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DUMESNIL
La Chronique artistique et littéraire, dimanche 3 mai 1857

Madame Bovary par Gustave Flaubert.

La scène se passe en Normandie. Le premier acte à Tostes, le second à Yonville, autre village à quelques lieues de Rouen ; mais ici et là le décor ne change guère : là-bas l'église ; à droite l'auberge ; la pharmacie à gauche.

Personnages : Le curé Bournisien, large d'épaules mais borné, vêtu de sa soutane paraphée de graisse et de tabac ; - M. Binet, capitaine de pompiers, tourneur de ronds de serviettes ; - Lheureux, gascon mâtiné de normand, prêteur sur gages, colporteur et voleur ; - M. Homais, la forte fête de l'endroit, apothicaire philosophe, libre penseur et rédacteur au Fanal ; - Charles Bovary, le mari de Madame, le plus bête, le plus inoffensif de tout ce monde-là ; - M. Rodolphe, libertin de campagne ; M. Léon, autre amoureux, moins ignoble que le premier, mais avec sa part d'égoïsme, de fatuité et d'ineptie. - Mme Emma Bovary.

Une profusion d'accessoires.

Mme Bovary était fille d'un fermier de Caux. Ce bonhomme, qui avait de l'ambition pour son Emma, la mit en carriole un matin, comme elle venait d'avoir treize ans, et d'une traite la conduisit au couvent. Il y avait là des demoiselles de condition, filles de filateurs, de préfets et de banquiers, des maîtres à chanter, des professeurs de maintien, des keepsakes et des romans.

Mme Bovary eut des succès en géographie et en histoire, c'était un esprit curieux, voyageur, amoureux d'aventures, mais sans discipline ; et, dans les derniers temps de son séjour dans la communauté, la supérieure déclara que la notion du respect lui manquait.

Après les poètes qu'elle avait lus, les rêves qu'elle avait faits, Emma tomba de son haut en rentrant à la ferme. Son père la trouva grandie, pâlie, avenante tout de même ; mais elle, en le voyant, le frisson la prit ; elle le comparait aux héros de ses livres, et il s'en fallait du tout qu'il leur ressemblât.

Ne sachant que faire de son corps, ne trouvant personne à qui parler, elle se replia sur elle-même et attendit.

Un jour un médecin de village la rencontre ; il est laid, il est bête et elle l'épouse, sans préméditation, mais les yeux fermés, uniquement pour changer, et dans l'espérance de voir du pays. L'inconnu, quel qu'il fût, lui paraissait préférable au présent où elle vivait. Le malheur est que Tostes et Yonville ne sont pas grands ; les distractions y sont rares ; les jours, les mois se suivent, ramenant les mêmes dégoûts et le même ennui. Sur la route qui s'en va tout droit, la poussière qui poudroie ; à l'horizon, les champs qui verdoient : rien de plus.

Après bien des révoltes, des nuits sans sommeil, des appels désespérés, après avoir essayé, en passant, du devoir auquel elle n'entend rien, de la religion et de l'amour maternel, cette femme, toujours inquiète, prend un amant. Cet amant est un rustre, elle en fait un Dieu  ; il la traite comme il traiterait une fille ; il en use comme d'une machine à plaisir, et elle se baigne dans ses caresses, sans remords, sans pudeur ; vivant de sensations et d'égoïsme ; prête à mettre sous ses pieds, sur un signe, son mari, son père et son enfant. Puis quand elle s'est avilie, irrémissiblement perdue, quand elle a tout compromis, tout sacrifié, Rodolphe l'abandonne, de même que Léon doit l'abandonner plus tard.

Enfin, à bout d'expédients, d'illusions et de mensonges, Mme Bovary se tue, ayant horreur d'elle-même, et l'âme pleine de ressentiments et de rancunes.

Mme Bovary, comme livre, est moins l'analyse d'un caractère que l'histoire logique d'un tempérament. Rousseau a dit : « C'est dans la disproportion de nos désirs et de nos forces que gît notre misère. » Toute la moralité de ce roman est là. Dans un milieu moins trivial, moins indigent, Mme Bovary aurait été, non pas une honnête femme, jamais, car elle est sans principes ; non pas une femme heureuse, car le sentiment de la réalité lui manque ; mais une femme comme il y en a tant, futile, nerveuse, incommode dans son intérieur ; mais agréable pour quelques-uns. Après avoir beaucoup dansé, après avoir vu l'Italie, Bade, les Pyrénées, elle serait venue mourir à Paris, d'un anévrisme ou d'une fièvre cérébrale. Avec l'éducation ridicule qu'elle avait reçue, avec un entourage pareil au sien, elle ne pouvait finir que par le poison ou dans la rivière. Dès les premières pages, je l'attendais là.

Telle qu'elle est, cette femme aux lèvres charnues, sans volonté pour le bien, imprévoyante et lascive, devrait ne m'inspirer que du mépris ; mais j'ai beau faire, la pitié est la plus forte. On me la livre pieds et poings liés ; on me la montre toute nue, et je réponds :  que celui de vous qui a vécu à Yonville lui jette la première pierre. Je la vois criant au curé Bournisien, à ce mari imbécile, à Dieu et aux hommes : Sauvez-moi ! et personne ne vient.

Si fait, Lheureux arrive, qui lui prête de l'argent à trente pour cent et qui la fera chanter ; et Rodolphe, qui la trouvant belle, s'en passe la fantaisie.

 J'ai parlé de moralité tout à l'heure ; ce livre est un des livres les plus immoraux que je connaisse. Je ne demande pas moins qu'on m'invente des consolations ; j'admets toutes les analyses et l'utilité de toutes les révélations ; je crois fermement que les sots et les vicieux sont parmi nous en majorité ; mais je nie, autant qu'il est en moi, que toute probité soit éteinte, toute croyance morte. Je cherche dans Mme Bovary la trace d'un mouvement désintéressé, d'une passion avouable, un caractère qui puisse justifier mes sympathies, ou mon estime, je ne trouve rien. À moins que Mme Homais, escorté de ses petits ne représente la vertu, auquel cas j'avouerais qu'elle ne me séduit guère. Depuis le premier jusqu'au dernier, tous ces personnages me répugnent ; quand ils ne sont pas grotesques, ils sont vils.

 Binet, un automate tourneur. Charles, sans méchanceté, mais inepte. Homais, un fourbe verbeux ; L'heureux doucereux et fripon. Rodolphe et Léon deux fatuités sans âme. Autant d'excuses pour Mme Bovary.

Dirai-je ensuite que ces types sont mal vus? c'est une autre affaire. Ils sont, au contraire, si résolument tracés, si patiemment vrais, si justes que, malgré le fourmillement de détails oiseux, ils demeurent entiers et toujours distincts. Il y a là, du commencement jusqu'à la fin, des scènes excellentes ; non seulement bien conçues ; mais variées, fortes et navrantes.

À part la somme d'études qu'il représente, ce livre est fait de réminiscences, à la façon de certaines comédies modernes composées une scène après l'autre, sur des feuilles volantes qui restent pêle-mêle dans un tiroir durant des mois, puis qu'on rassemble un jour et qu'on rajuste pour en former un ouvrage complet. C'est une suite d'impressions, de visions, de tableaux d'après nature, qui ont tous leur saveur et leur accent, mais qui sentent néanmoins le remplissage. L'unité du récit n'en est pas altérée  ; mais ils distraient l'attention par leur exactitude même. On comprend que l'auteur de Madame Bovary chérit ces souvenirs d'un autre temps, et qu'il n'a pas eu le courage d'en faire le sacrifice.

Je n'ai rien dit de l'Aveugle, qui est une figure de troisième plan ; ce malheureux résume cependant les défauts de M. Flaubert. Il est inutile ; son intervention, à la fin, tient du mélodrame, et il est traité comme un sujet d'amphithéâtre.

On sent, en effet, dans la manière de M. Flaubert, le chirurgien sous le critique ; cela se trahit au soin apporté dans les détails et à la crudité sans compensation, de certaines peintures.

Madame Bovary n'en reste pas moins une des œuvres les plus curieuses et les plus personnelles de ces derniers temps.

[Document saisi par Yan Zhang, doctorante du CÉRÉDI, mai 2005.]


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