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Charles de la Rounat
Le XIXe siècle, 17 mars 1874

Causerie dramatique

Théâtre du Vaudeville. ‒ Le Candidat, comédie en 4 actes, par M. Gustave Flaubert. […]

Dans quelques semaines on ne se souviendra plus que Gustave Flaubert a écrit Le Candidat, on n’aura pas oublié qu’il a écrit Madame Bovary et Salammbô. On a fait à ce dernier ouvrage une renommée d’ennui contre laquelle il m’est impossible de ne pas protester ; je me proclame l’un des plus fervents admirateurs de ce poème grandiose et magnifique. Je m’en suis épris, j’en ai fait mes délices, et je maintiens que ce livre, d’une si rare puissance, renferme des pages de la plus haute beauté.

Sainte-Beuve a consacré à Salammbô trois grands articles auxquels l’auteur a répondu par une lettre spirituelle et savante. Sainte-Beuve n’aimait pas Salammbô. Sa critique érudite et profonde, quoiqu’un peu méticuleuse et tracassière, se ressent surtout de son goût personnel et de son tempérament. Tout n’est pas de lui d’ailleurs dans ses chicanes, et l’on y sent poindre je ne sais quelle influence étrangère. Je ne suis pas bien sûr que l’archéologie et le Semistisme qui leur servent comme de canevas viennent de son propre fonds ? Toutefois n’étant point compétent en ces matières, je m’incline respectueusement devant la science, alors même qu’elle me semble tomber dans l’écart et l’abus.

Pour goûter Salammbô, il faut, outre les choses qui sont du domaine de l’esprit, certaines dispositions idiosyncrasiques et une sorte d’entraînement préalable. Et puis, malgré ses vers et ses jugement sur l’art, Sainte-Beuve, esprit sagace, sobre et précis, Sainte-Beuve est bien moins un artiste et un poète qu’un homme de lettres, dans l’acception sévère et rigoureuse du mot.

Il n’en a pas moins dit de Gustave Flaubert, en terminant son troisième article sur Salammbô : « Son entreprise avait du grandiose ; l'exécution a prouvé de la puissance. Le malheur d’avoir échoué (ce que je crois) dans sa visée principale n’est donc pas si grand. Après tout la manie de l’impossible est celle des forts. Il y a de sauvages et orgueilleux oiseaux qui n’aiment à se poser que sur des rochers si escarpés que le soleil seul, comme dit Homère, y a mis le pied. L'erreur de M. Flaubert a été surtout dans son système : le talent reste intact.

…….

… Il ne sort pas, en somme, amoindri et diminué, de cette expédition ou de cette aventure. Il en sort avec l’estime des doctes archéologues et des savants sémitisants, flattés dans l’objet de leurs études, avec l’estime encore, et mieux que cela, de quelques esprits éminents qui aiment la force jusqu’à ne pas en détester l’abus, et qui, rien qu’à lui voir cette vigueur héroïquement déployée, ont désiré de le connaître. »

Enfin, dans les quelques lignes qui suivent la publication faite par Sainte-Beuve lui-même de la réponse de Flaubert, l’illustre critique reproduit cette conclusion de M. Lebrun (de l’Académie), homme juste, comme il dit : « Après tout, il sort de là un plus gros monsieur qu’auparavant. » Ce sera, ajoute-t-il, l’impression générale et définitive.

N’est-il pas permis, après cela, à un humble artiste que la science ne détourne point à soi et que les considérations techniques d’une critique trop savante et trop haute dépassent et ne sauraient troubler, d’admirer, dans sa sincérité naïve, les beautés d’une œuvre, non point parfaite sans doute, mais d’une rare valeur et d’une originalité peu commune, et d’oser le dire hardiment ?

Je n’ai pas à parler de Madame Bovary : ici, les critiques soulevées jadis par le livre sont effacées par l’adoption complète et décisive du public.

Gustave Flaubert est tout entier dans ces deux œuvres : Le Candidat n’est qu’un épisode sans importance, un accident.

Ma vieille amitié pour Flaubert et ma grande estime pour son talent m’auraient fait préférer qu’il ne tentât point cette aventure. Je dirai, pour cette fois, comme Sainte-Beuve à propos de Salammbô, qu’il n’en sort ni diminué, ni amoindri, mais je ne dirai pas comme M. Lebrun qu’il en sort « un plus gros monsieur » que devant.

Le Candidat n’est pas une œuvre, ce n’est rien, res nugatoria, c’est un passe-temps d’oisif : ce n’est pas la plume de Flaubert qui a tracé toutes ces choses confuses, indécises et banales, et je voudrais qu’il ne les fît pas imprimer. Il a écrit sur une ardoise ; cela s’effacera tout seul. S’il est bien inspiré, il laissera l’oubli se faire sur ce pâle produit d’une fantaisie malencontreuse. Personne ne lui en veut, et il a au moins pour lui cet avantage, que si la chose ne vaut guère, au moins est-elle sans prétention, point guindée, sans atours et jasant à la bonne franquette : « Nul n’est à l’abri de dire des fadaises ; le tort est de les dire curieusement. »

On ne fera pas à Flaubert ce reproche ; il a cru, comme quelques littérateurs mal au fait des choses de théâtre, qu’on improvise une comédie « dans une heure de loisir » ; c’est une grosse erreur, et il en a toujours cuit à ceux qui l’ont nourrie.

Flaubert est tout le contraire d’un improvisateur : ce n’est ni un don, ni une facilité, c’est une volonté. Sa production naturelle est ardente, mais inexorablement asservie à des examens répétés, à une critique rigoureuse, à toutes les exigences d’un écrivain jaloux de bien penser, ambitieux de bien dire. Il écrit une page et garde cinq lignes ! On peut lui appliquer ce que dit du véritable artiste Alexandre Dumas, dans son étude funèbre sur la pauvre Desclée : « Il fouille, il remue, il agite, il exhume, il dissèque, il profane même quelquefois ! » Et Sainte-Beuve a pu s’écrier dans un sentiment qui chez lui renfermait un blâme, et qui pour plusieurs d’entre nous contient un éloge : « Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d’autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout ! »

Je me sens vraiment très peu gêné pour parler du Candidat. D’abord, je redoutais cette nécessité et je m’en affligeais, et puis peu à peu la personnalité de Gustave Flaubert s’est dégagée de la question et en est devenue absolument distincte. Pour moi, elle n’est point en jeu dans l’affaire. Il y a un Gustave Flaubert qui a écrit Madame Bovary et Salammbô, et puis il y a un Rouennais quelconque, un amateur désœuvré, qui s’est avisé de bâtir, je devrais dire de bâcler une pièce, et de la faire subrepticement représenter.

Il a eu tort, et de même qu’on lui a donné un conseil funeste en l’engageant à laisser en quatre actes une pièce déjà trop longue en trois, on lui a rendu un mauvais service en détournant du parti très-honorable et très-digne où il s’était arrêté de retirer son ouvrage le lendemain de la première représentation. Il était naturel qu’il ne voulût pas se contenter du résultat négatif de l’épreuve, et c’eût été une façon galante d’interpréter l’obligeante courtoisie dont le public avait fait preuve.

Évidemment cet excellent public avait été fort déçu dans ses espérances : il avait bien quelque pressentiment que la pièce ne serait pas une pièce très-assise, ni très-orthodoxe au point de vue des traditions dramatiques ; il la supposait incomplète, inégale, défectueuse ; mais fière, hardie, hautaine et répondant par quelque côté à l’allure vaillante de l’écrivain. Il « aurait voulu que cette vigueur de pinceau, cette habilité à tout sonder, cette hardiesse à tout dire », eussent été transportées et appliquées par l’auteur à sa pièce, fût-ce à tort et à travers, les préjugés et les usages dussent-ils en être mise en bringues. Il eût aimé d’être un peu battu ; il en eût été content.

Il n’y eut rien de pareil, et le public, avide de nouveauté, altéré d’inconnu, ne trouva devant lui qu’une action ou plutôt une situation, toujours la même, tournant en rond, sans fin ni trêve, sur son aire étroite et battue, comme un malheureux cheval de manège, attelé à la manivelle d’un puits desséché, d’où nulle goutte d’eau ne monte.

Le candidat est un type, ce n’est pas un sujet, et il était bien difficile d’en faire sortir une pièce originale et neuve. Condinet, quand il a écrit Le Chef de division, a commis une erreur analogue ; mais comme celui-ci est un auteur dramatique, il a trouvé le moyen de faire un fort joli premier acte, tandis que l’auteur du Candidat, après avoir manqué le premier, l’a recommencé trois fois de suite avec un égal insuccès. Gondinet, sentant son type épuisé dès la première traite, s’est échappé par la tangente, et lâchant la comédie où il ne trouvait plus rien, il a eu recours aux scènes épisodiques et aux expédients comiques que les conditions heureuses du théâtre pour lequel il travaillait lui rendaient faciles. Il en est sorti tant bien que mal, grâce à certains atouts que l’auteur du Candidat ne pouvait avoir dans son jeu, et Le Chef de division représente un très-honorable succès, bien que ce soit au fond une pièce ratée.

L’auteur du Candidat aurait pu procéder de la même manière et arriver à un résultat semblable ; mais il n’est pas auteur dramatique, lui, il s’est cramponné à son candidat, n’a rien voulu que son candidat, et a prétendu tout faire sortir de lui. Il n’en est sorti que des banalités, vieilles comme les rues, parce qu’il n’avait que cela dans le ventre.

Ce candidat s’appelle M. Rousselin : c’est un ancien commerçant qui a fait fortune et qui vit à la campagne dans une espèce de petit château bourgeois, en compagnie de sa femme, de sa fille et d’une jeune anglaise, institutrice de la demoiselle, je suppose. Il s’agit, pour lui, d’être nommé député. Caractère distinctif : néant. Éléments de la comédie : Murel, jeune administrateur d’une usine du voisinage, animé du plus vif désir d’épouser la dot de Mlle Rousselin ; Julien Duprat, poète-journaliste, attaché à la feuille la plus importante de la localité, amoureux de Mme Rousselin ; enfin M. le comte de Bouvignies [sic pour Bouvigny], qui voudrait bien aussi être député, mais qui souhaite plus vivement encore redorer son blason en faisant épouser Mlle Rousselin à son fils Onésime, lequel rappelle vaguement le jeune d’Outreville du Fils de Giboyer.

Il ne m’est pas possible de raconter les allées et venues de tous ces personnages, faiseurs et défaiseurs perpétuels de députés, par la raison bien simple que je ne m’en suis rendu compte très-imparfaitement. Ce qui paraît assuré à la fin du premier acte ne l’est plus au commencement du second, se refait de nouveau, au troisième acte, pour se défaire une fois de plus au commencement du quatrième et se terminer définitivement par l’entrée bien et dûment authentique de Rousselin dans les rangs de la députation et dans ceux de la grande confrérie des maris trompés. Mlle Rousselin est adjugée à Murel [erreur du critique : à Onésime de Bouvigny], pour services rendus pendant la période électorale ; mis Arabelle est appelée à d’autres fonctions et disparaît, avec son amour rentré pour le journaliste et une lâche dénonciation sur la conscience ; Gruchet retourne à sa nullité originelle, et les Bouvignies s’en vont, avec leur courte honte, graisser les girouettes rouillées de leur pigeonnier féodal.

Delannoy, chargé du rôle de Rousselin, a fait, dans la mesure de ses forces, tout ce qu’il était humainement possible de faire : il a courageusement combattu. Saint-Germain a essayé de donner à Grucher une physionomie ; il n’a pu que prouver, ce que nous savons tous, qu’il est un très-intelligent comédien.

Je ne suis pas de ceux qui engagent Gustave Flaubert à prendre sa revanche. Il n’a pas de revanche à prendre : il est sorti d’un genre où il excelle pour faire une imprudente incursion dans un genre qui lui est absolument étranger et qu’on n’apprend pas. On naît auteur dramatique comme on naît poète. Les lettrés font quelquefois des pièces de théâtre et des vers, sans être ni l’un ni l’autre ; ils ont tort. Si Flaubert s’aventurait de nouveau sur ce terrain qui n’est pas fait pour ses allures, il y serait pris au sérieux cette fois et n’y rencontrerait plus cette sympathie courtoise par laquelle on a rendu hommage au mérite de ses travaux antérieurs. Il trouverait des juges sévères là où il n’a trouvé que d’indulgents amis.

La soirée n’était pas heureuse ; avant Le Candidat, nous avions eu Séparés de corps. […]

P. S. ‒ Cet article était écrit quand j’ai appris que l’auteur du Candidat avait retiré sa pièce : je l’en félicite. Le Vaudeville, en attendant une reprise quelconque, reprend L’Oncle Sam, dont le succès, disent les réclames, est loin d’être épuisé.



[Document saisi par Yvan Leclerc, septembre 2016.]


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