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Edmond-Desnoyers de BIÉVILLE
Le Siècle, lundi 16 mars 1874

REVUE DES THÉÂTRES.

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Le Candidat. Séparés de corps. La Femme de Paillasse.

 

Le Vaudeville a joué une nouvelle comédie en quatre actes, le Candidat, dont la représentation excitait une vive curiosité. D’abord le titre faisait penser que la pièce était politique ; de plus, on savait que cette pièce était le premier ouvrage dramatique de M. Gustave Flaubert, à qui le roman Madame Bovary a fait une grande réputation.

Le Candidat n’est pas précisément une pièce politique, du moins on ne voit pas que la pièce se rapporte exactement à la politique actuelle ; on ne sait si l’action se passe sous l’empire ou dans le moment présent. Il semble que c’est sous l’empire, parce qu’il s’agit d’une élection au scrutin individuel dans une circonscription ; d’un autre côté, ce ne peut pas être sous l’empire, parce qu’il n’est pas question de candidature officielle. Toujours est-il que c’est bien, comme le titre l’annonce, la comédie du candidat que l’auteur a tenté de faire. Sa pièce est un tableau des tourments, des joies, des ennuis, des émotions d’un candidat pendant une élection : malheureusement ce tableau est trop chargé, trop enlaidi, trop évidemment faux, trop confus, pour amuser et pour intéresser, et n’est pas assez vif et assez comique pour faire rire.

Le candidat, M. Rousselin, est un négociant enrichi qui s’est retiré dans une ville de province avec sa femme et sa fille, et qui, s’ennuyant à mourir depuis qu’il n’est plus dans le commerce, a songé à se faire élire député pour s’occuper. Un jeune ingénieur, Murel, qui se dit démocrate, lui offre son appui et les voix de ses ouvriers, à la condition qu’il lui accorde sa fille, la jolie Louise, dont il est amoureux. D’un autre côté, un gentilhomme, père d’une nombreuse famille et qui fait valoir lui-même un bien grevé d’hypothèques, le comte de Bouvigny, lui promet les suffrages des paysans, à condition qu’il donnera la main de Louise à son fils Onésime, un jeune oisif qui attend pour servir la France qu’elle ait changé de gouvernement.

Rousselin, tout en remerciant Murel et Bouvigny de leur concours, refuse sa fille au premier, parce qu’il n’a pas de patrimoine ; au fils du second, parce qu’il n’a pas d’état. Murel irrité abandonne Rousselin, et suscite contre lui un autre candidat qu’il dit plus démocrate, un homme d’affaire nommé Gruchet, à qui il doit de l’argent et qui sourit à l’idée d’être député en y voyant l’occasion de faire d’utiles spéculations à la Bourse. Le comte de Bouvigny, non moins furieux que Murel, se pose lui-même comme candidat des conservateurs.

Rousselin, se voyant menacé d’être délaissé par tous les partis, promet sa fille à Marcel [sic], qui lui rallie les voix de ses ouvriers ; en même temps, il s’engage à la donner à Onésime, et alors le comte Bouvigny retire sa candidature et fait reporter sur lui les voix de ses paysans. Enfin Gruchet se désiste également moyennant une créance que Rousselin lui rend. Tous les électeurs influents trafiquent de la même façon de leur crédit : un maquignon, pour une paire de chevaux ; un cordonnier, pour une commande de souliers ; un père de famille, pour le payement de la pension de son fils, etc. Si encore ces scènes d’ignoble trafic étaient comiques et variées, mais rien n’en corrige la bassesse et la monotonie. Les masses populaires passent de Rousselin à Gruchet et de Gruchet à Rousselin, selon le régal qui leur est donné ; un jeune journaliste, espèce de Giboyer, écrit pour ou contre le candidat, au gré des propriétaires de son journal, l’Impartial. Il n’y a pas un honnête homme dans la pièce, pas une créature à qui l’on puisse s’intéresser. Les femmes n’y ont que des rôles très-effacés et peu flatteurs. Louise semble une fille assez mal élevée et assez niaise ; sa belle-mère, la belle Mme Rousselin, accorde un rendez-vous au jeune journaliste à sa première déclaration. Une institutrice anglaise, jalouse de la dame, la dénonce à son mari. M. Flaubert ne voit pas l’humanité en beau.

En examinant la pièce de très-près, on distingue le dessin du personnage principal ; sa confiance, au moment où sa candidature se pose, son inquiétude lorsque surgissent des candidatures rivales, ses efforts pour contenter tout le monde, sa préparation pour une importante réunion électorale, les applications qu’il fait, à propos de bottes, pendant la séance, des effets oratoires qu’il a préparés ; son trouble, son désarroi au milieu des interpellations contradictoires ; son échec, son isolement ; puis ses sacrifices pour regagner des chances, son agitation pendant le vote. Au milieu de cette anxiété un mendiant qui l’obsède en lui répétant qu’une aumône porte bonheur, et la superstition qui le décide à lui donner sa montre, n’ayant plus d’argent sur lui. Toutes ces intentions, bien exécutées et placées dans une action moins confuse, moins antipathique, plus vraisemblable, auraient pu être comiques et donner du relief au sujet, tandis qu’elles passent inaperçues dans le fatras répugnant au milieu duquel elles sont noyées.

Si cette pièce prouve quelque chose, c’est qu’il faut se garder de revenir au scrutin individuel et au vote par circonscription, seul mode d’élection où les ignobles trafics mis en scène dans le Candidat puissent se pratiquer avec quelque utilité.

Les rôles étant sans éclat, l’exécution ne pouvait être fort brillante. Toutefois M. Delanoy soutient avec une ampleur presque magistrale et une expression souvent très comique le rôle énorme de Rousselin ; M. Saint-Germain donne à Gruchet une physionomie plaisante de matois avare ; M. Gondry joue avec verve le rôle de l’ingénieur ; M. Train se tire avec habileté du rôle ingrat du journaliste Antony. Les autres rôles sont tout à fait secondaires.

Le spectacle avait commencé par une autre première représentation, celle de Séparés de corps, petite pièce en un acte de M. Émile Bergerat. L’auteur s’efforce d’y montrer que pour être heureux dans les liens du mariage, il faut se séparer de corps, puis se revoir en cachette amoureusement, comme un amant et une maîtresse.

Le débit spirituel de M. Saint-Germain, la jolie figure de Mlle Massin, le soin de M. Train ne suffisent pas pour faire suivre avec attention ce cours alambiqué d’amours illicites entre mari et femme. […]



[Document saisi par François Lapèlerie, avril 2012.]


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