DÉRIVÉS
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Réécritures et suites de Madame Bovary

Lionel ACHER
Université de Rouen

1
On connaît les paroles de la chanson de G. Brassens : "… on s'aperçut que le mort avait fait des petits”. Ce sont précisément ces petits dont nous voudrions parler aujourd'hui. Il s'agit d'un certain nombre de textes se présentant comme des œuvres originales complètes en elles-mêmes (et non pas de simples citations), mais présentant toutes le trait commun de constituer de véritables palimpsestes du roman de Flaubert, Madame Bovary. On sait ce qu'est un palimpseste : un parchemin dont au moyen âge, par mesure d'économie, on effaçait l'écriture première pour pouvoir écrire à nouveau dessus et qui se trouve ainsi dans la plupart des cas laisser deviner les traces d'un premier texte sous les signes d'un texte postérieur surajouté. G. Genette, dans un essai intitulé Palimpsestes, La littérature au second degré utilise cette métaphore pour qualifier tous les phénomènes d'intertextualité, c'est-à-dire de relations unissant plus ou moins explicitement un texte à un autre. De tous ces rapports possibles, il dégage plus spécifiquement le cas de l'hypertextualité qu'il définit en ces termes : "J'entends par là toute relation unissant un texte B (que j'appellerai, bien sûr, hypertexte) à un texte antérieur A (que j'appellerai, bien sûr, hypotexte) sur lequel il se greffe d'une manière qui n'est pas celle du commentaire"[1]. Dans le cas présent, il s'agira donc de récits ou de romans (les hypertextes) qui se greffent à l'évidence avec plus ou moins d'originalité, de qualité ou de bonheur, sur un hypotexte, Madame Bovary de Flaubert.

2
Ces textes sont au nombre de cinq, à savoir par ordre chronologique de publication :
1) Patrick Meney, Madame Bovary sort ses griffes, La Table Ronde, 1988.  
2) Raymond Jean, Mademoiselle Bovary, Actes Sud, 1991.  
3) Maxime Benoît-Jeannin, Mademoiselle Bovary, Belfond, 1991.
4) Jacques Cellard, Emma, oh ! Emma / Balland, 1992.
5) Laura Grimaldi, Monsieur Bovary, 1991 en Italie, traduit en 1995 aux éditions Métailié.

3
On peut, en premier lieu, opérer un classement de ces ouvrages en prenant comme critère le rapport diégétique de ces hypertextes à l'hypotexte, ou, pour parler plus simplement, en considérant à quel moment se situent leurs histoires sur l'axe du temps par rapport à celle de Madame Bovary que l'on peut dater selon certaines reconstitutions[2], d'octobre 1828 à 1856 (la croix d'honneur d'Homais) avec mentions particulières pour la mort d'Emma (mardi 24 mars 1846 (?)) et celle de Charles en août 1847(?).

4
Les romans 5 ( MB.) et 4 ( E.O.E.) sont dans leur majeure partie contemporains de l'histoire même de Mme Bovary pour la raison simple qu'ils en sont des réécritures. Ils ne divergent du point de vue temporel de l'œuvre de Flaubert que sur la fin. Dans MB., Charles ne meurt pas au dernier chapitre : il trouve la paix auprès de Justin. "Il me plaît aussi de penser, écrit Laura Grimaldi dans sa postface, que Monsieur Bovary et Justin vécurent heureux et contents". Dans E.0.E., Emma est encore vivante à la dernière page (en 1856) et, même, elle survit à Charles qui, lui, est mort par une nuit de l'hiver 1855.

5
Les textes de Raymond Jean (N° 2) et de Maxime Benoît-Jeannin (N° 3), comme leurs titres l'indiquent, Mademoiselle Bovary, s'inscrivent dans la continuité temporelle (diégétique) du roman de Flaubert dont ils prennent l'antépénultième paragraphe[3] comme point de départ. La narration de Benoît-Jeannin enchaîne immédiatement sur Madame Bovary puisqu'elle commence au moment où Berthe quitte Yonville à bord de l'hirondelle après l'enterrement de son père (donc en 1847) pour se rendre chez sa grand'mère et se poursuit jusqu'en 1866, date à laquelle elle disparaît en Amérique, quelque part du côté de Baltimore : "Berthe entrait pour de bon dans la légende, cette apothéose de la vie rêvée" (p. 32). Raymond Jean, lui, retrouve Berthe "le soir même de son vingtième anniversaire" au sortir de la filature de coton et lui fait vivre une “étrange aventure” qui dure quelques semaines (p. 7). Cependant il y a là un problème de datation : les vingt ans de Berthe doivent se situer vers 1861, or, p. 32, il est dit que Gustave a cinquante-cinq ans, ce qui nous met en 1876, date qui se trouve corroborée par des détails du texte. Problème!?

6
Avec le roman n°1, Madame Bovary sort ses griffes, nous entrons dans la fantaisie la plus totale. Nous sommes dans les années 1980. Flaubert, toujours vivant apporte à son éditeur le manuscrit de Madame Bovary que celui-ci refuse (p. 11/12):

7
"- Est ce à dire que Flaubert n'a pas de talent? s'offusqua l'écrivain.
- Pas vraiment, rassura l'éditeur. Mais vous ne passez plus. C'est cela, vous ne passez plus auprès du public. Vous êtes lourdaud. Vous ne trouvez pas votre créneau. Plus exactement, vous tapez à côté du créneau le plus porteur, là où la plus-value pub est la plus forte.
- La plus-value pub ?
Flaubert ne comprenait rien à ce langage. Il était assommé, dépassé. Plus sonné qu'indigné. Il s'était trompé de siècle, à moins qu'on ne lui fît une farce, ce qui est rarement le genre des éditeurs".

8
Flaubert accepte finalement de réécrire son texte en le mettant totalement au goût du jour et, notamment, en y introduisant le plus possible de publicités. Cela donne une Madame Bovary entièrement "rewritée" (sic) où l'on ne reconnaît plus que de temps à autre des traces du texte du XIXe Siècle au milieu d'un délire d'aventures modernisées et d'un déluge de slogans et de marques publicitaires. Ce n'est pas sans raison que l'auteur qualifie lui-même son ouvrage d'"iconoclaste" (p. 24). Néanmoins les grandes lignes de l'histoire de Mme Bovary demeurent, même si l'esprit en est complètement perdu.

9
La deuxième manière de considérer ces textes sera de les regarder sous l'angle de l'utilisation et de la présence de l'histoire même d'Emma. Il faut alors distinguer deux ensembles : d'un côté, les hypertextes véritables, c'est-à-dire les réécritures comme les romans 1, 4 et 5 : de l'autre, les suites, les textes 2 et 3.

10
Des trois réécritures, la plus fidèle à l'histoire d'Emma est incontestablement Monsieur Bovary de Laura Grimaldi. On y retrouve exactement le même déroulement chronologique, les mêmes faits et, mis à part quelques détails quelquefois étonnants[4], on pourrait croire que ce roman n'est qu'une version abrégée de l'hypotexte du XIXe Siècle. La grande innovation de Laura Grimaldi, la différence fondamentale qu'elle introduit dans la narration et qui suffit à tout bouleverser, est en fait une trouvaille technique fort simple : le changement de focalisation (ou changement de point de vue). Lorsque le narrateur (ou Flaubert) se veut objectif, regard apparemment impartial sur les événements, Laura Grimaldi fait de même. Mais, dès que le narrateur épouse plus ou moins, par le discours indirect, indirect libre ou narrativisé, le point de vue d'Emma (focalisation interne), Laura Grimaldi adopte le point de vue de Charles. Elle prend résolument parti pour Charles contre Emma et Flaubert. Elle le proclame dès sa préface : "Eh bien. Monsieur Flaubert : Monsieur Bovary c'est moi" (p. 10). Et, dès les premières phrases de sa narration, les choses sont nettes:  

11
"On ne saurait nier que les femmes furent la ruine de Charles Bovary et que même s'il en vint à commettre des actes répréhensibles, il y fut sérieusement poussé par le comportement des dames qui saccagèrent son existence, à commencer par sa mère pour finir par sa deuxième femme, Emma, qui l'inscrivit dans l'Histoire en tant qu'exemple même du cocu".

12
Ce sont ces "actes répréhensibles" qui donnent toute sa saveur au changement de focalisation. Charles, personne ne le saura jamais, est un assassin tranquille et impuni. Mis sous l'étouffoir par sa mère, rejeté de ses condisciples, il a passé sa jeunesse à chasser et à étrangler des lézards. Marié à la veuve Dubuc, il étouffe sous ses étreintes:

13
"Et Charles, le visage pressé contre le cou rugueux si semblable à celui d'un lézard, imaginait qu'il le serrait jusqu'à en arracher le dernier soupir dans un ultime râle". (p. 26).

14
Quelque temps après, il dissimule un éclat de verre dans la tasse de chocolat épais que sa femme boit avec avidité tous les soirs:

15
"Quand le tesson lui coupa la carotide comme Charles l'avait espéré, elle n'écarquilla même pas les yeux, elle les dilata à peine, émettant un léger gémissement. Pour une fois, un son aimable sortait de cette gorge. Immédiatement après, un grand flot de sang inonda le drap et la chemise de nuit et continua à couler et à couler.

16
Et la première femme de Monsieur Bovary débarrassa le plancher". (p. 29)

17
Des années plus tard, parfaitement conscient des infidélités d'Emma mais ayant rongé son frein en silence, Charles, le soir de la saisie, finit par dire à sa femme : "Figure-toi que je sais tout". Emma se met alors en colère et quitte précipitamment la maison.

18
"Charles resta assis et attendit qu'elle revînt. Il savait très bien que sa femme ferait semblant de s'empoisonner et qu'elle avalerait seulement une dose insignifiante de n'importe quoi, prenant soin de bien la mesurer pour qu'elle ne lui fasse aucun mal. De l'arsenic, avec un peu de chance. Oui, de l'arsenic. Charles en avait une certaine quantité dans son cabinet, dans un tiroir fermé à clé". (pp. 101-102).

19
Et quand sa femme revient de chez Homais et lui joue la comédie de l'empoisonnement, lui, lui joue la comédie de la soigner avec les deux cachets bourrés d'arsenic qu'il a préparés.

20
"Tiens, ma chère, prends ça" dit-il en lui tendant les cachets et un verre d'eau. "Ça calmera la douleur".
Emma secoua la tête : "Non, je ne veux rien. Je veux seulement mourir".
"Justement" murmura Charles, et il lui agrippa le nez avec deux doigts pour l'empêcher de respirer par les narines et pour la forcer à ouvrir la bouche. "Tiens !" siffla-t-il ensuite et il jeta les cachets au fond de sa gorge et déversa l'eau du verre dans la gueule grande ouverte”. (p. 103-104).

21
Et c'est ainsi que Charles devient le premier "serial killer" du Pays de Caux!

22
Les grandes lignes de l'histoire d'Emma (l'enfance et l'adolescence, le mariage avec Charles, les amours avec Léon et Rodolphe) se reconnaissent dans E.0.E. de J. Cellard, mais simplement dans la trame générale et au prix d'un nombre considérable de modifications. Décalage diégétique (par exemple, Berthe naît en 1850 et à Tostes) ; disparition quasi totale de certains chapitres (par exemple, 1ère P. chap. IV, celui de la noce, ou, 2e P. chap. VIII, celui des comices réduit à 15 lignes) ou expansion démesurée de certains (par exemple, la scène du fiacre qui dure 8 pages) ; variantes et ajouts (Justin entre au service des Bovary et devient l'amant d'Emma) ; on n'en finirait pas de recenser toutes les altérations apportées à l'hypotexte du XIXe Siècle. J. Cellard se livre à une sorte de jeu de déplacement d'éléments originels toujours reconnaissables mais disposés autrement sur l'axe du temps, à une sorte de “combinatoire” pour reprendre par analogie le terme que A. Robbe-Grillet utilise à propos de la construction de ses films. Mais, à partir du chap. VIII de la 2e partie et dans la 3e, l'histoire d'E.O.E. s'émancipe de celle voulue par Flaubert, l'inverse et la prolonge. Emma se prostitue à Rouen avec le baron d'Estouval (en 1853) et, plus platoniquement, avec le notaire Guillaumin. Charles meurt une nuit d'hiver 1855 suite aux révélations des infidélités de sa femme que lui a faites sa mère. Emma quitte alors Yonville pour Paris avec Justin qui finit par lui dérober ses économies. Elle se prostitue alors dans “une maison de société” (p. 402), aux Roses de Cythère.

23
Enfin, toujours dans le cadre précis des réécritures de l'histoire même d'Emma, il y a l'inénarrable BSG (N° 1). On l'a vu, Flaubert est obligé de réécrire son roman dans le contexte des années 1980. Il crée donc une histoire 2, contemporaine, sponsorisée par des marques publicitaires, où l'histoire 1 (de 1856) ne subsiste plus que comme une trame événementielle lointaine, de même qu'un paysage familier noyé dans le brouillard ne se devine plus qu'à certains signes qui rappellent vaguement quelque chose, devenus esquisse d'une image que seule conserve la mémoire. Je me contenterai de donner quelques exemples parmi les plus réjouissants. "Flaubert réalisa que la veuve Dubuc ne passait plus. Elle n'était pas publigénique. Il tenta de revoir son look et l'écriture au goût du jour" (p. 31), mais il abandonne, ce n'est pas la veuve Cliquot ! Charles devient médecin à Saint-Tropez, cherche une femme par 36-15 et finit par rencontrer Emma dans une ferme, La Madrague. Après leur mariage, ils bénéficient de la notoriété de la 1ère Emma Bovary, celle du XIXe Siècle et deviennent, grâce à leurs supports publicitaires, de véritables vedettes. Ensuite, Emma, en 2e partie, tente l'aventure américaine. Au Texas, à New Yonville, elle rencontre la veuve Lefrançois et un grand noir, Léon-John. Mais le grand amour, elle le connaît avec Starsky jusqu'au jour où Hutch vient lui signifier son expulsion des Etats-Unis (p. 196) alors qu'elle voudrait y rester:

24
"- Non, répliqua Hutch. Nous avons tous perdu la tête. Nous devons nous reprendre. Madame Bovary quittant son mari pour un policier américain, ça se terminerait en incident diplomatique. J'ai reçu des instructions pour vous conduire auprès de votre mari."

25
Quand Charles et Emma quittèrent l'Amérique, Mme Bovary était enceinte. Revenue à Yonville, Emma accouche d'une petite “Nuit Noire” et, finalement, elle meurt empoisonnée après avoir eu, quelques instants avant sa mort, ce dialogue avec Charles (p. 277):

26
"Contre toute attente, elle prétendit un instant qu'elle allait mieux. Elle voulut se lever pour les Dossiers de l'écran, consacrés, disait-elle, à l'infidélité. Elle voulait y participer. Charles protesta :

27
- Emma, sois raisonnable Aujourd'hui, vendredi, c'est Apostrophes...
- Quel est le thème ?
- Les plagiats en littérature.
- Je suis inimitable. Ça ne me concerne pas."

28
Comme on peut le voir, ces trois réécritures de Mme Bovary présentent trois formes de réexploitation mettant en jeu trois techniques différentes : le premier roman, M.B. repose sur un changement de focalisation ; le deuxième sur une combinatoire, expansion/réduction/redistribution ; le troisième sur une transposition dans le temps, dans l'espace et sur une modernisation culturelle débridée.

29
Le destin de Berthe, tel que l'imaginent les textes 2 et 3, est inséparable de celui de sa mère. Berthe entre dans l'avenir les yeux tournés vers le passé.

30
Dans le récit de Raymond Jean, Berthe, le soir même de son vingtième anniversaire, reçoit de Napoléon Homais, le fils du pharmacien, un livre Madame Bovary. Ce qu'elle y découvre la pousse à aller demander des comptes à l'auteur, ce qu'elle fait dès le dimanche suivant. Gustave justifie comme il peut certains passages qu'elle lui lit, notamment ceux qui concernent la scène du fiacre, l'ardeur amoureuse de sa mère et les souvenirs de sa propre enfance à elle, Berthe. Berthe, d'abord indignée : "- On n'écrit pas ces choses-là !", se laisse peu à peu séduire par le vieux "cruchard", lequel, de son côté, auprès de cette jeunette, se sent ragaillardi[5]. "C'est ainsi que, contre toute attente, elle se retrouva dans le lit du Maître" (p. 37).

31
Dans le roman de Maxime Benoît-Jeannin, ce n'est que progressivement que le passé d'Emma envahit le présent de Berthe et, même, conditionne son avenir. Le roman développe l'antépénultième paragraphe de l'œuvre de Flaubert et le prolonge. Nous voyons mourir tous les personnages qu'a connus sa mère, sauf Léon dont nous n'apprenons rien et Rodolphe qui, lui, à un peu plus de cinquante ans, est bien vivant. A la suite de circonstances pour le moins romanesques, Berthe, à 16 ans, devient la maîtresse de l'ancien amant de sa mère et se retrouve enceinte. Rodolphe lui rachète la ferme des Bertaux et, lorsqu'elle a dix-huit ans l'épouse : elle est désormais la châtelaine de la Huchette. Mais surtout, en revenant sur ses propres souvenirs, grâce aux lettres de Léon découvertes aux Bertaux, aux confidences de Rodolphe, qui ne lui cache rien de sa liaison avec Emma à l'exception de la fin de celle-ci, elle reconstitue petit à petit quel fut le destin de sa mère. Après la mort de Rodolphe (décédé, il faut le dire en plein accomplissement de ce qui n'est plus pour Berthe que le devoir conjugal), celle-ci apprend de Justin, avec qui elle a sympathisé, à quelles extrémités financières Lheureux avait conduit Emma et comment elle mourut. Berthe décide alors de venger sa mère et, ayant retrouvé l'usurier florissant à Paris, l'empoisonne avec de la mort-aux-rats. A partir de là, Berthe mène une vie de "lionne" dans les lieux les plus chics d'Europe, puis disparaît en Amérique, quelque part du côté de Baltimore. Ce qu'elle ne saura jamais, c'est que le jeune homme, Jérôme de Villiers qu'elle a failli épouser et dont elle était enceinte au moment de leur séparation, était en réalité son demi-frère:

32
"Le père naturel de Jérôme était un médecin de campagne, celui-là même que les parents de Caroline avaient appelé au chevet de leur fille, l'officier de santé Charles Bovary. Marié depuis peu à une veuve sans beauté, le misérable avait profité de l'occasion” (p. 324).

33
Ces deux textes, fondant en apparence leur argument sur un prolongement diégétique de l'histoire d'Emma, proposent en réalité pour l'essentiel une mise en scène rétroactive, une lecture rétrospective de l'œuvre de Flaubert.

34
Il convient maintenant, me semble-t-il, de pousser plus loin l'analyse et de nous demander très sérieusement, quelles que soient les libertés prises par ces textes par rapport à l'hypotexte, la Madame Bovary originelle, de quoi témoignent ces réécritures et suites.

35
Je distinguerai quatre points.

Constatons d'abord que ces cinq œuvres se situent dans une zone intermédiaire entre le pastiche et la parodie. Pasticher ou parodier, c'est évidemment imiter et, d'une certaine manière, rendre hommage à la notoriété, à la qualité, à l'excellence de l'œuvre première. Cela ne peut se faire dans le cas présent que sur la base d'une connaissance parfaite de la construction, de la thématique de Madame Bovary et de l'écriture de Flaubert. C'est ainsi que, dans les cinq textes qui nous intéressent, des passages ou épisodes sont repris, développés ou résumés. On n'en finirait pas de relever les phrases mêmes de Flaubert, citées in extenso ou démarquées. Melle Bovary de Benoît-Jeannin va jusqu'à proposer exactement le même découpage formel que Mme Bovary : 3 parties avec 9 chapitres pour la 1ère, 15 pour la deuxième et 11 pour la troisième. Et même dans BSG de P. Meney, aussi farfelue que soit la modernisation de l'intrigue, il y a confrontation permanente entre la version 1 de 1857 et la version de 1988 ; discussion constante entre Emma et Flaubert sur ce qu'il convient de garder, de supprimer ou d'adapter dans la version 2 ; innutrition incessante de 1‘hypertexte par 1‘hypotexte[6].

36
En même temps, deuxième point, se manifeste une volonté de désacralisation généralisée, aussi bien dans l'évolution globale de l'intrigue que dans les ajouts et modifications de détails. Imaginer que c'est Charles qui meurt et non pas Emma (E.0.E.), que Charles est un meurtrier (MB.), que Bournisien, devenu exorciste du diocèse, meurt frappé par une foudre diabolique (Melle Bovary, N° 3), faire que Berthe assiste à une représentation de Robert le Diable de Meyerbeer de même qu'Emma a assisté autrefois à celle de Lucie de Lammermoor de Donizetti, mais, au lieu de s'enthousiasmer et de fantasmer sur Edgar-Lagardy[7] soit prise d'une crise de fou rire[8], c'est évidemment faire preuve d'un esprit iconoclaste poussant parfois, comme dans B.S.G. (N° 1), la plaisanterie jusqu'à l”'hénaurme”, comme le dirait Flaubert lui-même.

37
A cela s'ajoute une constante dans l'orientation de toutes ces réécritures ou suites, orientation bien caractéristique de notre époque. Tous ces textes font la part belle à la sexualité, voire à l'érotisme.

38
P. Meney, dans B.S.G. (N° 1), montre une Mme Bovary animée d'une frénésie amoureuse. Dans E.0.E. (N° 4), Emma prend en plus pour amant le jeune et vigoureux Justin et finit par se prostituer à Rouen, puis à Paris. Tout ce que nous avons voulu savoir sans oser jamais le demander sur la scène du fiacre, J. Cellard le décrit complaisamment des p. 217 à 225. Chez R. Jean, Berthe devient la maîtresse de Flaubert. Dans Mlle Bovary (N° 3) de Benoît-Jeannin, la fille d'Emma, au début de son mariage,

39
"délirait dans les bras de Rodolphe, à tel point que celui-ci finit par s'effrayer de ses incessantes demandes. Plus il croyait la satisfaire, plus il enflammait son désir. Il retrouvait dans la fille la folie de la mère, mais exprimée autrement. Berthe n'exigeait point de fuir dans les pays exotiques pour mener une existence romanesque, elle réclamait simplement un corps à corps infini, dans leur chambre ; comme s'il était possible de se livrer à cet exercice le jour et la nuit et tous les jours de la semaine". (p. 123)

40
et Rodolphe meurt en état d'épectase. Même la veuve Dubuc, dans MB. (N° 5), quand elle cesse de se plaindre, harcèle Charles:

41
“Parfois (et c'était encore pire), elle sortait brusquement de dessous ses draps ses longs bras secs et l'étreignait contre elle, lui soufflant à la figure son haleine acide”. (p. 26)

42
et Emma poursuit Rodolphe de “ses fureurs sacrées” (p. 55). On se souvient de la fin “Il me plaît aussi de penser que Monsieur Bovary et Justin vécurent heureux et contents”. Et si, dans E.O.E. (N° 4), Emma se prostitue, Berthe, quant à elle, se fait “lionne” dans Melle Bovary (N° 3), fait carrière dans le show-biz et pose dans Playboy (B.S.G. N° 1). Comme on le voit, l'Imaginaire de tous les auteurs de ces textes prend une direction à côté de laquelle “la couleur lascive” dont parlait l'avocat impérial Pinard fait figure d'euphémisme.

43
Il faut enfin constater que tous ces textes sont parcourus et animés par un véritable esprit de jubilation que l'on peut définir comme “le plaisir du clerc”. Le plaisir du clerc, c'est cette espèce de joie particulière qu'éprouve à l'évidence l'auteur d'une réécriture (ou d'une suite) non seulement à jouer d'une manière quelque peu iconoclaste avec un texte “sacré” (ici, l'hypotexte Madame Bovary), mais encore à nourrir la narration d'un certain nombre de clins d'œil culturels qui établissent une complicité avec le lecteur sur la base d'une communauté implicite de références. C'est ainsi que chez R. Jean ou Benoît-Jeannin, outre les personnages hérités de Madame Bovary se trouvent mêlés à l'action Félicité et le perroquet de Flaubert, ou encore Bouvard et Pécuchet, Baudelaire, les frères Goncourt. On reconnaît au passage des allusions voire des références, à Hérodias, aux Mémoires d'un fou, à la Tentation de Saint-Antoine, au Dictionnaire des idées reçues... Laura Grimaldi se sert de la correspondance. L'histoire du Second Empire est largement exploitée par Benoît-Jeannin et Cellard, et l'on n'est jamais sûr de ne pas avoir laissé passer un élément intertextuel. Par exemple, lorsque J. Cellard écrit (p. 59) “Longtemps, elle s'était couchée de bonne heure”, il évoque Proust. Ou encore (p. 91):

44
“Ils arrivèrent enfin, ces fameux Comices ! Ce fut une journée pleine de bruits et de rumeurs, d'exclamations et de mugissements, d'embrassades et de tapes, comme racontée par un idiot et ne signifiant rien”.

45
où se reconnaissent successivement Flaubert (1ère phrase du chap. VIII, 2e partie) et Shakespeare, Macbeth, V, scène V, v. 24 à 28[9]. Quant à Patrick Meney, il ne cesse de mettre à contribution la culture publicitaire, télévisuelle et littéraire de notre époque, comme dans ces deux exemples :

46
"La Buick volait de dune en dune, de lune en lune. Soudain Madame Bovary vit surgir un platane devant elle. En un éclair, elle vit Sagan et l'Aston Martin, le platane et Albert Camus.
Elle freina à mort en hurlant :
- Cramponne-toi Léon ! Je vais rejoindre mes classiques !" (p. 155).

47
Ou bien encore :

"- Parfaitement La veuve Lefrançois, pour vous servir ! C'était moi ! Vous m'avez bien laissée dans le pétrin ! Évitez de parler de pétrin, supplia Emma. Mon mari y voit toujours une allusion à la Femme du Boulanger.
- Vous vous en êtes sortie, Mère Lefrançois. Oublions ce malentendu...
- Sortie ? Pas grâce à vous ! Un monsieur très gentil, qui faisait dans le pétrole, m'a conduit jusqu'à Dallas. J.R., il s'appelait.
Soudain, la veuve leva la tête et se mit à sourire:
- Tiens, voilà notre petit chanteur. Un brave gars, un type en or. Un goldman, comme on disait au Texas." (p. 220)

48
Toutes ces remarques, au-delà des questions de contenus et des aspects que donnent à lire ces réécritures et suites, nous conduisent à une interrogation fondamentale: y-a-t-il une perspective générale dans laquelle s'inscriraient ces œuvres?

49
Peut-être assistons-nous en effet, peut-être participons-nous, même, à la naissance d'un mythe littéraire..., le mythe : Emma Bovary...

50
On peut distinguer deux catégories de mythes. Les premiers nous viennent de la nuit des temps, “du temps fabuleux des commencements”[10], et nous les connaissons par les différentes mythologies (gréco-latine, judéo-chrétienne, germanique, etc.). D'abord de tradition orale, ils se sont trouvés transcrits et exploités par des textes comme la Bible aussi bien que Oedipe -Roi de Sophocle ou les Métamorphoses d'Ovide. Les seconds, au contraire, ont pour origine une œuvre littéraire précise qui fait date et enrichit le fond culturel humain d'une figure qui va se perpétuer au long des siècles. Ainsi, Faust apparaît avec la tragique histoire du docteur Faust de Christopher Marlowe en 1601, Don Juan avec le Séducteur de Séville et le Convive de Pierre de Tirso de Molina (1630) et Robinson Crusoé en 1719 dans l'œuvre de Daniel de Foë. Comment ces personnages d'origine ont-ils pu changer de statut et devenir des mythes littéraires?

51
On peut trouver à cela quatre raisons qui se sont exercées diachroniquement:

52
1) Le héros apparaît clairement dès l'origine comme emblématique d'une attitude, d'un comportement ou d'un sentiment en face du sacré ou de la condition humaine.

53
2) Ce héros vit “une histoire que tout le monde connaît déjà” (formule de Michel Tournier dans Le Vent Paraclet, p. 189) et dont les mythèmes (ou constituants de base) sont spécifiques.

54
3) Héros et histoire deviennent objets de réécritures multiples où se reconnaissent sous des formes et des habits divers la permanence / récurrence du héros et des constituants de base (les mythèmes) hypotextuels.

55
4) Le héros, l'histoire sont suffisamment malléables pour permettre à chaque époque d'investir ces structures préexistantes de ses propres valeurs, de ses propres obsessions idéologiques, voire de ses angoisses métaphysiques.

56
Ainsi Robinson a pu devenir un mythe parce que, d'une part, le personnage et sa situation sont d'une simplicité que tout le monde connaît, et parce que, d'autre part, chaque nouveau Robinson s'inscrit dans une perspective de lecture synchronique et diachronique. Ainsi Vendredi ou les limbes du Pacifique de Tournier reprend un héros et une histoire du XVIIIe Siècle pour exprimer des valeurs du XXe siècle.

57
Il suffit d'appliquer cette grille à Emma. Tout le monde connaît Madame Bovary et l'histoire de ses amours malheureuses. Elle est tellement connue qu'en 1902 Jules de Gaultier crée le concept de “bovarysme” pour caractériser le “pouvoir qu'a l'homme de se concevoir autre qu'il n'est”. Le cinéma au cours de ce siècle nous en aura donné trois versions : Jean Renoir en 1933, Vincente Minnelli en 1949 et Claude Chabrol en 1991. Pierre Cardinal en a proposé une adaptation pour la télévision en 1974 avec Nicole Courcel. En 1976, Nicole Croisille chantait “je m'appelle Emma”, chanson directement inspirée de l'héroïne de Flaubert. En 1978, Madame Bovary devient un roman-photos pour l'hebdomadaire féminin “Femmes d'Aujourd'hui” (350 vignettes). On ne compte plus les emplois du nom “Bovary” par antonomase, figure qui, comme l'écrit Barthes, “a quelque chose de mythique”. Ainsi de cette petite annonce du lundi 16 février 1976 dans le Nouvel-Observateur : “Bovary, 28. Grugée par Rodolphe, cherche homme solide...” ; de la mort à Naples d'Anna Grimaldi, richissime marquise, présentée ainsi dans Matin magazine (avril 1981) : "L'assassinat d'une Bovary napolitaine fait trembler le Naples des millionnaires" ; de l'héroïne de La Régente, roman de l'écrivain espagnol Clarin, (Leopoldo Alas), présentée par un hebdomadaire de télévision en 1997 comme une Bovary ibérique...”[11]. Et maintenant, pour couronner le tout, ces trois réécritures de Madame Bovary par P. Meney, J. Cellard et L. Grimaldi, ainsi que ces deux suites de R. Jean et M. Benoît-Jeannin, sans compter celles à venir. C'est pourquoi, les points que j'évoquais précédemment : un héros emblématique, une histoire connue, la récurrence, la malléabilité étant largement en passe d'être satisfaits, il ne me semble pas exagéré d'avancer l'hypothèse que, sans que nous en ayons vraiment conscience, nous assistons et participons à la naissance d'un mythe littéraire : Emma Bovary.

58
Les phénomènes de réécriture et de suite ont le don d'agacer les puristes admirateurs des hypotextes dont ils s'inspirent. C'est oublier que sans eux nous ne connaîtrions ni le burlesque Virgile travesti de Scarron (1648-53), ni les Faust de Gœthe (1806-32), ni Ulysse de Joyce (1922) et tant d'autres grands textes. Certes, loin s'en faut, toutes les réécritures et suites ne sont pas des chefs d'œuvre. Mais il faut voir plus loin que la qualité intrinsèque de telle ou telle œuvre : il se peut que toutes participent à un degré ou à un autre à une entreprise beaucoup plus vaste comparable à ce qu'écrit U. Eco dans Le Nom de la rose à propos de la bibliothèque:

59
“Elle était donc le lieu d'un long et séculaire murmure, d'un dialogue imperceptible entre parchemin et parchemin, une chose vivante, un réceptacle de puissances qu'un esprit humain ne pouvait dominer, trésor de secrets émanés de tant d'esprits, et survivant après la mort de ceux qui les avaient produits, ou s'en étaient faits les messagers”. (p. 309).

60
Et, pour en revenir à Madame Bovary et parodier à mon tour Brassens que j'évoquais au début : “Si l'on s'aperçoit que la morte fait encore tant de petits, c'est que, décidément, la morte est bien vivante...”

61
(Texte d'une conférence de novembre 1997 ; 1republication dans le Bulletin des Amis de Flaubert et de Maupassant, 1998, n° 6).

NOTES

[1] G. Genette, Palimpsestes, La Littérature au second degré, Points-Seuil n° 257, p.13.
[2] Nous suivons ici la chronologie de Roger Bismut publiée dans le Bulletin des Amis de Flaubert et de Maupassant en mai 1973 (pp. 4-9).
[3] "Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes qui servirent à payer le voyage de Mlle Bovary chez sa grand'mère. La bonne femme mourut dans l'année même; le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton".
[4] “Charles (...) s'en allait débusquer des lézards sous les cailloux...” (p. 15). Dans le Pays de Caux!
[5] "- Je suis en train, lui dit-il un jour, de me nettoyer de l'imbécillité du monde. Tu m'y aides beaucoup. Avant, elle me salissait, aujourd'hui elle me fait rire”. (p. 50).
[6] Ainsi, au moment où Mme Bovary, revenue de son aventure américaine à Yonville, prend pour amant Rodolphe (3e P. p. 242):
"Rodolphe l'embrassa. Elle lui offrit ses lèvres et sentit tout son corps, tout son être transportés. Elle ne savait plus où elle était ni avec qui. Rodolphe, Starsky ? Quelle importance ? Elle redevenait femme. Elle se répétait :
— J'ai un amant ! J'ai un amant !
Elle se délectait de cette idée comme de celle d'une autre puberté qui lui serait venue".
[7] Madame Bovarv, 2e partie, Chap. XV: "Mais une folie la saisit: il la regardait, c'est sûr Elle eut envie de courir dans ses bras pour se réfugier en sa force, comme dans l'incarnation de l'amour même, et de lui dire, de s ecrier “Enlève-moi, emmène-moi, partons! A toi, à toi toutes mes ardeurs et tous mes rêves!“" (p. 294).
[8] Mlle Bovary (N° 3), p.148:
"Elle sourit à imaginer les chanteuses nues sur la scène et poussant leurs airs, faisant trembler leurs mamelles tandis que frissonnaient les plis du bas-ventre. Et cette vision était si comique qu'elle se mit à pouffer.
Rodolphe lui jeta un regard inquiet.
Après quelques secondes de perplexité, les voisins murmurèrent des “Silence!” et des “Chut” outragés.
Berthe tenta de se reprendre, mais ce fut plus fort qu'elle ; le rire l'emporta sur le sérieux et les convenances. Elle ne pouvait plus s'arrêter, c'était inutile ; pour elle le spectacle n'était plus que le grotesque étalage de dindes boursouflées s'échinant à faire jaillir de leurs gorges fripées des arias sans queue ni tête”.
[9] “La vie n'est qu'une ombre en marche, un pauvre acteur qui s'agite pendant une heure sur la scène et alors on ne l'entend plus; c'est un récit conté par un idiot, plein de son et de furie, ne signifiant rien”.
[10] Mircea Eliade, Aspects du mythe, Gallimard, 1966.
[11] Ajoutons le film, Une Femme française de Régis Warnier, avec Emmanuelle Béart: "… la tragédie intime de cette Bovary moderne...” (Magazine de Canal +, avril 96), ou encore, lors de la parution en "poche" du roman de Miquel Llor, Laura (1931), cette formule : “L'histoire de cette Madame Bovary barcelonaise...” (Revue Lire, no 244, avril 1996).


Mentions légales