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B. JOUVIN
La Presse, 14 mars 1874

THÉÂTRES

VAUDEVILLE : Première représentation du Candidat, comédie en 4 actes, par M. Gustave Flaubert. – Les romanciers au théâtre. – De la comédie politique. – Les Athéniens, les Anglais et les Français. – Les peintures à fresques. – Les portraitistes. – Les miniaturistes. – Nécrologie : Aimée Desclée.

L’ex-banquier Rousselin, après avoir prêté de l’argent à gros intérêts à ses concitoyens et gagné son petit million dans sa profession d’usurier patenté, sollicite publiquement la récompense des services rendues par lui au commerce et à l’agriculture. Il pose sa candidature à la députation ; c’est-à-dire qu’archi-usé dans le maniement de ses propres affaires, il se reconnaît un excédent de facultés et d’activité pour faire les affaires de son pays. Notre banquier n’est pas un simple particulier, c’est l’archi-type d’une race d’hommes que la politique a fait sortir du sol ébranlé par les révolutions, comme dans la fable de Deucalion, en jetant des pierres dans les vitres du gouvernement. Les Rousselins sont à remuer à la pelle en France. Vaniteux, ils ne doutent de rien, ce qui est encore le seul moyen infaillible d’arriver à tout ; médiocres, ils n’effarouchent aucune supériorité et les supplantent toutes ; ambitieux avec cette férocité particulière aux passions d’arrière-saison, ils passent sur les scrupules et sur les obstacles qui leur barrent le chemin des honneurs comme ces lourds cylindres, mus par la vapeur, avec lesquels on réduit en poussière le caillou dans les avenues macadamisées. Cette « génération spontanée » d’hommes d’État dont la rapide éclosion couvre le territoire à chaque commotion sociale, n’est point une maladie d’origine moderne comme celle du raisin et de la pomme de terre : Moïse l’a décrite et l’a classée parmi les treize plaies d’Égypte dans son livre divin, et l’a baptisée la plaie des sauterelles politiques !

Donc M. Rousselin veut être député ; la chose est possible à de certaines conditions : écarter ou distancer deux candidats qui personnifient, avec des chances de succès plus ou moins inquiétantes pour notre banquier, l’opinion publiques sous deux drapeaux différents : le comte de Bouvigny, le candidat légitimiste ; le fermier Gruchet, le candidat républicain. La rivalité des deux opinions est en somme plus apparente que réelle ; Rousselin n’est pas en face de concurrents au scrutin, mais en présence de marchands de suffrages : le noble et le paysan jouent tous les trois une partie dont la politique couvre le mobile assez peu délicat : ils seraient fort penauds et pris eux-mêmes au piège intéressé qu’ils ont tendu si le marché dans lequel ils espèrent trafiquer de leurs électeurs, moyennant récompense honnête, ne trouvait pas acquéreur. Ce n’est pas là précisément la difficulté ; vendeurs et acheteurs se valent et sont faits pour s’entendre. Ceux-là proposent leur marchandise au plus haut prix possible et celui-ci subit la nécessité de la payer ce qu’elle ne vaut pas. Ce qui, dès les premiers pourparlers, entrave cette transaction électorale à deux fins, laquelle pour employer une expression cynique, mais parfaitement claire – constitue un double chantage, ce sont des intérêts inconciliables jetés aux travers de ces spéculations malpropres. Débiteur du banquier pour une somme de trente mille francs, le père Gruchet dit à son créancier : « Ma quittance, et je vous cède la place. Donnant donnant. » C’est cru, c’est cher, mais c’est net. L’heure du scrutin sonne et il n’y a pas à hésiter. Et d’un.

Mais ce n’est pas en argent, c’est en nature que le comte de Bouvigny veut qu’on lui paye son désistement. Le comte n’a d’ailleurs posé sa candidature que par suite d’une mortification qui a atteint son orgueil et dérangé ses projets. Il a demandé la main de Mlle Louise Rousselin pour le vicomte Onésyme son fils, et le banquier a décliné l’honneur d’une telle alliance avec une vivacité ironique et quelque peu impertinente qui sent son parvenu de vint lieues. Il se ravisera plus tard et, de son côté, M. de Bouvigny ne lui gardera pas rancune – aux mêmes conditions. Mais le grand meneur de l’élection, le filateur Murel, intrigant moins gêné par ses opinions qu’embarrassé dans ses affaires, poursuit le lièvre que chasse le père d’Onésyme, et il est plus près de l’atteindre, car il a inspiré de l’amour à la jeune personne : seul, le consentement paternel se fait attendre ; le banquier ne veut pas plus entendre parler de ce second mariage que du premier, et notre filateur, faisant exécuter un tour de conversion aux ouvriers de l’usine dont il avait enrégimenté les voix pour enlever l’élection d’un futur beau-père, déserte avec armes et bagages dans la candidature Gruchet. Son dépit ne tient pas contre les caresses du banquier et les espérances que celui-ci lui laisse entrevoir. Mis au pied du mur par ses deux gendres, également intraitables, le candidat, pour voir sortir son nom du scrutin, partagerait volontiers la mariée en deux parts. Le père de Louise se trouve dans la situation perplexe de ce père d’Opéra-Comique, lequel chantait :

Mais de quel genre, dans ce jour,

Faut-il donc couronner l’amour ?

Je le dis sans faire violence à la modestie, cette parure du critique : l’analyse décharnée que voilà l’emporte de beaucoup en intérêt sur le Candidat, de M. Gustave Flaubert. La pièce, agencée avec une rare inexpérience du théâtre et des effets propres à y réussir, roule, comment dirai-je ? sur une situation unique ? Mais il n’y a ni situation accusée, ni scène filée dans le Candidat. Les personnages vont et viennent sans faire avancer d’un pas une action qui tourne sur elle-même. M. Rousselin harangue ses électeurs dans un salon, dans un jardin, dans un bal public ; il annonce une profession de foi tantôt en se conformant aux traditions conservatrices, tantôt en l’inclinant aux idées du républicanisme le plus avancé, et cela sans ménager une transition quelconque pour passer du blanc au noir, du gouvernement à l’opposition. Au besoin, il flagorne, séance tenante, les deux opinions à la fois au milieu desquelles il se débat, opinions prêtes à se gourmer sur son dos. Ce n’est plus un candidat faisant face à l’orage des interpellations, c’est le Pantalon de la farce italienne promené, pendant quatre actes, à travers les brocards des Gilles et Arlequins à une réunion électorale.

Outre qu’il n’a pas réussi à faire la pièce qu’il s’était proposé d’écrire, M. Flaubert a manqué la galerie de portraits que cette satire à outrance de nos mœurs politiques s’était donné l’ambition d’exposer. Au lieu d’un peintre trempant ses pinceaux dans la bonne plaisanterie, nous avons vu à l’œuvre un caricaturiste, violent et maladroit à proportion, charbonnant de grossières silhouettes, à tel point surchargées de verrues, que l’œil n’y saurait distinguer aucun trait du visage humain. Il n’y a pas lieu d’être surpris en voyant M. Gustave Flaubert embarrassé, jusqu’à la gaucherie, jusqu’à l’incapacité absolu d’échelonner d’acte en acte et de scène en scène les de sa triste comédie : en abordant le théâtre, outre la vocation qui fait trouver et deviner bien des choses, il y a un stage à faire, un métier à apprendre. Rarement un romancier, fût-il un inventeur et un conteur de premier ordre, se fait une idée juste de la perspective théâtrale ; il n’a point, pour me servir de l’expression populaire, le compas dans l’œil. À la scène il faut peindre à grands traits, supprimer les développements et ne conserver dans le détail seulement que ce qui est lumineux et rapide. Il faut présenter à l’œil du spectateur beaucoup de choses à la fois et sans confusion aucune. Le fin du métier consiste à se donner le public pour collaborateur en lui laissant deviner ce qu’il est beaucoup plus piquant de ne pas lui dire, et en lui laissant faire quelquefois la transition qui relie une scène à l’autre, et, dans ce travail de l’induction qui le tient éveillé et attentif, en démasquant, à sa grande joie, un effet sur lequel il n’avait pas compté.

On voit tout de suite par là en quoi diffère l’art du romancier de la vocation d’auteur dramatique. Chez lui-ci le don de grouper les personnages, d’engager dans une lutte leurs passions et leurs intérêts, tient de la synthèse ; chez celui-là il est au contraire le triomphe de l’analyse. La brosse du peintre à fresque et du décorateur est indispensable au second ; il doit y avoir chez le premier beaucoup d’aptitudes diverses : il sera peintre de portraits, paysagiste, et, au besoin, miniaturiste. Plus souple, plus fécond, plus abondant et ayant horreur du lieu commun et du procédé qu’un homme travaillant pour le théâtre doit avoir dans la main sinon dans l’esprit, le romancier a tout naturellement les défauts de ses qualités : il ne possède pas dans son talent ou dans son génie ce relief saisissant, tout puissant sur l’imagination des masses, qui résulte d’un de ces mots dits en situation qui peuvent être définies le décor du dialogue. Mais, dira-t-on, M. Octave Feuillet ne réussit pas moins dans le roman que dans la comédie ! – Cela vient peut-être de ce que cet esprit charmant et délicat publie ses romans tantôt chez son libraire, tantôt chez les directeurs de théâtre.

M. Gustave Flaubert avait donc toute licence de faire une méchante pièce : il avait d’ailleurs pris les devants sans attendre l’excuse que j’allègue en son nom, excuse qui tient à sa supériorité dans le roman. Mais ce qui devient inexcusable et inexplicable, c’est de voir l’auteur de Madame Bovary échouer dans les portraits. Tous ceux de sa galerie électorale grimacent affreusement. C’est une association de malfaiteurs politiques trop naïvement corrompus d’ailleurs pour être dangereux. Comme le loup devenu berger, ils écriraient volontiers en majuscules leurs canailleries sur leurs chapeaux. Le banquier Rousselin a écrit sur le sien : « Je suis un imbécile et un vaniteux ; je suis un Sganarelle dans ma maison et je tiendrai très bien l’emploi des Jocrisses à la Chambre. Tant que j’ai besoin de vous, je vous suis dévoué ; travaillez pour moi ; une fois député, je prends l’engagement de ne pas travailler pour vous. » Les chapeaux du père Gruchet, du filateur Murel, du comte de Bouvigny n’étalent pas des étiquettes moins transparentes : à moins d’écrire sur les vitres d’une lanterne allumée, impossible d’être les uns envers les autres plus ingénument dupes de leurs petites coquineries éclairées a giorno. Encore si ces grotesques, fantoches électoraux, étaient amusants… mais ils sont mortellement funèbres, et le diable qu’ils attristeraient, refuserait certainement l’occasion de se voir par eux porté en terre !

Les deux qualités indispensables à la satire politique manquent au Candidat : l’esprit et l’observation. On peut être un romancier original et manquer absolument d’esprit.

Madame Bovary s’est passé de ce pétillement qui eût distrait sans nécessité le lecteur entrant, à la suite de l’auteur, dans l’étude extrêmement curieuse d’un cas pathologique. Mais pratiquer, avec la lancette du chirurgien, une saignée dans le corps électoral tel que l’a ballonné une période aiguë du suffrage universel, cela exigeait une main extrêmement légère pour ne point couper des fibres et ne point froisser des nerfs ni ouvrir une artère. Les marchés d’intérêts, les capitulations de conscience, les mobiles honteux qui font mouvoir les personnages de la comédie, tout cela, quoique chargé de couleurs odieuses, n’est point un tableau de fantaisie pure. Les Athéniens, depuis plus de vingt siècles, les Anglais, depuis que fonctionnent librement chez eux les rouages du gouvernement représentatif, ont donné à l’histoire le spectacle du trafic des votes dans les scandales périodiques des élections publiques. Les derniers venus dans le maniement du suffrage restreint et du suffrage universel, nous avons en plus d’une circonstance regagné le temps perdu et parfois dépassé nos aînés en cynisme politique. La propagande électorale, qu’elle emprunte à nos mœurs le vernis de la civilisation, doit être appelée de ses vrais noms : la brigue et l’intrigue ; or, les noms en pareil cas sont des voiles discrets destinés à cacher de vilaines choses, les belles et bonnes choses ayant pour habitude de se faire et de se montrer au grand jour. J’accorderai donc à M. Flaubert que son observation pessimiste avait tous les droits possibles de faire rire et d’instruire les honnêtes gens avec les figures et les vices des fripons. La comédie des mœurs électorales présentant l’homme dans ses mauvais instincts, nés le même jour que lui, et dans sa passion actuelle produits par l’intempérance de certaines institutions politique ; elle tombe, comme tous les excès sociaux, dans le domaine du moraliste et de l’auteur dramatique. Libre à ce dernier de montrer la pièce non pas seulement du côté de la salle, mais encore du côté des coulisses. Et toutefois ce tableau de la cuisine de nos institutions ne doit en aucun cas – sous peine de manquer son effet et d’exciter des hauts-le-cœur, – écraser la vérité vraie sous le crayon caricatural. Vos originaux du Candidat sont des bêtes brutes ou des imbéciles effrontés. Ils ont beau s’agiter pendant quatre actes, ils ne vivent point. Une société uniquement composée de coquins pourrait-elle exister d’ailleurs ? Pas plus certainement qu’une république aquatique uniquement peuplée de brochets. Les hommes de bien sont partout et font la loi partout, lors même que, par nécessité ou dédain, ils se ploient à jouer chez les pervers un rôle de dupe.

Cette pièce, qui ne marche pas, ne finit pas davantage. À quel appoint électoral le candidat élu député mariera-t-il sa fille ? Sera-ce à Onésyme qui lui a apporté des voies conservatrices ? Sera-ce à Murel qui a rallié le bataillon des électeurs démocratiques ? Le banquier a donné sa parole à deux gendres : réserve-t-il sa dernière canaillerie pour être jouée, le rideau baissé ?

Mais à propos, j’allais oublier l’épisode amoureux qui a fourni à M. Flaubert le mot de la fin, sur lequel l’auteur avait compté pour chatouiller le rire à l’enterrement de sa pièce, – un mot fourchu sur l’accident matrimonial du banquier. Le scrutin ne se trompe pas, et il ne s’inquiète guère d’être trompé ailleurs ! Je veux parler des amours du journaliste Julien Duprat pour la beauté un peu bien mûre de Mme Rousselin. Il y a une scène d’amour échevelé entre le mélancolique rédacteur de l’Impartial et la mère grassouillette de Louise. Cet Antony départemental a en outre inspiré une passion à miss Arabella, l’institutrice de Mlle Rousselin. On ne s’explique pas d’abord la nécessité et le sens de ce roman provincial filé par un homme et deux femmes. J’ai découvert au dénouement que c’était une malice de l’auteur. Mme Rousselin agite un mouchoir blanc à la cantonade pour dire au petit journaliste : « Venez ! » et M. Rousselin prend ce signal d’amour pour un drapeau télégraphiant sa victoire.

– Le suis-je ? s’écrie le banquier.

– Oh ! oui, vous l’êtes ! répond Gruchet.

Pourquoi l’auteur aurait-il perdu un mot aussi joli et aussi neuf ?

J’ai assisté à la troisième représentation du Candidat. Où se tenaient donc les électeurs de M. Rousselin ? Je les ai cherchés dans la salle ; il fallait qu’ils fussent au cabaret.

Il n’y a qu’un rôle dans la pièce, celui du banquier, joué par M. Delannoy, et il n’est pas bon… le rôle, bien entendu ; quant aux grimaces de l’acteur, comme elles étaient en situation, je n’ai qu’à les louer. Le personnel du Vaudeville se démène vivement pendant quatre actes : il ne paraît pas plus content de sa promenade que ne le sont de leur immobilité les spectateurs frappés à la glace dans leurs fauteuils. […]

[Document saisi par Chloé Chmielina, Master 1, Lettres modernes, université de Rouen Normandie, 2018.]


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