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Auguste SABATIER
Journal de Genève, 3 avril 1881

VARIÉTÉS
(Corresp. particulière du Journal de Genève.)
Paris, 1er avril.
L'OEUVRE POSTHUME DE G. FLAUBERT

La critique est restée visiblement déconcertée devant la dernière œuvre de G. Flaubert. Elle hésite et semble n'oser prononcer son verdict ; elle se demande si elle est en présence d'une colossale erreur de l'illustre romancier ou s'il y a, dans cette création étrange, un sens caché, un mystère qu'elle n'a pas découvert. Je comprends très bien cette hésitation et cet embarras. Quand les apparences bizarres vont jusqu'à l'absurde, quand les défauts que l'on signale sont de grossières fautes d'écolier, quand personnages, action, plan, invention semblent être autant d'insultes au sens commun, il est prudent de se défier.

Il a fallu des raisons bien fortes pour qu'un écrivain si jaloux de sont art subît des conditions si onéreuses. Entendons-nous : je ne viens pas soutenir qu'il a fait un chef d'œuvre : je n'ai pas le don de prononcer des oracles, surtout quand ces oracles vont à l'encontre de l'opinion : mais, ayant assisté à la longue élaboration de Bouvard et Pécuchet, connaissant mieux que personne, je crois, l'idée-mère du livre que j'ai discutée plus de vingt fois avec l'auteur, je voudrais montrer seulement qu'il n'a pas fait une œuvre insignifiante ou sans valeur.

C'est ce qu'il faudrait croire cependant, si l'on s'en tenait à la généralité des jugements que j'ai recueillis autour de moi et qui semblent dénoter une bien grande déception. Les lecteurs n'ont pas trouvé évidemment ce qu'ils attendaient. Pour héros, deux bons hommes, deux célibataires que, dès les premières pages, on qualifie justement de deux imbéciles et qui s'appliquent consciencieusement jusqu'à la fin à mériter l'épithète. Leur vie est encore plus nulle que leur personne. Il n'y a ni aventures, ni intrigue, ni coups de théâtre, pas même de mouvement, si ce n'est celui du cheval tournant la meule et parcourant sans cesse le même cercle.

Ce sont deux Robinsons isolés dans une ferme normande, chez lesquels ce que nous appelons l'esprit scientifique du XIXe siècle, le génie des inventions ou l'amour du progrès est tourné à la manie. Ils parcourent ainsi méthodiquement le cercle entier des activités et des sciences humaines, se jetant d'abord dans chacune d'elles avec le plus candide enthousiasme pour y rencontrer à la fin les mêmes déceptions. Pourquoi même sont-ils deux ? — pour faire contraste pensez-vous, pour augmenter l'intérêt ? Pas le moins du monde. Ils sont deux, mais ils n'ont qu'une seule vie.

Vous distinguez bien deux corps, deux physionomies ; l'un est gras par exemple, l'autre est maigre ; mais ils ont en réalité la même âme ; ils obéissent dès le principe à la même inspiration ou à la même toquade. Ils pourraient servir de preuve et d'illustration à la théorie de l'harmonie préétablie de Liebnitz ; si les deux horloges éprouvent quelques légers dérangements de temps à autre, généralement les aiguilles marquent la même heure. Ce sont les deux frères siamois de la même folie. Là-dessus naturellement le lecteur se récrie. Quel intérêt voulez-vous que nous prenions aux exercices scientifiques de ces pauvres esprits ? Quel étrange plaisir a pu trouver l'auteur à nous les raconter ? quelle vraisemblance, qu'ils passent ainsi à travers toutes les sciences de l'une à l'autre, sans en oublier aucune ? Ce récit n'et pas seulement invraisemblable, il est incroyablement monotone ; il fatigue et il agace en même temps. La gouttière d'un toit, crachant tout un hiver au même endroit son eau claire et froide, est récréative auprès de ce roman dont le dénouement nous place juste au même point d'où nous étions partis. Bouvard et Pécuchet, au commencement, étaient copistes dans un bureau d'administration ; au retour de leurs expériences déçues, ils copient encore, ils copieront éternellement.

Voilà l'impression générale et les objections courantes. Je les ai rappelées sans les affaiblir, sans les voiler, parce qu'il y a toujours une part de vérité dans l'impression spontanée du public et que la critique doit en tenir compte. Mais je ne crois pas qu'il faille s'y arrêter, parce que ces objections restent à la surface de l'œuvre. Le lecteur intelligent doit se demander encore ce que l'auteur a voulu faire et ce que son livre signifie.

La déception du public est venue de ce qu'il attendait un roman et qu'il a trouvé tout autre chose. C'est à peu près comme si voulant divertir un esprit désœuvré, vous lui promettiez un conte et lui donniez par mégarde une dissertation de philosophie. Dans les causeries familières que nous avions ensemble et où il me prenait pour confident, j'avais déjà présenté à Gustave Flaubert toutes ces objections. Il en reconnaissait la justesse. « Cela est vrai, disait-il ; mes deux héros ne sont pas intéressants ; mais il me les fallait ainsi ; mon exposition ressemble à une commode dont les chapitres sont les tiroirs, et ces tiroirs sont encore trop nombreux ; mais ce défaut est celui de mon sujet ; j'ai essayé de le masquer non de le supprimer ; ce serait supprimer l'œuvre elle-même. Ce que j'ai fait n'a peut-être de nom dans aucune langue ; mais comme je ne puis pas éviter qu'on le prenne pour un roman, je voudrais bien qu'on y vît un roman philosophique. C'est mon testament, le résumé de mes expériences et de mon jugement sur l'homme et les œuvres de l'homme. » — Comme j'exprimais la crainte que le grand public n'allât pas chercher dans son récit tant de profondeur, il me répliquait avec un geste de dédain : « Aussi bien je n'écris pas un roman populaire. Si trois cent personnes en Europe lisent mon œuvre et en entrevoient la portée, je me tiendrai pour satisfait. Le second volume de notes qui suivra le roman, les mettra sur la voie. C'est tout ce que j'ai pu faire. »

Ainsi avertis, nous devons pénétrer au-delà des apparences premières. Un récit où se trouve condensé une réflexion philosophique si intense et si laborieuse mérite une étude attentive. Si Bouvard et Pécuchet n'est pas un roman ordinaire, on n'y trouvera pas non plus des mémoires personnels. Il ne faut pas s'imaginer que Flaubert nous fasse des confidences directes. Il avait l'horreur de ce genre littéraire ; la personnalité de l'artiste, d'après lui, ne devait jamais apparaître dans son œuvre. S'il a écrit un roman philosophique, n'attendez pas de trouver sa philosophie dans la bouche d'un de ses personnages. L'idée qui l'a inspiré doit ressortir de l'ensemble, d'une vue totale, comme la réflexion propre du lecteur intelligent sur le spectacle qui vient de passer sous ses yeux. Essayons donc pour notre compte personnel de la dégager et de la définir.

Flaubert évidemment a voulu peindre le mouvement de la société moderne, prise dans ses couches moyennes et bourgeoises, depuis la fin du règne de Louis-Philippe jusqu'à celle de Napoléon III. Ce qui caractérise ce mouvement, c'est l'esprit de réforme et de progrès scientifique. Cet esprit, il l'a incarné dans Bouvard et Pécuchet, qui sans doute sont maladroits, désespérément naïfs, mais restent ouverts à toutes les idées nouvelles, aux réformes utiles comme aux utopies, mêlant tous les éléments de la culture moderne, les bons et les mauvais, dans leurs faibles cerveaux qui donnent assez l'idée d'une agitation chaotique et impuissante. Compris de cette façon, ne nous présentent-ils pas déjà une assez juste image des efforts et des aspirations de notre société dont le caractère général semble être un avortement constant et universel ? Je sais bien que les partisans du progrès soutiendront la thèse contraire ; mais la thèse pessimiste de Flaubert ne manque pas non plus de défenseurs ; en tout cas c'était la sienne et il avait le droit de la mettre en œuvre.

Ce n'est pas tout. Dans l'ordre même où se succèdent les expériences de Bouvard et Pécuchet, je ne puis pas ne pas voir un ordre chronologique correspondant aux phases diverses de la vie sociale durant cette période et aux engouements particuliers qui ont marqué chacune d'elles. Cela a commencé vers 1845 par ce que l'on appelait alors la régénération de l'agriculture et de l'industrie ; cela a continué en 1848 par les réformes politiques et les rêves socialistes. Puis, avec l'Empire, les esprits se sont calmés et rassis. C'est le moment des recherches dans les sciences naturelles, dans l'histoire, dans la haute critique d'art et de littérature. Un peu plus tard, est venue la préoccupation religieuse et de nos jours, le grand problème qui fait travailler toutes les têtes est celui de l'éducation. Telle est l'histoire de Bouvard et de Pécuchet. Maintenant voyez-les à l'œuvre, vous les trouverez toujours toqués d'une marotte contemporaine. Leurs soucis, leurs rêves, leurs enthousiasmes, leurs déceptions, ce furent ou ce sont encore les nôtres. Prenons-y garde ; quand nous les tenons en pitié et que nous rions d'eux, c'est sur nous que retombent notre rire et notre compassion. Ils échouent misérablement. Mais depuis quarante ans, faisons-nous autre chose dans toutes nos réformes et toutes nos révolutions ? Ce roman n'est qu'une satire et c'est la société moderne elle-même qui en est le véritable héros.

Cette première considération donne déjà au livre une portée tout autre que celle d'un roman ordinaire ; mais elle ne découvre pas encore toute la pensée de Flaubert. Ces deux bons hommes sont essentiellement idéalistes ; ils partent chaque fois avec une confiance naïve à force d'être entière, dans le pouvoir de la raison humaine et de la science. Ils aiment à s'instruire tout comme nos contemporains ; ils se rendent maîtres de formules scientifiques qu'ils prennent pour des formules magiques. Écoutez-les raisonner, vous devrez convenir que leurs syllogismes sont irréprochables. Ils ont mille fois raison dans toutes les critiques qu'ils adressent de ce point de vue rationnel à toutes les routines, à celle du paysan qui laboure son champ comme ses aïeux, aussi bien qu'à celle des politiques, des théologiens, des philosophes ou des professeurs.

Dans le petit village de Chavignollles qu'ils scandalisent, ils sont bien réellement les plus éclairés et les plus généreux ; ils représentent l'esprit d'initiative et de progrès. Et cependant ils échouent toujours et ils méritent d'échouer ; ils veulent renouveler les systèmes agricoles, et avec leurs procédés perfectionnés, ils se ruinent là où leurs fermiers réussissent à s'arrondir ; ils songent à l'émancipation des citoyens et à leur bien-être : ils n'aboutissent qu'à se faire insulter et piller lamentablement ; ils tombent dans la dévotion et veulent une religion rationnelle et ils se brouillent avec leur curé et finissent par l'incrédulité la plus complète. Ils se tournent du côté de l'éducation, veulent élever scientifiquement deux orphelins qu'ils ont généreusement adoptés, et ils réussissent à faire deux vauriens et deux ingrats. Vous sentez l'ironie secrète de tout ce récit qui semble ne viser qu'à rendre, de la façon la plus réaliste et la plus froide, les détails ordinaires de la plus plate des existences. C'est la réalité qui fait à chaque instant la nique à l'idéal et se moque de lui. Tirons enfin la conclusion qui se dégage du livre : la société vit d'erreurs et de préjugés, ne les lui enlevez pas, car ce que vous lui offrez en échange ne saurait les remplacer. Ce qui fait sa force n'est pas vrai ; et ce qui est vrai n'est pas utilisable pour elle. Les illusions, les habitudes, les traditions sont nécessaires à l'existence de l'homme ; les déranger c'est l'affaiblir ; les réformes sont des malheurs ; la vérité mène au néant, car le néant seul est vrai. Flaubert a écrit à son tour, après tant d'autres, son livre de l'Ecclésiaste en en variant la formule. On nous disait jusqu'à présent : Vanité des vanités, tout est vanité ; il répète à son tour : « Sottise des sottises, tout est sottise ici-bas ! »

Voilà la philosophie de son livre. Que de fois nous l'avons discutée ensemble sur ces bords de la Seine où je le retrouvais chaque année pendant les vacances. Lorsque je m'écriais qu'elle était horriblement triste : — « Elle est triste, me répliquait-il, jusqu'à donner le dégoût de la vie. Si ce dégoût ressort de mon œuvre, c'est que je l'ai ressenti, et qu'avant de mourir, j'ai voulu l'exprimer. » Il va sans dire qu'il avait réponse à tous mes arguments ; il en est un cependant qui l'arrêtait toujours et le faisait réfléchir ; c'était un argument ad hominem. — Il y a des hommes, lui disais-je, qui ont reconnu la sottise humaine ; vous ne pouvez englober ceux-là dans la prescription générale. D'ailleurs ces contempteurs de l'humanité se mettent eux-mêmes toujours à part. Sur ce sentiment personnel, on peut et l'on doit reconstruire l'édifice abattu. Je suis un être misérable, j'en conviens, mais je connais ma misère ; je ne suis qu'une illusion, qui se juge elle-même ; je suis un sot, mais un sot qui connaît sa sottise.

À cet argument que je poussais de cent façons et qui avait, outre sa force intrinsèque, la connivence de son propre cœur, il ne savait plus que me répondre : « Bah ! nous verrons ce qui en est après la mort. » Mon argument au fond était celui de Descartes : je pense donc je suis ; c'est l'affirmation de la vie se renouvelant sans cesse avec chaque pulsation de notre cœur, affirmation invincible au pyrrhonisme le plus outré et qui suffit pour nous mettre en garde contre cette désespérance de la vie et cet abandon de nous-mêmes.

Je n'ai pas l'intention de faire ici une réfutation d'un tel scepticisme. J'ai voulu expliquer seulement le sens intime et la portée d'un livre étrange devant lequel le lecteur s'arrête sans trop savoir ce qu'il en doit penser. Malgré leur erreur fondamentale, ces sortes de caricature ironique de l'homme et de ses efforts ont leur utilité. Elles nous rappellent à la défiance de nous-mêmes ; elles éveillent notre attention sur les côtés faibles de nos ambitions et de nos espérances ; elles nous font mieux sentir la difficulté tragique de notre destinée et ne saurait désespérer que les âmes sans foi ou les volontés sans courage.

Ajoutons d'ailleurs que ce roman philosophique est signé du nom de Flaubert, c'est-à-dire l'un des premiers prosateurs de notre temps, que la longueur ou la monotonie de l'ensemble est à chaque instant rachetée par de petites scènes de détails d'une vérité saisissante, par des pages d'une pureté littéraire exquise. Une lecture suivie est peut-être fatigante ; mais on ne l'ouvrira jamais sans y faire les plus piquantes découvertes. Cette liqueur si patiemment distillée veut être bue et savourée à petits coups.

A. S.

[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006]


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