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Anonyme [Paul MEURICE]
Le Rappel, 14 mars 1874

LES THÉÂTRES

Vaudeville. – Le Candidat, comédie en quatre actes, de M. Gustave Flaubert.

M. Gustave Flaubert, il serait inutile d’en disconvenir, a complètement échoué hier. Le Candidat est une comédie politique. Or, pour qu’une comédie politique puisse être une œuvre réussie, il faut bien des conditions : la liberté illimitée d’abord, puis la passion et chez l’auteur et dans le public, et enfin un génie dramatique d’une puissance particulière. Toutes ces conditions manquaient à M. Flaubert.

Ce n’est pas toutefois la censure qui a dû beaucoup le gêner. Sa pièce n’a pas de parti-pris. On disait qu’elle était réactionnaire, elle n’est pas plus monarchiste qu’elle n’est républicaine : elle n’a ni opinion, ni couleur. En outre, de ce qu’on est un romancier de grand talent, il ne s’ensuit pas du tout qu’on soit un auteur dramatique même passable ; les qualités d’observation et d’analyse ne vont pas toujours avec les qualités de concentration et de synthèse ; et M. Flaubert n’a rien, absolument rien d’un Aristophane ou d’un Beaumarchais.

Si sa pièce a étonné, c’est par l’ennui glacial qui s’en est dégagé, c’est par la puérilité de l’invention, par la naïveté des développements, par l’absence totale d’intérêt. Chose étrange ! le maître ici est devenu un écolier. Il y a dans la composition de sa comédie une ignorance absolue des règles scéniques les plus élémentaires.

Qu’est-ce que veut l’auteur ? où nous mène-t-il ? On n’en sait rien, et vraiment il n’a pas l’air de le savoir lui-même.

Voici l’intrigue en quelques mots :

Un Bourgeois, nommé Rousselin, bourgeois absolument semblable à M. Poirier et à beaucoup d’autres, rêve la députation. À quelle époque se passe la scène, c’est ce qu’il nous a été impossible de connaître. Il y est bien question de suffrage universel, et l’on voit voter des ouvriers et des paysans ; mais, d’autre part, les mœurs électorales sont celles du règne de Louis-Philippe, et l’on parle de majorité de 64 voix. Au surplus, cette obscurité est peut être voulue. L’auteur aura tenu à rester dans un milieu neutre et abstrait ; mais, au théâtre, c’est supprimer l’intérêt et la vie.

Ce Rousselin est une girouette, qui tourne à tous les vents. Nous le voyons d’abord ultra-conservateur ; puis, après une querelle avec un gentilhomme, il devient libéral ; plus tard, radical ; un peu après, socialiste. Alors il revient sur lui-même, et se déclare de nouveau presque légitimiste. En un mot, c’est le type de l’homme qui veut arriver par n’importe quel moyen et n’importe quel chemin.

Autour de ce personnage ondoyant, M. Flaubert a regroupé divers autres caractères. D’abord un jeune homme, qui aime la fille de Rousselin, et qui pousse l’élection de ce dernier quand il croit obtenir la main de Louise, et la combat quand le beau-père futur demande à réfléchir.

Ensuite, c’est un vieux paysan, le père Gruchet, qu’on oppose à Rousselin comme candidat radical, et qui consent à se désister, moyennant la remise d’une quittance.

De même, un comte de Douvigny, vieux légitimiste entiché de sa noblesse et n’ayant plus le sou, recherche pour son fils, un gommeux stupide, la main et la dot de Louise, et finit par se désister aussi en faveur de Rousselin.

Auprès d’eux fleurit un poète de province, journaliste par occasion. Celui-là aime la femme de Rousselin, et ne consent à soutenir la candidature du bonhomme que pour obtenir les faveurs de la dame.

Ajoutez les comparses : menuisiers, pères de famille, aubergistes, entrepreneurs de roulage, qui tous font de la politique uniquement en vue de leur petit commerce.

M. Flaubert a-t-il voulu prouver que l’humanité ne se compose que d’égoïstes et de coquins, que les idées et les convictions sincères et désintéressées ne sont pas de ce monde, que le dévouement et le sacrifice n’existent pas, que la politique n’est qu’un grand marché de fripons et de dupes, et que le système représentatif, en particulier, est un régime de corruption pure ?.. N’insistons pas : en vérité, si le système représentatif n’est jamais combattu plus sérieusement, il y aura encore pour lui de beaux jours.

Voulons-nous considérer le côté littéraire et dramatique ? Qu’est-ce que M. Flaubert a su tirer du choc de ces intérêts, ou plutôt de ces vilenies ?

Une seule situation, toujours la même, celle du candidat flottant. Le deuxième acte ressemble au premier, le troisième au second, le quatrième au troisième. Nous ne sortons pas de cette situation. Tout se passe en visites. Rousselin voit celui-ci et devient rouge ; il voit celui-là et devient bleu ; il rencontre cet autre et le voilà d’une éclatante blancheur.

À la fin du deuxième acte, se place la déclaration d’amour du poëte à Mme Rousselin. Il se dit « de l’école de 1830 », ce jeune homme ; il est tout au plus de l’école de 1820. Et il relève beaucoup moins de Lamartine que de d’Arlincourt. Cette caricature vieillotte n’a pas fait plaisir.

Le troisième acte est tout entier consacré à une réunion publique. On se rappelle le merveilleux comice agricole de Madame Bovary. Mais ici le réaliste s’est laissé choir jusqu’au cou dans le faux et dans la convention. Jamais réunion publique n’a ressemblé à celle-là. Elle est précédée et suivie d’interminables monologues, à la manière classique, sans aucune verve et sans l’ombre d’esprit. Rousselin répète ses discours avant de les prononcer, et les prononce après. Il faudrait, pour que ce bis fût acceptable, que l’effet fût renouvelé d’une façon imprévue. Mais non ; pas même un mot neuf ou drôle.

Et le quatrième acte répète le premier. Nouvelle procession de gens qui vendent leur vote. Rousselin est à la lettre dévalisé ; il ne lui reste plus même un sou à jeter à un mendiant qui passe. Alors recommence le monologue, l’éternel monologue. Cette fois, c’est celui de l’homme qui a pris un billet de loterie : – Gagnerai-je ? ne gagnerai-je pas ? Mais Rousselin nous est si égal ! Enfin, il est député. Et l’on apprend même temps qu’il est…

– Je le suis ! s’écrie-t-il. C’est le mot de la fin. Jugez par là de la nouveauté du reste.

Dans cette galerie, nous avons cherché vainement un caractère sympathique. Tous sont vils, bas et répugnants. On a soif d’un Desgenais ; ou plutôt on en aurait soif, si l’on pouvait suivre la pièce avec une émotion quelconque. Mais le seul effet qu’elle produise est une apathique somnolence.

L’infortuné Delannoy se prodigue. Toujours en scène dans le rôle de Rousselin, il se bat les flancs pour faire rire. Il y parvient presque parfois, et fait illusion, au point que, lorsqu’il entre, on croit qu’on va s’amuser.

Saint-Germain a composé avec soin le type du bonhomme Gruchet. Les femmes ont si peu de rôle dans tout cela que ce n’est pas la peine d’en parler.

Vite, vite, que M. Flaubert se console et nous console, en publiant la Tentation de Saint-Antoine. Les fragments qu’en a donnés autrefois l’Artiste ont une originalité, un éclat et une richesse qui compenseront largement les pauvretés du Candidat.

[Document saisi par Chloé Chmielina, Master 1, Lettres modernes, université de Rouen Normandie, 2018.]


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