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Louis de CORMENIN
Journal du Loiret, 6 mai 185

Madame Bovary par Gustave Flaubert

La publication en volumes de Madame Bovary est le bruit et l'événement du monde littéraire. On se souvient que le roman, paru d'abord dans la Revue de Paris, avait attiré les menaces du parquet, et que, sur l'éloquente plaidoirie de Me Sénart, il fut acquitté par un arrêt in extenso qui fixera désormais la jurisprudence en matière littéraire.

Le banal reproche d'immoralité adressé au livre tombe devant une lecture attentive qui montre avec une évidente clarté le but de l'auteur, - la punition de l'adultère. Qu'est-ce, en effet, que Mad. Bovary ? une petite provinciale prise d'un faux élan de don quichottisme, une femme menée et surmenée par ses sens, roulant de chute en chute et de faute en faute dans la fange de la perdition. C'est le spectacle navrant et profondément philosophique d'une âme déchaînée et rebelle voulant échapper de son corps, quelque chose comme l'ascension d'une Icare bourgeoise fondant aux rayons du soleil ses ailes de cire et de papier peint.

En un village de Normandie, sentant le cidre doux dans la floraison de ses pommiers, un pauvre médecin de campagne a établi sa résidence. À son sort il a associé une triste femme, sèche, malingre, une fourmi de ménage pour l'épargne ; quand il rentre fatigué et poudreux de ses courses, il rencontre un visage noir, des bras osseux, non pas une femme mais une femelle. Une maladie rapide le débarrasse de cet être anguleux dont la démarche à ressort laisse dans l'esprit un bruit de mécanique. Bovary est né sous une étoile fâcheuse, pâtira au collège, carabin misérable à Rouen, marié à une pauvre créature, ayant peu de clients et mal payé, le voici veuf, et si revêche que fut sa femme, isolé comme il l'est, il la regrette.

Cependant à quelques lieues de là habite un gros fermier avec sa fille, une demoiselle élevée à la ville et qui, sous les coiffes rustiques de la paysanne, cache déjà la scélératesse  d'un petit cœur ambitieux. Lorsqu'elle jette les yeux à l'entour d'elle, elle ne voit que grossiers valets de ferme, gens rustauds, épais, coqs de village lourdement endimanchés, ayant ramassé leur gaîté dans les cabarets et leurs grâces dans les almanachs.

Imaginez une campagnarde habituée aux chatteries du couvent, au chant de l'orgue, aux effusions de la prière, au parfum de l'encens, aux caquetages mignards et chaussant tout d'un coup les plus gros sabots de l'églogue. Tout la froisse, la blesse, la rebute. L'humiliation, la rage, l'envie l'obsèdent de mauvais désirs et enfièvrent sa cervelle. De la ferme elle ne sent que les dégoûts, la mare, le fumier, le vagissement des étables, le suint des moutons, le toit des porcs ; son imagination échauffée de lecture, voltige vers la ville. Maintenant mettez sur sa route un visage humain, fût-ce celui d'un pauvre médecin de campagne, Bovary, par exemple, en lui elle entrevoit un sauveur qui l'arrachera à la besogne ingrate de la ferme, elle se croit dame déjà, elle se rêve à Rouen, marchant de pair avec les filles des commerçants, ses anciennes camarades de couvent.

Emma Rouault est jolie, plus que jolie, charmante, et lorsque Bovary la compare à son acariâtre défunte, le pauvre hère s'enflamme vite. Le père Rouault s'est cassé la jambe, Bovary la lui remet ; de là des visites, puis l'intimité, la demande en mariage et les épousailles, noces copieuses où festoie une parenté venue de dix lieues à la ronde.

À quelque temps de là, M. et Mad. Bovary étaient invités au château de la Vaubyessard, chez le marquis d'Andervilliers, un des clients du médecin. Dans un château seigneurial, paré de tout le luxe du confort et des recherches parisiennes, le jeune ménage descend, mêlé à une société rare, fine, aristocratique, vannée sur l'almanach de Gotha. Emma ouvre de grands yeux, aspire à pleins poumons, aussi éblouie à la table du marquis qu'un gardeur de pourceaux antiques admis dans l'Olympe à la table des dieux. Les hommes lui semblent beaux, fringants, d'accomplis cavaliers ; les femmes, des créatures vaporeuses, éthérées, supérieures, pétries d'un limon plus noble et plus pur que le vulgaire bétail de l'humanité ; et lorsqu'après deux jours de fête miraculeuses elle rentre dans son froid intérieur, le souvenir de ces deux jours la poursuit obstinément comme un duc exilé dans ses terres regretterait Versailles.

Malgré elle, Mad. Bovary jetait les yeux sur son mari, et, le comparant aux merveilleux seigneurs de la Vaubyessard, elle le trouvait mesquin, mal appris, médiocre, et se sentait rongée de tristesse. Le contact d'un homme commun, les mesquins détails d'une vie bourgeoise, la monotonie des mêmes jours s'amassant sur les mêmes jours exaspéraient son âme tumultueuse. Elle dévorait des livres, des journaux, elle prenait son entourage en horreur, elle avait des idées de suicide, tantôt bavardant avec exaltation, tantôt gardant un silence farouche. Une maladie de langueur, dont il ignorait la cause, força Bovary à quitter le pays de Tostes et à se fixer au bourg de Yonville, à huit lieues de Rouen.

Le roman ainsi posé en prémisses si simples et si vraies va se dérouler désormais en s'accélérant avec une imperturbable logique. Bovary restera ce qu'il est, un être bon, affectueux et nul, Emma se développe, les mauvaises semences germent et éclatent. Cette odieuse vie bourgeoise qu'elle fuit à tire-d'aile en colombe blessée la pourchasse, l'étreint, lui pèse. A Yonville elle retrouvera le personnel habituel des villages, des marchands usuriers, des maires importants, des hôteliers bavards, des paysans soupçonneux, des pharmaciens empesés, plus barbouillés de fausse science qu'une étiquette de bocal. Je vous recommande surtout l'apothicaire Homais, une majestueuse figure de sot, qui a l'ampleur satisfaite, la niaiserie cossue et le rengorgement avantageux d'un Prudhomme de village. À lui seul Homais est une création et jamais la dindonnerie affectée et bouffie n'eut de plus magnifique représentant.

Après son installation à Yonville, Mad. Bovary s'ennuie et de quel ennui lourd, accablant, léthifère. En vain elle porte un enfant dans son sein, pour elle la maternité n'est pas une douceur, une attache à la vie et à ses devoirs, c'est un accident, une maladie passagère, car son enfant ce n'est point elle, c'est encore Bovary et Bovary multiplié, quelle croix ! Du mépris du mari au choix d'un amant il n'y a qu'un pas. Mais sur qui arrêter ses regards. Il y a bien un jeune clerc de notaire, mince jeune homme, freluquet imberbe, bon tout au plus à réciter des vers de romance, à frôler en rougissant les doigts d'une cousine, ignorant s'il aime ou non, timide à l'excès, pourpre comme une cerise, aimant mieux se faire hacher menu que de se déclarer. N'y tenant plus et pressé aussi par sa famille notre petit bonhomme quitte Yonville, ne se doutant pas qu'il ait pu faire songer Emma et rêvant d'ailleurs de plus libres et de plus faciles amours dans la capitale.

 Mad. Bovary n'a pas failli encore, qu'elle est corrompue déjà, gangrenée jusqu'à l'âme, et nous assistons de jour en jour et d'heure en heure à une rapide décomposition morale qu'envenime un incurable ennui. Mère, elle a parfois pour sa petite fille des effusions de tendresse et d'autres fois des élans de fureur, elle la câline, elle la dorlotte, elle l'accable de caresses rageuses ou la rejette, la brusque et la renvoie. Où elle aurait dû trouver une force, un refuge et une consolation, elle redoute un remords, un embarras, une accusation. En vain elle se plonge dans d'immenses lectures, elle fait des excès de musique, de promenades ; elle arrange sa maison, employant son activité à parer sa chambre, à poser des papier neufs et frais, à enjoliver ses fenêtres de rideaux, à mettre des tapis, à fleurir des jardinières de bouquets, innocentes et puériles distractions. Si pour rafraîchir ses lèvres brûlantes elle s'approche des piscines de l'Église, elle se trouve en face d'une benoîte et simple figure de curé de village, accomplissant ses devoirs avec une monotone bonhomie comme une faction de sentinelle, mais ne soupçonnant pas les orages de ce cœur bouleversé, impuissant à les conjurer d'ailleurs. Il lui aurait fallu un directeur mystique et délié, elle trouve un bon prêtre, mais un homme ordinaire, et la religion lui semble lettre close. Ainsi meurtrie, anxieuse, désespérée, elle court au-devant de l'adultère.

Un hobereau du voisinage, un gros garçon vif, bien découplé, superbe, à bonnes fortunes, en fera sa proie. Chasseur intrépide, bon cavalier, franc buveur, Rodolphe est un ogre sensuel. Il ne conçoit que les brutales amours et il domine Emma comme un maître. Elle l'aime et le craint, elle se rend à lui avec des soumissions d'esclave tremblante devant son robuste autocrate. Non contente des longues promenades à cheval dans les bois voisins, au risque de se compromettre, elle va le trouver dès l'aube à son château, ou le reçoit nuitamment dans son propre jardin, le danger même l'excite, car l'extrême péril a en lui l'inquiétude et la nouveauté d'une émotion poignante. Le premier, Rodolphe se dégoûte de cette insatiable maîtresse. Au moment où elle organise sa fuite avec lui, il la quitte, ou pour mieux dire il la plante là, en bourru et en lâche.

À la suite d'un pareil abandon, une terrible maladie de rage rentrée plus que de remords s'empare de Mad. Bovary et la met à deux doigts d'une mort qu'elle accueillerait avec reconnaissance, tant elle est confuse et désabusée. Sa vivace nature, secondée par la tendresse et les soins de son mari, la tirent de sa maladie, et revenue à la vie, la pauvre créature est plus faible et plus pâlissante encore. Ce n'est point son corps, c'est son âme qui souffre, ce à quoi ne peuvent rien, ni la sollicitude de Bovary, ni les médicaments saugrenus d'Homais.

À tout prix il faut se distraire, s'étourdir, noyer son chagrin, étouffer ses souvenirs. Et voyez la fâcheuse chance : quand Bovary emmène sa femme à Rouen, c'est au spectacle, sous l'impression de la Lucie, cette mélancolique partition de Bellini, qu'elle rencontre Léon, son premier amoureux, le petit clerc d'Yonville, aujourd'hui dans une étude achalandée de Rouen. Combien un an de la vie de Paris a changé le jouvenceau timide ; sa gaucherie s'est redressée en fierté, son regard incertain s'assure, une légère moustache ombre sa lèvre ; la coupe élégante de ses habits, la frisure de ses cheveux l'ont métamorphosé. À sa vue, les souvenirs mal endormis d'Emma se ravivent, les cendres mal éteintes de sa passion se rallument, et le petit clerc d'Yonville, devenu jeune-premier et dégourdi de sa niaiserie villageoise par les grisettes du quartier Latin, met à profit les tendres dispositions de Mad. Bovary. L'ingénieux prétexte de leçons de piano à prendre permet à Emma de revenir à Rouen trois fois par semaine sans éveiller les soupçons de son mari. Il faut voir alors quelles amours, quelles mignardises, quelles parties fines, quels roucoulements de tourtereaux ! Timide avec Rodolphe, hardie avec Léon, elle l'entraîne, l'enivre, le fascine. Jamais courtisane rompue aux artifices de la galanterie ne déploya plus de séductions, n'inventa plus de fantaisies folles, ne trouva plus de ruses amoureuses.

Pendant que cet amour flambe par les deux bouts et que la fête recommence toujours, la maison Bovary, minée par les dilapidations d'Emma s'écroule, les intérêts des sommes empruntées s'accumulent, le passif gonfle, les créanciers se montrent, les dettes criardes aboient, les huissiers et les recors à face patibulaire déchaînent les protêts et les papiers timbrés. Le crédit épuisé, que faire ? Mendier la pitié des créanciers, demander l'aumône à des bourse fermées, renouveler la ressource des hypothèques, vendre des biens, grever des terres ? Rien ne peut combler l'abîme du déficit. Et de quel front avouer à son mari ces dépenses ? Où tout cet argent a-t-il passé, tandis que le pauvre diable, confiant, se fatigue dans les labeurs qui, assouvi déjà, la rebute, et d'humiliation en humiliation, elle s'en va frapper à la porte de son ancien amant, de ce Rodolphe qui lui a faussé parole et l'accueille avec l'impudence satisfaite d'un amant heureux.

Il ne reste à Mad. Bovary qu'une dernière et fatale ressource, le suicide, elle s'y cramponne et prend bravement de l'arsenic. Elle meurt ainsi dans toute la force obstinée de sa volonté en Madeleine qui ne se repent pas, humiliée, vaincue, déchirée, emportant dans la tombe le secret ou la rage de ses illusions perdues.

Le triste Bovary, attaché à cette femme, alors même qu'il a surpris la trace de ses perfidies, meurt également de douleur.

Tel est ce livre navrant, d'une vérité désespérante et logique, analysant la chute de la femme avec une impitoyable cruauté, avec une puissance de déduction et un enchaînement de faits qui ont la valeur et l'évidence d'une leçon de dissection.

Autour de la figure de Mad. Bovary, belle d'impudeur, élevée au-dessus de tous les qu'en dira-t-on, mais si caressante, si souple et si féminine, parée de l'attrait et des séductions du fruit défendu, l'auteur a crayonné vingt portraits d'un tour net, exact et précis, si vivants qu'il passent dans la rue. Nous avons indiqué ce qu'était Homais, sans rien dire du père Rouault, du père Bovary, du curé Bournisien, du marchand l'Heureux [ sic ], de la noble tête du docteur Larivière, un Dupuytren provincial. Tout ce monde est observé, saisi, pénétré dans ses mœurs, dans son langage, dans ses attitudes, ses vêtements, ses manies et ses vices avec une fidélité passionnée et mouvante qui est la vie même. Ce ne sont pas des poncifs copiés sur des livres, ni des mannequins ajustés d'oripeaux, mais des êtres de chair et de sang, et quand on les appelle, volontiers on se retournerait comme à des noms de vieilles connaissances.

Voilà de la bonne et franche réalité et non du réalisme pour prendre le mot d'ordre d'une école qui, née sur la borne de Restif, n'a produit jusqu'à présent que des ramasseurs de clous fouillant tous les ruisseaux littéraires.

Comme la femme est comprise, devinée, interprétée, quelles roueries délicieuses, quelles scélératesses charmantes, quels mensonges caressants, quelles grâces câlines de sirène et d'enchanteresse. Timorée et superbe, déliée et forte, Mad. Bovary vous attache invinciblement, tant émane d'elle de volupté, d'œillades et de sourires. Elle demeure comme un type parfait et définitif, et prend son rang à la suite des héroïnes connues, des Clarisse Harlowe, des Corinne, des Lélia, des Marneffe, sans être accablée ou diminuée par ses illustres devancières.

Le paysage, peint d'une touche large et sûre, rend l'aspect de la Normandie dans son intimité et dans son ensemble comme les maîtres hollandais et flamands rendent La Hollande et les Flandres depuis les grasses prairies où tourne l'aile des moulins à vent, depuis les mers calmes ou tempétueuses jusqu'aux fins cavaliers, jusqu'aux paysans terreux, façonnés à coups de serpe et humant le piot dans les tavernes.

C'est toujours une grande joie pour nous de signaler une œuvre hors ligne, et nous en sommes assurés, Madame Bovary restera, car après l'avoir lu, on s'apercevra vite que Balzac [a] laissé un héritier, Gustave Flaubert ; retenez bien ce nom, il est de ceux qu'on n'oublie pas.

[Document saisi par Yan Zhang, doctorante du Cérédi, mai 2005. Orthographe modernisée.]


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