ÉTUDES CRITIQUES
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Xavier AUBRYET
L'Artiste, 20 septembre 1857, p. 46-47

REVUE PARISIENNE
Les niaiseries de la critique

I

Je disais dernièrement à ces petits dieux qui se croient des créateurs pour avoir fait dire à un personnage dans un roman ou sur un théâtre ce que le simple mortel dit lui-même, je leur disais qu'après tout la fécondité n'est pas en raison du mode de production qu'on adopte, mais des idées qu'on émet ; ainsi, par exemple, M. Barrière lui-même, qui observe l'humanité avec des yeux si perçants, et des collaborateurs si variés, ne me semble pas encore précisément de la taille de Joubert, cet esprit éminent et délicat qui n'a jamais été joué, pas même à l'Ambigu. M. Philarète Chasles, cet impuissant auquel on doit quatorze volumes d'un charme entraînant, ne me paraît pas, oserai-je le dire, trop au-dessous de M. Paul Féval, ce producteur forcené ; et Chamfort, que les vaudevillistes frappent de tant d'emprunts, Chamfort, dont l'œuvre tiendrait dans un chaton de bague, a plus fait que M. Scribe, dont les œuvres complètes exigeraient une douzaine de greniers. Je disais enfin à ces grenouilles qui veulent se faire bœuf Apis que, malgré la sublimité de leurs coassements, entre le dramaturge ou le romancier, et le critique, ce nègre dont ils se font les blancs, il n'y avait peut-être pas tant d'abîmes que cela ; - que M. Ponson du Terrail, l'idole des journaux de province, pourrait bien n'être pas un auteur, et que Sainte-Beuve, cet autre impuissant qui passe sa vie à glorieusement accoucher, serait peut-être en droit de prendre ce fameux titre d'auteur. Croyez-vous qu'on ne lise pas avec infiniment plus de curiosité et de fruit un feuilleton de M. Jouvin, que trois gros drames de M. Anicet Bourgeois ; ici, on se bourre, c'est possible, mais là on se nourrit. Je reprocherais à M. Charles Monselet qui a précisément tout un pied et la moitié de l'autre dans la critique, de mettre un harnachement neuf à cette vieille banalité fourbue et de la lancer à coups d'éperons contre un des esprits les plus substantiels que je connaisse, M. Paul de Saint-Victor : « Pourquoi ne produit -il pas ?... Il s'est résigné à l'humiliant métier de critique ; qu'il fasse donc un livre ! » Eh bien ! il y a M. Champfleury qui en fait, lui, des livres. Seulement j'avoue que vingt-cinq lignes de Saint-Victor m'en apprennent plus que cinq cents pages du patois de M. Molinchart.

II

On tient toujours, comme on le voit, à introduire dans la littérature la distinction que les économistes ont établie dans la vie positive entre les producteurs et les consommateurs. À entendre les confectionneurs de levers de rideau, les critiques ne seraient que de simples consommateurs. Pour être juste, il faut reconnaître qu'à côté de la critique qui féconde, c'est-à-dire les auteurs, il y a la critique qui stérilise, c'est-à-dire les destructeurs ; c'est à cette dernière classe qu'appartient M. de Pontmartin, qui a pris une place brillante parmi les talents rongeurs.

Elle est omnivore, la dent de M. de Pontmartin : il fait à travers les œuvres contemporaines le travail d'un millier de rats. Il n'y a pas de beaux livres dont il ne fasse des miettes ; en gourmet expert, il ne respecte que les méchants ouvrages. Balzac, selon lui, est au-dessous de M. Louis Reybaud ; il accorde à l'auteur de la Comédie humaine dix centimètres au plus ; il regarde ce géant comme un Tom-Pouce littéraire ; il consent à admettre que Balzac a fait deux ou trois petites nouvelles qui ne sont pas mal, mais au fond il préfère le vicomte Walsh : c'était aussi l'avis de M. Francis Nettement, qui trouvait que Balzac n'avait pas du tout connu la province, et que le vicomte Walsh la savait sur le bout des ongles. Que penseriez-vous d'un homme qui viendrait vous dire ceci : Paganini n'a pas connu le violon ; le violon n'a été bien connu que de l'aveugle du Pont des Arts ! - Telle est à peu près la clairvoyance de M. de Pontmartin : ne trouver à louer dans Balzac que le Bal de Sceaux, par exemple, c'est comme si l'on félicitait Dumont d'Urville, revenant de son voyage autour du monde, d'avoir été aux Batignolles. Quant à Victor Hugo, M. de Pontmartin lui préfère naturellement le boulanger Reboul. A-t-il assez plaisanté Lamartine sur son rôle sidéral ! quelles casseroles n'a-t-il pas perfidement attachées à la queue de cette comète politique ! Ne parlez pas de Georges [ sic pour George] Sand à M. de Pontmartin ; ce nom-là lui porte sur les nerfs. Quant à Alfred de Musset, voici ce qu'il lui disait il n'y a pas longtemps : Supposez, monsieur de Musset, que vous ayez des cheveux blancs et que vous entriez dans un salon où on lut Namouna, quelle contenance feriez-vous ? - Pauvre Alfred de Musset ! Il n'a pas eu le temps d'avoir des cheveux blancs, mais il aurait pu, à tout âge, écouter, la tête haute, dans un salon où on aurait lu l'Espoir en Dieu, le Souvenir et les Nuits. Avant de traiter en polisson un poëte illustre, M. de Pontmartin aurait dû ne pas s'arrêter à la première page de la vie et de l'œuvre d'Alfred de Musset.

Aujourd'hui, c'est le tour de Gustave Flaubert et d'Edmond About. Le premier a fait un roman qui a eu un retentissement énorme ; le second a jeté l'esprit à pleines mains dans cinq ou six livres charmants : M. de Pontmartin est bien décidé à pulvériser ces deux jeunes célébrités. Je vous disais bien que le temps présent n'a pas produit une chose qui ait à la fois notre admiration et celle de M. de Pontmartin : roman, poésie, théâtre, critique, rien de ce qui porte le millésime actuel ne trouve grâce devant lui. Heureusement que ce Rodilard de la critique a un asile ; il se retire volontiers dans le fromage de la Princesse de Clèves. Je lui signalerai un abri de rechange : c'est Gracieuse et Percinet. Pour ma part, combien je préfère madame d'Aulnoy à Georges [ sic ] Sand !

À un destructeur de l'espèce de M. de Pontmartin, sont-ce bien des arguments qu'il faudrait opposer ? Je ne l'espère pas. - Au-devant de sa critique il serait plus sage de tendre une ratière.

III

C'est l'incroyable attaque de M. de Pontmartin contre Edmond About et Gustave Flaubert qui nous fournit le sujet de cet article. M. de Pontmartin est trop spirituel pour qu'il lui soit permis de manquer d'esprit. La critique est déjà une fonction antipathique par elle-même ; elle ne devrait point se charger de torts inutiles. Il n'appartient pas davantage à un talent élégant comme celui de M. de Pontmartin de se contenter de pauvretés qui font toute la ressource des aboyeurs subalternes. La critique actuelle a ses côtés bêtes, et il est temps de les indiquer.

La première niaiserie de la critique, - c'est de toujours mettre dans la tête des gens dont elle s'occupe des intentions auxquelles ils n'ont jamais songé. Selon M. de Pontmartin, c'est l'idée bourgeoise qui a poussé Edmond About ; c'est l'idée démocratique qui a soulevé Gustave Flaubert. On ne cherche pas plus effrontément midi à quatorze heures : que diable le tiers état et le peuple ont-ils à faire dans Madame Bovary et dans Germaine ? M. de Pontmartin nous rappelle ces burlesques épreuves de collège où on vous demande, par exemple, étant donné la nombre de cubes d'eau que déplace un navire, de trouver l'âge du capitaine. Comment ! c'est le 24 février qui a inspiré Flaubert, et la bourgeoisie a attendu About pour se personnifier en lui ! Il me semble qu'elle avait déjà de quoi se mirer dans M. Scribe, M. Louis Reybaud et M. Thiers. Edmond About, ce talent fin, net, sans préjugés, serait une création de la bourgeoisie ? Pardon, monsieur de Pontmartin, mais savez-vous bien que c'est à des personnes éveillées que vous offrez ce cauchemar ? Vous reprochez aussi à Edmond About de flatter son époque. Hélas ! monsieur, vous qui savez ménager si bien les faiblesses de l'envie, vous qui paraissez si bien savoir combien il est doux à des hommes d'un certain âge d'entendre dénigrer leurs successeurs, dîtes-moi lequel de vous deux est le flatteur ?

La deuxième niaiserie de la critique - consiste à vouloir toujours que l'auteur ait fait autre chose que ce qu'il a voulu faire M. de Pontmartin blâme sévèrement Flaubert de nous peindre une femme sans cœur. Eh bien ! précisément, c'est une femme sans cœur que Flaubert prétendait peindre : si madame Bovary eût été vertueuse, c'était autre roman. M. de Pontmartin veut-il la convention ou le réel dans les œuvres, qu'il choisisse ; mais il est ridicule de voir des critiques de profession repousser en faveur d'un ouvrage la première preuve de sa valeur que le bon sens fournisse, c'est-à-dire la confirmation de la fiction par la réalité. Ainsi, comment les négateurs de Balzac peuvent-ils ne pas faire attention à ce criterium infaillible : il n'y a pas trois personnages de la Comédie humaine que chacun n'ait rencontré, près de qui chacun n'ait vécu. Comment alors crier au faux, en présence d'une pareille dose de vérité ? C'est à croire que certains esprits malades ont toujours gardé la chambre.

La troisième niaiserie de la critique, - c'est de toujours regarder les vices actuels comme une nouveauté sans précédents, et de prêcher toujours la décadence, au nom d'une grandeur dont le sens est aboli. Rien ne charme les envieux comme la dépréciation du présent au profit du passé. M. de Pontmartin, à propos de Madame Bovary, voit la France dans l'abjection : « De Colomba, dit-il, au livre de M. Flaubert, quel progrès dans la fange ! » Ah ! Jérémies Jocrisses que vous êtes, quand cesserez-vous cette risible et lugubre lamentation ? quand finirez-vous de généraliser une particularité ? Madame Bovary est un coin implacablement reproduit de la vie réelle, mais ce n'est pas toute la société française.

La quatrième niaiserie de la critique, - c'est de toujours juger le style d'un auteur, non pas sur l'ensemble d'un livre, mais sur deux ou trois passages malencontreux. On met en italiques une expression douteuse ou une épithète mal venue, et on fait aisément passer pour un Auvergnat un homme qui a souvent vingt fois plus de valeur comme écrivain que des petits rhéteurs pincés qu'on proclame des maîtres illustres. À coup sûr, la style de M. Flaubert n'a rien de commun avec la phrase proprette, clairette et châtiée de M. Villemain, et cependant M. Villemain, devant qui M. de Pontmartin pâme, n'a ni la couleur de M. Flaubert, ni son invention dans le style, ni ses bonnes fortunes d'images. De même, il faudrait préférer M. Mignet à Saint-Simon. À ce compte-là, la Beauce plus belle que les Alpes, avec leurs précipices et leurs élévations !

La cinquième niaiserie de la critique... - je m'arrête ; il faudrait un volume pour faire justice de tous les clichés de banalités que les professeurs de morale littéraire ont dans leurs tiroirs. Je reprendrai un jour cet inventaire.

[...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2007.]


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