DÉRIVÉS
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Monsieur Chirac, pour comprendre l’Inde,
relisez Flaubert !

Pamela Philipose
The Indian Express

Courrier international, n° 799, 23 février 2006
Diplomatie | Monsieur Chirac, pour comprendre l’Inde, relisez Flaubert ! Comme Madame Bovary, l’Inde est sujette aux égarements : courtisée par le Latin lover français, elle soupire pour un nouveau prétendant : George W. Bush.
Cher Président Jacques Chirac*,
Tout d’abord, chaleureuses salutations de l’Inde, terre de soleil, des odeurs puissantes et des currys qui piquent. Vous êtes le bienvenu* (mon français laisse un peu à désirer, ce dont je suis très* désolée). Mes excuses également pour le Clemenceau et tout ça, Monsieur le Président*. Nous savons bien ici que tout ce que vous vouliez, c’était offrir un somptueux cadeau de 27 000 tonnes au peuple indien, mais les tribunaux sont vraiment rabat-joie, non ? Après tout, qu’est-ce qu’un peu d’amiante en plus ou un soupçon de biphényles polychlorés entre de vieux amis* comme l’Inde et la France ?
Je pense qu’à Paris les journaux n’ont pas été tendres à propos de cette affaire diplomatique* mineure. Moi, en tout cas, je suis de tout cœur avec vous. Les juges, les écologistes et les journalistes devraient tous être bannis sur l’île du Diable [où fut envoyé le capitaine Dreyfus]. C’est la seule façon pour les nations modernes comme la France et l’Inde de mener leurs affaires un peu librement, ce dont vous conviendrez assurément, Monsieur le Président*. Il suffit que vous vous rendiez en Inde pour comprendre que nous sommes faits du même Mittal, euh… pardon, je voulais dire “métal”. D’après ce que je sais, vous venez nous voir les bras chargés de présents. Vraiment*, vous nous faites la cour avec la passion* du séducteur latin que vous êtes. Vous nous tournez la tête en nous offrant fusées et réacteurs nucléaires. L’affection que vous nous témoignez crève les cieux, elle est plus profonde que l’océan. Des Airbus aux sous-marins, vous voulez tout nous donner. Dans des circonstances normales, Monsieur le Président*, vos largesses nous auraient fait fondre. Mais, hélas !* Il y a un petit* problème. Vous avez sans doute lu le roman de Flaubert Madame Bovary, dans lequel l’héroïne est tiraillée par des sentiments contradictoires envers ses amants successifs. Vous souvenez-vous de ce passage ? « D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient… Elle se répétait : “J’ai un amant, un amant.” »

Ah ! Si, en 1751, Dupleix avait coulé Robert Clive

Eh bien, en ce moment, l’Inde est un peu comme Madame Bovary, ainsi que vous l’avez peut-être remarqué. Elle a tendance à, comment dire, s’égarer un brin. Ah, Monsieur le Président*, il faut que vous le sachiez : alors même que vous la convoitez du regard, elle n’a d’yeux que pour un président, hélas !* pas vous, mais celui qui nous rendra bientôt visite. Je fais évidemment allusion à George W. Bush, qui sera en Inde le 2 mars prochain.
Aussi, si vous nous trouvez quelque peu distraits pendant votre voyage, si vous vous apercevez que notre capacité d’attention est limitée, que nous vous payons de retour par des mots doux plutôt vagues, veuillez nous pardonner, Monsieur le Président*, et acceptez mes excuses personnelles. En tout cas, on m’a soufflé que vous étiez le cinquième partenaire commercial de l’Inde. Peut-être occuperiez-vous une place plus importante sur la liste, Monsieur le Président*, si la France avait empêché cet escroc de Robert Clive de mettre la main sur le sous-continent en 1751. Dire qu’à un moment Dupleix l’avait à sa merci !
Franchement, les gars, vous avez sacrément gâché vos projets coloniaux dans la région, non ? Si c’était la France, et non cette nation de boutiquiers qui a pour nom la Grande-Bretagne, qui avait colonisé l’Inde, nous autres singes-capitulards-bouffeurs de curry aurions appris à prononcer correctement “Française”* et “camembert”*. En plus, nous aurions appris à connaître tous vos vins et fromages, nous nous serions découvert une passion pour les escargots en sauce et aurions fini par citer Molière au lieu de Shakespeare. Mais, hélas !* les Anglo-Saxons nous ont conquis avant les Gaulois ; John Bull nous a fait tâter du fouet avant Marianne. Les accidents de l’Histoire, Monsieur le Président*, ont tendance à se répercuter sans fin dans les couloirs du temps.
Peu importe, Monsieur le Président*, profitez bien de votre voyage. Et essayez donc les kakori kebabs, tant que vous y êtes. Ils s’accompagnent à merveille d’un bon bordeaux rouge !
Mes sincères salutations* et adieu*, jusqu’à la prochaine fois…

* En français dans le texte.
Pamela Philipose
The Indian Express [Transmis par Jean-Benoît Guinot.]

Mentions légales