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Clément CARAGUEL
Le Journal des débats politiques et littéraires, mercredi 11 mars 1874

FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS du 16 mars 1874

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LA SEMAINE DRAMATIQUE.

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE : Le Candidat, comédie en quatre actes, par M. Gustave Flaubert ; — Séparés de corps, un acte, par M. E. Bergerat.– THÉÂTRE DU GYMNASE : Le Cadeau du beau-père, un acte, par MM. V. Bernard et H. Bocage.– Mlle Desclée.– THÉÂTRE CLUNY : La Femme de Paillasse, drame en six actes, par M. X. de Montépin.


L’auteur du Candidat est homme à entendre la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. On peut donc lui dire tout uniment que sa comédie n’a pas réussi. La salle était pourtant fort bien disposée, mais je crois qu’en général, et sauf dans certains cas tout à fait exceptionnels, il ne faut pas attacher trop d’importance aux préventions favorables ou défavorables d’une salle. Un homme isolé peut mentir impudemment à sa conscience ; une foule ne le peut pas. Elle est sous l’influence irrésistible d’une certaine électricité morale qui est la garantie, non certes de l’excellence de ses jugemens, mais de la sincérité de ses impressions. Tel spectateur venu avec le ferme dessein de trouver tout mauvais se laisse, comme son voisin, prendre aux bons endroits, tandis que tel autre, venu pour tout applaudir, subit malgré lui l’impression générale et sent ses mains paralysées. Ainsi, le public du Vaudeville était composé en grande partie de spectateurs qui ne demandaient pas mieux que de voir réussir la pièce de M. Flaubert, et cela se comprend sans peine. M. G. Flaubert est l’auteur de Mme Bovary, un roman qui eut dans son temps un grand succès. Ses ouvrages postérieurs, composés avec infiniment de soin et de conscience, avec trop de recherche peut-être, portent la marque d’un esprit élevé, laborieux, patient, pénétré de la dignité des lettres, et ce sont là des qualités trop rares, surtout dans notre temps, pour ne pas mériter la sympathie et l’estime. On attendait beaucoup de l’auteur de Mme Bovary. On comptait sur une œuvre originale au moins par la conception et les détails, et l’on eût volontiers fait la part de l’inexpérience scénique. La déception, par malheur, a été complète ; le public n’a pas pu applaudir, quoiqu’il y fût très porté. Non possumus.

Le titre d’abord n’est pas très acceptable. Il est trop général. Le Candidat ! Cela veut dire tous les candidats ; or on ne saurait admettre que tous les candidats à la députation ressemblent à M. Rousselin, et M. Flaubert lui-même ne le croit pas. Alors pourquoi présenter, comme un type, une figure qui n’est qu’une exception ? Ce Rousselin est un imbécile qui veut se faire nommer député. Ignorant comme une carpe, il n’est d’aucun parti ; il n’a d’opinion arrêtée sur quoi que ce soit ; il ne pense absolument rien sur rien. Pour parvenir à son but, il flatte tout le monde, il est tour à tour conservateur, monarchiste, républicain et même socialiste, selon les gens. Et il faut le voir à l’œuvre ! Ses moyens de séduction consistent à commander douze paires de bottes et autant de paires de souliers au cordonnier de son village et à promettre à l‘aubergiste du pays de lui acheter un attelage de deux chevaux. C’est un sot des plus vulgaires ; dans une réunion préparatoire où les électeurs l’interrogent, il tourne tout à fait au saltimbanque, et son succès final est réellement incompréhensible. Il y a, sans contredit, des Rousselins dans le monde, mais pas autant qu’on veut bien le dire, et, d’ailleurs, ils parviennent rarement à se faire prendre au sérieux. Ils égaient les périodes électorales par des exercices bouffons comparables à ceux que les clowns exécutent dans les Cirques. C’est leur utilité, leur mission ; mais l’élection faite, ils rentrent dans l’obscurité ; tout au plus gardent-ils dans leur arrondissement une notoriété ridicule. Venir dire que tous les candidats à la députation jouent un pareil rôle, c’est singulièrement outrer les choses. Ce n’est plus de la satire politique, c’est du dénigrement.

Les électeurs ne sont pas, du reste, mieux traités par M. Flaubert que leur candidat. Ils forment la plus étrange collection de niais, de fous, de pleutres que l’on puisse voir, et il n’y en a pas un dans le nombre qui ait le sens commun. Celui-ci veut que Rousselin s’engage à faire abolir les impôts ; celui-là lui demande de faire baisser le prix de l’avoine ; un troisième veut absolument qu’il aille « calotter le préfet. » Je sais bien que chaque parti a ses exigences et ses mandats impératifs plus ou moins déguisés. Je sais aussi que, dans les réunions électorales, il se produit parfois des motions extravagantes, mais la risée publique en fait promptement justice. Si les choses se passaient comme l’assure M. Flaubert, quel peuple serions-nous donc ? Ce digne M. Rousselin a deux concurrents : le comte de Bouvigny, et une espèce d’usurier du nom de Gruchet ; mais ils n’ont posé leur candidature que pour faire acheter leur désistement. Le premier, qui est un gentillâtre ruiné, demande pour son fils Onésime la main et la riche dot de Mlle Louise Rousselin ; le second veut de l’argent tout simplement. En vérité, M. Flaubert voit les hommes et la société bien en noir, et l’on peut dire qu’auprès de lui Alceste est un optimiste folâtre. Parmi tous les personnages de sa pièce, et ils sont nombreux, il n’y en a pas un qui soit honnête au fond et qui inspire le moindre intérêt. Son agent électoral, Murel, directeur d’une filature, est un jeune viveur endetté qui compte, pour rétablir ses affaires, sur la dot de Mlle Rousselin, et, selon qu’il se croit plus ou moins en bon chemin, il appuie ou combat la candidature du père. Comment vous dire que ce jeune gaillard, si retors, devient sentimental à ses moments perdus et met la main sur son cœur en pensant à Louise ? Vous ne voudriez pas le croire. Un autre jeune homme bien intéressant aussi, c’est le sieur Julien Duprat, rédacteur de la petite feuille du pays et poète par occasion. Il compose des pièces de vers intitulées : A elle ! Elle, c’est Mme Rousselin. Julien Duprat lui parle de la lune et des étoiles, et jamais amoureux ne chanta sa flamme sur un mode plus ridicule. — Prenez garde, lui dit Mme Rousselin, la littérature vous emporte ! C’est, je crois, le seul mot spirituel de la pièce. Du reste, Mme Rousselin ne désespère pas le jeune Duprat par ses rigueurs ; elle lui promet même de s’humaniser tout à fait s’il s’engage à soutenir la candidature de son mari, et tout porte à croire qu’elle a tenu parole, car au moment où Rousselin, qui n’est pas encore bien sûr d’être député, s’écrit : — « Le suis-je enfin ? » son ancien concurrent Gruchet, que sa cuisinière tient au courant de la chronique scandaleuse du pays, s’écrie avec un léger ricanement : — « Oh ! oui, vous l’êtes, je vous en réponds ! » Ce mot, d’ailleurs plein d’atticisme, me semble devoir lever tous les doutes, car tout mot de Gruchet est parole d’Évangile. Il y a encore une physionomie curieuse, celle de Louise Rousselin, la tendre amante de Murel. Cette malheureuse Louise elle-même n’a pas trouvé grâce devant Flaubert. Elle est jolie, elle est jeune ; M. Flaubert pouvait lui donner par surcroît un peu de gentillesse et de charme ; il ne l’a pas voulu, il est resté inflexible. Et voilà comment, dans cette petite Gomorrhe normande où se passe l’action du Candidat, il est impossible de découvrir un seul Juste.

L’honorable Rousselin, — car il a droit maintenant à cette qualification parlementaire, — a donc atteint son but. Il a été nommé député. Il « l’est pour sûr », comme dit Gruchet, et l’on sait ce que lui a coûté son triomphe. Pendant quinze jours il a bassement menti, flatté et trompé tout le monde ; il s’est fait bafouer par ces mêmes électeurs qui ont fini par voter pour lui. Il a commis toutes les lâchetés; il a donné sa fille à Murel, et, dans l’intérêt de sa candidature, sa femme a jugé à propos de prendre un amant. Quelle que soit l’âpreté des ambitions politiques, je crois que bien des gens y regarderaient à deux fois avant de solliciter un mandat de député s’il fallait toujours l’acheter à ce prix. Mais M. Flaubert s’imagine sans doute avoir fait une fidèle peinture de nos mœurs, et peut-être serait-il difficile de lui ôter cette illusion. Sa pièce du moins est-elle intéressante ? Je laisse au public le soin de répondre à cette question. La vérité est que l’inexpérience scénique ne saurait aller plus loin. Il n’y a pas trace d’action, au sens théâtral du mot. La pièce se traîne constamment sur une seule situation où l’on voit Rousselin placé entre ses électeurs d’opinions différentes, comme don Juan entre Charlotte et Mathurine ; cette scène ne finit que pour recommencer à chaque instant, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre ; c’est le serpent de l’éternité qui se mord la queue. Parmi tous les coquins à divers degrés qui gravitent autour de Rousselin, pas un qui ne soit mortellement ennuyeux, et l’on cherche vainement à qui s’intéresser dans cette cohue de gens affairés qui vont et viennent, poussés par des préoccupations ignobles, quand elles ne sont pas ridicules. Que Murel obtienne ou non la main de Louise, que Duprat échoue ou réussisse dans ses projets sur Mme Rousselin, c’est de quoi le spectateur ne s’inquiète pas le moins du monde. Quant au ton général de la pièce, il est faux du commencement à la fin ; ce n’est ni le ton du drame ni celui de la comédie, et les personnages ne sont ni sérieux ni comiques. L’auteur, embarrassé, ne sait de quel style écrire cette pièce mal conçue ; il cherche la note juste et ne la trouve pas, on sent qu’il se débat dans le vide. Ce n’est pas la faute des interprètes si le Candidat de M. Flaubert, après avoir gagné son procès devant les électeurs, l’a si complètement perdu devant le public. Les acteurs ont fait de leur mieux, et il faut citer en particulier Delannoy et Saint-Germain. On entendra peut-être Rousselin à la Chambre si Duprat, l’amant de sa femme, consent à lui faire ses discours ; mais je doute qu’il garde longtemps la parole au Vaudeville.

Un petit lever de rideau : Séparés de corps, précédait le Candidat. C’est l’histoire d’un monsieur et d’une dame qui, séparés judiciairement comme époux, se réconcilient et s’unissent de nouveau en qualité d’amants ; mais on devine aisément qu’ils en reviendront au mariage. […]

[Document saisi par François Lapèlerie, juillet 2012.]


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