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Jules JANIN
Almanach de la littérature du théâtre et des beaux arts, 1858

Histoire littéraire et dramatique de l’année [1857]

[…] Mais le plus grand succès de l’année, en tout comptant, c’est le premier roman d’un écrivain normand, M. Flauguergues ! Ce roman est intitulé Madame Bovari [sic]. Ce roman est une épouvantable et touchante histoire où vous verrez comment une jeune fille innocente et bien élevée, une femme honnête et toute disposée à bien faire, arrive enfin, par toutes sortes de misérables petits chemins de traverse, à la misère, et par de petits obstacles sans nom à la débauche, à la dépravation morale, à la mort. La funèbre et lamentable histoire ! Quel courage il fallait à l’énergique historien de ces lamentations, pour nous introduire en tous les secrets misérables de ce lit d’amertume, de cette vie à l’abandon, de ces joies si courtes, de ces espérances déçues, de ces rages muettes, de ces palpitations lamentables. Ah ! la pauvre et malheureuse créature ! Est-elle assez jolie, avenante, insouciante, abandonnée ? A-t-elle assez rêvé ! assez combattu ! assez souffert ! Le récit de ces intimes douleurs est d’une effrayante vérité ; tout palpite, à chaque page, à chaque instant de cette condamnation, de cette damnation ! On parle de réalisme, et même on a fait cette année (ô travail idiot, et puéril enfantement) un journal du réalisme, enterré sous le mépris du public ; mais quoi de plus réel, dans l’entière acception du mot : la réalité, que ce Monsieur Flauguergues, écoutant les moindres battements de ce cœur misérable ; comptant les taches de cette innocence, et les trous de ce manteau percé à jour ?

En même temps, savez-vous rien de plus cruellement vrai, que ces émeutes sourdes, mécontentes, impies, ridicules, dévergondées qui grondent, et menacent au fond de l’âme et de l’histoire de Madame Bovari [sic] ? Ce livre a causé bien des tumultes ; il est devenu le motif de justes sévérités ; il inquiète, il passionne, il décourage un tas de lecteurs… Allez plus au fond, vous verrez que la leçon se trouve enfin dans le fond de ces misères, de ces hontes, de ces malheurs ; interrogez l’abîme et l’abîme vous répondra ! […]

[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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