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Jules BARBEY D'AUREVILLY

Le Constitutionnel, 10 mai 1881

Littérature
Bouvard et Pécuchet

par Gustave Flaubert

(chez Lemerre)

I


Les chacals de la littérature posthume continuent leur triste besogne qui est de ramasser les restes des lions morts, pour en vivre. Il y a quelques jours, ils ramassaient les Lettres à Panizzi de Mérimée, et maintenant c’est un roman de Gustave Flaubert qu’ils ramassent et qui n’est pas seulement un livre posthume, mais un livre inachevé et qu’ils publient comme si c’était une œuvre définitivement terminée. Ce n’est pas là une considération pour eux ! Malheureusement pour eux et heureusement pour nous, que cela venge de leurs publications, leur instinct de chacals est souvent en défaut, et ils se trompent en fait de lions… Mérimée dont je parlais ici l’autre jour, Mérimée, le sec et maigre Mérimée, au flanc creusé et au museau pointu n’a, littérairement, rien du lion. Il n’a rien de la générosité et de la majesté de cette noble bête et si un jour, on a cru voir la crinière du lionceau pointer autour de la tête de ce nouveau venu en littérature qui publia Madame Bovary, elle ne poussa bientôt plus, et le lion qu’on avait cru voir dans Flaubert et qui s’est détiré opiniâtrement toute sa vie pour sortir de sa gaine de médiocrité, n’en est point sorti, et même ses efforts pour en sortir, l’y ont enfoncé davantage !

Et de vrai, le caractère du lion (littérairement ou non) c’est la force, c’est l’impétuosité, c’est le bond ! et c’est précisément le contraire du genre de talent de Flaubert. Pour lui, le talent, c’est l’effort, l’effort continu, l’effort infatigable ; c’est l’étude, c’est l’étude acharnée. À partir de Madame Bovary qui fut son premier pot, sur lequel il a vécu toute sa vie, jusqu’à Bouvard et Pécuchet qui a été son dernier, sur lequel il est mort, Gustave Flaubert (rendons-lui cette justice) a été le plus volontaire des écrivains, et il faut bien que la patience ne soit pas le génie pour qu’avec la sienne, il n’en soit pas devenu un... C’est une réponse à l’erreur célèbre de Buffon... et à l’autre axiome non moins faux qui dit en latin que le travail peut vaincre tout « Labor omnia vincit ». Gustave Flaubert a travaillé toute sa vie avec une vigueur d’application qui, moralement, l’honore, mais il n’a rien produit dans la mesure de son application, et, chose plus déplorable encore ! ce qu’il a produit est toujours allé, à chaque fois qu’il produisait, en s’affaiblissant. Il est parti de Madame Bovary pour descendre à Salammbô, de Salammbô pour descendre à L’Éducation sentimentale, de L’Éducation sentimentale pour tomber à La Tentation de Saint-Antoine, et de La Tentation de Saint-Antoine, pour rouler jusqu’à Bouvard et Pécuchet, brutalement interrompu par la mort ! Comme on le voit, d’ailleurs, ce n’est pas là un grand nombre d’œuvres ; mais elles lui ont autant coûté de travail et de peines que si elles avaient été plus nombreuses. Gustave Flaubert est un ouvrier littéraire, qui a la probité de son métier, bien plutôt qu’un artiste inspiré. C’est le casseur de pierres ou le scieur de long de la littérature. Mais c’est nous qui le lisons et qui le trouvons d’autant plus médiocre qu’il est plus travaillé, c’est nous qu’il a fini par scier ! Et quand je dis nous, — c’est quelques-uns qu’il faut entendre, — quelques-uns qui tiennent encore pour la faculté innée du talent ; c’est pour ces chiens d’aristocrates en littérature qui deviennent de plus en plus rares, et non pas pour ce gros de démocrates de lettres qui ne croient pas plus dans les lettres qu’en politique au privilège de la naissance ! Parmi ceux-ci, qui sont une inondation, Gustave Flaubert a des admirateurs passionnés et presque des fanatiques, qui lui ont fait une gloire aussi disproportionnée avec son talent que le mérite de ses œuvres, avec l’effort de travail qu’elles lui ont coûté... Il a été tout de suite lui aussi, un de ces heureux à qui on n’a pas marchandé la gloire, et quoiqu’il ait fait tout ce qu’il fallait pour la perdre, elle lui est restée fidèle, comme ces femmes qui restent fidèles aux maris indignes qui les trompent ! Instantanément célèbre par Madame Bovary et par l’absurde procès fait à ce livre, et qui en doubla la célébrité, Gustave Flaubert a toujours été, dans l’opinion, à la hauteur où son roman de Madame Bovary l’avait placé ; et quand, après le long temps qu’il mettait à tout, il écrivit Salammbô et fit de l’archaïsme carthaginois d’une science plus ou moins incertaine, personne, à l’exception d’un seul que je ne nommerai pas, ne vit, dans ce tour de force d’antiquaire et de lettré, l’épuisement d’un romancier tari au premier jaillissement de sa source…

Et depuis, comme alors, quand le travailleur obstiné qui était en Flaubert, n’en voulant pas avoir le démenti, revint de Salammbô au roman pour nous donner ces compositions hybrides et sans nom, de L’Éducation sentimentale et de La Tentation de saint Antoine, il y eut encore des timbrés de Madame Bovary qui soutinrent que le Flaubert de Madame Bovary vivait toujours !


II


Dieu, auquel, par parenthèse, il ne croyait pas, lui avait donné tout ce qu’il fallait pour facilement réussir. Il était né riche. Il avait la fortune qui le dispensa de la terrible lutte pour la vie, et qu’il remplaça noblement par la lutte pour l’esprit qui n’est pas toujours plus heureuse... Il travailla, en effet, comme s’il eût eu besoin de travailler. Il fut, dans la littérature ce qu’au collège nous appelions « un piocheur ». Il voyagea. Dans le vide de ce qui lui manquait, il versa, pour le remplir, des impressions qu’il alla demander aux voyages. Il voulut se faire des idées avec des impressions, comme font ceux qui n’ont pas d’idées ! Fils d’un grand médecin que Dupuytren respectait, et matérialiste de race et d’éducation (je ne sais pas), mais assurément matérialiste, il ne pouvait voir le monde que par le dehors, et c’est ainsi qu’il le vit et le décrivit, car, avant tout et après tout, c’est un descriptif que Flaubert, et il le fut même avec une exactitude et une ténuité qui, parmi les descriptifs contemporains, n’a pas été surpassée. Son pinceau a la dureté de pointe du crayon et il n’eut, ce pinceau, tant il était fin ! bien souvent qu’un poil qui avait l’aigu du scalpel de son père... La nature qu’il enlevait, à l’emporte-pièce comme une feuille de métal, n’avait pour lui ni transparence, ni arrière plans, ni lointains fondus, ni vapeurs flottantes. Elle arrivait sur vous brutalement comme une tapisserie et il ne la voyait bien qu’au microscope. Mais dans une société, qui n’a plus d’âme, qui est aussi incapable d’idéalisme que d’idéal, cette manière de voir et de rendre la nature, devait avoir un grand succès et Flaubert l’eut, et il l’a encore. Par-là, il est un des premiers de ceux-là qui s’appellent actuellement les naturalistes et par là aussi, par la sécheresse de la description dans sa manière de peindre la passion humaine, il se rallie à ceux qui n’en ont jamais parlé éloquemment ou poétiquement le langage, mais qui l’ont crachée, froide et répugnante, dans leurs écrits inanimés…

Il n’a jamais eu, dans les siens, ni pensée profonde, ni aperçu brillant, — ni même d’aperçu du tout ! — ni analyse sévère. En tout, il n’est qu’un descripteur.

Phraséologue, comme M. Victor Hugo, mais sans la puissance de l’énorme Verbe de ce grand et magnifique poète creux, Flaubert voué à toutes les superstitions de la phrase, brosseur et ratisseur de mots, qui a peut-être entassé plus de ratures que de phrases pour parvenir à faire celles dont il avait l’ambition, Flaubert n’eut jamais, en dehors de la grammaire, de la rhétorique et de la description matérielle, rien d’humain, rien de vivant, rien de passionné , de battant sous sa mamelle gauche, sinon la haine et le mépris du bourgeois, — du bourgeois, tel que l’a fait le monde moderne, ce joli monde sorti de la Révolution Française ! Encore un mérite de Flaubert ! Il a eu la haine et le mépris du bourgeois autant que ceux qui les ont eus le plus, à cette époque de leur règne. Il les eut autant que Henri Monnier, par exemple, qui a créé contre le bourgeois son Joseph Prudhomme, immortel. Il les a eus autant que le grand Balzac, le créateur de Bixiou, de Mistigris et de Matifat, et de Camusot et de Crevel et de tant d’autres bourgeois, sublimes à la renverse, dont la Comédie humaine foisonne et regorge. Il les a eus enfin autant que Préaut, le sculpteur, qui ne les a pas sculptés — caricatures en marbre — par respect de son ciseau, mais qui les a coupés pendant tout le temps qu’il vécut, avec des épigrammes plus acérées que son ciseau, et qui a dit d’eux ce mot, que n’aurait pas trouvé Flaubert : « Quand la Sociale viendra nous en aurons, chacun de nous, une trentaine dans notre écurie ! ».

Gustave Flaubert n’avait pas — ne pouvait pas avoir cette verve dans la haine et dans le mépris, mais il eut celle-là qu’avec son genre de personnalité, il pouvait avoir. Le bourgeois était pour lui une obsession.

Une obsession détestée, méprisée, bafouée, à tous les instants de sa vie. Il avait pour les bourgeois la haine et le mépris des Rapins... Partout, dans ses ouvrages, on retrouve cette obsession ou plutôt cette possession, du bourgeois. Dans sa Madame Bovary, son meilleur livre, dans sa Madame Bovary, qui est une bourgeoise corrompue, et qui n’a que des amants bourgeois, le mari est bourgeois, les amis sont bourgeois, tout est bourgeois, même la mort de Mme Bovary, qui s’empoisonne avec les drogues de son mari et meurt en pharmacienne ! … Dans L’Éducation sentimentale, c’est le bourgeois qui est visé encore... Mais dans Bouvard et Pécuchet, c’est le coup à fond, c’est le coup de la haine et du mépris, élevés à la plus haute puissance, et dont la bourgeoisie du XIXe siècle doit mourir !


III


Il le croyait, mais il ne l’a pas tuée ; qui la tuera donc ?... Mais lui, Flaubert ! après Henri Monnier, Balzac et Préaut qui ne l’ont pas tuée et tous les ateliers de peinture de Paris, qui ne la tueront pas, Flaubert n’avait pas assez de talent pour cette exécution dernière des bourgeois !... et il a manqué misérablement son coup à fond, — son coup définitif et suprême ! — Son livre de Bouvard et Pécuchet, exaspéré, enragé contre les bourgeois, et qui est le dernier vomissement de sa haine et de son mépris contre eux, ne sera, contre eux, qu’un camouflet d’ironie trop impuissant pour ne pas être inutile ! Les bourgeois même sont bien capables de prendre au sérieux ce livre dans lequel on veut les berner, et de s’en faire un titre au respect universel du monde. Et en effet Bouvard et Pécuchet, les deux héros du roman, sont des bourgeois qui n’ont pas en eux de quoi faire plus rire que messieurs leurs ancêtres, à qui Sieyès disait : « Vous étiez à genoux, mettez-vous debout », et qui s’y sont mis ! Bouvard et Pécuchet, dont Gustave Flaubert a fait deux imbéciles de base et de sommet, ont le désir, du fond de leur imbécillité, de devenir des êtres intelligents et savants sans instruction obligatoire, et si on eût pressé le bouton à Flaubert là-dessus quand il vivait, il aurait dit certainement, il n’aurait pas pu ne pas dire, que c’était là un noble mouvement, une inspiration honorable. Bouvard et Pécuchet, qui ne savent rien et qui veulent apprendre tout, sont successivement infortunés dans leurs études et les sciences qu’ils essayent de s’assimiler et qu’ils traversent pour se retrouver, tout au bout, encore plus idiots qu’auparavant. Pourquoi Gustave Flaubert se moquerait-il de cela ? Henri Monnier et Balzac se sont moqués des affectations et des ridicules des bourgeois, mais ils ne les ont pas bernés dans leur désir qui n’est pas bête, de s’élever dans la lumière sociale et scientifique de leur temps. Et c’est ici que la haine et le mépris pour les bourgeois, dans Gustave Flaubert, ont produit le résultat le plus inattendu pour tout le monde, et qui l’aurait fait mourir de honte s’il avait pu seulement se douter de ce résultat incroyable : c’est qu’à force de se préoccuper des bourgeois, de les peindre et de vivre avec eux, le croirait-on ? il l’est devenu !

On croirait du moins, au récit qu’il fait d’eux, qu’il est l’un d’eux. Dans ce récit, écrasant vraiment de vulgarité et de bassesse, dans cette histoire de deux idiots qui se sont rencontrés un jour sur un banc de promenade et se sont raccrochés par vide de tête, badauderie, flânerie, bavardage et nostalgie d’imbécillité, et dont les deux niaiseries en se fondant voluptueusement l’une dans l’autre sont devenues la plus incroyable et la plus infatigable des curiosités, — comme en grammaire latine, deux négations valent une affirmation, — il n’y a pas un mot, pas un sous-entendu qui puisse faire croire que l’auteur se moque de ces deux benêts qui sont les héros de son livre et qu’il n’est pas la dupe de ce récit prodigieux de bêtise voulue et réalisée. Et il n’est pas que bête, ce récit qui est un phénomène de bêtise ! Par places aussi il est dégoûtant et odieux. Exemple, la scène où, dans la cave, Pécuchet attrape une maladie honteuse, car la haine du bourgeois dans Flaubert va jusqu’à cette fange qu’il remue et qu’il remue en naturaliste, sans indignation, sans dégoût, sans nausée, avec l’impassibilité d’un homme qui a perdu la délicatesse de l’artiste. C’est qu’en effet, l’artiste ne se voit plus du tout ici, — c’est qu’il a disparu entièrement dans l’ineffable platitude d’un roman aussi plat que les bourgeois qu’il a inventés !

Tout ce qu’on pourrait dire ne saurait donner une idée de cette platitude ! Certes ! comme force morale de haine et de mépris contre le bourgeois, il y a peut-être là un mérite pour Flaubert l’implacable, mais le mérite intellectuel d’un livre n’y est pas ! Par quels procédés dégradants, l’auteur de Madame Bovary qui savait peindre ressemblant les bourgeois, est-il arrivé presque à les calomnier aujourd’hui et à faire prendre parti pour eux ? Y en a-t-il vraiment, des bourgeois, de cette absurdité complète, violente, et continue ? … Y en a-t-il de cette perfection, impossible dans la bêtise humaine et dans l’ennui que produit ce roman sans gaîté, sans talent, sans observation neuve, sur des types usés, sucés, épuisés, — ce livre, enfin, illisible et insupportable, que l’auteur n’a pas fini et qui sait ? peut-être arrêté et étranglé par l’ennui qu’il se causait à lui-même, et que le lecteur ne finira pas, à coup sûr, plus que lui, mais finira certainement bien avant d’être arrivé, comme lui, au chiffre affreux de quatre cents pages !...


IV


Voilà donc le dernier roman de Gustave Flaubert ! Le dernier chant du cygne qui est devenu un cri d’oie et dont les éditeurs, après décès, vont faire maintenant un cri de canard ! Malheureux Flaubert ! A-t-il travaillé et souffert pour pousser hors de sa tête ces laborieuses quatre cents pages ? Si elles ont épuisé sa vie, on ne le sait pas, mais assurément, on peut dire qu’elles ont épuisé son talent... Cette forte et copieuse purgation qu’il a prise et rendue dans son livre de Bouvard et Pécuchet, contre les bourgeois qui étaient ses éternelles humeurs peccantes, l’a vidé cruellement du talent qu’il avait, mais ne l’avait pas cependant entièrement débarrassé de ses humeurs et de ses haines contre les bourgeois, et partout et toujours, il en mugissait, comme un buffle irrité ! Pendant qu’il écrivait, à coup de ratures enragées ce roman, ce dernier roman qui le soulageait comme une soupape ouverte à sa vapeur, cette locomotive de haine ! cela ne le calmait pas, ce fort haïsseur ; il n’en criait pas moins contre eux et sa bouche grandement ouverte était une seconde soupape ! Je l’ai vu et entendu mugir contre eux en suivant un cercueil et il n’a dû se taire contre eux que quand il a été dans le sien ! Ses amis pourtant le disaient bon — d’une nature inoffensive, quoique bruyante ; mais la haine du bourgeois était chez lui une espèce de folie, clabaudante et sonore ! Seulement, il y a des folies qui donnent au talent d’un homme une outrance d’intensité qui peut monter jusqu’au génie, mais ce ne fut point l’histoire de la sienne. Au lieu de grandir et de fortifier son talent, elle le débilita et le réduisit à ce radotage innocent de Bouvard et Pécuchet, sur lequel il comptait pour nettoyer la terre du bourgeoisisme et des bourgeois ! Déception que la mort lui a épargnée ! C’est précisément ce terrible Bouvard et Pécuchet qui devait tuer la bourgeoisie qui, par le fait, l’aura vengée ? Cet implacable et indomptable Flaubert, ce maniaque qui avait toujours sur le nez à califourchon un bourgeois, comme Michelet y avait un jésuite, cet homme de tempérament sanguin et romantique, qui respirait la guerre contre le bourgeois depuis 1830, est mort de ce bourgeois descendu de son nez dans son ventre, et qui était en lui comme un choléra perpétuel... et c’est ce choléra du bourgeois qui a fini par l’emporter ! Hélas ! il n’a pas, malheureusement, emporté avec lui son livre de Bouvard et Pécuchet, qui nous reste, et qu’on peut mettre sur sa tombe comme une croix. Car c’en sera une pour sa mémoire !




En ligne :
https ://www.retronews.fr/journal/le-constitutionnel/10-mai-1881/22/381591/2


[Document saisi par Biagio Magaudda, 2019.]


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