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Philoxène BOYER
La Voix des Écoles, 24 mai et 7 juin 1857

Madame Bovary, par M. Gustave Flaubert

1ER ARTICLE

Dans une des pages aisément profondes que sa grave pensée lui conseille, un des esprits les mieux inspirés de notre temps, M. Ernest Renan, remarquant naguère la disparition des saints dans l'âge moderne, expliquait que cela tenait sans doute à l'absence du grand air et de la gentilhommerie morale dans les sociétés nouvelles de plus en plus réduites aux conditions de l'égalité, de la philantropie [ sic ] régulière et réglementée, partant de la médiocrité. « Les saints, s'écriait-il éloquemment, diminuent de taille, comme le reste des hommes ; la bonté va de plus en plus remplaçant la grandeur ; le monde se rappetisse [ sic ] à mesure qu'il se range ; le règne de la grande originalité et de la grande poésie est fini. » Il est sûr que le mal n'est plus de nos jours aussi fort qu'il l'était autrefois ; mais il est sûr d'un autre côté que les grandes individualités n'ont plus de places dans le monde tel qu'il tend à se faire. Aussi l'art élevé qui ne vit que de types fortement accusés est-il obligé de se réfugier dans le passé, dans le monde des héros et des saints.

Ce que j'aime dans Madame Bovary, ce beau roman par lequel M. Gustave Flaubert s'est d'un seul bond fait illustre, c'est l'infirmation très inespérée que ces deux volumes donnent à la théorie trop vraie et trop prouvée, hélas ! de M. Renan ! M. Flaubert a compris du premier jour où il s'est avisé d'écrire l'admirable mot d'ordre que Frédéric de Prusse imposait à son frère Henri : « il faut tendre au grand ! » ou plutôt il a retrouvé dans son âme un avertissement pareil. Poète d'instinct, il a plié sous le joug utile de la science. Il avait en lui de quoi fournir une carrière d'œuvres dictées par une intuition lumineuse : il a voulu accroître son fond naturel avec les richesses d'une observation minutieuse, avec les leçons d'une expérience sévère ! « Vous êtes un délicat anatomiste de l'homme, » dit le marquis des dialogues de l'abbé Galiani au chevalier qui me paraît représenter au mieux Galiani lui-même ; il a fallu en dire tout de suite autant à Gustave Flaubert, qui débutait par un de ces livres d'essais qui sont des témoignages de maîtrise.

« Cette promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes » que vante Saint-Simon, et que Saint-Simon avait plus que tout le monde ; « cette amertume de plaisanterie » que Grimm reconnaissait à Condorcet, « ce style nerveux et succulent » qu'André Chénier enviait à Salluste, cette franchise qui sait aborder tous les détails sans sophistiquer jamais, et sans non plus abjurer cette hauteur de ton sans laquelle il n'est plus de littérature, tous ces dons savoureux de la maturité, M. Flaubert les a exploités à souhait dans ce récit qui restera. Mais s'il a atteint tout de suite à cette netteté, que Vauvenargues avait raison d'appeler « le vernis des maîtres, » si, sans tâtonnements, il est arrivé à cette certitude d'effets, à cette décision de procédés, à ce réussi qui charme Plutarque dans Homère et dans Timoléon, c'est qu'il a visé au grand, c'est que même en évitant de hanter « les héros et les saints », même en s'isolant dans le milieu le plus humble, le plus grossier plutôt et le plus vil qui fût jamais, il a su rester poète encore, et transformer ces platitudes sans les atténuer pourtant, grâce à l'unité de sa conception philosophique, grâce surtout aux perpétuels conseils de la muse qui, debout derrière lui, comme est dans ce fameux tableau d'Ingres la sereine inspiratrice de Chérubini, réglait le jet de sa parole, modulait la cadence de ses phrases, et entraînait les plus vulgaires de ses personnages vers l'Élysée où se rencontrent tous ceux à qui les maîtres ont permis de s'exprimer en beau langage.

Le roman de Gustave Flaubert a tout d'abord une qualité poétique essentielle. Son cadre vaut le tableau qui y est enfermé. Normand d'origine, et issu d'une race dont l'intelligence a créé la noblesse, l'auteur a placé dans les campagnes plantureuses de sa Normandie l'action d'un drame général et qui dans toutes les provinces eût eu sa possibilité d'être. Si l'on a pu dire justement que Jean-Jacques avait découvert les cantons de la Suisse, que Bernardin de Saint-Pierre avait été le nouveau Vasco des Indes, que Chateaubriand Colomb - poète avait reconquis l'Amérique, que Byron et madame de Staël avaient, en la peignant, ressuscité Rome plus qu'à demi morte, que Lamartine, même dans les détours de ce golfe trop connu de Naples, s'était arrangé un archipel tout à lui, que madame Sand, châtelaine féodale, s'était emparée du Bary et de la Creuse par l'autorité du talent, par le droit des vivantes images, on peut ajouter maintenant que la Normandie rustique appartient à Gustave Flaubert. C'est son majorat, et celui-là ne sera pas facilement transmissible. Dans ces paysages d'une touche si ferme, d'un caractère si précis, d'une impression si pénétrante, chaque accident est mis à profit, chaque sensation est cristallisée dans le miroir d'une phrase claire, et cependant l'ensemble n'y perd rien. Le chêne au large tronc s'aperçoit de loin, dominateur géant de la colline, approchez, et au microscope vous pourrez étudier chaque feuille. Nodier, Ramond, Toppfer ne furent jamais plus scrupuleux : c'est tout au plus si parfois dans leurs magnifiques essors, Senancour, Shelley, Wordsworth, ou Hugo ont ouvert plus largement le ciel sur d'ondoyantes perspectives, et associé plus humainement nos idées de joies et de mélancolies à cette souveraine compagne de jeux et de prières, la nature.

C'est pitié. À propos de Madame Bovary, on a prononcé cet affreux mot de réalisme dont quelques sots mystificateurs se sont servis pour berner la jeunesse naïve durant ces dernières années. Contre cette foi, contre cette école prétendue, et surtout contre ceux qui la représentent, Madame Bovary, ne fût-ce que par cette bordure des paysages, serait la plus éclatante des protestations. Mais contre les morts, à quoi bon protester ?

Goldsmith, Burns et Hébel, peuvent, à tout prendre, être revendiqués (ils en gémiraient !) par des sectaires qui cherchent des complices, mais M. Flaubert s'est vivement détaché de ce groupe ! son dessin est toujours exact ; mais, dans ses abandons les plus intimes, il ne se laisse pas aller à la miniature. Dans tous les cas, pour lui, Poussin resterait un compatriote d'élection : jamais M. Courbet ne lui deviendra un émule. Si pourtant, de ce côté, le romancier nouveau tient en échec ce cénacle d'impuissants qui eussent bien voulu l'inféoder à leur bande, il s'en distingue bien plus encore par l'agencement austère et grandiose de son intrigue, par la simplicité tout à fait tragique de son sujet. Madame Bovary, toute séparée qu'elle soit par ses accointances et par la physionomie même de son âme, du monde où vécurent Francesca et Ophélie, la princesse de Clèves et Corinne, madame Bovary est pourtant l'alliée et la sœur naturelle de ses illustres passionnées. Comme elles, elle représente tout un élément du cœur féminin ; comme elles, elle accomplit à travers les évolutions d'une vie fatalement désordonnée, la sombre destinée que lui imposaient ces deux Némésis éternelles, le tempérament d'abord, l'éducation après.

Madame Bovary n'est point du tout de la famille de ces pécheresses qui tombent à l'aventure, seulement par le hasard d'un rayon de soleil de juillet ou pour la convenance d'un chapitre embarrassant à conclure. Son histoire, c'est celle de l'adultère ; mais l'adultère, ce fait prosaïque et banal du monde de tous les jours, se relève et redevient digne d'être décrit par l'art, parce que le savant, le poète s'unissent pour nous informer sur les causes qui l'ont engendré, sur les vilenies qui en dépendent, et sur le châtiment qui le suit. Madame Bovary n'a de rapports ni avec madame de Mortsauf, ni avec madame d'Aiglemont. Les femmes induites à mal par la fantaisie de Balzac sont pardonnées vite ; à la fin du leur existence, elles sont le plus souvent sanctifiées : elles ont failli sans motifs ; elles se réconcilient avec le bien sans raisons. De là le principe d'un art dissolvant, impudique, qui aboutit de chutes en chutes à couronner madame Marneffe sur le lit de monstrueuse agonie où elle expire, femme de Crevel, veuve de ses cinq amants dont n'est pas défunt Marneffe. Chez Gustave Flaubert, il n'en va pas de la sorte. La femme du médecin d'Yonville doit aller de son mari à l'ennui, de l'ennui à Rodolphe, l'homme à bonnes fortunes ; de Rodolphe à Léon le triste à peu près d'amoureux ; de Léon à toutes ces hontes qui accompagnent le dénoûment [ sic ] des amours coupables, et de tant d'abaissements, elle ne peut se sauver que par le suicide ; rigoureuse logique ! Emma Rouault, fille d'un fermier, a été élevée au couvent : elle a subi l'enivrement de la fausse dévotion, de la fausse poésie ; elle a rêvé les faux amours : elle deviendra la damnée de l'enfer d'ici-bas, et, si une passion vraie passe devant elle et veut l'arrêter dans sa route, elle n'y prendra seulement pas garde. Clytemnestre sort du double œuf de Léda, parce qu'il faut que l'orgueil humain soit châtié, parce qu'il faut que les vainqueurs de Troie rencontrent, au retour de leurs conquêtes, sous le toit tant regretté, l'épouse homicide, adultère, incestueuse. Emma naît dans une condition médiocre, parce qu'il faut que le mensonge des éducations d'aujourd'hui soit dévoilé, parce qu'il convient de montrer le serpent à ces pères et à ces mères, qui convoitent pour leurs filles le fruit de l'arbre défendu ; parce qu'aux femmes il est nécessaire d'indiquer les sentiers perfides de l'épicurisme perverti où elle [ sic ] s'engagent, sous prétexte de ferveur chrétienne ; parce que rien ne doit coûter pour démasquer Satan toujours présent ; parce qu'il faut appréhender au corps ces amantes qui ne croient pas à l'amour, ces berceuses de nouveau-nés qui n'ont jamais médité la profonde parole de M. de Bonnald : « Il faut être épouse pour être mère, » parce qu'il faut sonner le clairon d'Isaïe aux oreilles de ces déréglées, qui se confient à l'éternité des grâces mondaines et des terrestres avantages. Quand madame Bovary meurt, ce n'est pas tant du poison qu'elle a bu, que du miroir où elle ne se voit plus belle ! dénoûment auquel eût souri le terrible prophète qui s'écriait : « J'ai vu les filles de Sion, la tête levée, marchant d'un pas affecté avec des contenances étudiées, en faisant signe des yeux à droite et à gauche. Pour cela, dit le Seigneur, je ferai tomber tous les cheveux. »

Pris à ce point de vue, le roman de Flaubert acquiert sa légitime et féconde influence morale, il a bien fallu le reconnaître dans une enceinte où la question littéraire n'était pas en jeu. Ici, où nous nous occupons surtout de littérature, il nous reste à estimer bien d'autres mérites dans ce livre éminent qui ne saurait être jugé à la légère. Nous reviendrons donc sur Madame Bovary. Pour aujourd'hui, qu'il nous suffise d'avoir salué (un des derniers), ce talent mâle et fin, subtil et vigoureux, qui s'est trahi dès sa première escrime. C'est un bonheur de voir un disciple de plus arriver, si bien muni, à cette bella scuola rêvée par Dante, qui peut, pour une saison ou deux, avoir l'air d'être un peu abandonnée, mais qui, avec des recrues telles que M. Flaubert, ne se dépeuplera jamais dans notre France.

2E ARTICLE

« Il ne faut pas beaucoup d'esprit, disait Montesquieu, pour avoir vu le Panthéon, le Colysée, les Pyramides ; il n'en faut pas davantage pour voir un ciron dans le microscope ou une étoile par le moyen des grandes lunettes ; et c'est en cela que la physique est si admirable : grands génies, esprits étroits, gens médiocres, tout y joue son personnage. Celui qui ne saura pas faire un système comme Newton fera une observation avec laquelle il mettra à la torture ce grand philosophe. Cependant Newton sera toujours Newton, c'est-à-dire le successeur de Descartes, et l'autre un homme commun, un vil artiste qui a vu une fois et n'a peut-être jamais pensé. » La littérature comme la science a de ces vils artistes qui ont vu une fois et qui n'ont peut-être jamais pensé. Durant ces dernières années les poètes, plus dédaigneux encore qu'irrités, ont assisté aux parades d'une demi-douzaine de barbares mal en ordre qui, parce qu'ils n'étaient pas assez instruits pour devenir greffiers, officiers de santé on employés au cadastre, ont imaginé qu'ils en savaient toujours assez pour devenir dramaturges, critiques et surtout romanciers. On a vu quelques-uns de ces farceurs ramasser les mémoires de leurs créanciers, les héroïdes mal orthographiées des cuisinières ou des maîtresses de langues séduites par les clignotements de leurs yeux myopes, et les commérages des marchands de pains à cacheter qui avaient daigné les recevoir à leurs raouts dominicaux, lier le tout avec quelques périphrases volées avec Balzac et avec beaucoup d'aphorismes dérobés à M. Prudhomme, puis s'écrier avec des poses d'Atlas lassé du poids du monde : « J'ai fait mon œuvre ! J'ai pratiqué ma théorie. J'ai mis en train ma comédie humaine. » J'ai besoin de le répéter, si le livre de Gustave Flaubert avait pu servir de justification à ces maniaques, ce n'est pas moi qui me serais chargé de le louer. Ai-je réussi à le faire comprendre ? L'historien de madame Bovary met dans l'ombre non pas seulement les grotesques élucubrations dont s'enivrent en famille les derviches tourneurs du réalisme, mais encore toutes celles des œuvres romanesques de ce temps, qui dérivent uniquement de l'observation des faits, si délicate d'ailleurs et si lumineuse qu'on la veuille supposer. M. Mérimée (je vais tout droit au plus illustre des représentants de l'analyse) eût trouvé l'application de ses facultés intellectuelles dans tous les travaux qui demandent précision, sûreté de coup d'œil et fermeté d'exécution ; il eût valu pour être lexicographe, chimiste, chirurgien, tacticien, diplomate, s'il n'avait mieux aimé écrire de sa ferme et sobre plume les aventures de Colomba et de Carmen. Chez Gustave Flaubert, l'homme qui prédomine les autres hommes que chacun de nous porte en soi, c'est le poète ; poète savant sans doute, poète qui calcule son essor, mais dans tous les cas poète. Il a mis une sorte de coquetterie à prouver l'étendue de cette puissance qui est en lui dans le développement d'un sujet qui semblait interdire à la pensée du conteur son généreux épanouissement : de là pour le lecteur un ravissement inattendu. Shelley, dans la dédicace qu'il lit à Leigh-Hunt de sa tragédie de Cenci, écrivait : « Je me contente de peindre ce qui fut avec des couleurs que je trouve dans mon propre cœur. » Dans cette parole se résument toutes les formules essayées sur cette formidable question de la vérité dans l'art. Pourquoi cette incommensurable distance entre le lâche esprit qui minuta les comptes de la succession Lecamus, et le dramatique accusateur de la Bourgeoisie adultère d'Yonville ? pourquoi celui-ci est-il un oiseau de grand vol qui, dès son premier bond dans l'espace, a supporté et réfléchi la lumière d'en haut, tandis que l'autre trébuchera à jamais sur ses larges pattes dans le fumier de sa basse-cour ? C'est que Flaubert a fait le tour de lui-même avant d'entrer dans la vie d'Emma Bovary et des gens de son entourage : M. *** n'a jamais eu d'autre souci que de nettoyer le verre jaunâtre de ses lunettes. « De quelle taille est votre autant ? » demande à Rosalinde le bouffon de Comme il vous plaira. » Juste de la taille de mon cœur, répond vite l'orgueilleuse enfant. Ceci est l'histoire de l'art. Quoi que vous essayiez, vous ne mettrez dans vos livres que ce qui est en vous-mêmes. Peu importe la majesté ou la mesquinerie de votre sujet. Si vous êtes grand, vous pouvez vous égarer à votre gré dans les infinis du monde invisible ou redescendre dans les plus humbles coins de la terre. Votre grandeur vous suit partout et vous dénonce. Vos colosses ne porteront pas plus que vos statuettes la marque de votre pouce souverain. Gœthe m'apparaît aussi tranquillement solennel quand il condense sa pensée dans le moule étroit d'un pied de douze vers qu'à l'instant où il dénoue dans le ciel catholique l'épopée panthéistique du second Faust. Balzac donne également la mesure de son génie dévorant et complexe, soit qu'il compose avec l'illustre Gaudissart les alinéas redondants du prospectus qui lancera l'Eau des Sultanes, soit qu'il pénètre dans les lumineuses alvéoles où distille son miel cette harmonieuse abeille du mysticisme, Louis Lambert. Gustave Flaubert, je reviens directement à lui, a publié, depuis Madame Bovary, les fragments d'une Tentation de saint Antoine, drame métaphysique et théologique où déroule, à travers les arabesques d'un langage enivré de couleurs et de sonorités, la procession des vérités et des fables, des religions et des philosophies, qui ont tour à tour excité ou endormi, convaincu ou amusé la conscience changeante du genre humain. C'est l'inspiration de Hegel et de Novalis ; c'est le mouvement de Gœrres : mais ici, le jeune maître a par surcroît une clarté formelle que ne connaissent pas les alchimistes poétiques de Gœttingue et de Munich. Demain, le pèlerin qui nous a tracé un itinéraire dans les sables de la Thébaïde et dans les trèfles de la Normandie tentera quelque nouveau sentier où le public voudra le suivre. Pour cette fois, contentons-nous de cette âpre idylle de Théocrite désenchanté qu'il lui a plu de nous donner, puisqu'en achevant de relire Madame Bovary nous nous prenons tout naturellement à redire ce que Shelley (pardon si j'invoque encore un cher oracle), ce que Shelley donc écrivait à sa femme en 1821, après avoir entendu lire par Byron les premiers chants de Don Juan : « Chaque mot là-dedans a le caractère de ce qui subsiste. C'est incroyable de puissance, et surtout d'une puissance si facile ! Cela atteint jusqu'à un certain point le but que depuis si longtemps je me tue à proposer à tout le monde, c'est-à-dire la création de quelque chose qui soit totalement nouveau, mais en rapport avec notre temps, quelque chose qui soit vrai, mais supérieurement beau ! »

Ne faut-il pas répondre, en finissant, aux critiques bienveillants d'ailleurs qui ont accusé Gustave Flaubert de pessimisme prémédité et d'indifférence morale. Alexandre Dumas s'est plaint de n'avoir pas une pervenche à glaner sur la côte du Bois-Guillaume, et Sainte-Beuve s'est affligé de n'avoir pas vu, en face de la Bethsabée du chef-lieu de canton, quelqu'une de ces femmes fortes qui naissent encore en province. C'est toujours la vieille querelle de Rivarol avec Florian. Mais cette fois le reproche est retourné, et l'on se fâche de ne pas trouver un agneau dans la ménagerie de Gustave Flaubert. Hélas ! ce n'est pas la faute du romancier si de bonne heure son âme s'est aigrie, par trop d'accointances avec ses contemporains, et si, prédisposé à la sympathie, il a tous les jours été condamné à mépriser davantage. C'est la vie. Après Goldsmith et son Village abandonné, Crabbe et son Registre de paroisse, « Auburn ni Eden n'existent plus ! » Ce qu'il faut demander au statisticien qui constate les désastres de ces époques de sécheresse morale où « l'on ne voit plus » (volons les conclusions de M. d'Argenson sur la première moitié du XVIIIe siècle), « qu'on fasse usage de son cœur, » c'est de n'en pas trop profiter contre l'universelle espèce ; c'est de ne pas s'en divertir, et d'en gémir plutôt avec prière. Dans les deux volumes de Madame Bovary, j'entends ce gémissement sourd. Il se traduit, non par des larmes, le temps est à des manifestations plus viriles, mais par d'âcres railleries et des colères. La muse de Heine et de Proudhon, de Joseph de Maistre et de Michelet, l'ironie a trempé ces pages dans le sel, « sel de mer, à la vérité, sel amer, mais qui vaut mieux que ce sel attique dont on parle toujours et où je ne trouve jamais le mot pour rire [Le prince de Ligne sur Duclos. (Note de l'auteur)]. » Tant pis pour ceux qui ne devinent pas les douleurs qui saignent sous ces phrases qui affectent de narguer et de rire. Les écrivains robustes, hostiles à toute mièvrerie, ne seront jamais charlatans de sensibilité. Ils sont assurés du but où ils tendent, et ils savent que ce n'est pas en somme être trop pessimiste que de jeter à son siècle, après de longs labeurs, une de ces œuvres chastes et libres auxquelles tous les bons esprits pourront appliquer ce jugement éternellement vrai de Labruyère [ sic ] : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage, il est bon, et fait de main d'ouvrier. »

Un dernier mot. Pourquoi Flaubert a-t-il confondu l'Introduction à la vie dévote avec « les romans à cartonnages roses et à style douceâtre, fabriqués par des séminaristes troubadours ou des bas-bleus repenties ? » Il y a dans saint François de Sales un côté d'art original, ingénieux et souvent hardi qui ne devait pas être méconnu par l'auteur de Madame Bovary. Pour moi, après avoir terminé cette causerie bien incomplète sur ce livre nouveau dont l'apparition est une date qu'on n'oubliera pas, je vais rouvrir quelqu'un des chapitres où l'évêque de Genève a donné des avis à sa Philothée sur les relations de la vie conjugale, et je croirai n'être pas sorti de la région d'idées où je me suis arrêté avec Flaubert. J'aurai seulement surpris dans une forme plus affectueuse, plus souriante, mais non pas plus durable, le vrai sens du récit sévère.

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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