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Alphonse DAUDET
Journal officiel, 15 mars 1874

Revue dramatique

Théâtre du Vaudeville. – Le Candidat, par M. Gustave Flaubert.

L’auteur de la nouvelle pièce du Vaudeville est un romancier d’un talent incontesté, dont le nom apparaît de temps en temps aux vitrines des libraires et chaque fois y fait sensation ; un écrivain de loisir qui a eu le bonheur de pouvoir travailler toujours lentement, à l’écart des productions à outrance, occupant sa vie à faire de beaux voyages, une œuvre courte mais complète, où des études d’époques disparues alternent avec les mœurs triviales de ce temps, comme si l’auteur se consolait de la mesquinerie de l’un avec les splendeurs des autres. Or, il advint qu’un jour un directeur de théâtre, remuant, intelligent, toujours à la piste du nouveau, pensa que ce nom illustre et rare serait d’un excellent effet sur son affiche, et aussitôt le voilà tombant chez notre romancier :

— Vous devriez me faire une pièce.

— Moi ?... Une pièce... Y songez-vous ?... Que j’aille débuter, à mon âge, après avoir tant travaillé, après Madame Bovary, Salammbô, L’Éducation sentimentale... J’ai bien autre chose à faire qu’une pièce. Je prépare un roman en deux volumes... Et vous voulez que j’aille m’exposer bénévolement aux épigrammes de la petite presse et aux conseils de la grande, que je voie mon nom se débattre dans des buissons d’épines et des flots d’encre amère, que je fournisse à la sottise, à l’envie, à l’impuissance, une occasion de m’attaquer, de dire : « Enfin nous le tenons... » ... Non ! Jamais ! Jamais !

— Ainsi vous ne m’autorisez pas à annoncer que le Vaudeville donnera une comédie de vous cet hiver ?

— Gardez-vous en bien !... »

Mais, le directeur parti, quand notre romancier voulut se remettre au travail, cette idée de faire une pièce le troubla, le poursuivit. Malgré lui il y pensait. Les sujets se présentaient à son esprit. Il trouvait sans les chercher des mots, des effets scéniques, et la nuit, en fermant les yeux pour dormir, il voyait la rampe allumée, la salle pleine, toutes les lorgnettes de Paris braquées sur l’œuvre encore vague de son esprit... Après tout, pourquoi pas ? Ce serait peut-être charmant d’essayer cela une fois... Sans doute, le théâtre est un art inférieur ; mais c’est encore celui qui convient le mieux à cette époque pressée, surmenée, où l’on n’a même plus le temps de lire. À la scène, l’œuvre la plus considérable, étalée en quatre ou cinq actes, se parcourt tout d’un trait sans fatigue, ajoutant l’image au texte... Essayons du théâtre !

Là-dessus, il se met à l’œuvre, choisit un bon sujet bien moderne, une satire du suffrage universel dans ce qu’il a d’excessif et de désordonné, et changeant pour cette fois ses habitudes de travail, il écrit sa pièce d’une haleine en quelques jours. Mais alors commencent pour lui des tracasseries de toutes sortes, car le temps du travail n’est pas le plus pénible en ces tentatives dramatiques. Il y a ensuite les exigences de la rampe, la fantaisie du directeur, les susceptibilités des interprètes. Il faut rallonger un rôle, raccourcir une scène, refondre des actes entiers. Un jour la répétition va bien, le lendemain elle se traîne. « Nous nous sommes trompés, déclare tout à coup le directeur ; la pièce est à refaire. — Eh bien ! nous la referons... », dit l’autre qui veut en avoir le cœur net ; et quand il a repris les rôles un à un, changé les situations, créé de nouveaux types, il se trouve que l’ancien texte était encore le meilleur, et on le reprend. Ajoutez à cela la pluie des conseils qui lui tombent de tous côtés et qu’il se croit obligé d’accepter dans son inexpérience du métier ; car c’est pour le théâtre surtout que le tot capita tot sensus [autant de têtes, autant d’opinions].

« La pièce serait meilleure en trois actes.

— Laissez plutôt en quatre.

— Mais !... quatre actes sont une mauvaise coupe...

— Si on mettait de la musique ! »

Et les mauvais vouloirs, les jalousies, les négligences, les entêtements... Puis les demandes de billets, tout Paris qui veut voir la première et use de ses influences multiples pour envahir la salle entière, les gens qu’on mécontente, les amis vexés, et cette tentation de la dernière heure – devant la peur du public et de l’inconnu – de jeter la pièce au feu et de se remettre au roman commencé... Enfin, quand le grand jour est venu, que tout a été réglé, depuis le mécanisme du gaz jusqu’à l’ouverture des portes, jusqu’au jeu savant des longues jupes, alors le pauvre auteur, fatigué, crispé, ahuri, assiste des coulisses au lever de rideau et pendant trois terribles heures...

Mais voilà que, sans y prendre garde, c’est l’histoire de M. Gustave Flaubert que nous racontons, quand nous voulions raconter celle de son héros, le Candidat Rousselin. C’est qu’entre ces deux histoires il y a une vague analogie. Depuis le jour où on lui a mis dans la tête qu’il devrait se porter à la députation, Rousselin ne dort plus, ne mange plus. La nuit, il prononce en songe des mots parlementaires ; il se fait adresser des brochures par la poste ; toute sa vie est changée. Il se débat au milieu d’une foule d’intrigues locales, se commet avec des cordonniers, des rouliers, des charrons, fait des répétitions interminables devant des chaises vides alignées, harangue des fauteuils, et, dans la déroute de ses intérêts politiques, conseillé par tout le monde sans l’être efficacement par personne, finit par sacrifier sa fille à son ambition. Il la promet à Onésyme [Onésime] de Bouvigny dont le nom peut le servir, à Murel qui soutient sa candidature, et la reprend à celui-ci qu’elle aime pour l’engager définitivement au jeune Bouvigny qu’elle n’aimera jamais. Pendant ce temps, le petit Duprat, un journaliste de Paris égaré en province, courtise Mme Rousselin, dont le mari complaisant, sans le savoir, l’attire chez lui toujours pour cette fameuse candidature. Infortuné Rousselin ! Il faut qu’il se défende contre les lâches intrigues de Gruchet, son concurrent, qu’il achète tout ce qu’on veut lui vendre. Pendant quatre actes, il est l’homme public, calomnié, vilipendé, foulé aux pieds comme une place de marché ; il est celui chez qui on entre librement, par toutes les portes, pour quêter, pour quémander, si bien qu’au moment décisif de sa destinée, il ne lui reste pas même un sou pour satisfaire une envie de superstition, acheter peut-être une chance de plus en faisant l’aumône au pauvre joueur de vielle qui le poursuit de ses lamentations... Ah ! mon pauvre Rousselin, qu’alliez-vous faire dans cette galère ?

Le Candidat est supérieurement joué, surtout par les hommes. Saint-Germain détaille le rôle de l’usurier Gruchet d’une façon remarquable. Sa malice est naturelle et sa rouerie bien paysanne, finaudement maladroite ; du reste le caractère était merveilleusement indiqué par quelques-uns de ces mots puissants en dessous, profonds sans en avoir l’air, comme l’auteur de Madame Bovary sait les trouver. Delannoy, qui jouait le Candidat, a porté vaillamment le principal personnage et le titre de la pièce. Cette fois on ne lui fera pas le reproche d’avoir brûlé toute sa poudre dès les premières scènes ; sa verve a été égale jusqu’à la fin de la soirée. Quant aux rôles secondaires, qui composent peut-être la partie la plus remarquable de M. Colson dans l’entrepreneur de roulage, sont très amusants tous les deux. M. Goudry a fait de grands progrès ; mais où M. Train a-t-il vu que les journalistes de province aient cette physionomie fatale de faits divers ? Il y a aussi un certain joueur de vielle qui entre en scène comme un traître de mélodrame. En somme, la pièce est bien montée, sauf la figuration qui n’est pas assez nombreuse et donne peu l’impression d’une bataille électorale en ce temps de suffrage universel. L’action semble plutôt se passer à l’époque du cens, par là, vers 1840. Était-ce l’idée de l’auteur ? A-t-il voulu continuer le Député d’Arcis, refaire pour la scène Un Homme sérieux de Charles de Bernard ; ou, au contraire, nous donner le tableau neuf et vivant d’une élection contemporaine, avec son atmosphère et ses passions de foule, ces fièvres pernicieuses, ces miasmes qui montent des masses violemment et profondément remuées ? Dans le premier cas, M. Flaubert a réussi ; dans le second, le Candidat est encore à faire.

[Suit la critique de Séparés de corps, par M. Émile Bergerat.]


[Document saisi par Yvan Leclerc, février 2017.]


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