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Émile DESDEMAINES
Rabelais, 23 mai 1857

LES JEUNES
MM. Gustave Flaubert et Paul Deltuf

[...] M. Gustave Flaubert est de l'école de Balzac ; mais il ne le copie pas, il l'imite. Son livre - Mme Bovary - est un des romans les plus remarquables qui aient été publiés depuis dix ans.

C'est une œuvre de patience, plutôt que d'inspiration, et le drame y est presque toujours sacrifié à l'idée. Aussi ai-je entendu certains crétins dire : « Ce n'est pas amusant. » Ce n'est pas amusant, je le crois bien ! et je doute que la gloire de MM. Paul de Kock et Montépin ait empêché l'auteur de dormir. - C'est mieux que cela ; ce roman est humain et vivant.

On lui a reproché d'être immoral, et il a failli passer sous les fourches caudines de la police correctionnelle ; mais les juges ont trouvé Mme Bovary si charmante, si mignonne dans sa dépravation, qu'ils l'ont renvoyée absoute. Et d'ailleurs, qu'avaient-ils à dire ? - La pudeur était trop bien vengée, hélas ! puisqu'en expiation de ses crimes, cette pauvre femme se condamnait elle-même, et s'empoisonnait avec un poison stupide et vulgaire, avec de l'arsenic !

On abuse un peu trop, ce nous semble, de ce gros mot « immoralité » qu'on jette, chaque jour, à la tête de tous les écrivains. Nous croyons que l'art ne peut pas devenir immoral, et nous n'avons jamais pu nous résoudre à fermer les yeux devant les nudités de la Vénus de Milo ; ah ! si la Vénus de Milo était bossue, ou portait un faux nez !... mais il ne lui manque qu'un bras ; cela ne suffit pas pour la rendre laide. - M. G. Flaubert a refusé de mettre des feuilles de vigne à sa statue ; et il a bien fait, nous l'aimons mieux ainsi. Notre époque est trop bégueule pour être honnête. Jamais on n'a prêché autant et pratiqué si peu ; ce ne sont pas les sermons qui manquent, ce sont les exemples. On va entendre le soir les chastes comédies de M. Ponsard - un poëte qui a mis le catéchisme en vers - et la nuit on lit les romans du marquis de Sade.

Oui, l'ouvrage de M. Flaubert est immoral dans le sens où vous l'entendez ; on y voit une jeune fille toute pure et toute gracieuse qui finit par devenir hystérique. Le rouge vous monte au front, n'est-ce pas et vous vous voilez la face ? - Aimeriez-vous mieux qu'elle fût devenue voleuse ?

M. G. Flaubert est un chercheur, et c'est par là qu'il nous plaît. Il a tenté une étude terrible, pleine de doute et de désenchantement, - il l'a réussie. Il a été hardi sans être cynique. Les tableaux qu'il nous présente sont d'une crudité de tons qui saisit - et qui effraie parfois ; c'est nerveux, c'est fort, et les chairs ne recouvrent pas assez ces muscles pour nous empêcher de les voir. L'histoire de cette jeune femme bonne au fond et spirituelle, qui a la rage de la volupté, et se jette dans les bras d'un roué, puis dans les bras d'un niais, est d'une réalité palpitante et qui donne le vertige.

Mais le mari ? le mari joue consciencieusement son rôle de mari ; il ne sait pas - et quand il sait, il meurt. M. Sainte-Beuve a regretté que l'auteur n'ait pas jeté un peu de poésie sur ce pauvre homme ; cette vulgarité lui donne des nausées. Eh ! comment poétiser un homme qui porte des bonnets de coton, met un gilet de flanelle et qui est officier de santé ? Le jour où vous en aurez fait un poëte, vous aurez tué justement ce qu'il a de remarquable, sa bonhomie, et il ne pourra plus s'appeler M. Bovary. Je l'aime, moi, et je le plains cet imbécile - surtout parce qu'il est imbécile ; mais du moment où il sera assez fort pour se défendre, la partie sera égale entre sa femme et lui - et ce sera sa femme que je plaindrai.

En résumé, ce roman mérite le bruit qu'il a fait. On nous a dit que M. Flaubert avait passé quatre années à l'écrire ; tant mieux pour M. Flaubert, il y a là pour vingt années d'observation. [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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