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Alexandre DUMAS
Le Monte-Cristo, 1re année, n° 6, 28 mai 1857

Correspondance et nouvelles diverses

Nous venons de lire un ouvrage très-remarquable ; de M. Gustave Flaubert.

On devine que nous voulons parler de Madame Bovary. Madame Bovary est un livre de l’école de Balzac, – plus clairement taillé dans ses perspectives, – plus travaillé comme style.

Il y a trois sortes d’imaginations.
– La petite imagination, si l’on peut dire cela, qui est l’imagination des mots.
– L’imagination secondaire, qui est l’imagination des détails.
– Enfin, la grande imagination, qui est l’imagination des événements.

Il est rare, – il est même impossible d’avoir les trois imaginations à la fois.

D’ailleurs, à qui possède la grande imagination, que suit d’ordinaire l’imagination de détails – comme l’ordre du Saint-Esprit entraînait avec lui Saint-Louis et le Mont-Carmel, l’imagination de mots est inutile et serait même nuisible.

M. Gustave Flaubert, ne me paraît pas doué de la grande imagination : il ne la cherche même pas, mais il possède au plus haut degré l’imagination des mots et des détails.

Son livre n’est même à vrai dire qu’une suite de détails.

C’est l’histoire d’une femme sensuelle, fille d’un paysan, femme d’un médecin, maîtresse d’un clerc d’avoué et d’un gentilhomme campagnard, s’empoisonnant avec l’arsenic que lui laisse prendre un garçon pharmacien amoureux d’elle, et cela parce qu’elle ne peut payer douze mille francs de dettes contractées envers un usurier de province.

Voilà toute l’intrigue, – voilà tout le drame, – qui remplit quatre volumes ordinaires – deux volumes édition Lévy.

On voit par notre analyse qu’en effet tout doit être en détails et en caractères.

Les détails sont vrais, mais douloureux ; les caractères sont bien tracés, pleins de facettes, mais désenchantants. Au milieu de cette mêlée littéraire où agissent un père, fermier grossier et brutal, un beau-père fumeur et voltairien, une belle-mère aigre et acariâtre, un pharmacien philosophe et vaniteux, un prêtre idiot et ivrogne, un gentilhomme avare et égoïste, un clerc d’avoué faible et amoureux, un médecin ignorant et sale, un usurier insinuant et inflexible, enfin une maîtresse de piano complaisante, un garçon d’écurie pied-bot, un mendiant aveugle, il n’y a pas un personnage consolateur sur lequel l’œil ait du charme à se reposer ; figurez-vous un jardin tout entier, semé de plantes malfaisantes ou de fleurs vénéneuses : ciguë, aconit, euphorbe, fausse angusture, noix vomique, mancenilier bohon-upas. Tout cela poussant, fleurissant, faisant ombrage, donnant parfum comme des plantes ordinaires, mais ombrages sous lequel il ne faut pas s’endormir, parfum qu’il ne faut pas respirer.

Oh ! si j’avais trouvé une seule petite fleur bleue dans tout ce livre, comme je me fusse écrié avec Rousseau.

– Une pervenche.

Tout cela n’empêche point que Madame Bovary ne soit un livre de la plus haute valeur ; ce qui pour moi est un défaut qui tient à une organisation littéraire différente de celle de l’auteur est une qualité pour beaucoup d’autres. Un livre doit être jugé au point de vue où il a été écrit, comme une pièce au point de vue où elle a été faite. Livre de détails et de style, Madame Bovary est riche de détails, brillante de style, la phrase a des tours pittoresques et des terminaisons inattendues et insolites qui, à notre avis, lui donnent comme style une supériorité sur la phrase de Balzac ; mais avec tout cela le lecteur éprouve en avançant dans ce livre la fatigue qu’éprouverait un voyageur qui aurait entrepris une longue course avec un bâton trop lourd ; le bâton au lieu de lui être un point d’appui devient une fatigue, si bien que de temps en temps il est obligé de s’asseoir au bord du chemin, ou de poser son bâton à terre.

À chaque page nous reconnaissions le mérite de Madame Bovary, mais à chaque page, pour le reconnaître, nous nous arrêtions, de sorte que nous avons mis huit ou dix jours à lire l’ouvrage.

Seulement, l’ouvrage lu, cette espèce de fatigue, qui est elle-même une louange, oubliée, on reste sous le charme. Deux jours après avoir lu ce livre de M. Gustave Flaubert, je dînais avec Mme Sand et mon fils. La conversation tomba sur Madame Bovary ; nous commençâmes par en dire grand mal, mais le résumé de tout cela, fut que Madame Bovary avait pris en littérature une place supérieure et qu’elle conservera.

Nous dirons donc : – ne vous en rapportez pas à notre appréciation. – Lisez Mme Bovary ;– Mme Bovary est un de ces livres qu’on ne juge pas avec un compas et une équerre, mais avec son tempérament.

Madame Bovary est un événement littéraire.

[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011. ]


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