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Léon AUBINEAU
L'Univers, 26 juin 1857

Variétés d'un roman nouveau

On lit toujours des romans et on en fait encore. Les librairies à bon marché propagent pour quatre ou pour vingt sous, en feuilles ou en volumes, avec ou sans illustrations, les fantaisies romanesques publiées depuis trente ans. Des choses dont on ne sait plus le nom, Bug-Jargal, Métela, la Peau de chagrin, trouvent encore des lecteurs. C'est par cent mille, dit-on, que les libraires livrent à un public qui, évidemment, se soucie très peu de littérature, les écrits de MM. Victor Hugo, George Sand et Balzac. [deux lignes illisibles.] Tout le mouvement littéraire qui se propage dans ce sens a son importance, non pas précisément au point de vue des lettres, mais comme symptôme de l'esprit du siècle, comme signe de sa décadence rapide, de sa corruption de plus en plus accentuée.

Parmi les trois écrivains que nous avons nommés et qui ont quelque temps passé pour de grands maîtres, un seul semble avoir eu des disciples. On ne peut donner ce nom aux personnes de troisième sexe qui, après s'être placées hors rang, ont senti le besoin, à la suite de George Sand, de raconter et de publier dans des confessions directes ou dans des imaginations transparentes, la supériorité de leur âme et le dédain qu'elle professe pour les hommes et la société entière. Depuis qu'il est mort, Balzac a trouvé des imitateurs, dont plus d'un s'est enroué à vanter la gloire du maître. On a tout admiré chez lui, tout, jusqu'à son gros ventre, qui est devenu un signe de la puissance de son génie. Cet engouement pour l'auteur quintessencié de tant d'écrits obscènes, n'a pas seulement été provoqué par la mort de celui qui prétendait au grand maréchalat littéraire. Je n'ai pas l'intention d'étudier l'œuvre de Balzac. Des esprits dont le jugement littéraire m'inspirerait volontiers confiance, en déplorant l'usage qu'il en a fait et les incroyables ténèbres où s'est agité presque toujours ce fécond romancier, qui se piquait de tant de clairvoyance, lui ont néanmoins reconnu un talent, dont les preuves ne m'ont jamais frappé jusqu'à l'évidence.

Les plus prisés et les mieux réussis de ses récits m'ont toujours paru si loin de la simplicité et de la vérité, que leur succès semble tenir à des causes qui ne touchent pas à la littérature. L'infirmité de l'écrivain et la déraison pour ainsi dire de ses procédés littéraires n'ont pas suffi à annuler les causes extérieures qui soutiennent encore aujourd'hui ceux de ses livres qui ont des lecteurs. Il ne faut pas s'étonner de la persistance de ce succès. Mlle de Scudéry a duré plus longtemps. Il est vrai qu'il y a dans les volumineux romans de Sapho plus d'esprit, de talent, et surtout de bon sens, qu'on n'en saurait trouver dans la Comédie humaine. Mlle de Scudéry s'appliquait à faire entrer dans ses compositions les portraits, les conversations et les opinions des personnes de la société. Balzac, et c'est sur ce point qu'il a fait école et trouvé des imitateurs, a surtout remplacé la peinture du cœur humain et de ses passions par l'analyse des choses extérieures. Il est plus facile de compter les ordures des mouches sur un cadre que de trouver le dialogue d'Athalie et de Joas. Balzac, sans doute, n'est pas le seul qui, dans l'infécondité de son génie, ait agi de la sorte. Toutes les médiocrités ont recours à des artifices analogues et s'efforcent de remplacer par quelque chose ce simple langage du cœur, qui est la vie de l'art. Les romans ont essayé de faire revivre à nos yeux les époques passées, et quelques auteurs ont essayé de dépenser à ces tableaux les connaissances historiques qu'ils croyaient avoir. D'autres ont poursuivi un but social, politique ou humanitaire. Balzac ne laissait pas d'être touché de ses prétentions : dans les chimères d'orgueil où son cerveau se perdait, il supposait entre tous ses romans une communauté de but, une unité d'inspiration, un machiavélisme de combinaison générale, qui ne pouvait manquer à son avis d'avoir une influence sociale irrésistible ; mais cette chimère s'agitait dans le lointain, et si, pour sa part, Balzac a travaillé efficacement à la démoralisation de son siècle, il ne se proposa jamais résolument d'attenter à ses lois.

Son immonde livre de la Physiologie du mariage était un jeu d'esprit, un prétexte aux descriptions obscènes, mais l'auteur ne se proposait ni de se venger, ni même de médire de l'institution divine qu'il outrageait. Sa fantaisie était de mettre dans les choses les plus insignifiantes, les rosettes des souliers, la couleur du vêtement et l'agencement de la chevelure, des indices du caractère qu'il prétendait donner à ses personnages et des passions dont il voulait les animer. De là les descriptions sans fin et minutieuses où il se complaisait, s'embrouillait, se démenait, suait et soufflait, mettant partout tant et tant de finesses, donnant tant de détails, faisant tant de touches et de retouches que les lieux et les personnages se dérobaient en même temps aux yeux de ses lecteurs. Cette préoccupation de donner une signification aux moindres détails le conduisait à des détails d'inventaire dont ses disciples d'aujourd'hui admirent l'exactitude et envient l'abondance. Seulement ils ont retranché à peu près le sens mystérieux et profond que Balzac y attachait, et ce qu'on appelle l'école réaliste, qui relève par tant de points de l'auteur des Parents pauvres, se sépare de lui en ce point qu'elle décrit uniquement pour décrire. Sa poétique se borne à proclamer que l'art est l'exacte reproduction de la nature. La nature n'est point toujours noble, elle est chétive et misérable : le roman reproduira ses misères et ses défaillances ; il comptera les pustules des gangrenés, décrira les humeurs qui en découlent et en analysera l'infection. Balzac s'est arrêté souvent à de pareils détails ; en revanche, il s'élançait parfois dans le champ de l'idéal, d'un idéal presque toujours plus absurde et plus grossier que les vilenies même où il s'était piqué d'exactitude, mais qui accusait du moins le dérèglement et l'épuisement d'une des plus précieuses facultés de l'écrivain. Les réalistes, aujourd'hui, se complaisent aux vilenies, mais se gardent de l'idéal. Cette réserve, plus forcée que volontaire peut-être, ne tourne pas au profit de la vérité. La vérité comprend les faiblesses et les grandeurs de l'homme. La nature déchue est portée au mal, elle a toutes sortes de pentes vers l'ignoble, et le péché aura toujours pour elle des attraits auxquels, par elle-même, elle ne saurait résister. Mais dans sa faiblesse et sa misère, cette nature a aussi sa grandeur et sa noblesse. Dieu s'est uni à elle et l'a relevée bien au dessus d'elle-même. Les inclinations vers le mal sont combattues par les aspirations vers le bien. Dieu donne la vigueur ; il fortifie le cœur humain et l'anime de sa vie ; une fois qu'il y a pénétré par ses Sacrements, il a beau y être opprimé par le crime, il reste comme un principe de grandeur et de force que rien ne saura absolument détruire. L'école réaliste ignore ces choses. Avec ses lunettes, sa loupe et tout son attirail d'observation, elle n'a rien entrevu de cette noblesse humaine, qui n'est pas faite, en effet, pour être saisie par l'œil, même aidé de tous les instruments que l'homme a pu inventer.

Cette école réaliste a bien inspiré un certain nombre de romans, on peut cependant dire qu'elle n'a pas encore produit une œuvre, ni, à plus forte raison, un homme. La faiblesse des procédés qu'elle emploie l'empêche-t-elle de se développer et de soutenir le talent de ses adeptes ? Ou ses adeptes, en effet, n'ont-ils point de talent ? Par une bizarrerie que notre siècle aura vue deux fois, cette école littéraire a son représentant le plus vrai et le plus élevé dans un peintre. M. Courbet est aujourd'hui aux écrivains qui inondent la France de leur prose ce que M. Eugène Delacroix était aux romantiques de 1829. Aucun des poètes et des littérateurs de cette époque n'avait au même degré que ce dernier peintre les qualités qui font l'artiste éminent et le mettent en rapport avec la foule ; aucun n'atteignait à sa science et à sa fougue de composition, à l'habileté féconde et à la force véritable de son pinceau : les réalistes de la littérature s'appliquent bien, comme M. Courbet, à montrer les callosités de leurs héros et de leurs héroïnes, leurs pieds difformes, leurs jambes varicelleuses, leurs visages enluminés ou amaigris, toujours ignobles et repoussants de vulgarité ; aucun de ces écrivains n'approche de la richesse de la palette du peintre, et il y a au milieu des défauts de celui-ci des qualités et une vigueur dont les chétifs écrivains qui lèvent boutique de réalisme sont absolument privés. Pourquoi nous entretenir d'eux ? Il a fallu pour nous y contraindre les circonstances singulières qui ont entouré la publication récente d'une de leurs œuvres, circonstances propres à caractériser l'état de l'esprit public.

Déféré à la justice comme un attentat aux mœurs, le roman dont nous parlons a été absous par le tribunal. Le Moniteur en a publié un éloge cordial, chaleureux, tout à fait sympathique, dont le Journal des Débats s'est scandalisé. L'alarme du ministère public, l'arrêt de la justice, l'applaudissement du Moniteur et les réserves du Journal des Débats ne peuvent donner de valeur à l'œuvre laborieuse, vulgaire et coupable dont nous parlons, tout cela néanmoins a contribué à former un succès : ce succès n'est pas un des moindres symptômes à signaler, à redouter peut-être.

Commençons par déclarer que le livre est de telle nature qu'il est impossible d'en donner ici une analyse. Il n'y a pas de qualification, il n'y a pas de critique pour des œuvres de cette sorte. L'art cesse du moment qu'on est envahi par l'ordure. Il a fallu le dérèglement effroyable des esprits, leur libertinage, leur insolence, surtout leur incurable sottise, pour qu'un homme portant un nom recommandable et illustre, dit-on, dans une science, ait osé revendiquer publiquement l'honneur que peut conférer une telle publication. On sait combien l'illustre critique du Moniteur, qui sait à l'occasion parler poésie et sentiment religieux, invoquer la dignité de l'art et en juger la moralité, qui ne se refuse jamais à couronner la vertu, remue et fouille avec complaisance les vilenies de la nature humaine.

Une autre singularité. Le livre dont nous parlons ayant été déféré aux tribunaux, a eu besoin d'un avocat : il ne faut pas s'étonner qu'il en ait trouvé. Mais par quelle extravagance la nouvelle édition publiée après l'acquittement est-elle ornée d'une dédicace à ce défenseur ? N'a-t-il pas une famille, cet ex-président de l'Assemblée nationale, cet ancien ministre de l'intérieur ? On comprend qu'un avocat accepte une défense, cela l'oblige-t-il à ratifier tout ce que son client a dit ou imprimé ?

Mais qui voudrait conniver aux méfaits de son prochain ? « Le livre a une moralité, dit M. de Sainte-Beuve, l'auteur ne l'a pas cherchée, mais il ne tient qu'au lecteur de la tirer, et même terrible. » Le Journal des Débats s'est chargé de chercher et de tirer cette moralité absente de la pensée de l'auteur et présente dans son livre. « Si ce roman, dit-il à son tour, a une morale, quoiqu'il n'en affecte d'aucune sorte, c'est que d'une courtisane, ou née pour l'être, on ne saurait tirer ni une épouse ni une mère. » Voilà une belle morale, en effet, et bien nécessaire à démontrer et susceptible, si elle est répandue, de propager de bons fruits. Faut-il chicaner le Journal des Débats sur ce qu'il entend par cette expression : née pour être courtisane ? Ce partisan de la liberté politique sacrifierait-il la liberté morale ? Comment la concilier avec les fins ignobles qu'il suppose à certains êtres humains ? Ignore-t-il que malgré les penchants de la nature viciée et les circonstances souvent lamentables de la vie, l'homme né pour connaître et aimer Dieu se sèvre toujours volontairement, surtout dans la société chrétienne, de cette connaissance et des devoirs qu'elle impose ? Le Journal des Débats oublie de s'expliquer sur ce point, mais il tient à mettre des réserves au mépris des courtisanes que pourraient impliquer certaines de ses paroles, et citant deux passages du roman qu'il critique où l'héroïne pousse ses amants au meurtre et au vol, il a grand soin d'ajouter qu'il ne veut « rien conclure contre les courtisanes en général. »

Cette préoccupation du moraliste ne saurait étonner : il n'est pas d'une sévérité bien rigoureuse. Tout en mettant des réserves aux éloges de M. Sainte-Beuve, il lui concède à lui et à son auteur le principal ou peu s'en faut. M. Sainte-Beuve, en applaudissant à la sagesse des juges qui ne l'ont pas condamné, reconnaît que ce roman, loué avec tant d'effusion, contient « des détails bien vifs, scabreux, qui touchent, peu s'en faut, à l'émotion des sens : il eut absolument fallu s'arrêter en deçà. Un livre, après tout, n'est pas et ne saurait jamais être la réalité même. Il y a des points où la description, en se prolongeant, trahit le but, je ne dis pas du moraliste, mais de tout artiste sévère. » Cela n'empêche pas M. Sainte-Beuve de répéter que cet ouvrage, si vif et si scabreux en certains endroits, « appartient à l'art, seulement à l'art. » Le Journal des Débats, de son côté, après une citation que nous ne reproduirons pas : « Ces scènes abondent dans l'ouvrage, elle y sont d'une hardiesse singulière et parfois d'une crudité révoltante. L'auteur y met de la complaisance ! La justice a dit non, et je crois aussi que le caractère de l'héroïne une fois donné, c'est la force des situations qui entraîne son historien, bon gré, mal gré, dans ces périlleuses analyses. » On voit que le Journal des Débats, au milieu de ses sévérités les plus grandes, conserve encore pour les auteurs de mauvais livres des retours de tendresse et des sentiments de compassion. Il n'y a que les Évêques pour encourir de sa part des blâmes sans réserve.

Cette circonstance atténuante, proposée par le Journal des Débats, paraît singulière : en supposant l'innocence des intentions de l'auteur, son œuvre est-elle moins mauvaise, l'émotion des sens n'y est-elle pas à un point en deçà duquel il eût fallu absolument s'arrêter ? La complaisance hypothétique de l'écrivain ajoute-t-elle ou ôte-t-elle quelque chose à la hardiesse singulière et à la crudité révoltante des scènes qu'il étale devant le lecteur ? Si l'auteur est innocent, ne pouvait-on, en le laissant de côté, frapper et surtout arrêter ce livre que le retentissement de l'accusation et du procès allait répandre à tous les vents ? Nous avons signalé la connivence du public qui dresse l'oreille à tout scandale, la connivence de l'avocat qui prête son nom, reçoit la dédicace et le compliment qu'elle lui porte, nous venons de voir la connivence déplorable de la critique. La magistrature reste au dessus de toute atteinte ; mais faut-il signaler une lacune dans la loi ? et l'esprit public est-il abaissé qu'il n'y ait plus de protection chez nous contre de tels scandales ?

Nous ne repoussons pas d'ailleurs tout-à-fait le plaidoyer du Journal des Débats. Nous avons cité Voltaire, Parny et quelques autres. Il est facile de remarquer en quoi ces divers écrivains diffèrent de celui dont il est question aujourd'hui. Ils agissaient avec une intention réfléchie. Nous avons fait du progrès. Les consciences n'ont plus la même netteté, leur regard a perdu de sa précision, la connaissance du mal s'oblitère à mesure que la pratique s'en propage. Ce qui se passe et ce qui se dit dans un certain monde est pour faire méconnaître le vif, le scabreux, le cruel et le révoltant de beaucoup de détails. Néanmoins, quelque chose de la vérité subsiste toujours dans les âmes, et cette innocence relative qu'un écrivain qui s'égare ne saurait le justifier complètement. D'ailleurs, les brouillards qui font trembler aujourd'hui les contours de toute morale rendent plus indispensables les jalons de la police et de la loi pour empêcher les gens de littérature de se jeter aux abîmes. Évidemment, ils ne savent pas se conduire : l'influence qu'ils exercent sur le public doit être désastreuse. Je n'en veux pas seulement pour exemple le livre même que M. Sainte-Beuve a loué et que M. Cuvillier-Fleury a critiqué. Les éloges des critiques sont un symptôme de l'abaissement moral de notre temps.

Il s'agit de l'histoire d'une femme qui, du noble et saint état de mariage qu'elle avait embrassé par un sentiment que l'auteur, en style médicinal, définit une irritation causée par la présence de l'homme qui recherchait sa main, tombe dans les dernières ignominies du libertinage. Un pareil thème est vulgaire : le roman d'aujourd'hui le renouvelle par l'absence complète de tout entraînement de passion et de circonstance ; c'est uniquement le cri de la chair qu'il module dans ses pages et qu'il fait retentir avec une brutalité plus imaginaire, sans doute, que réelle.

Si nous aussi nous voulions tirer de ce livre une morale que l'auteur n'y a point mise, nous la trouverions dans les préludes du caractère de l'héroïne, qui, perdue dans les méandres lamartiniens, passait son temps à des rêves romantiques, avait lu Paul et Virginie dès son enfance, s'était plus tard nourrie de toutes sortes de romans et de lectures frivoles, et avait toujours demandé son bonheur aux émotions violentes et ineffables de quelque passion sublime et merveilleuse. Entre toute cette prétendue poésie et l'emportement des sens où s'abandonne plus tard cette héroïne, il y a en effet une corrélation vraie et sur laquelle un moraliste pourrait appuyer. Le dévergondage de l'imagination, s'il n'est réprimé à temps, amène le dévergondage de la vie. Mais non seulement l'auteur ne voit pas cette conclusion morale, les critiques eux-mêmes passent à côté, et cette cause de ruine, ce travers de l'esprit, cet orgueil et cette sécheresse du cœur, cette misère primitive de l'héroïne est à leurs yeux une qualité, une grâce, une distinction. « Elle a une qualité de trop, dit M. Sainte-Beuve, c'est d'être une nature non pas seulement romanesque, mais qui a des besoins de cœur, d'intelligence et d'ambition, qui aspire vers une existence plus élevée, plus choisie, plus ornée que celle qui lui est échue. » À cette morale, à ce langage, à ces besoins du c œur, ne croirait-on pas entendre une jeune blanchisseuse habituée de Bobino ou de l'Ambigu, aussi bien qu'un critique émérite, académicien d'un âge plus que mûr, écrivant alors dans la feuille organe officiel du Gouvernement ? Ces besoins de cœur, ces aspirations vers une existence plus choisie et plus ornée deviennent surtout singuliers pour ceux qui ont lu le roman, où, avec une incontestable vérité, ils se traduisent par des brutalités envers l'enfant, des trahisons envers le mari, et une certaine pratique du bal masqué. Le lien moral qui rattache ces deux termes extrêmes du roman ne semble pas avoir été soupçonné par l'auteur : et on pourrait supposer qu'il porte de son héroïne le même jugement que M. Sainte-Beuve. Celui-ci a beau insister sur le ton ironique, très ironique de l'auteur, sur la vérité saisissante et cruelle, la réalité savante et précise des divers personnages qu'il a montrés, celui de l'héroïne n'est pas toujours touché de cette façon. C'est avec une certaine complaisance que l'auteur lui a donné la qualité, le charme et la distinction qui ont séduit M. Sainte-Beuve. Il n'est pas éloigné, comme fait le critique d'ailleurs, sans se soucier de favoriser les pires et les plus dangereuses passions, de dire que ce sont les « petitesses, misères, prétentions, bêtise, routine, monotonie et ennui » de la société qui ont fait souffrir, étouffé et dépravé cette nature distinguée et délicate. Sans doute M. Sainte-Beuve reconnaît que la vertu est nécessaire, et c'est à quoi l'auteur ne paraît pas avoir songé. Dans les peintures scabreuses qu'il trace sans complaisance, selon M. Cuvillier-Fleury, mais avec des détails compendieux et révoltants, le devoir et la vertu n'ont aucune place. En dehors de ce déchaînement animal, dont la description semble l'unique but et tout l'intérêt du livre, rien n'y parle de ces deux choses, le devoir et la vertu, qui doivent avoir quelque place dans la vie. L'auteur, néanmoins, dans son tableau des mœurs de province, donne place à la religion et met en scène un curé. M. Sainte-Beuve trouve ce personnage « décrit avec une vérité non flatteuse, pris sur le fait, et qu'il reste fixé dans la mémoire. » M. Cuvillier-Fleury relève le trait qui distingue ce personnage « fidèlement reproduit par l'impitoyable observation » de l'écrivain. Le trait caractéristique, c'est que ce curé « se mouche en mettant un coin de son mouchoir d'indienne entre ses dents. » Voilà vraiment une merveille, et comment retenir les cris d'admiration ? Après une observation si profonde, peut-être serait-il superflu de remarquer que ce portrait du curé est une insulte à toute une classe de citoyens, une caricature du zèle et du dévouement sacerdotal. Ce n'est pas seulement le prêtre qui est méconnu. « L'impitoyable observation » de l'auteur le porte à parler des couvents et de l'éducation qu'y donnent les religieuses, à décrire les effets de nos sacrements sur un cœur ; dans l'intervalle de ses adultères, il montre son héroïne recevant la sainte communion, entrant en extase et favorisée d'une « vision splendide, » croyant entendre dans les espaces « des harpes séraphiques et apercevoir, en un ciel d'azur, sur un trône d'or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le Père tout éclatant de majesté et d'un signe faisant descendre sur la terre des anges aux ailes de flamme pour l'emporter dans leurs bras... Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de son cœur, et il restait là plus solennel et plus immobile qu'une momie de roi dans un souterrain. Mais une exhalaison s'échappait de ce grand amour embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse l'atmosphère d'immaculation où elle voulait vivre. Quand elle se mettait à genoux sur son prie-dieu gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu'elle murmurait jadis à son amant dans les épanchements de l'adultère. » On reste étonné que, dans un pays chrétien, la magistrature, une fois saisie, se soit trouvée désarmée par nos lois.

Que le Journal des Débats garde son scrupule sur le degré de complaisance de l'auteur. Souhaitons, en effet, que ce dernier n'ait pas conscience de ses paroles, mais n'y a-t-il pas moyen d'écarter de nos rues, par exemple, le spectacle des actes dégoûtants de ceux quibus non est intellectus ! Un simple seau d'eau froide est souvent utile, et comment les dépositaires de l'autorité peuvent-ils n'en pas avoir à leur disposition ?

Comment laissent-ils un roman introduire dans sa fable un personnage signalé comme ayant « couché dans le lit des reines » et ayant été « l'amant de Marie-Antoinette ? » Le peuple a-t-il trop de révérence pour les têtes couronnées, et l'auréole du martyre n'est-elle pas digne de respect ?

Revenons au curé qui se mouche en mettant dans la bouche un coin de son mouchoir d'indienne ; il a un autre trait caractéristique qui n'a pas frappé M. Cuvillier-Fleury. Il célèbre la messe après avoir déjeuné. Cette vérité non flatteuse, cette observation impitoyable ne méritait-elle pas d'être signalée ; et l'Introduction à la vie dévote est rangée dans une de ces trois catégories d'ouvrages placés entre les mains de l'héroïne dans une de ses effusions de piété, « c'étaient de petits manuels par demandes et par réponses, des pamphlets d'un ton rogue dans la manière de M. de Maistre, et des espèces de romans à cartonnages roses et à style douceâtre fabriqués par des séminaristes troubadours ou des bas-bleus repenties. Il y avait le Pensez-y bien, l'Introduction à la vie dévote, etc. »

Il est inutile de rechercher ce que vaut ce littérateur, qui ne connaît pas l'Introduction à la vie dévote : « Il a le style, » assure M. de Sainte-Beuve : M. Cuvillier-Fleury conteste cette proposition ; il relève les bizarreries de grammaire et de syntaxe, le mauvais goût, les surcharges et les extravagances de langage de notre auteur. On pourrait beaucoup ajouter à la liste, citer les afféteries, les recherches, les minuties de description, l'étalage d'observations ridicules et fausses visant à la profondeur, etc. Une des nouveautés du roman, c'est « le teint de la richesse, ce teint blanc que rehausse la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. » Il y a bien d'autres fadaises. Tout réaliste qu'on le suppose, je soupçonne l'auteur de se laisser entraîner au cliquetis des mots et à leur sonorité beaucoup plus qu'à la réalité des images. Mais à quoi bon insister ? M. Sainte-Beuve nous dira que ce livre est le fruit du travail de plusieurs années. Ce n'est donc pas le jeu d'une imagination rapide. C'est une œuvre laborieuse. Cette qualité n'ajoute rien à sa valeur, mais contribue à en préciser le caractère.

Une dernière remarque. L'article de M. Sainte-Beuve sur le livre dont nous parlons, et les éloges entiers, redondants et chaleureux qu'il contient, ont engagé, dit-on, le Moniteur à se priver des communications du célèbre critique. Si cette détermination est vraie, nous ne pouvons qu'y applaudir, et nous réjouir de cette sorte de sanction morale administrative. Il y a quelque chose de plus précieux pour le Moniteur, de plus utile, qu'il doit acquérir et conserver avec plus de soin que le talent et le concours de M. Sainte-Beuve, c'est l'assentiment des esprits droits, des cœurs attachés à la morale. L'esprit public serait doublement atteint si de tels ouvrages, après avoir échappé aux coups de la justice, étaient glorifiés par l'organe officiel du Gouvernement.

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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