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Albert WOLFF
Le Gaulois, vendredi 13 mars 1874

GAZETTE DE PARIS

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Théâtre du Vaudeville. — Le Candidat, comédie en quatre actes, par M. Gustave Flaubert.

Rien ne m’eût été plus doux, en rendant compte du Candidat, que de constater un succès éclatant. Pour peu qu’on ait le respect du talent et de la conscience d’un écrivain, on se sent pénétré d’une profonde sympathie pour la comédie en quatre actes que le Vaudeville a offerte hier à u public empressé de connaître la première œuvre dramatique de Flaubert.

Maintenant qu’il est, hélas ! impossible de constater le succès espéré, ce serait faire injure à M. Flaubert que d’envelopper son insuccès au théâtre dans des phrases bienveillantes, qui de notre part, s’adressant à l’auteur de Madame Bovary, seraient présomptueuses. Il faut donc avoir le courage de son opinion, dire que le Candidat n’a pas réussi, et que le public ne s’est pas trompé en prouvant par son attitude qu’il ne peut supporter sans protestation quatre longs actes dont quelques scènes seulement sont réussies.

Dumas le père, qu’il faut citer toujours dans les questions de théâtre, me disait un jour :

— Si vous avez une idée de pièce, si vous voulez savoir si elle est bonne ou mauvaise, racontez-la à un ami. Si vous ne pouvez pas résumer votre sujet en vingt mots, c’est qu’il ne vaut rien.

Le Candidat de M. Flaubert est on ne peut plus difficile à analyser. On perdrait son temps à vouloir suivre l’auteur dans cette route longue et fatigante où il s’engage pour aller du point de départ au dénoûment par les chemins les plus escarpés. On peut être l’un des meilleurs écrivains de son temps et se montrer embarrassé comme un écolier au théâtre ; on peut avoir écrit Madame Bovary, l’un des plus beaux romans contemporains et Salammbô, l’un des livres les plus curieux de la littérature présente, et éprouver de la difficulté pour marier Ernestine et Alfred à la fin d’une pièce de théâtre. L’homme qui ne possède pas plus que M. Flaubert le métier de l’auteur dramatique peut, du premier coup, écrire une fort jolie scène ; mais, dans son ensemble, l’œuvre ne se tiendra pas. Tous ceux qui abordent pour la première fois la scène succombent sous la même faute : ils marchent à côté de la vérité en voulant trop bien faire ; ils nuisent à la clarté de leur pièce en la voulant trop intelligible au public ; ils détruisent l’action principale par l’abus des épisodes.

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Le Candidat de M. Flaubert est une vieille connaissance. De Péponnet il a appris l’aisance de dégager sa parole et de jongler avec sa fille, qu’il jette dans les bras de l’un ou de l’autre, suivant l’intérêt personnel du moment. M. Plumet lui a donné cette indécision qui a fait tant rire le même public du Vaudeville : c’est un faux bonhomme autant qu’une girouette, un singulier mélange de rouerie et de niaiserie. Péponnet ne déployait pas plus d’impudence que ce candidat en disant à son gendre : « Ce mariage ne se fera pas ; il n’y a rien d’écrit. » Plumet ne change pas d’avis avec une désinvolture plus complète que ce bourgeois ambitieux. Selon les nécessités de l’élection, il retirera sa fille des bras du vicomte de Bouvigny pour l’offrir à Muzel [sic pour Murel], le directeur d’une usine, qui dispose des voix ouvrières, pour la rendre finalement au vicomte. Muzel est un panier percé ; il fait des spéculations malheureuses et il brigue la fortune du candidat Rousselin. Tant que le futur député croit son élection assurée, il éconduit Muzel ; mais vienne le moment où il aura besoin de son influence, et Rousselin promettra à Muzel tout ce qu’il demande, quitte à ne rien tenir, comme Péponnet.

Ces amours de Muzel, du vicomte de Bouvigny et de Louise n’intéressent que médiocrement le public. L’auteur, jugeant à tort qu’on peut se passer au théâtre de la passion, a concentré le côté amoureux de la pièce en trois personnages qui laissent froid le spectateur. Muzel est un vulgaire intrigant, le vicomte un pauvre petit gommeux, et Louise ce qu’on appelle une petite grue. Qu’elle épouse Léon, Pierre ou Paul, le spectateur ne s’en occupe pas ; qu’à la fin de la comédie ce soit Muzel ou Onésime qui devienne l’heureux époux de l’héritière, c’est le cadet des soucis du spectateur, et au théâtre l’indifférence s’appelle l’ennui.

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Cette comédie électorale de M. Flaubert se passe en province, dans un singulier arrondissement peuplé d’intrigants et d’imbéciles : quand ces gens-là ne sont pas niais, ils deviennent odieux. Pas un honnête homme dans la stricte acception du mot ne vient rendre un peu d’espoir au spectateur affligé de la turpitude de tous ces gens-là. Quand Dumas descendit dans les bas-fonds du Demi-Monde, il eut soin d’introduire dans la galerie de femmes tombées Marcelline : la pudeur féminine chassée de l’enfer se retrouvait en cet enfant. C’était comme un rayon de soleil dans les ténèbres, qui réchauffait le cœur du public. Lorsque Barrière exposa au Vaudeville sa collection de faux bonshommes, il eut bien soin d’introduire dans sa pièce quelques personnages qui ne fussent pas atteints de la gangrène de l’hypocrisie. C’est que le public ne veut pas qu’en échange de son argent on lui enseigne à mépriser l’humanité dans son ensemble ; il veut au contraire voir de temps en temps un honnête homme et entendre un acteur s’indigner des agissements écœurants des autres. Quand on lui montre les vices de l’époque, il veut, ce bon public, que quelqu’un pousse de loin en loin sur le théâtre le cri de la conscience irritée.

Chez M. Flaubert, rien de pareil : les électeurs, les députés, les hommes qui mènent l’élection, les amoureux, les amoureuses, les nobles, les bourgeois et les manants, tous ganaches, usuriers, gentilshommes déclassés, intrigants, ne consultant que leur intérêt, vendant leurs voix, soit pour la main de la demoiselle Rousselin, soit pour une bonne affaire ou même une gratification en argent. Pas un personnage chez qui parle le sentiment du devoir. Ils donnent leurs voix ou les retirent ; ils deviennent candidats conservateurs ou candidats socialistes et tripotent sur le dos de la patrie avec un sans-gêne qui, après avoir fait rire un instant, devient bientôt écœurant. On sait, hélas ! que les choses se passent à peu près ainsi, mais le public aime à être trompé ; il veut avoir le droit de se dire : « Tous ces gens-là sont des gredins, moi je vaux mieux qu’eux ». Alors, quand la voix d’un honnête homme se fait entendre au milieu de ces tripotages politiques, le bon public est content : ce qu’il pense tout bas, quelqu’un le dit tout haut sur la scène et apaise la conscience outragée des spectateurs.

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M. Gustave Flaubert n’est pas un homme de talent pour rien. A défaut de la science du théâtre, il a l’intuition du vrai : il sentait bien qu’il fallait dans sa comédie un élément moins dégradé, et il a essayé de l’y introduire en la personne du jeune Julien Duprat, journaliste de la localité, qui a appris à lire dans Hernani, qui se dit de la génération de 1830 et affirme qu’il méprise les agissements de ses contemporains. De loin en loin il apparaît sur les planches, dit de grands mots et commet de vilaines actions. Cette indépendance dont il se vante avec emphase, il en fait bon marché ; il suffit que la femme de Rousselin lui permette de baiser le bout de ses doigts pour que lui aussi trempe dans les manœuvres électorales. Alors il n’est plus question ni d’Hernani, ni de 1830, ni des étoiles ; il ne songe qu’à prendre la femme du candidat qu’il soutient de sa plume, et à vendre son indépendance pour un rendez-vous, comme les autres vendent leurs voix pour quelques louis. Il y a aussi dans cette pièce curieuse une jeune anglaise, dont on pourrait couper le rôle sans que la pièce en souffrît, petite fille odieusement méchante qui, pour les beaux yeux de Julien, espionne la maîtresse de maison et vient au dernier acte dire à Rousselin que sa femme le trompe, et ce avec l’aisance d’une domestique qui viendrait annoncer que le dîner est servi.

Les différentes intrigues qui pirouettent autour du Candidat, et dont j’ai essayé de donner au lecteur une idée, s’enchevêtrent mal. La main qui guide ces pantins est inhabile. Il faut une grande expérience du théâtre pour conduire pendant quatre actes une pièce aussi embrouillée que celle-ci. M. Gustave Flaubert a tout sacrifié à la question électorale : point de passion en dehors d’une assez jolie scène où Julien déclare son amour à la femme du candidat ; ce n’est pas assez ! Point d’intérêt dans les amourettes de Louise et d’Onésime ! Reste donc le côté politique.

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Ah ! nous y voici enfin ; et il faut bien en parler, car c’est une comédie politique que M. Flaubert a voulu écrire. Il serait bien difficile de deviner les opinions de l’auteur : s’il en a, il les cache avec soin : le conservateur y trouvera son compte aussi bien que le radical. L’écrivain distingué du Candidat ne se passionne qu’une seule fois, et c’est pour commettre une injustice. Quand le comte de Bouvigny, en échange de son influence électorale, vient demander au bourgeois la main de sa fille pour son fils Onésime :

— Votre fils n’a pas de position sociale, lui répond Rousselin.

— Si, dit le vieux légitimiste : un gentilhomme ne connaît d’autre métier que celui des armes.

— Mais votre fils n’est pas soldat ! s’écrie Rousselin.

— Il attend pour s’engager que le gouvernement soit changé, riposte le comte.

Voilà qui est absolument faux. Si la vieille noblesse a conservé bien des ridicules d’autrefois, on ne saurait contester qu’elle a mieux conservé encore une de ses plus nobles traditions, celle de ne pas marchander son sang au pays. Au milieu des discordes civiles dont la France est affligée, l’armée est restée un terrain neutre où toutes les opinions ont le droit de rendre service au pays. Nous avons vu sous l’Empire les fils de ceux qui boudaient le gouvernement s’engager dans l’armée et combattre sous l’aigle impérial, sans se demander si le chef de l’État répondait à leurs convictions. Cela s’est passé ainsi sous tous les régimes : les fils des preux passaient le front haut devant le palais, mais se battaient dans les rangs de l’armée, sans souci de la forme du gouvernement. Partant un homme aussi distingué que M. Flaubert a tort d’oublier que la race qui fournit à la génération présente le dessus du panier des gommeux lui fournit également des héros qui n’attendent pas, pour endosser l’uniforme, que le prince de leur choix soit parvenu aux affaires.

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En somme la pièce pivote sur l’élection du bourgeois Rousselin, et Delannoy la porte sur ses larges épaules. Ce n’est pas sa faute si, à force d’occuper la scène, il finit par lasser le public : car c’est en réalité la même situation que le comédien joue pendant ces quatre longs actes. Pour rendre ce long rôle supportable, il faudrait plus que du talent ; le génie du plus grand artiste n’y suffirait pas. M. Flaubert a pensé à tort que le public vient au théâtre pour écouter une conférence ; il veut être intéressé, ému, amusé, sans quoi il s’ennuie et proteste. L’auteur du Candidat a appris à ses dépens quel péril il y a pour un écrivain dramatique à tourner pendant quatre actes dans le cercle étroit d’une même situation. Pour réussir dans cette entreprise, il faut avoir l’habileté d’un auteur rompu au métier. M. Flaubert a bien assez de talent pour qu’on lui conteste celui-ci : aussi sa comédie a le pire des défauts pour une œuvre dramatique : elle est mortellement ennuyeuse. Tout d’abord le public s’amuse de ces scènes électorales, qui, à la vérité, ne lui apprennent rien de nouveau, tout en promettant une soirée amusante ; mais dès le second acte son attention faiblit ; au troisième, les menées électorales agacent, et sur le tout vient se greffer un quatrième acte, absolument manqué d’un bout à l’autre. A la fin, quand on vient annoncer au candidat qu’il est nommé :

— Je le suis ! s’écrie-t-il.

— Oui, je vous promets que vous l’êtes, lui répond un personnage faisant allusion au rendez-vous galant de Mme Rousselin avec le journaliste de la localité.

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C’est avec cette plaisanterie banale que M. Flaubert a jugé à propos de terminer sa première œuvre dramatique. On lui ferait injure en affirmant que c’est à la hauteur de son talent remarquable. Lorsqu’on voit un écrivain comme M. Flaubert s’engager dans une telle voie, il faut lui crier : Gare ! on n’a pas le droit de lui témoigner cette vulgaire indulgence dont les médiocrités se contentent, mais à laquelle un homme de valeur doit préférer la vérité absolue, sans phrases et sans détours.

Il n’y a absolument qu’un rôle dans la pièce, celui du candidat, joué par Delannoy. Tous les autres ne sont que des épisodes ; et si M. Saint-Germain a su faire de son usurier provincial une création remarquable, il faut en savoir gré au comédien plus qu’à l’auteur. Tous les autres rôles sont bien tenus ; la troupe du Vaudeville a joué avec beaucoup de talent, et il faut complimenter les comédiens d’avoir si vaillamment défendu l’erreur d’un homme de talent. Les artistes du Vaudeville me rappelaient en cette soirée curieuse les soldats de la première République, si bien dessinés par Raffet, et qui, pieds nus, couverts de haillons et sans armes, s’élançaient bravement à la conquête du monde.

Et maintenant, pour la renommée de M. Gustave Flaubert aussi bien que pour notre propre plaisir, oublions le Candidat et relisons Madame Bovary.



[Document saisi par François Lapèlerie, avril 2012.]


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