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Auguste Villiers de l’Isle-Adam
Revue du monde nouveau, 1er avril 1874,

repris dans Chez les passants, Paris, Comptoir d’édition, 1890

Le Candidat

Comédie en quatre actes

par Gustave Flaubert

Lorsque, sur la dernière scène du drame, la toile est tombée, comme la nuit sur les coassements d’un marécage, le public du Vaudeville est demeuré, pendant un bon moment, comme interdit, et pouvant à peine en croire ses oreilles. J’ai un faible pour ce public, lequel est tout particulier. J’ai eu affaire à lui, naguère, et c’est toujours avec intérêt que je l’observe, à l’occasion.

« Eh bien mais ? Et le dénouement ?... cela n’est pas fini ?... » demandait-il machinalement par une vieille habitude.

Il voulait son maire et son notaire.

Hélas ! c’était impossible. On ne pouvait lui servir son plat favori, attendu que, cette fois, la comédie ne finit pas, n’ayant jamais commencé. Le Candidat dure toujours, avec son auréole de satellites ; il est, voilà tout ; il continue au sortir de la salle, en renchérissant peut-être. C’est le serpent qui se mord la queue ! Demander la fin de cette comédie, autant demander la suppression de la Chambre. On aurait dû arrêter comme radicaux et subversifs les gens qui ont osé réclamer une chose pareille.

« Mais... ce n’est pas une pièce, alors ! » dit le public, avec ce sourire qui le distingue.

Simple question : Quel est, aujourd’hui, l’être véritablement humain qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu’il entend par une « pièce » ?

Les gens qui font des pièces disent-ils : « J’écris un drame » ? Non, ils disent : « J’ai une grosse machine sur le chantier ». Est-ce que l’on dit : « C’est une œuvre bien faite » ? Non, mais : « Voilà une “pièce” bien charpentée. » Est-ce que l’on dit : « L’habileté scénique ? » On dit : « Les ficelles du théâtre. »

De sorte que ce n’est peut-être point par incapacité que certains auteurs écrivent de mauvaises « pièces », celles-ci étant, en réalité, beaucoup plus difficiles à faire que les bonnes.

Nous ne ferons pas à Gustave Flaubert l’injure de penser qu’il s’attendait à un succès d’applaudissements : un tel succès eût été pour lui, au contraire, d’un désappointement réel, quelque chose comme le signe d’un long feu, puisque son intention a été d’écrire non une « pièce », mais d’exhiber une superbe collection d’orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.

Maintenant, le condamné applaudit-il à la lecture de sa sentence ? Non. Il baisse la tête et il veut s’en aller, car il ne « s’amuse » pas. Pour ce qui est de l’argent que coûte un fauteuil ou une loge, il est d’usage, en justice, que le Condamné paye aussi les frais du procès.

Inutile d’analyser cette œuvre curieuse et parfois sombre. Le Candidat ne dépend pas de son intrigue, il est situé plus haut que l’ingéniosité du détail, plus ou moins « combiné ». Sans cela, nous déclinerions l’honneur de nous en occuper. M. Heurtelot, Mlle Louise, maître Gruchet, ont leur valeur nominale, sans doute ; mais qu’ils se développent à travers telle intrigue ou telle autre, peu importe la mèche du flambeau. Le Candidat contient des scènes écrites splendidement, et d’une âpreté d’observation extraordinaire. Voilà l’important. C’est une œuvre morale, car c’est la photographie de la Sottise se vilipendant elle-même. La turlupinade y est parfois si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la Vérité, ce qui cause une expression fantastique. Rousselin est tout simplement épouvantable. C’est le Sot, en trois lettres, tenant la foudre !

Une vanité satanique agitant sa sonnerie dans le néant d’un vieux cerveau bourgeois, et conduisant un père à implorer, aux genoux de sa fille unique, le renoncement au fiancé qu’elle aime, afin d’assurer par là vingt-cinq voix de plus, est une scène au moins aussi étrange que celle où Balthazar Claës se livre à quelque chose d’analogue pour sa pierre philosophale[1].

La scène de l’Aumône souillée par l’intérêt superstitieux est saisissante et donne à songer. Le Candidat se prive d’une belle montre pour que le Créateur le lui rende au centuple et lénifie les hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l’air de mettre Dieu lui-même en demeure de l’oindre député, et lui force la carte... d’électeur.

Nous ne nous permettrons qu’une simple observation.

L’auteur a reculé devant les fautes de français qui étaient une nécessité du rôle de Rousselin.

Pourquoi ? ‒ Un député un peu sérieux n’eût pas reculé, lui. La collection du Moniteur à la main, je mets au défi un représentant quelconque de me démentir. Ceci était un élément constitutif et vital pour la vérité du personnage. Il semble, parfois, qu’il lui manque quelque chose. On se demande, très sérieusement, comment il fera, à la Chambre, pour être estimé et pour convaincre.

Le jeune poète, Léon Duprat[2], (pourquoi le nom même de Lamartine[3] ? L’Auteur n’y a point pensé au baptême, sans doute), Duprat, disons-nous, est une petite perle.

Ce sentimental galopin, en qui tout sonne le vieux toc et au travers du sublime duquel on distingue toujours un vague pain de sucre originel, comme une montagne à travers un nuage, est bien de la famille de ces solennels imbéciles qui poussent le vice jusqu’à mourir à l’hôpital pour duper le bourgeois et attraper la Gloire par cette tricherie comme on attrape une mouche sur un mur. Ces malheureux ont une façon de parler des étoiles qui dégoûterait de la vue du ciel si on les écoutait. Chaque fois qu’ils s’écrient : « Dieu ! l’âme ! l’amour ! l’immortalité ! l’espérance ! » il semble que l’on entend cette phrase fatidique : « Et avec ça ?... » Et l’on cherche un crayon derrière leur oreille. ‒ Encore un qui, s’il s’écrie : « Je vais manger un bifteck », se croira obligé d’ajouter avec un sourire sardoniquement triste : « Ce n’est pas très poétique, mais, hélas !... » Bref, un odieux petit bonhomme, qui n’a vu dans Hernani que les poignards de Tolède et qui trouvera un jour, comme ses pairs, sous un prétexte ou sous un autre, que le Maître sublime de la Poésie a été surfait. Total : un jeune Zéro mécontent du coquin de Sort, et très content d’être pris pour un par ces mêmes bourgeois dont il est l’âme endimanchée, et rien de plus. Ce Duprat est tracé dans le Candidat de façon à faire pâmer toute la rue Saint-Denis. « Comme il a l’air artiste ! » disait une dame au foyer.

Il manque peut-être, à cette œuvre, un cinquième acte, où tous les personnages se fussent tout à coup montrés sublimes sans motifs. Le public et le gros de la critique (qui est son porte-voix) eussent été alors agréablement surpris en s’apercevant qu’étant donnée la sphère intellectuelle où rayonne l’esprit de ce drame, il revient exactement au même que les personnages en soient vils ou héroïques.

Un écueil était à éviter dans cette comédie étrange : c’était de montrer du génie. Flaubert, en grand observateur et en artiste parfait, a doublé le cap des Desgenais[4] et des types à maximes. Il aurait plu, s’il avait usé de cette rengaine. Il a préféré froisser jusqu’à la stupeur et rester consciencieux. Pas un a parte qui sauve Duprat ! Flaubert a peint tous ces écorchés avec leur propre sang. Aucun de ces personnages n’est même tout à fait une canaille ! Bref, Le Candidat n’est qu’un vaste haussement d’épaules désintéressé et sincère, c’est-à-dire la chose la plus rare qui soit en littérature.

Concluons :

Attendu que les sots ont toujours du génie quand il s’agit de nuire, et que, dans la souffrance, ils déshonorent la pitié qu’on a pour eux par le sentiment qu’ils gardent toujours de nous avoir « mis dedans » ; attendu que la sottise est l’hydre à tête de colombe, le repentir du Créateur, l’ennemie éternelle, il n’y a pas de merci à lui faire. Notre devoir est de la décalquer sans pitié : car, pour elle, quel châtiment est comparable à celui de s’apercevoir elle-même ?

Donc, bravo et gloire à cette comédie. Après elle, la porte est fermée sur toute scène de candidature !... Le type est créé à jamais. Quant au soi-disant insuccès théâtral, il n’est un peu triste que pour le public.

Le seul moyen spirituel d’exécuter la « pièce » eût été de l’applaudir. Mais si le public eût été capable de ceci, Gustave Flaubert ne l’eût pas écrite.

Ah ! qu’on le sache bien !... Le théâtre futur crève, à chaque instant déjà, les vieilles enveloppes. Il commence. En dépit des insignifiants et gros rires, la foule s’aperçoit peu à peu que, dans une œuvre dramatique, l’Ingéniosité de l’intrigue, prise comme élément fondamental et hors duquel la « pièce » tombe en poussière comme une larme batavique dont on casse le petit bout, est une chose sans valeur et qui vole le temps général. Oui, mais l’heure vient où, après tant de lugubres heures causées en partie par ces mêmes incapables qui crétinisent le public en agitant chaque soir, devant son sourire de bébé, le hochet de sa décrépitude, l’heure vient où il ne suffira plus de flatter quelque bas instinct, quelque fibre égrillarde, quelque sale pensée (que l’Anglais lui-même chasse ignominieusement de sa vieille terre, car il sait où cela conduit) ; l’heure vient, disons-nous, où il ne suffira plus d’être un parfait farceur pour accaparer toutes les scènes et continuer, en dansant toutes les gavottes d’un esprit immodeste, d’hébéter l’attention publique et de parachever notre triste aventure. ‒ L’heure menace où le public ne s’intéressera plus outre mesure aux dimensions anormales que peut présenter le nez d’un comédien, et ne répandra plus de larmes sur les péripéties que peut offrir le mariage final de Paul Gâteux avec Aglaé Mâchouillet, mise à mal par ce traître de Rocambole, tiré à des milliers d’exemplaires. Oui, cette heure approche où il ne s’agira plus de faire cliqueter devant la foule quelque vieux toc patriotique, pour masquer, en trichant avec le vieil art de Molière et de Shakespeare, pour lequel on n’est pas fait, l’incapacité réelle où l’on se trouve d’écrire une œuvre haute, sincère et profonde. Le public fera justice du fameux « vive la France ! » qui éclate pour sauver une œuvre niaise, et qui fait rougir, attendu que, là, ce cri ne révèle que l’amour des droits d’auteur et non celui de la Patrie ! Oui, la foule a déjà fait justice du « merci, mon Dieu !... » qui ne croyait mie en Dieu, mais bien à des choses plus « sérieuses » ; et de « la croix de ma mère », qui lui disait clairement : « Voyez quel bon fils je suis, moi, l’Auteur ! Ainsi, remplissez ma salle, pour me récompenser des bons sentiments que je dois avoir, et applaudissez un bon fils, puisqu’un bon fils (sous-entendu COMME VOUS !),... ne peut manquer d’être un poète et d’avoir le véritable talent dramatique. » Et alors le public flatté donnait dans cette balançoire ! ‒ Retapez toutes ces vieilles monstruosités, et vous aurez le plus clair des grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à toute une génération, en la rendant, par un pli d’esprit exécrable, inaccessible aux sentiments de l’Art et de la Grandeur oubliés. C’est celui qui n’estime pas ses concitoyens qui agit ainsi, et non celui qui, fût-ce au prix des huées, leur dit la vérité.

Mais aujourd’hui, c’est parler dans le désert. Laissons cela.

Que les « amuseurs » vivent en joie ! Nous les applaudirons toujours ; ils nous feront toujours rire ; nous leur crierons toujours : « Courage ! » Ils mourront à jamais et tout entiers, eux, leurs ficelles et leur charpente. Priez pour eux.



1. Le héros de Balzac, dans La Recherche de l’Absolu, sacrifie sa fille Marguerite pour assouvir sa passion.

2. Le poète Duprat se prénomme Julien. Villiers le confond avec l’amoureux romantique (au moins au début…) de Madame Bovary.

3. Le nom complet de Lamartine est Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine.

4. Personnage de journaliste dans la pièce de Théodore Barrière et Lambert-Thiboust, Les Filles de marbre, représentée au théâtre du Vaudeville en 1853.

[Document saisi par Yvan Leclerc, septembre 2016.]


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