DÉRIVÉS
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Flaubert par divers auteurs, suite

Louis Hamelin

(< Benoît Melançon)
L’écrivain québécois Louis Hamelin vient de remporter le prix de la revue Études françaises pour Fabrications. Essai sur la fiction et l’histoire (Presses de l’Université de Montréal, 2014, 232p.). Aux pages 144-145, lui et son alter ego, Sam Nihilo, évoquent Flaubert:
«Nihilo. OK, parlons de Flaubert. Il a écrit un roman historique, Salammbô, et mêlé le Frédéric de son Éducation sentimentale à la Révolution de 1848, mais il n’écrivait certainement pas pour “contester” quoi que ce soit…
Hamelin. Quoi que ce fût.
Nihilo. Ah, va chier. On s’en fout. Un Flaubert contestataire, t’imagines? Il vomissait le peuple, il vomissait l’esprit bourgeois, et c’est le bourgeois qui fait les révolutions, même si ce n’est jamais lui qui les commence.
Hamelin. La seule chose que j’ai en commun avec Gus, c’est une certaine application laborieuse qui fait que maintenant, ça me prend des années à finir un maudit livre.
Nihilo. Oui, sauf que lui, c’est l’amour du travail bien fait qui lui prend du temps. Il n’essaie pas de réécrire l’histoire à la place des historiens. Sa vraie vie, c’est la Littérature…
Hamelin. Je savais qu’on y reviendrait.»

Henry Bauchau

(Malines, 1913 – Louveciennes, 2012), membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, poète, dramaturge, essayiste et romancier.
Dans son livre intitulé L’Enfant rieur (Actes Sud, 2011), trois passages se rapportent à Flaubert:
«Parmi ces lectures, il y a eu la Salammbô de Flaubert que je trouve par hasard dans une bibliothèque du deuxième étage parmi ses œuvres complètes. Je m’empare de Salammbô à cause de son nom superbe. Le livre m’enchante par ses couleurs, ses drames, les éléphants d’Hamilcar, le serpent de Salammbô. Je n’y comprends pas grand-chose et je le lis comme une suite de récits de batailles.et de scènes sensuelles. Ma grand-mère et maman m’en lisent parfois des passages, elles ne savent rien de Flaubert et, heureusement, elles ne tombent pas sur le passage où Mâtho contemple Salammbô nue enlacée par son serpent doré» (p.107).
«Il [Robert] nous a donné le goût d’acheter des livres malgré le peu d’argent dont nous disposions, et surtout, il nous en a prêté. C’est ainsi qu’un jour où il était venu seul il m’a dit: «Prends ce livre» – c’étaient les Trois contes de Flaubert – «et lis au moins deux fois Un cœur simple et tu comprendras ce qu’est le style.» Je ne voyais pas ce qu’il voulait dire par style, mais j’ai senti qu’il accordait une grande importance à ce livre. En commençant Un cœur simple j’ai été surpris et me suis dit: «Où est l’histoire?». J’éprouvais cependant l’effet d’un charme inconnu qui n’était plus dans l’histoire mais dans les mots, leur précision, leur abondance bien contenue et l’influence souterraine qu’ils exerçaient. Arrivé au bout de ma première lecture, j’ai été désarçonné. Comment pouvait-on, presque sans histoire, nous faire ressentir tant de choses? Je n’ai pas suivi le conseil de Robert et j’ai d’abord continué à lire les deux autres contes Salomé [sic] et La Légende de Saint Julien l’Hospitalier. Je sentais les mots se dérouler avec la même vigueur que dans Un cœur simple mais ce n’était plus la même évidence merveilleuse. L’histoire dans ces deux autres nouvelles me paraissait plus intéressante, mais le charme indicible de la vérité n’y était plus.
J’ai relu Un cœur simple ensuite, et je crois que c’est là que j’ai découvert la différence entre le livre écrit pour raconter une histoire ou pour exposer des idées et la littérature. Mais qu’était la littérature? C’est à quoi j’ai réfléchi souvent en me rappelant le vers de Verlaine que Robert m’avait fait lire à la même époque: «Et tout le reste n’est que littérature». Il y avait donc une littérature, de très loin la plus abondante, qui n’était destinée qu’à l’amusement et à la curiosité présente et une autre littérature, celle de l’Art poétique de Verlaine que je n’avais pas su reconnaître jusqu’à la lecture d’Un cœur simple, et qui était en accord avec la terre, les saisons, et les vies qui se succédaient sans fin. Un cœur simple parlait d’une femme de l’époque de Flaubert, mais elle pouvait continuer à exister et à évoluer à notre époque. Tout cela était très mystérieux, ce n’était pas Robert qui pouvait me l’expliquer. Olivier non plus» (p.126).
(Citation envoyée par Jeanne-Marie Labbé, 2013.)

José Carlos Somoza

« Horacio Neirs était un homme à la présence définitive. Il donnait l'impression d'une phrase de Flaubert : impossible à améliorer, raffiné, concis, très poli. » (p. 73)

José Carlos Somoza, Daphné disparue, traduction de Marianne Milton, Arles et Montréal, Actes Sud et Leméac, 2008 (2000).
(Citation envoyée par Benoît Melançon, 2009.)

Jacques Chessex

« Le style de Flaubert est un code où l'on ne s'aventure pas impunément. Il a pour première vertu, où qu'on le prenne ou le subisse, de signifier le désert. [...] Le désert c'est le monde sans Dieu, ou que Dieu a quitté, et ce monde a perdu son sens. Ni nécessité, ni finalité, aucune légèreté ou joie. L'abandon de Dieu: “une sinistre plaisanterie”. Le désert c'est aussi l'imbécillité du bourgeois, la vanité des sciences et de la médecine, l'ineptie des théories, du cens universel, de la passion amoureuse, du mariage et de la paternité. Le désert c'est la cruauté sans contrepartie de notre condition. »

Jacques Chessex, L'Interrogatoire, Grasset, 2011 (chapitre sur Flaubert, p. 110-117 ; pour cette citation, p. 114-115).
(Citation envoyée par Jeanne Bem, 2011.)

Thierry Crouzet

«— Je vais te dire un truc horrible. Pour moi, Flaubert est plus vivant que la plupart des gens avec qui je bois des coups. […]
— C’est bizarre, mais ça explique pourquoi tu ne vis pas mal la déconnexion, dit-elle.
— Mes amis numériques n’étant plus disponibles, je me rabats sur Flaubert qui m’accorde une attention illimitée. Tu penses que je suis malade?
— On survit comme on peut, dit-elle en se roulant une cigarette et en m’envoyant un clin d’oeil.»

Thierry Crouzet, J’ai débranché. Comment revivre sans Internet après une overdose, Paris, Fayard, 2012, p. 108-109.
(Citation envoyée par Benoît Melançon, 2012.)

Marc Lambron

« À la limite, les écrivains français ont tous Flaubert comme professeur et ils ne l'ont pas connu. »

Cité dans Bernard Lahire, La Condition littéraire. La double vie des écrivains, La Découverte, 2006, p. 372.

Jean-Philippe Toussaint

«L’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse — et la patience, qui requiert la lenteur, la constance et l’effort. Mais elles sont pourtant indispensables l’une et l’autre à l’écriture d’un livre, dans des proportions variables, à des dosages distincts, chaque écrivain composant sa propre alchimie, un des deux caractères pouvant être dominant et l’autre récessif, comme les allèles qui déterminent la couleur des yeux. Il y aurait ainsi, chez les écrivains, les urgents et les patients, ceux chez qui c’est l’urgence qui domine (Rimbaud, Faulkner, Dostoïevski), et ceux chez qui c’est la patience qui l’emporte — Flaubert, bien sûr, la patience même»

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la patience, Paris, Éditions de Minuit, 2012, p. 26-27.
(Citation envoyée par Benoît Melançon, 2012.)

François Bon

(< Benoît Melançon)
«Échenoz a toujours été fidèlement flaubertien parce que son unité c’est la phrase, le plus virtuose ou le plus compliqué du trait, compte tenu de ce qu’il convoque et déplace, doit tenir comme ces traits du jazz qu’il affectionne (je n’y connais rien en jazz), juste dans une balance discrète mais imparable de la syncope qui n’interrompt pas le rythme. […] Vous lisez dix lignes qui sont une brève immobilité de récit sur le pont de l’Europe. Vous savez (mais n’avez pas besoin de savoir pour lire) qu’en face c’est là que vivait Mallarmé. Sur tel poteau métallique de réverbère dont la géométrie et la nature de la lumière (il y a mille façons spécifiques de lumière dans l’éblouissement nocturne des villes et faites-en l’inventaire, dans les livres d’Échenoz, des façons de lumière), l’annonce sur une de ces affichettes collées d’un anonyme spectacle de quartier, et vous, vous sourirez intérieurement une fraction de ligne (mais pas besoin non plus de le savoir) parce qu’il faut avoir lu la Correspondance de Flaubert pour avoir reconnu sur le petit papier anonyme et mi-décollé sur le pont de l’Europe un projet évoqué par Flaubert et qui n’a pas eu de suite: l’intertextualité est partout comme une autre carte souterraine et chaque fois qu’entre échenoziens on se rencontre on découvre que celles de l’autre ne sont pas les siennes, et lui-même, m’étonnerait bien qu’il en ait jamais fait l’inventaire: est-ce que ça compte? Mais lui, Jean, quand vous lui en parlez, d’abord il se marre parce qu’il ne l’aurait jamais cru, qu’un quidam reconnaîtrait le petit bout de Gustave attrapé par les moustaches, mais il vous dit qu’il y a passé toute une matinée, bien quatre heures durant, sur le pont de l’Europe. […] Je suis de la maison Balzac, il est de la maison Flaubert.»
François Bon, http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article133

Mentions légales