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Maxime BEAUVILLIERS

L’Abeille de Fontainebleau, 17 juin 1870

Histoire sentimentale
par Gustave Flaubert

M. Gustave Flaubert a débuté, en 1857, par une œuvre hors ligne, Madame Bovary, et s’est placé, du premier coup, parmi les maîtres du roman moderne. Doué d’un véritable talent d’observation, possédant l’éclat et la variété du style, M. Flaubert appartient à l’école de Balzac. Sans avoir l’inépuisable fécondité du maître, il s’attache, comme lui, bien plus à l’étude des caractères qu’à la complication de l’intrigue du roman.

Les personnages qu’il met en scène vivent et se meuvent réellement dans le milieu qu’ils traversent. Il semble qu’on ne puisse les détacher du cadre qui leur est assigné par l’écrivain, tant le romancier créateur domine son œuvre, tant il soigne les moindres accessoires ! La vérité, l’exactitude du rendu sont poussés à un tel point chez M. Flaubert, que longtemps après l’avoir lu, on se rappelle non seulement les héros, mais les principaux épisodes de ses livres !

Lorsque la mémoire se reporte sur Bovary [sic], on se retrouve instantanément à la noce de campagne, au comice agricole ; et, en pensant à Salaammbô [sic pour Salammbô], on assiste involontairement aux jeux, aux luttes du jeune Amilcar Barca, aux fêtes du palais de Carthage, cette rivale de l’ancienne Rome. Pour s’élever à une pareille puissance d’assimilation, l’auteur, comme un véritable bénédictin, s’enferme pendant quatre ou cinq ans dans chaque œuvre qu’il mûrit, qu’il polit sans cesse, écrivant lentement, à ses heures, jusqu’à ce qu’il achève définitivement son travail. Aussi, rien n’est donné au hasard, et l’on sent que ce que l’auteur dépeint et exprime, il a dû le voir et l’éprouver.

Le troisième ouvrage de M. Flaubert, qui vient de paraître récemment, est intitulé : L’Éducation sentimentale. Nous préfèrerions, pour notre part, le sous-titre : Histoire d’un jeune homme, entièrement justifié par le récit du romancier, qui n’embrasse pas moins de vingt-sept années, de 1840 à 1867.

Le livre s’ouvre presque sous nos yeux, à notre porte. Au début de l’ouvrage, Frédéric Moreau, jeune bachelier frais émoulu de la Faculté de Paris, descend le quai de l’Hôtel-de-ville et s’embarque sur le bateau à vapeur La Ville de Montereau, qui faisait jadis le service de Paris à Valvins, pour passer ses vacances dans sa famille, à Nogent-sur-Seine. Ce lent et charmant voyage en Seine ne demandait pas moins d’une journée. Il est raconté par l’auteur avec un charme de fraîcheur descriptive, un accent de vérité qui nous reporte à plus de vingt ans en arrière, et que comprendront surtout ceux qui avaient l’habitude d’accomplir cette petite traversée, avant l’inauguration du chemin de fer de Lyon. C’est par ce véritable et délicieux chapitre d’histoire de locomotion rétrospective que M. Flaubert captive et fixe tout d’abord l’attention du lecteur.

Fils unique, Frédéric résiste aux prières de sa mère, jeune veuve qui voudrait le retenir près d’elle, en province, et le marier de bonne heure à une amie d’enfance, mademoiselle Louise Roque, qui lui est déjà destinée. Ses vacances terminées, l’étudiant se hâte de quitter la maison paternelle et retourne à Paris, pour faire son droit ; mais il travaille peu et obtient fort péniblement ses grades.

Là, il retrouve Deslauriers, un de ses condisciples, tour à tour avocat, homme d’affaires, commissaire du gouvernement provisoire, puis préfet à poigne, destitué par excès de zèle, enfin secrétaire d’un pacha, gérant de journal, et, en dernier lieu, courtier d’annonces. Ce sont de véritables types pris sur le vif et croqués d’après nature, que ce Deslauriers et ce jovial Arnoux, propriétaire de l’Art industriel, marchand de tableaux et fabricant de faïences.

Mêlé à ce monde interlope, Frédéric gaspille dans le désœuvrement, la dissipation et le plaisir, les plus belles années de sa jeunesse ; il mène de front une triple intrigue amoureuse. Platoniquement épris de la belle et pudique Madame Arnoux, sur laquelle l’auteur laisse, à la fin, planer un doute regrettable, il tombe en même temps dans les filets tendus par une lorette parisienne, mademoiselle Rosanette. Sa maîtresse le rend bientôt père d’un jeune enfant étiolé, chétif, qui meurt au bout de quelques mois d’une méningite. Un instant, sous l’empire de la passion violente que lui inspire une femme intrigante et coquette, la comtesse d’Ambreuse [sic pour Dambreuse], Frédéric semble se réveiller de son engourdissement.

Devenue veuve, la comtesse est résolue à se lier plus étroitement encore avec celui que, du vivant de son vieux mari, elle avait déjà choisi pour amant. Non seulement elle veut bien lui donner sa main, mais elle rêve pour lui les honneurs de la députation. Elle brigue pour Frédéric le siège que le comte d’Ambreuse occupait au Corps législatif. Mais l’auteur impitoyable a décidé que son héros resterait « fruit sec » jusqu’à la fin, et le nonchalant Frédéric laisse échapper la seule occasion de se réhabiliter et de se rendre utile à son pays. Une rupture éclate avec madame d’Ambreuse, qui se résigne à épouser un Anglais excentrique.

Telle est la donnée générale qui a fourni matière à deux volumes. Peut-être y avait-il dans les éléments accumulés et si divers de cet ouvrage, place pour deux romans distincts, et les créations de l’écrivain eussent-elles encore gagné à cette combinaison. En effet, à côté du roman, l’auteur esquisse à grands traits l’histoire des vingt-sept dernières années. Il offre aux regards du lecteur toute une série de tableaux peints de main de maître, comme toujours, avec le fini et la supériorité de son pinceau. C’est ainsi que le romancier, en décrivant les transformations incessantes et si difficiles à saisir, même pour l’observateur le plus exercé de ce Protée presque insondable qu’on appelle Paris, nous introduit dans le boudoir de Rosanette, le grand salon de Mme d’Ambreuse, qu’il nous promène sur les plus élégants boulevards de Paris, et qu’il retrace de la façon la plus dramatique et la plus éloquente tout un épisode des terribles journées de juin.

Michelet a dit quelque part que Fontainebleau laissait une impression ineffaçable dans l’esprit de ceux qui l’ont habité ou même visité. Pour compléter la pensée du célèbre historien, on pourrait presque ajouter que Fontainebleau se déteint et se réfléchit pour ainsi dire dans le style des écrivains qui ont tenté de décrire son palais historique et les grands bois qui l’entourent.

Taine, dans Graindorge, a laissé du Bas Bréau une peinture qui restera robuste et profonde comme un Rousseau, lumineuse, ensoleillée comme un Diaz. Flaubert n’a pas été moins heureusement inspiré que M. Taine. Il a consacré les plus belles pages de L’Éducation sentimentale, d’où nous extrairons de courtes citations, au récit d’une excursion faite à Fontainebleau par les héros de son roman :

« Ils allèrent » dit-il, « visiter le château. Comme ils entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de loin au ton fauve des briques ; et l’ensemble du palais, – couleur de rouille comme une vieille armure –, avait quelque chose de royalement impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.
Ils arrivèrent dans la salle des fêtes ; alors, ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments octogones, rehaussé d’or et d’argent, plus ciselé qu’un bijou, et par l’abondance des peintures qui couvrent les murailles, depuis la gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les armes de France, jusqu’à la tribune pour les musiciens, construite à l’autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcade étaient grandes ouvertes ; le soleil faisait briller les peintures, le ciel bleu continuait indéfiniment l’outremer des cintres, et, du fond des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l’horizon, il semblait venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d’ivoire, et des ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princes[ses] et des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains.

La promenade en forêt ne le cède en rien à la visite de la royale demeure des Valois. Qui ne reconnaîtra les plateaux et les pentes de la Gorge aux Néfliers et du Jean de Paris, dans ce passage où le paysagiste-écrivain se montre le digne émule de Bernardin de Saint-Pierre et de George Sand.

La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres à l’écorce blanche et lisse, entremêlaient leurs couronnes ; des frênes courbaient mollement leurs glauques ramures ; dans les cépées de charmes, des houx, pareils à du bronze, se hérissaient ; puis venait une file de minces bouleaux inclinés dans des attitudes élégiaques et les pins symétriques comme des tuyaux d’orgue, en se balançant continuellement, semblaient chanter.
Il y avait des chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s’étiraient du sol, s’étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés tout à coup dans leur colère.

Une appréciation du nouveau livre de Flaubert, si brève qu’elle fût, pour permettre aux lecteurs d’asseoir leur opinion, devait offrir un aperçu des peintures les plus réussies de L’Éducation sentimentale. Nous n’avons pas voulu manquer à cette obligation. Devons-nous ajouter que si parfois le récit du romancier semble moins serré que dans les œuvres précédentes, en revanche l’écrivain n’a peut-être jamais déployé à un pareil degré les qualités supérieures et incontestées de son style.

[Document mis en ligne en décembre 2017.]


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