ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Cuvillier-Fleury
Journal des Débats, 26 mai 1857

VARIÉTÉS
REVUE LITTÉRAIRE
Madame Bovary, par M. Gustave Flaubert. Deux volumes in-12. Paris, 1857.

Il est difficile de savoir où va le roman français par le temps qui court. Ce qui est certain, c'est qu'il ne va guère. On écrit beaucoup, et il n'est guère de journal ou de recueil périodique qui ne donne son roman au public : le public lit tous les romans qu'on lui donne. Quelqu'un me disait un jour, voulant caractériser ce genre de progrès qui est particulier à notre époque : « La pyramide s'abaisse, mais elle s'élargit par la base. » Cela est vrai : elle s'élargit tellement que tout y entre. Tout le monde écrit et sait écrire. Il y a une certaine monnaie courante de style qui passe par toutes les mains et dont s'accommode la paresseuse banalité de notre âge. Qui sait le mieux que les critiques ? J'ai là, sur ma table, des volumes de vers qu'il me serait impossible de distinguer autrement que par la couleur de leur couverture. Rose, vert, jaune pâle, bleu foncé, la poésie de nos jours affecte toutes les nuances du prisme ; elle ne brille pas par la variété. Le roman non plus. Qu'importe la diversité des aventures ? Le ton est le même.

Les romanciers qui ont fait tant parler d'eux en France, sous le gouvernement de Juillet, n'étaient pas tous des écrivains supérieurs. Il fallait pourvoir à une immense consommation et satisfaire un appétit de lecture insatiable. On allait au plus pressé. Presque tous pourtant avaient leur cachet. Personne n'eût confondu l'auteur de Mathilde avec celui des Mousquetaires, ni la plume élégante qui écrivait André avec le crayon vigoureux qui dessinait Diane de Chivry. La personnalité de Balzac n'était pas plus contestable que celle de Charles de Bernard. Jules Sandeau, l'aimable écrivain, ne risquait pas d'être oublié à côté d'Alphonse Karr, le conteur sceptique et le railleur impitoyable. Oui, tous ces esprits étaient plus ou moins affligés du mal de l'improvisation. Ils se ressemblaient par la facilité, non par la monotonie. Ils avaient des procédés analogues et des talens [ sic ] divers. Le roman régnait alors. Il parlait en maître. Il traitait avec la société de puissance à puissance, lui infligeait son blâme, la menaçait de ses théories, ne se refusait pas même la perspective d'une révolution... Il a fait beaucoup de mal ; il participait pourtant à cette vitalité des époques libres où le mal lui-même est sans cesse corrigé par la discussion et trouve son remède dans le salutaire mouvement donné aux esprits. L'apathie des intelligences est le plus grand auxiliaire de la corruption des âmes. Après tout, il est absurde de croire qu'une société puissante ait péri pour s'être oubliée avec Lélia ou s'être trop intéressée au Chourineur. Quel qu'ait été le succès des romanciers qui ont amusé ou scandalisé le dernier règne, leur puissance était inférieure à leur talent. Ce qu'il en reste, c'est un souvenir. On ne les relira guère ; mais ils auront vécu. Les historiens de notre littérature contemporaine seront obligés d'en tenir un sérieux compte. On a peut-être trop parlé des romans d'autrefois. Deux ou trois noms exceptés, parlera-t-on de ceux d'aujourd'hui ?

Voici pourtant un roman, né d'hier, qu'il n'est pas permis de passer sous silence, - d'abord parce qu'un des maîtres de la critique [M. Sainte-Beuve, dans le Moniteur du 4 mai. (Note de l'auteur.)] en a parlé avec éloge, - ensuite parce que l'héroïne du livre, Mme Bovary, a eu, comme on le sait, des démêlés avec la justice. Elle en est sortie à son honneur. Pourtant cette aventure de police correctionnelle lui donne un air de fruit défendu qui ne nuit pas à un livre, bon ou mauvais. Je suis sûr que Mme Bovary, qu'on se dispute dans les cabinets de lecture, est aujourd'hui le livre préféré de tous les boudoirs, et qu'il n'est pas une de nos élégantes, partant pour sa terre, qu'il ne l'ait mise dans son bagage de campagne. Curieuse question, disons-nous un jour, celle de savoir ce qu'il entre d'honnêtes suffrages dans le succès d'un mauvais livre, et de femmes distinguées jeunes, belles, vertueuses et honorées dans le cortège (littéraire bien entendu) d'une « fille de marbre » quelconque. J'en dirai autant du livre de M. Gustave Flaubert, sans contester à ses intentions et à son talent le bénéfice de la chose jugée. M. Flaubert n'a pas fait un mauvais livre, puisque la justice l'a acquitté, ni même un mauvais ouvrage, puisque M. Sainte-Beuve l'a loué. Voyons néanmoins, dans cette situation un peu douteuse entre le réquisitoire du procureur impérial et le suffrage de l'éminent critique, ce qui reste du livre de M. Flaubert, et s'il est un milieu où nous pourrons loger Mme Bovary.

Mme Bovary est v>un esprit déréglé et un cœur sec. Elle n'a que de l'imagination, et des sens, des besoins de luxe et des appétits de plaisir. Elle aime, non ce qui est beau, mais ce qui brille. Elle a horreur du médiocre dans la vie matérielle, n'ayant elle-même d'autre distinction que sa beauté. À tous ces traits, vous reconnaissez la « fille de marbre. » Mme Bovary est une courtisane à l'état de bourgeoise, une « dame aux camélias » tombée dans un petit chef-lieu de canton, une Danaé de province étouffant dans un village. Tout le roman est là ; et si ce roman a une morale, quoiqu'il n'en affecte d'aucune sorte, c'est que d'une courtisane, ou née pour l'être, on ne saurait tirer ni une épouse ni une mère, fût-ce même une de ces mères à longue échéance qui attendent un quart de siècle, comme la Fiammina, pour aimer leurs enfans [ sic ].

Je sais qu'Emma Rouault, fille d'un fermier normand, avant d'épouser Charles Bovary, officier de santé à Yonville-l'Abbaye, était une fille aimable et gracieuse. M. Flaubert en a tracé un portrait charmant, fort délicatement touché par M. Sainte-Beuve. Emma avait été élevée dans un pensionnat de Rouen ; elle avait lu des poëtes et s'était laissé glisser, comme dit l'auteur, « dans les méandres lamartiniens, écouta[nt] les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourans [ sic ], toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons... » Moyennant quoi, Emma Rouault, pour peu qu'elle l'eût voulu, aurait pu être une femme incomprise tout comme une autre. Mais l'auteur nous dit qu'elle s'ennuya très vite de l'idéal ; et une fois mariée avec ce bon Charles, elle n'est plus qu'une femme très sensuelle, avide de distractions et de jouissances, rêvant non l'infini, mais le positif, aimant à glisser, non plus sur le beau lac de son poëte, mais sur les vieilles roues de la diligence qui la conduit à ses rendez-vous. C'est dans ce milieu qu'il faut prendre Mme Bovary pour la bien connaître et la bien juger. Alors les appétits de la chair, les convoitises d'argent, les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance ; et au lieu d'en détourner sa pensée, elle l'y attachait davantage, s'excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions. Elle s'irritait d'un plat mal servi ou d'une porte entrebâillée, gémissait du velours qu'elle n'avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite... Oui, la maison est étroite, le jardin est ridicule, Yonville-l'Abbaye est un triste séjour : on y mange plus souvent du bouilli aux carottes que du boudin à la Richelieu. Charles Bovary est un pauvre mari, non pas seulement parce que sa conversation est « plate comme un trottoir de rue », nous dit-on, mais parce que c'est un mari qui, même en courant la pratique du matin au soir, ne peut donner à sa femme ni un diamant rare, ni un voile d'Angleterre, ni une voiture élégante, ni rien qui ressemble aux splendides menus du château voisin. Ah ! ce château de la Vaubyessard, où Mme Bovary est invitée une fois, est un vrai pays de cocagne ! Quel bonheur d'y vivre ! quelles gens ! et quel dîner !

« ... Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent. Les cristaux à facettes couverts d'une buée mate se renvoyaient des rayons pâles ; des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table ; et dans les assiettes à large bordure les serviettes, arrangées en manière de bonnet d'évêque, tenaient, entre le bâillement de leurs plis, chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient des plats ; de gros fruits, dans des corbeilles à jour, s'étageaient sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes ; des fumées montaient ; et en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maître d'hôtel, passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait, d'un coup de sa cuiller, sauter pour vous le morceau qu'on choisissait. Sur le grand poële de porcelaine à baguette de cuivre, une statue de femme drapée jusqu'au menton regardait, immobile, la salle pleine de monde... On versa du vin de champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche... »

Ce frisson d'Emma, pendant le dîner de la Vaubyessard, n'est pas un simple détail de son histoire : c'est son histoire toute entière. Emma frissonne partout et pour tout le monde, frissons d'amour ou de haine, frissons d'orgueil ou de convoitise, frissons de plaisir surtout... - « Et pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. » Ces scènes abondent dans l'ouvrage de M. Flaubert. Elles y sont d'une hardiesse singulière et parfois d'une crudité révoltante. L'auteur y met-il de la complaisance ? La justice a dit non, et je crois aussi que, le caractère de l'héroïne une fois donné, c'est la force des situations qui entraîne son historien, bon gré malgré, dans ces périlleuses analyses. « ... Levant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elle distinguait dans ses yeux de petits rayons d'or s'irradiant autour de ses pupilles noires ; et même elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors la mollesse la saisit ; elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille et de citron, et machinalement elle entreferma les paupières pour la mieux respirer... La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et, comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme ... » Nous reviendrons tout à l'heure sur ce style si étrangement mêlé de vulgarité et de prétention où « l'âme » fait une si singulière alliance avec la pommade, où le « réalisme » visant à la simplicité, tombe dans la manière. Pour le moment, nous cherchons à nous représenter au vrai Mme Bovary et à justifier ce que nous disions d'elle au début de cette étude. Prise à son point, dans sa floraison pour ainsi dire, Mme Bovary est bien la courtisane que nous connaissons, mais croisée de petite bourgeoise, couvrant sous l'ombre du toit conjugal tous les instincts et tous les vices des situations exceptionnelles, et faisant éclater à chaque instant le cadre où sa destinée l'enferme ; - sans cœur, malgré ses frissons, battant son enfant en sevrage, dure à son honnête mari, idolâtre d'elle-même, passant des journées à se verser des flacons d'eau de Cologne sur les bras et à se nettoyer les ongles avec des citrons, aimant les belles étoffes, les meubles somptueux, les recherches dispendieuses en tout genre, traitant l'argent, si rare qu'il soit à la maison, non en ménagère mais en bourreau, et ne reculant, pour en avoir, devant aucune extrémité, témoin ce jour où, dans un moment de gène, elle dit au jeune clerc dont elle est la maîtresse, et après de vains efforts pour se procurer un emprunt :

« - Si j'étais à ta place, moi, j'en trouverais bien (de l'argent).
« - Où donc ?
« À ton étude !
« Et elle le regarda.
« Une hardiesse infernale s'irradiait de ses prunelles enflammées, et ses paupières se rapprochaient d'une façon lascive et encourageante ; si bien que le jeune homme se sentit faiblir sous la muette volonté de cette femme qui lui conseillait un crime... »

J'ai cité ce dernier trait, non pour en rien conclure contre les courtisanes en général et contre Mme Bovary en particulier : Mme Bovary vole son mari, elle ne volerait peut-être pas son notaire ; - mais j'ai fait cette citation parce que ce hideux conseil, qui échappe à sa passion et à sa détresse, caractérise avec un relief saisissant cette triste création de M. Flaubert. Il faudrait s'arrêter là. Nous en savons assez sur Mme Bovary. Nous avons sa mesure. Nous savons ce qu'elle peut conseiller. Nous nous doutons de ce qu'elle pourrait faire. Encore un trait cependant : un autre jour, dans un rendez-vous donné par elle sous le toit conjugal, dans le cabinet aux consultations du mari, elle croit entendre un bruit de pas qui s'approchent...

« - On vient ! dit-elle...
« Il souffla la lumière.
« - As-tu tes pistolets ?
« - Pourquoi ?
« - Mais... pour te défendre, reprit Emma.
« - Est-ce de ton mari ? ah ! le pauvre garçon !
« Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : Je l'écraserais d'une chiquenaude ! »

Voilà les mœurs, voilà le style et les sous-entendus de l'endroit. Mœurs de province ! nous dit M. Flaubert. Mme Bovary, pour peu qu'on l'y pousse, va droit au vol et à l'assassinat. Elle finit par le suicide. Elle ne vaut pourtant ni plus ni moins que toutes les femmes de même sorte qu'il est de mode de mettre aujourd'hui sur la scène, à grand renfort de public. C'est la même femme que nous avons vue vingt fois. Un publiciste célèbre disait en 1830 qu'il avait fait pendant quinze ans le même article. On pourrait dire plus justement que le roman et la comédie nous donnent depuis dix ans la même femme. Emma Bovary, c'est la Marguerite de la Dame aux Camélias, la duchesse de la Dame aux Perles, la Suzanne du Demi-monde, toutes les héroïnes des drames de Dumas fils sous un nom nouveau. Il ne manque à Emma Bovary que d'avoir connu que les héroïnes du drame parisien sont seulement plus franches qu'elle. Elles vivent de leur dégradation. Emma en meurt, mais sans contrition et sans repentir.

Toute cette histoire est-elle vraie ? Pourquoi pas ? Mme Bovary n'est pas plus invraisemblable que la baronne d'Ange. M. Dumas prend sur le vif des mauvaises mœurs les portraits qu'il fait pour le public. Pourquoi M. Flaubert n'aurait-il pas mis autant de vérité dans une histoire écrite sur place, suivant toute apparence, les originaux sous les yeux, et sans autre peine que de les copier ? M. Flaubert a braqué son daguerréotype sur un village de Normandie, et le trop fidèle instrument lui a rendu un certain nombre de ressemblances, portraits, paysages et petits tableaux en grisaille d'une vérité incontestable, de cette vérité terne et blafarde qui semble supprimer, dans ces copies du monde physique, la lumière même qui les a produites : « ... La pluie ne tombait plus ; le jour commençait à venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s'étalait à perte de vue, et les bouquets d'arbres autour des fermes faisaient, à intervalles éloignés, des taches d'un violet noir sur cette grande surface grise, qui se perdait à l'horizon dans le ton morne du ciel... » Tels sont les paysages de M. Flaubert. Je n'en médis pas. Ils ont bien leur prix. Mais pourquoi, quand on prétend [ illis. ] d'une si minutieuse vérité, tomber dans le galimatias pittoresque et dans l'afféterie romantique ? Pourquoi nous dire que la campagne, coupée en deux par un ruisseau, « ressemble ainsi à un grand manteau déplié qui a un collet de velours vert bordé d'un galon d'argent » ? Pourquoi nous montrer, dans un coucher du soleil au milieu des nuages, « les flèches d'or d'un trophée suspendu », tandis que le reste du ciel vide conserve « la blancheur d'une porcelaine » ? Quoi qu'il en soit, M. Flaubert est un peintre exact ; il rend d'un trait précis et rigoureux les objets qu'il rencontre. Sous cet instrument de précision qu'il manie d'un doigt si exercé, le monde matériel se reproduit comme il est, ni plus ni moins, mais sans poésie et sans idéal. La ressemblance vous crève les yeux ; elle ne [ illis. ] au cœur.

J'en dirai autant de ses personnages. Ce sont des mannequins ressemblans [ sic ]. Le pharmacien philosophe, M. Homais, qui voudrait « qu'on saignât les prêtres une fois par mois dans l'intérêt des mœurs » ; le bon Charles Bovary, « aux expansions si régulières », qui n'embrasse sa femme qu'à de certaines heures, comme le méthodique père de Tris [ illis. ], et qui, à table, nous dit l'auteur, « coupait au dessert le bouchon des bouteilles vides, se passait après manger la langue sur les dents, et faisait en avalant sa soupe un gloussement à chaque gorgée » ; - et tant d'autres originaux non moins fidèlement reproduits par l'impitoyable observation de M. Flaubert. Lheureux, l'usurier brocanteur, le maire Tuvache, l'abbé Bournisien, curé de l'endroit, qui se mouche « en mettant un angle de son mouchoir d'indienne entre ses dents » ; M. Binet, percepteur par état et tourneur par goût (gilet de drap noir, col de crin, pantalon gris, et en toute saison des bottes bien cirées « qui avaient deux renflements parallèles à cause de la saillie de ses orteils ») ; - puis les amoureux, notre ami Léon d'abord, le clerc de notaire, qui dit à Mme Bovary, après une longue absence : « Je m'imaginais quelquefois qu'un hasard vous amènerait. J'ai cru vous reconnaître au coin des rues... » ; puis M. Rodolphe Boulanger de la Huchette, un country gentleman du voisinage, grand gaillard « de tempérament brutal et d'intelligence perspicace », et qui, la première fois qu'il rencontre Mme Bovary :

« Oh ! je l'aurai, s'écria-t-il, en écrasant d'un coup de bâton une motte de terre devant lui. Et aussitôt il examina la partie politique de l'entreprise. - Où se rencontrer ? Par quel moyen ? On aura continuellement le marmot sur les épaules, et la bonne, les voisins, le mari, toutes sortes de tracasseries considérables ! Ah ! bah ! dit-il, on y perd trop de temps ! Puis il recommença : C'est qu'elle a des yeux qui vous entrent au cœur comme des vrilles ! Et ce teint pâle !... Moi qui adore les femmes pâles !

« Au haut de la côte d'Argueil, sa résolution était prise. - Il n'y a plus qu'à chercher les occasions. Eh bien ! J'y passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille ! Je me ferai saigner, s'il le faut (le mari est médecin). Nous deviendrons amis ; je les inviterai chez moi... Ah ! parbleu, ajouta-t-il, voilà les comices bientôt. Elle y sera. Je la verrai. Nous commencerons, et hardiment ; car c'est le plus sûr !... »

Voilà un portrait achevé, n'est-il pas vrai ? et du tout premier coup, comme si un rayon de soleil l'eût fixé sur place. Tel est le procédé de l'auteur. Il y met du sien le moins qu'il peut : ni imagination, ni émotion, ni morale. Pas une réflexion, nul commentaire ; une suprême indifférence entre le vice et la vertu. Ses héros sont ce qu'ils sont. C'est à prendre ou à laisser. Cela s'appelle une œuvre impersonnelle ; et cet excellent juge qui a le premier donné l'éveil à la critique sérieuse sur Mme Bovary, dit que c'est là « une grande preuve de force. » Je crois que c'est le contraire. La force, c'est ce qui est de l'homme, non ce qui vient de la machine ou du procédé. J'aime que l'âme de l'auteur se reflète dans son œuvre, que le peintre se réfléchisse dans sa peinture. C'est ce reflet qui est la vie, et ce qu'on appelle « l'art » n'est pas autre chose. C'est par là que Téniers, Van Ostade, Callot lui-même sont admirables. Il n'est pas nécessaire d'avoir peint la Descente de croix ou la Transfiguration pour être un grand artiste ; une scène de cabaret y suffit, mais à une condition, c'est que l'œuvre ne sera pas la copie servile et plate, mais l'imitation ingénieuse et savante du modèle qu'on se propose.

« Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux. »

Cela est vrai, même de Mme Bovary. L'imitation, c'est la vérité. Une copie qui n'est pas exacte calomnie son modèle. C'est la grande erreur du « réalisme » ; il prétend être vrai parce qu'il dit tout ; et sans doute M. Gustave Flaubert se croit plus près de la vérité qu'une symphonie de Beethoven, quand il montre les musiciens du concert de la Vaubyessard rafraîchissant sur leur langue le bout de leurs doigts. Cette puérile recherche du détail, ce froid et cynique inventaire de toutes les misères au milieu desquelles végète la pauvre humanité, non seulement ne contribuent pas à la faire mieux connaître, mais l'effet qui en résulte pour les spectateurs est une sorte d'éblouissement tout contraire, mêlé de fatigue et de dégoût. M. Sainte-Beuve a pu dire justement de Mme Bovary « qu'elle nous est si souvent décrite en détail et par le menu, que, physiquement, on ne se la représente pas très bien dans son ensemble ni d'une manière bien distincte et définitive... » Ainsi cette vérité même toute matérielle, à laquelle prétend surtout l'école de M. Flaubert, elle manque son but en le dépassant. Elle disparaît dans son excès même. La vérité morale, où est-elle ? Je sais que vous faites un roman et non un sermon ; que vous vous piquez de montrer au vrai la vie humaine, sans vous soucier des conséquences ; que là où vous la voyez grimaçant, vous mettez la grimace, et qu'il ne vous plaît pas de la peindre en beau pour l'édification des duchesses. Soit ! montrez le laid, mais à la manière des grands artistes et des écrivains habiles, sans secrète complaisance, sans exclusion systématique, et en mêlant au mal cette juste mesure de bien qui est, par la volonté de Dieu, le contre-poids ou la revanche. Faites, toute proportion gardée, comme Lesage, comme Fielding, comme l'abbé Prévost, comme Molière lui-même qui a si bien dit :

« Je veux que l'on soit homme et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre. »

Dans le roman tel qu'on l'écrit aujourd'hui, avec les procédés de la reproduction photographique, l'homme disparaît dans le peintre : il ne reste qu'une plaque d'acier.

La plupart des romanciers du jour participent plus ou moins à ces défauts de l'école réaliste. Presque tous ils se ressemblent par la négligence du style, auquel ils croient suppléer par une fatigante exagération d'exactitude dans la peinture du monde réel. - Mais M. Gustave Flaubert « a le style », nous dit-on. Si l'auteur de Madame Bovary a le style, nous sommes bien près de nous entendre. Entre l'art et le réalisme, comme on appelle aujourd'hui l'absence ou le mépris de l'art, toute la difficulté est là : une question de plus ou de moins, une affaire de style ; mais cette différence est tout. Ôtez le style de Phèdre, « Et Vénus tout entière à sa proie attachée... », ôtez, de ces poétiques aveux d'un sensualisme emporté, ce qui en sauve le ridicule ou la honte, vous avez ce qu'une femme n'osera jamais dire (excepté dans nos romans modernes), ce qu'un public ne voudra jamais entendre, ce qui n'est plus seulement affaire de critique, mais de police. Ôtez le style de Phèdre, vous avez Messaline, et non pas même celle de Juvénal. Ôtez le style de Manon Lescaut, et vous avez la première venue... « Peu de gens, dit Marmontel, ont besoin qu'un livre, dont la lecture est pour eux un rêve intéressant, soit bien écrit. » À la bonne heure. Mais si le livre est bien écrit, il porte presque toujours avec lui, quel qu'il soit, dans une certaine mesure, sa moralité et son expiation. Il y a quelque chose de naturellement sain dans le vrai talent ; le bon goût n'est qu'une forme du bon sens.

J'accepte donc Mme Bovary à tout risque, si elle a du style. On en peut juger déjà par les citations qui précèdent. Que serait-ce si nous voulions l'étudier par le détail, si nous pouvions montrer notre héroïne « battant le briquet sur son cœur sans en faire jaillir une étincelle (page 63) ; montant toujours, dans le cœur de son amant, et s'en détachant à la manière magnifique d'une apothéose qui s'envole (page 151) ; le chagrin s'engouffrant dans son âme avec des hurlements doux, comme fait le vent d'hiver dans les châteaux abandonnés (page 173) ; ses projets de bonheur craquant au vent comme des branchages morts (page 175) ; son âme se délectant dans toutes les ironies mauvaises de l'adultère triomphant (page 262) ; puis, courbaturée d'orgueil, se reposant enfin dans l'humilité chrétienne (où elle ne se reposera pas longtemps) ; puis enfin le souvenir de Rodolphe, descendu tout au fond de son cœur et restant là plus solennel et immobile qu'une momie de roi dans un souterrain ?... (page 303). » Je donne là quelques échantillons du style de Madame Bovary, quand il s'élève. J'en pourrais donner bien d'autres ; j'en ai la main pleine. Mais à quoi bon ? Ai-je aucune raison de pousser à bout cette critique ? À Dieu ne plaise ! Si M. Gustave Flaubert est un jeune homme, comme on le dit, ses défauts ne sont pas de ceux qui sont sans remède. Quelques-uns semblent plutôt l'exagération d'une qualité. M. Sainte-Beuve a raison : plusieurs pages de son livre annoncent un écrivain vigoureux. Il excelle dans la charge. Son comice agricole est un chef-d'œuvre du genre, et il y a là une scène de comédie vraiment supérieure. Au fond, M. Gustave Flaubert est un satirique. Non qu'il soit d'humeur joviale. Son rire est « impersonnel » comme sa morale. Mais je crains qu'il n'y ait sous cette impassibilité juvénile bien du désenchantement et du scepticisme. Au demeurant, voilà un livre qui aura fait beaucoup de bruit et qui n'aura guère avancé les affaires du réalisme au profit de ses adeptes. M. Flaubert a plus de talent que la plupart de ses confrères du roman matérialiste. Il a le trait, parfois la couleur, en dépit de son procédé. Si pourtant il me fallait choisir entre Madame Bovary et les Aventures de Mademoiselle Mariette, entre les mannequins grossiers et fardés de M. Flaubert et les photographies à outrance de M. Champfleury, - je le dis franchement : j'aime mieux M. Champfleury... Non que je croie à l'avenir du réalisme. C'est un genre étroit et borné, qui touche au faux par l'exagération du vrai. C'est un genre pourtant. Paré des oripeaux du romantisme, c'est moins que rien ; une enluminure sur une copie, une couche de couleur sur un trompe-l'œil. Là est l'écueil de M. Gustave Flaubert. Il faut avoir le courage de son talent et de sa vocation. L'auteur de Madame Bovary vise au vrai, soit ! Qu'il s'applique à écrire toujours avec netteté et précision. L'excès de la couleur n'est pas la même chose que sa justesse. L'affectation du langage s'allie mal à la dureté du trait. Drapés dans cette défroque du romantisme, les personnages de M. Flaubert, si peu flattés du côté moral, ressemblent parfois à ces intrigans [ sic ] des vieilles comédies qu'on voit courant les ruelles, couverts de paillettes et de broderies d'emprunt. Dans Mme Bovary, si elle peut vieillir, il y a tout l'avenir d'une marchande à la toilette...

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales