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Anatole CLAVEAU
Courrier franco-italien, 7 mai 1857

LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS
Revue littéraire

Demain, roman traduit de l'anglais de miss Edgeworth, par M. Jousselin. 1 vol. Librairie nouvelle. - Germaine, roman par Edmond About. 1 vol. Chez Hachette. - Mme Bovary, roman, par M. Gustave Flaubert. 2 vol. Chez Michel Lévy.

[...] Arrivons à Madame Bovary. Rien qui diffère plus de Germaine. Style Champfleury (c'est tout dire), commun à plaisir, trivial, sans force ni ampleur, sans grâce et sans finesse. Pourquoi craindrais-je de relever le défaut le plus saillant d'une école qui a d'ailleurs ses qualités ? L'école Champfleury, dont on voit bien que fait partie M. Flaubert, juge que le style est trop vert pour elle ; elle en fait fi, elle le méprise, elle n'a pas assez de sarcasmes pour les auteurs qui écrivent. Écrire ! à quoi bon ? Qu'on me comprenne, ça me suffit ! Ça ne suffit pas à tout le monde. Si Balzac écrivait mal quelquefois, il avait toujours un style. Voilà ce que les champfleuristes n'osent pas reconnaître.

Ils ont de l'observation, oui, c'est leur grand cheval de bataille ; ils en ont, pas déjà tant, et surtout pas toujours, comme disait l'un d'eux. Leur observation, qu'ils nous jettent toujours au nez, porte le plus souvent sur des objets indignes. Leurs romans sont exacts, fidèles, vrais comme des photographies et aussi peu intéressants. Une photographie, voilà le roman des élèves de Balzac. Et encore ?

Nous ne disons pas tout cela pour M. Flaubert, qui joint à une certaine finesse d'observation un peu de sentiment dramatique. Ce que nous lui reprochons, c'est de n'avoir su donner d'intérêt véritable à aucun de ses personnages. Mme Bovary est rebutante, et M. Bovary, et M. Homais, et M. Rodolphe, et M. Léon, tous rebutants, tous communs, tous épiciers, tous bourgeois. C'est la vie, direz-vous ; tant pis si vous avez raison ; mais alors rachetez-moi la vie par un roman bien faux, bien fantaisiste, plein d'imagination et de chimères, où je retrouve avec bonheur, sinon le monde qui m'entoure, au moins les rêves qui me consolent. C'est peut-être dans les temps de flagrante immoralité et de bassesse dégoûtante qu'il faut multiplier les tableaux gracieux et les scènes de la vie idéale ; d'ailleurs, il est toujours à propos d'amuser, de récréer, d'élever l'âme, et l'observation n'a jamais été incompatible avec la grâce et avec l'esprit. 

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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