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Un coeur simple, film de Marion Laine

Revue Biffures en ligne : entretien avec Yvan Leclerc, 3 avril 2008.

Le film de Marion Laine propose une version « librement adaptée » du conte de Flaubert. Pour vous, cette adaptation d'Un cœur simple est-elle fidèle au texte de Flaubert ? 

La mention qui figure au générique de fin, sauf erreur, précise que le film de Marion Laine est « librement inspiré » du conte de Flaubert, ce qui distend encore un peu plus le lien entre le texte et sa mise en images. Dès lors que le réalisateur affiche clairement sa liberté, c'est-à-dire les libertés qu'il prend avec l'œuvre écrite, la question de la fidélité ne se pose pas, ou se pose différemment. Certaines « adaptations » paraissent inévitables, en passant de l'écrit à l'écran. Par exemple, Flaubert termine la description de Félicité, à la fin du premier chapitre, par la mention de son mutisme : « toujours silencieuse ». Sauf à faire un film muet, il fallait bien donner à la servante une part de dialogue, même si elle est restreinte, en soulignant son laconisme par une remarque de Théodore au début du film, par exemple. D'autres choix qui éloignent du texte se comprennent moins, parce qu'ils paraissent gratuits : pourquoi transposer l'action de la Basse-Normandie (Pont-l'Évêque, Trouville, Honfleur) vers la Haute-Normandie ? Certes, Yvetot est bien flaubertien, mais avec ce décor de pays de Caux et de falaises, on est plutôt chez Maupassant. Par ailleurs, quel est l'intérêt de changer le prénom de la fille de Mme Aubain, Virginie dans le conte, rebaptisée Clémence dans le film ? Relisez la scène où Félicité sauve la famille de la charge d'un taureau : « elle arrachait à deux mains des plaques de terre qu'elle lui jetait dans les yeux ». On voit bien la mise en scène qu'on aurait pu en faire, au prix de quelques trucages. À la place, la réalisatrice a choisi de nous montrer Félicité rugissant comme une lionne devant le taureau qui fait demi-tour... Il faut tout le talent de Sandrine Bonnaire pour sauver la scène du grotesque. Mme Aubain meurt d'une pneumonie. Pourquoi suggérer que sa mort est due à un excès de laudanum ? Enfin, le lecteur de Flaubert s'attend à ce que Félicité agonise alors que sous ses fenêtres s'arrête le cortège pour le reposoir. Au lieu de quoi passe le défilé des vierges, auquel Félicité veut se joindre dans le film... Toutes les libertés sont permises, bien sûr, mais le spectateur qui connaît bien le texte aimerait qu'elles ajoutent quelque chose à l'écrit, à sa résonance, à sa connaissance, plutôt que de le tirer vers l'arbitraire.

Dans le film, Mme Aubain et Félicité semblent plus proches que dans le conte de Flaubert. Donner plus de densité au personnage de « Madame » semble confondre les deux femmes à certains moments du film. Le texte envisageait-il ce rapprochement ?

Une seule phrase du conte va dans le sens de cette proximité affective des deux femmes, au moment où elles rangent les affaires de Virginie morte : « Leurs yeux se fixèrent l'une sur l'autre, s'emplirent de larmes ; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s'y jeta ; et elles s'étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser que les égalisait ». Dans le film de Marion Laine, ce n'est pas la douleur qui égalise les deux femmes, quand elles s'embrassent devant la tombe de Clémence, mais leur sensualité refoulée. Freud est passé par là. Mais Flaubert écrit avant Freud. Félicité est « une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique », dit-il. Marion Laine a tourné un film de femme sur des femmes, qui ont du mal à réprimer leurs élans affectifs, si bien que Mathilde-Marina Foïs doit interdire à plusieurs reprises tout épanchement et toute tendresse à Félicité-Sandrine Bonnaire. Rien de tel dans le conte, tout simplement parce que les deux femmes n'appartiennent pas au même monde, et presque pas à la même humanité, à une seule embrassade près. Au XIXe siècle, les classes sociales existent, une barrière infranchissable sépare la maîtresse de la servante. Un indice : dans le conte, Mme Aubain n'a qu'un nom. Lui inventer un prénom - Mathilde - la rapproche déjà trop de Félicité... Pour ne rien dire de la relation inventée entre Mathilde et le professeur de violoncelle Frédéric (sans doute sorti de L'Éducation sentimentale) : cet appel de la chair, cette soumission au désir, les quelques accès de fous rires de Marina Foïs, dans la scène du jeu de cartes, par exemple, introduisent du disparate dans le caractère de « Madame », que Flaubert a conçu comme un bloc d'austérité sans faille.

Le personnage de Félicité intrigue depuis longtemps la critique. Pourriez-vous définir plus précisément ce personnage en nous donnant votre sentiment sur l'interprétation de Sandrine Bonnaire ?

Les deux actrices sont excellentes, et portent le film de bout en bout : Marina Foïs réussit à faire oublier sa virtuosité dans le comique non-sens des Robins des bois. Sandrine Bonnaire joue au bord des larmes, et souvent au bord des nôtres. C'est encore pour elle un bouleversant hommage, par identification ici, à sa sœur Sabine. Ces qualités rendent acceptable l'interprétation du personnage de Félicité. Quelle autre actrice imaginer ? Mais acceptable seulement. Car ce beau film français fait de la psychologie ; il dote les deux femmes d'une intériorité, de sentiments, d'affects, que les actrices expriment à la perfection. Là est le problème, car Félicité, pas plus que Mme Aubain, n'ont d'intériorité, pas de psychologie, pas de sentiment : femmes de bois qui fonctionnent comme des automates. Comment filmer cela, en pure extériorité ? Félicité est un mélange indécidable entre bêtise et sainteté, le lien entre ces deux notions apparemment antithétiques ayant toujours fasciné Flaubert. Or Sandrine Bonnaire n'est ni assez bête ni assez sainte. Elle est trop humaine encore. Elle est trop riche de toute la complexité de l'âme humaine : qui le lui reprochera ? Elle a un cœur, gros comme ça, mais il n'est pas assez simple.



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