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DESCHAMPS
Librairie et Beaux Arts, 15 mai 1857, p. 73-75

LIVRES FRANÇAIS

[...] Les romans continuent à être rares et peu remarquables, ce qui a laissé le champ libre à Madame Bovary. On nous a reproché d'être sévères à l'endroit de ce livre, et le critique du Moniteur, qui ne sort plus guère de son XVIIIe siècle, est venu donner sa voix au roman de M. Flaubert. Quant à nous cependant, qui connaissons les finesses du célèbre critique, les éloges qu'il donne à Madame Bovary ne le compromettront pas beaucoup, aux yeux du moins des personnes qui savent lire M. Sainte-Beuve, et c'est bien ce qu'a voulu le critique. Dire en effet que ce roman est à prendre en sortant des Faux Bonshommes ou de la dernière comédie de M. Alexandre Dumas fils, ce n'est pas assigner une bien haute place à Madame Bovary. Il n'en est pas moins fâcheux que le gros des lecteurs puisse s'y méprendre, et nous nous étonnons encore que M. Sainte-Beuve, qui est fort sensible aux délicatesses du style, ait fait si peu de réserves à l'égard de celui de M. G. Flaubert. C'est peut-être que M. Sainte-Beuve est attiré vers ce roman par d'autres côtés. Quoi qu'il en soit, pour nous qui cherchons toujours, dans une œuvre d'imagination le goût, la délicatesse, la grâce et l'idée, on nous permettra bien de persister dans nos réserves à l'égard de Madame Bovary, et de regarder comme un symptôme fâcheux et décourageant pour les vrais écrivains qu'un homme comme M. Sainte-Beuve paraisse défendre et recommander des romans de cette famille, accordant à M. Flaubert ce qu'en maintes occasions il a refusé autrefois à M. de Balzac. Y a-t-il d'ailleurs quelque chose de bien nouveau dans cet ouvrage, qui ne brille ni par l'invention, ni par la composition et l'aisance du récit ? Mme Bovary, est une femme incomprise, à la façon de M. de Balzac, courant après la passion et s'y livrant à corps perdu. Comme son maître, l'auteur est réaliste à outrance, et ne nous fait grâce d'aucun détail, si minutieux qu'il soit. Des 490 pages dont se compose son livre, on peut dire qu'il aurait pu sans inconvénient, et même avec avantage, en retrancher 100 ou 150. Certes ce sacrifice eût été pénible, si la forme répondait à ce qu'on doit attendre d'un écrivain distingué; mais il n'y a pas, à proprement dire, de style dans Madame Bovary, et quand on trouve, dans une œuvre qui doit surtout vivre par la forme, des phrases comme les suivantes, on peut dire qu'on eût rendu un vrai service à l'auteur en lui conseillant de sacrifier un grand nombre de pages, qui ne tiennent guère d'ailleurs au récit.

« C'était le curé de son village qui lui avait commencé le latin (page 9).
« Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés, etc. (page 39).
« Les pattes rouges des homards dépassaient des plats (page 69).
« Elle se sentait d'ailleurs plus irritée de lui (page 88).
« Elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments qu'elle ne connaissait pas (page 96).
« Le sortant de ses habitudes (passim) ; l'abîmer, abîmer son existence (passim).
« Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua Mme Bovary, s'arrêtant de manger, que l'esprit règne plus librement, etc.? (page 116).
« Il ne lui restait qu'un immense étonnement qui se finissait en tristesse (page 152).
« Donc elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses ennuis (page 154).
« Elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne (page 163).
« Léon était nombreux comme une foule, plein de luxe lui-même et d'irritations (page 174).
« Par moments ils s'échangeaient une parole (page 222). Il avait fallu s'échanger des miniatures (page 240).
« Rien n'affirmait à Emma qu'il ne fût habile (page 246).
« Si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase (page 241).
« Son âme, courbaturée d'orgueil, se reposait dans l'humilité chrétienne (page 302).
« Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de son cœur (page 303).
« Son existence, jusque dans ses recoins les plus intimes, fut comme un cadavre que l'on autopsie (page 415). »

Nous aurions bien d'autres singularités à relever, mais nous nous tenons à celles-là, qui suffiront pour montrer à M. G. Flaubert qu'il n'est ni dans la voie des bons écrivains, ni dans la voie des écrivains de goût. L'auteur ne manque pas de talent, mais il paraît manquer de savoir et d'amis sincères et éclairés qui puissent l'avertir. Une preuve de plus que M. Flaubert s'égare naïvement, ce sont les étranges paroles de sa dédicace à M. Senard : « En passant par votre magnifique plaidoirie, mon œuvre a acquis pour moi comme une autorité imprévue. » Nous voudrions bien savoir quelle autorité peut acquérir, même aux yeux de M. Flaubert, un livre écrit de cette façon et déroulant les tableaux équivoques et les détails vulgaires où il se complaît ? [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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