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Les élections vues par Bouvard et Pécuchet

Journal l'Humanité
Rubrique Cultures
Article paru dans l'édition du 22 février 2007

La guerre dans les mots par François Taillandier

Vu par Flaubert

« ... Alors, ils s'intéressèrent aux élections. Bouvard, plus libéral, était d'opinion qu'il fallait alléger les charges des entreprises. Pécuchet, qui se méfiait des multinationales, voulait augmenter le pouvoir d'achat des classes moyennes. Il s'en fut assister à un débat participatif de Mme Royal, mais revint déçu. On y avait parlé de la condition féminine, sujet qui pour d'obscures raisons le rebutait. "Relisons tous leurs discours !" proposa Bouvard.

« Toute une nuit, ils naviguèrent sur internet. Au matin, ils avaient les yeux irrités et des douleurs dans le dos. Ils auraient aimé synthétiser toutes les promesses de tous les candidats. Puis, ce jour-là, l'Éclaireur de Caen parla du chiffrage des programmes. "- Voilà ! s'écria Pécuchet. Le chiffrage ! C'est bien joli de promettre monts et merveilles, hein ! mais le coût de tout cela ?" Et ils se plongèrent dans les livres des économistes. Un expert démontrait que Mme Royal n'y connaissait rien. Un autre expert tout aussi impartial prouvait chiffres en main que M. Sarkozy disait n'importe quoi. Pas du tout, opinait un troisième !

Tous deux étaient sérieux, mais ils sous-estimaient la volatilité des flux financiers dans les pays à PIB fortement fiscalisé appuyés sur des systèmes de protection sociale semi-indexable, sans compter les effets latéraux d'une démographie pesant lourdement sur la prévisibilité des ponctions salariales !

« Pécuchet s'essuyait le front. Ils écrivirent pour passer à J'ai une question à vous poser, mais on ne leur répondit pas. Un soir, en prenant son gloria sur la terrasse, Bouvard porta machinalement les yeux sur un supplément économique qui avait enveloppé une botte de poireaux. On s'y demandait si le chiffrage servait à quelque chose. "Les chiffres ne correspondent pas à la réalité et escamotent le débat", affirmait un ponte de l'INSEE. Une mesure économique d'apparence raisonnable pouvait susciter des effets pervers et se révéler désastreuse. "Allez ! Ils ne savent rien, ni les uns ni les autres !" Pourtant les Hollandais avaient un bureau du plan.

Il fallait créer un bureau du plan !

"Ah, laisse-moi rire avec ton bureau du plan !" De Gaulle l'avait bien dit, l'intendance doit suivre. Oui, mais c'était une autre époque. Et la gauche, en 83 ? "Tu mélanges tout !" Ils se turent, à bout d'arguments. Et ils demeuraient là, l'esprit sans repos, contemplant une rangée de potirons qu'ils avaient laissé devenir énormes, et qui semblaient près d'exploser. »

D'après Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881.



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