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Edmond de Goncourt
Journal, jeudi 12 mars 1874

Hier, c’était funèbre, l’espèce de glace tombant peu à peu, à la représentation du Candidat, dans cette salle enfiévrée de sympathie, dans cette salle attendant de bonne foi des tirades sublimes, des traits d’esprit surnaturels, des mots engendreurs de batailles, et se trouvant en face du néant, du néant, du néant ! D’abord ç’a été, sur toutes les figures, une tristesse apitoyée ; puis, longtemps contenue par le respect pour la personne et le talent de Flaubert, la déception des spectateurs a pris sa vengeance, dans une sorte de chutement[1] gouailleur, une moquerie sourieuse de tout le pathétique de la chose.

Non, les gens qui ne pratiquent pas comme moi l’homme de génie ne pouvaient en croire leurs oreilles, ne pouvaient soupçonner que le comique sorti de cette cervelle préconisée dans toutes les feuilles fût d’un si énorme calibre. Oui, il fait gros, le gaillard !

Et l’étonnement mal comprimé augmentait à chaque instant devant les manques de goût, les manques de tact, les manques d’invention. Car la pièce n’est qu’une pâle contre-épreuve de Prudhomme ; et la satire politique y contenue, rien qu’une compilation de la Bêtisiana imprimée de tous les partis. Et le public espérait toujours du Flaubert, et il n’y avait pas du tout de Flaubert, ni absolument rien d’un Aristophane de Rouen descendu à Paris.

Après la représentation, je vais serrer la main de Flaubert dans les coulisses. Je le trouve sur la scène déjà vide, au milieu de deux ou trois Normands à l’attitude consternée des gardes d’Hippolyte[2]. Il n’y a plus sur les planches un seul acteur, une seule actrice. C’est une désertion, une fuite autour de l’auteur. On voit les machinistes, qui n’ont pas terminé leur service, se hâter avec des mouvements hagards, les yeux fixés sur la porte de sortie. Dans les escaliers dégringole, silencieuse, la troupe des figurants. C’est à la fois triste et un peu fantastique, comme une débandade, une déroute dans un diorama à l’heure crépusculaire.

En m’apercevant, Flaubert a un sursaut comme s’il se réveillait, comme s’il voulait rappeler à lui sa figure officielle d’homme fort : « Eh bien, voilà ! » me dit-il avec de grands mouvements de bras colères et un rire méprisant, qui joue mal le Je m’en fous ! Et comme je lui dis que la pièce se relèvera à la seconde, il s’emporte contre la salle, contre le public blagueur des premières, etc.

Ce matin, dans la presse, c’est à qui apportera son matelas sous la chute de Flaubert. Je pensais que si c’était moi qui avais fait cette pièce, si c’était moi qui avais eu la soirée d’hier, je pensais quels trépignements, quelle bordée d’injures, quels engueulements m’aurait adressés la presse. Et pourquoi ? C’est la même vie d’efforts, de travail, de dévouement à l’art.


Dimanche 15 mars 1874.


Je trouve Flaubert assez philosophe à la surface, mais avec les coins de la bouche tombants ; et sa voix tonitruante est basse, par moments, comme une voix qui parlerait dans une chambre de malade.

Après le départ de Zola, il s’est échappé à me dire avec une amertume concentrée : « Mon cher Edmond, il n’y a pas à dire, c’est le four le plus carabiné... » Et après un long silence, il a terminé sa phrase par un : « Il y a des écroulements comme cela ! »

Au fond, cette chute est déplorable pour tout fabricateur de livres : pas un de nous ne sera joué d’ici dix ans[3].



1. Néologisme caractéristique de l’écriture « artiste » des Goncourt, formé sur le verbe chuter, terme technique pour dire « tomber, en parlant d’une pièce de théâtre » (Littré).


2. Les gardes entrent en scène à la fin de Phèdre de Racine (acte V, sc. 7), après le récit de la mort d’Hippolyte par Théramène.


3. Edmond de Goncourt pense aux romanciers tentés par le roman. Peu après l’échec du Candidat, fut institué le « dîner des Cinq » ou le « dîner des auteurs sifflés » qui réunit, à partir du 14 avril 1874, cinq romanciers qui avaient connu des fours au théâtre : Daudet avec L’Arlésienne et Lise Tavernier, Edmond de Goncourt avec Henriette Maréchal et La Patrie en danger, Zola avec Thérèse Raquin et Les Héritiers Rabourdin, Tourgueneff avec Sans argent, Le fil rompt où il est mince et Le Pique-assiette, et donc Flaubert.



[Document saisi par Yvan Leclerc, septembre 2016.]


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