on n'a pas été heureuse. (Ils sortent en silence.)


 

TROISIÈME TABLEAU

Le salon des Homais.

Soirée du dimanche. Léon chante. Emma l'accompagne au piano. Homais et Charles sont assis devant une table de jeu.
LÉON.

Hélas ! barde à l'âme trop fière,
J'avais pu croire à cet amour.
Mais ta promesse mensongère,
Malvina, n'a duré qu'un jour.
Vers son manoir, troupe joyeuse,
Dirigez vos échos bruyants.
Nommez Fingale à l'oublieuse,
Répétez-lui mes tristes chants.

Charles applaudit.
HOMAIS. — Chut ! ce n'est pas fini.
LÉON.

Durant de longs mois de silence,
Au fond du val, je l'attendis,
J'ai brisé mon arc et ma lance,
J'ai pris mon luth, je suis parti.
Voici la gorge caverneuse
Où meurent vos échos bruyants,
Fuyez, fuyez, troupe joyeuse,
Et laissez-moi mes tristes chants.

Emma plaque un accord final. Homais applaudit.
HOMAIS. — Ne vous l'avais-je point dit qu'il détaille la romance comme un Tamburini ou un Lablache ?
LÉON. — J'aurais voulu que M. Homais eût raison pour être moins indigne de l'accompagnatrice.
CHARLES. — N'est-ce pas qu'elle joue bien ? Figurez-vous pourtant qu'il lui arrive de rester des mois sans ouvrir son piano.
EMMA. — Quand on ne peut pas devenir une artiste...
CHARLES. — Et ses doigts courent si vite tout le long du clavier !
Entre Mme Homais, suivie de Justin.
Mme HomAIs. — Voici la mixture. Vous préféreriez peut-être autre chose, mais M. Homais veut convertir tout un chacun à sa mixture. Pose ça là, Justin.
HOMAIS. — C'est une décoction de thé. Thea asiatica. J'en ai introduit la coutume chez moi depuis l'année du choléra. À condition de ne point en abuser, il faut y voir un excitant léger, de goût agréable, et dont j'ai constaté l'heureuse influence sur l'activité des facultés intellectuelles. Laissez-moi vous conseiller, madame, de sucrer avec moins de parcimonie. Pur sucre de canne. Saccharum. Je le reçois sous forme de cassonade et m'astreins à le raffiner moi-même dans mon laboratoire.
EMMA. — Merci, merci.
HOMAIS. — Peut-être me ferez-vous remarquer, docteur, que la Hollande et l'Angleterre, où ce breuvage serait répandu au point d'être d'un usage quasi quotidien chez nombre de leurs habitants, se trouvent en même temps les deux pays où il y a le plus de gravelles.
CHARLES. — Vraiment, la Hollande et l'Angleterre ?
HOMAIS. — Mais je vous répondrai qu'on peut parer à cet inconvénient par l'addition d'une quantité suffisante de lait, de préférence non écrémé. Permettez, madame.
Mme HOMAIS, à Justin qui contemple Emma. — Eh bien, qu'as-tu à rester planté là comme une borne ? Il est presque 10 heures. Va te coucher. Et regarde si les enfants ne se sont pas découverts en dormant.
HOMAIS. — On peut ajouter également du rhum des Antilles ou de l'élixir de Garus ; mais cela ne va pas sans quelque peu nuire à l'arome...
Justin est sorti.
Mme HOMAIS. — C'est notre élève en pharmacie, un arrière-cousin de M. Homais que nous avons pris dans la maison par charité. Il est si bon M. Homais ! Justin nous sert en même temps de domestique. Il s'occupe surtout des enfants.
EMMA. — Vous en avez quatre, je crois ?
LÉON. — Napoléon, Franklin, Irma et Athalie. Beaux noms, n'est-il pas vrai ?
HOMAIS. — J'ai recherché des patronymes qui évoquent un grand homme, un fait illustre ou une conception généreuse. Napoléon représente la gloire et Franklin la liberté. Irma n'a été choisi, j'en conviens, que par une concession à la mode, mais Athalie est un hommage au plus immortel chef-d'oeuvre de la scène française.
LÉON. — Eh ! monsieur Homais, une pièce dont Dieu est le principal personnage ! Vous n'êtes donc pas tant que cela l'ennemi des prêtres ?
HOMAIS. — Mon jeune ami, mes convictions de philosophe n'empêchent pas mes admirations artistiques et le penseur chez moi n'étouffe point l'homme sensible.
Mme HOMAIS. — En tout cas, Athalie est un démon. Ah ! ! madame ; quels tourmente-chrétiens que ces enfants ! On est avec eux à la merci d'une étourderie. Aussi je me méfie, vous pouvez m'en croire. Chez nous les couteaux ne sont jamais affilés, les parquets ne sont jamais cirés, toutes les fenêtres ont des grilles, et jusqu'à quatre ans au moins je fais porter à mes petits des bourrelets matelassés autour de la tête.
HOMAIS. — Je ne saurais d'ailleurs approuver en cela Mme Homais. Une pareille compression peut avoir des résultats redoutables pour les organes de l'intellect. Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos ? Une autre tasse, chère madame ?
EMMA. — Merci.
Mme HOMAIS. — Et vous, monsieur Léon ?
LÉON. — Je vous remercie également.
Le timbre grêle d'une pendule sonne dix coups.
HOMAIS. — 10 heures !... Que diriez-vous maintenant, docteur, d'une bonne partie de dominos en trois centaines ?
CHARLES. — Cela me rajeunira. Quand je faisais à Rouen mes études de médecine, j'avais pris la passion des dominos. Combien de cours ne m'ont-ils pas fait manquer ! C'était ma seule fantaisie.
HOMAIS. — Il faut bien que jeunesse se passe.
Mme HOMAIS. — Votre installation avance comme vous voulez ?
EMMA. — Beaucoup de choses auxquelles je tenais, pour le souvenir, ont été abîmées ou perdues dans le transport.
CHARLES. — On a raison de dire que deux déménagements valent un incendie. Et quelles dépenses cela nécessite !
Mme HOMAIS. — Si je puis vous être utile, disposez de moi, tout bonnement. Il faudra que je vous indique où je me fournis. Ici comme partout on trouve les mêmes choses à meilleur compte chez Pierre que chez Paul. Votre provision de beurre, par exemple...
EMMA. — Je vous enverrai Félicité pour tout cela, si vous voulez bien. Elle s'y connaîtra mieux que moi.
Mme HOMAIS. — Ah !... Quant au jardin...
EMMA. — Je ne m'occupe pas non plus de jardinage.
CHARLES. — C'est fort regrettable puisqu'on lui recommande l'exercice. Mais ma femme aime mieux rester à lire dans sa chambre.
Mme HOMAIS. — Toute la journée ?
HoMAIS. — Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, j'ai à sa disposition une bibliothèque composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Delille, Pigault-Lebrun, l'Écho des feuilletons...
EMMA. — J'ai tout lu...
JUSTIN, entrant timidement. — Madame...
CHARLES. — À vous de jouer.
JUSTIN. — Athalie...
Mme HOMAIS. — Athalie a repris ses coliques. Excusez-moi. Pauvre chou ! Il faut que j'aille.
HOMAIS. — Deux onces et demie de farine de lin préparée sous forme de cataplasme et arrosée de trois à cinq gouttes de laudanum. (Elle sort avec Justin.) Double-six.
LÉON. — Je pourrais vous donner l'adresse d'un cabinet de lecture, à Rouen, où je suis abonné moi-même. Hivert porte et rapporte les volumes. Ici, loin du monde, c'est ma seule distraction.
CHARLES. — Quatre...
HOMAIS. — Piochez.
LÉON. — Quoi de meilleur que d'être le soir au coin du feu, avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux ?
EMMA. — Oui.
LÉON. — Les heures passent. On se promène immobile dans des pays que l'on croit voir. On reconnaît au coin d'une page des idées vagues que l'on avait eues et que l'on avait oubliées. C'est comme une image obscurcie qui revient de loin.
EMMA. — J'ai éprouvé cela.
LÉON. — Ce sont surtout les poètes que j'aime. Je trouve les vers plus tendres que la prose et ils font bien mieux pleurer.
EMMA. — Cependant ils fatiguent à la longue. Maintenant, au contraire, j'adore les longues histoires où l'on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature.
LÉON. — Sans doute. À quoi bon imaginer si ce qu'on imagine n'est pas mieux que la vie ?
EMMA. — Je me souviens... J'avais douze ans quand j'ai lu Paul et Virginie... Et j'ai rêvé, rêvé...

UNE VOIX DE FEMME. — ... rêvé...
Tandis qu'un souffle fait vaciller un instant puis obscurcit la clarté des lampes Carcel, des êtres invisibles se répondent en sourdine. Emma ne semble pas entendre ces voix et n'interrompt pas sa causerie avec Léon ; de loin en loin une de ses phrases réelles vient trouer les murmures fantasmagoriques.

LES VOIX

- ... la maisonnette de bambous...
— ... le nègre Domingo...
— ... le chien Fidèle...
— ... le bon petit frère qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers...
- ... ou qui court pieds nus sur la sable, vous apportant un nid d'oiseau...

EMMA. — Et quelle émotion quand j'ai découvert Walter Scott !
LES VOIX
— ... manoirs...
— ... salle des gardes...
— ... ménestrels...
EMMA. — C'était le bon temps. Je croyais vivre ces aventures et palpitais sous les costumes des personnages.
LES VOIX
— Nous avons toutes été la jeune fille en robe blanche qui becquetait une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique...
— ... ou celle qui, souriante et la tête penchée, effeuillait une marguerite de ses doigts pointus.
— Au plus sombre de la forêt, où l'on tue les postillons à tous les relais, nous nous sommes évanouies dans un pavillon abandonné.
— Des janissaires nous ont présentées, captives et nues, à des sultans qui fumaient le narghilé sous des tonnelles.
— Des chevaliers ont risqué leur vie pour nous serrer dans leurs bras et nous nous y sommes pâmées...
EMMA. — Il est des mots comme magiques, qui soulèvent au fond de l'âme des douceurs inattendues.
LES VOIX
— ... lagunes, gondoliers...
— ... nacelles au clair de lune...
— ... mélancolie des ruines...
— ... chants des cygnes mourants...
— ...chute des feuilles...

La pendule sonne douze coups. La clarté revient. Charles et Homais ont achevé leur partie de dominos et se sont endormis. Emma et Léon continuent à parler à voix basse.
EMMA. — Déjà minuit !
LÉON. — Voyez. Ils se sont endormis.
EMMA. — Chut !
LÉON. — Chut ! Alors, après ce deuil, votre père vous a mise en pension chez les Ursulines de Rouen. Et puis ?
EMMA. — Que dire ! J'ai aimé le couvent, sa tiédeur, le parfum de l'encens. J'étais si pieuse, croyez-vous, que, lorsque j'allais à confesse, j'inventais de petits péchés afin de rester plus longtemps à genoux dans l'ombre. J'avais beaucoup d'amies parmi mes compagnes. Nous nous étions promis de nous écrire, mais nous n'avons pas continué longtemps. Ma vie est trop différente de la leur. Que sont-elles devenues, celles dont les calèches emplissaient la cour le jour de la fête-Dieu ou de la distribution des prix ? Elles sont riches, élégantes, admirées. Elles aiment sans doute et sont aimées. Pour elles les délicatesses du luxe, la félicité des rêves qui se réalisent, la noblesse d'un idéal... Je les imagine quand elles arrivent au théâtre, dans leurs loges, sous la lumière des lustres. Elles se saluent l'une l'autre, d'une inclinaison de leurs têtes aux bandeaux doucement bombés. Des fleurs pendent à leurs chignons. Des perles roulent sur leurs épaules. Elles agitent leurs éventails. Elles respirent leurs bouquets pour cacher des sourires. Elles...

Au fur et à mesure de ses paroles, les avant-scènes du théâtre se sont éclairées et les Belles y sont apparues, telles qu'elle les a décrites. Puis l'ombre envahit le salon des Homais, sauf le visage illuminé d'Emma.

LES BELLES
— Emma !
— Emma, tu es des nôtres. Tu vaux bien toutes celles qui vivent heureuses.
— Tu as la taille moins lourde et les façons moins communes que des duchesses.
— Écoute-nous, Emma !
— Nous t'apportons le rêve, le grand rêve romantique.
— Sur lui nous avons modelé nos vies.
— Sur lui tu peux modeler la tienne.
— Pour vivre, il faut d'abord rêver sa vie.
— Choisis parmi les images de toi-même.
— Choisis d'être hautaine et farouche, fidèle sans amour et vertueuse par fierté.
— Savoure la volupté d'être plus forte que tes désirs.
— Aspire au vertige du sacrifice et de l'isolement.
— Sois la vigne inaccessible lourde de raisins que personne ne presse.
— Et si ton orgueil n'est pas assez puissant...
— Et si le besoin d'aimer fait éclater ta poitrine...
— Va te fortifier en Dieu !
— Va jeter ton amour en Dieu !
— Dans l'ombre froide des nefs gothiques où ton pas fait résonner le silence, cours au rendez-vous du céleste fiancé !
— Ardente, sois la lampe qui se consume en veillant dans le sanctuaire.
— Languissante, sois la brebis dont le bon pasteur charge son épaule.
— Gorgée de dégoût pour ce monde et de mépris pour les créatures, élève-toi toujours plus haut.
— Nous t'apportons le rêve libérateur.
— Tends les mains ! Prends !
— Prends, Emma !
Les avant-scènes s'éteignent brusquement.
LA VOIX DE FÉLICITÉ. — Madame !
Tout d'un coup apparaît la salle des Bovary.


 

 

QUATRIÈME TABLEAU

C'est au rez-de-chaussée la pièce où l'on se tient et où l'on mange. Les murs sont tendus de papier jaune serin, et des rideaux de mousseline blanche s'entre-croisent devant la fenêtre. La glace de la cheminée reflète une pendule à tête d'Hippocrate entre deux bouquets sous globe.
Il y a une table ronde à tapis vert, une lampe à huile, un baromètre à cadran, un fauteuil Voltaire, des chaises de paille.
En avril, à la chute du jour.

FÉLICITÉ. — Madame, voilà les torchons.
EMMA, tendant les mains. — Donne.
FÉLICITÉ. — La mère Rollet est venue couler la lessive. Mais nous allons manquer de cendres. Je vais peut-être en demander chez Mme Homais ?
EMMA. — Si tu veux.
FÉLICITÉ. — Et pour ce soir, qu'est-ce que je mets ?
EMMA. — Tu sais bien.
FÉLICITÉ. — M. Léon reste à dîner ?
EMMA. — Oui. Monsieur l'a invité. Tu plieras les serviettes en bonnet d'évêque, comme je t'ai montré. Et puis il faudra faire un Souvarof.
FÉLICITÉ. — Qu'est-ce que c'est que ça ?
EMMA. — Un pot de gelée de coing renversé dans un plat, avec une crème à la vanille.
FÉLICITÉ. — Ah ! bon ! Pourquoi on appelle ça ... comme vous dites ?
EMMA. — Souvarof. C'est un nom russe.
FÉLICITÉ. — Il y a encore autre chose, madame...
EMMA. — Eh bien, dis-le...
FÉLICITÉ. — Polyte. Madame se souvient qu'il passe tous les matins soigner le cheval. Ça fait déjà quinze jours qu'on ne l'a pas payé.
EMMA. — Vraiment ?
FÉLICITÉ. — Il est dans ma cuisine.
EMMA. — Je n'ai pas d'argent maintenant. Fais-moi penser ce soir à en parler à Monsieur. (Tintement de sonnette.) Va vite ouvrir. Si c'est M. Léon... Non, va.

Félicité sort. Emma se regarde un instant dans la glace, puis se rassied, prend un torchon et commence à l'ourler.

FÉLICITÉ. — C'est M. Lheureux. Il dit comme ça qu'il voudrait avoir la faveur d'être reçu par Madame...
EMMA, jetant le torchon. — Fais-le entrer.
Entre Lheureux portant un grand carton vert.
LHEUREUX. — Madame voudra bien excuser ma hardiesse à me présenter ainsi chez elle. Depuis un grand mois que le Dr Bovary est à Yonville, j'espérais chaque jour que Madame viendrait m'honorer de sa confiance.
EMMA. — C'est que je n'ai besoin de rien, monsieur Lheureux.
LHEUREUX. — On a toujours besoin d'une jolie chose. Je sais bien qu'une pauvre boutique comme la mienne n'est pas faite pour attirer une élégante. Mais Madame n'aurait qu'à commander. Je me chargerais de lui fournir ce qu'elle voudrait, tant en mercerie que lingerie, bonneterie ou nouveautés. Je vais à la ville quatre fois par mois régulièrement. On peut parler de moi aux Trois Frères ou à la Boule d'Or. Ces messieurs me connaissent comme leurs poches. Pour aujourd'hui je venais seulement montrer à Madame, en passant, différents articles dont je me trouve disposer.
EMMA. — Merci. J'ai tout ce qu'il me faut.
LHEUREUX. — Madame peut toujours donner un coup d'oeil. Quelques cols brodés. Plumetis. Mousseline appliquée sur tulle de Bruxelles. Celui-ci n'est-il pas original avec ce mélange de crochet et de relief ? Un autre en soutache. Non ?
EMMA. — Non.
LHEUREUX.- Col en piqué, plus simple et plus facile à porter ; cependant la disposition des festons lui donne beaucoup de cachet. Je peux procurer les manchettes assorties. Mais voici mieux : mignardise, la nouveauté de la saison ; on ne verra pas autre chose cette année. Et mieux encore : le fichu-bretelle Margot. C'est un modèle de chez M. Limart, rue de Rambuteau, à Paris.
EMMA. — Faites voir.
LHEUREUX. — Que Madame l'essaie seulement. Permettez. Taffetas brodé au passé. Est-il rien de plus seyant ? Cela suffit à habiller sur une robe de popeline ou de laine. Et pour une soirée, pour le spectacle, pour une fête, le fichu peut retomber dans le dos et suivre le mouvement du décolleté.
EMMA. — Décidément, non. Je vous remercie.
LHEUREUX. — Voici trois écharpes algériennes. Une occasion des plus rares. Elles sont authentiques et viennent directement du pays. Un mien neveu sert dans l'armée du général Lamoricière. Comme cela est souple, brillant, nuancé ! Et ce n'est pas tout : si vous aimez les curiosités, j'ai là quatre coquetiers ciselés à jour par des forçats dans des noix de coco.
EMMA. — Les écharpes sont jolies.
LHEUREUX. — Admirez comme l'or s'entremêle à la soie. C'est le secret des tissus mauresques.
EMMA. — Combien coûtent-elles ?
LHEUREUX. — Une misère.
EMMA. — Mais encore ?
LHEUREUX. — Une misère. D'ailleurs rien ne presse. Quand vous voudrez. Nous ne sommes pas des juifs.
EMMA. — Je vous remercie, monsieur Lheureux. Mais qu'en ferais-je ? Une honnête femme n'a pas l'emploi d'écharpes algériennes.
LHEUREUX. — Bien, bien... Comme Madame voudra. Je suis sûr que nous nous entendrons. Avec les dames je me suis toujours arrangé. Sauf avec la mienne. Et que ce ne soit pas l'argent qui vous inquiète. Je vous en donnerais plutôt s'il le fallait. Mais oui. Je n'aurais pas besoin d'aller loin pour vous en trouver. À votre service. Vous ne voulez vraiment pas que je vous laisse les écharpes ?
EMMA. — Vraiment pas. Au revoir, monsieur LheureuX.
LHEUREUX. — Enfin ! Au revoir, madame Bovary. À votre disposition. Serviteur très humble !
Il sort.
EMMA. — Comme j'ai été sage... Félicité !
FÉLICITÉ. — Madame...
EMMA. — Il faudra allumer le feu. Les soirées sont encore fraîches.
FÉLICITÉ. — Avril, c'est le mois le plus traître. J'ai de la braise à la cuisine.
Elle sort.
EMMA. — En Algérie, ce doit être déjà l'été. (Félicité revient et met le feu aux bûches.) Le facteur de la poste est passé ?
FÉLICITÉ. — Oui, madame, il n'avait rien pour nous.
EMMA. — Crois-tu qu'il pleuvra demain ? Le ciel est tout gris du côté de Neufchâtel.
FÉLICITÉ. — Il a plu à la Saint-Gervais ; alors...
EMMA. — Voilà les chevaux qui vont boire et l'angélus n'a pas sonné.
FÉLICITÉ. — Lestiboudois n'a plus d'heure ; il sonne quand ça lui chante, pour ne pas prendre sur son travail.
EMMA. — Le maître d'école se promène avec le perruquier. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien se dire comme cela, tous les jours ? Et Justin est encore à la fenêtre, à regarder par ici. Sais-tu ce que prétend M. Homais ? Il pense que si Justin vient si souvent c'est qu'il est amoureux de toi.
FÉLICITÉ. — Je crois pas ça, madame.
EMMA. — Fais attention, Félicité. Si c'était vrai, il faudrait t'appliquer à décourager ce petit. C'est le devoir quand on est honnête.
FÉLICITÉ. — Oui, madame.
EMMA. — Mme Tuvache et sa fille qui reviennent de chez Mme Caron. Quel âge peut-elle avoir, Mme Tuvache ?
FÉLICITÉ. — Je ne sais pas.
EMMA. — Et puis, qu'importe ? Ah ! va vite ouvrir, Félicité. Non. Attends.

(Elle s'assied et se met à coudre. Coup de sonnette.) Va vite !
Entre Léon.

LÉON. — Mes hommages, madame.
EMMA. — Bonsoir.
LÉON. — Je me suis permis de venir dès la fermeture de l'étude.
EMMA. — Mon mari n'est pas encore rentré. Mais asseyez-vous donc, je vous en prie. Et excusez-moi de ne pas interrompre mon travail. Il y a tant à faire dans une maison !
LÉON. — Ne vous dérangez pas pour moi. Il m'est très précieux de rester ainsi près de vous, à vous regarder tirer l'aiguille. Je pense souvent...
EMMA. — Aïe ! Ce n'est rien, je me suis piquée. Vous disiez ?
LÉON. — Je dois aller à Rouen un de ces jours. Votre abonnement de musique est terminé. Dois-je le reprendre ?
EMMA. — Non.
LÉON. — Pourquoi ?
EMMA. — Parce que..
LÉON. — Vous voulez donc l'abandonner ?
EMMA. — La musique ? N'ai-je pas bien des devoirs qui passent avant ?
LÉON. — Avec des dons comme les vôtres...
EMMA. — Je suis inquiète que mon mari soit en retard. Il est si dévoué à ses malades qu'il ne sait plus les quitter à temps.
LÉON. — J'entends tout le monde faire son éloge.
EMMA. — Les premiers jours il se morfondait parce que les clients ne venaient pas. Je vais me plaindre maintenant qu'ils viennent trop.
LÉON. — Ne vous plaignez pas. On chante ses louanges non seulement parce qu'il est un excellent médecin, mais parce qu'il est doux avec les enfants, qu'il n'entre jamais au cabaret, qu'il...
EMMA. — Oui, oui. C'est un brave homme.
(Félicité est venue allumer la lampe.) Félicité, apporte les pantoufles de Monsieur pour les mettre chauffer devant le feu.
FÉLICITÉ. — Les pantoufles ?
EMMA. — Oui, celles en tapisserie que je lui ai brodées.
FÉLICITÉ. — Bon.
Elle sort.
LÉON. — Pendant que vous cousez, voulez-vous que je vous continue la lecture de votre journal de modes, comme l'autre soir ?
EMMA. — Merci. J'ai décidé d'ailleurs de ne plus recevoir désormais ni la Corbeille ni le Sylphe des salons. Pour quoi faire, je vous le demande ? Je n'irai plus au bal et n'ai pas à être « élégante » quoi qu'en dise Lheureux.
LÉON. — Pour un peu, vous parleriez comme notre bonne Mme Homais : « Moi, je ne m'intéresse pas à la toilette parce que je n'ai jamais pu mettre de corset. »
EMMA. — Ne riez pas. C'est elle qui a raison. Une mère de famille ne se préoccupe pas de fanfreluches.
Félicité apporte les pantoufles et sort.
LÉON. — Je me suis juré de vous parler ce soir...
EMMA. — Voulez-vous, s'il vous plaît, me passer un autre torchon ? Merci.
LÉON. — Madame...
EMMA. — Eh bien, parlez.
LÉON. — Il y a autour de vous une telle paix, un tel calme...
EMMA. — Un tel calme ? Oui. Ce n'est peut-être pas le bonheur ; mais c'est quelque chose qui lui ressemble, un peu.
LÉON. — Et vous en êtes contente ?
EMMA. — Moi !... Il le faut bien.
LÉON. — Vous n'étiez pas faite pour cela.
EMMA. — Qu'en savez-vous ?
LÉON. — Avant votre arrivée, je le connaissais aussi, ce calme. Et chaque matin j'espérais pour la journée quelque chose qui m'en délivrerait. Comme un marin en détresse guette une voile sur la mer.
EMMA. — Une voile...
LÉON. — Chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'angoisses ou de félicités, qu'importe, pourvu qu'il vienne !
EMMA. — Monsieur Léon, soyez assez bon pour régler la lampe qui file.
LÉON. — Vous êtes venue...
EMMA. — Encore un peu. Merci. Vous parlez comme un enfant. Peut-être aurais-je dit les mêmes choses, jadis. Mais quand des années passent, à la file, toujours pareilles, sans rien apporter...
LÉON. — Si vous vouliez m'écouter...
EMMA. — Pour moi rien n'arrivera. Dieu l'a voulu. Que sa volonté soit faite ! Et je ne me plains pas je ne suis pas malheureuse.
FÉLICITÉ. — Voilà Monsieur !
Entre Charles.
EMMA. — Bonsoir, mon ami.
CHARLES. — Bonsoir, mon petit chat.
EMMA. — Tu t'es bien fait attendre.
CHARLES. — Bonsoir, monsieur Léon.
EMMA. — Je commençais à m'inquiéter.
CHARLES. — Mais il n'est pas plus tard que d'habitude. Je rentre toujours à la même heure. J'ai été dans le bourg, chez Tastemain, chez Langlois — le petit est sur pied à présent — puis jusqu'à Buchy faire une saignée au père Courvier, et aux herbages Saint-Laurent pour la maîtresse Prentout.
EMMA. — Je vais les inscrire tout de suite.
CHARLES. — Figurez-vous que ma femme tient maintenant registre de mes visites et m'a déclaré que c'était elle qui enverrait leurs notes aux clients. Ils recevront des lettres mieux tournées que les miennes. Ça fait plaisir de se retrouver chez soi !
EMMA. — J'ai préparé tes pantoufles.
CHARLES. — Oh ! que tu es bonne de penser à des choses pareilles ! Mais pourquoi justement ce soir ?
EMMA. — M. Léon permettra que tu changes de chaussures.
LÉON. — Voyons !
CHARLES. — Ma femme me reproche toujours mes grosses bottes avec leurs plis au cou-de-pied. Pourtant, c'est bien assez bon pour la campagne.
EMMA. — Félicité, tu peux mettre le couvert.
FÉLICITÉ, en coulisse. — Bien, madame.
CHARLES. — Je suis sûr que vous en étiez encore à parler de vos lectures. Comment absorbez-vous tant de livres que ça ? Moi, je reçois seulement la Ruche médicale, pour me tenir au courant, et j'essaie tous les soirs d'en lire un peu. Mais pas plutôt j'ai le nez dessus, voilà que je m'endors. C'est plus fort que moi.
EMMA. — Mon mari n'a pas d'ambition.
LÉON. — Vous êtes l'image même du bonheur.
CHARLES. — C'est vrai que nous ne sommes pas à plaindre. N'est-ce pas, Emma ?


 

 
CINQUIÈME TABLEAU

Devant la porte de l'église. En mai, fin d'après-midi.

Des voix aiguës entonnent un cantique. Emma s'arrête à écouter chanter. Entre l'abbé Bournisien.

Au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour !
J'irai la voir un jour,
Au ciel, dans sa patrie,
Oui, j'irai voir Marie,
Ma joie et mon amour.
Au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour !


EMMA. — Monsieur le curé...
BOURNISIEN. — Oh ! madame Bovary ! Excusez-moi, je ne vous remettais pas. C'est que, soit dit sans vous offenser, je n'ai guère l'habitude de vous rencontrer dans mon église.
EMMA. — Vous m'y verrez souvent à présent. La dévotion seule peut me sauver.
BOURNISIEN. — Elle est en effet nécessaire au salut.
EMMA. — N'importe quelle dévotion, pourvu que j'y courbe mon âme et que l'existence entière y disparaisse.
BOURNISIEN. — C'est une bonne pensée. Encore ne faut-il rien exagérer. Quand vous dites, par exemple, n'importe quelle dévotion...

LES CHANTEUSES, dans l'église.
J'irai la voir un jour,
Du ciel elle est la Porte,
Sa douce main me porte
À l'éternel séjour.

BOURNISIEN. — Ce sont les jeunes filles qui m'attendent pour l'exercice du mois de Marie.
EMMA. — J'ai reconnu le cantique. Nous le chantions au pensionnat. Je l'écoutais quand vous êtes arrivé, et il me semblait revoir les grands chandeliers de l'autel, les vases pleins de fleurs et le doux visage de la Sainte Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait.
BOURNISIEN. — C'est que ces dames ursulines sont assez à l'aise pour se payer de l'encens de première qualité. Dans nos pauvres paroisses, il faut se contenter d'un mélange où il entre, hélas ! beaucoup de résine. La fumée n'est pas aussi bleue.

LES CHANTEUSES
Au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour !

EMMA. — C'était le bon temps. J'aurais dû me faire religieuse.
BOURNISIEN. — Si le Seigneur ne vous a pas appelée, c'est qu'il vous destinait au mariage. On peut se sanctifier dans tous les états. Mais, pardonnez-moi, il faut que j'aille rejoindre ces enfants. Et je ne vous ai même pas demandé si vous vous portiez bien.
EMMA. — Non. Je souffre.
BOURNISIEN. — Eh bien, moi aussi. Ces premières chaleurs vous amollissent étonnamment. Enfin, que voulez-vous ? Nous sommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul.
EMMA. — Je me sens molle et abandonnée comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête.
BOURNISIEN. — Par exemple ! Et qu'en pense M. Bovary ?
EMMA. — Lui...
BOURNISIEN. — Il ne vous ordonne pas quelque chose ?
EMMA. — Ce ne sont pas les remèdes de la terre qu'il me faudrait.

LES CHANTEUSES
J'irai la voir un jour.
J'irai m'unir aux anges
Pour chanter ses louanges
J'irai la voir un jour.

BOURNISIEN. — Le docteur lui-même, comment va-t-il ? Toujours fort occupé, sans doute ? Nous sommes certainement les deux personnes de la paroisse qui avons le plus à faire. Mais il est médecin des corps, et moi, je le suis des âmes.
Il rit.
EMMA. — Oui. Vous soulagez toutes les misères, n'est-ce pas ?
BOURNISIEN. — Ne m'en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin même il a fallu que j'aille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait l'enfle. Ils croyaient que c'était un sort. Allez, les cultivateurs sont bien à plaindre.
EMMA. — Il y en a d'autres.
BOURNISIEN. — Assurément. Les ouvriers des villes, par exemple.
EMMA. — Ce ne sont pas eux...
BOURNISIEN. — Si bien. J'ai connu là de pauvres mères de famille qui manquaient même de pain.
EMMA. — Mais celles, monsieur le curé, qui ont du pain et qui n'ont pas...
BOURNISIEN. — De feu, l'hiver ?
EMMA. — Eh ! qu'importe !
BOURNISIEN. — Comment ? qu'importe ! Il me semble, à moi, que lorsqu'on est bien chauffé, bien nourri...
EMMA. — Mon Dieu ! Mon Dieu !
BOURNISIEN. — Vous vous trouvez gênée ! La digestion sans doute ? Il faut rentrer chez vous, madame Bovary, et boire un verre d'eau fraîche avec de la mélisse.
EMMA. — Pourquoi ?
BOURNISIEN. — J'ai cru qu'un étourdissement vous prenait. Mais n'aviez-vous pas à me demander quelque chose ?
EMMA. — Rien, rien...

LES CHANTEUSES
Au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour !

BOURNISIEN. — Cette fois il est grand temps. Ne voulez-vous pas être des nôtres au mois de Marie ? Non ? Vous me disiez tout à l'heure...
EMMA. — Trop tard.
BOURNISIEN. — A peine 6 heures. Mais, si votre ménage vous réclame, les devoirs d'état passent toujours les premiers. Meilleure santé, madame. Mes respects à monsieur votre mari.
Le curé rentre dans l'église. Emma s'en va.

LES CHANTEUSES
J'irai la voir un jour,
C'est la sainte espérance
Qui calme la souffrance
Des fils de son amour.
Au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour !


 
 

SIXIÈME TABLEAU

Chez les Bovary. La salle. Un matin de juin. Emma lit devant la fenêtre.


Entre Félicité.
FÉLICITÉ. — Madame, c'est Justin. Il arrive cn courant. Il veut à toute force vous voir. J'ai eu beau lui dire...
EMMA. — Bon. Laisse-le venir. Félicité fait entrer Justin et sort.
JUSTIN. — Ah ! madame !
EMMA. — Qu'y a-t-il, Justin ?
JUSTIN. — Voilà, madame. Tout à l'heure, j'étais dans le laboratoire ; j'ai entendu entrer dans la pharmacie et parler avec M. Homais... C'était... c'était M. Léon.
EMMA. — Oui, je l'ai vu passer. Eh bien ?
JUSTIN. — Il disait qu'il partait ce matin.
EMMA. — Il va à Rouen ?
JUSTIN. — Non, à Paris.
EMMA. — À Paris... Pour longtemps ?
JUSTIN. — Pour toujours.
EMMA. — Comment ?
JUSTIN. — II s'en va tout à fait.
EMMA. — Alors ?
JUSTIN. — Alors j'ai pensé que M. Homais vous apporterait bientôt la nouvelle et que M. Léon allait venir... mais qu'il valait mieux que vous sachiez avant.
EMMA. — Pourquoi vaudrait-il mieux ?
JUSTIN. — J'avais cru bien faire. Je vous demande pardon.
EMMA. — Ton patron... Sauve-toi par la cour, Justin ! merci.

Il est sorti, Emma se cache le visage dans les mains, puis au coup de sonnette se redresse et semble lire, bien calme, quand entre Homais.
HOMAIS. — Mes hommages. Vous êtes au courant de l'événement ?
EMMA. — Quel événement ?
H0MAIS. — Notre jeune homme s'en va.
EMMA. — Quel jeune homme ?
HOMAIS. — Mais Léon. Nous le mettons tout à l'heure en voiture.
EMMA. — Il va à Rouen ?
HOMAIS. — Non, à Paris.
EMMA. — Vraiment ? Il compte y rester longtemps ?
Homais. — Il va s'y établir, figurez-vous !
EMMA. — C'est une surprise.
HOMAIS. — On peut le dire. Vous êtes une femme de tête, madame Bovary. Mais ma femme, qui est plus sensible que vous, en est toute bouleversée.
EMMA. — Comment cela s'est-il fait ?
HOMAIS.- Il avait toujours été question qu'il aille à Paris pour y terminer son droit. Un projet dont il parlait souvent avant votre arrivée. Ces derniers temps on aurait pu croire qu'il y avait renoncé. Bien au contraire. Il faisait ses préparatifs en catimini ! S'il nous a tenus dans l'ignorance jusqu'au dénouement, c'est qu'il avait à coeur sans doute d'abréger au plus court l'émotion des adieux. Ne le pensez-vous pas ?
EMMA. — Sans doute.
HOMAIS. — À vrai dire, je n'avais pas manqué de remarquer en lui une certaine mélancolie, je dirais même une certaine tristesse, depuis quelques semaines. Mme Lefrançois m'a communiqué qu'il n'avait plus d'appétit et laissait la nourriture sur son assiette. Mais j'imaginais quelque histoire de jeune homme. Moi-même, quand j'avais son âge... Le gaillard sera dans la capitale comme un poisson dans l'eau. Parties fines chez le traiteur ! bals masqués ! champagne ! Il ne regrettera pas longtemps Yonville, je vous assure.
EMMA. — Oui, il oubliera vite.
HOMAIS. — Il lui faudra suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là au Quartier Latin, avec les grisettes ! (Entre Justin.)
JUSTIN. — Monsieur...
HOMAIS.- Pas un instant de répit !
JUSTIN. — On a besoin de vous tout de suite. C'est pour préparer un lait de poule.
HOMAIS. — Un lait de poule !... Toujours à la chaîne ! Je ne peux sortir une minute. Il faut, comme un cheval de labour, être à suer sang et eau ! À bientôt, madame Bovary. (Il sort.)
JUSTIN. — Voilà M. Léon.
H0MAIS, revenant. — À propos, j'ai convoqué mon marchand de cidre. C'est une affaire réglée. Je veillerai moi-même dans la cave à ce que la futaille soit bien placée...
EMMA. — Oui, oui...
JUSTIN. — Monsieur...
HOMAIS. — Quel collier de misère !

Sortent Justin et Homais. Emma debout, immobile et tendue, attend Léon. Il entre.

LÉON. — Je viens...
EMMA. — Je sais.
LÉON. — Le docteur n'est pas là ?
EMMA. — C'est l'heure de sa tournée.
LÉON. — Vous voudrez bien lui faire mes adieux et le remercier de ses bontés.
EMMA. — Je n'y manquerai pas. Il va pleuvoir ; avez-vous un manteau ?
LÉON. — Oui.
EMMA. — À nos premières rencontres, vous m'aviez parlé de ce que serait votre existence à Paris. Comptez-vous toujours prendre des leçons de guitare ?
LÉON. — Oui.
EMMA. — Et mettre sur votre cheminée une tête de mort avec deux fleurets en sautoir ?
LÉON. — Écoutez-moi, je vous en supplie.
EMMA. — A quoi bon ?
LÉON. — Il faut que vous sachiez ce que vous représentez pour moi. Lorsque vous êtes entrée dans ma vie...
EMMA. — Je n'y suis pas entrée.
LÉON. — Je suis maladroit. Je voulais dire...
EMMA. — Dites... Dites toujours.
LÉON. — Je garderai le souvenir impérissable des jours passés près de vous. Je reverrai sans cesse vos joues pâles, vos bandeaux lisses, vos grands yeux, votre démarche d'oiseau... C'est un sentiment très profond et qui ne doit pas vous offenser... J'ai cru que j'allais vous aimer.
EMMA. — Vous avez cru.
LÉON. — Il faut me pardonner. J'ai compris quel être exceptionnel vous êtes ; j'ai lu sur votre front l'empreinte d'une prédestination sublime. Quand je vous ai contemplée si vertueuse, si pieuse, si triste et si calme à la fois, je me suis repenti d'avoir failli vous aimer comme une femme.
EMMA. — Vous avez failli.
LÉON. — Mais c'est fini : je vous vénère comme une sainte. Vous planez au-dessus de moi, hors de la chair, hors de la vie. Me pardonnez-vous de ne pas l'avoir reconnu tout de suite ?
EMMA. — Oui.
LÉON. — Voulez-vous me donner votre main ?
EMMA. — Voilà.
LÉON. — Adieu, adieu !
EMMA. — Oui, adieu. Partez !

(Droite et glacée, elle le regarde partir, attend encore, puis, quand la porte de la rue s'est refermée, elle se met à rire, d'un rire de folle.)

Une sainte ! Une sainte ! Te voilà contente, j'espère ! Cette vertu qui promettait de repousser l'amour, s'il osait venir ! L'amour n'a même pas osé. Il y a de quoi être fière ! (Elle s'effondre en sanglotant.) C'est beau, hein ! l'isolement, le devoir, le sacrifice ! C'est beau un coeur qui grelotte et un corps inutile ! La rose mystique... Idiote !
FÉLICITÉ, accourant au bruit. — Madame, qu'est-ce que... Madame !
EMMA. — Laisse-moi, ce, n'est rien.
FÉLICITÉ. — Je vais aller chercher Monsieur.
EMMA. — Non, pas la peine, ce sont les nerfs, C'est déjà passé, tu vois.
FÉLICITÉ. — Sauf votre respect, vous vous usez, madame, à rester dans votre fauteuil avec vos livres. Je sais pas à quoi que vous pouvez penser et repenser comme ça des heures durant, sans plus remuer bras et jambes qu'une sainte de bois. (Emma recommence à sangloter.) Les nerfs sont noués, c'est sûr. Pourquoi ne pas le dire à Monsieur ?
EMMA. — Je ne veux pas. Je te défends de lui en parler...
FÉLICITÉ. — Bien, madame, bien. Cependant...
EMMA. — Tais-toi !
FÉLICITÉ. — Vous êtes justement comme la Guérine, la fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet. Elle était si triste qu'à la voir debout sur le seuil de sa maison elle vous faisait l'effet d''un drap d'enterrement. Les médecins n'y pouvaient rien, ni les curés non plus. Quand ça la prenait trop fort, elle s'en allait toute seule au bord de la mer et pleurait sur les galets. Paraît que ça lui a passé après son mariage.
EMMA. — Moi, c'est après le mariage que ça m'est venu. (Un orgue de Barbarie moud une valse.) Oh ! cette musique ! Fais-la donc taire !
FÉLICITÉ. — J'y vais.
EMMA. — Non, attends. Qu'est-ce que c'est ?
FÉLICITÉ. — Un aveugle qui tourne un petit orgue.
EMMA. — Un air qui vient de Paris.
FÉLICITÉ. — C'est drôle, il y a devant comme un théâtre, avec une espèce de salon et des marmousets pas plus hauts que le pouce qui virevoltent. Madame ne veut pas venir voir ?
EMMA. — Non. Cette même valse, il y a de vrais salons où des femmes comme moi la dansent en s'abandonnant dans les bras de leur cavalier. (Elle fredonne un instant.) Va, Félicité, donne-lui un écu.
FÉLICITÉ. — Un écu !
EMMA. — Va, je te dis, va donc ! (Félicité sort.) La même valse... (Elle fredonne à nouveau. Un violon irréel continue le thème.) La même valse... (Elle se lève et se met à valser, lentement d'abord, comme entraînée par un danseur imaginaire.) ... dans tes bras... (Elle tournoie, les mains accrochées à du vide, puis, la tête renversée, les yeux clos, offre ses lèvres à une bouche absente, tandis que la valse s'amplifie à un invisible orchestre.) ... Toi que je ne connais pas, mon bien-aimé...


RIDEAU