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Albert CASTELNAU
La Revue philosophique et religieuse, VIII, 1er août 1857

Revue des livres
Le roman réaliste
Madame Bovary, par M. Gustave Flaubert
On dit du roman moderne qu’il remplaçait l’épopée. Clarisse Harlowe parut à Diderot la révélation d’une mnémosyne inconnue, vouée à chanter les grandeurs et les misères du foyer. Goëthe lui-même, en donnant à la forme épique une consécration nouvelle, fit, à bon droit, déroger la noble muse des anciens. L’art n’idéalisait que les douleurs à quartiers ; l’urne d’or des poëtes ne recueillait que les larmes royales. Hécube et Didon, la mère et l’amante, vivront à jamais dans les cœurs ; mais l’avenir leur associera Marguerite, suave figure du prolétariat féminin, phalène brûlée aux séductions d’un monde supérieur.

Julie, amante faible et tombée avec gloire ; Clarisse, beauté sainte ou respire le ciel.

Les peintres de mœurs devaient chercher leurs motifs plus bas encore. Pour les soupirants rétrospectifs des pécheresses de cour, pour qui à aime jeter un voile discret sur les abîmes sociaux, sur les drames trop réels de la vie commune, l’écrivain se dégrade en prenant ses types dans la foule. La grande loi du cant veut qu’on respecte certaines convenances. Balzac a donné bien des gages aux causes orthodoxes. Mais il a fait crier des plaies, il a mis à nu des ulcères dont il vaut mieux laisser l’examen.

À ceux à qui le ciel en a commis le soin.

Il y a longtemps qu’ils s’en occupent, et l’on sait le succès de leur efforts. Mais la charité élégante a ses oubliettes que tout le monde n’a pas le droit d’ouvrir ; le romancier moins que personne. Qu’il décrive les névralgies des duchesses, qu’il poursuive jusqu’au dénouement leurs fantaisies amoureuses mêlées d’extases lyriques et de dévotions musquées, sans oublier les clairs de lune dans le parc ; car il leur faut des parcs et des duchesses à ces amuseurs d’un public niais. Le lecteur se pâme aux inventaires de boudoirs et d’ameublements, au bruit des calèches roulant sur le sable des allées. Il éprouve une béate vénération pour le bon prêtre qui recueille après la crise les brebis égarées du beau monde. Ce n’est pas le moindre signe de nos décadences d’esprit que les molles religiosités où se complaît la foule et que flattent ses écrivains favoris. Ils lui parlent de Dieu, du Christ et des anges, et plus que jamais les Madeleines en expectative jettent sur la voûte des églises un regard langoureux. Toute cette littérature conspire sottement pour un passé condamné sans retour et dont les splendeurs éblouissent nos bourgeoises.

M. Gustave Flaubert n’a pas pris ses personnages dans ce monde d’exception ou de fantaisie. C’est dans les bas-fonds de la vie bourgeoise qu’il pénètre, en prince réaliste, affriandé par les détails d’intérieur, par les traits de mœurs vulgaires qui s’offrent à son pinceau peu flatteur.

La vue d’un ilote ivre ne devait pas toujours corriger les ivrognes de Sparte. Loin de là, le vice, la laideur ont leur idéal dont on ne combat l’influence délétère que par l’opposition d’un type de vertu et de beauté. M. Flaubert n’établit pas ce contraste. On ne sent pas le souffle moral dans son livre, instructif pour le penseur, pernicieux peut-être, pour la foule des lecteurs de romans.

On s’accoutume aux émanations malsaines de la corruption ; bientôt on les aspire avec délices. Ces âcres parfums enivraient Mme Bovary assise à une table aristocratique ou rêvant aux soupers de la Maison-d’Or ! Ainsi les vertiges qui entraînent la courtisane montaient à la tête de la ménagère mal élevée. L’héroïne de M. Flaubert est un caractère monstrueux, un tempérament maladif ; mais les germes de sa dépravation exceptionnelle, le principe de ses dégradations triviales, sont malheureusement trop commun dans un monde ennemi de la pensée. L’absence d’une sérieuse initiation de l’esprit et du cœur fait les dames Bovary, cerveaux pleins de billevesées, âmes vides, beautés vaniteuses. Singulier apprentissage du devoir pour la pauvre femme que les directions mystiques du couvent entre un cours de danse et de piano et le tracé à l’encre bleue d’un arbre généalogique des Mérovingiens. « Elle aimait la brebis malade, le sacré cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre Jésus qui tombe, en marchant, sous sa croix. Puis, pendant six mois, en cachette, Emma se graissa la main à la poussière des vieux cabinets de lecture. Ce n’était qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires…, forêts sombres, troubles de cœur… Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart. »

Ces détails d’une fine analyse posent admirablement le caractère de l’héroïne. Toute sa vie ne sera que la poursuite échevelée, à travers des réalités vulgaires, d’un idéal malsain, incohérent. Les émotions d’un débilitant mysticisme ont ôté tout ressort à ce cœur bientôt livré aux attractions du luxe et de la sensualité.

Sous une autre direction, Mme Bovary eut appris la vie vraie avec ses obligations, ses grandeurs et ses joies. Elle eût épelé dans le livre de la nature et du savoir. Tout en acceptant les conditions d’une existence médiocre, elle se fût senti la force de l’améliorer par la grâce irrésistible du sentiment et de la raison dans une âme naturellement distinguée. D’abord elle ne se fût pas jetée à la tête d’un Bovary, par vague désir de cachemires. Elle eût préféré l’homme au Monsieur, un cultivateur intelligent à dégrossir au niais qu’elle saisit à la volée, parce qu’il porte redingote et signe des ordonnances, au lieu de tracer un sillon. Un esprit comme le sien eût facilement poétisé le théâtre de son existence champêtre, sa ferme normande dans les blés et les pommiers en fleurs, moins prosaïque que le salon mesquin du bourgeois campagnard. Dans son atmosphère d’affections et de bien-être, elle n’eût pas été troublée par l’écho d’un monde frivole. Elle n’eût pas envié les splendeurs de la Vaubyessard. S’il lui eût été donné de franchir le seuil de ce palais d’Armide, elle s’y fût amusée sans arrière-pensée, sans sottes haines, sans aspirations folles ; car elle se fût sentie l’égale de ses hôtes, peut-être par là conscience du bien et du beau.

Le livre de M. Flaubert appelle l’attention des esprits réfléchis comme une étude clinique pleine de sincérité. L’auteur ne dément pas son origine. Il porte l’œil du praticien dans son diagnostic : le cas qu’il observe est curieux et repoussant à la fois. Mais si, comme le médecin, le romancier n’a pas à guérir, il doit au moins montrer qu’il hait le mal dans l’individualité qu’il décrit. Ne demandons pas à M. Flaubert ces haines vigoureuses. Prenons pour ce qu’elle est seulement sa remarquable étude sociale. Sous les traits de la fiction, ce sont des figures connues, c’est la vie du bourg que peint l’auteur. Il dresse le bilan intellectuel des trois quarts de nos populations. Sur ces milliers de centres épars, comme le soleil de la civilisation lance encore des rayons obliques ! Je conçois ma mélancolie, au temps des diligences, quand j’apercevais au relais des bourgeois causant sur le seuil du Lion-d’Or. Homais, le prudhomme, esprit fort qui dénonce les mendiants ; Bournisien, l’épais desservant, étaient là, sans doutes ces deux tenants villageois du champ-clos des idées. Comme le brave curé secoue vaillamment les oreilles de ses petits paroissiens ! comme il glace les aveux de la vertu chancelante qui se cramponne à la croix !

« Vous vous trouvez gênée ; c’est la digestion sans doute. Il faut rentrez chez vous, Mme Bovary, boire un peu de thé, ça vous fortifiera, ou bien un verre d’eau fraîche avec de la cassonade ! »

[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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