ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Le Masque de fer [Philippe Gilles]
Le Figaro, 12 mars 1874

Échos de Paris

Le Vaudeville jouera demain le Candidat, la première œuvre dramatique de M. Gustave Flaubert.

Nos lecteurs connaissant tous le talent de l’auteur de la célèbre Madame Bovary, nous allons le leur présenter en pantoufles et en robe de chambre.

Gustave Flaubert

M. Gustave Flaubert est né à Rouen. Grâce à sa position de fortune, il put cultiver les lettres en amateur, mais il ne se ménagea ni le travail, ni l’étude, ni les recherches, ni les voyages.

Son premier ouvrage fut la Tentation de Saint Antoine, qui parut vers 1854, dans le journal L’Artiste. Plus tard, vint le célèbre roman de Madame Bovary, publié dans la Revue de Paris en 1856, alors dirigée par MM. Maxime du Camp, Laurent Pichat et Louis Ulbach.

Après ce roman, notre auteur se plongea dans l’antiquité et publia Salamboo [sic pour Salammbô].

Après Salamboo, M. Flaubert se remit à l’étude et écrivit un nouveau roman intitulé : L’Éducation sentimentale, qui réussit peu auprès du public, il faut bien le dire.

Depuis, continuant ses études, il a refait et développé la Tentation de saint Antoine, une sorte de Mystère, qu’il va prochainement publier chez M. Charpentier et arrive à la comédie du Candidat, qui sera son début au théâtre.

Ajoutons, pour compléter sa biographie d’auteur dramatique, qu’il avait, il y a quelques années, écrit, d’après un scénario laissé par Louis Bouilhet, une comédie intitulée : Le Sexe faible.

M. Carvalho, alors directeur du Vaudeville, accepta l’ouvrage, mais fit comprendre à M. Flaubert qu’il valait mieux que son nom parût seul sur l’affiche qu’accompagné de celui d’un collaborateur.

M. Flaubert chercha alors un sujet de comédie, et il trouva le Candidat.

Ami d’enfance et compagnon fidèle de Louis Bouilhet, il travailla sans cesse auprès de lui, s’éclairant de ses conseils, et tenant compte de ses critiques.

Ses autres amis littéraires sont ou ont été, Théophile Gautier, Edmond et Jules de Goncourt, Paul de Saint-Victor, Sainte-Beuve, Renan, Schérer, Nefftzer, d’Osmoy, aujourd’hui député, Claudin, qu’il avait rencontré à Rouen, Charles Robin, Alexandre Dumas, Taine, etc. etc.

M. Flaubert passe moitié de l’année à Paris, et l’autre à Rouen, dans sa propriété de Croisset. À la campagne comme à Paris, il travaille dans un cabinet entouré de divans en maroquin, surchargé de coussins et d’oreillers. Il est vêtu d’un costume spécial qui se compose d’un large pantalon très serré à la ceinture par une cordelière, et d’une vareuse en même étoffe. Il est chaussé de babouches. Flaubert travaille pendant l’après-midi et pendant la nuit. Il est quelquefois quinze ou vingt jours sans sortir de sa chambre et de son cabinet.

Il flambe plus qu’il ne fume des cigares londrès, puis il alterne avec de petites pipes tenues très proprement et récurées chaque jour comme de l’argenterie. Il a été forcé, par raison de santé, de modérer un peu sa passion pour le tabac. Il en est arrivé à ne fumer qu’une pipe par heure.

Flaubert a énormément lu.

Quand il est fatigué, cet esprit, pour se reposer des chefs-d’œuvre qu’il a lus et relus, dissipe sa migraine en lisant des inepties, qui plus elles sont plates, plus elles le ravissent et le plongent dans une hilarité profonde.

Il a découvert un jour sur les quais des livres qui ont fait sa joie. Il a ri pendant longtemps d’un bouquin intitulé : Manuel du Charcutier et des qualités qu’il doit avoir. Ce « des qualités qu’il doit avoir » lui a désopilé plusieurs fois la rate.

Il va sans dire que M. Prudhomme a le don de le faire rire. Ce type l’enchante et le console quand il est triste. Dans les jours de grande gaieté, Flaubert imite le pauvre Grassot, mais il finit toujours par retourner au travail et à l’étude, auxquels, depuis plus de vingt ans, il a consacré la plus grande part de son existence.

On se rappelle que le roman de Madame Bovary fut traduit devant les tribunaux. Ce fut, pour M. Flaubert un véritable chagrin, car il n’avait pas cru produire une œuvre immorale.

Cette poursuite est peut-être la raison de certaines scènes absolument risquées que l’on retrouve dans ses ouvrages plus récents. Il se croyait personnellement visé par la magistrature, et il disait :

– Au moins, je veux en avoir pour ma condamnation !

Du reste, rien ne fut plus ridicule que le réquisitoire de M. Pinard à l’occasion de ce procès. Il faut le lire dans l’édition de Madame Bovary, que vient de publier Charpentier (seul propriétaire aujourd’hui des œuvres de Flaubert), pour savoir au juste jusqu’à quel point le ministère public peut patauger dans les plates-bandes de Joseph Prudhomme.

J’extrais de ce réquisitoire les bijoux suivants :

........... Léon va voir madame Bovary ; il lui propose un rendez-vous, il lui propose de monter dans un fiacre... La chute a lieu dans un fiacre !

M. Pinard se révolte aussi contre un tableau ou plutôt une photographie de valseurs :

– Je sais bien, dit-il, qu’on valse un peu de cette manière, mais ce n’en est pas plus moral.

La plaidoirie de M. Sénard que l’éditeur a jointe au réquisitoire, rapporte cette appréciation de Lamartine sur le procès :

Il n’est pas possible, mon cher enfant, a-t-il dit à Flaubert, pour l’honneur de notre pays et de notre époque, qu’il se trouve un tribunal pour vous condamner.

Flaubert a une idée constante qu’il a résumée dans un mot fameux :

– La femme est naturellement honnête, mais elle est victime de la civilisation.

En effet, madame Bovary et Salamboo, en y regardant de près, ne sont menées à mal que par leur entourage.

Barbey d’Aurevilly, pour sa part, n’admet pas beaucoup cette explication des défaillances féminines, et, un jour que Flaubert essayait de la faire accepter, il lui dit d’un ton superbe :

– Monsieur Flaubert, vous êtes Normand, et vous m’avez tout l’air de n’avoir fréquenté que des mangeuses de pommes !

Théophile Gautier disait souvent à Flaubert, à propos des succès qu’il avait obtenu comme romancier :

– Mon ami, vous avez fait un chef-d’oeuvre qui s’appelle Madame Bovary, eh bien ! vous verrez qu’après cela vous serez encore obligé de débuter.

Nous verrons bien ce soir.

M. Gustave Flaubert est un des fidèles qui se souviennent du chemin de Saint-Gratien, bien trop oublié par les anciens amis de madame la princesse Mathilde. En effet, M. Edmond About est devenu républicain, M. le comte de Nieuwerkerke habite l’Italie, pays de ses aspirations constantes, M. de Goncourt s’y fait rare, et M. Paul de Saint-Victor n’y est jamais retourné depuis le 4 septembre.

On connaît peu à Paris la physionomie de Gustave Flaubert. Quand il y vient, il fréquente volontiers le café Riche, où l’on admire sa belle tenue de gendarme obèse, ses moustaches tombantes et ses yeux à fleur de tête, ressemblant vaguement à ce que les bourgeois appellent des boules de loto.

On ne pourrait pas dire qu’il est brillant en conversation, ce serait forcer la vérité ; il est au contraire très bonhomme, et ce côté de sa nature est l’un des plus curieux, celui auquel il tient le plus.

Après le demi-succès de Salamboo, il disait tout éploré, à Théodore de Banville :

– Je n’ai pas fait assez bonhomme !

Un ami causait ce matin avec M. Flaubert des chances de succès et d’insuccès que présentait sa pièce :

– Ma foi tant pis ! s’écria Flaubert à la fin de la conversation, c’est une pièce électorale, eh bien, si elle ne réussit pas, quand on demandera l’auteur, je ferai nommer la commission des Trente* !


[*Commission de trente membres chargée de d’élaborer une constitution après la chute du Second Empire : elle formula les lois constitutionnelles de 1875.]



[Document saisi par Yvan Leclerc, septembre 2016.]


Mentions légales