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H. MORENO

Le Ménestrel, musique et théâtres, 15 mars 1874, p. 115-116

Semaine théâtrale et musicale

[...]

La représentation du Candidat au VAUDEVILLE prouve une fois de plus que l’optique de la scène est toute particulière, et qu’un homme du plus grand talent, eût-il écrit Madame Bovary, peut s’y fourvoyer s’il n’en a pas une expérience bien acquise. Il y a dans la pièce de M. Flaubert des parties satiriques très-réussies, comme par exemple la scène du comité électoral au troisième acte, qu’on ne me paraît pas avoir écoutée assez attentivement ; il y a aussi certains mots qui eussent dû porter davantage. Mais rien de tout cela n’est mis au point de la scène. Tout ce qui était d’essence dramatique, tout ce qui était théâtre dans la donnée du Candidat, il semble que M. Flaubert l’ait écarté religieusement et n’ait voulu qu’indiquer les situations sans les approfondir. L’amour et la femme, — ces deux éléments fondamentaux sans lesquels il n’y a pas de drame, — l’auteur les a dédaignés ou du moins les a relégués à un plan tout à fait effacé. C’est à peine si on voit, de loin en loin, le bout d’une robe qui passe au fond de la scène, sans même qu’on ait le temps d’en définir les nuances.

La jalousie de l’institutrice anglaise, l’intrigue amoureuse de la femme du candidat pour un folliculaire influent de la localité, le petit roman de la jeune Louise, voilà ce qui, mêlé aux incidents politiques devait constituer le fond même de la pièce et amener les situations dramatiques. De tous ces éléments M. Flaubert se sert à peine, il ne fait que glisser. Si l’auteur s’était adjoint sagement un de nos maîtres en l’art du théâtre, M. Théodore Barrière par exemple, il aurait vu ce qu’il y avait à tirer de son sujet, il aurait vu ce qu’on pouvait faire de la situation de bonne comédie du dernier acte, lorsque, le jour même de l’élection, on vient annoncer au candidat que sa femme le trompe et qu’au lieu de courir sus aux coupables, la tête toute pleine de ses projets ambitieux, il oublie ce détail pour ne courir qu’aux urnes électorales. Mais tout cela est à peine indiqué ; on n’a même pas eu le temps de le saisir.

Si cela peut consoler M. Flaubert, dont nous sommes l’un des admirateurs, considéré comme romancier, nous lui rappellerons que Balzac, le grand Balzac lui-même, n’a jamais bien réussi au théâtre.

La pièce est très-convenablement interprétée par Mmes Neveu, Damain, Jeanne Bernhardt, MM. Delannoy, Saint-Germain, Goudry, Colson, Doria, Thomasse, Lacroix, Richard e tutti quanti.

Le même soir, pour précéder la comédie de M. Flaubert, on donnait une nouvelle comédie en un acte de M. Émile Bergerat : Séparés de corps ; c’est fin et de bonne compagnie, bien écrit, mais peut-être pas assez fait non plus pour la scène.

La gentille Mlle Massin, MM. Saint-Germain et Train se sont faits les aimables interprètes de cette bluette de bon goût.

[...]

H. MORENO.

P. S. — M. Flaubert a cru devoir retirer son Candidat. Aujourd’hui dimanche, le VAUDEVILLE reprend l’Oncle Sam, dont les recettes n’avaient cessé d’être des plus honorables. […]


[En ligne sur le site Gallica :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5616600n/f3.item
]

[Document saisi par Olivier Leroy, février 2021.]


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